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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1909

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Chronique n° 1843
31 janvier 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




A peine rentrée en session et après s’être débarrassée d’une interpellation sur le Maroc dont nous parlerons dans un moment, la Chambre des députés a repris la discussion de l’impôt sur le revenu. Le projet contient 97 articles dont 54 sont déjà votés ; il en reste donc une quarantaine, et ce ne sont pas les moins importans ; ce sont même les plus redoutables, ceux qui méritent le mieux d’être rejetés ; mais ils seront votés comme les précédens, et la Chambre ira jusqu’au bout de la révolution fiscale à laquelle M. Caillaux a voulu attacher son nom. Il est douteux que la postérité y voie pour lui un titre de gloire. M. le ministre des Finances a une volonté qui tient de l’acharnement : il ordonne et la Chambre obéit. Beaucoup, dans leur for intérieur, sont effrayés du travail qu’ils font ; ils s’arrêteraient, s’ils le pouvaient, dans l’œuvre néfaste où on les a engagés ; mais on leur a fait croire que le pays voulait l’impôt sur le revenu, et qu’il briserait impitoyablement, aux élections prochaines, ceux qui se seraient mis en travers de cette grande réforme. Les dernières élections sénatoriales ont servi à appuyer cette affirmation. Hier encore, personne ne voulait croire au vote de la loi ; on commence aujourd’hui à changer d’avis. Hier encore, on espérait que, si le projet était voté à la Chambre, il viendrait s’enlizer au Sénat ; on commence à comprendre qu’il n’y a pas à faire beaucoup plus de fond sur le Sénat que sur la Chambre. Sans doute la haute assemblée se rend compte des dangers de la réforme, danger pour le bon ordre de nos finances, danger pour la paix sociale, mais le mouvement l’emporte. N’a-t-elle pas voté le rachat de l’Ouest, sachant fort bien qu’elle commettait une lourde faute ? — Si vous le faites, lui avait dit M. Rouvier, il n’y aura plus de Sénat. — Elle l’a fait tout de même, et le mot de M. Rouvier risque de plus en plus de devenir une réalité. Les dernières élections sénatoriales ont marqué, en effet, une oscillation générale vers la gauche, qui n’est pas de nature à augmenter la force de résistance d’une assemblée déjà intimidée et défaillante. Les voies sont donc ouvertes à l’impôt de M. Caillaux.

Nous avons dit que la seconde partie du projet n’était pas la moins grave des deux : c’est celle, en effet, qui se rapporte à l’impôt complémentaire. Dans la première, le gouvernement et la Chambre ont établi, à l’imitation des cédules anglaises, des impôts sur chaque source de revenus. L’œuvre est très imparfaite et tout à fait inférieure à celle qu’elle remplace, mais elle était nécessaire : puisqu’on supprimait certains impôts, il fallait bien en établir d’autres, ou plutôt les rétablir eux-mêmes sous d’autres formes et avec d’autres dénominations. Malheureusement M. Caillaux ne s’en est pas tenu là. Après avoir imité l’Angleterre, il a imité l’Allemagne, car tous les systèmes d’impôts sont bons, paraît-il, excepté le système français, bien qu’il soit celui qui fonctionnait le mieux. L’Allemagne est le pays de l’impôt général sur le revenu : M. Caillaux le lui a emprunté et lui a donné le nom d’impôt complémentaire. Après avoir frappé d’une taxe spéciale chaque source de revenu, et il n’en a négligé aucune, il a fait le total et a frappé ce total lui-même. L’impôt complémentaire est la partie de la loi que les collectivistes préfèrent : ils y voient, avec raison, un instrument puissant qui leur permettra de réaliser peu à peu leurs conceptions les plus chères. D’abord cet impôt, qui ne commence à atteindre le revenu de chaque contribuable qu’au-dessus de 5 000 francs, ne frappe que le petit nombre. De plus, c’est un impôt personnel. Enfin il est progressif, et c’est là qu’est le pire danger. La progression sera relativement faible au début ; mais il suffira, pour que le taux en soit augmenté plus tard, que le Trésor ait des besoins pressans et qu’il y ait au pouvoir un ministre faible, deux circonstances qui se rencontrent à la fois assez souvent. Nous ne savons pas encore exactement quel sera le taux de l’impôt complémentaire au point de départ : la Commission a hésité entre 4 et 5 pour 100, et elle n’a pas encore dit son dernier mot. Au surplus, il n’y a jamais de dernier mot en pareille matière, et c’est là ce qui effraie. Hier, la Commission était à 4 pour 100 ; aujourd’hui elle est à 5 ; où en sera-t-on demain et après-demain ? Les collectivistes espèrent bien que l’heure sonnera où l’impôt complémentaire deviendra entre leurs mains, ou, ce qui est tout comme, entre celles d’un gouvernement auquel ils dicteront la loi, l’instrument efficace du nivellement des fortunes. Ce sera, par excellence, l’arme des révolutions sociales qu’ils rêvent. Que faudrait-il pour arrêter ce mal à sa naissance ? Un retour de bon sens à la Chambre, ou un retour de courage au Sénat. Mais ce sont là choses du passé.

Dans quelques semaines, la Chambre aura voté l’impôt sur le revenu, et dans quelques mois le Sénat aura voté la loi sur les retraites ouvrières : on le dit du moins et la chose est probable. Ces deux réformes, qui semblent se rapporter à des objets divers, ont un lien entre elles. L’impôt sur le revenu, et en particulier l’impôt complémentaire, si facilement élastique, ont pour objet de payer le coût des réformes sociales déjà faites ou qui restent à faire. Il y avait un frein naturel dans notre ancien système fiscal où tous les contribuables étaient atteints proportionnellement à leurs facultés : il n’y en aura plus dans le système de l’avenir où certains impôts ne porteront que sur une minorité de contribuables, le plus souvent même sur une infime minorité qui deviendra taillable et corvéable à merci. C’est à cela que nous allons.


La discussion sur le Maroc, dont nous avons fait mention plus haut, se rapportait à un double objet : une demande d’interpellation faite par plusieurs orateurs, et une demande de crédits faite par le gouvernement. A vrai dire, elle n’était pas bien nécessaire, ni même bien utile, car il ne s’est rien passé d’important au Maroc depuis quelque temps.

Mais M. Jaurès ne voulait pas se laisser oublier, et il croyait d’ailleurs avoir eu connaissance, — il n’a pas dit comment, — d’un rapport du général Lyautey dont son esprit avait été frappé et était demeuré inquiet. Il a sommé le gouvernement de faire connaître ce rapport, de l’apporter à la tribune, de le lire à la Chambre, ce à quoi le gouvernement s’est très nettement refusé. Nous ignorons ce que contient le rapport du général Lyautey : nous savons seulement que ce n’est pas du tout ce que M. Jaurès croyait, car M. le ministre des Affaires étrangères a donné un démenti catégorique à chacune des allégations qu’il a produites, moins encore à la tribune que dans la presse. M. Jaurès joue alternativement des deux instruirions ; il est orateur et publiciste ; mais il manque également de précision et d’exactitude, soit qu’il parle, soit qu’il écrive. Sa pensée s’enveloppe et disparaît dans le nuage parfois éclatant de sa phraséologie, et il est d’autant plus difficile à réfuter qu’on ne sait pas toujours ce qu’il a voulu dire. Cependant il y a un refrain qui revient sans cesse dans ses interminables harangues sur le Maroc, c’est que nous avons eu tort d’y aller ; c’est que, y étant allés, nous avons tort de demander une indemnité pour couvrir nos dépenses ; c’est enfin que nous devons évacuer au plus vite, sans nous préoccuper de ce qui pourra se passer derrière nous. Que nous ayons eu tort de nous engager au Maroc comme nous l’avons fait, nous le concéderions volontiers à M. Jaurès si son pacifisme outrancier ne tirait pas aussitôt de cette concession des conséquences qui ne sont plus les nôtres. Il semble oublier que le Maroc fait suite à notre grande colonie africaine, et que nous ne pouvons pas nous désintéresser de ce qui s’y passe. Nous ne pouvons pas surtout y accepter qu’une autre influence l’emporte sur la nôtre. Si l’influence qui nous menace est celle de l’Allemagne, notre préoccupation en devient plus vive, tandis que celle de M. Jaurès se dissipe tout à fait. Il croit effectivement, en toute sincérité, que l’Allemagne et la France sont faites pour s’entendre et pour s’aimer ; et, puisqu’il ne doute pas que l’Alsace-Lorraine ne soit entre elles un lien finalement destiné à les rapprocher l’une de l’autre et à les unir, il est tout naturel qu’il porte le même jugement sur le Maroc. M. Jaurès, qui a fait beaucoup de philosophie avant de faire de la politique, se plait à résoudre les antinomies les plus récalcitrantes. Ce n’est qu’un jeu pour lui. Sa phrase victorieuse ne connaît point d’obstacles. Elle passe sur tout à la manière d’un tourbillon. Seulement, la phrase ou le tourbillon, une fois passé, les obstacles restent ce qu’ils étaient auparavant, c’est-à-dire, quelquefois, insurmontables.

Qu’on ne nous accuse pas d’exagérer. M. Jaurès énumère dans son discours toutes les nations opprimées, l’Irlande, la Pologne, et il les montre prenant enfin le dessus et exerçant sur l’oppresseur une influence qui détermine ses propres destinées. C’est la justice immanente des choses, c’est la revanche du droit. Cette justice et cette revanche ne nous apparaissent pas jusqu’ici aussi triomphantes qu’à M. Jaurès ; mais si nous le lui faisions remarquer, il nous répondrait avec un sourire confiant qu’il a l’avenir pour lui. Au surplus, dit-il, « ce n’est pas seulement cela que je rêve, que nous rêvons pour l’Alsace : nous rêvons pour elle d’une Europe détendue, apaisée par la conciliation de la France et de l’Allemagne, par l’éveil et par la croissance des démocraties ; nous rêvons pour elle ce rôle admirable de conciliatrice, résumant dans son cœur et dans son esprit, comme elle l’a fait dans les parties les plus glorieuses de son glorieux passé, ce qu’il y a de plus noble dans la culture française, de plus noble dans la culture allemande, contribuant ainsi à rapprocher, à réconcilier les deux pays en effaçant de son propre cœur et de sa propre chair le vestige des chaînes et des attentats du passé. Ah ! oui, ce sera une grande chose quand ce grand cœur de l’Alsace, meurtri depuis des siècles, ravagé, secoué, ballotté d’un État à l’autre, d’une patrie à l’autre, pourra battre enfin d’une impulsion généreuse et ample dans les deux patries réconciliées ! »

Nous arrêtons là une citation qui pourrait être plus longue : elle suffit pour donner une idée des solutions oratoires de M. Jaurès. « Des mots ! Des mots ! » dirait Hamlet, et il est dur à nos cœurs d’entendre traiter avec des mots, dont le vrai sens échappe, cette cruelle question de l’Alsace-Lorraine qui reste toujours ouverte pour nous. Que veut donc M. Jaurès ? Que demande-t-il ? Que propose-t-il ? Nous ne l’aurions jamais su si M. le ministre des Affaires étrangères ne nous l’avait pas dit. M. Pichon a eu sans doute avec lui des conversations dans lesquelles il l’a amené à mieux préciser sa pensée, et cette pensée est que le gouvernement de la République devrait saisir tous les gouvernemens d’« une proposition d’arbitrage international total. » Quel rêve ! Quelle chimère ! Il a suffi à M. Pichon de rappeler ce qui s’est passé à la dernière conférence de La Haye pour crever les bulles de savon enflées et colorées par l’éloquence de M. Jaurès. A la conférence de La Haye, les plénipotentiaires français, dont le premier était M. Léon Bourgeois, ont proposé l’arbitrage obligatoire dans toutes les questions qui n’engageaient ni la dignité, ni l’honneur national. M. Jaurès voudrait sans doute qu’on allât plus loin et qu’on supprimât cette dernière réserve. La proposition française lui apparaît incomplète et timide. Soit ; mais telle qu’elle était, elle a été repoussée ; et par qui l’a-t-elle été ? Par l’Allemagne et ses deux alliés, l’Autriche et l’Italie. Nous ne blâmons en cela ni l’Italie, ni l’Autriche, ni l’Allemagne ; nous croyons avec elles que l’arbitrage obligatoire est un non-sens et un leurre ; mais, après avoir repoussé à La Haye la proposition française, si restreinte qu’elle fût, comment ne repousseraient-elles pas celle où se complaît en ce moment l’imagination de M. Jaurès ? Ces effusions lyriques n’ont rien de commun avec les réalités et, si nous ne devions quelques ménagemens au talent de M, Jaurès, nous traiterions avec la sévérité et la pitié qu’ils méritent les égaremens de sa rhétorique. Ils avaient d’ailleurs emporté la Chambre bien loin de la question du Maroc. Heureusement d’autres orateurs l’y ont ramenée : nous voulons parler de M. Jules Delafosse et de M. Denys Cochin.

MM. Delafosse et Cochin sont, dans la question marocaine, exactement aux antipodes de M. Jaurès. Ils croient que nous devons traiter l’Allemagne avec la plus grande correction, ménager ses intérêts, respecter ses droits, mais que nous n’avons aucun motif de lui sacrifier les nôtres, d’autant plus que rien ne prouve que nous serions récompensés de notre condescendance. Que de fois ne nous a-t-on pas dit, en Allemagne même, que le Maroc entre elle et nous n’avait été qu’un prétexte ? A défaut de celui-là, on en aurait facilement trouvé un autre. La mauvaise humeur de l’Allemagne à notre égard vient beaucoup plus des groupemens politiques qui se sont formés en dehors d’elle en Europe que de nos initiatives marocaines, et si M. Jaurès veut dissiper à tout prix cette mauvaise humeur, qu’il soit franc, qu’il aille droit au fait et qu’il nous propose, de changer nos amitiés et nos alliances, ou d’y renoncer. Il ne va pas jusque-là, il revendique même pour la France la pleine liberté de sa politique : dès lors, toutes ses belles phrases paraîtront aussi creuses à Berlin qu’elles le sont à Paris. MM. Delafosse et Cochin, l’un avec sa parole didactique et ferme, l’autre avec sa verve prime-sautière et spirituelle, ont prétendu ne parler que du Maroc et ne s’y préoccuper que des intérêts français, tels qu’ils les comprennent. Tandis que M. Jaurès conseille au gouvernement l’évacuation immédiate, l’évacuation complète et à tout prix, MM. Delafosse et Cochin estiment que l’évacuation paraîtrait une faiblesse et serait une faute ; ils la déconseillent fortement ; ils conseillent, au contraire, de poursuivre l’œuvre commencée et d’assurer définitivement à la France, par la supériorité de sa diplomatie et l’éclat de ses armes, la prépondérance à laquelle elle a droit au Maroc. M. le ministre des Affaires étrangères serait bien embarrassé pour trouver sa voie au milieu de ces contradictions, s’il n’avait pas lui-même une politique et s’il ne s’y tenait pas résolument. Certes, il a commis des fautes ; nous les avons relevées à mesure qu’elles se produisaient et nous n’y reviendrons pas aujourd’hui, à quoi bon ? Elles peuvent d’ailleurs être en grande partie réparées par une politique désormais plus sûre d’elle-même, qui, profitant de l’expérience acquise, verrait plus clairement son but et y marcherait tout droit. Cette politique, il semble bien que ce soit celle que M. Pichou a exposée dans le discours par lequel il a répondu à ses interpellateurs, et qui est certainement un des meilleurs qu’il ait prononcés.

Aux applaudissemens de la grande majorité de la Chambre, il a refusé de lui communiquer le rapport du général Lyautey dont M. Jaurès avait fait tant de bruit. Ce rapport ne traite pas seulement de questions militaires, il parle aussi de questions politiques et même diplomatiques. Le gouvernement seul est à même de savoir s’il y a, ou non, des inconvéniens à le rendre public : M. Pichon a déclaré qu’il y en avait et que, aussi longtemps qu’il serait ministre, le document ne serait pas publié. La Chambre, en effet, n’a pas à juger les opinions du général Lyautey : ses actes seuls lui appartiennent parce qu’on peut être sûr qu’ils sont conformes aux instructions qu’il a reçues. Le général Lyautey est un soldat trop discipliné pour qu’il en soit autrement. M. le ministre des Affaires étrangères était dans le vrai lorsqu’il a revendiqué pour le gouvernement le secret de ses informations et la liberté de ses résolutions, le tout sous sa responsabilité. La Chambre n’avait d’autre droit que de l’interroger sur sa politique : elle l’a fait, et il a répondu très loyalement.

Il y a deux questions principales aujourd’hui au Maroc, celle de la Chaouïa et celle de la frontière algérienne. En ce qui concerne la première, l’évacuation la plus prompte sera la meilleure, car nous n’avons plus rien à faire dans la Chaouïa, et nous y usons inutilement nos forces. Cette opinion, que nous avons plus d’une fois soutenue, n’est pas seulement la nôtre, c’est aussi celle de M. Pichon. Il a rappelé que, depuis quelques mois, nous avons déjà retiré de la Chaouïa la moitié de notre corps expéditionnaire, et il a promis de continuer ce mouvement de retraite au fur et à mesure que le Sultan serait à même d’assurer le maintien de la sécurité que nous avons créée. Le rappel même du général d’Amade, qui a bien rempli sa mission et que le gouvernement, comme marque de sa satisfaction, a décoré de la médaille militaire, montre que les opérations sont regardées comme terminées. Peu à peu, nous rapprocherons nos troupes de la mer et, finalement, nous les embarquerons ; mais cela ne peut pas être fait en un jour, et M. Jaurès aura sans doute quelquefois encore l’occasion de demander où en est l’évacuation.

Sur la frontière algérienne, la situation est plus complexe. La France y a des droits et des devoirs particuliers, qu’elle tient des traités passés avec le Maghzen ; elle n’entend ni manquer à ceux-ci, ni laisser péricliter ceux-là. Il est probable, ou plutôt il est certain que le rapport du général Lyautey traitait spécialement de cette question. Depuis quelques années, nous avons inauguré une politique nouvelle sur notre frontière, politique qui a des avantages et des inconvéniens : nous devons travailler à accroître les premiers et à atténuer les seconds. Il n’y a que des avantages à développer la sécurité de la frontière par la création de marchés qui mettront les populations algériennes et marocaines en rapports plus fréquens les unes avec les autres et les habitueront à faire ensemble des affaires à leur mutuel profit. Il ne saurait y avoir entre elles de lien plus solide, car c’est le lion des intérêts : plus on le fortifiera, mieux cela vaudra. Mais pour que le lien se forme, il faut organiser une police mixte qui garantisse la sécurité des marchés, surtout au début, car c’est au début, grâce à l’ignorance, aux préjugés, aux passions des tribus-auxquelles nous avons affaire, que des désordres sont à redouter. L’œuvre doit réussir ; les premières applications qui en ont été faites ont été marquées par des succès, et il y a tout lieu d’espérer qu’il continuera d’en être ainsi, pourvu qu’elle soit poursuivie dans le même esprit. A cet égard, le général Lyautey donne toutes les garanties désirables ; il a fait ses preuves. Où sont donc les inconvéniens dont nous avons parlé plus haut ? Ils sont, ils pourraient être dans les intentions que nous avons eues autrefois de donner notre collaboration aux autorités marocaines, non seulement pour l’organisation de marchés et d’une police mixtes, mais encore pour des opérations militaires dont le but était d’assurer au Sultan la pleine soumission des tribus de la frontière. Ces tribus se considèrent le plus souvent comme indépendantes ; elles ne reconnaissent l’autorité du Sultan que lorsqu’elle s’exerce par la force. Cette force, le Sultan ne l’ayant pas toujours, nous devions la lui apporter au risque de nous créer des difficultés et de susciter contre nous des hostilités qui nous maintiendraient continuellement sur le qui-vive. Une pareille politique, qui aurait été décevante en tout temps, le serait aujourd’hui plus encore qu’autrefois. Autrefois, en effet, elle se rattachait à une politique plus générale qui s’est manifestée par la mission de M. Saint-René Taillandier à Fez ; nous voulions alors faire cause commune avec le Sultan, réformer avec lui son Empire, et, sans aller jusqu’au protectorat, nous associer quelque peu à lui dans l’exercice de sa souveraineté. Mais les temps sont changés et les programmes ont dû se faire plus modestes. Nous nous sommes d’ailleurs aperçus qu’à aider le Sultan de trop près, et d’une manière trop apparente, nous nous exposions à le compromettre. C’est à lui de remplir sa tâche : la nôtre s’exerce dans un champ plus limité. A ce point de vue, le terme de « collaboration, » que M. le ministre des Affaires étrangères a employé et qui se retrouve dans l’ordre du jour voté par la Chambre, a besoin d’être expliqué. Nous ne devons rien faire sur la frontière qu’en collaboration avec les autorités marocaines, mais cette collaboration doit se restreindre à l’établissement de marchés nouveaux et à la formation d’une police pour en assurer la sécurité. Le reste ne nous regarde pas. Au surplus, si des marchés suffisamment nombreux s’établissent en effet et si des échanges s’y produisent avec activité, l’état matériel et moral de ces provinces frontières ne tardera pas à s’en ressentir, et beaucoup de questions qui n’ont pas connu jusqu’ici d’autre solution que la force se résoudront par cette intervention des intérêts dont nous avons déjà indiqué la puissance. En tout cas, il y a là une expérience à faire ; on l’a entamée et les résultats jusqu’ici ne sont pas de nature à décourager.

L’ordre du jour de confiance dans le gouvernement « pour poursuivre au Maroc la politique de collaboration et de civilisation que lui dictent ses traditions, ses intérêts, ses accords et les engagemens pris à Algésiras, » a été voté par 380 voix contre 98. C’est une belle majorité : nous doutons que le ministère la retrouve aussi compacte lorsqu’il s’agira de sa politique intérieure.


Il faut souhaiter que, d’ici à quelque temps, nous n’ayons pas à parler de nouveau du Maroc ; mais on ne saurait espérer qu’il en sera de même des Balkans. Là plusieurs questions très graves sont encore en suspens, et on n’aperçoit pas très bien comment elles pourront être résolues, si ce n’est par l’action du temps qui use et concilie finalement beaucoup de choses en apparence irréductibles. Un pas important a déjà été fait. Au moment où nous écrivions, il y a quinze jours, l’accord s’établissait entre l’Autriche et la Turquie ; la nouvelle en circulait déjà, elle a été confirmée depuis, et la situation générale de l’Orient en a été modifiée d’une manière assez sensible. La Porte s’est montrée habile en traitant avec l’Autriche, qui était, en somme, pour elle la partie adverse la plus considérable, et dont l’opposition encourageait et soutenait celle de la Bulgarie. Cela ne veut pas dire que la Bulgarie ne saura pas défendre ses intérêts avec beaucoup de vigueur, mais elle est seule aujourd’hui en face de la Porte et sa situation en est, dans une certaine mesure, affaiblie. Nous croyons d’ailleurs qu’on s’entendra, et qu’après quelques démonstrations où chacune des deux puissances essaiera de donner la mesure de sa force, — on arme en ce moment, en Bulgarie, on appelle une partie des réserves et on les concentre sur la frontière, — le bon sens l’emportera, une transaction honorable sera conclue, et la paix sera maintenue.

Tout le monde travaille pour la paix. M. Jaurès lui-même a été obligé de reconnaître que le gouvernement de la République s’y était employé activement et utilement, et il l’en a remercié. Des doutes étaient venus à quelques esprits au sujet de l’attitude de l’Angleterre qu’on avait accusée de pousser aux conflits : M. Pichon a tenu à rendre hommage au gouvernement britannique dont l’action, comme la nôtre, s’est toujours exercée en faveur de la paix, et sir Ed. Grey, dans un discours qui a eu beaucoup de retentissement, a rétabli à son tour l’exactitude des faits avec cette indépendance de jugement à laquelle les Anglais ne renoncent jamais. Il a dit qu’en effet l’opinion britannique n’avait pas approuvé l’annexion des deux provinces par l’Autriche, mais que ces impressions pouvaient être effacées par d’autres, plus favorables, et que l’accord austro-turc avait en quelque sorte découvert un pan de ciel bleu au milieu de nuages qui restaient obscurs.

L’œuvre de la diplomatie est lente et laborieuse ; il ne sert à rien de vouloir la brusquer ; on s’exposerait, en le faisant, à compliquer les choses au lieu de les dénouer et à faire naître des obstinations intraitables. Si la Porte a été habile en acceptant les offres de l’Autriche, celle-ci ne l’a pas été moins en concluant un accord que, tout compte fait, elle a payé bon marché. Elle peut aujourd’hui se tourner vers les autres puissances et leur dire : — La Porte a retiré sa protestation contre l’annexion des deux provinces ; dès lors, qu’avez-vous à objecter vous-mêmes ? — Et les autres puissances n’ont pas en effet, grand’chose à objecter. Est-ce à dire que l’Autriche soit définitivement sortie des difficultés et des embarras qu’elle s’est créés à elle-même ? Non : elle a soulevé tant de revendications et de passions que beaucoup de temps sera nécessaire pour les apaiser. L’Autriche a manqué au grand principe : quieta non movere. Il est vrai que les choses paraissaient beaucoup plus tranquilles qu’elles ne l’étaient véritablement, mais c’est pour cela même qu’il a été si dangereux d’y toucher. On voit de vieux édifices qui tiennent comme par enchantement à la condition qu’aucune main imprudente ne vienne en ébranler la moindre partie ; car alors l’ébranlement se communique partout de proche en proche, on s’aperçoit que toutes les poutres étaient pourries, et l’édifice s’effondre sur lui-même, comme s’est effondré, il y a quelques années, le Campanile de Venise. Beaucoup de revendications se taisaient, parce qu’aucune n’était formulée tout haut et surtout ne passait brusquement dans le domaine de la réalisation ; mais le jour où l’Autriche a revendiqué et annexé les deux provinces ottomanes, toutes les voix jusqu’alors muettes se sont mises à parler, ou plutôt à crier, à hurler au point que l’Europe en a été assourdie. Parmi ces voix, les plus intéressantes sont celles de la Serbie et du Monténégro, de la Serbie surtout parce que l’initiative prise par l’Autriche semble bien la condamner à perdre pour jamais l’espérance où se complaisait son patriotisme. Le Monténégro, lui, est sur la mer ; il y est dans des conditions étroites et gênées, mais il y est, et il peut respirer par là. Au contraire, le mot d’encerclement, dont on a fait un si grand usage depuis quelque temps, s’applique avec une exactitude cruelle à la Serbie, et, lorsque ce malheureux pays dit qu’il étouffe, il ne dit que la vérité.

Mais quelle satisfaction lui accorder ? L’Autriche, qui seule pourrait lui en donner une, s’y prêtera d’autant moins que la prise de possession des deux provinces semble bien avoir été de sa part une protestation en action contre les bruits de dislocation prochaine que lançaient contre elle des prophètes de malheur. Nous n’avons jamais cru, on le sait, que l’Autriche fût menacée d’un péril pareil ; ce péril n’a existé que dans des imaginations de nouvellistes ; toutefois on comprend que l’Autriche en ait été irritée et agacée, et qu’elle ait voulu montrer qu’elle était plus disposée à prendre encore quelque chose qu’à rendre quoi que ce soit. Par malheur, en le faisant, elle a soulevé un orage qui n’est pas près de se calmer, et tous ceux qui nourrissaient la pensée secrète de s’enrichir bientôt d’une de ses dépouilles, voyant qu’elle leur échapperait sans doute, ont tendu avidement la main pour s’en emparer. Les Serbes et les Monténégrins comptaient bien qu’un jour l’Herzégovine et la Bosnie se détacheraient de l’Autriche comme un fruit mûr tombe de l’arbre lorsqu’on le secoue : si cela était arrivé, ils se seraient furieusement disputé les deux provinces, tandis qu’ils sont aujourd’hui d’accord pour revendiquer ensemble leur autonomie. Mais ce n’est pas seulement du côté de l’Est que l’Autriche cause des déceptions douloureuses : toute l’Italie est, en ce moment, une fois de plus en insurrection contre elle. Pourquoi ? Parce qu’elle a décidé qu’au lieu de créer une Université italienne à Trieste ou à Trente, c’est-à-dire dans des villes où il y a beaucoup d’Italiens, elle la créerait à Vienne où il n’y en a pas. Aussitôt les esprits ont pris feu en Italie et l’indignation contre l’Autriche n’y a plus eu de bornes. On se rappelle les belles promesses de M. Tittoni : elles avaient déjà été suivies de quelques déceptions, mais la dernière de ces déconvenues dépasse la mesure ! On accuse M. Tittoni de s’être laissé jouer, duper, berner. Soit, cela le regarde ; mais l’Italie, dit-on, ne peut supporter plus longtemps qu’on se moque d’elle, et elle écume de fureur. Nous comprenons le sentiment italien ; il est naturel et légitime ; et cependant, malgré l’imprudence qu’elle a commise, comment ne pas s’intéresser aussi à l’Autriche, car, en tout cela, on ne parle que de son démembrement. Elle créerait volontiers une Université de droit italienne à Trieste s’il s’agissait seulement d’assurer des facilités scolaires à des étudians. Il s’agit bien de cela ! Il s’agit en réalité de donner à l’irrédentisme une arme qu’il tournerait tout de suite contre l’Autriche, et c’est pourquoi celle-ci hésite, File a promis peut-être à M. Tittoni, mais elle se ressaisit au moment de s’exécuter, et, finalement, elle cherche à donner le change aux Italiens qui refusent de le prendre. Il n’y a peut-être pas aujourd’hui deux pays au monde qui se détestent plus cordialement que l’Autriche et l’Italie, et pourtant ils sont alliés : on se demande ce que vaut une alliance en pareil cas. Tous ces sentimens existaient au fond des cœurs, mais on ne les y voyait pas ; maintenant, ils montent à la surface, ils débordent, on ne peut plus ne pas les voir.

Que faire pour apaiser toutes ces colères des Bulgares contre la Porte, des Serbes, des Monténégrins, des Italiens contre l’Autriche ? Tout ce qu’on a essayé jusqu’ici a échoué. Une mer démontée met longtemps à reprendre son équilibre ; il en est de même des nations lorsqu’elles s’aperçoivent que le leur était artificiel et instable, et que d’ailleurs elles l’ont perdu. Les grandes puissances se réservent, attendent, regardent, donnent partout de ces conseils de modération et de conciliation qui ne sont acceptés que par ceux qui ont envie de les recevoir. Elles feraient sans doute mieux de s’entendre et d’intervenir. Nous ne croyons pas à la guerre parce que, très sincèrement, personne ne la veut, mais elle peut jaillir brusquement de la situation si on n’y met bon ordre. Rarement l’état de l’Europe a été plus troublé.


FRANCIS CHARMES.


Le Directeur-Gérant,

FRANCIS CHARMES.

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