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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1887

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Chronique n° 1327
31 juillet 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

La session des chambres françaises est décidément close pour quelques mois. Elle a fini comme elle avait commencé, par des agitations, des incidens bruyans et des discours. Elle a été certes plus tourmentée que féconde, puisqu’elle ne laisse au pays aucune œuvre sérieuse et utile, puisqu’elle n’a produit que quelques lois ou quelques ébauches de lois qui avaient l’intention d’être des réformes et ne sont que des conceptions équivoques ou malfaisantes de l’esprit de parti. Telle qu’elle est cependant, cette session inféconde, elle a été marquée, quelques semaines avant de finir, par un événement qui a pris aussitôt une importance et une signification inattendues. Elle a vu naître un ministère qui, en vérité, n’était pas moins républicain que d’autres, mais à qui il a suffi de prendre une certaine attitude, de prononcer certaines paroles, d’avouer une pensée d’équité conciliatrice, pour se faire une originalité et créer une situation toute nouvelle, pour provoquer un sentiment d’intime satisfaction dans le pays et une explosion de violences au camp radical. C’est là le fait caractéristique aujourd’hui, à ce moment où nous entrons dans les vacances nouvelles au bruit des derniers incidens parlementaires, des plus récentes manifestations radicales et des discours que les représentans du gouvernement ou les chefs de parti prononcent un peu partout. Les radicaux ont certes fait jusqu’au bout ce qu’ils ont pu et font encore tout ce qu’ils peuvent pour prolonger l’agitation et la guerre contre un gouvernement qui a été pour eux une déception. Les ministres, un peu surpris peut-être, ont tenu bon d’abord et s’efforcent de préciser la politique qu’ils représentent dans une situation où ils se sont trouvés jetés à l’improviste. C’est une lutte qui se dessine de plus en plus à travers tout Le pays, pour sa part, attend ce qui sortira de là, demandant provisoirement qu’on lui laisse ce temps de paix des vacances, ces quelques mois de répit pour son travail et pour ses affaires.

Drame ou comédie, ce qui se passe aujourd’hui, depuis l’avènement du nouveau ministère, est curieux à suivre, et les radicaux jouent un rôle étrange, plus étrange à la vérité que nouveau. On n’a sûrement pas oublié ce jeune fonctionnaire que le gouvernement provisoire de 1848 avait envoyé dans un arrondissement lointain, et qui, tout frais débarqué dans sa modeste sous-préfecture, trouvant la ville calme et paisible, se demandait avec stupéfaction si c’était là la république ! C’est l’éternelle histoire des radicaux. Là où l’on ne s’agite pas, là où il y a la paix et où la politique a l’air de se fixer dans des conditions d’équité, il n’y a plus pour eux la république. C’est en vain que le pays proteste par ses instincts, oppose sa modération aux emportemens de parti et demande qu’on respecte son repos, ses mœurs, ses croyances, ses traditions aussi bien que ses intérêts : les radicaux ont la prétention de persuader au pays qu’ils le représentent en s’agitant pour lui, en lui prêtant leurs passions, en lui imposant leurs violences. Ils ont le goût de tous les procédés révolutionnaires, des dominations abusives, le dédain de toutes les garanties, de tout ce qui est pouvoir régulier. Ils ne ménagent même pas les ministères qui croient les désarmer par leurs concessions ; à plus forte raison poursuivent-ils d’une impitoyable guerre les ministères qui ont l’air de vouloir se dérober à leur influence. Depuis deux mois, ils ne cessent de montrer qu’ils ne reculent devant rien, qu’ils sont prêts à employer tous les moyens. Ils contribuent à créer des popularités factices qui sont un avilissement des institutions, et se mettent dans le cortège d’un général dont ils font un petit césar en disponibilité. Ils préparent des manifestations comme celle de la gare de Lyon ou comme celle qu’ils ont essayée le 14 juillet contre M. le président de la république. Tant que les chambres ont été réunies, ils n’ont été occupés qu’à assaillir le gouvernement ou à lui tendre des pièges. La session est-elle interrompue, ils continuent leur campagne en reprenant leurs programmes les plus violens et leurs éternels actes d’accusation ; ils organisent à eux seuls, sans droit, sans raison, une commission permanente chargée de surveiller le gouvernement, et sous prétexte de célébrer le centenaire de 1789, ils forment une fédération jacobine de 1793. S’ils n’ont plus le parlement, ils ont le conseil municipal de Paris, où de puérils sectaires s’occupent à biffer le nom de Dieu des fables de La Fontaine, et répondent lestement à ceux qui leur rappellent la loi, que cela leur est bien égal. C’est tout ce qu’ils savent faire depuis deux mois. Les radicaux ne voient pas cependant qu’avec leurs excitations et leurs manifestes, ils finissent par fatiguer le sentiment public, qu’ils s’agitent dans le vide. Ils n’ont pas vu de plus que, par leurs violences, au lieu d’affaiblir le nouveau ministère, ils le fortifiaient en lui donnant une signification plus caractérisée. Tout ce qu’ils ont pu obtenir, et ils l’ont obtenu, en effet, sur certains points, a été de créer quelques embarras, quelques difficultés à un cabinet qui, par le fait, n’est pas toujours aussi hardi dans ses actions que dans ses paroles, qui, aux derniers jours de la session, s’est cru obligé de céder à des criailleries anticléricales, ou de subir une mesure qu’il n’aurait peut-être pas proposée, qu’il n’a acceptée que comme un héritage imposé.

C’est évidemment le bruit fait par les radicaux qui a quelque peu impressionné M. le ministre de l’instruction publique et des cultes dans cette médiocre querelle qui lui a été suscitée avec M. l’évêque de Grenoble. Qu’est-ce, en réalité, que cet incident dont on a fait une affaire uniquement pour embarrasser le gouvernement ? M. l’évêque de Grenoble, à ce qu’il paraît, a cru devoir replacer comme desservant dans une petite paroisse un prêtre autrefois curé à Châteauvilain, dans cette malheureuse localité qui fut, il y a quelques années, le théâtre d’un épisode tragique à propos de la clôture d’une chapelle et d’une violation de domicile. Notez bien que M. le ministre des cultes a été le premier à reconnaître ce qu’il y avait d’inoffensif dans ce fait. Il a reconnu que M. l’évêque de Grenoble avait usé de son droit, que le prêtre choisi par lui, bien que condamné à une légère peine pécuniaire pour sa participation à la malheureuse aventure de Chàteauvilain, avait eu depuis la tenue la plus honorable, qu’en arrivant dans sa paroisse nouvelle, il avait rempli tous ses devoirs et n’avait eu que des paroles de paix ; M. le ministre des cultes n’a point hésité, de plus, à convenir qu’il n’était point admissible qu’un ecclésiastique de mérite, eût-il été compromis dans une vieille affaire, pût être irrémissiblement exclu du ministère sacerdotal. Tout cela est effectivement vrai, M. le ministre des cultes l’a reconnu ; mais un député radical, à la recherche des incidens, a parlé, a interpellé. Il a saisi l’occasion d’instruire le procès de l’épiscopat, de renouveler l’éternelle déclaration de guerre au cléricalisme, d’évoquer le fantôme du « gouvernement des curés ! » C’est évidemment pour ne point être soupçonné de condescendance et pour avoir une réponse toute prête que M. le ministre des cultes a écrit à M. l’évêque de Grenoble une lettre à demi courtoise, à demi menaçante, où il se plaint surtout de n’avoir pas été consulté ; il n’a pas seulement écrit la lettre, il l’a publiée avant de l’avoir envoyée. Malheureusement, M. l’évêque de Grenoble, qui n’est pas dans le secret des tactiques parlementaires, a répondu avec une certaine vivacité, et voilà un conflit inutile de plus ! Il est bien clair que l’incident n’était rien par lui-même, qu’il aurait pu être réglé dans une demi-heure de conversation entre M. le ministre des cultes et M. l’évêque de Grenoble, qu’il ne s’est compliqué et envenimé que par l’interpellation radicale contre laquelle M. Spuller a cru se prémunir, sans s’apercevoir qu’il tombait dans un piège. Ce n’est point, sans doute, une affaire bien grave ; elle prouve seulement que M. le ministre des cultes, que le gouvernement tout entier n’a rien à gagner à trop vouloir désarmer ou rassurer les radicaux, qui ont tout le succès qu’ils désirent en lui créant des difficultés, en l’entraînant à quelque faux pas.

Au fond, ce qu’il y aurait de mieux à faire pour le ministère, ce serait de ne pas se laisser imposer l’onéreuse solidarité de passions qu’il désavoue ou de mesures qu’il subit, de ne s’inspirer que de lui-même, de la situation que lui créent les circonstances, et s’il eût agi ainsi, il se serait probablement épargné les embarras de cet essai de mobilisation militaire qui va s’accomplir ; il eût hardiment décliné le legs d’ostentation et de fausse popularité qu’il a reçu du dernier ministre de la guerre. Ce n’est point assurément qu’il n’y ait l’intérêt le plus sérieux à mettre pratiquement en jeu les ressorts compliqués de notre organisation militaire, à vérifier sur le terrain, par l’exécution, la sûreté et l’efficacité de ce puissant instrument que les chefs de notre armée ont entre leurs mains, qu’ils n’ont pu cependant éprouver jusqu’ici. Malheureusement, l’opération qui se prépare, faute de pouvoir se réaliser dans les conditions où elle devrait être faite, ne peut être que coûteuse, limitée, incomplète et peu décisive. Elle sera d’autant plus coûteuse que tout est imprévu, et le résultat ne peut guère être en proportion de ce qu’on aura dépensé, des 8 ou 10 millions qu’on prévoit, qui ne seraient pas de trop dans un budget en déficit, il est bien évident, en effet, que ce qu’on va faire ressemblera inévitablement à une série d’exercices plus qu’à une véritable opération de guerre, à un simulacre de mobilisation plus qu’à une mobilisation réelle, qu’il n’y a aucune analogie entre le transport d’un corps d’armée à quelques kilomètres au centre ou à l’ouest de la France et la mise en marche d’une armée entière dirigée sur la frontière. Les conditions sont différentes et pour les transports, et pour les réquisitions de chevaux, et pour l’appel des hommes, de sorte que ce qui se prépare peut fort bien ne rien prouver. Cette expérience d’une mobilisation un peu artificielle risque d’être inutile ou peut-être trompeuse, et, dans tous les cas, d’avoir un dangereux effet moral. Si elle réussit, elle peut éveiller des illusions ; si elle échoue, si elle laisse à désirer, elle peut ébranler ou affaiblir sans raison la confiance dans notre organisation militaire. C’est l’inconvénient de ces opérations préparées avec apparat pour le public, substituées au travail pratique, silencieux, patient, accompli à toutes les heures dans notre armée, qu’on trouvera sûrement toujours prête au moment du danger.

Quelle est donc la grande raison qu’on a eue pour maintenir jusqu’au bout cette proposition de l’essai de mobilisation ? Il n’y en a qu’une, qu’on a laissé suffisamment entrevoir, que M. le maréchal Canrobert, avec sa franchise de vieux soldat, n’a pas cachée. C’est que « l’affaire était lancée, — » on était engagé ! Où a craint, si on s’arrêtait, de provoquer de fausses interprétations, d’offrir aux journaux révolutionnaires une occasion nouvelle de répéter que M. le général Boulanger avait seul de l’activité, de la hardiesse. On était engagé, c’est toujours le mot, — on craint de se compromettre. S’il s’agit d’un évêque, on se hâte d’écrire une lettre pour se mettre en règle avec les radicaux. S’il s’agit de la mobilisation, on subit le legs de M. le général Boulanger, on tolère même l’indiscipline vivante au siège du commandement du 13e corps d’armée. La politique du ministère devrait être justement de se dégager de toutes ces compromissions, d’accepter résolument la situation qui lui est faite, et sa faiblesse est de ne pas oser toujours conformer ses actions à ce qu’il parait penser.

Oui, sans doute, il y a aujourd’hui dans le ministère, dans une partie notable du monde républicain, ce sentiment qu’il faut en finir avec les solidarités compromettantes et savoir accepter les conditions d’un régime régulier, qu’on est entré dans une situation nouvelle. M. le président du conseil a le premier donné le signal en désavouant dans ses discours, devant la chambre elle-même, la politique de combat, toute pensée de violence et de persécution. Le ministre de l’instruction publique, M. Spuller, dans les discours qu’il est allé prononcer à Lyon, à Rouen, à l’inauguration de la statue d’Armand Carrel, — pour se distraire sans doute de ses démêlés avec M. l’évêque de Grenoble, — n’a fait que confirmer le langage de M. le président du conseil ; il a hautement avoué l’ambition, de former non plus un gouvernement de parti, mais un gouvernement national. Ce n’est pas tout. Un homme qui n’est pas ministre, mais qui reste un des chefs du parti républicain, M. Jules Ferry vient à son tour d’aller plus loin, d’accentuer plus vivement encore la politique nouvelle dans un discours qu’il a prononcé à Épinal. M. Jules Ferry, quant à lui, n’a point hésité à se dégager de toutes les fictions, à aller droit à l’ennemi, au radicalisme, sans plus s’occuper même de ce qu’on appelle la concentration républicaine. A ceux qui ont livré son nom aux vociférations des rues, il rend guerre pour guerre, et, pour tous, il parle en conservateur. Que dit-on depuis longtemps aux ministres qui se succèdent, à M. Jules Ferry lui-même ? On ne cesse de leur rappeler, de leur répéter ce qu’ils disent aujourd’hui éux-mêmes.et puisqu’ils vont rendre hommage à Armand Carrel, il y a une chose qu’ils ne peuvent oublier : c’est que l’Intrépide journaliste républicain avait la haine des bassesses et des violences de la démagogie, en même temps que le sentiment profond de la liberté pour tous, qu’il n’admettait pas la république sans un gouvernement digne de ce nom. Tout ce qu’on demande aux ministres d’aujourd’hui, c’est d’être logiques, de comprendre la portée des hommages qu’ils rendent et de faire de la politique qu’ils avouent dans leurs discours une vérité profitable pour le pays.

Cependant, en dehors de ces agitations qui passent aujourd’hui pour de la politique, et de ces mêlées bruyantes, il y a un autre monde, le monde de l’esprit et de la pensée, qui a ses épreuves et ses deuils. La mort, la cruelle mort, fait à travers tout son œuvre et choisit ses victimes dans ce monde d’élite. La mort nous a enlevé, l’autre jour, un des nôtres, M. E. Caro, frappé presque à l’improviste dans l’éclat de son talent et de sa carrière. Celui-là n’a pas été dévoré par la politique. Ce n’est pas qu’il fût insensible aux crises publiques, à tout ce qui intéressait son pays : il a réuni il y a quelques années, dans un petit livre auquel il a donné le titre de Jours d’épreuve, des pages écrites sous la chaude et poignante impression de la guerre et du siège ; mais il appartenait avant tout à la philosophie et aux lettres. Par son éducation, par ses instincts, par la nature de son intelligence, il était fait pour les plus hautes cultures de la pensée, comme par ses dons supérieurs il était fait pour tous les succès. Né dans l’université, il lui est toujours resté fidèle, en fils reconnaissant, — il en est devenu la parure et l’honneur. Après avoir été dans son adolescence un de ses plus brillans élèves, il a été, jeune encore, mais déjà mûr par l’esprit, un de ses maîtres les plus éloquens, et il a eu la fortune de faire revivre, dans la vieille Sorbonne, les belles époques de l’enseignement philosophique, de jeter un nouveau lustre sur la chaire où avaient passé Laromiguière et Jouffroy. Pendant un quart de siècle, il a été un professeur écouté, grandissant d’heure en heure, philosophe, orateur et lettré, alliant dans ses écrits comme dans ses cours l’élégance et la grâce du langage à l’étendue des connaissances, à la fermeté courageuse des convictions.

C’était un philosophe d’un ordre particulier. M. Caro n’était pas sans doute de ceux qui passent leur temps ou qui mettent leur originalité à édifier des systèmes dans le vide, à découvrir des théories et des formules d’école, à faire de la philosophie avec des abstractions et des quintessences, au risque de substituer leurs conceptions à la vérité humaine. Il n’a point été, si l’on veut, ce qu’on appelle un créateur. Il a été un maître pénétrant et sûr dans la science du critique et du moraliste, maintenant et continuant la tradition française sans s’y asservir, attentif à tous les signes du temps, habile à saisir tous les problèmes et à les dégager de leurs obscurités, étendant son regard à tous les pays où se sont produites des philosophies nouvelles ou prétendues nouvelles. Il a tout compris, tout interprété en homme curieux des manifestations les plus diverses de la pensée humaine, préoccupé de leur signification et de leurs conséquences morales. Il a été un observateur, un analyste savant et précis des spéculations ou des maladies de son siècle, du naturalisme, du pessimisme, du positivisme, il a été aussi un écrivain aux inspirations éloquentes, toujours prêt à opposer la forte et salutaire doctrine d’un spiritualisme réfléchi au matérialisme envahissant, aux systèmes spécieux ou chimériques, aux utopies ambitieuses des sectes contemporaines. Et c’est ainsi que M. Caro s’était fait une originalité de philosophe français, qu’il a répandue dans tous ces livres, l’Idée de Dieu, la Philosophie de Goethe, la Fin du XVIIIe siècle, les Études sur le temps présent, — dans toutes ces œuvres où, sous le voile d’un art supérieur et fin, se déguise la sûreté d’une pensée aussi ferme, aussi courageuse qu’élevée. M. Caro était un fils de son temps : il en aimait les idées généreuses et même les hardiesses ; il en combattait les erreurs et les entraînemens en esprit dévoué à toutes ces grandes causes de l’âme humaine, de la raison, des lois morales, de la civilisation. C’est l’inspiration dominante et vivifiante de cette carrière de professeur et d’écrivain.

Comme toutes les natures libéralement douées, M. Caro, il est vrai, aimait à se répandre, à chercher dans le monde un écho de sa pensée. Il alliait à l’assiduité dans les travaux les plus sévères le goût des sociétés brillantes, qui l’attiraient et le fêtaient. On le lui a reproché, comme si la science, pour être la science, devait absolument être ennuyeuse et sauvage. C’était tout simple : ce philosophe à l’autorité aimable et séduisante était fait pour plaire. Il ne sacrifiait au monde ni la dignité de ses fortes méditations, ni ses devoirs, ni l’indépendance de ses opinions. Il savait tout concilier, tout mener de front, et l’étude et le monde. Peut-être seulement avait-il fini par en souffrir dans sa santé. Il ne se l’avouait pas, on ne pouvait le penser, à le voir jusqu’à ces derniers temps si animé, si brillant d’esprit et de parole, si prompt à s’intéresser à tout et à oublier des crises qui semblaient passagères. Il croyait toujours à la vie, on y croyait pour lui, lorsque déjà il avait reçu l’atteinte invisible et irréparable. Il a été frappé dans l’éclat d’un talent encore plein de promesses, sur ce champ de bataille de la vie où les succès eux-mêmes sont quelquefois douloureux et ne compensent pas toutes les peines. M. Caro nous a été enlevé prématurément ; mais il est de ceux qui ne disparaissent pas tout entiers : il laisse, avec ses œuvres, le souvenir d’un maître d’élite, d’un écrivain qui a été l’honneur de la philosophie française et des lettres, un des plus brillans serviteurs des causes généreuses de la pensée, — qui reste un modèle d’urbanité gracieuse et de droiture dans les affaires de l’esprit.

Les affaires de la politique, pour leur part, restent passablement obscures en Europe, et la France n’a pas le privilège des difficultés. Elles entrent peut-être pour les autres pays, comme pour nous, dans cette trêve qui s’ouvre habituellement avec les vacances de la saison. Elles ne restent pas moins partout laborieuses et indécises. Elles ne se sont éclaircies depuis quelque temps ni en Orient, où les Bulgares sont toujours à la recherche d’un prince qu’ils croyaient avoir trouvé, qui craint jusqu’ici d’accepter une couronne sans l’agrément de la Russie, ni dans l’Occident, où s’agitent tant de questions délicates, redoutables, de diplomatie ou de gouvernement intérieur, qui sont visiblement suspendues plutôt que résolues. Pour l’Italie elle-même, voilà un inconnu soudain avec la mort du président du conseil, M. Depretis qui peut avoir ses conséquences même dans l’ordre général de la politique. — Devant toutes ces questions qui existent, qui mettent en jeu les rapports des peuples, qui deviennent parfois irritantes et menaçantes, les gouvernemens se tiennent en garde : ils les laissent sommeiller, ils les ajournent le plus qu’ils peuvent, de saison en saison, comme s’ils sentaient le péril des conflits irréparables, et il en résulte pour l’Europe cet état indéfini où rien n’est stable, où la paix n’est qu’un bienfait provisoire, où les gouvernemens ont la perpétuelle préoccupation de leurs relations incertaines en même temps que les embarras de leurs affaires intérieures.

Tout n’est pas précisément facile pour l’Angleterre elle-même, qui était hier encore dans les fêtes du jubilé de la reine, qui est revenue aujourd’hui aux réalités sérieuses, aux affaires positives de sa politique. Gouvernement et parlement, avant de prendre leurs vacances, en sont à s’interroger sur une situation qui, après tout, n’est point sans nuages et sans difficultés. L’Angleterre, il est vrai, parait être délivrée d’une question qui pesait depuis longtemps sur elle, qui a même failli, il y a quelques années, être l’occasion d’un redoutable conflit entre la puissance britannique et la puissance russe. Une commission de plénipotentiaires russes et anglais qui avait été envoyée d’abord à Caboul, qui s’est réunie depuis à Saint-Pétersbourg, aurait réussi, après bien des négociations minutieuses, à régler la vieille querelle de la délimitation de l’Afghanistan. L’Angleterre est satisfaite, peut-être aussi étonnée que satisfaite ; la Russie paraît l’être de son côté. La contestation, c’est bien clair, pourra renaître, elle est presque dans la nature des rapports des deux puissances en Asie, dans la logique de leurs ambitions et de leurs intérêts respectifs ; pour le moment elle est tranchée ou apaisée, elle cesse de diviser ostensiblement les deux nations qui s’observent depuis si longtemps sur ces frontières lointaines. C’est, si l’on veut, un succès, un succès presque inespéré pour la diplomatie de lord Salisbury ; mais, en compensation, ce qui arrive à l’Angleterre à l’occasion des affaires égyptiennes ne peut évidemment être considéré comme un succès. La convention si laborieusement négociée à Constantinople pour régler la situation de l’Egypte à la satisfaction des intérêts britanniques s’est décidément évanouie ; elle n’est plus qu’une œuvre à recommencer ! L’Angleterre, aidée et appuyée par l’Italie, par l’Autriche, par l’Allemagne, a eu beau presser et obséder le sultan ; son négociateur, sir Henry Drummond-Wolf, a eu beau attendre, différer de jour en jour son départ, — le souverain turc s’est définitivement refusé à ratifier un traité qui ne faisait que consacrer, sous une forme plus ou moins voilée, le protectorat britannique sur le Nil. Le sultan n’a point été probablement insensible aux protestations du sentiment religieux musulman contre une sorte d’abdication de la souveraineté du commandeur des croyans ; il a vraisemblablement aussi tenu compte des représentations de la Russie et de la France, qui n’ont point hésité à mettre leur influence au service d’un intérêt universel. Bref, au risque de causer un déplaisir à sir Henry Drummond-Wolf en le laissant partir avec un portefeuille vide, le sultan s’est défendu de ratifier la convention !

Au premier instant, l’Angleterre a paru partagée entre deux sentimens. Elle s’est demandé si elle allait laisser éclater son irritation ou si elle devait prendre philosophiquement son parti. Après quelques mouvemens de mauvaise humeur contre la France, elle semble avoir fini par comprendre qu’elle n’aurait aucun avantage à trop s’émouvoir du mauvais sort de la convention, qu’il valait mieux se défendre d’un excès de susceptibilité. Elle a l’air d’être aujourd’hui plus disposée à se calmer et à raisonner. Elle reste provisoirement en Egypte, bien entendu, dans les conditions où elle y était, — elle persiste en même temps à se déclarer engagée vis-à-vis de l’Europe. C’est bon pour aujourd’hui : que fera-t-elle demain ? Renouera-t-elle des négociations avec le sultan pour arriver à conclure une nouvelle convention ? Cherchera-t-elle à préparer une solution par une entente avec les grands cabinets européens ? C’est là maintenant la question à reprendre. L’Angleterre ne trouverait vraisemblablement que de la bonne volonté auprès des puissances qui ont pu et dû sauvegarder leurs intérêts, qui ne peuvent admettre la création d’une prépotence exclusive sur le Nil, mais qui n’ont sûrement pas la pensée de susciter des conflits. Si l’Angleterre se décidait à quelque tentative nouvelle de ce genre, ce serait sans doute ce qu’il y aurait de mieux. En attendant, elle reste avec un petit mécompte, avec sa convention désavouée par le sultan, et lord Salisbury serait peut-être embarrassé si le parlement, avant de se séparer, engageait une discussion sérieuse sur l’échec de sa diplomatie, sur la politique qu’il se propose de suivre en Egypte.

La discussion serait au moins délicate dans un moment où le ministère qui gouverne l’Angleterre ne cesse d’être aux prises avec cette terrible question irlandaise qui peut le dévorer, et est réduit à tout ménager, à manœuvrer péniblement entre les partis. C’est là, en effet, le danger pour le ministère de lord Salisbury, qui reste visiblement dans des conditions précaires. Le cabinet conservateur, il est vrai, a réussi plus ou moins jusqu’ici à passer à travers les écueils et à réaliser une partie de son programme de politique irlandaise. Il a dû se prêter à quelques concessions dans la discussion du nouveau bill agraire, qui, après avoir passé par la chambre des lords, occupe encore aujourd’hui la chambre des communes. Il a concentré ses efforts sur le « bill de coercition, » pour lequel il a livré depuis quelques mois tant de batailles contre les Irlandais, contre M. Gladstone lui-même. Il a fini par conquérir son bill, il s’est même hâté de l’appliquer, et l’Irlande entière, en dépit de toutes les protestations, est au moment présent dans une sorte d’état de siège. Il a eu à peu près ce qu’il voulait, il a gardé jusqu’au bout une majorité par l’alliance et l’appui persévérant des libéraux unionistes. Sa position n’est pas moins assez faible. Elle est faible parce que quelques-uns des lieutenans de lord Salisbury dans le ministère n’ont pas en un rôle des plus brillans devant le parlement, et parce qu’en définitive tout dépend du concours des libéraux unionistes, qui, après avoir voté le bill de coercition, ne voudraient pas sans doute qu’il fût trop rigoureusement appliqué. Aussi les bruits de crise ministérielle renaissent-ils périodiquement à Londres ; ils se sont réveillés ces jours derniers encore. La question est toujours de savoir si les libéraux unionistes, lord Hartington, M. Chamberlain, se décideront à partager le pouvoir avec lord Salisbury, ou s’ils ne finiront pas par prendre eux-mêmes la direction du gouvernement, par devenir les ministres d’une situation qu’ils ont contribué à créer. Lord Hartington hésite jusqu’ici, lord Salisbury fait bonne contenance dans ses discours. Provisoirement tout reste incertain, et ce ne serait pas dans tous les cas un moment favorable pour des discussions de politique extérieure qui pourraient mettre en jeu les susceptibilités anglaises, où pourraient être agitées des questions délicates sur lesquelles le gouvernement de la reine est intéressé à garder une certaine réserve, ne fût-ce que pour se ménager la possibilité de négociations nouvelles.

Tel est le mouvement des choses contemporaines, qu’il n’est plus un pays aujourd’hui, pas même les pays neutres, où les préoccupations de défense nationale, les projets d’armement, les réformes militaires n’aient un rôle dans la politique. La Belgique elle-même subit l’influence universelle, et elle a ses incidens aussi singuliers qu’imprévus. La Belgique a longuement, passionnément discuté, il y a quelque temps, sur des fortifications nouvelles qu’elle se propose de construire pour assurer la défense de la vallée de la Meuse contre toute invasion étrangère. Le parlement a voté ces fortifications, et c’est un officier du génie éminent, renommé en Europe, M. le général Brialmont, qui est chargé de l’exécution de cette œuvre de défense ; mais de cette discussion même est née une autre question qui avait été entrevue du premier coup, qui a remué l’opinion, passionné le monde militaire, et qui vient d’être discutée à son tour dans le parlement de Bruxelles : c’est la question de l’augmentation nécessaire, inévitable des effectifs de l’armée et d’une organisation militaire par l’établissement du service personnel, obligatoire. C’était comme le complément et la suite de l’extension des fortifications belges, et l’idée par elle-même n’avait rien d’extraordinaire ni d’imprévu. A vrai dire cependant, tout a été assez étrange dans la discussion de cette question nouvelle. Ce n’est pas le gouvernement qui a proposé la réforme ; un projet a été présenté par M. le comte d’Oultremont, et le gouvernement n’a fait que s’y rallier, en acceptant tout au moins en principe, non pas le service universel, mais le service personnel et obligatoire dans des conditions déterminées. De plus, à cette occasion, il s’est produit une véritable confusion ou une interversion complète dans les partis. Le ministère conservateur présidé par M. Bernaert, qui a accepté le principe du service personnel et obligatoire, a rencontré la plus vive opposition dans le camp de ses propres amis, parmi les catholiques, et il n’a été appuyé que par les libéraux, qui, il y a quelques années, s’étaient montrés les plus ardens adversaires du service obligatoire. Les raisons de parti et de popularité, les considérations électorales sont probablement le secret de ces volte-face. Bref, le résultat de ces confusions a été que le parlement a repoussé de son vote la réforme militaire proposée par M. le comte d’Oultremont, qui n’était en cela, dit-on, que l’organe de quelques généraux. La Belgique ne veut pas décidément se mettre à la mode du jour, et comme le gouvernement avait pris soin de ne pas se compromettre en évitant de poser une question de confiance, le service obligatoire est seul resté sur le champ de bataille : le ministère n’a pas péri dans la mêlée.

C’est fort bien, mais ce n’est pas tout. Cette discussion a eu un épilogue, qui n’est pas l’incident le moins curieux des affaires belges, qui montre peut-être comment les mauvaises influences se propagent vite. A quelques jours de là, le commandant militaire de Bruxelles, le général Van der Smissen, passant une revue à l’occasion de l’anniversaire de l’avènement du roi Léopold, a réuni ses officiers autour de lui, et, prenant le parlement à partie dans un petit discours de circonstance, il a traité lestement le vote a qui avait déçu leurs espérances, » les « personnes qui parlent de cette grave question, — la réforme militaire, — sans savoir ce qu’elles disent. » C’est la première fois qu’un fait semblable se passe dans la libérale Belgique, et M. le général Van der Smissen, qui est un officier distingué, aurait pu, sans abdiquer ses opinions, éviter de choisir ses exemples parmi les militaires qui manifestent sous les armes.


CH. DE MAZADE.