Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1881

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Chronique n° 1183
31 juillet 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.


Ce n’est pas sans peine qu’on sera arrivé au terme d’une session et d’une législature. laborieuses, à cette épreuve désormais toute prochaine des élections, du renouvellement de la chambre des députés. Depuis quelques semaines déjà, l’épuisement était sensible jusque dans la vivacité des luttes départis, des débats qui se réveillaient encore de temps à autre, et les ardeurs torrides d’un été exceptionnel sont venues ajouter à la lassitude d’un parlement qui, d’heure en heure, sentait la force, l’autorité lui échapper avec ce qui lui restait de vie. Aujourd’hui tout est uni, « l’heure des adieux » a sonné, comme on le disait avec mélancolie ces jours passés. M. le président de la république, dans la liberté de ses prérogatives constitutionnelles, a déclaré la session close, et un décret a en même temps fixé au 21 août la prochaine consultation populaire, l’ouverture du scrutin universel d’où doit sortir un parlement nouveau. M. le président de la chambre des députés, au moment de la séparation définitive, n’a pas dédaigné de jeter quelques fleurs d’une éloquence douteuse sur l’assemblée dont il a dirigé jusqu’au bout les travaux. Les divers groupes de la majorité parlementaire, gauche, union républicaine, avant de disparaître, n’ont pas oublié de rédiger leur testament sous la forme de comptes-rendus, de discours où ils se décernent de complaisantes apothéoses pour tout ce qu’ils ont fait depuis quatre ans. Les partis ont souvent des illusions avec lesquelles ils vivent et ils meurent. Oui, sans doute, les partis qui ont plus ou moins gouverné, qui, dans tous les cas, ont eu l’influence depuis quatre ans, ont fait à peu près tout ce qu’ils disent, tout ce dont ils tirent vanité dans l’énumération flatteuse de leurs actes. Ils ont décrété des invalidations dans le parlement et réclamé avec âpreté des épurations administratives. Ils ont soutenu la politique de l’article 7 et des décrets, ils ont poussé jusqu’à la manie la sécularisation de toute chose, des établissemens de bienfaisance et des écoles, sous prétexte de faire la guerre au cléricalisme. Ils ont voté tout à la fois des dégrèvemens et des emprunts dans les finances. Ils ont voulu toucher à la magistrature comme aux lois militaires. S’ils n’ont pas abordé et résolu toutes « les questions imaginables, » comme on l’assure dans un langage d’une élégance un peu baroque, ils ont du moins entrepris bien des œuvres qu’ils laissent inachevées. Oui, ils ont fait ce qu’ils disent, et tout cela, malheureusement, ne représente pour le pays comme pour les esprits réfléchis qu’un ensemble assez confus, une politique sans cohésion et sans précision. Voilà ce qu’il y a de plus clair à cette « heure des adieux » dont on parle, au moment où finit une législature, où disparaît une assemblée née de la crise de 1877, et où la France, selon le mot de M. le président de la chambre des députés, est appelée « à ses grandes assises. »

Que les partis arrivés au pouvoir, enivrés par le succès ou par des apparences de succès, ne se rendent pas toujours compte de ce qu’ils font et prennent des intentions pour des réalités, c’est possible, cela se voit assez souvent. Lorsque les représentans de la gauche, et il y en a certes de distingués, racontent leurs actions ou leurs campagnes, lorsqu’ils parlent de leur indépendance et de leur désintéressement, du rôle pondérateur qu’ils se flattent d’avoir joué, de l’esprit de modération et de gouvernement qu’ils ont montré, ils sont évidemment sincères. Ils croient avoir été le parti à la fois réformateur et modérateur de la république. M. le président du conseil, qui est un des représentans de la gauche au pouvoir parlait récemment, lui aussi, dans son discours d’Épinal, de ce qu’il appelait la « politique modérée ; » il se faisait honneur de résister aux impatiences du radicalisme, de n’accomplir que des réformes sérieuses, inspirées par l’expérience. La difficulté est malheureusement de saisir en quoi consistent cette « politique modérée » dont a parlé M. le président du conseil et cet esprit de gouvernement dont la gauche croit avoir recueilli la tradition au profit de la république. Qu’on ne se paie pas de mots. La vérité est que les républicains arrivés aux affaires il y a trois ans, dans un moment de crise, entrés presque à l’improviste en possession du gouvernement, des ministères, de toutes les influences officielles, ont été un peu surpris et étourdis de leur fortune. Ils ont eu sans doute cette préoccupation de « faire preuve de sagesse, » comme on le dit, d’éviter des excès trop crians qui auraient pu provoquer Uue réaction de tous les instincts conservateurs. Ils n’ont pas précisément fait de la violence un système, nous le voulons bien, on ne les en accuse pas. Ce dont on les accuse, c’est d’être restés au pouvoir des hommes de parti et de secte, des dominateurs infatués et arrogans, pressés de jouir, disposant sans ménagement et sans prévoyance des ressources d’un grand pays, pliant les lois à des volontés ou à des intérêts éphémères, portant dans le maniement des affaires publiques un mélange d’inexpérience turbulente et d’idées évidemment fausses. Ce qu’on peut leur reprocher, c’est de n’avoir point été des hommes de gouvernement autant qu’ils le croient, d’avoir souvent sacrifié, au contraire, les conditions les plus essentielles de gouvernement pour dos passions ou des fantaisies prétendues républicaines. Ils n’ont pas vu qu’ils préparaient, sans le vouloir, l’affaiblissement de tous les ressorts publics. M. le comte d’Haussonville, en exposant ces jours derniers avec autant de droiture que d’autorité la situation des affaires d’Afrique devant le sénat, signalait comme une « défaillance des mœurs politiques l’habitude de ne vouloir plus placer nulle part la responsabilité. » Ce que M. d’Haussonville disait devant le sénat, M. le président de la commission du budget de la chambre des députés l’avait dit de son côté : « Il y a maintenant chez nous une trop grande facilité à laisser se relâcher les liens du gouvernement et s’affaiblir le sentiment de la responsabilité… Si nous voulons nous prémunir contre le retour de désastres pareils à ceux qui sont tombés sur la France, il y a un peu plus de dix ans, il faut réagir contre ce sentiment, l’affaiblissement des responsabilités… » Soit ; mais pour qu’on en soit venu là, à qui la faute, si ce n’est à ce travail d’altération qui ne cesse de s’accentuer depuis quelques années, à cette confusion croissante où l’on finit par ne plus savoir ce que c’est que la politique, ce que c’est que l’idée de gouvernement, ce que c’est même que la loi ?

Certainement il ne faut rien exagérer. Il est cependant bien clair qu’en dépit des programmes rétrospectifs qui ont pu déjà être retracés et des programmes d’avenir qui vont être présentés au pays, la session qui vient de finir a offert plus d’un exemple de cette confusion de toutes les idées, de cet affaiblissement de tous les ressorts publics, de cette légèreté présomptueuse que les partis dominans, ministère et majorité, portent dans les affaires de la France. Prenons simplement deux des faits qui ont signalé cette fin de session, — la question de la préfecture de police et le budget.

Le ministère, ou, si l’on veut, le chef du ministère, se donne volontiers comme le représentant de la « politique modérée, » c’est-à-dire de la résistance à certaines exagérations de radicalisme. Or que s’est-il passé il y a quelques jours à peine ? Le gouvernement, on le sait, a depuis longtemps’, en plein Paris, un rival redoutable, le conseil municipal, qui ne s’inquiète guère, ni des pouvoirs publics, ni de la loi, ni même des intérêts réels ou des sentimens de la cité qu’il représente. Depuis quelques mois particulièrement, la situation s’était aggravée et avait pris un caractère des plus aigus par suite d’un conflit flagrant entre le conseil de la ville et la préfecture de police. On ne se connaissait plus, on ne communiquait plus, les relations diplomatiques étaient rompues : la guerre était déclarée ! Comme en définitive le préfet de police, M. Andrieux, défendait les prérogatives les plus inaliénables de l’état, les garanties les plus nécessaires de la sûreté générale, le gouvernement ne pouvait l’abandonner et le désavouer. Le gouvernement soutenait son préfet de police tant bien que mal ; il ne laissait pas de se sentir embarrassé et même de se plaindre un peu du mauvais caractère de M. Andrieux. Par quel moyen sortir de là ? Un moment, le ministère avait cru trouver un expédient en proposant une loi pour la reconstitution de la préfecture de police dans des conditions nouvelles ; mais cette loi, repoussée d’avance par le conseil municipal, jugée assez sévèrement par les hommes les plus exercés, n’avait aucune chance d’être discutée avant la fin de la session. La situation restait inextricable. Qu’est-il arrivé alors ? Un coup de théâtre s’est produite propos. La démission de M. le préfet de police Andrieux est venue dénouer l’imbroglio. M. Andrieux s’est d’ailleurs retiré assez fièrement, sans abaisser son pavillon. Le gouvernement, quant à lui, n’a pas eu à s’incliner devant le conseil municipal ; oh ! non, il n’a pas livré son préfet de police, — il s’est seulement empressé d’accepter la démission de M. Andrieux ! Que le nouveau préfet qui vient d’être nommé, M. Camescasse, soit un homme d’habileté et du ressources, qu’il ne soit pas plus que son prédécesseur disposé à livrer les droits de l’état, là n’est point la question. Le point grave est ce subterfuge déguisant à peine la capitulation du gouvernement devant un pouvoir qui ne cache passa prétention de refuser ou d’accepter les plus hauts fonctionnaires qui n’a pas laissé de recevoir le nouveau préfet avec une certaine hauteur. Une difficulté épineuse a été écartée, c’est possible ; elle n’est évidemment qu’ajournée, elle renaîtra à la première occasion, et cette manière de se tirer d’affaire, de traiter avec une municipalité si peu accoutumée à rester dans son rôle, montre ce qu’il faut entendre par la « politique modérée » de M. le président du conseil, par cet esprit de gouvernement que la gauche se flatte naïvement de posséder. C’est ce qu’on peut appeler désavouer en apparence le radicalisme, en subissant sa loi et l’introduisant soi-même dans l’état !

Un autre côté de cette politique de l’ère républicaine nouvelle, c’est celle qui touche à la direction des finances, à toute cette partie de l’économie publique qui se résume dans le budget. La question avait été déjà agitée dans la chambre des députés ; elle a été reprise, serrée de plus près, traitée avec autant d’éclat que d’autorité par des hommes comme M. Bocher, M. Buffet, M. Caillaux, à qui ont répondu M. le ministre des finances, le rapporteur du budget, M. Varroy, même un peu M. de Freycinet, — et cette discussion rapide, précise, substantielle a été certes des plus instructives. Elle a servi à remettre la réalité à côté de beaucoup d’illusions, à laisser entrevoir le danger de ces combinaisons un peu démesurées auxquelles on s’abandonne trop aisément, dans un intérêt de popularité, pour montrer que lu république, elle aussi, peut suffire à toutes les entreprises, à toutes les dépenses. Assurément il y a des faits qu’on ne peut méconnaître, et le premier de ces faits est la prospérité financière de la France, prospérité manifestée par l’abondance des ressources, par la fécondité du crédit, par une inépuisable élasticité de production et d’impôts qui dépasse sans cesse les prévisions. Que cette prospérité financière soit l’œuvre de la république ou qu’elle soit due à une multitude d’autres causes, peu importe : elle existe. Il est certain aussi que, lorsqu’il s’ ; git des finances d’un grand état, on ne peut pas procéder avec l’étroite et méticuleuse économie d’un chef de famille administrant une fortune privée. Il y a des engagemens d’avenir, des charges qu’il faut savoir accepter avec confiance. Tout cela est vrai. Il n’est pas moins évident que, même dans l’administration des finances les plus prospères, même en admettant une certaine largeur de procédés qui peut convenir à lu fortune d’un état, il y a des conditions essentielles, des règles sévères dont on ne peut se départir impunément, et ce n’est pas sans raison que M. Thiers autrefois demandait à un ministre des finances une certaine « férocité. » La première loi est de se défendre des confusions, des illusions, des combinaisons aventureuses, des mirages et des faux calculs dans la composition d’un budget, et c’est sur ce point justement que la discussion serrée, pressante de M. Bocher a porté l’autre jour une vive lumière. Que faut-il en définitive pour qu’un budget soit bien établi, réellement équilibré ? Il faut que ce budget vive de ressources qui lui soient propres, que les dépenses régulières, permanentes soient couvertes par des recettes normales, également permanentes. S’il n’en est point ainsi, si le budget ne se soutient qu’avec l’aide des excédens des anciens exercices ou avec des ressources exceptionnelles, toute vérité disparaît. C’est précisément ce qui arrive aujourd’hui ; M. Bocher l’a supérieurement démontré. Qu’en résulte-t-il ? C’est que, même au milieu de cette exubérance de richesse dont on s’enorgueillit parfois trop complaisamment, le déficit reste une éventualité toujours redoutable. L’équilibre n’est qu’une fiction, et ce qui achève de tout compliquer ou de tout obscurcir, c’est la confusion incessante, presque systématique, des dépenses ordinaires et des dépenses extraordinaires, c’est le rôle grandissant de l’emprunt dans un budget qui dépasse trois milliards !

Le point le plus grave et le plus caractéristique de notre situation financière, en effet, c’est cette exagération de la partie extraordinaire du budget et du système des emprunts. Chose curieuse, dont il n’y a peut-être pas d’autre exemple ! on prétend tout à la fois dégrever et emprunter. Le gouvernement et ses amis, dans leurs discours, les représentans de la gauche dans leur compte-rendu, se complaisent à énumérer tout ce qu’ils ont voté de dégrèvemens d’impôts depuis quelques années. Dégrèvement des sucres, dégrèvement des vins, dégrèvement des savons, dégrèvement sur les transports à petite vitesse : la liste est triomphale, le chiffre s’élève de 200 a 300 millions ! Rien de mieux assurément que de dégrever lorsqu’on n’a plus besoin réellement des impôts auxquels le pays s’est soumis sans marchander, lorsqu’on se retrouve dans des conditions plus aisées ; mais en même temps qu’on dégrève, par un phénomène bizarre, l’emprunt s établit en permanence dans nos budgets, il devient un des ressorts de la situation financière. Tant qu’il s’agissait de faire face aux charges accablantes léguées par une affreuse catastrophe, de réparer les désastres de la guerre, de reconstituer les frontières, les forces défensives, le matériel militaire de la France, c’était une nécessité de subir l’inexorable dette. Tous les patriotismes se sont inclinés. Malheureusement, ce compte douloureux une fois réglé, on ne s’en est pas tenu là. L’appel au crédit devient un moyen régulier. On emprunte sous toutes les formes et pour tout : on emprunte pour les travaux publics, pour des rachats de chemins de fer, pour l’enseignement, pour la navigation, pour les ports. Le produit de ces emprunts, dit-on, est consacré à des travaux qui contribueront à développer la richesse de la France. Sans contredit, ce n’est pas pour rien qu’on emprunte ; ces sommes ont un emploi utile, nous le voulons bien. Il n’est pas moins certain que c’est une combinaison étrange de juxtaposer dans un budget une série de dégrèvemens et une série d’emprunts échelonnés d’année en année. La vérité est qu’à l’heure présente, à côté d’une dette flottante qui dépasse un milliard, l’état a une accumulation de dettes nouvelles, qui en dix années, depuis 1870, et après l’achèvement du programme de travaux qui a été voté, atteindra au chiffre de 17 milliards, — sans compter l’ancienne dette ! Voilà un bilan fait pour donner à réfléchir, et lorsqu’un homme à l’esprit sérieux et éclairé, aux intentions droites, mais qui a, lui aussi, ses illusions, lorsque M. de Freycinet demande où est le danger, la réponse est trop facile. Le danger est d’exposer la France à se trouver avec un crédit engagé en face d’événemens imprévus, de faire le contraire de ce que font les autres peuples qui amortissent en temps de paix pour avoir la liberté de leurs ressources dans les heures de crises. Le danger est d’introduire, dans le budget de la république, des combinaisons, des procédés qu’on a si souvent reprochés à l’empire. C’est là ce qu’on peut appeler porter dans les finances comme dans le reste une politique d’expédiens hasardeux qui épuise tout pour vivre ou plutôt pour briller, qui force et use tous les ressorte dans un intérêt de vaine popularité.

L’été, quand des circonstances extraordinaires et imprévues ne mettent pas l’Europe sous les armes ou dans l’attente des grands événemens, l’été est d’habitude la saison des trêves, des dispersions et des voyages. Ce n’est pas cependant que la politique sommeille entièrement, que les préoccupations cessent et que les affaires des peuples s’arrêtent. A travers tout, jusque dans cette saison du repos qui revient périodiquement, la vie européenne suit son cours, et tous les pays, tous les gouvernemens ont leur contingent d’œuvres à poursuivre, de questions à résoudre, sans parler des embarras qu’ils se créent souvent à eux-mêmes.

Avant de prendre ses vacances, le monde politique anglais ne laisse pas de se montrer un peu agité. Il a eu d’abord pendant quelques mois sa grande affaire d’Irlande, ce « land-bill, » auquel M » Gladstone a consacré ses dernières forces avec une infatigable persévérance, et depuis quelques semaines le cabinet représenté par lord Granville ou sir Charles Dilke a sans cesse à répondre à des interpellations irritantes au sujet des entreprises françaises dans la Tunisie. L’Angleterre n’a qu’une chose qui la préoccupe autant que les affaires tunisiennes, c’est le traité de commerce qui va être un objet de négociations et franchement, si ces questions ont leur importance, elles ne sont pas, elles ne devraient pas être de nature à susciter des ombrages entre les deux nations. Dans l’empire autrichien, la Hongrie est à peine remise des élections qui viennent de renouveler le parlement hongrois, qui ont donné au cabinet de Pesth et à son chef M. Tisza une majorité décidée. Au centre de l’Europe, en Allemagne, aujourd’hui comme hier, tout tourne autour de M. de Bismarck, qui depuis quelques jours a pris ses quartiers d’été à Kissingen, tandis que l’empereur Guillaume est à Gastein, où il parait de voir se rencontrer avec l’empereur François-Joseph d’Autriche. A vrai dire, dans les conditions présentes, dans l’état des rapports établis depuis quelques années entre l’Allemagne et l’Autriche, ces visites ou entrevues impériales n’ont plus la signification et l’importance qu’elles auraient pu avoir en d’autres momens ; elles ne sont qu’un signe de plus de l’alliance devenue comme un système permanent pour les deux empires, et dans sa retraite momentanée de Kissingen, M. de Bismarck n’en est plus sans doute à chercher de nouvelles combinaisons diplomatiques pour la sûreté de son œuvre. Il n’en a pas besoin ! de quoi s’inquiéterait-il ? La situation de l’Europe, telle qu’elle est, telle qu’il a contribué à la créer, est faite pour le rassurer. L’Autriche lui est attachée et cherche sa voie en Orient. La Russie n’est guère en mesure de le troubler. La France est engagée, plus peut-être qu’elle ne le croit, dans ses affaires d’Afrique et de Tunis. L’Italie aurait peut-être mal choisi son moment si, comme on le dit, elle avait récemment envoyé à Kissingen un ancien président du conseil, M. Cairoli, pour proposer à M. de Bismarck une alliance dont le grand Teuton n’a pas besoin. Rien dans l’état de l’Europe ne peut lui donner un souci. Le chancelier de Berlin reste libre de tourner ses pensées et ses efforts vers les affaires intérieures de l’Allemagne ; il semble surtout préoccupé des projets de politique financière et économique dont il poursuit la réalisation, auxquels il s’est attaché avec son impérieuse ténacité, et sous ce rapport les élections partielles qui viennent de se faire en Saxe, en Bavière, les élections générales qui se préparent pour le parlement allemand ont peut-être pour lui plus d’importance que toutes les fantaisies diplomatiques.

Le fait est que les récentes élections saxonnes et bavaroises pour le renouvellement de la seconde chambre dans les deux royaumes ont un caractère singulier et un peu imprévu. Elles ne sont rien moins que libérales ; elles sont plutôt conservatrices, à demi particularistes et passablement ultramontaines ou cléricales. En Saxe, les libéraux ont subi un échec assez sérieux ; ils restent en minorité dans la seconde chambre et la victoire des conservateurs n’a été balancée que par le succès d’un socialiste, M. Bebel, à Leipzig ; mais c’est surtout dans le royaume catholique du Midi, en Bavière que le mouvement s’est accentué et devient plus vif. Les ultramontains ont eu un avantage signalé. Ils ne l’ont pas emporté seulement dans les campagnes, ils ont aussi enlevé le succès dans des villes comme Munich, Augsbourg, Ratisbonne, Passau. Ils ont aujourd’hui une majorité décidée dans la chambre bavaroise. Ces élections sont un fait d’autant plus caractéristique, d’autant plus curieux, qu’elles précèdent de peu le renouvellement du Reichstag, du parlement allemand. Déjà, dans l’Allemagne tout entière, la campagne électorale est engagée. Les partis sont en pleine agitation et multiplient les réunions, les manifestes. Tout se prépare pour une lutte des plus animées, et dans ces circonstances il resterait à se demander jusqu’à quel point les élections de Saxe et de Bavière peuvent être considérées comme le signe d’un mouvement général d’opinion, — comment le chancelier lui-même à son tour envisage ces mêlées de parti, d’où va sortir un nouveau parlement. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. de Bismarck est depuis quelque temps vivement engagé contre les libéraux avancés, les progressistes, dans lesquels il voit les principaux adversaires de ses projets économiques et financiers sur les impôts, sur les assurances des travailleurs ; il les poursuit et les fait poursuivre sous toutes les formes, par tous les moyens. Il n’y a que quelques jours, son fils, le comte Guillaume de Bismarck, prononçait dans une réunion de conservateurs un discours des plus violens contre les libéraux. Pour le moment, aux yeux du chancelier, les progressistes sont les ennemis de l’empire, de l’unité allemande, de la dynastie des Hohenzollern. Ce sont, en un mot, des républicains déguisés, auxquels il a déclaré une guerre à outrance et dont il verrait par conséquent avec joie la défaite électorale.

Est-ce à dire que le chancelier sait disposé à s’allier avec les ultramontains qui viennent de triompher en Bavière, avec le centre catholique du parlement, et à payer cette alliance de toutes les concessions qu’on lui demandera ? M. de Bismarck, on le sait bien, a ses procédés parlementaires à lui ; il se sert des partis, il ne les sert pas. Il a été autrefois en guerre avec les ultramontains, il est aujourd’hui eu guerre avec les progressistes. Il change de tactique et d’alliés selon les circonstances, et dans ces derniers mois il n’a pas caché que, si le parlement ne répondait pas à ses vues, il le dissoudrait. A la vérité, cela limite un peu la signification et la portée des prochaines élections ; il est bien clair que, quel que soit le résultat du scrutin, la volonté du chancelier reste une puissance avec laquelle tous les partis allemands sont encore réduits à compter.

La Russie, après la période assez sombre qu’elle vient de traverser depuis quelques mois, après les incidens sinistres et les manifestations menaçantes qui ont accompagné le changement de règne, la Russie est-elle près de rentrer dans une phase plus calme ou moins troublée ? Assurément le nouveau règne a commencé sous les plus pénibles auspices, au milieu des difficultés les plus graves, en présence d’un danger permanent d’explosions révolutionnaires et de nouveaux attentats. On dirait aujourd’hui qu’il y a un certain apaisement, que le péril du moins a cessé d’être aussi pressant et aussi immédiat qu’il a pu le paraître un instant, dans les premiers jours où la vie des souverains semblait à peine en sûreté dans les palais impériaux. La situation de la Russie n’a cependant pas cessé d’être grave et obscure, surtout pleine d’incohérences. Le travail révolutionnaire peut être moins visible, il n’est point interrompu ; d’un autre côté, on a pu récemment entrevoir l’état moral de certaines provinces par les désordres et les violences qui ont éclaté contre les juifs. Tout semble devenir difficile en Russie, et les changemens accomplis dans le gouvernement depuis l’arrivée de l’empereur Alexandre III au trône ne révèlent pas une politique bien« précise, bien réfléchie, bien sûre d’elle-même. Ce sont de petites révolutions de personnel. Le comte Loris Mélikof, qui avait acquis une certaine popularité, s’est éclipsé le premier ; il a été suivi par le ministre des finances, et le général Milutine, depuis longtemps ministre de la guerre, a demandé à son tour à se retirer. Ces jours derniers, le grand-duc Constantin a été « relevé » de ses fonctions de président du conseil de l’empire et de commandant de la flotte, pour être remplacé par un frère de l’empereur. Le changement le plus significatif est l’avènement du général Ignatief au ministère de l’intérieur. Le général Ignatief est un homme d’esprit, fin, habile, profondément Russe, qui paraît se flatter de populariser le nouveau règne par une politique d’alliance avec les masses. Ce n’est là peut-être qu’un dernier expédient de l’autocratie menacée et à bout de ressources.

C’est un phénomène à constater. A travers les mouvemens du monde, depuis trente ou quarante ans, les systèmes constitutionnels, plus ou moins libéraux, ont fait des progrès, de tels progrès qu’il ne reste plus en Europe que quelques pays comme la Russie où l’absolutisme soit encore la loi reconnue, et que les états nouveaux s’efforcent de se donner des gouvernement pondérée. Ces systèmes pénètrent jusqu’en Orient, jusque dans ces jeunes principautés indépendantes qui naissent de la décomposition ou de la transformation de l’empire ottoman. Il est vrai que pour ces nouveaux états ce n’est là encore qu’une expérience singulièrement confuse, contrariée par des traditions d’anarchie locale, et que ces premiers essais d’institutions libres aboutissent parfois à d’étranges résultats. La Bulgarie en est une preuve avec cette crise récente qui s’est produite par un acte d’autorité souveraine du prince Alexandre, qui vient de se dénouer par le vote d’une sorte de septennat déguisant à peine une dictature temporaire. Il n’y a que deux ou trois ans que la Bulgarie a été organisée en principauté autonome dans la région des Balkans entre la Turquie, la Roumanie et la Serbie. Elle a reçu en naissant les institutions les plus libérales, un régime parlementaire complet avec une assemblée unique à peu près omnipotente et un prince lié par toutes les actions constitutionnelles. Malheureusement, en lui donnant l’indépendance et la liberté, on n’a pu ni lui donner les mœurs de son état nouveau, ni effacer du premier coup les traces d’un long asservissement ; on n’a pas pu créer instantanément une classe politique dans un pays où la masse sort à peine d’une oppression séculaire, où il n’y a ni une aristocratie exerçant une influence traditionnelle et formée aux affaires ni une bourgeoisie élevée par le travail et l’industrie. On n’a réussi qu’à ouvrir une arène où se sont précipités quelques chefs ambitieux et hardis qui ont formé bientôt une sorte d’oligarchie parlementaire peu nombreuse, impatiente de pouvoir, dominant à la fois l’assemblée et le chef de l’état. On a eu sous le nom, sous l’apparence du régime parlementaire, un gouvernement avec des ministres improvisés, inconnus la veille, M. Zankov, M. Karavelov, agitateurs suffisamment intelligens, fort inexpérimenté, assez habiles pour conquérir à peu de frais une certaine popularité, pour s’assurer une sorte de domination sans trop se préoccuper des intérêts sérieux et pratiques d’un pays où tout était à faire. C’est justement de cette situation qu’est ne il y a peu de temps cet acte d’autorité du prince Alexandre se décidant à congédier des ministres compromettons, à dissoudre l’ancienne assemblée et à en appeler au pays, à une assemblée nouvelle pour se faire donner des pouvoirs plus étendus. C’était, si l’on veut, de la part du prince bulgare, une façon de coup d’état, une manière de s’affranchir d’une oligarchie un peu oppressive, — et jusqu’ici du moins il semble avoir réussi.

Tout ne s’est point passé, il est vrai, sans difficulté et sans quelques violences. Jeune encore, peu expérimenté lui-même dans le gouvernement, étranger de naissance et d’esprit dans un pays où fermentent d’ardentes passions de race et de religion, le prince Alexandre semblait s’être engagé dans une aventure passablement risquée. Il n’avait guère auprès de lui, comme conseiller sérieux, que son ministre de la guerre, le général Ehrenroth, militaire russe ou finlandais d’origine, homme de caractère solide, qui paraît avoir été le principal instigateur de la récente tentative. Le prince, au moment où il accomplissait avec le général Ehrenroth ce qu’un appellera son coup d’état ou son coup de tête, ne savait pas encore jusqu’à quel point il serait soutenu par les masses dans les élections, et, dans tous les cas, pour l’instant il avait contre lui les agitateurs, les radicaux, les ministres disgraciés et irrités de perdre le pouvoir. Ces chefs de parti, tout-puissans la veille dans l’assemblée, se flattaient visiblement encore de rallier la masse du peuple et même peut-être de trouver un appui parmi quelques-uns des gouvernemens européens qui ont concouru à la formation, à l’organisation de la principauté. Ils n’ont rien négligé pour enflammer les passions publiques contre le prince en le représentant comme un agent de despotisme étranger, comme un instrument de l’Allemagne et de l’Autriche, et un moment ils ont cru pouvoir compter sur la faveur de la Russie ; ils se sont fait cette illusion ! L’un d’eux, M. Zankov, s’est même adressé au comte Ignatief, aujourd’hui ministre de l’intérieur â Saint-Pétersbourg, jadis grand protecteur de la nationalité bulgare. L’objet évident de cette tactique était de faire croire aux Bulgares que les chefs de l’opposition avaient pour eux la nation et le gouvernement russes. Tous les moyens ont été employés pour exalter les passions populaires, et par le fait l’excitation qui s’est produite a été assez vive pour que sur certains points de la Bulgarie, à Gabrova, à Rahova, à Nicopolis, des collisions violentes, même sanglantes, aient éclaté ; mais ces désordres ont été promptement réprimés, et, d’un autre côté, la dernière illusion des chefs de l’agitation bulgare n’a pas tardé à être dissipée par la réponse du général Ignatief aux télégrammes pressans qui lui avaient été adressés. La Russie n’a pas caché qu’elle n’entendait pas se mêler pour le moment des affaires intérieures de la Bulgarie. Ses sympathies sont bien plutôt pour le prince Alexandre. La Russie n’est point elle-même dans des conditions assez rassurantes pour protéger ou encourager les révolutionnaires des autres pays, pour se faire l’alliée des ambitions slaves qui rêvent de nouveaux bouleversemens en Orient. Au demeurant, cette crise bulgare est restée un simple incident. Elle a été plus bruyante, plus tumultueuse que sérieusement menaçante. Ces élections semi-plébiscitaires, décrétées dans une pensée de réforme constitutionnelle, ont fini par s’accomplir plus paisiblement qu’on ne l’avait cru un instant. Elles n’ont pas sans doute entièrement évincé les chefs de l’opposition M. Zankov, M. Karavelov et quelques autres, qui ont été élus dans quelques villes, à Kustendje, à Tirnova, à Orkhanié ; dans leur ensemble, elles ont été favorables aux candidats du gouvernement, et sur plus d’un point elles ont eu un caractère bizarre, presque naïf, propre à donner une singulière idée des mœurs électorales du pays. Il y a des districts où les électeurs ont choisi pour les représenter tout simplement l’empereur Alexandre III de Russie ; il y en a d’autres où ils ont voté pour le prince Alexandre en prétendant qu’ils n’avaient pas besoin de députés. Tout compte fait, l’immense majorité s’est trouvée absolument dévouée à la politique du coup d’état, et la réunion de l’assemblée nouvelle n’a pas laissé elle-même d’offrir un spectacle curieux, pittoresque. Elle a eu lieu il n’y a que peu de jours à Sistova, dans un édifice en bois où les nouveaux représentans bulgares se sont trouvés rassemblés devant le prince entouré des agens européens venus tout exprès de Sofia. La plupart de ces députés étaient des paysans au visage bruni, au costume national. La première question qu’ils avaient à résoudre était celle de savoir s’ils entendaient conférer au prince les pouvoirs extraordinaires qu’il avait demandés. Ils ont tout accordé ; ils étaient arrivés avec des drapeaux portant cette inscription : « Le peuple bulgare, prince, a les yeux sur toi ! .. Notre bonheur dépend de l’union avec toi ! » Tout a été sanctionné d’une voix unanime sans discussion, après quoi l’assemblée s’est retirée, tandis que, sur un autel improvisé dans des jardins, un prêtre chantait un Te Deum. La prince Alexandre s’est ainsi trouvé investi par le vote populaire d’une sorte de dictature pour sept ans. Il a aussitôt nommé un ministère et il a adressé au peuple bulgare une proclamation pleine de promesses. Le prince Alexandre a certainement assumé une tâche épineuse. Il va avoir de terribles difficultés à vaincre dans un pays où tout est à faire et où la première condition est de trouver des coopérateurs sérieux, suffisamment capables, préoccupés des vrais intérêts de la principauté nouvelle. Il s’agit de savoir si, pour cette Bulgarie née du traité de Berlin ; c’est une ère d’organisation et de prospérité qui s’ouvre ou si ce n’est qu’une révolution de plus sous la forme d’un coup d’état, le commencement de crises nouvelles dans ces affaires d’Orient, avec lesquelles l’Europe n’en a jamais fini, même quand elle croit en être arrivée, comme aujourd’hui, à clore cette autre interminable question des frontières de la Grèce.


CH. DE MAZADE.