Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1853

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Chronique n° 511
31 juillet 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1853.

Le dénouement que l’Europe attend, que tout le monde appelle de ses vœux dans les complications survenues en Orient, doit-il donc être le fruit de la lassitude ? Est-il destiné à être moins une conclusion nette et franche de ce différend malheureux qu’un compromis arraché à un besoin universel de paix, habilement ou péniblement combiné de manière à tout sauver sans rien engager, et poursuivi encore longtemps à travers toutes les obscurités et les détours de multiples négociations ? Il faudrait presque le croire, à voir par quelles phases successives passe la question orientale, comment elle se traîne d’incidens en incidens, éveillant toutes les conjectures sans en justifier aucune, et faisant à chaque semaine, à chaque jour sa part d’incertitude et d’anxiété, sans laisser voir jusqu’ici bien clairement où elle aboutira. Depuis bien des jours déjà, on parle d’une pacification prochaine. Douloureusement éprouvée par toutes ces incessantes péripéties du différend turco-russe, qu’on pourrait plutôt appeler russo-européen, l’opinion publique s’est remise à compter sur un dénouement favorable, par cela même que le dénouement contraire n’avait point éclaté dans des circonstances qui semblaient le rendre inévitable. Rien n’est assuré pourtant, rien surtout ne justifierait une trop complète illusion. La réalité est que cette pacification, tout le monde la désire ; plus on avance, plus on compte sur l’impossibilité de la guerre, plus on répugne à ce recours suprême à la force. Quant au fond même des choses, il n’en reste pas moins deux difficultés singulièrement graves à vider pour arriver à une solution pleinement rassurante ; la première indubitablement, c’est la recherche d’un moyen propre à terminer le différend lui-même, et ici il ne s’agit de rien moins que de concilier les intimations solennelles faites par la Russie avec les refus également solennels opposés par la Turquie, appuyée en cela par L’Europe. La seconde difficulté, inséparable de la première aujourd’hui, et qui en est la conséquence, est celle de savoir comment et à quel moment s’opérera l’évacuation des principautés danubiennes. Sans prétendre pénétrer les secrets des chancelleries, il est bien permis de croire qu’aucune d’elles n’a adhéré à ce droit nouveau, d’après lequel l’invasion d’un territoire ne serait pas un fait de guerre. C’est donc probablement sur ces bases que reposent les négociations en ce moment nouées entre les grands centres diplomatiques de l’Europe. C’est dans ces termes que les dernières nouvelles laissent encore la question des affaires d’Orient.

Peut-être s’est-on un peu hâté de croire à une multitude de propositions et de combinaisons diverses, à des acceptations prématurées du Isar. Il n’est point de jour qui n’ait eu son projet, l’un éclos à Constantinople, l’autre à Vienne, celui-ci à Paris ou à Londres, et, pour tout dire, la télégraphie privée, en multipliant les nouvelles, n’est point sans avoir aidé à la confusion. Dans tout cela, ce qu’il y a de plus vrai, c’est un effort réel, un incontestable travail de la diplomatie pour arriver à trouver une transaction de nature à être proposée à la Russie. Maintenant, que cette proposition prenne la forme d’une démarche directe de la Porte ottomane, d’une médiation de l’Autriche, d’une dernière tentative essayée par l’Angleterre et la France, qu’importe quand le fond est le même, lorsque toutes les pensées tendent au même but ? Ainsi, dans cette période nouvelle dont l’occupation des provinces du Danube est le point de départ, les puissances occidentales n’ont cessé de garder leur attitude conciliante et modératrice. On pourrait même ajouter que la question a fait un pas dans ce sens, en montrant l’Autriche et la Prusse réunies à la France et à l’Angleterre pour tenter aujourd’hui un suprême effort. Si le gouvernement français, par une dépêche rendue publique et parfaitement nette, a cru devoir opposer une réponse nouvelle à la seconde note-circulaire de M. de Nesselrode, il ne laissait pas moins la porte ouverte à toute transaction. Quant à la Turquie elle-même, principalement intéressée dans cette triste affaire, au point où en sont les choses, quelle est sa situation ? Il est évident que des influences bien contraires travaillent ce malheureux empire : d’un côté, il y a le vieux fanatisme turc qui se révolte contre la pression exercée par la Russie et n’aspire qu’à courir les chances inégales de la lutte ; de l’autre, il y a ce sentiment de prévoyance qui ne voit le salut de l’empire que dans la paix maintenue sous les auspices de l’Europe. Il n’est point surprenant que ces influences se retrouvent dans l’entourage du sultan et jusque dans son conseil : de là naissait tout récemment à Constantinople une crise ministérielle qui pouvait avoir les conséquences les plus graves. Les tendances belliqueuses et les tendances plus pacifiques se sont un moment heurtées ; la victoire est restée quelques heures indécise, à ce qu’il semble. Heureusement l’homme d’état qui représente le mieux les influences européennes, Reschid-Pacha, est resté au pouvoir. C’était au premier bruit de l’invasion des principautés qu’éclatait cette crise. Le divan s’est borné à sauvegarder son droit par une protestation contre l’agression de la Russie. On ne saurait certes demander plus de modération dans un document de ce genre ; la réserve y est poussée à l’extrême, le sentiment du droit y parle le langage le plus humble. La Turquie proteste, il est vrai, en ne faisant l’abandon d’aucun principe ; mais elle proteste comme un état qui ne demande pas mieux que d’entrer dans tous les accommodemens compatibles avec son indépendance et sa plus stricte dignité, de telle sorte que dans toutes les paroles soit de la Porto ottomane, soit de la France et de l’Angleterre, il y a toujours la paix au fond. Dans les paroles de la Russie même, il y a la paix ; seulement dans ses actes, on n’est nullement fondé jusqu’ici à croire qu’il y ait autre chose une l’intention d’aller jusqu’au bout, ce qui ne serait point précisément tout à fait la paix, on en conviendra.

Or c’est là un fait à remarquer, lorsqu’on veut apprécier l’ensemble de cette crise prolongée qui a mis soudainement en lutte la politique russe et l’intérêt européen. S’il est quelque chose de frappant, c’est la diversité d’attitude des puissances qui ont eu à prendre une position, à professer une politique et à la pratiquer. Nous savons bien qu’on a essayé de déplacer les situations, de changer les rôles, en rejetant la responsabilité d’une agression sur la France et sur l’Angleterre. Sur ce point, il y a une impression universelle qui répond mieux même que les protocoles. Dans le fait, quelle a été la politique de la Russie ? Depuis le premier jour où le prince Menchikof a paru à Constanthiople, elle s’est présentée moins comme une négociatrice que comme une suzeraine, revendiquant son droit sur un vassal insoumis. Elle a imposé des lois sans en tolérer la discussion. Elle a multiplié ses armemens, fait appareiller ses flottes, mis ses troupes en mouvement ; elle a menacé la Turquie de l’invasion d’une partie de son territoire, et au jour dit l’armée russe est entrée dans la Valachie et la Moldavie, où elle est encore. Les généraux du tsar ont même interdit la publication dans les principautés des firmans du sultan par lesquels se trouvaient confirmés les privilèges de la religion grecque. La Russie étend son action jusqu’en Perse pour susciter un ennemi de plus à la Turquie ; partout elle se sert des deux leviers les plus puissans qu’on puisse mettre en jeu, — l’instinct de nationalité et l’instinct religieux. Nous ne prétendons pas dire que la Russie voulait la guerre, et qu’elle n’est point encore aujourd’hui disposée à la paix ; mais enfin on pourrait s’y tromper. Quelle a été au contraire la politique de l’Europe occidentale ? La France et l’Angleterre, en défendant ce qu’elles considéraient à juste titre comme un intérêt universel, n’ont cessé d’interposer leur action modératrice. En appuyant la Turquie, elles l’ont poussée dans la voie des concessions. Bien mieux, si la Russie se fût contentée du fait de son immense protectorat religieux sans prétendre lui donner le caractère d’un droit sanctionné et étendu par un nouveau traité international, elles n’eussent rien dit peut-être. Tandis que le gouvernement russe envoyait son armée vivre dans les provinces moldo-valaques un peu comme en pays conquis, l’Angleterre et la France entretenaient et entretiennent encore à grands frais leurs flottes dans les eaux de l’Orient, et l’invasion de ces provinces n’était considérée par elles que comme une occasion de négociations nouvelles. Depuis quelques mois, ou pourrait presque dire que la paix est littéralement sollicitée de l’empereur Nicolas, et quand nous nous servons de ce mot, c’est qu’il y a de l’honneur dans ces sollicitations mêmes, quand elles émanent de pays comme l’Angleterre et la France et qu’elles ont pour but la paix du monde. Mais il est bien clair qu’une telle situation ne saurait se prolonger, parce qu’alors en vérité elle se prolongerait dans des conditions trop inégales, la Russie ne concédant rien, poursuivant les desseins de sa politique sans rencontrer aucun obstacle efficace, l’Europe concédant tout sans parvenir même à rendre la paix moins incertaine. C’est ce qui doit d’autant plus faire hâter la marche des négociations actuellement pendantes, et s’il est vrai, comme on le dit aujourd’hui, que la Turquie ait accepté les bases proposées par l’internonce d’Autriche, M. de Bruck, et approuvées par les représentans des autres grandes puissances, c’est bien le moins qu’on doive attendre une prompte solution. Jusqu’ici d’ailleurs, ce que l’on peut savoir de ces bases ne semble nullement en contradiction avec ce qu’on a déjà fait pour le maintien de la paix du continent ; elles sont peut-être une fin, et c’est beaucoup dire. Dans tous les cas, l’Europe, ce nous semble, doit retirer de cette crise quelque durable enseignement. Elle se retrouve tout à coup en présence d’une question qu’elle avait un peu oubliée au milieu de tant d’autres problèmes redoutables. Le malheur est que, quand rien ne remue en Orient, on n’en par le pas, on se remet à croire à l’intégrité de l’empire ottoman comme à un article infaillible du code des nations ; qu’un incident inattendu éclate, on s’aperçoit bientôt que la question a fait du chemin sans nous, souvent contre nous, et il se trouve que cette intégrité solennellement inscrite dans le droit international tend de plus en plus à n’être qu’un mot dépourvu de toute réalité.

De quelque manière, en effet, que se dénoue la crise présente, la question d’Orient n’en subsiste pas moins dans toute sa gravité. Les événemens récens eux-mêmes ne font que rendre cette vérité plus palpable, et c’est là ce qu’ils ont d’instructif, d’utile pour l’Europe. Si l’empire ottoman n’était qu’un état faible, ce ne serait rien, les états faibles peuvent avoir leur place dans le système du monde. Le malheur de la Turquie, c’est qu’elle est un grand état sans cohésion et sans unité, condamné à mourir de son principe même ou à faire appel, pour se rajeunir, à un autre esprit, à une autre civilisation qui doit achever de le dissoudre pour donner naissance à quelque chose d’entièrement nouveau. Il se peut qu’on parvienne aujourd’hui à préserver matériellement la Turquie ; mais compte-t-on avec l’imprévu. Demain un incident nouveau peut naître : ces populations chrétiennes, sur lesquelles l’empereur de Russie cherche à étendre sa protection, peuvent se soulever ; de son côté, le fanatisme turc peut tenter un effort désespéré pour ressaisir son ascendant violent ; le gouvernement lui-même, animé d’intentions équitables et libérales, peut être pris entre ces deux élémens redoutables pour lui ; la dissolution peut prendre toutes les formes, être ajournée de cinquante ans, être précipitée en un jour. Aussi s’attache-t-il un singulier intérêt au mouvement de ces populations grecques qui grandissent dans l’empire et en sont la portion la plus vivace. Ces races, qui se comptent par millions d’hommes, sont visiblement destinées à jouer un grand rôle dans les transformations possibles de l’Orient ; elles le sentent, et il ne faut point s’étonner que les dernières complications aient éveillé en elles les impressions les plus vives. Ces événemens frappent leur imagination, surexcitent en elles l’instinct de nationalité, le sentiment religieux, et il ne faudrait pas beaucoup aujourd’hui sans doute pour les pousser à quelque tentative d’affranchissement. C’est là peut-être pour elles le danger le plus sérieux. Céder aux séductions de la Russie, ce ne serait que changer de joug et livrer l’avenir. Précipiter en ce moment la dissolution de la Turquie, c’est soulever une autre question, celle de savoir si ces populations sont aptes à recueillir l’héritage de la domination ottomane. L’intérêt des chrétiens orientaux n’est-il pas plutôt de se préparer à recueillir cet héritage ? Le jour où les populations grecques, par leur développement moral, intellectuel, civil, réuniraient les conditions d’une nationalité compacte et forte, la question d’Orient, il faut en convenir, aurait fait un grand pas et se présenterait sous une face nouvelle. Quoi qu’il en soit de cette idée d’un empire grec qui échauffe aujourd’hui plus d’une imagination en Orient, et qui a produit déjà plus d’une brochure dans le jeune royaume hellénique, ces espérances, aussi bien que les crises de l’empire turc, sont des symptômes sur lesquels l’Europe doit avoir l’œil fixé désormais, non certes pour aider à aucune combinaison factice, non pour ébranler d’une main ce qu’elle est forcée d’étayer périodiquement de l’autre, mais pour faire sa part à l’intérêt occidental dans toutes les transformations que la force invincible des choses peut faire naître.

De tels problèmes sont certainement la plus puissante diversion que le caprice des événemens puisse jeter parfois dans la vie intérieure d’un pays. Ce. n’est pas seulement sur les esprits d’élite, inclinés par nature vers l’étude des spectacles politiques, qu’ils exercent leur influence, ils réagissent sur tout, sur le mouvement de chaque jour, sur le développement des affaires et des intérêts qu’ils ralentissent, et par là ils deviennent une préoccupation universelle, même chez bien des gens qui ne se soucient point autrement du Grand-Turc, il en est ainsi en France depuis quelque temps, nous l’avons déjà remarqué, et il en sera ainsi tant qu’il restera quelque incertitude. Qu’a-t-il fallu, il y a peu de jours, sinon pour balancer l’intérêt des événemens d’Orient, du moins pour fixer assez vivement l’attention publique ? C’est une coïncidence singulière qui, à côté de ces questions souveraines de la paix ou de la guerre, du développement et de l’équilibre des peuples, est venue placer une question d’un genre bien différent, vulgaire en apparence et touchant néanmoins à l’existence matérielle tout entière du pays. On s’est demandé un moment si la France n’était point menacée d’une disette. La rigueur et l’inconstance de la saison ont fait craindre une insuffisante récolte. Heureusement ces craintes sont dissipées aujourd’hui, et si l’approvisionnement probable de la France n’égale point ce qu’il est dans les années abondantes, il suffit pour ne laisser place à aucune inquiétude sérieuse. On n’ignore pas quelle influence peuvent exercer parfois ces questions de subsistances sur l’état politique du pays. Ce serait beaucoup dire sans doute que de signaler, comme le fait l’auteur d’un mémoire récent, une sorte d’intime lien entre les périodes de disette et les époques les plus agitées de notre siècle. Il n’en est pas moins vrai qu’il y a soixante ans la révolution française commençait sous l’empire d’une famine, et qu’on échappait à peine à une des plus rigoureuses années, lorsque éclatait la catastrophe de 1848. Ce n’est pas seulement en France au surplus qu’on a pu craindre une insuffisance de grains ; il en est de même en Italie ; et en Espagne, depuis bien des mois déjà, il y a une province tout entière, la Galice, qui est en proie à une affreuse famine, à laquelle on n’a pu porter encore remède. Etrange contraste pourtant qui est fait pour diminuer un peu l’orgueil de notre triomphante civilisation ! Le genre humain est en perpétuel enfantement de toute sorte d’inventions ; il multiplie les spectacles merveilleux, il réduit les élémens à l’état d’esclaves obéissans. Ne découvrait-on pas récemment encore le moyen de labourer, de bêcher la terre à la vapeur ? La civilisation fait de l’homme le roi de la création. Voici pourtant qu’un jour ce triste roi, qui a des chemins de fer, des télégraphes électriques, est exposé à la famine au milieu de ces spectacles grandioses, pour peu que l’inclémence de l’air frappe accidentellement une moisson de stérilité ! L’homme découvrira, s’il faut, le moyen de faire son pain à la vapeur ; il n’y a que ce petit grain, premier élément de sa nourriture, qu’il ne peut faire. Quoi qu’il en soit, s’il n’y avait point à craindre une famine réelle en France, c’était du moins une disette ou une insuffisance de récolte, à laquelle on a fort heureusement échappé ; mais ne reste-t-il point aujourd’hui au gouvernement à rechercher comment il pourrait prévenir ces crises de subsistances par quelque réforme de notre législation sur les céréales ? On sait quel est le régime auquel est soumis le commerce des grains : c’est celui d’une échelle mobile, d’après laquelle les droits d’importation et d’exportation s’élèvent ou s’abaissent suivant l’élévation ou l’abaissement des prix sur le marché national. Ce mécanisme ingénieux est-il toujours efficace ? offre-t-il toujours une sécurité complète au commerce ? C’est là une question. Le remède est bien simple, disent les économistes : c’est la liberté entière du commerce. Oui, mais alors c’est l’agriculture nationale qui souffrira ; on aura déplacé le mal sans le guérir, et ce seront les propriétaires, les agriculteurs qui seront quelque peu réduits à la famine. La meilleure économie politique, il nous semble, est celle qui, sans esprit de système, chercherait à concilier ces divers intérêts, celui de la production nationale et celui de l’alimentation publique.

Les problèmes d’économie politique ne sont pas les seuls qui préoccupent de notre temps. Tous les problèmes d’économie sociale ont été l’objet des plus savantes études et souvent des plus attentifs, des plus intelligens essais d’application. On sait notamment combien tout ce qui touche aux réformes pénitentiaires a produit de recherches et d’expériences. Peut-être même est-on arrivé parfois à des raffinemens philanthropiques qui éloignaient du but des lois pénales. Récemment encore il s’élevait une savante discussion sur la déportation au sein de l’Académie des Sciences morales, où figurait lord Brougham comme témoin des résultats du régime appliqué par l’Angleterre à ses condamnés. Nous n’avons pas le dessein d’entrer dans ce débat, qui embrasse, à vrai dire, toutes les conditions du système pénal. En général, de nos jours, il est une idée dont on se préoccupe singulièrement au sujet des hommes que la loi a frappés, c’est l’idée de leur réhabilitation. Nous ne savons jusqu’à quel point cette réhabilitation est possible, et si elle n’est pas toujours un fait exceptionnel lorsqu’il s’agit de condamnés arrivés à l’âge où le crime laisse des traces profondes ; mais une des dispositions les plus salutaires et les plus généreuses de la législation pénitentiaire à coup sûr est celle qui réalise cette pensée à l’égard des jeunes condamnés. C’est un devoir pour la société de chercher quelque remède à cette triste précocité du crime ou du vice, d’enlever ces âmes qui ont à peine vécu à l’influence du mal, et de leur donner, s’il se peut, une direction meilleure. Tel est le but de la législation qui organise tout un régime spécial pour les jeunes détenus en les mettant à part des autres condamnés, en les assujettissant au travail, en leur accordant le bienfait d’un enseignement professionnel, de l’éducation religieuse et morale. Chose douloureuse à avouer, la même progression qui existe en général dans le nombre des crimes en France se retrouve encore ici parmi ces jeunes coupables. De 1846 à 1850, le nombre des enfans soumis à la détention correctionnelle était huit fois plus fort que de 1826 à 1830. Voilà ce qui ressort d’une intéressante statistique consacrée par un inspecteur des prisons, M. Paul Bucquet, à cette malheureuse tribu d’enfans tombés dans le mal. C’est la restauration qui a commencé la réforme du régime appliqué aux jeunes détenus ; depuis, des mesures successives ont développé la même pensée jusqu’en 1850, où une loi était votée sur l’éducation et le patronage des enfans condamnés. Ce n’est point l’état seul, du reste, qui s’est proposé cette œuvre de moralisation des jeunes détenus. On connaît les colonies de Mettray, de Petit-Bourg, de Saint-Ilan, d’Ostwald, fondées et dirigées par de simples particuliers auxquels sont remis les jeunes enfans condamnés. Là ne s’arrête point encore la sollicitude dont les détenus sont l’objet. Au moment où ils sortent des colonies correctionnelles, ils sont reçus par des sociétés de patronage qui se chargent de les placer et peuvent ainsi travailler à compléter leur régénération morale. Reviennent-ils tous au bien sous l’influence permanente et bienfaisante de la règle, du travail et de l’éducation religieuse ? Il en est malheureusement chez qui le vice semble inné. Ceux-là ne font que sortir des colonies correctionnelles pour passer bientôt dans les prisons. Il en est d’autres aussi dont le cœur s’épure dans une atmosphère meilleure, et dont la nature reprend sans effort le pli de l’honnêteté et du bien. Ainsi s’accomplit obscurément une œuvre utile et inspirée par la plus noble et la plus morale des pensées, celle d’arracher des enfans aux contagions, aux funestes exemples, à cette inexorable logique du crime ou du vice qui conduit si souvent jusqu’au bout ceux qui ont succombé une première fois.

C’est par des œuvres de ce genre après tout que se manifeste ce qu’il y a de meilleur dans la vie sociale contemporaine. Ce n’est pas que cet instinct universel d’amélioration, de réhabilitation, de régénération n’ait lui-même ses illusions et ses pièges ; mais enfin il peut aboutir, comme ici, à des résultats pratiques, et il reste toujours une des tendances les plus caractéristiques de notre temps. Cette tendance, on peut la retrouver dans le domaine intellectuel, avant même de la voir passer dans le domaine des expériences publiques ; elle a donné naissance à toute une littérature sociale dont le mouvement est aujourd’hui suspendu. Que reste-t-il à la place dans le monde intellectuel ? Le cours des choses ramène les esprits aux essais de l’imagination, aux études de l’histoire, à l’observation du passé, — et ce passé lui-même, dans ce qu’il a de glorieux, de frivole ou de terrible, n’est-il pas un perpétuel enseignement ? C’est toujours pour la littérature un des objets les plus sérieux et les plus élevés d’étudier la société dans ce qu’elle a été, de la suivre dans ses phases diverses et ses transformations, de surprendre les changemens qui s’opèrent dans les mœurs comme dans la vie politique, de comparer les époques qui se succèdent et s’enchaînent. Il est surtout deux momens de la société française, bien différens quoique bien rapprochés l’un de l’autre, et que deux livres récens remettaient sous nos yeux en même temps, comme pour rendre le contraste plus saisissant. Ces deux momens sont la période qui a précédé immédiatement la révolution et la terreur ; ces deux ouvrages sont un livre de Mémoires d’une femme d’esprit de l’ancienne société française, de la baronne d’Oberkirch, et la suite de l’Histoire de la Convention nationale de M. de Barante. Mais qu’était-ce donc que la baronne d’Oberkirch ? C’était une personne née d’une grande famille alsacienne, ayant vécu dans l’intimité des princes de Montbéliard-Wurtemberg, conduite plus tard à Paris et naturellement amenée à figurer dans le plus grand monde. La baronne d’Oberkirch avait été l’amie intime de cette princesse de Wurtemberg qui fut la femme du grand-duc, depuis empereur Paul de Russie. Cette amitié s’était continuée et entretenue par une correspondance assidue. Lors du voyage fait en France en 1782 par le grand-duc et la grande-duchesse de Russie, sous le nom du comte et de la comtesse du Nord, la baronne d’Oberkirch était là, elle assistait à toutes les réceptions, à tous les spectacles de la cour ; elle était vue avec faveur par la reine. En 1784 et 1786, elle renouvelait ses voyages à Paris. C’était assurément une femme d’esprit, observant bien, racontant simplement, n’oubliant rien surtout. Ses Mémoires, qui ombrassent une vingtaine d’années jusqu’à 1789, perdent sans doute en venant après tant d’autres publications de ce genre. Leur intérêt est de reproduire encore une fois tout ce monde brillant et frivole marqué déjà au front du signe inexorable. Encore quelques années à peine, et parmi tous ces personnages dans la familiarité desquels vous fait entrer l’auteur de ces Mémoires, quel est celui qui survivra ? quel est celui qui répondra à l’appel ? Les femmes elles-mêmes auront disparu dans la tempête, Marie-Antoinette comme la princesse de Lamballe. Le grand-duc Paul, l’époux de Marie Federowna, devenu empereur, sera, lui aussi, mort assassiné. Au milieu des frivolités de son récit, la baronne d’Oborkirch du reste laisse percer parfois le pressentiment des catastrophes prochaines. En écrivant les noms des grands seigneurs de la cour, elle ajoute : « Je les trace avec un plaisir mélancolique, sait-on ce qui arrivera ? » Et quand elle clôt ses Mémoires, juste en 1789, sous le coup de la prise de la bastille et des désordres révolutionnaires qui envahissent jusqu’au comté de Montbéliard, elle ne peut s’empêcher de dire : « Nos enfans sont venus au monde dans un triste moment ! » C’est là que s’arrête la baronne d’Oberkirch dans son récit.

Allez un peu plus loin maintenant, vous assisterez à la tragédie, vous verrez toute celle société s’abîmer dans ce gouffre sanglant où pénètre M. de Barante, la lumière de l’histoire à la main ; vous venez à l’œuvre le plus gigantesque effort de destruction auquel il ait été donné à l’homme d’assister. Le mérite de l’Histoire de la Convention nationale, aujourd’hui terminée, c’est de raconter simplement, nettement, cette effroyable époque, c’est de montrer tous ces hommes dans leur petitesse réelle, dans leur orgueil sanguinaire, dans leurs contradictions. Ils n’étaient point, certes, aussi grands qu’on se plaît à le dire souvent par une étrange manie d’apothéose rétrospective. On a imaginé de créer, pour expliquer ce temps, une sorte de fatalité grandiose et terrible, dans la réalité, c’était une lutte forcenée d’hommes aveuglés par la fureur et par le sang, et qui, après avoir détruit tout ce qu’ils trouvaient devant eux, finissaient par se détruire les uns les autres, sauf à dire comme Lebon après les plus exécrables forfaits : « J’ai été bon père, bon fils, bon époux, bon ami. » Sait-on comment Saint-Just, ce jeune et féroce sectaire qui se croyait un Lycurgue, définissait la république ?: « Vous avez voulu la république, disait-il naïvement ; ce qui constitue une république, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé. » Et de fait n’était-ce point la destruction qui régnait souverainement ? C’est ce que Saint-Just appelait bronzer la liberté, et ce jeune insensé, qui, par un incompréhensible mystère de la Providence, tenait un pays comme la France sous son joug, qui faisait décréter la spoliation et la mort, ajoutait gravement au bout de ses lugubres programmes : « Mettez le bon sens et la modestie à l’ordre du jour ! » Non, il n’y avait heureusement dans ces hommes nulle grandeur, si ce n’est celle du crime. La véritable grandeur, ainsi que le remarque justement M. de Barante, elle était dans les armées, dans ces soldats qui faisaient obscurément leur devoir, dévorant leurs amertumes et cherchant souvent la mort pour échapper aux spectacles qu’ils laissaient derrière eux. Là où était la grandeur encore, c’est dans les prisons regorgeant de victimes. Le malheur développait une élévation singulière de sentimens et une sorte de fierté méprisante pour la mort et pour les bourreaux, toutes les classes du reste se trouvaient représentées et confondues, et l’infortune créait entre elles, d’une manière plus noble et plus sûre, cette égalité que les despotes révolutionnaires imaginaient imposer à la société par leurs décrets. Une des histoires les plus curieuses serait celle des prisons pendant la révolution. M. de Barante en retrace quelques traits. On y retrouverait bien des exemples de courage, bien des incidens bizarres et fort peu de faiblesses. Il n’est pas jusqu’aux natures les plus abjectes elles-mêmes qui ne se relevassent sous le couteau, témoin cette fille de joie dont M. de Barante rappelle l’histoire, et qui disait à ce pauvre duc du Châtelet, lequel se lamentait un peu trop : « Fi donc ! monsieur le duc, sachez que ceux qui n’ont pas de nom en gagnent un ici, et que ceux qui en ont un doivent savoir le porter ! » Chaumette avait eu l’infamie de vouloir faire monter cette fille sur la même charrette que Marie-Antoinette, et comme on lui demandait ce qu’elle aurait fait, elle répondait : « J’aurais bien attrapé les coquins ; je me serais jetée à ses pieds, et ni bourreau ni diable ne m’auraient fait relever. » Étrange spécimen des bizarreries de ce bouleversement social dans lequel était plongée la France ! Au fond, un des plus déplorables effets de la révolution française, c’est que par ses crimes elle a laissé de profondes plaies morales, politiques, intellectuelles dans notre pays. Plus que tout autre régime, elle a mis la force en honneur ; elle en a donné l’exemple, et elle a créé la nécessité de recourir à une force d’un autre genre qui put protéger contre elle. Elle a fait douter de la liberté, c’est son plus grand crime au point de vue politique, et c’est là le motif de l’insurmontable répugnance que ressentent pour elle tous les esprits virils ; c’est ce qui fait aussi que nous ne sommes pas tenus de professer un grand respect pour la révolution, en quelque pays qu’elle se produise de notre temps.

C’est là un ardre d’épreuves d’où pour son malheur la Suisse n’est point sortie encore. Depuis que le radicalisme domine les cantons helvétiques, il s’est arrangé au pouvoir de manière à ne pas quitter si aisément la place, et il n’en est point à faire sentir à ces populations ce que coûte son tenace despotisme. N’est-ce point de là, à vrai dire, que naissent les complications extérieures elles-mêmes qui se sont élevées dans ces derniers temps entre la Suisse et l’Autriche ? Quelles sont les raisons de ces difficultés ? Ce sont des actes révolutionnaires du gouvernement du Tessin, ce sont les complicités de ce gouvernement avec les agitateurs de la Lombardie. Il est vrai que ces complicités sont niées. Jusqu’ici cependant, les mesures de rigueur prises par l’Autriche contre le canton du Tessin n’ont point cessé ; le blocus continue. Tel est encore l’état de la question d’après le récent exposé fait par le gouvernement suisse à l’assemblée fédérale, qui s’est réunie il y a peu de temps. L’assemblée fédérale a eu à s’occuper à peu de jours de distance de deux affaires qui dominent aujourd’hui encore la situation de la Suisse. La première est le différend avec l’Autriche. Deux propositions étaient en présence, — l’une émanant de la commission de l’assemblée, et consistant à laisser au conseil fédéral le soin de terminer un conflit nuisible à tous les intérêts ; — l’autre venant des radicaux et invitant le conseil fédéral à insister auprès du gouvernement autrichien pour qu’il mît fin aux mesures exceptionnelles dont le Tessin est l’objet, sauf à aviser dans le délai d’un mois, s’il n’était pas fait droit à cette demande. C’était très probablement le moyen d’aggraver encore ces difficultés ; aussi est-ce la proposition de la commission du conseil national qui a été adoptée, et dans ces termes les négociations qui se poursuivent peuvent atteindre leur but. Sans qu’une telle intervention ait aucun caractère officiel, il est possible que l’Angleterre et la France aident à ce résultat et facilitent un arrangement de nature à faire cesser un état de choses principalement nuisible à coup sur pour la Suisse et pour le canton du Tessin. La seconde affaire dont avait à s’occuper le conseil national suisse, c’est la situation du canton de Fribourg. On se souvient des scènes qui se sont fréquemment renouvelées dans ce malheureux canton, courbé depuis 1848 sous le joug radical, — des efforts tentés par les populations pour obtenir un gouvernement plus conforme à leurs vœux, des pétitions nombreuses adressées à l’assemblée fédérale pour demander la révision de la constitution cantonale. D’un autre côté, on n’a point oublié qu’à la suite de l’insurrection du 22 avril le conseil fédéral avait cassé les décisions d’une cour martiale saisie de cette affaire par les autorités de Fribourg. Cette résolution, qui semblait fort simple, a soulevé pourtant les colères radicales. Il en est résulté que l’assemblée fédérale s’est trouvée en même temps saisie de pétitions continuant à demander la révision de la constitution de Fribourg, et de réclamations contre l’acte qui avait cassé les arrêts de la cour martiale. Le conseil national a vu sans doute, un moyen de se tirer d’affaire en renvoyant ensemble conservateurs et ultra-radicaux, et en définitive il a voté l’ordre du jour sur les pétitions concernant la révision de la constitution fribourgeoise en même temps qu’il sanctionnait la décision sur les arrêts de la cour martiale. Il reste maintenant à savoir si les mécontentemens profonds qu’excite la domination radicale dans le canton de Fribourg ne produiront pas de nouveaux troubles. Et si après avoir épuisé toutes les voies légales, après avoir manifesté leurs vœux sous toutes les formes par des pétitions, par des élections conservatrices, sans rien obtenir, ces populations se laissaient de nouveau aller à tenter de se faire justice par l’insurrection : quelles raisons sérieuses aurait-on à leur opposer ? Le radicalisme triompherait encore peut-être, puisqu’il est en possession de tous les moyens de gouvernement, soit ; mais plus il s’imposera par ces moyens violens, plus il deviendra manifeste qu’il n’est que le plus odieux et le plus injustifiable despotisme, ne pouvant se soutenir que par la force qui lui a servi à s’emparer de la Suisse.

Le triste effet du radicalisme révolutionnaire, c’est qu’il compromet tout ce qu’il touche ; toutes les questions dont il s’empare s’enveniment, les contrées qu’il envahit sont saisies d’un malaise violent et permanent. Un des avantages, au contraire, des pays exempts de ce fléau, c’est de pouvoir envisager avec calme et maturité les questions les plus graves qui s’offrent à leurs délibérations. La Hollande, on le sait, est depuis quelques jours en face d’une de ces questions. Le projet présenté par le cabinet de La Haye pour régler la surveillance de l’état sur les communions religieuses n’a point cessé de préoccuper les esprits. Les catholiques, comme cela est naturel, adressent aux chambres des pétitions contre ce projet ; les protestans signent des adresses en faveur de la loi ; en un mot, c’est tout un mouvement religieux qui se produit néanmoins sans agitation extérieure dans le pays, et comme c’est là pour le moment la plus vive, sinon l’unique préoccupation publique, il est tout simple que les incidens parlementaires en portent la trace. Il s’est élevé récemment à la seconde chambre une interpellation qui se rattachait de fort près aux questions actuellement en discussion. Le ministre des affaires catholiques du cabinet hollandais, M. de Lightenvelt, a reçu, il y a peu de temps, la mission de se rendre à Rome, et, pendant son absence, la direction des affaires du culte catholique a été confiée à un de ses collègues qui n’est point de cette religion. C’est sur ces deux points que portait l’interpellation de la seconde chambre. M. Dominer van Poldersveldl demandait au ministre des affaires étrangères d’abord quelle était la nature de la mission de M. de Lightenvelt, et en outre pour quel motif la direction des affaires catholiques avait été confiée à un ministre non-catholique. Au fond, cette dernière question ne pouvait avoir une grande importance, l’absence de M. de Lightenvelt n’étant que momentanée. Quant à la nature même de la mission du ministre des affaires catholiques, le chef du cabinet, M. Van Hall, a répondu que M. de Lightenvelt s’était rendu à Rome pour empêcher que le saint père ne pût concevoir des impressions défavorables au sujet de la loi sur la surveillance des cultes, en d’autres termes, pour fournir probablement toutes les explications nécessaires au saint-siège et pour s’entendre avec lui. Il est difficile, on le conçoit, de savoir quel sera le résultat de la mission de M. de Lightenvelt. Maintenant c’est la loi même qui reste à discuter, et ici commencent les divergences dont le rapport de la commission de la chambre offre le complet résumé. Nous ne saurions, bien entendu, énumérer les opinions diverses qui ont pu se produire. Il suffit de connaître les deux nuances principales. Sur quoi s’appuient les adversaires de la loi ? Ils invoquent l’article 164 de la constitution, qui accorde la pleine liberté de la profession religieuse en tout ce qui n’est point une attaque contre la société ou contre ses membres individuellement. Si l’état a la faculté de s’immiscer dans l’organisation des communions religieuses, à quoi aboutit cette liberté ? La disposition fondamentale, d’après laquelle le roi veille à ce que tous les cultes restent dans la limite des lois, n’a et ne peut avoir, selon les adversaires du projet, aucun caractère préventif, qui serait d’ailleurs incompatible avec la stipulation constitutionnelle. Que disent, au contraire, les partisans de la loi ? Ils soutiennent que l’article de la constitution ne s’applique qu’aux individus, à la famille, au culte pratiqué dans l’enceinte domestique. Quant au culte public, c’est l’article suivant qui le règle, et l’article 165 de la constitution ne parle plus de liberté absolue, mais de protection égale accordée par l’état à toutes les communions, d’où naît pour le gouvernement le droit d’intervenir dans l’organisation des cultes. Il faudrait ajouter à ce rapide exposé bien des avis intermédiaires. Cela suffit, il nous semble, pour donner une idée de la nature de la discussion qui va prochainement s’ouvrir dans les chambres de La Haye. La Hollande a donné assez de preuves de modération et de sagesse pour que ces débats soient moins à redouter qu’ailleurs, et pour qu’il soit permis de penser que de toutes ces difficultés d’un moment le principe de la liberté religieuse sortira intact et de nouveau confirmé en quelque sorte par la conscience publique.

En Danemark, les affaires qui depuis si longtemps occupent le pays et l’Europe ont reçu une solution que cette fois l’on peut regarder comme définitive. On ne rappelle qu’en mai 1852, les puissances intéressées dans la question, le Danemark, L’Angleterre, l’Autriche, la France, la Prusse, la Russie et la Suède, avaient signé à Londres un traité destiné à régler la succession danoise, dans l’éventualité prévue de l’extinction de la dynastie régnante. Ce traité appelait à l’hérédité présomptive, ainsi que sa descendance masculine, le jeune duc Chrétien de Gluksbourg, issu par son père de la ligne mâle des rois de Danemark et très proche parent par sa mère du roi actuellement régnant ; mais par un protocole signé à Varsovie, entre le cabinet de Copenhague et celui de Saint-Pétersbourg, il avait été convenu qu’en renonçant à ses prétentions sur les portions des duchés qui pouvaient lui revenir en cas de dissolution de la monarchie danoise, le tsar se réservait toutefois d’être admis à les faire valoir le jour où la ligne mâle de Gluksbourg viendrait à son tour à s’éteindre. On pourrait donc concevoir que la famille de Holstein-Gottorp, dont l’empereur de Russie est le chef, fût un jour admise à régner sur une portion des duchés. Or, le traité de Londres ayant d’autre part établi que les diverses provinces de la monarchie forment un tout indivisible, n’y avait-il pas lieu de craindre que le trône danois ne se trouvât ainsi ouvert, dans un cas donné, aux souverains de Russie ? Voilà ce que le parti national tout entier pensa dès le premier moment en Danemark. Quand le ministère vint demander aux chambres de donner leur assentiment officiel au traité de Londres, il rencontra donc une opposition non équivoque. Dans le pays comme dans le parlement, il y eut un mouvement très marqué d’inquiétude, et soit que le cabinet lui-même partageât jusqu’à un certain point ces inquiétudes, vivement exprimées par les organes de la presse, soit qu’il ne voulût que rassurer le pays, il avait cru devoir prendre l’opinion des puissances signataires du traité de Londres sur la manière dont ce traité devait être compris quant au point devenu l’objet des alarmes publiques.

La réponse avait heureusement dissipé tous les doutes. Les cabinets consultés s’étaient rencontrés dans la même pensée : à savoir que l’intégrité du Danemark et l’ordre de succession dans ce pays constituent une question européenne, et que la couronne ne pourrait devenir vacante sans que les puissances signataires de la convention de Londres fussent appelées à participer à de nouveaux arrangemens. Le cabinet danois et les chambres ont trouvé cette explication pleinement rassurante, et le traité a reçu la sanction dont il avait besoin pour faire loi dans l’état dont il règle l’avenir. On ne peut qu’applaudir au dénouement que reçoit cette question, si grave pour l’équilibre européen. Plusieurs années déjà avant la révolution de 1848, la succession au trône de Danemark et le maintien de l’intégrité de ce pays préoccupaient les populations du royaume et les cabinets. La révolution, survenant au milieu de ces préoccupations, les avait envenimées au dernier point. On avait vu les duchés transformés en un champ de bataille où des chocs sanglans avaient eu lieu, et le Danemark avait dû payer largement sa dette au génie de la guerre. Au reste, ou ne saurait trop louer le courage et le patriotisme qu’il a montrés au milieu de ces épreuves. Le gouvernement et les citoyens ont à cet égard rivalisé de dévouement et de zèle. Les passions de parti se sont tues devant le grand intérêt qui était en jeu, et aucun sacrifice n’a été épargné pour la défense nationale. Les Danois ont donné là une preuve éclatante de vitalité et d’énergie politique. Ils sortent de cette crise assurés de leur avenir et entourés de l’estime de tous ceux qui savent apprécier le civisme et le courage dans la vie des peuples.

De ce spectacle du vieux continent, jetons maintenant un moment les regards vers le Nouveau-Monde. Certes, l’histoire de ces états d’hier n’est point sans incidens et sans catastrophes, et il est curieux souvent de suivre les reflets de l’Europe jusque dans ces républiques de l’Amérique, où toutes les influences, toutes les passions, entrent en lutte pour n’aboutir malheureusement qu’à une anarchie sans cesse renaissante. La Nouvelle-Grenade, on peut s’en souvenir, est un de ces états où ont sévi toutes les influences révolutionnaires de l’Europe, et qui a eu la merveilleuse fortune d’être gouverné à la façon démocratique, et même socialiste ; du reste, bien loin de s’arrêter dans cette voie, la Nouvelle-Grenade ne fait qu’aller plus avant. Dans l’année qui vient de s’écouler, tous les évêques ont été exilés du pays. L’ancien président, le général Hilario Lopez, vient d’être remplacé, il y a peu de temps, par le général Obando, dont la candidature a vu le jour dans les clubs les plus violens de Bogota. Le parti démocratique gouverne d’une manière à peu près absolue ; il n’existe plus même de journaux conservateurs ; enfin une constitution élaborée depuis deux ans déjà vient d’être définitivement votée ; comme on doit le penser, elle consacre tout ce que la démocratie a imaginé de mieux. D’abord tous les magistrats sont soumis à l’élection populaire. Les gouverneurs des provinces sont également élus ; mais ce qu’il y a de plus particulier, c’est qu’ils sont en même temps les agens du pouvoir exécutif, qui se trouve ainsi dispensé du soin de les choisir et de les nommer. Voici quatre ans déjà pourtant qu’un tel état dure dans la Nouvelle-Grenade, que toutes les prédications révolutionnaires y soufflent l’anarchie, que le pays tout entier se trouve enveloppé dans un réseau de clubs de la plus extrême violence, et comme il faut bien que toutes ces semences portent leurs fruits, ce sont aujourd’hui les sociétés démocratiques qui veulent régner et imposer leurs caprices au congrès lui-même. Un triste incident, qui a eu lieu récemment à Bogota, donne l’idée de la situation où est tombée la république grenadine. Le congrès était sur le point de voter une loi de douanes diminuant les droits sur certains objets de luxe entrant dans la Nouvelle-Grenade : très certainement c’était une mesure, empreinte d’un caractère libéral ; mais ici intervient la Société démocratique de Bogota. Ladite société a vu dans une telle loi une atteinte portée aux droits des travailleurs, et dès lors elle a organisé l’une de ces manifestations révolutionnaires destinées à convaincre les assemblées à l’aide du poignard et du couteau. Le jour de la discussion de la loi, les membres de la Société démocratique, envahissaient donc le congrès et signifiaient aux députés qu’ils eussent à abandonner leur projet. Notez que ce congrès lui-même réunit tout ce que la Nouvelle-Grenade compte de démocrates exaltés. Les députés grenadins n’accueillaient pas naturellement du premier coup ces étranges pétitionnaires. Ils cherchaient à parlementer, mais alors une effroyable confusion commençait, et la lutte devenait sanglante, il est difficile de savoir ce qui fût arrivé sans l’assistance énergique prêtée par les étudians de Bogota au congrès, il n’est résulté de cette échauffourée que quelques morts ; mais voilà où conduisent ces déplorables imitations des mœurs révolutionnaires de l’Europe. À l’origine, quelques habiles ont discipliné ces clubs pour s’en servir, et ils s’en sont servis en effet. Aujourd’hui c’est contre eux-mêmes que se tourne cette force redoutable qu’ils ont organisée, et bientôt ce ne sera plus que dans l’excès de l’anarchie et du désordre que la Nouvelle-Grenade pourra entrevoir la possibilité de revenir à une situation plus régulière et plus stable.

CH. DE MAZADE.