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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1849

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Chronique n° 415
31 juillet 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1849.

Le 13 juin, l’ordre public a remporté une grande victoire ; le parti montagnard et socialiste a offert la bataille ; il l’avait appelée de ses vœux et de ses cris. La société française a accepté le combat, et le combat n’a pas été long. La révolte a été battue, dispersée. À sa défaite elle a ajouté le ridicule. Si donc la victoire porte avec elle quelques effets ; si être vainqueur, ce n’est pas seulement n’être pas tué, jamais journée n’a dû avoir de plus heureuses et de plus salutaires conséquences que la journée du 13 juin. Tout le monde aussi bien croyait qu’au lendemain de cette journée la prospérité allait renaître ; tout le monde croyait que l’industrie, le commerce, le travail, rassurés par la chute de leurs éternels ennemis, allaient reprendre leur essor, de telle sorte que la victoire du 13 juin n’était pas seulement une journée décisive, elle passait pour l’être. L’effet moral se joignait à l’effet matériel.

D’où vient donc qu’en dépit du triomphe de l’ordre sur le désordre, l’industrie, le commerce et le travail semblent encore incertains et timides ? D’où vient que la chute du mal n’est pas suivie immédiatement par la renaissance du bien ? À quoi attribuer l’hésitation et l’attente ? Il faut le dire : personne n’est tenté de faire des entreprises à longue échéance sous un gouvernement à courte échéance Voilà le mot de la situation.

Un gouvernement au jour le jour ne comporte qu’un commerce au comptant, et le commerce au comptant ne roule que sur les objets de nécessité. On pourrait dire à ce sujet que le commerce au comptant est un commerce essentiellement républicain. Il ressemble au commerce spartiate. À Sparte, on avait une monnaie de cuivre lourde et embarrassante. Tout commerce au comptant sert de la monnaie de Sparte, fût-elle d’or ; il ne fait que de petites ventes et de petits achats, il ne fait que le nécessaire. Nous sommes prêts à reconnaître que, de cette manière, les fantaisies et les passions ont moins d’instrumens et de facilités. Le luxe est à peu près impossible. L’esprit d’économie et de frugalité en toutes choses se développe. On a plus d’avares que de prodigues ; on revient à Salente, telle que la voulait Fénelon, qui faisait une cité à l’instar d’un couvent. Tout cela est dans le sens des institutions républicaines, nous en convenons ; mais qu’en disent les exposans de l’industrie française ?

Est-ce à dire que, pour aider nos fabricans et nos négocians à faire des entreprises à longue échéance, nous voulons changer la forme du gouvernement ? Est-ce à dire que nous voulons le rétablissement de la royauté de 1814, de celle de 1830 ou l’empire ? Non, mille fois non. Vouloir l’empire, c’est vouloir choisir entre les diverses dynasties qui ont régné en France ; c’est attrister les affections sans protéger davantage les intérêts, car que pourrait un empereur et un roi que ne puisse le président de la république ? Y aurait-il une force de plus quand il y aurait un nom de moins, celui de république ? Les inconvéniens de la république ne tiennent pas à son nom ; ils, tiennent aux institutions. Nous n’en sommes pas à croire, comme certaines gens, que le mot de république impose nécessairement telles ou telles institutions. Les institutions que comprend ce mot dépendent de la volonté du pays, il n’y en a aucune qui soit nécessaire au mot, et de même enfin que la croyance en Dieu comporte divers cultes, le nom de république comporte aussi diverses institutions.

Il y a eu des monarchies qui avaient des institutions plus républicaines que celles de certaines républiques ; il y a en des républiques qui ont eu des institutions plus monarchiques que celles de certaines monarchies. Tout dépend du temps, du pays, des mœurs. Il y a cependant entre la monarchie et la république une différence que nous devons constater, quoique nous demandions en même temps la permission de l’exprimer comme nous la voyons. Dans la république, les pouvoirs semblent durer peu de temps ; dans la monarchie, les pouvoirs semblent durer long-temps.

Nous exprimons la différence de cette manière, parce que, d’une part, nous nous souvenons qu’il y a eu des républiques qui admettaient fort bien des pouvoirs viagers, et d’autre part, parce que nous écrivons dans un pays qui abrège la durée des monarchies par des révolutions. Que servirait-il donc, nous le demandons, de proclamer la monarchie ou l’empire ? Disposerions-nous cette fois plus souverainement de l’éternité que nous ne l’avons fait en 1814 et en 1830 ? Enchaînerions-nous d’un lien plus fort le génie révolutionnaire ? Non. Allons au fond de la pensée de ceux qui seraient disposés à rétablir l’empire. Que veulent-ils ? Ils pensent, comme les fabricans, comme les négocians, comme les ouvriers, qu’un gouvernement à courte échéance ne peut pas suffisamment pourvoir au maintien de l’ordre et de la sécurité publique. Cette pensée est juste ; mais, pour la réaliser, il n’est pas besoin de changer le président en empereur : il n’est besoin que de rendre son pouvoir plus durable, c’est-à-dire de réviser la constitution, ce qui est permis et prévu.

Réviser la constitution ! dira-t-on ; mais vous n’y pensez pas. Toutes les précautions sont prises. Ce n’est que dans la dernière année que l’assemblée législative peut demander la révision. Alors une convention s’assemble, et l’assemblée législative lui fait place. Supposez même que les réviseurs veuillent que le président ait un pouvoir qui dure plus de quatre ans ; cette disposition ne s’appliquerait qu’au président futur. Vous ne pourrez donc pas échapper à l’instabilité que vous redoutez, et, comme vous le voyez, toutes les précautions sont prises… pour périr !

Nous croyons, quant à nous, après une étude attentive de la constitution, que la nature et l’organisation de l’assemblée de révision n’ont pas été suffisamment examinées. La constitution a voulu faire de ces assemblées des assemblées toutes sociales qui ont une œuvre à accomplir, qui n’ont que celle-là, qui ne pourvoient qu’en cas d’urgence aux nécessités législatives, qui ne peuvent durer que trois mois, qui sont pour la chose qu’elles ont à faire, plus puissantes que l’assemblée législative, qui, pour toutes les autres, sont absolument impuissantes ; enfin, et c’est là surtout ce que nous voulons remarquer, il n’y a pad dans l’article 111 de la constitution un seul mot qui décide qu’aussitôt que l’assemblée de révision se sera réunie, l’assemblée législative devra se dissoudre Rien de pareil. En droit, la simultanéité des deux assemblées, l’assemblée de révision et l’assemblée législative, est possible. En fait, et d’après le calcul du temps, est-elle possible ? Oui ; l’assemblée nationale, en commençant sa dernière année, émet le vœu que la constitution soit modifiée en tout ou en partie ; pour que ce vœu devienne une loi, il faut trois délibérations à un mois de distance, cela fait trois mois. Mettons un mois pour faire l’élection ; voilà quatre mois. Trois mois pour faire la révision pour laquelle elle aura été convoquée : cela fait en tout sept mois sur l’année. Ainsi l’assemblée législative, après avoir convoqué l’assemblée de révision, après avoir déterminé quel est le point de la constitution qui doit être modifié, après avoir assisté à cette opération qui ne peut durer que trois mois, l’assemblée législative a encore cinq mois à durer, et ces cinq mois, personne ne peut les lui ôter, puisque l’assemblée ne peut être dissoute. Voilà le calcul des temps.

Nous avons souligné quelques mots de l’art. 111 de la constitution qui expliquent d’une manière fort nette la nature des assemblées de révision. Quelques sacrifices que la révolution et la constitution de 1848 aient faits au grand dieu de notre temps, le hasard, cependant elles n’ont pas fait l’énorme bévue qu’on leur prête, quand on suppose que toute assemblée de révision est une convention souveraine. Non ; quand l’assemblée législative émet le vœu de la révision de la constitution, elle ne décide pas seulement, selon la phrase à la mode, qu’il y a quelque chose à faire ; elle n’appelle pas une convention souveraine, à qui elle donne la constitution à l’entreprise pour voir ce qu’il y a à changer, elle ne met pas à la loterie des opinions humaines, et ne s’approprie pas le fameux alea jacta est, qui est la devise des gens qui font une révolution pour désennuyer le pays. Non ; les choses, grace à Dieu, passent plus sagement, et nous avons à rendre hommage sur ce point à la prudence des auteurs de la constitution de 1848. L’assemblée législative ne peut émettre le vœu de la révision de la constitution que dans la dernière année de la législature, parce que la constitution a voulu que l’assemblée eût le temps de se faire une expérience, et de savoir quels sont particulièrement les articles de la constitution qui ont besoin d’être révisés. Une fois l’expérience faite, c’est l’assemblée législative qui décide quelle sera la partie de la constitution qui sera modifiée, ou bien si elle le sera totalement. Elle donne ses instructions à l’assemblée de révision, et l’assemblée de révision ne peut pas s’occuper d’autres articles de la constitution que de ceux qui lui ont été soumis. Elle peut modifier ces articles comme elle l’entend ; elle est libre et souveraine sur ce point, mais elle n’est libre et souveraine que sur ce point.

La nature, l’organisation et la procédure des assemblées de révision méritent d’être examinées à fond, avec plus de détail et plus de loisir que n’en comporte une chronique. Nous avons seulement voulu, puisque nous signalions le malaise que ressent tout le monde et les causes de ce malaise, c’est-à-dire la brièveté légale du gouvernement, nous avons voulu indiquer aussi les remède qui sont à notre portée ; nous avons voulu montrer qu’il n’est pas nécessaire de chercher dans les aventures ce que nous pouvons trouver dans une révision bien faite, bien menée et bien soutenue.

Cette répugnance qu’éprouve le pays, à peine sorti d’une révolution, à risquer une nouvelle aventure, dût-elle même nous assurer le repos que nous voulons tous, cette crainte du mieux, s’il faut payer le mieux à venir avec le bien présent, est un sentiment qui se mêle d’une façon singulière au sentiment de malaise que nous signalions tout à l’heure. Le pays est inquiet de l’avenir, inquiet surtout de l’instabilité du présent. Eh bien ! alors faisons quelque chose pour consolider le présent. — Oh ! prenez garde ! si par hasard vous alliez risquer ce que nous avons. Voilà dans quelle naturelle et inévitable contradiction flotte l’esprit public ; voilà ce qui fait et ce qui fera que tous les quinze jours on parlera de coups d’état, et beaucoup entendent le mot d’une oreille favorable. À quand donc le coup d’états ? — À demain. — À demain ! Imprudens ! remettons à quinzaine. Dans quinze jours, j’aurai plus de décision. — Non ; dans quinze jours, le pays n’aura pas plus de décision, et nous ajoutons qu’il n’a pas besoin d’en avoir plus ; car où le remède légal, la révision, suffit, à quoi bon le remède illégal et périlleux ?

Nous remarquions dernièrement combien le président de la république avait le don de sentir l’opinion publique et de s’y associer. Nous trouvons un nouvel exemple de cette heureuse conformité dans sa réponse au discours du maire de Ham. Quelques personnes se demandaient ce que le président allait faire à Ham, et s’il n’y avait pas un peu d’orgueil de sa part à visiter, comme président de la république, ces lieux où il avait été six ans prisonnier. Sa réponse au maître de Ham a expliqué en quelque sorte le but de son voyage, et nous serions tentés de croire, après l’avoir lue, que le président allait à Ham pour enterrer une bonne fois le souvenir de ses entreprises de Strasbourg et de Boulogne dans un noble et solennel désaveu. Il a parlé avec une généreuse franchise de sa témérité, du tort qu’il avait eu d’attaquer un gouvernement régulier, et de ses six ans de captivité, qui étaient une expiation méritée Que pourront maintenant dire de plus les ennemis du président ? Quel hommage plus expressif rendit à l’ordre que cette confession faite de si bonne grace, et quel hommage plus conforme aux sentimens du pays ! Quel toast délicat et politique porté à ceux qui gardent leurs convictions et leurs affections, mais qui gardent aussi inviolablement le respect de la loi ! Ce toast porté par quelqu’un qui s’accuse en même temps de ne pas avoir gardé ce respect de la loi, et qui s’en accuse dans le lieu même où il en a été puni, est le plus habile et le plus heureux langage d’un pouvoir établi, quand ce pouvoir établi est un ancien prétendant, entouré d’anciens adversaires, résolus à maintenir le présent sans renier le passé.

Avant d’arriver à la discussion de la loi sur la presse, qui a été, dans cette quinzaine, la grande affaire de l’assemblée, énumérons brièvement quelques-uns des faits qui témoignent que l’ordre rentre peu à peu dans les esprits et dans les choses. C’est ce que le parti montagnard appelle la réaction.

Félicitons d’abord le ministère de la réintégration de quelques-uns des magistrats que le gouvernement provisoire avait suspendus. La cour des comptes a eu sa part dans cet hommage rendu à la justice et au principe fondamental de la magistrature, l’inamovibilité ; mais l’hommage n’est pas complet. Le premier résident de la cour des comptes, M. Barthe, reste encore éloigné de son siège. Nous savons bien qu’en intégrant ainsi les magistrats, le gouvernement blesse M. Crémieux. M. Crémieux a déclaré dernièrement que la réaction commençait à entamer ses actes. La loi sur la presse était déjà une réaction contre M. Crémieux, qui avait, disait-il, brisé les lois de septembre ; la loi sur l’organisation judiciaire en est une seconde ; les actes de réintégration dans la magistrature sont une troisième réaction. Où allons-nous ? Il ne restera bientôt plus rien des actes de M. Crémieux ; ils n’appartiendront plus qu’à l’histoire. Ces actes cependant ont un air de majesté qui les protégera, nous l’espérons, contre l’oubli. Voyez, par exemple, ce décret du 17 avril 1848 qui abolit l’inamovibilité de la magistrature : « Le principe de l’inamovibilité de la magistrature, incompatible avec le gouvernement républicain, a disparu avec la charte de 1830. » Peut-être demanderez-vous pourquoi et comment l’inamovibilité de la magistrature, si elle est utile à la justice, est incompatible avec la république ? Le législateur, pendant les beaux jours du gouvernement provisoire, parlait à la façon des oracles et ne rendait pas compte de ses décrets. Il y a cependant ici une grosse question. La constitution de 1848, dans son article 87, proclame l’inamovibilité de la magistrature : est-ce que par hasard la constitution de 1848 ne serait pas une constitution républicaine ? Est-ce que dès que nous avons eu la constitution, nous avons perdu la république ? car enfin M. Crémieux déclare que l’inamovibilité de la magistrature est incompatible avec le gouvernement républicain. La république de M. Crémieux ne serait-elle dont pas la république de la constitution ? Nous ne voulons pas insister plus long-temps sur cette grave question de savoir qui s’est trompé de M. Crémieux ou de la constitution. Seulement, revenant à la réaction commencée contre M. Crémieux, nous faisons observer que cette réaction date de plus loin que M. Crémieux ne paraît le croire. Elle date de l’adoption de l’article 87 de la constitution, qui donnait un si cruel démenti au décret du 17 avril 1848. M. Crémieux est donc un plus ancien martyr qu’il ne le dit, et nous lui rendons de grand cœur les huit ou dix mois de persécution qu’il ne comptait pas dans ses états de service. Nous nous empressons en même temps de rassurer le ministère actuel : il ne commence pas la réaction contre M. Crémieux, il la continue.

Pendant que nous sommes en train de nous féliciter des progrès de l’ordre et de l’affermissement progressif du gouvernement, nous féliciterons-nous de la reconnaissance que l’empereur de Russie vient de faire de la république et bon accueil qu’il prépare au général Lamoricière, nommé ambassadeur à Saint Pétersbourg ? Oui, nous nous en féliciterons, mais sans enthousiasme. Nous nous en félicitons, parce que nous n’hésitons pas à croire qu’en Europe comme en France les dissentimens et les répugnances particulières doivent s’effacer devant les périls de l’ordre social ; que si, en France, tous les hommes qui veulent le maintien de la société doivent s’unir dans cette pensée et laisser de côté leurs rancunes et leurs mécontentemens, en Europe aussi tous les gouvernemens réguliers doivent s’unir dans la même pensée et dépouiller leurs vieux préjugés et leurs vieilles haines. Comme le gouvernement actuel de la France veut sincèrement le maintien de l’ordre social, nous trouvons tout naturel que l’empereur de Russie le reconnaisse et ne cherche pas à lui créer de difficultés ; nous nous félicitons donc de ce bon accord, mais nous nous en félicitons sans enthousiasme. L’empereur de Russie avait entrepris contre la révolution de juillet une gageure qu’il a souvent cru perdre. Le 24 février M. Ledru-Rollin la lui a fait gagner. Une fois la gageure gagnée et trop gagnée, l’empereur de Russie a dû se promettre qu’il ne la recommencerait pas ; il a dû penser que la bonne politique était d’appuyer en France tout gouvernement qui aurait quelques chances de durée, et qu’il fallait bien se garder d’affaiblir par des taquineries diplomatiques l’établissement d’un pouvoir quelconque dans un pays si peu facile au pouvoir, dans un pays qui a de plus l’inconvénient de ne pouvoir pas se remuer sans remuer en même temps toute l’Europe, plus l’empereur de Russie avait hésité à reconnaître la monarchie de juillet, plus il l’avait contre-carrée, plus il devait se hâter de reconnaître la république, une fois que la république se modérait ; et s’il s’est hâté ainsi, ce n’est pas par les petites raisons qu’on lui suppose, ce n’est pas par la misérable joie d’avoir vu tomber la dynastie qu’il répudiait. Tout cela est indigne d’un grand prince et d’un grand gouvernement. La Russie s’est décidée non par fantaisie et par sentiment ; elle s’est décidée par des raisons de haute politique, par l’intérêt qu’ont aujourd’hui tous les pouvoirs civilisés à s’unir contre la barbarie.

Nous nous souvenons bien d’avoir lu dans M. de Custine (Voyage en Russie, 11e lettre) ces curieuses paroles de l’empereur Nicolas : « Je conçois la république c’est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut l’être ; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d’un semblable ordre de choses, mais je ne conçois pas la monarchie représentative : c’est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la corruption, et j’aimerais mieux reculer jusqu’à la Chine que de l’adopter jamais. » Si l’empereur Nicolas a parlé de cette manière, il oubliait l’Angleterre, qui est une monarchie représentative, et si, dans cette réflexion, il y avait une épigramme contre la monarchie de juillet, il oubliait également que ce n’est pas la monarchie de juillet qui a introduit chez nous le gouvernement représentatif. Nous croyons que la monarchie représentative est un gouvernement difficile, difficile surtout dans les pays où la liberté que comporte ce genre de gouvernement n’a comme en Angleterre, un contre-poids puissant dans la constitution de la société. La monarchie représentative, nous nous trompons, la liberté en général convient mieux aux aristocraties qu’aux démocraties ; mais la monarchie représentative n’est pas plus vouée au mensonge et à la corruption que les autres gouvernemens. Le mensonge et la corruption sont des vices humains, et par conséquent ils ont place dans tous les gouvernemens humains. Les paroles que M. de Custine met dans la bouche de l’empereur Nicolas ne sont donc que la boutade spirituelle d’un logicien qui est roi absolu, et qui, à ce titre, n’aime pas le gouvernemens de juste-milieu, c’est-à-dire les gouvernemens limités. Cependant nous sommes convaincus que, si l’empereur de Russie pouvait à l’heure qu’il est rayer la révolution de février du nombre des événemens de ce monde, s’il pouvait replacer l’Europe au point ou elle était le 23 février, dût-il même, pour cela, avoir à envoyer un ambassadeur à Paris et voir revenir M. de Barante à Saint-Pétersbourg, nous sommes persuadés que l’empereur Nicolas ferait le marché de grand cœur. Nous ne triomphons donc pas plus qu’il ne faut de la reconnaissance que la Russie fait de la république française et de l’empressement qu’elle témoigne à M. de Lamoricière ; nous, sommes loin d’y voir une malice pour discréditer la république en la reconnaissant, ou un commencement de conspiration entre le président de la république et le czar, ou une tactique pour ne pas avoir à combattre sur le Rhin, pendant qu’on combat sur le Danube et sur la Theiss : nous y voyons seulement un acte de bonne politique, une justice rendue à la cause de l’ordre, un habile empressement à rétracter l’éloignement impolitique qu’on témoignait à la France et l’occasion heureusement saisie de se corriger sans se démentir.

Rien ne coopère tant au rétablissement de l’ordre que le retour à l’équité. Chaque fois qu’un préjugé s’efface, chaque fois qu’une calomnie est confondue, chaque fois qu’une légitime réhabilitation s’accomplit, c’est une victoire pour l’ordre, en même temps que c’est une joie intime et profonde pour les honnêtes gens. Nous avons eu, pendant cette quinzaine, quelques-unes de ces bonnes joies, et d’abord la lettre de M. de Mornay sur le départ de la duchesse d’Orléans, le 24 février. M. de Lamartine, dans ce roman de la Révolution de 1848, que l’onanisme de la vanité a pu seul inspirer, M. de Lamartine avait dit qu’à Lille Mme la duchesse d’Orléans avait songé à tenter la guerre civile. Les amis de Mme la duchesse d’Orléans avaient laissé passer sans y répondre je ne sais combien de récits étranges de la révolution de février ; il n’y a que deux imputations qui aient vaincu leur patience, d’autant plus ferme qu’elle s’inspirait de la généreuse résignation de l’exilée d’Eisenach : c’est quand les uns l’ont accusée d’avoir souhaité, que dis-je ? d’avoir préparé l’abdication du roi Louis-Philippe, et quand les autres l’ont accusée d’avoir songé à faire la guerre civile. M. de Saint-Priest l’a vengée de la première imputation ; M. de Mornay la venge de la seconde. Non, jamais une pensée coupable soit contre le roi, soit contre le pays, ne s’est approchée de l’ame, de Mme la duchesse d’Orléans ; elle a la fermeté d’une veuve et d’une mère ; elle n’a pas l’ambition impatiente d’une régente ; et si elle a pleuré en quittant la France, c’est qu’elle en avait fait sa patrie la plus chère, c’est que l’exil reproduisait et ravivait pour elle les douleurs du veuvage heureuse cependant dans la peine d’avoir trouvé des amis comme M. de Mornay et M. de Saint-Priest, ces amis du malheur comme les devinait M. le duc d’Orléans ; heureuse aussi du souvenir qu’elle a gravé dans l’ame de tant de bons citoyens.

Cet hommage que M. de Mornay a rendu à Mme la duchesse d’Orléans et à la vérité avec un cœur que nous ne saurions mieux louer qu’en l’appelant un cœur d’autrefois, cet hommage nous mène naturellement au témoignage que M. Charras, un républicain de la veille, un républicain de naissance, s’est amené à rendre à M. le duc d’Aumale, et nous nous hâtons d’ajouter que M. Charras l’a rendu avec beaucoup de franchise, et comme y trouvant plaisir et honneur. Nous lui savons gré de ce sentiment. M. Charras avait été proposé pour un grade supérieur par M. le duc d’Aumale, et M. le duc de Nemours avait vivement soutenu la proposition de son frère. Est-ce que par hasard M. le duc d’Aumale et M. le duc de Nemours ne savaient pas que M. Charras était fort républicain ? ils le savaient, et cela ne les empêchait pas de rendre justice aux services militaires de M Charras ; et c’est parce qu’ils ont eu le mérite d’être justes, qu’ils ont aujourd’hui le privilège qu’on soit juste envers eux. De leur pouvoir et de leur rang, tout a disparu, excepté ce souvenir de leur sollicitude et de leur impartialité royales. Il faut bien qu’on nous permette, à nous autres chroniqueurs de la quinzaine politique, et narrateurs, à ce titre, de beaucoup de misères et de petitesses humaines, il faut bien qu’on nous permette de signaler aussi quelques-uns de ces bons momens de la nature humaine. Cela rend quelque espoir en l’avenir. Nous ne désespérons que des peuples où les bons sentimens s’éteignent.

Il y aura deux grandes joies au jugement dernier : la justification des bons et la confusion des méchans. — Nous avons eu quelque chose de la première pendant cette quinzaine, nous venons de le voir ; nous avons en aussi la seconde joie dans la discussion de la loi sur la presse et pendant le discours de M. Thiers.

Il y a eu en France deux républiques, l’ancienne et l’actuelle. Comment ces deux républiques ont-elles traité la liberté de la presse ? Les républicains de la veille ont-ils bonne grace, en face de l’histoire des deux républiques, à soutenir que c’était la monarchie constitutionnelle qui tyrannisait la presse ? Pendant la première république, la liberté de la presse était proclamée illimitée ; mais cette liberté illimitée avait deux censeurs, la guillotine et la lanterne, le tribunal révolutionnaire et l’émeute populaire. Les jacobins déclaraient que « le peuple seul avait le droit de s’insurger contre un écrivain qui attaquait ses droits, comme contre toute espèce d’oppresseur. » Voilà la législation de la presse réduite à sa plus simple expression. Je puis, comme écrivain, écrire tout ce que bon me semble ; mais je puis, s’il plaît à quelqu’un dans le peuple de trouver une de mes phrases oppressives, je puis être puni comme oppresseur par la première autorité insurrectionnelle venue. Un autre membre de la société, le jacobin Laugier, ne s’en fiait pourtant pas à cette censure remise aux mains de l’insurrection. « Quand on voit, disait-il, que le principe de la liberté indéfinie de la presse devient une arme à deux tranchans entre les mains de l’aristocratie, on doit aussitôt l’abandonner. Une arme dont les ennemis de la liberté ont su s’approprier le maniement ne doit pas se trouver entre leurs mains tant qu’il existe des patriotes il faut définir la liberté de la presse et l’établir sur des bases telles que l’aristocratie ne puisse en profiter. » La liberté de la presse a en effet un grand inconvénient, c’est la liberté de tout le monde, tandis que la liberté que veut la montagne, c’est la liberté pour elle-même et pour elle seule. Allons plus loin et soyons justes. Nous sommes tentés de croire qu’entre la liberté de la presse et la république il y a une sorte d’incompatibilité instinctive. Chénier, attaquant la liberté de la presse, disait aux cinq cents : « Ne sentez-vous pas que la calomnie contre nos fonctionnaires publics est mille fois plus dangereuse dans les états républicains que dans les états monarchiques ? Et quelle puissance mille fois plus grande la calomnie n’acquiert-elle pas dans une république naissante, fondée sur l’égalité ! » Ce qui me fait penser que cette réflexion de Chénier a sa justesse, c’est que j’en retrouve quelque chose dans le rapport, sur la nouvelle loi de la presse, de M. Combarel de Leyval. Le rapporteur justifiant la peine que la loi inflige à la publication de pièces fausses, « la publication de pièces fausses ou de fausses nouvelles, dit-il, réprouvée par les règles de la morale, n’avait pas dû être classée parmi les délits dans une organisation politique où elle restait sans influence sur les pouvoirs de l’état qui constituent un gouvernement ; mais, dans une société où les droits politiques appartiennent à tous, la publication de pièces fausses peut exercer une influence coupable, et fausser dans son principe la souveraineté populaire qui n’a pas moyen de la contrôler. »

L’argument est juste, mais d’une justesse à faire trembler. Oui, avec le suffrage universel, l’exercice de la liberté de la presse est plus difficile ; oui, quand les droits politiques appartiennent à tout le monde, quand le souverain est susceptible d’ignorance et d’égarement, il faut que la presse soit très scrupuleuse et très réservée, et comme il n’est pas de la nature de la presse d’avoir beaucoup de scrupules, il faut que la loi les lui impose. Il y a là tout un côté du suffrage universel qui n’a pas été suffisamment examiné, et il serait bon de rechercher ce que le maintien des droits politiques de tous coûte à la liberté de chacun, ou, en d’autres termes, ce que la souveraineté populaire coûte à la liberté. Une liberté qui, grace à l’extrême faillibilité du souverain, ne peut être sans dangers que si elle est sans abus, est-ce encore une liberté ? Ce que disons de la liberté de la presse, nous pourrions le dire aussi de la liberté de réunion et de la liberté de la parole : de telle sorte qu’il faut choisir, ce nous semble, entre les gouvernemens qui donnent beaucoup à la liberté individuelle de chacun, parce, que la société est assez forte pour résister à l’abus même de la liberté, et les gouvernemens qui ôtent presque tout à la liberté, parce que la société offre trop de prise aux passions ; entre les gouvernemens libéraux et les gouvernemens égalitaires, les gouvernemens libéraux qui aiment l’esprit et lui permettent beaucoup, les gouvernemens égalitaires qui respectent surtout le nombre, et qui croient qu’en politique chaque unité a la même valeur. Nous avons vu comment la première république avait traité la liberté de la presse : voyons ce qu’en a fait la seconde, celle de 1848, en 1848 même, et quand elle était encore tout près de son origine, quand elle était gouvernée par les républicains de la veille. C’est ici que vient se placer le discours de M. Thiers, cette virulente oraison funèbre de la république de 1848.

La montagne croyait avoir trouvé contre la nouvelle loi de la presse un argument irrésistible, un mot merveilleux ; elle l’appelait une loi de septembre ! bon Dieu ! ne frémissez-vous pas d’horreur ? Évidemment la montagne se croyait encore à ces beaux jours de 1848, ou M. Crémieux, brisant c’est son mot, les lois de septembre, s’écriait dans son rapport : « Considérant que les lois de septembre, violation flagrante de la constitution jurée, ont excité, dès leur présentation, la réprobation unanime des citoyens. » Cela est beau à dire quand on parle seul, c’est-à-dire le 8 mars 1848. Malheureusement la montagne s’est trouvée prise dans le piège qu’elle avait tendu : elle avait oublié que la république de 1848, si sévère contre les lois de septembre, avait fait bien pis. Elle avait oublié la loi du 11 août 1848, la suspension des journaux, l’état de siège et la constitution discutée pendant l’état de siège. Ce sont ces oublis de la montagne qu’a réparés M. Thiers. Quelle admirable éloquence ou plutôt quelle vérité brûlante ! il n’y avait pas un mot qui ne portât coup. Comme l’orateur déroulait le livre des contradictions de la république, proclamant la liberté et ne vivant que par l’état de siége, criant honte à ceux qui sous la monarchie voulaient la paix et gardant elle-même la paix à tout prix, déclamant contre la corruption électorale sous la royauté et achetant les élections avec les fonds secrets, quand elle ne les intimidait pas par l’insolente tyrannie de ses commissaires, s’indignant de ce qu’elle appelait le gaspillage des deniers publics et faisant de ces deniers publics un gaspillage plus effronté que jamais ! « Voilà, disait l’impitoyable orateur, voilà le miroir ; je vous le présente ! » Nous nous souvenions, en l’entendant, que dans l’enfer de Télémaque la punition des mauvais princes, c’est de voir dans un miroir inévitable leurs fautes et leurs vices, tels qu’ils sont, et, non plus tels que les flatteurs les arrangent. Pauvres princes de la montagne ! quelles figures ils se sont vues dans le miroir, de M. Thiers ! Plagiaires ignorans des lois qu’ils avaient détestées, contrefacteurs maladroits de la monarchie, où la monarchie faisait couler à regret une goutte de sang, ils en ont répandu des flots ; où la monarchie mettait une barrière à la licence, ils ont mis un bâillon à la liberté. Ils croyaient peut-être, quand ils maudissaient tant le passé, qu’ils n’auraient jamais leur jour ; ils étaient envieux à leur aise, se sachant ou se croyant irrémédiablement obscurs. Leur jour est venu ; la lumière a découvert leur incapacité. Qu’ils ne se servent donc plus de cette locution de la médiocrité et de l’envie : « Vous ne faites pas, vous ! je ferais, moi ! » Eh bien ! ils ont fait, et qu’ont-ils fait ? Et comme si ce n’était pas assez de les avoir pris en flagrant délit d’impuissance dans le passé, M. Thiers les a convaincus d’impuissance aussi dans l’avenir, en les sommant de venir enfin révéler à la tribune le secret qu’ils ont de rendre le genre humain heureux. Mais les Moïses de la montagne ont horreur du grand jour de la tribune. Donnez-leur l’atmosphère obscure des clubs, quelques quinquets puans qui montrent les ténèbres, une foule ignorante et grossière qui fermente et qui s’agite dans ces chaudières hideuses qu’ils appellent leurs salles ; c’est là qu’ils sauveront le genre humain, c’est là qu’ils feront leurs miracles !

Le discours de M. Thiers est un chef-d’œuvre de raison et de passion. Ce n’est pas le seul triomphe dont le parti modéré puisse s’enorgueillir. M. de Montalembert a parlé avec une vivacité et une élévation d’idées remarquables ; il a dit la vérité à tout le monde ; il se l’est même dite à lui-même, et il a fait sa confession et celle des autres avec le plus charmant mélange d’humilité et de médisance. Le chrétien peut-être à faire pénitence de cette confession-là ; l’orateur et l’assemblée doivent s’en applaudir.

Il faut avouer que cette discussion a été douloureuse, pour la république, ou plutôt pour les républicains de 1848. Ici, M. Thiers, qui leur montre de la façon la plus piquante qu’ils n’ont rien fait de bien qu’ils n’aient emprunté au passé monarchique, avec la violence de plus et l’habileté de moins ; là, M. Dufaure, qui ne cesse de leur dire : « Mais si nous vous remettions un instant le soin de la république, vous la perdriez comme vous l’avez déjà perdue, comme vous perdez toutes les causes que vous touchez ! Pour que la république vécût, il a fallu qu’elle passât de vos mains dans les nôtres. C’est avec nous et par nous seulement qu’elle est possible. » Ainsi la république ne vit que par la contrefaçon de la monarchie ou par les soins des serviteurs de la monarchie ; elle ne vit ni par ses principes ni par ses amis naturels ; hommes et choses, elle ne vit que d’emprunt. M. Dufaure sait habiller cette pensée désolante d’une manière convenable ; mais cette pensée perce, et c’est là ce qui fait la force de ses discours. Je suis sincèrement républicain, dit-il, mais je ne le suis qu’à la condition de ne pas l’être comme vous et avec vous.

Comme si ce n’était pas assez contre la république de 1848 de ces démonstrations accablantes, voici qu’un douloureux témoignage s’élève du sein des colonies désolées. Quoi ! MM. Schœlcher et Perrinon, les représentans de la montagne, ne seraient pas nommés ! Mais que plutôt le meurtre et l’incendie dévastent la colonie et épouvantent la métropole ! Il y a un homme de bien qui va d’habitation en habitation prêcher la concorde, un homme qui est en même temps l’ami des noirs et l’ami des blancs ; il ne croit pas que l’abolition de l’esclavage veuille dire l’extermination des blancs ; il parle de paix, de conciliation, d’industrie, de travail. Cet homme évidemment est un ennemi du peuple ; il faut le tuer, et les fusils sont braqués sur lui ; c’est à grand’peine et par miracle qu’il échappe à la mort. Eh bien ! puisqu’on n’a pas pu tuer, on peut incendier, et l’incendie court à travers la colonie avec les bandes effrénées. Tableaux affreux ! scènes lamentables ! — Eh non, que vous êtes enfans ! c’est la liberté électorale comme l’entendent les montagnards. L’année dernière, en France même, on assaillait les électeurs, on renversait les urnes, on déchirait les bulletins. À la Guadeloupe, on assassine et on brûle. C’est la différence des climats chauds aux climats tempérés.

Nous espérons que l’assemblée nationale voudra connaître les causes de l’horrible émeute de la Guadeloupe. Ce n’est pas, quant à nous, au suffrage universel que nous nous en prenons des massacres et des incendies de la Guadeloupe ; nous nous en prenons à la politique du parti montagnard. Il a fait à la Guadeloupe ce qu’il a fait en France. Les vices de la société coloniale expliquent comment les effets de cette politique ont été plus terribles à la Guadeloupe qu’en France. En France, appels réitérés à la colère de la foule contre l’élite et des pauvres contre les riches. Cette politique nous a valu la guerre civile de 1848. Mais en France, s’il y a des différences de condition, nous sommes tous au moins de la même race. Il n’y a pas de blancs et de noirs, pas de maîtres et d’esclaves. Il y a donc de vieilles habitudes d’union et de familiarité qui tempèrent et qui abrègent les fureurs de la guerre civile. Aux colonies, rien de pareil. Les esclaves ne devaient pas, du jour au lendemain, être déclarés les égaux des maîtres. Qui ne voyait, en effet, que, gardant contre leurs maîtres toutes les colères de leur esclavage d’hier, les noirs, par l’abolition immédiate et violente de l’esclavage, devenaient plus puissans sans devenir meilleurs ? Ce n’est pas ainsi que nous avions compris l’abolition de l’esclavage. Nous voulions, pour notre part, qu’on attendît le résultat d’une grande expérience qui se tente en ce moment, celle de l’acclimatement des travailleurs blancs dans les Antilles. Persuadés par l’histoire que la race blanche peut vivre partout, pour peu qu’elle veuille s’en donner la peine, nous espérions que la société coloniale blanche se fortifierait et s’accroîtrait peu à peu par l’immigration des travailleurs métropolitains. L’union entre les blancs et les noirs ne peut se faire que s’il y a entre les deux parties de la population un équilibre de force matérielle qui a manqué jusqu’ici. C’est cet équilibre conciliateur que nous appelions. Le parti montagnard n’adopte pas de pareils procédés d’amélioration. L’esclave était un prolétaire ; la révolution de février avait été faite pour les prolétaires. Il fallait se hâter de proclamer la liberté des prolétaires noirs. La Guadeloupe recueille aujourd’hui les fruits de cette politique violente. Elle a, comme l’a eue la France au mois de juin 1848, la liberté de la guerre civile. C’et la seule liberté que sache donner et pratiquer le parti montagnard.

Après une révolution comme celle de 1848, les idées ont encore plus besoin que les intérêts des distractions de l’émigration. L’émigration est un des remèdes de notre société, non qu’il y ait trop d’hommes en France, mais il y a trop de désirs. Il faut donc ouvrir aux générations aventureuses et déclassées qui se pressent dans nos villes, il faut leur ouvrir la carrière des aventures de l’émigration, afin qu’elles ne s’ouvrent pas la carrière des aventures de la révolution. Il y a beaucoup de gens dans la foule toujours tentés d’émigrer vers les Tuileries. Il faut détourner l’émigration des Tuileries vers Alger et vers les Antilles, car ce n’est pas trop que d’avoir deux buts à marquer à l’ardeur de la foule. De là l’intérêt que nous avons à conserver et à défendre les Antilles. Aux Antilles, l’ouvrier métropolitain sera, en dépit des opinions qu’il aura apportées, une sorte d’aristocrate, parce qu’il sera blanc ; il s’attachera à la société coloniale blanche, et pèsera contre la société coloniale noire ; il sera enfin, et c’est là seulement ce que nous voulons dire, un des élémens de l’équilibre que nous invoquons.

Nous pensons qu’avant de se séparer l’assemblée nationale voudra examiner cette lamentable histoire des élections de la Guadeloupe, et donner satisfaction à la conscience publique.

L’assemblée nationale va se proroger pour six semaines, du 13 août au 1er octobre. Nous ne devons considérer que le côté politique de cette mesure : aussi elle nous semble excellente. C’est une marque de confiance que l’assemblée donne au ministère, et cette marque de confiance est juste et méritée. Quand une chambre s’accorde avec le ministère, c’est le ministère qui la représente pendant son absence, et cette représentation vaut mieux que celle de la commission permanente qui ne peut que convoquer l’assemblée. Ce qui ajoute à l’importance et à l’opportunité de la prorogation, c’est la discussion qui l’a précédée. L’opposition radicale n’a pas manqué de parler de ces rumeurs de coup d’état que nous signalions en commençant ; elle aurait eu bien envie d’y croire, mais il n’y a pas eu moyen. M. Dufaure a répondu que la tranquillité du pays pendant la prorogation, et il l’a fait avec une assurance singulière, engageant sa parole, quoiqu’il ne la risque pas témérairement, qu’il n’y aurait ni émeutes ni coup d’état. Et, encore une fois, pourquoi un coup d’état ? À quoi bon ? Pour avoir ce que nous avons ? Mais la meilleure manière de l’avoir, c’est de le garder. Pour l’avoir sous une autre forme. La forme n’importe qu’aux esprits frivoles. Pour l’avoir avec plus de durée ? Nous l’aurons, quand nous le voudrons, en révisant sur ce point la constitution, et nous avons expliqué comment on peut réviser la constitution sans dissoudre l’assemblée, par conséquent sans rompre la majorité conservatrice qui fait en ce moment la force du pays. Si la légalité devait nous imposer quelques sacrifices de résignation, nous dirions qu’il faut les faire, persuadés, comme nous le sommes, que le respect de la loi rapporte en général plus qu’il ne coûte. Mais puisque la légalité ne nous contrarie même pas, puisque nous pouvons satisfaire aux besoins et aux vœux légitimes du pays sans sortir de la constitution, pourquoi voudrions-nous mettre à la loterie des révolutions, n’ayant qu’à perdre et n’ayant point à y gagner ? Les coups d’état qui sont une nécessité réussissent quelquefois ; les coups d’état qui sont une fantaisie et une fatuité échouent toujours.

Nous ne voulons aujourd’hui qu’esquisser rapidement la situation des affaires étrangères. Nous y reviendrons à notre aise pendant les loisirs que nous fera la prorogation de l’assemblée.

Le 13 janvier 1848, M. Cousin disait à la tribune de la chambre des pairs : « Le saint-siège et le Piémont sont les deux puissances qui, par leur caractère propre et par leur situation, sont appelés à être les deux grands instrumens de la régénération italienne. Le pape en est l’ame, le Piémont en est le bras. » Nous ne savons pas si ce beau mot de régénération italienne, qui a été le rêve de toutes les imaginations généreuses en Europe est encore de mise aujourd’hui. Nous ne renonçons point cependant à l’espoir qu’après l’entr’acte démagogique qui a tout troublé, le libéralisme reprendra en Italie le rang et la place qui lui appartiennent. Or, c’est à Rome et à Turin que nous voyons une place honnête et possible pour le libéralisme. À Rome, nous suivrons les complications qu’amènera le rétablissement de la papauté. À Turin, si la paix est faite, les complications seront de deux natures différentes : complications dans le parlement élu sous l’influence démagogique, et qui, s’il répond à son origine, s’il ne s’inspire pas de l’amour de la patrie, rendra la monarchie constitutionnelle impossible en Italie : c’est la conclusion à laquelle la démagogie semble toujours vouloir aboutir, et l’Autriche en profite ; complications aussi du côté de l’Autriche, qui, à chaque difficulté parlementaire, poussera le Piémont à la briser par un coup d’état plutôt qu’à la vaincre par la discussion. En Allemagne, Rastadt est prise. La démagogie a perdu son champ d’asile ; mais là non plus le dénouement des opérations militaires ne finit rien. La question de la constitution germanique va recommencer. La démagogie est hors de cause, le terrain est débarrassé de cette pierre fatale d’achoppement ; mais l’unité allemande, mais l’attitude réciproque de la Prusse et de l’Autriche, ce sont là des questions qui ne sont pas vidées ni près de l’être. En Suisse enfin, à nos portes, une question commence, celle des réfugiés. Il ne faut pas que la démagogie trouve en Suisse une dernière forteresse, ou plutôt, si c’est de là qu’elle est sortie pour se répandre sur l’Europe, c’est là aussi quelle doit aller expirer, et là comme ailleurs, par les mains de la liberté modérée. Nous avons confiance, sur ce point, dans le bon sens des cantons suisses.

Telles sont les questions où la diplomatie française doit faire sentir son influence, et où nous aimerions à noter ses pas.


— Les opérations de la guerre de Hongrie avancent, bien qu’avec lenteur. Les Magyars, réduits à l’alternative de périr combattans ou captifs, préfèrent la mort du champ de bataille à celle des conseils de guerre. M. Kossuth, dont la puissance touche à son terme, a poussé le dernier cri d’alarme ; il a décrété les mesures du désespoir, la levée en masse, la guerre sainte. Tout ce que son éloquence asiatique possède de ressources, il l’a déployé ; tout ce qu’il a de lyrisme dans son caractère, il l’a mis en jeu avec succès pour entraîner les populations ; tout ce que la race magyare peut tirer de son sein en hommes et en argent est entre les mains de M. Kossuth. C’est un suprême combat dans lequel cette race expose peut-être sa dernière chance d’avenir. Aussi, tout en déclarant qu’elle combat pour la plus juste des causes, doit-on reconnaître qu’elle combat avec ardeur. Cette sorte de jeu de barres, cette guerre de cavalerie et d’artillerie, d’excursions hardies et de surprises admirablement appropriées à la nature vive et fougueuse du Magyar, l’a mise en relief avec avantage. Selon toute apparence, les Magyars seront vaincus, non sans doute d’ici à quinze jours, ainsi que le promet Paskewitz avec quelque témérité, mais du moins dans un avenir très rapproché. Ce serait déjà un fait plus qu’aux trois quarts consommé, si le même maréchal Paskewitz, prince de Varsovie, la gloire de l’armée russe, n’avait, par une légèreté singulière, laissé échapper Georgey vers la Theiss, où ce général compte faire sa jonction avec Dembinski et Bem La résistance des Magyars aura donc été brillante, grace à l’inexpérience des généraux austro-russes tout autant qu’à l’énergie de Dembinski, Bem et Georgey.

En Turquie, les esprits suivent le mouvement de l’opinion européenne : ils tournent à la paix. La seule question qui pouvait faire naître un conflit entre le divan et la Russie, la question des principautés moldo-valaques, est aujourd’hui en partie résolue. Le premier soin des deux cours, en attendant qu’on puisse songer à une organisation administrative sérieuse et complète, a été de faire droit aux difficultés les plus pressantes. Le prince Stourdza, qui gouvernait et pressurait la Moldavie depuis 1834, a été sacrifié au vœu des populations. Il emporte dans l’exil l’une des plus grandes fortunes de l’Europe. Le parti national s’accorde à reconnaître la probité et le libéralisme de son successeur, M. Grégoire Ghika. Ce parti ne croit pas avoir lieu d’être aussi satisfait du prince qui vient d’être donné à la Valachie, M. Styrbey, frère aîné de l’ancien prince Bibesco, et connu par son dévouement systématique à l’intérêt russe. Au reste, l’hospodar n’est plus aujourd’hui un consul à vie ; c’est un président de république choisi pour sept ans. Les deux cours ont fait d’autorité ces premières nominations. Il reste à déterminer sous quelle forme le pays élira lui-même dans l’avenir son premier magistrat. C’est un point que pourra seule régler la future constitution.

La Grèce, qui, pour sa part, ne s’est pas toujours tenue dans des rapports d’amitié avec l’empire ottoman, semble aujourd’hui disposée à suivre les conseils que la sagesse de la diplomatie voudra bien lui dicter dans l’intérêt de l’équilibre et de la tranquillité de l’Orient. Il était à craindre que le patriotisme hellénique, ému de l’universelle émotion de l’Europe ne se laissât entraîner à des manifestations qui eussent pu créer des difficultés dans les relations de la Grèce avec la Porte Ottomane, en un moment de crise où il importe si fort que ces relations restent pacifiques. Bien que les nombreuses populations helléniques du nord et de l’est laissées sous la domination du sultan par les traités soient peut-être comparativement plus heureuses que celles de la Grèce indépendante, il se pouvait que le sentiment national inspirât quelques résolutions aventureuses aux patriotes convaincus du droit de la Grèce moderne à réunir dans son sein tous les enfans de la famille hellénique. Quelques symptômes d’agitation se sont produits en effet sur divers points, et particulièrement en Thessalie des mesures sages et promptes ont tout prévenu. Il est heureux que la Grèce, renfermée dans l’esprit des traités qui règlent ses frontières, assiste paisiblement et sans préoccupations trop vives au spectacle des guerres de races qui remuent le sol de l’autre côté des Balkans. Ajoutons que, si le nouveau ministre britannique à Athènes, M. Wyse, consent à ne pas ranimer ces violentes querelles de parti et de cabinet qui ont si tristement divisé la Turquie et la Grèce durant la mission de sir Edmond Lyons, les rapports de ces deux états ne cesseront pas d’être pacifiques. À toutes les époques, la France a pris ce principe pour règle de sa conduite, et nous connaissons assez l’habile réserve, l’esprit conciliant de son ministre à Athènes, M. Thouvenel, pour être certains que les difficultés ne viendront pas de lui.

Il y a, dans le nord de l’Europe, un petit état qui tient sur la Baltique une position fort analogue à celle de Constantinople sur le Bosphore, c’est le Danemark. Son existence a été gravement menacée depuis un an, et nous n’avons point suivi sans sympathie les vicissitudes qu’il a traversées avec tant de persévérance politique. En dépit de l’infériorité de ses forces en présence d’un adversaire tel que la confédération germanique, le Danemark envahi n’avait rien voulu céder qui parût un sacrifice de son droit. Il sentait bien que son droit était son existence même. La guerre était nationale, et toutes les classes de la population s’y prêtaient avec un égal dévouement. Les Danois étaient isolés, et ils allaient peut-être se voir réduits à réclamer le concours effectif de la Russie. D’heureuses combinaisons militaires, une stratégie savante couronnée d’un succès brillant, viennent de les tirer de ce mauvais pas.

L’armée allemande avait, dès l’ouverture des hostilités, envahi le Jutland ; cette province est le dernier retranchement du Danemark sur le continent. Le corps placé sous les ordres du général Bonin assiégeait la forteresse de Frédéricia, tandis qu’un autre corps, sous le commandement du général Prittwitz, s’avançait plus au nord vers Aarhus. Le Jutland est, comme on sait, flanqué à l’est de plusieurs îles, dont la principale est la Fionie. La forteresse de Frédéricia est située précisément en face de la pointe septentrionale de la Fionie dont elle est séparée que par un étroit canal. Si le général Rye, trompant la surveillance de Prittwitz, parvenait à lui échapper par Aarhus pour se porter en quelques heures, par mer, en Fionie, à la condition d’une grande prudence, il franchissait le canal sans être aperçu de Bonin et s’introduisait dans la forteresse de Frédéricia, d’où il était en mesure d’opérer par surprise contre les assiégeans. Cest le plan qui a été suivi de point en point. La lutte a commencé à une heure du matin : à quatre heures, toutes les batteries de siége étaient tombées aux mains des Danois, à midi les troupes de Schleswig-Holstein perdaient également leur artillerie de campagne ; trois heures plus tard, les Allemands, culbutés et coupés en deux, étaient rejetés, les uns au nord de Frédéricia sur Veile, les autres au midi sur Kolding.

Il serait difficile d’imaginer une déroute plus soudaine et plus complète que celle de l’armée allemande devant Frédéricia. Les pertes en soldats et en officiers ont été grandes des deux côtés. Les insurgés du Schleswig-Holstein ont principalement souffert ; la nouvelle de leur désastre a jeté la consternation dans les duchés. Le Danemark aura aussi son deuil : un grand nombre d’officiers sont morts en conduisant l’attaque. Le héros de la campagne et de la journée, le général Rye, dont le talent s’était révélé dans cette guerre et donnait les plus belles espérances, est resté lui-même sur le champ de bataille. Sous le coup de cet événement si honorable pour l’armée danoise, un armistice et des préliminaires de paix ont été signés à Berlin par la Prusse, agissant d’inspiration et d’autorité pour toute l’Allemagne. Ainsi la victoire de Frédéricia aura vraisemblablement mis fin à la guerre du Schleswig-Holstein, si les adversaires de l’hégémonie prussienne veulent bien reconnaître et sanctionner la résolution prise au nom de l’Allemagne par le cabinet de Berlin.


— La Hollande continue à jouir d’un calme qui lui permet d’accorder toute son attention aux débats parlementaires. La seconde chambre dés états-généraux a repris ses travaux. Deux projets de loi importans, — l’un sur les étrangers résidant en Hollande, l’autre relatif aux domaines de la couronne, — lui sont soumis. Dans la discussion du projet de loi sur les étrangers, deux opinions se sont trouvées en présence : d’un côté, on ne voulait que soumettre à quelques restrictions justifiées par l’état de l’Europe cette ancienne hospitalité hollandaise qui s’exerçait si libéralement du temps des persécutions religieuses ; de l’autre, on réclamait des mesures toutes préventives. Le débat a été intéressant, et de nombreux argumens tirés de l’histoire de la Hollande ont pu être cités à l’appui de l’une et de l’autre thèse. Enfin la discussion générale a été close. Le principe du projet présenté par le gouvernement, et qui lui laisse une grande liberté d’action, a été adopté. La chambre est loin d’avoir arrêté aussi nettement ses opinions sur le projet relatif aux domaines de la couronne et à la liste civile. La résolution du roi de réduire cette liste de 400,000 florins a été accueillie très favorablement dans le pays ; mais il reste à examiner si les domaines de la couronne tomberont sous la gestion de l’administration publique, ou s’ils resteront soumis à l’intendance royale. Une partie de la chambre désire le premier mode d’administration, se fondant sur la plus grande régularité du système, et sur l’intérêt bien entendu de l’état et de la couronne. D’autre part, on trouve injuste d’ôter au roi l’administration de domaine dont il percevra les revenus. La question se réduit à ceci : allouera-t-on annuellement au roi un million de florins en argent, ou bien 600,000 florins en argent et 400,000 florins en produits de domaines [1] ? A l’appui de ce dernier mode, on cite l’exemple de la France impériale. Napoléon, par le décret du 1er mars 1808, sauvegarda la splendeur qui convient à la dignité du trône en assurant au chef de l’état la possession de revenus indépendans de la couronne. Les intérêts d’un prince qui a de nombreux domaines sont d’ailleurs plus étroitement liés aux intérêts du pays, et, bien que la division du sol soit désirable en général, il faut avoir soin de garder quelques grands propriétaires ; une saine économie l’exige. Toutes ces considérations font hésiter la chambre, et le projet du ministère sera l’objet, selon toute apparence, d’une vive discussion. Déjà deux dispositions importantes et contraires à l’opinion du cabinet ont été introduites dans ce projet : l’une, proposée par M. Van Zuylen, interdit la perception de dîmes au profit des domaines royaux sur les terres défrichées après la promulgation de la loi ; l’autre, présentée par M. Thorbecke, impose à l’administrateur des domaines l’obligation d’en faire connaître le produit dans son rapport annuel. 31 voix contre 30 ont fait passer la première proposition ; 35 voix contre 25 ont adopté la seconde. En général, le ministère et la chambre s’accusent réciproquement d’irrésolution, de lenteur, et ces reproches commencent à trouver de l’écho dans le public. En bonne justice pourtant, si la mort du roi, si quelques incidens ministériels ont ralenti les travaux du parlement, ce n’est la faute de personne. Il faut en prendre son parti ; quelque dépense d’activité qu’on fasse, la session actuelle, qui finira en septembre, ne pourra jamais être considérée que comme une session de transition.

Les nouvelles de Bali font une heureuse diversion, pour la Hollande, aux petites difficultés de sa politique intérieure. Ces nouvelles sont des plus satisfaisantes. Les résultats de la victoire de Djaga-Raga sont considérables. Après la prise de cette ville, la population de Béliling s’est soumise au pouvoir néerlandais, a chassé le prince récalcitrant, et s’est mise provisoirement sous la conduite d’une administration choisie par elle. Le pays de Djembrana, situé à l’extrémité occidentale de Bali, vis-à-vis la côte de Java, s’est soumis également, et demande un nouveau prince. Le prince de Banglie, un des chefs dépouillés par le souverain de Béliling, a été remis en possession de son domaine. Plusieurs villages du pays de Karang-Assem ont reconnu également ce nouveau souverain, tandis que le chef rebelle de Karang-Assem succombait, assailli par ses propres sujets. Quant au prince de Béliling, il s’est enfui dans les montagnes avec son premier ministre ou Goesti Djilantieh, principal instigateur de la guerre. Partout les populations se soumettent, et, au lieu d’une campagne, le général Michiels se trouve n’avoir à continuer qu’une marche victorieuse. Aussi peut-on espérer que, d’ici à peu de jours, la Hollande recevra la nouvelle de l’heureuse et définitive conclusion de l’affaire de Bali.




Au directeur de la Revue des Deux Mondes

Le numéro de la Revue des Deux Mondes du 15 de ce mois contient un article de M. Eugène Forcade ayant pour titre l’Historien et le héros de la Révolution de février.

J’ai lu dans cet article un paragraphe qui me concerne. Des faits auxquels j’ai pris part sont reproduits avec inexactitude, il importe à la vérité qu’ils soient rectifiés sans retard.

L’honorable réputation du signataire de l’article, l’importance méritée de la Revue des Deux Mondes, m’imposent l’obligation de ne pas laisser sans réponse une erreur sans doute involontaire, mais qui est publiée sous cette double garantie.

J’arrive immédiatement au détail des faits.

Quand M. le maréchal Bugeaud prit, à trois heures du matin, le 24 février, le commandement supérieur des forces armées de Paris, les troupes de la garnison furent divisées en plusieurs colonnes à peu près d’égale force.

La première fut placée sous les ordres du général Sébastiani. Le général devait rejoindre la deuxième colonne, qui stationnait à l’Hôtel-de-Ville sous le commandement du général Taillandier.

La troisième fut placée sous mes ordres. Je n’avais eu jusqu’alors aucune fonction.

La quatrième, commandée par le général Duhot, occupait la place de la Bastille.

La cinquième, sous les ordres du général Renault, stationnait sur la place du Panthéon.

La sixième, formant la réserve du Carrousel, était commandée par le général Rullière.

La cavalerie, aux ordres du général Regnault de Saint-Jean-d’Angely, occupait la place de la Concorde.

Les instructions générales prescrivaient d’attaquer partout l’insurrection, si la nouvelle de la formation du ministère de MM. Thiers et O. Barrot, qui devait être publiée avant le jour, ne suffisait pas pour rétablir la tranquillité publique.

J’avais spécialement pour mission de gagner les boulevards et de me diriger vers la Bastille.

La colonne sous mes ordres se composait de quatre bataillons, un escadron et deux pièces de campagne, formant un ensemble de 1,800 à 2,000 hommes.

Le général de Salles m’était adjoint.

Je partis à six heures du matin du Carrousel. Après avoir détruit plusieurs barricades inoccupées dans les rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et Feydeau, le peloton d’avant-garde reçut le feu des hommes qui défendaient les barricades construites aux extrémités de la rue Montmartre et du faubourg. Deux soldats furent blessés. Le peloton riposta ; on courut sur les barricades, qui furent immédiatement enlevées. La colonne prit aussitôt la direction de la porte Saint-Denis.

Aucun homme armé ne se présentait sur le boulevard. Les tambours de la garde nationale battaient le rappel. Avant d’arriver au faubourg Poissonnière, j’appris, par des citoyens auxquels je reprochais de ne pas prendre l’uniforme de la garde nationale, qu’un bruit généralement répandu excitait au plus haut degré l’animation de la population tout entière.

Le malheureux événement du boulevard des Capucines était représenté comme un acte prémédité par les ministres maintenus pour intimider la population. On disait que le gouvernement avait trompé la bonne foi du peuple en faisant annoncer, la veille, un changement de ministère. Les officiers de la garde nationale qui me rejoignirent partageaient cette erreur, protestaient avec énergie, et déclaraient avec douleur que la garde nationale était préparée à combattre pour obtenir justice d’une pareille perfidie. Ils n’acceptaient qu’avec défiance mes affirmations contraires, et cependant ils ajoutaient : S’il était vrai que le ministère fût changé, le calme serait bientôt rétabli.

En présence de cette situation imprévue, fallait-il marcher quand même, repousser les gardes nationaux, ne tenir aucun compte de leur erreur, et, une attaque continuée de la troupe, donner confirmation au mensonge que les partisans de l’émeute avaient habilement répandu ?

Je ne le pensai pas. J’arrêtai ma colonne en-deçà du Gymnase, et je rendis compte de la situation à l’autorité supérieure.

M. le maréchal Bugeaud répondit à cet avis en m’envoyant des proclamations manuscrites pour confirmer la nomination au ministère de MM. Thiers et Barrot. Ces proclamations furent immédiatement distribuées.

Il est donc inexact de dire que je me sois arrêté après avoir écouté les prières des personnes qui me suppliaient d’éviter l’effusion du sang. Non, je n’ai pas cédé à cette considération, quelque grave qu’elle eût pu être. Mon devoir rigoureux ne me l’aurait pas permis, si j’avais eu devant moi des hommes se déclarant ennemis du gouvernement que j’avais mission de défendre.

Il est également inexact de prétendre que la foule envahissait et submergeait les soldats quand j’ai reçu l’ordre de me retirer.

Au moment où l’ordre général qui prescrivait d’éviter toute collision, et de laisser à la garde nationale le soin de rétablir la tranquillité publique, m’a été remis, les troupes de la colonne que je commandais étaient serrées en masse, et occupaient toute la chaussée du boulevard.

Je venais d’être rejoint par trois cents gardes nationaux sous les ordres du chef de bataillon Grégoire. Cet officier supérieur me ramenait un détachement d’infanterie que je lui avais confie pour faciliter la réunion de la 5e légion.

Des témoignages de satisfaction unanime répondaient autour de nous à la preuve de conciliation donnée par le gouvernement. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la plus grande partie des citoyens réunis sur ce point étaient alors sincères dans leurs démonstrations de joie et d’espérance de paix.

Quatre compagnies du 5 léger me rallièrent au même instant. Elles venaient de la caserne de la garde municipale située rue du faubourg Saint-Martin ; elles n’avaient pas rencontré la moindre opposition dans leur marche pour sortir de ce faubourg, où, me dit le commandant, aucune hostilité n’avait été engagée.

Je devais donc m’attendre à ne pas rencontrer plus d’obstacles sur les boulevards mais, pour mieux remplir les intentions de l’autorité supérieure, je demandai qu’une compagnie de la garde nationale précédât ma colonne, afin de faciliter l’ouverture des barricades que j’aurais à traverser, et pour prévenir plus sûrement tout malentendu avec le peuple.

Ce fut à la hauteur de la rue Montmartre que je trouvai une foule immense et compacte encombrant les allées et la chaussée du boulevard. Le tumulte y était extrême. Les nouvelles vraies n’étaient pas répandues. À chaque pas, il fallait affirmer le changement du ministère pour calmer l’irritation publique. Toutefois je n’entendis pas un seul cri qui pût faire croire à une pensée révolutionnaire.

Sur le boulevard des Italiens, je vis M. Odilon Barrot se dirigeant vers la Bastille. Il était entouré par le peuple et accueilli par des acclamations unanimes.

Cette rencontre me fit comprendre, mieux encore que la prescription de l’ordre que j avais reçu, quelle était la pensée de pacification qui dirigeait la politique du gouvernement.

La colonne marchait lentement, et avec une grande difficulté, au milieu de cette foule incessamment croissante. Les premières barricades que je rencontrai furent cependant ouvertes sans difficultés sérieuses. Le peuple, d’abord opposant, finissait par travailler lui-même à frayer la voie.

En passant la cinquième barricade, à la hauteur de la rue de Choiseul, je chargeai un chef de bataillon de la garde nationale, qui stationnait sur le boulevard, d’assurer, à l’aide de son détachement, l’élargissement de la trouée nécessaire au passage de l’artillerie qui marchait derrière le 3e bataillon. Cet officier supérieur me promit de le faire. Je laissai près de la même barricade un chef d’escadron d’état-major pour activer le mouvement.

C’est en traversant cette barricade que des soldats, répondant au geste de la garde nationale, ont agité et plus porté la crosse en l’air. Je n’ai eu connaissance de ce fait qu’après être arrivé, avec là tête de colonne, dans la rue Royale. On le comprendra facilement, si on veut se rendre compte que mon attention devait être nécessairement absorbée par les réponses à faire aux questions renouvelées de la foule, par les précautions à prendre pour éviter des conflits.

J’ai appris, quelques momens plus tard, que l’artillerie n’avait pas franchi la barricade de la rue Choiseul, et avait été confiée à la garde nationale. D’après les rapports qui m’ont été faits, les plus vives exhortations, les plus énergiques remontrances n’avaient pu triompher de l’effervescence croissante, causée par l’arrivée subite sur ce point de groupes nombreux d’ouvriers et de gardes nationaux. On n’aurait pu ouvrir la barricade qu’après avoir fait feu.

Fallait-il faire feu, fallait-il engager un combat, quand, à quelques minutes de cette barricade, un des nouveaux ministres était porté en triomphe par le peuple ; quand chacun, à cette heure, était encore persuadé que l’émotion publique avait pour cause le fait accompli la veille au boulevard des Capucines ; quand enfin un ordre général et formel prescrivait d’éviter toute collision ?

On ne l’a pas pensé là. On ne l’a pas pensé non plus à l’Hôtel-de-Ville, où se trouvaient huit bataillons et quatre pièces, et où les mêmes causes produisaient à la même heure, des effets entièrement semblables.

On ne l’a pas pensé, à cette heure et plus tard, partout ailleurs, car, pendant cette journée, les troupes ont été réduites à obéir jusqu’à l’abnégation à des ordres incessamment renouvelés.

Je termine par un seul mot.

Des soldats ont agité et plus porté la crosse en l’air, non pas seulement sur les boulevards, mais sur différens autres points de Paris. Pas un chef n’a donné un ordre à cet égard, qu’on le sache bien. Qu’il soit aussi bien connu que les soldats répondant au geste de la garde nationale quand il était prescrit d’éviter toute collision, n’ont jamais eu la pensée de faire acte de soumission, et bien moins encore de subir un outrage.

Recevez, je vous prie, l’assurance de mes sentimens les plus distingués.


Le général de division.
A. BEDEAU.

Paris, 27 juillet 1849.



  1. Les domaines de la couronne, en Hollande sont de peu d’étendue, et consistent particulièrement en dîmes. On évalue le produit net de ces domaines à 160,000 florins et celui des dîmes à 240,000 florins.