Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1891

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Chronique n° 1411
31 janvier 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

C’est, avec le froid hiver qui commence à s’attiédir et l’année nouvelle, la saison des parlemens. Ils sont réunis depuis quelques jours, presque partout, à Londres comme à Berlin, à Rome comme à Paris, et partout, ils ont la pesante charge des affaires sérieuses qu’ils n’ont pas toujours recherchées, que les circonstances leur imposent. Ils ont à résoudre, s’ils le peuvent, une multitude de questions qui varient avec les pays : l’éternelle question irlandaise en Angleterre, la question des réformes sociales et administratives en Allemagne, les questions financières et économiques en Italie, la question de la réconciliation des races en Autriche, la question du suffrage universel en Belgique. On va les voir à l’œuvre, le spectacle de l’Europe en travail a toujours son intérêt. Ce n’est pas, dans tous les cas, le parlement français qui, entre tous les parlemens européens, a le moins à faire. Il a devant lui tout un régime commercial a réédifier, le renouvellement du privilège de la Banque de France, le budget, des lois d’économie sociale, — sans parler des interpellations qui ont déjà commencé, sans compter l’imprévu qui peut tout compliquer. Il aurait d’abord surtout à se fixer, à se faire ou à accepter une direction, à savoir s’il veut continuer à être un parlement de parti ou d’agitation stérile ou être le vrai parlement du pays, — et ce n’est pas, à ce qu’il parait, ce qu’il y a de plus facile !

Oui, vraiment : ce parlement, qui vient de se réunir encore une fois, sera-t-il un parlement sérieux, zélé pour le bien du pays, vigilant pour les intérêts publics, jaloux de remettre la paix dans les esprits, l’ordre dans les affaires ? Sera-t-il un parlement radical, brouillon, usurpateur, incohérent et impuissant ? Y aura-t-il enfin un gouvernement sensé et libéral, sachant avoir, quand il le faut, une opinion et une volonté dans la confusion, dans la mobilité universelles ? A parler franchement, cette nouvelle session française qui commence n’est point sans donner des doutes. Elle est à peine ouverte que déjà elle a ses troubles et ses incidens suspects ; elle laisse voir tous les signes d’un singulier état d’esprit dans ce monde politique qui a repris ses représentations ordinaires et extraordinaires pour l’édification, sinon pour le repos de la France. Ce n’est point, si l’on veut, que dans cette chambre, qui en est encore à « décider son être, » comme disait Frédéric II, il n’y ait des velléités parfois à demi rassurantes, des talens, un certain sentiment vague des grands intérêts nationaux. On se vante volontiers d’être une assemblée nommée pour le travail, d’avoir le goût des affaires. Au besoin, sous une pression d’opinion ou par une sorte d’instinct irrésistible, on fait trêve aux divisions, on se rencontre dans un vote de patriotisme ou de nécessité publique. C’est arrivé plus d’une fois même récemment ; mais il est bien clair qu’à travers tout les vieilles passions survivent, que beaucoup de ces députés, qui ont le goût de l’ordre sans en avoir le courage, sont toujours prêts à se laisser entraîner au-delà de leur rôle, à céder aux premières sommations, aux excitations du radicalisme et à glisser dans l’anarchie des pouvoirs. Cette chambre qui, livrée à elle-même, n’est peut-être pas radicale, fait comme si elle l’était, — et un des signes les plus étranges de cet état moral est certainement le discours que M. Floquet a prononcé au début de la session, qu’une majorité telle quelle s’est approprié en le faisant afficher dans toutes les communes comme si c’était le programme de la politique de la France.

C’est entendu ! M. Floquet passe, au Palais-Bourbon, pour un président de choix, conduisant avec art les travaux de la chambre, maniant sans embarras la férule présidentielle, et au besoin ayant le mot décisif. C’est pour cela qu’il a été une fois de plus réélu. S’il s’était borné, en rentrant dans sa présidence, à faire ses complimens à la chambre, en lui rappelant ses devoirs, et à promettre une impartialité qu’il ne met pas toujours dans les débats qu’il dirige, ce serait tout simple ; mais, évidemment, M. Floquet est trop gonflé de lui-même pour se contenter d’un rôle qui a suffi à de plus grands que lui. Il a une bien autre idée de son importance : il n’est pas fait pour se soumettre aux règles les plus simples, et en remontant sur son siège, il a pris le droit de parler de tout en oracle, d’interpréter à sa façon les élections, de donner son commentaire de la politique républicaine, qu’il confond avec la politique radicale. Il a exposé son programme, qui se résume dans la nécessité de pratiquer la politique de parti, même dans les discussions d’affaires, et surtout de maintenir dans leur inviolabilité « les lois, les doctrines, les espérances républicaines. » Bref, il a fait, non pas un discours présidentiel, mais un discours de chef de gouvernement, ou, si l’on veut, d’aspirant ministre. Il a déplacé tous les rôles, et, du coup, il a dévoilé une fois de plus ce qui est justement une des plaies ou une des faiblesses du temps, l’altération profonde de toutes les conditions du régime parlementaire ; car enfin, avec tout cela, que devient la vérité constitutionnelle ? Où est le pouvoir ? Est-ce M. Floquet qui est chargé de la direction politique du pays ? Ceux qui devraient être le gouvernement ne sont-ils plus que les afficheurs des discours et des programmes de M. le président de la chambre ? M. Floquet, qui parle de l’arrogance des autres, a lui-même une certaine hardiesse dans l’infatuation, et surtout peu de mémoire. Il oublie que cette politique qu’il expose si fièrement aujourd’hui, qu’il prétend imposer, il l’a représentée comme président du conseil, il l’a pratiquée au pouvoir. Il l’a même si heureusement pratiquée qu’on ne sait trop ce qui serait arrivé de la république et de la France s’il était resté quelque temps de plus aux affaires, si d’autres n’étaient venus réparer ou atténuer ses fautes, si le pays, surtout, n’avait pas réussi à se défendre avec sa simple raison contre le boulangisme, dont la politique radicale avait favorisé les succès. Est-ce là l’expérience qu’il propose de recommencer ? Est-ce par cette politique de secte et de combat promulguée du haut de son fauteuil que M. le président de la chambre se flatte de mettre la république au-dessus des contestations, d’établir l’harmonie entre les pouvoirs publics et d’assurer cette stabilité dont il parle ? Le seul résultat de ces manifestations d’une prépotence de fantaisie, au contraire, est de fausser toutes les idées, de laisser tous les pouvoirs affaiblis, le gouvernement diminué, de mettre à nu l’incohérence de l’État. Et c’est ainsi que se préparent ces situations où les choses les plus simples prennent tout à coup une importance démesurée, où l’on est à la merci de l’imprévu, d’un incident comme cette affaire du drame de Thermidor, de M. Victorien Sardou !

Tout en vérité est étrange, et les circonstances et la conduite du gouvernement, dans cette aventure d’une œuvre d’imagination autour de laquelle se joue depuis quelques jours la plus bizarre des comédies politiques. Comment donc cette représentation du Théâtre-Français, après avoir été autorisée, s’est-elle trouvée brusquement interdite et est-elle devenue une affaire d’état, qui a mis un instant tout le monde politique et parlementaire en désarroi ? Il faut voir les choses comme elles sont. Tirer un drame de la révolution française, de ces tragiques annales qui, malgré un siècle écoulé, nous touchent encore de si près, remettre en scène le comité de salut public, le tribunal révolutionnaire, les bourreaux et les victimes, est toujours, si l’on veut, une idée un peu hasardée ; on ne remue pas sans péril cette redoutable histoire. Ponsard, en son temps, a eu cette idée dans ses drames de Charlotte Corday, du Lion amoureux, et il y a trouvé le succès. M. Sardou a voulu aujourd’hui renouveler la tentative ; il a fait son Thermidor, en homme expérimenté et hardi, accoutumé à jouer avec les difficultés de son art. On ne peut certes pas dire qu’il ait mis quelque calcul de parti dans son œuvre, qu’il ait eu la pensée de dénigrer et de diffamer la révolution : il ne cesse au contraire de la glorifier dans ce qu’elle a eu de légitime et de bienfaisant. Tout l’intérêt de son drame est dans l’opposition de 1789 et de 1793, de la révolution libérale, émancipatrice, et des sinistres démagogues qui l’ont souillée de leurs crimes, des drapeaux de Fleurus et des effroyables tueries de la Terreur. M. Sardou a-t-il réussi dans la conception et dans l’exécution de son drame ? C’est l’affaire de la critique littéraire de le dire. Il a eu évidemment, dans tous les cas, la sincérité de la pensée, comme il a eu le droit de l’exprimer, même au Théâtre-Français, et c’est une plaisanterie d’imaginer une différence de fantaisie entre les scènes subventionnées et celles qui ne le sont pas. La liberté est la même sur toutes les scènes, — à moins qu’il n’y ait désormais une orthodoxie à laquelle doivent se conformer les « comédiens ordinaires de la république. »

Est-ce que l’auteur et le théâtre d’ailleurs ont abusé de leur liberté et essayé de se dérober aux garanties de révision préalable, imposées par l’État ? Est-ce qu’ils ont agi par surprise ou par subterfuge ? Pardon ! Ils ont scrupuleusement rempli leurs devoirs envers la censure, souveraine protectrice des bonnes mœurs et de la sûreté de l’État ! Thermidor a été vu, revu, examiné par tous les comités possibles. Il a été soumis à M. le directeur des beaux-arts, qui est un bon républicain ; il a été lu par M. le ministre de l’instruction publique, qui représente la fleur du radicalisme dans le gouvernement. Des ministres, des députés républicains, le préfet de police, ont vu la répétition générale. Ce malheureux Thermidor a subi toutes les épreuves et obtenu tous les vetos. Si l’autorisation de la censure a une valeur, elle devrait apparemment rester jusqu’au bout une garantie pour l’auteur ; si elle ne suffit pas à protéger une œuvre contre les accusations vulgaires et les interdictions administratives, à quoi est-elle bonne ? Elle n’est plus qu’une vexation ou une précaution inutile. C’est une première moralité de l’incident ; — mais ici, dit-on, s’élève une autre question plus délicate que la censure n’avait pas à prévoir, la question d’ordre public ! Thermidor a soulevé des protestations, des manifestations bruyantes ! Des désordres se sont produits dans la salle du Théâtre-Français, jusque dans la rue ; ils pouvaient se renouveler et s’aggraver ! Les rapports de police étaient effrayans ! Il est au moins singulier, on en conviendra, que l’administration, qui la veille encore n’avait vu aucun danger dans Thermidor, ait eu besoin d’être avertie par ce qu’on veut bien appeler l’opinion publique du lendemain. Quelle opinion publique ? Comment s’est-elle donc manifestée ? Qui l’a représentée ? Le fait est constaté et avéré aujourd’hui. C’est une poignée d’énergumènes conduits par un ancien membre de la commune, perdus dans la masse du public, qui ont vu dans l’œuvre de M. Sardou une atteinte à la majesté des « grands ancêtres » de 1793, à l’inviolabilité des souvenirs du tribunal révolutionnaire et de la Terreur ! Ils n’ont pas caché leur volonté d’imposer à tout prix, fut-ce par la violence, au public, au gouvernement lui-même, l’interdiction de Thermidor. Et c’est pour cela, c’est devant la menace de cette poignée d’agitateurs, que le gouvernement, au risque de se désavouer, s’est cru obligé de livrer la liberté de l’art, les intérêts de l’auteur et du théâtre, — sans compter sa propre dignité !

Que le gouvernement ait obtenu hier, au Palais-Bourbon, d’une majorité peut-être peu convaincue, son blanc-seing ou son bill d’indemnité dans un ordre du jour qu’il demandait, peu importe : une crise ministérielle ne réparerait rien. Le fait évident, c’est que le gouvernement, après avoir trop souvent plié, vient de prouver une fois de plus qu’il ne reste, comme il le dit, le gouvernement du parti républicain qu’en cédant aux violens et aux exclusifs. C’est toute la question ; c’est ce qui fait de cette aventure une affaire qui dépasse les proportions d’une simple représentation de théâtre. C’est le signe d’une situation. Chose curieuse ! à suivre, depuis l’ouverture de la session, certaines discussions, certains votes où les partis se sont confondus à l’appel de M. le ministre de l’intérieur ou de M. le ministre des affaires étrangères, on aurait pu croire que les divisions commençaient à s’atténuer dans cette chambre encore nouvelle. Un ou deux incidens comme ceux dont on vient d’être témoin suffisent pour remettre à nu les incohérences d’idées, les faiblesses de gouvernement, le travail obstiné des passions contre la politique de prévoyance et de paix morale à laquelle il faudra bien arriver pour l’honneur et le profit de la France !

Si l’Europe pour sa part est toujours dans une de ces situations fatalement indécises, où elle est obligée de veiller sans cesse sur elle-même, de rester sur ses gardes, il n’est pas moins vrai qu’elle vit à travers tout sans trouble, sans avoir perdu depuis assez longtemps son repos et sa sécurité. Non-seulement elle vit, elle s’accoutume de plus à cette paix ou à cette trêve qui trouve peut-être sa meilleure garantie dans ce vaste travail de réformes intérieures engagé de toutes parts pour le profit des peuples. Elle a vu passer tant d’incidens de diplomatie agitatrice, tant de faux bruits, tant de paniques factices et de vaines menaces de conflagrations universelles, qu’elle ne s’émeut plus facilement. Elle compte sur la protection des dieux, des empereurs et des diplomates bien inspirés ! Ce n’est pas, malheureusement, que tout soit pour le mieux, que les élémens de perturbation manquent dans ce vieux monde de l’Occident et de l’Orient : ils sont partout, ces élémens qu’on appelait autrefois les allumettes destinées à mettre le feu au monde ; ils peuvent à tout instant faire explosion, on le sait bien, on ne peut l’oublier. Une seule chose est certaine et sensible : il y a visiblement, à la surface du continent, un courant pacifique formé de tous les vœux, de tous les intérêts des peuples ; il y a aussi ce qui fait précisément que l’Europe se croit ou se sent obligée de rester sur ses gardes. C’est, en un mot, une sorte de conflit perpétuel entre les chances d’une paix qu’on voudrait prolonger et les chances de guerre qu’on redoute, qui font qu’on ne cesse pas d’être sous les armes.

Y a-t-il quelque part un secret pour dénouer heureusement ce conflit, pour modifier au profit de la tranquillité du monde ces conditions d’aujourd’hui où les chances de la paix et de la guerre se balancent ? Si le secret existe, on conviendra qu’il n’est pas facile à découvrir et à dégager sous une forme précise. Les philanthropes, préoccupés avant tout d’humanité, ont imaginé les médiations, les arbitrages qui sont plus réalisables dans les petits différends lointains que dans les grandes querelles où s’agitent toutes ces questions redoutables de l’équilibre du monde, de l’indépendance, de l’intégrité ou de la dignité des peuples. Il y a aussi le désarmement, ce désarmement universel ou proportionnel qui reparaît de temps à autre dans les polémiques, dans les correspondances répandues à travers l’Europe et dont on parlait de nouveau ces jours derniers à propos de quelques paroles que l’empereur Guillaume aurait, dit-on, prononcées dans une conversation. L’empereur Guillaume a-t-il même dit ce qu’on lui a fait dire ? Quelles que soient les hardiesses de son esprit, le souverain qui dispose de deux ou trois millions de soldats et qui a l’orgueil de son armée, la superstition militaire, a-t-il eu sérieusement la pensée d’amoindrir pour son compte l’instrument qu’il a entre les mains, auquel il doit l’empire ? C’est au moins fort douteux ou ce n’est tout au plus qu’un mot en l’air.

Assurément, rien n’est plus facile que de parler du désarmement dans une conversation. Rien n’est plus juste que de montrer ce qu’il y a d’excessif et de désastreux dans une situation où tous les pays épuisent leurs forces et leurs finances, où des millions d’hommes transformés en soldats sont détournés du travail, où les milliards sont prodigués en armemens, en fortifications, en préparations militaires. Seulement, on ne voit pas que, si cette situation est aussi extraordinaire que ruineuse, elle est la suite d’une série d’événemens plus extraordinaires encore qui ont bouleversé toutes les conditions de l’Europe et confondu toutes les idées de droit, qui ont fait de la force l’unique arbitre du monde et imposé à tous les états la dure obligation de se créer un maximum de puissance militaire. On ne voit pas que réduire les armemens, ce ne serait pas supprimer les causes qui les ont rendus nécessaires et que la paix n’en serait pas mieux garantie. D’ailleurs le voulût-on, eût-on réussi à réaliser ce miracle de s’entendre pour désarmer, comment s’y prendrait-on ? Que ferait-on pour qu’il y eût un résultat sérieux ? C’est un fait bien connu que la diminution du nombre des soldats n’est qu’un insignifiant palliatif, une apparence. Ce sont les cadres qu’on devrait réduire. Ce qu’il faudrait changer, c’est le principe des nouvelles institutions militaires qui font d’une nation une armée. Tant qu’on ne touche pas au principe des institutions nouvelles, aux cadres qui sont l’organisme vivant et permanent de la puissance militaire, on n’a rien fait. Qui commencera, qui donnera le signal dans l’état de l’Europe et du monde ? Ce n’est pas la France, qui ne s’est armée que pour se protéger. Ce n’est pas l’Allemagne, qui croit avoir besoin de sa puissance militaire pour maintenir ses conquêtes. Ce n’est pas la Russie, qui a les plus graves intérêts en Orient et même dans l’Occident. Ce n’est pas l’Autriche, qui craint toujours la prépondérance russe dans les Balkans. Et voilà pourquoi ce mot de désarmement qui revient parfois comme un mirage ne répond à rien de bien sérieux. Ce qu’il y a de mieux encore pour sauvegarder la paix, c’est la prudente réserve des gouvernemens qui sentent bien le danger de nouveaux conflits légèrement provoqués ; c’est aussi la solidarité d’intérêts qui unit plus ou moins les peuples, plus que jamais occupés aujourd’hui de leur commerce, de leur industrie, de leurs réformes, de leur repos intérieur.

La vérité est qu’en dehors du désarmement, qui n’est qu’un mot, les affaires sérieuses ne manquent nulle part, pas plus en Allemagne que dans les autres pays, que l’empereur Guillaume soulève assez de questions pour donner du travail autour de lui, et que le parlement de Berlin, depuis qu’il est réuni, n’a que le choix des discussions. Le parlement de Berlin a devant lui les projets financiers de M. Miquel, la réforme communale de M. de Herrfurth, la loi scolaire de M. de Gossler, le régime douanier, objet d’une récente interpellation de M. Richter, la loi qui restitue au clergé catholique les traitemens confisqués pendant le Kulturkampf. Quelle est au juste la politique du gouvernement dans ces débats ou dans ces projets ? Elle se ressent visiblement de l’humeur impatiente d’un souverain qui tient à faire sentir sa volonté et n’a peut-être pas des idées bien fixes ; à en juger par les apparences, elle est un peu flottante, un peu décousue dans ses allures et a l’air de chercher une direction dans les conseils, une majorité dans le parlement. Elle est tour à tour, à ce qu’il semble, conservatrice, libérale, protectionniste, socialiste, manœuvrant entre les partis, avançant ou reculant selon les circonstances.

A travers tout, un des épisodes les plus curieux, les plus originaux de ces affaires de Prusse et d’Allemagne, c’est certainement la loi qui vient d’être proposée pour la restitution des traitemens ecclésiastiques saisis pendant la campagne du Kulturkampf. Cette fois, c’est bien fini ! la dernière étape du voyage à Canossa est franchie ! Le gouvernement s’est exécuté ! On peut dire que c’est surtout la victoire d’un homme dont on célébrait récemment le quatre-vingtième anniversaire, de celui qu’on appelle encore la « petite excellence, » de M. Windthorst, qui, depuis plus de dix ans, manœuvre avec autant de ténacité que d’adresse à la tête de sa petite armée du centre catholique, obligeant les ministres, M. de Bismarck lui-même, le nouveau règne comme l’ancien, à compter avec lui. L’ancien ministre du roi de Hanovre, le député de Meppen, a conduit cette difficile campagne en maître, en tacticien supérieur et il a réussi ! Ce qu’il y a de plus curieux, en effet, ce qui achève de donner à l’acte accompli aujourd’hui le caractère d’une victoire personnelle de M. Windthorst, c’est qu’il y avait eu déjà l’an passé un premier essai de transaction auquel avaient même adhéré quelques-uns des chefs de l’Église, le prince-évêque de Breslau. Le gouvernement avait proposé une loi par laquelle l’État, en restant maître du capital des traitemens saisis, se bornait à payer les intérêts aux diocèses et en fixait l’emploi. M. Windthorst seul, avec son bataillon du centre, déclinait ce pseudo-accommodement qui avait séduit les évêques, et non sans une certaine hardiesse mêlée de bonne humeur, il faisait rejeter la loi : il avait raison contre les évêques, puisque le gouvernement finit aujourd’hui par se résigner à tout restituer, capital et intérêts. Il ne s’agit de rien moins que d’une somme de 16 à 20 millions rendue aux chefs de l’Église qui restent libres d’en disposer. La victoire de M. Windthorst est complète, — et c’est ainsi que finit cette guerre du Kulturkampf que M. de Bismarck inaugurait si bruyamment, il y a quinze ans, et dont le nouveau chancelier, M. de Caprivi, vient de dire le dernier mot.

La question est de savoir si le gouvernement prussien n’a pas mis, lui aussi, quelque arrière-pensée, quelque calcul de tactique dans ses concessions, s’il n’a pas compté obtenir ainsi l’appui du centre dans une affaire à laquelle il tient singulièrement, dans ses négociations commerciales avec l’Autriche. C’est là, en effet, un des principaux objets de sa politique, un des moyens par lesquels il se flatte de resserrer le lien entre les deux empires. Malheureusement, le cabinet de l’empereur Guillaume, eût-il l’appui du centre, n’est point sans rencontrer des résistances à Berlin même comme à Vienne. Il n’est pas jusqu’à l’ancien chancelier qui, du fond de sa solitude, ne s’escrime contre l’œuvre de ses successeurs. De sorte que ce complément de la triple alliance n’est pas encore près de devenir une réalité.

Quant à l’Autriche, en dehors de l’union commerciale qui lui est proposée par l’Allemagne, elle a aujourd’hui un souci plus pressant dans ses affaires intérieures. Au moment où l’on s’y attendait le moins, le chef du cabinet, le comte Taaffe, a obtenu, de l’empereur François-Joseph, un décret de dissolution de la chambre des députés de Vienne. La surprise a été d’autant plus vive, que cette chambre n’avait plus légalement que quelques mois à vivre. Est-ce donc que des incidens particuliers et imprévus aient pu précipiter la dissolution d’un parlement près d’expirer ? Aucune circonstance nouvelle et saisissable n’avait paru devoir provoquer une si brusque résolution. Évidemment le président du conseil ne s’est décidé que par des raisons de politique générale, parce qu’il a eu le sentiment d’une situation poussée à bout. Le fait est, qu’après avoir vécu depuis dix ans de négociations avec tous les partis, de compromis entre toutes les nationalités de l’empire, d’habiles combinaisons, le comte Taaffe a vu les difficultés grossir depuis quelque temps, les antipathies de races se réveiller, les incohérences parlementaires se multiplier, et la majorité sur laquelle il s’appuyait, près de lui manquer. De toutes parts, règne une certaine confusion. A Vienne et dans la Basse-Autriche, c’est l’antisémitisme qui se déchaîne, au point de devenir inquiétant. Dans le Tyrol, à Inspruck, les scissions et les résistances ont éclaté, delà part des catholiques, qui réclament contre les lois scolaires, de la part des députés italiens du Trentin, qui réclament leur autonomie. En Bohême, à Prague, c’est une autre affaire. Le compromis, par lequel on croyait rétablir la paix, n’a fait qu’envenimer les querelles et mettre l’anarchie dans la diète. Ce malheureux compromis en est encore à ses préliminaires. Les dispositions les plus insignifiantes ont pu être votées ; les parties essentielles ne peuvent pas l’être, parce qu’il faut les trois quarts des voix. Le seul résultat de cette tentative a été de ruiner l’influence des vieux Tchèques, qui ont contribué au compromis, de faire la popularité des jeunes Tchèques et d’irriter encore plus les Allemands déçus dans leurs prétentions. Les conservateurs du Reichsrath sont eux-mêmes loin d’être satisfaits. Le comte Taaffe a vu cela, et il a cru sans doute que le meilleur moyen était de brusquer les élections, dans l’espoir de retrouver une majorité. La mesure peut être habile, on peut aussi se demander comment les élections pourraient reproduire autre chose que les incohérences qui sont dans le pays.

Les affaires humaines sont singulièrement mêlées. A travers les agitations qui sont inséparables de la vie publique dans tous les pays, les deuils imprévus, auxquels n’échappent pas les familles souveraines, font parfois de cruelles diversions. C’est ainsi que la Belgique, qui est depuis quelque temps livrée à des mouvemens d’opinion assez vifs, quoique encore un peu confus, pour une révision de la constitution, pour la conquête du suffrage universel, vient de voir disparaître prématurément un jeune prince, objet des espérances du pays : le prince Baudouin, fils du comte de Flandre, neveu du roi Léopold, héritier en perspective de la couronne belge. Tandis que les partis en étaient à organiser leurs manifestations, qui ont été, à la vérité, passablement contrariées par la saison, le jeune prince a été enlevé en quelques jours, on pourrait dire en quelques heures. Naguère encore il faisait, avec le zèle intelligent et l’entrain de ses vingt ans, son service de capitaine dans un régiment. Il avait su, par sa bonne grâce, par la vivacité de son esprit, gagner toutes les sympathies et se faire une aimable popularité. Le roi Léopold, depuis qu’il avait perdu son fils, il y a plus de vingt ans déjà, et la Belgique elle-même, s’étaient accoutumés à voir dans ce jeune homme, élevé avec soin, le futur roi d’une nation libérale. Le prince Baudouin semblait fait tout exprès pour resserrer le lien entre la famille royale et le peuple belge. Un souffle d’hiver a suffi pour détruire ces espérances ; le jeune prince a succombé, presque avant qu’on le sût malade, dans le palais paternel où sa jeune sœur, la princesse Henriette, était elle-même en danger. Le coup a été d’autant plus douloureux, il a été d’autant plus vivement ressenti, qu’il ne reste plus que le second fils du comte de Flandre, le prince Albert, un enfant de quinze ans, dernier et unique héritier de la dynastie. On n’a point sans doute, dès aujourd’hui, à regarder si loin ; il n’est cependant pas surprenant que la Belgique, en s’associant d’un mouvement spontané aux épreuves de ses souverains, ait eu comme un vague sentiment d’un avenir devenu plus mystérieux, et que ce deuil de famille ait paru être un événement qui pourrait avoir son importance politique.

Cette mort si cruelle et si imprévue d’un jeune prince, promis au règne, est bien faite sans doute pour éclipser momentanément les agitations révisionnistes, qui remuent depuis quelque temps la Belgique. Ce mouvement n’est point cependant sans gravité et il répond à trop de sentimens, à trop d’instincts divers, pour être facilement conjuré ou détourné. Au fond, de quoi s’agit-il ? Beaucoup de Belges de tous les camps pensent que le régime censitaire a fait son temps, que les 133,000 électeurs qui ont eu jusqu’ici le monopole du pouvoir politique ne suffisent plus, que le moment est venu d’étendre le suffrage, et la première condition est de réviser la constitution, souveraine régulatrice du droit électoral. Seulement, dans quelle mesure se réalisera cette révision ? quel sera le principe de la réforme, quelle sera l’extension du nouveau droit électoral ? Ira-t-on jusqu’à introduire le suffrage universel dans les institutions nationales de la Belgique ? C’est là le problème, c’est ce qu’il y a d’énigmatique dans ce mouvement, qui a visiblement son origine dans les aspirations démocratiques d’une partie du pays, qui a déjà ses chefs.

Au premier abord, dès que la question a fait son apparition jusque dans le parlement, il y a eu un semblant d’accord ; on a tout au moins témoigné, dans les divers partis, une égale bonne volonté libérale et réformatrice. L’idée d’une extension du droit électoral a été ou a paru être facilement admise. Le ministère lui-même, tout conservateur et catholique qu’il soit, n’a opposé aucune résistance. Le chef du cabinet, M. Bernaert, qui est un homme avisé et un tacticien habile, a pensé sans doute que le meilleur moyen d’enlever aux agitateurs révolutionnaires un mot d’ordre dangereux était de prendre lui-même l’initiative de la réforme, de désintéresser le vœu public par une satisfaction légitime. Malheureusement, la difficulté est toujours d’arriver à des idées précises, à des combinaisons pratiques. A peine a-t-on touché à cette question brûlante, les dissidences n’ont pas tardé à éclater. Dans le camp conservateur, un des chefs principaux, M. Wœste, inspiré ou appuyé, dit-on, par les hautes influences cléricales, n’a pas dissimulé ses craintes et son opposition. Au camp libéral lui-même, des divisions se sont manifestées. La plus ancienne, la plus sérieuse fraction du parti, celle qui a pour chef M. Frère-Orban, en admettant le principe de la réforme, une large extension du droit électoral, se refuse à accepter le suffrage universel avec ses conséquences et ses chances inconnues ; elle ne va pas jusque-là ! Et pendant ce temps, en dehors de ce qu’on pourrait appeler les partis officiels, le mouvement ne cesse de s’accroître, au point d’embarrasser peut-être ceux-là mêmes qui l’ont encouragé, ceux qui, selon l’habitude, le suivent maintenant pour avoir l’air de le conduire.

Excitations des journaux radicaux et socialistes, réunions publiques, meetings organisés parmi les populations ouvrières aigries par les souffrances de l’hiver, rien n’a manqué pour souffler le feu et grossir l’armée de la grande revendication. Bien entendu, le mot d’ordre de l’agitation, c’est la révision de la constitution et la conquête du suffrage universel. Les meneurs n’ont trouvé rien de mieux que d’organiser pour la réunion des chambres une vaste manifestation, de préparer une « journée » destinée, sans doute, à peser sur le parlement. Cette menace d’une « journée » a visiblement commencé par inspirer quelque crainte, puisque la Bourse elle-même s’en est ressentie et que le gouvernement s’est cru obligé de prendre des mesures militaires, comme s’il s’attendait à une véritable sédition. Le ministre de la guerre a ni plus ni moins appelé deux classes de la milice et n’a rien négligé pour mettre munitions et armes en sûreté, pour tenir des troupes prêtes à marcher au premier signal. C’était peut-être un excès de précaution. Au demeurant, on s’est souvenu qu’il y avait eu autrefois en France une « journée » commençant au cri de : « Vive la réforme ! » et finissant par une révolution ; on a voulu éviter les surprises, — et, la température aidant, on a réussi ! Est-ce, en effet, l’influence de la bourrasque de neige qui s’est abattue ce jour-là sur Bruxelles ? Est-ce la salutaire impression des très sérieuses mesures de défense prises par le gouvernement ? Toujours est-il qu’au jour fixé, il y a eu non pas 100,000 manifestans, comme on le disait, mais peut-être 4,000 ou 5,000, qui sont allés, à travers les frimas, porter leur pétition à l’hôtel de ville où ils ont été reçus par le bourgmestre, M. Buls, et par quelques députés. Puis la manifestation s’est dispersée. Elle a été ensevelie dès le lendemain dans le deuil national de la mort du prince Baudouin. C’est une trêve de quelques jours. On ne peut pas dire cependant que la question elle-même ait disparu ; elle est, au contraire, de celles qui renaissent et qui peuvent préparer des agitations nouvelles dans un pays libre comme la Belgique.


CH. DE MAZADE.