Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1914

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Chronique n° 1963
31 janvier 1914


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




On continue de se demander si le ministère que préside M. Doumergue et que dirige M. Caillaux ira jusqu’aux élections prochaines. La question reste en suspens. Que le ministère soit fragile, personne ne le conteste, mais il y a des choses fragiles qui durent à force de ménagemens, et le ministère se ménage lui-même plus que ne l’avait fait aucun de ses devanciers. On ne l’accusera pas de courir les aventures : il les fuit au contraire, et sa principale préoccupation est de ne rien faire, parce que c’est à ses yeux le meilleur moyen de ne donner prise d’aucun côté. Aussi est-il possible que le ministère aille jusqu’aux élections, et même, à parler franchement, cela devient chaque jour plus probable. Chaque jour, en effet, diminue le temps à parcourir. Si les élections ont lieu en mai, et si avril est consacré à la campagne électorale, il ne reste guère que deux mois de session. Avec quoi les remplira-t-on ? Avec rien. On commencera la discussion du budget, on ne la terminera pas. M. Caillaux, à la vérité, « conjugue » l’impôt sur le capital et l’impôt sur le revenu dans des projets auxquels il attache sa gloire, mais il sait fort bien qu’aucun n’aboutira avant longtemps, si même il aboutit jamais : à cette époque incertaine et lointaine, les élections de 1914 seront déjà, dans le passé, une date à moitié oubliée. Temporiser, voilà toute la politique du gouvernement, et il faut bien reconnaître que c’est pour lui la bonne, puisque c’est la seule qui lui permette de vivre.

Cette politique, M. Barthou vient de l’exposer au Cercle Voltaire, à Bordeaux, dans un discours très éloquent, qui peut se diviser en deux parties : il a consacré la première à se défendre lui-même contre les accusations dont il a été l’objet, et la seconde à parler du ministère actuel et de ses procédés.

M. Barthou avait-il vraiment besoin de se défendre ? Les attaques dirigées contre lui sont tombées avec lui ; elles sont déjà de l’histoire ancienne ; on comprend toutefois qu’il ait tenu à les relever et à les repousser aujourd’hui, ses adversaires ayant évité avec le plus grand soin de lui en donner l’occasion pendant qu’il était encore au pouvoir. À maintes reprises, il les a invités à monter à la tribune et à ouvrir contre lui un débat qui aurait été contradictoire ; mais ils se sont tus jusqu’à la fin, imitant de Conrart le silence prudent. C’est ainsi qu’on pratique aujourd’hui le régime parlementaire. Le bon public croit que ce régime est celui de la publicité par excellence et que tout s’y passe au grand jour. Il en a été de la sorte autrefois, mais nous avons changé tout cela. À présent, on procède par des allusions détournées et perfides, ou encore on se livre dans la presse à des agressions furibondes ; mais, à la tribune, on parle de tout autre chose, comme si on craignait, par la lumière qui s’en dégage, de dissiper les obscurités indispensables au succès de certains desseins. En vain le gouvernement multiplie-t-il les appels du pied et de la voix, on ne lui répond pas, on continue contre lui le jeu combiné, — M. Caillaux dirait conjugué, — des propos de couloirs, des articles de journaux, et du silence de la tribune. Un ministre ne peut s’expliquer que lorsqu’il a cessé de l’être. M. Barthou n’est pas le premier qui a eu affaire à ces mœurs nouvelles. Pendant qu’il était président du Conseil, M. Clemenceau a sommé plusieurs fois et en même temps défié l’opposition d’énoncer ses griefs dans un débat public, et, ne l’obtenant pas, il appelait avec mépris ses adversaires radicaux qui étaient précisément hier ceux de M. Barthou, « les muets du sérail. » Mais, ayant reconnu la force et l’efficacité du procédé, il l’emploie à son tour et se contente de fulminer tous les matins dans le journal où il dépense la verve la plus débridée, au lieu d’en faire retentir la tribune du Sénat. M. Barthou le lui a reproché. Combien n’aurait-il pas préféré répondre à M. Clemenceau du tac au tac, dans une explication directe que le Sénat aurait entendue et que le pays aurait jugée ! Mais M. Clemenceau lui a refusé ce plaisir, et les « muets du sérail » de la Chambre l’en ont privé pareillement. On comprend donc que M. Barthou ait tenu à parler à Bordeaux de sa circulaire sur les manuels scolaires et de celle de M. Baudin sur la célébration du vendredi-saint. Avec quelle virulence ces deux circulaires n’avaient-elles pas été commentées, condamnées, flétries dans certains journaux ! Il semblait que M. Barthou avait compromis les intérêts et, ce qui est encore plus grave, sacrifié l’honneur de la République laïque ! Et on avait insinué par surcroît qu’il avait entamé ou qu’il s’était proposé d’entamer des négociations louches avec le Vatican ! Tout cela date à-peine de quelques semaines et tout cela est déjà périmé. On est passé à d’autres exercices. Il a fallu quelque effort de mémoire pour se rappeler de quoi il s’agissait. Un seul passage de cette partie du discours de M. Barthou mérite d’être retenu : c’est celui qu’il a consacré à nos rapports avec le Vatican. Il a protesté une fois de plus, avec plus d’énergie que le fait n’en valait la peine, contre l’allégation qu’il aurait, « par des négociations occultes, renoué indirectement des relations avec le Saint-Siège, » mais il a ajouté : « Si je m’en défends d’ailleurs, ce n’est pas que le rétablissement des relations avec le Vatican soit incompatible avec le maintien, à mes yeux inaliénable, du régime de la Séparation : c’est simplement qu’un gouvernement, s’il en ressentait la nécessité, n’aurait pas le droit d’engager de semblables négociations en dehors de la volonté avertie du Parlement. » À la bonne heure ! Aucun homme politique sérieux n’oserait soutenir que l’état de rupture qui existe actuellement entre la République et le Saint-Siège soit celui qui convient normalement et définitivement aux intérêts du pays. M. Barthou s’est bien gardé de conclure que la porte devait rester fermée à tout rapprochement ultérieur ; il a dit seulement que, pour la rouvrir, le gouvernement devait demander la clé aux Chambres. M. Barthou limite peut-être un peu trop l’initiative qui appartient au gouvernement, et il y aurait à ce sujet des réserves à faire ; mais ce n’est pas le moment. Qu’il nous suffise de retenir qu’à ses yeux, aucune incompatibilité n’existe entre le régime de la Séparation et la reprise de relations diplomatiques avec le Saint-Siège. C’est une vérité qui est en marche.

Dans la seconde partie de son discours, M. Barthou a cessé de se défendre, il a attaqué à son tour, mais il s’est appliqué à rester dans le domaine des faits et des idées, à oublier les personnes, à ne pas augmenter et aggraver les divisions entre républicains : la force de son argumentation n’y a d’ailleurs rien perdu. Il était assurément en droit de dire que, si on néglige ses projets de réforme qui appartiennent à l’avenir, M. Caillaux n’a rien trouvé de mieux à faire, dans le présent, que ce que faisait son prédécesseur. À peine même le fait-il autrement et personne ne soutiendra qu’il le fasse mieux. La Chambre en a eu l’impression très vive lorsque M. Caillaux lui a lu du haut de la tribune une longue lettre qu’il avait adressée à M. Cochery, président de la Commission du budget, lettre que tout le monde a qualifiée de Message. La solennité de la mise en scène, aussi bien que l’importance du sujet, comportait en effet cette désignation ; mais sous toute cette pompe, il n’y avait que du vide. Ajourner des dépenses reconnues nécessaires, inévitables, n’est pas un moyen de les diminuer, encore moins de les supprimer. Rouvrir un compte spécial pour le Maroc est un procédé connu d’alléger le budget ordinaire, mais non pas nos charges, et nous dirions volontiers que, puisqu’il faut payer, il importe peu qu’on le fasse de la main droite ou de la main gauche, si les comptes spéciaux n’étaient pas un élément de confusion introduit dans le budget. La déconvenue de la Chambre a été grande lorsque la lecture de cette composition décevante a été terminée. Les radicaux-socialistes s’attendaient à mieux de leur grand homme. Quant au centre et à la droite, ils savaient d’avance que M. Caillaux n’avait pas trouvé la pierre philosophale et n’espéraient pas de sa part des miracles ; cependant une pareille stérilité d’invention n’a pas été, pour eux aussi, sans quelque étonnement. M. Barthou s’en est fait l’interprète dans son discours de Bordeaux. — Que sont devenus, a-t-il demandé, tous les projets qu’on nous avait tant vantés et qui devaient pourvoir, comme par enchantement, au déficit ? On avait critiqué comme excessif un emprunt de 1 300 millions : on lui en substitue un de 1 900 millions. Et cet emprunt, ou ces emprunts, car on les subdivisera en plusieurs séries, on les subordonne à l’établissement de certaines taxes dont la longue discussion rend le vote final à la fois lointain et problématique. Cette politique peut être celle d’un parti que dominent les intérêts électoraux ; ce n’est pas celle d’un gouvernement qu’inspirent les intérêts supérieurs et permanens du pays. — L’état de nos finances est tel, en effet, que nous aurions besoin aujourd’hui d’un baron Louis, d’un Villèle, d’un Thiers. M. Caillaux est loin de pareils modèles et, quand bien même il serait de leur famille, la politique à laquelle il s’est condamné pervertirait en lui les plus heureux dons naturels. On a répété à satiété le vieux mot du baron Louis : « Faites-moi de la bonne politique, et je vous ferai de bonnes finances ; » mais il reste toujours vrai. Malheureusement M. Caillaux fait à la fois de la politique et des finances et, si sa politique est mauvaise, comment ses finances pourraient-elles être bonnes ? M. Ribot avait bien raison de lui dire au Sénat : — Oubliez que vous êtes un homme de parti, un chef de parti, et soyez seulement un ministre des Finances. — Mais c’était lui demander de n’être pas lui-même, M. Caillaux, par son alliance avec les partis révolutionnaires, ne peut faire que de la politique révolutionnaire ; il ne peut pas faire une politique de bon sens, celle qui consisterait à sérier les réformes, et à les introduire l’une après l’autre sans « conjugaison » imprudente. Il aime mieux tout promettre, tout engagera la fois, au risque de se faire obstruction à lui-même et de n’aboutir à rien. Mais tient-il à aboutir ? Alors, que n’engage-t-il toute la responsabilité ministérielle devant le Sénat ? Que ne pose-t-il la question de confiance sur la question de l’impôt sur le revenu ? Le fera-t-il ? M. Barthou ne le croit pas et nous ne le croyons pas davantage. Avant les élections, M. Caillaux ne posera la question de confiance sur rien, car sa seule politique se réduit à vivre.

Mais, dira-t-on, si le Ministère ne fait rien jusqu’aux élections prochaines, quel inconvénient y a-t-il à ce qu’il traîne une existence inerte jusqu’à cette date, qui est d’ailleurs très prochaine ? L’inconvénient n’est pas dans ce que le ministère fera avant les élections, mais dans ce qu’il prépare et qu’il rend inévitable après. On n’est pas impunément le chef, c’est-à-dire le prisonnier du parti de la démagogie. M. Caillaux est allé à Pau et il a été un des rédacteurs, probablement même le principal rédacteur du programme qu’a voté dans cette ville le Congrès radical-socialiste. Tous les projets financiers qu’il élabore en ce moment et dont il serait fort embarrassé de voir aboutir un quelconque d’entre eux avant les élections, s’imposeront à lui, tout le premier, le lendemain, si son parti a triomphé : il faudra alors qu’il les fasse triompher aussi et il s’y emploiera, on peut en être sûr, sinon sans appréhensions secrètes, au moins sans scrupules. Et ce n’est pas tout. Les deux principaux résultats d’une victoire électorale remportée par les partis socialiste et radical-socialiste seront une perturbation profonde dans notre système d’impôts et le retour au service militaire de deux ans. Voilà pourquoi les élections prochaines nous inquiètent si fort : à l’avenir qu’elles nous réservent est attachée la vie même du pays.

Laissons de côté pour le moment les réformes fiscales, nous aurons, et même souvent, l’occasion d’y revenir. Il n’est pas probable qu’elles se produisent d’une manière « catastrophique, » pour emprunter un mot au vocabulaire des socialistes unifiés : il y aura des reprises successives et des délais. Mais la loi de trois ans, cette loi qui a été discutée si laborieusement et qui, surtout depuis l’avènement du Cabinet actuel, est l’objet d’attaques si vives, cette loi courra un danger plus immédiat. Les socialistes unifiés d’une part, les radicaux-socialistes et les radicaux sans épithète de l’autre, lui ont voué une haine à mort, soit que vraiment ils la détestent et qu’ils voient en elle, comme M. Jaurès en son langage apocalyptique, une sorte de monstre qui nous ramène aux plus sombres époques de barbarie, soit qu’ils trouvent commode d’en jouer comme d’une amorce sur le terrain électoral et d’en promettre la suppression à leurs électeurs. Cette dernière considération est certainement celle qui agit sur l’esprit du plus grand nombre. Radicaux et socialistes ont vu là une machine électorale d’une puissance extrême, qui les dispense de tout travail d’esprit pour inventer un programme et leur donne des chances qu’ils jugent sérieuses d’élection ou de réélection. Certes, le pays a accepté avec une ferme et patriotique résolution la loi de trois ans ; on lui a dit qu’elle était nécessaire, il l’a cru, il s’y est soumis ; mais que se passera-t-il dans sa conscience si des voix dissidentes, hardies et péremptoires, viennent maintenant lui assurer qu’on s’est trompé, qu’on a exagéré, qu’on a exigé de lui un effort plus grand qu’il n’était indispensable, enfin qu’on peut sans inconvéniens, et sinon d’un seul coup, au moins par rapides étapes, revenir au service de deux ans ? Il est difficile de prévoir quel sera en lui le résultat de cette épreuve, mais il est à craindre que ce ne soit un grand désarroi. Il y a quelques jours, M. le ministre de la Guerre, dans un discours qu’il a prononcé à Miratide, a très nettement affirmé que les nécessités qui avaient imposé la loi de trois ans n’avaient pas disparu et qu’elles étaient toujours impérieuses. La sincérité de M. Noulens n’est pas suspecte ; tout le monde apprécie la loyauté de son caractère, et au surplus, il a voté la loi de trois ans ; mais il n’en a pas été de même de tous ses collègues, et personne n’ignore, notamment, l’opinion de M. Caillaux. Le Cabinet Barthou était unanime sur la loi militaire, le Cabinet Doumergue ne l’est pas : comment aurait-il la même autorité pour faire accepter par le pays une loi qui lui pèse et qui assurément est très lourde ? Le pays ne connaît pas l’opinion de chacun de nos ministres, mais leurs hésitations ne lui échappent pas et il sent bien que la loi de trois ans n’est plus défendue avec la même conviction et la même force. Alors, qu’arrive-t-il ? Des hommes qui ne se risquaient pas à attaquer cette loi dans nos campagnes, parce qu’on leur opposait l’autorité du gouvernement tout entier, celle du Conseil supérieur de la Guerre, celle de la partie la plus éclairée des Chambres, des hommes qui hier se taisaient commencent maintenant à parler ; ils contestent la nécessité, l’utilité même de la loi ; ils entendent et ils reproduisent des voix sonores ; ils réveillent dans les âmes des sentimens qui n’osaient pas se manifester jusqu’ici et qui ne sont pas ceux dont la nature humaine a le plus à s’honorer. On voit déjà se produire dans le pays comme un remous contre la loi militaire, et il faut s’attendre à ce que ces mouvemens encore un peu indécis prennent un caractère beaucoup plus accentué sous le souffle violent des tempêtes électorales.

Un Congrès socialiste vient de se réunir à Amiens en vue de déterminer quelle sera l’attitude et la conduite du parti aux élections prochaines : on voit déjà, d’après ses débats, que la suppression de la loi de trois ans sera la plate-forme électorale des socialistes et on peut prévoir qu’elle sera aussi celle des radicaux. Cette question domine, supprime toutes les autres. Avant qu’elle fût posée, les socialistes unifiés et les radicaux étaient profondément divisés sur la loi électorale : les premiers étaient les partisans ardens de la représentation proportionnelle, les seconds en étaient les adversaires non moins résolus. Une coalition électorale était difficile, impossible même, entre deux partis qui, sur une question aussi importante, étaient aux antipodes l’un de l’autre. Mais aujourd’hui, plus de division : socialistes et radicaux fraternisent dans leur haine commune contre la loi de trois ans : la soudure s’est faite entre eux ; au second tour de scrutin, ils marcheront, la main dans la main. La situation actuelle se caractérise par les deux traits suivans : offensive électorale prise contre la loi militaire par deux partis puissans et, — à supposer que le gouvernement veuille vraiment défendre cette loi, — diminution pour le faire utilement de son autorité et de sa liberté : de son autorité, parce qu’il est divisé et que son opinion reste flottante et molle ; de sa liberté, parce qu’il s’appuie sur un parti qui a juré de détruire la loi militaire et qu’il ne peut rien sans ce parti. Ce n’est pas sans douleur que nous faisons ces constatations. Il est pénible, il est cruel de penser qu’une loi à laquelle les destinées du pays sont attachées est sur le point de devenir l’enjeu des luttes électorales. Depuis quelque temps déjà, ce danger se dessinait avec une clarté inquiétante, mais sous le ministère Barthou nous pouvions compter et nous comptions que le gouvernement y ferait énergiquement contrepoids, et lui seul pouvait le faire : sous le ministère Doumergue cette espérance s’évanouit. Tel est le mal que fait ce ministère, en dépit de la bonne volonté de quelques-uns de ses membres, car nous ne les confondons pas tous dans le même jugement : mais la bonne volonté de quelques-uns s’annihile dans l’impuissance de tous.

Un pareil danger ne pouvait pas échapper à M. Barthou, l’initiateur de la loi de trois ans : aussi a-t-il adressé au gouvernement un appel pressant, qui sera peut-être entendu, mais qui, pour les motifs que nous venons d’indiquer, a beaucoup moins de chances d’être suivi. « Deux thèses, a-t-il dit, s’opposeront devant le suffrage universel : entre les deux le gouvernement ne peut pas garder une attitude équivoque. Il est impossible, et pour sa dignité et pour l’intérêt du pays, qu’on escompte son indécision ou sa neutralité. Il faut qu’il parle et il faut qu’il agisse…La gageure serait intolérable si le gouvernement, acquis à la loi de trois ans, favorisait de son concours ceux qui font de son abrogation la base de leur programme et l’article principal de leur profession de foi. Il ne serait pas seulement contradictoire, il serait criminel, — et je mesure avec sang-froid toute la gravité de cette parole, — de voir les chefs d’un parti affirmer au pouvoir la nécessité nationale d’une loi militaire et pousser, dans les élections, à l’assaut de cette même loi leurs troupes, leurs amis et leurs alliés. Ce spectacle, outre qu’il serait une honte, créerait un danger dont l’état de l’Europe, instable et menaçant, accentuerait gravement les menaces. » Certes, ces expressions sont énergiques, mais elles n’ont rien d’excessif. Elles apportent aujourd’hui un conseil au gouvernement, et nous craignons que demain elles ne soient pour lui une flétrissure. Le gouvernement restera à la remorque de son parti. Le Radical, journal officieux par excellence et organe spécial de M. Caillaux, ne nous laisse aucune illusion sur le compte qui sera tenu des avertissemens de M. Barthou. « Nous ne demanderons pas au gouvernement, écrit-il, de procéder à la nécessaire réorganisation militaire dans les quelques semaines qui nous séparent de la fin de la législature. Mais nous nous réservons de dire la vérité au pays et de l’appeler à se prononcer. Il serait scandaleux et criminel, dit M. Barthou, que M. Doumergue n’y mit pas son veto. Le scandale au contraire serait que le gouvernement, qui n’est pas responsable de cette loi néfaste, qui ne fait, en l’appliquant loyalement, qu’accomplir son devoir, en attendant que le pays se soit prononcé, prétendît empêcher les gauches d’éclairer ce pays, d’exiger d’elles la soumission aveugle au dogme promulgué par son prédécesseur. » Le Radical ne demande pas au ministère de procéder à ce qu’il appelle la nécessaire réorganisation militaire, c’est-à-dire à l’abrogation de la loi de trois ans, dans les quelques semaines qui nous séparent de la fin de la législature ; non, assurément, il ne le lui demande pas ; jusqu’à la fin de la législature, le gouvernement doit faire le mort, afin de ne pas s’exposer au péril de mourir en effet. Mais quand les Chambres seront parties, quand la période électorale sera ouverte, préfets, sous-préfets, fonctionnaires grands et petits, jusqu’aux instituteurs, hélas ! entreront en campagne et soutiendront éperdument les adversaires de la loi de trois ans, pêle-mêle avec les partisans de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur le capital. Ils les soutiendront parce que le gouvernement leur dira de le faire. Ils les soutiendraient d’ailleurs, même contre ses instructions, parce que préfets et sous-préfets, — nous aimons mieux ne pas parler des autres, — sont personnellement dévoués à la politique radicale-socialiste et attachent à son succès l’avenir de leur carrière. M. Barthou le sait aussi bien que nous ; il n’ignore pas qu’il n’a rien à attendre de bon de l’intervention du gouvernement dans les élections prochaines ; il a eu néanmoins raison de parler comme il l’a fait, parce qu’en le faisant il a préparé les griefs du parti républicain national contre le parti qui est aujourd’hui au pouvoir et que les mots qu’il a prononces serviront à préparer aussi le jugement du pays.

Notre conclusion sera toujours la même : c’est que, dans l’état actuel des choses, le pays ne doit compter que sur lui-même ; mais il a besoin d’être éclairé, encouragé, soutenu, et puisque le gouvernement ne remplit pas et ne peut pas remplir son devoir, que des hommes de volonté plus libre et de situation plus indépendante le suppléent. C’est à cela que sert le groupement qui s’est formé autour de M. Briand, de M. Barthou de M. Millerand, etc. ; sous la dénomination de Fédération des gauches. Il se compose d’hommes qui ont tous de l’expérience et dont la plupart ont du talent. Qu’ils parlent : le pays les entendra. C’est à lui qu’il faut s’adresser directement, car la législature est virtuellement close, et la tribune a provisoirement perdu de son importance. MM. Briand et Barthou, chacun à sa manière, ont donné l’exemple : que d’autres le suivent. La campagne s’ouvre et elle commence dans une grande confusion. L’opinion a besoin d’un guide. Les partis socialistes et radicaux s’apprêtent à jouer ce rôle : M. Barthou les y a devancés.


Il convient toutefois de prendre acte, vaille que vaille, de l’affirmation du gouvernement qu’il appliquera fidèlement la loi de trois ans, parce qu’elle est la loi. Elle est la loi, c’est en effet un motif de l’appliquer, mais il y en a d’autres et, si on y a fermé les yeux dans l’opposition, il est difficile de ne pas les y ouvrir au gouvernement. « Je sais trop, a dit M. Barthou, quelles sont les responsabilités du pouvoir pour m’en étonner. Quand on a sous les yeux les rapports des ambassadeurs, des attachés militaires, de l’état-major général, le devoir prend une évidence impérieuse à laquelle on ne peut se soustraire sans trahir les intérêts supérieurs du pays. » Il est donc naturel que des conversions se produisent, quand on passe de l’opposition au ministère. Mais il n’est même pas nécessaire d’être ministre pour sa rendre compte de la gravité des circonstances ; il suffit de lire attentivement les journaux et leurs dépêches. Les renseignemens ne manquent pas, ils viennent même avec abondance de tous les côtés à la fois et les préoccupations qu’ils font naître vont plutôt en augmentant qu’en diminuant. Les Balkans n’ont pas encore retrouvé leur équilibre ; ils ne le retrouveront pas de sitôt. Jusqu’à ce qu’ils l’aient fait pourtant, la situation de l’Europe demeurera incertaine et il faudra, suivant un vieux mot, continuer de s’attendre à l’imprévu. Depuis quelques jours, les nouvelles d’Orient sont à la vérité un peu meilleures, ou un peu moins mauvaises, mais combien fragile est l’espérance qu’il est permis d’en concevoir !

Ce sont toujours la question albanaise et la question des îles qui posent devant la diplomatie des problèmes dignes du sphinx. L’Albanie n’a pas cessé d’être en proie à l’anarchie la plus confuse et, par endroits, la plus violente : elle y est entretenue par les prétentions contraires de plusieurs chefs. Pendant ce temps l’Europe est lointaine et absente ; elle n’est représentée que par une Commission dont les pouvoirs sont mal définis ; elle ne le sera d’une manière plus effective que lorsque le prince de Wied aura pris possession de ses États. Nous avons déjà dit combien sa présence était urgente. Certes, sa situation sera difficile, probablement même dangereuse, mais enfin il représentera l’Europe et il faut espérer, quoique nous n’en soyons pas bien sûr, que l’Europe jouit encore, dans ce pays arriéré, d’un prestige assez grand pour faire tenir en bride les ambitions locales. Ces ambitions, si nous négligeons les moindres, étaient surtout celles d’Essad pacha et d’Ismaïl Kémal. Il semble, et c’est un fait heureux, que ce dernier ait quitté la partie. Il s’est rallié au prince de Wied, il est allé le rejoindre. Reste Essad pacha dont les intentions sont équivoques. Tantôt on annonce qu’il a livré des batailles et remporté des victoires, tantôt ces nouvelles sont démenties et on ne sait plus ce qu’il faut penser des projets de l’aventurier. Peut-être fera-t-il à son tour sa soumission au prince de Wied, et c’est ce qu’il faut souhaiter, mais sa loyauté demeurera suspecte, et, d’ailleurs, à défaut de lui, d’autres entretiendront en Albanie le désordre et l’insécurité. Le prince de Wied ne pourra dominer la situation que si les Puissances mettent à sa disposition les ressources, c’est-à-dire les forces nécessaires ; mais le feront-elles, et comment, et dans quelles proportions respectives ? Ces questions ont déjà été agitées dans les journaux d’une manière peut-être inopportune. On a dit que certaines Puissances n’avaient eu aucun intérêt à la création de l’Albanie et que c’était aux autres qu’il appartenait de pourvoir aux difficultés que cette création devait inévitablement faire naître. Mais les autres sont l’Autriche et l’Italie et on ne les verrait pas sans appréhension s’engager seules dans les affaires albanaises : suivant toute apparence, elles y seraient bientôt en conflit. On a rappelé à ce sujet la manifestation que les Puissances avaient faite en commun au sujet de Scutari, où il leur a suffi d’envoyer quelques navires dans l’Adriatique et de débarquer quelques soldats pour faire prévaloir leur volonté et maintenir Scutari à l’Albanie ; mais la tâche était relativement facile, puisqu’elle consistait seulement à faire lâcher prise au Monténégro et il était plus aisé de débarrasser l’Albanie du Monténégro qu’il ne le serait aujourd’hui de la délivrer d’elle-même : une démonstration d’un caractère platonique n’y suffirait probablement pas. Enfin qui pourrait dire dans quelle mesure la Porte est mêlée aux intrigues albanaises ? L’entreprise qu’on a attribuée à Izzet pacha et qui s’est manifestée par le débarquement d’officiers et de soldats turcs à Valona est encore dans toutes les mémoires. Elle a échoué, et le complot a été démenti, mais on persiste à croire qu’il a existé et qu’il pourrait bien, sous une forme nouvelle, être l’objet d’une récidive. Il est certain que la Porte se résigne mal, ou plutôt qu’elle ne se résigne pas à regarder comme définitives les pertes qu’elle a faites ; et de là viennent, pour l’avenir, des inquiétudes qui n’ont pas l’Albanie pour seul objet. Les iles de l’Archipel leur en fournissent un autre.

On a commis de grandes légèretés de paroles à Constantinople ; on y a dit beaucoup trop qu’on ne consentirait jamais à laisser Chio et Mitylène à la Grèce, et que c’était pour les reprendre par la force, si la diplomatie n’y suffisait pas, qu’on avait acheté un cuirassé au Brésil. Une dépense aussi lourde, faite par un pays aussi obéré que la Turquie, témoigne en effet d’un dessein arrêté ; elle n’a pas été faite seulement ad pompant et ostentationem. Mais il était imprudent de laisser transpirer de pareils projets, surtout à un moment où la Porte était en négociations pour obtenir l’autorisation de faire un emprunt sur le marché français. Nous sommes les amis de la Turquie ; nous tenons autant que personne, et peut-être même plus sincèrement que quelques-uns, à ce qu’elle se relève de ses malheurs et trouve une force imposante dans une réorganisation politique et administrative sérieuse et profonde ; mais nous tenons aussi à la paix, qui est d’ailleurs une condition de tout le reste, et ce serait de notre part une faute impardonnable que de donner à qui que ce soit le moyen de la troubler, avec la certitude que ce moyen y serait effectivement employé. Aussi sommes-nous convaincus que le gouvernement de la République n’a laissé, à ce sujet, aucun doute sur ses intentions ou, pour mieux dire, sur ses très fermes résolutions.

Est-ce à cela qu’il faut attribuer le changement d’attitude et de langage qui s’est produit à Constantinople ? On y fait maintenant étalage d’intentions pacifiques un peu nouvelles, mais que nous voulons croire sincères : il sera sage toutefois de bien s’assurer qu’elles le sont et d’exiger des garanties solides de cette sincérité. Au milieu des menaces dont elle a été l’objet et des appréhensions qu’elle a dû en concevoir, la Grèce a gardé un sang-froid qui ne lui fait pas moins d’honneur que les qualités militaires qu’elle a montrées sur les champs de bataille. M. Venizelos a fait une tournée dans les grandes capitales de l’Europe en commençant par Rome, c’est-à-dire par l’endroit où les préventions contre la Grèce avaient une particulière acuité. On assure qu’il a réussi à les atténuer, peut-être à les dissiper. Partout sa présence a été utile et a laissé une impression d’estime et de sympathie. On ne doute plus aujourd’hui que, le moment venu, les troupes grecques évacueront les territoires de l’Épire qui ont été dévolus à l’Albanie et on s’attend à ce que le gouvernement hellénique n’y encourage pas une résistance désormais inutile. Mais qu’adviendra-t-il des îles ? Il n’est plus question aujourd’hui à Constantinople de les reprendre par la force ; peut-être n’y a-t-on pas encore complètement renoncé ; en tout cas, on n’ose plus l’avouer ; mais on affiche une grande confiance dans le résultat des négociations que la reprise des relations diplomatiques avec Athènes va permettre d’entamer. La Porte proposerait un échange à la Grèce : — Rendez-nous, lui dirait-elle, Chio et Mitylène et nous vous donnerons à la place quelques îles du Dodécanèse, lorsque l’Italie nous les aura restituées. — Personne ne croira que la Grèce acceptera de pareilles conditions, si elle n’y est pas contrainte, et par qui le serait-elle ? Par la Porte ? Ce serait la guerre et nous venons de dire quels obstacles elle rencontrerait. Par les Puissances ? Ce sont elles qui ont décidé que Chio et Mitylène resteraient à la Grèce. Celle-ci est tout à fait en droit de se refuser, sur un pareil sujet, à une négociation directe avec la Porte ; la question a été européanisée, c’est à l’Europe elle-même qu’il appartient de la résoudre. Et elle l’a résolue. Nous disions, il y a quinze jours, que les Puissances de la Triple Alliance avaient mis longtemps à répondre à la note de sir Edward Grey du 13 décembre dernier ; mais enfin elles y ont répondu et elles l’ont fait d’une manière qui serait presque complètement satisfaisante, s’il n’avait pas fallu tenir compte de la situation spéciale de l’Italie dans le Dodécanèse. Pour les îles de l’Archipel, il n’y a pas eu de difficultés de principe : les Puissances de la Triple Alliance mettent seulement certaines conditions, qui ne seront sans doute pas toutes maintenues, à l’attribution définitive de ces îles à la Grèce. Les réponses de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Autriche n’ont pas été faites collectivement, elles l’ont été séparément et avec des différences de forme d’ailleurs insignifiantes. Les trois Puissances ont voulu éviter par-là de présenter l’Europe divisée en deux parties, la Triple Alliance d’un côté, la Triple Entente de l’autre, et cette intention est louable, bien qu’elle ne change pas grand’chose à la réalité.

Sir Edward Grey a jugé le moment venu de prendre une initiative nouvelle : il a proposé aux Puissances de s’associer dans une démarche commune à Constantinople et à Athènes pour y notifier les solutions auxquelles l’Europe s’est arrêtée. Il faut souhaiter que cette démarche ait lieu, et que la Turquie et la Grèce s’inclinent devant une aussi haute autorité. S’il en est ainsi, nous ne répondrons pas de la paix pour un long avenir, mais enfin elle sera assurée pour quelque temps. Il n’y a d’ailleurs rien d’arbitraire dans les solutions adoptées par l’Europe : ce sont celles que la guerre a imposées. Sans doute une guerre nouvelle pourrait en amener d’autres, et c’est peut-être ce qu’on rêve à Constantinople, mais c’est ce dont l’Europe ne veut pas. Assez de sang a coulé ; la tranquillité, la sécurité du monde ont été mises à une assez longue épreuve ; le tour de la paix est revenu.

On voit toutefois combien, en dépit des bonnes volontés, la situation reste instable. La Bulgarie ne rêve que revanche ; la Porte, qui a repris des forces, voudrait bien reprendre aussi quelques-uns des territoires qu’elle a perdus ; on s’entend à demi-mot à Sofia et à Constantinople. Il est à croire qu’on s’entend dans les mêmes conditions à Belgrade, à Athènes, et sans doute aussi à Bucarest. Quant aux grandes Puissances, elles ont montré qu’elles étaient sincèrement pacifiques : néanmoins, toutes se préparent à la guerre. M. Noulens a eu bien raison de dire à Mirande que les motifs qui nous ont fait établir le service de trois ans continuent d’exister.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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