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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1889

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Chronique n° 1375
31 juillet 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Cependant tout suit son cours, — un cours en vérité bien extraordinaire, même dans un temps où tout arrive. Tandis que l’Exposition déploie sans trouble le spectacle continu et éblouissant des œuvres de la paix bienfaisante, tandis que M. le président de la république se prodigue au Champ de Mars et à l’Élysée, recevant en maître de maison d’une nation hospitalière le roi de Grèce, le comte de Flandre ou le shah de Perse, la politique semble prendre à tâche de nous faire vivre dans un autre monde. La politique, ou ce qu’on veut bien appeler de ce nom, offre de son côté le spectacle de ses déchaînemens, de ses incohérences assourdissantes, de ses licences effrénées et même de ses avilissemens. Est-il possible d’imaginer un plus saisissant contraste que celui de ces deux Frances qui passent tour à tour sous nos yeux, — l’une généreuse, accueillante, facile, fière de se sentir toujours industrieuse et féconde, — l’autre défigurée, dénaturée par les partis, livrée aux plus vulgaires, aux plus stériles passions ?

Rien sans doute n’est nouveau sous le soleil, il y a longtemps qu’on l’a dit. Ce n’est pas la première fois que des gouvernemens, des partis qui se sont compromis par leurs fautes, s’efforcent de se défendre à outrance, par toutes les armes, et que des oppositions irritées ont recours à toutes les représailles. Non, ce n’est pas d’aujourd’hui que gouvernemens et oppositions rivalisent de passions implacables dans leurs luttes ; mais c’est la première fois peut-être que la vie publique ace caractère de dépression morale qu’on lui voit aujourd’hui, qu’elle se déroule à travers les incidens déshonorans, les diffamations, les polémiques avilissantes, les défis et les violences. Après la Chambre qui a fini comme elle a commencé, par des turbulences et d’équivoques expédiens de parti, voici les élections des conseils généraux, où M. le général Boulanger, avec sa présomption frivole, a prétendu s’essayer à la conquête de la France, — et dans l’intervalle le torrent s’est déchaîné plus que jamais. Depuis quelque temps, en vérité, on dirait qu’il n’y a plus ni lois, ni décence, ni institutions, ni dignité publique, ni convenances morales. Rien n’est respecté, tous les moyens sont bons et les plus violens ou les plus louches sont les meilleurs. Il y a des partis qui ne reculent pas devant la violation des secrets de la justice, devant les soustractions frauduleuses de documens réservés ou les accusations flétrissantes dirigées contre les hommes. Il y a malheureusement aussi des ministres qui ne craignent pas de recourir au témoignage des repris de justice pour servir leur cause ou pour ruiner leurs adversaires, qui ne semblent nullement gênés par les scrupules et qui sont prêts à toutes les besognes douteuses, au risque de compromettre le pouvoir qu’ils représentent. C’est entendu, tout est permis. On n’est plus difficile sur les procédés, on peut s’accuser mutuellement de vol, de rapine, de concussion : c’est le langage du jour, ce sont les mœurs nouvelles ! On ne voit pas qu’à ce jeu cruel tout s’use, tout s’épuise, que s’il y a des ministres qui ne sortent pas toujours intacts de ces assauts d’injures, les partis eux-mêmes achèvent de se ruiner, que gouvernement et oppositions ne peuvent arrivera rien, si ce n’est à fatiguer et à dégoûter le pays, troublé dans son repos et dans ses intérêts.

C’est le malheur, c’est la faute, sinon du régime, du moins de la politique qui, après avoir abusé de tout, a fini par créer cette situation où elle voit se relever contre elle les passions qu’elle a déchaînées, les ambitions qu’elle n’a pas su prévoir, les mœurs violentes qu’elle a encouragées, — et où de l’anarchie morale est née la menace de dictature que représente M. le général Boulanger. D’où serait-elle née si ce n’est de là, cette menace devenue une obsession ? Est-ce que depuis vingt ans, sous les régimes conservateurs comme sous les premiers ministères républicains, elle était apparue un instant ? Est-ce qu’elle s’est montrée avec M. le maréchal de Mac-Mahon, le loyal et incorruptible soldat ? Elle ne s’est produite qu’avec le temps, à mesure que s’est accompli le travail de désorganisation tendant à multiplier les mécomptes du pays, à favoriser la licence des instincts violens, en affaiblissant d’un autre côté tous les ressorts de l’autorité publique. M. le ministre des finances, dans un discours qu’il a récemment prononcé à Grasse, s’est fait un mérite d’avoir le premier, il y a deux ans, tenté de « faire rentrer dans le rang » le soldat qu’il appelle aujourd’hui un « césarion d’aventure. » C’est possible ; seulement M. le ministre Rouvier est peut-être un peu imprudent de rappeler un moment où, appelé à la présidence du conseil, il aurait pu effectivement arrêter l’essor du « césarion d’aventure » par une politique plus sérieusement prévoyante, par l’alliance de toutes les forces modérées, — et où il a préféré continuer la politique de parti qui a préparé la fortune de l’aspirant dictateur. Oui, on aurait pu alors opposer à cette turbulence infatuée le faisceau de toutes les bonnes volontés modératrices alliées pour garantir, pour éclairer et rassurer le pays. On ne l’a pas voulu, on a laissé grossir l’orage, on a opposé l’infatuation opportuniste et radicale à l’infatuation boulangiste. Aujourd’hui, au lieu de la politique qui aurait pu prévenir le danger, on ne parle plus que de combattre, de réprimer, d’exterminer. La question est justement de savoir comment on peut combattre avec quelque efficacité ce qu’on n’a pas su empêcher. Jusqu’ici on n’a pas trouvé d’autres moyens qu’un procès devant le sénat érigé en haute cour, un expédient de légalité électorale contre les candidatures plébiscitaires et la guerre aux fonctionnaires suspects. C’est beaucoup, c’est peut-être trop, ce n’est peut-être pas assez.

Qu’on juge M. le général Boulanger, si on en a les moyens, si on a les preuves précises de l’attentat, du complot, des concussions dont on l’accuse dans des actes d’instruction qui n’ont plus rien de mystérieux, puisqu’ils ont été dérobés et publiés, soit ; qu’on le juge, — à la condition toutefois de ne pas faire de la justice, même de la justice du sénat, l’instrument d’une politique, d’une sorte d’exécution personnelle. Assurément, M. le général Boulanger est un ambitieux remuant et sans scrupules, qui n’est difficile ni sur ses relations ni sur ses programmes, qui a grandi par l’indiscipline et a évidemment abusé de son passage au ministère pour se faire la plus équivoque des popularités. Il ne respecte rien, ne doute de rien et se croit appelé à tout sans avoir rien fait. Sa fortune ne s’explique que par la lassitude universelle, par l’instinct de changement qui saisit les peuples éprouvés, et à voir comment il traite les lois quand il n’est que candidat, on peut soupçonner comment il les traiterait s’il était au pouvoir. Tout cela peut être vrai ; mais enfin il faut savoir ce qu’on fait, même contre un ambitieux dont on veut se délivrer. Il est impossible de ne pas se souvenir que, si M. le général Boulanger est devenu un personnage à l’ambition gênante, il y a été aidé par ceux-là mêmes qui prétendent être aujourd’hui ses accusateurs et ses juges. Ce sont les républicains qui lui ont ouvert la voie, qui l’ont élevé au pouvoir, qui l’y ont soutenu. C’est avec leur connivence ou sous leur tolérance qu’ont été accomplis la plupart des actes recueillis tardivement aujourd’hui comme autant de griefs. On savait quel usage le ministre de la guerre faisait de ses fonds secrets ; on le connaissait lorsqu’on lui donnait encore le commandement d’un corps d’armée. Il a tenu, dit-on, un propos suspect, indigne d’un chef militaire, dans une nuit prétendue historique, en pleine crise présidentielle, il y a deux ans ; mais il n’était pas seul. Il y a eu avec lui ou à côté de lui, jusqu’à l’hôtel de ville ; d’autres organisateurs de complots, d’autres conspirateurs, et s’il est poursuivi pour ce fait, comment ne poursuit-on pas ceux qui ont conspiré avec lui ? De plus, dans une affaire de justice, il ne suffit pas de recueillir des bruits, des soupçons, des témoignages qui ne sont que la continuation ou l’écho des polémiques du jour ; il faut des faits précis, saisissables, décisifs, qu’on aura peut-être, qu’on ne semble avoir jusqu’ici que par présomption ou par interprétation. C’est là le danger de ce procès qui peut placer le sénat dans l’alternative de rendre un jugement de parti, un arrêt d’animosité, — ou de prononcer une absolution qui serait la condamnation du gouvernement.

A parler franchement, l’attentat le plus vrai, le plus évident de M. le général Boulanger, c’est une ambition agitatrice, dangereuse pour le pays, et ce genre d’attentat, ce n’est pas par un arrêt de haute cour qu’on peut le combattre avec quelque efficacité, pas plus que par des expédiens électoraux destinés à fractionner ou à neutraliser des candidatures. L’inconvénient de ces mesures est de ressembler toujours à une affaire de circonstance ou de personne. On dirait depuis quelque temps, en vérité, qu’il n’a plus que M. le général Boulanger. On voudrait exalter son importance qu’on ne s’y prendrait pas mieux. Tout ce qu’on fait, c’est contre M. le général Boulanger. Il y a quelques mois, sous le coup de l’élection du 27 janvier, on rétablissait le scrutin d’arrondissement après avoir toujours préconisé le scrutin de liste, et c’était tout simplement, on ne le cachait pas, une tactique, une précaution contre les candidatures plébiscitaires. L’autre jour, avant sa séparation, la chambre, sans examen, sans nommer même une commission, sans se conformer aux plus simples règles parlementaires, a voté une loi contre les candidatures multiples, avec les peines les plus sévères contre les complices de ces candidatures, — et c’est toujours contre M. le général Boulanger ! De quelque façon qu’on l’explique, c’est évidemment une loi de panique et de défiance, une limitation du droit électoral, une sorte de mise en tutelle du suffrage universel. Et cette panique d’une chambre expirante, de quelques chefs de partis effarés, semble d’autant plus étrange aujourd’hui que les élections des conseils-généraux, en trompant toutes les espérances de M. le général Boulanger, qui a pu pourtant donner libre carrière à ses fantaisies de candidat, viennent de montrer ce qu’il y a d’inutile et de puéril dans ces artifices de la peur.

Ce n’est pas tout. Il y a aujourd’hui, depuis quelque temps, on n’en peut douter, une véritable campagne contre les fonctionnaires suspects. Des circulaires ministérielles récentes ont donné le ton en mettant tous les serviteurs de l’état aux ordres des préfets, en leur imposant, non plus seulement la réserve, la fidélité à leurs devoirs, ce qui serait tout simple, mais une participation active aux luttes politiques. Et ce n’est pas à Paris que cela se fait sentir le plus, quoiqu’il y ait eu, même à Paris, de récentes disgrâces ; c’est surtout au fond des provinces que se manifeste sous toutes les formes cette recrudescence de pression officielle, dont la révocation est assez souvent l’inévitable sanction. Il n’y a pas à l’heure qu’il est une petite ville, un canton, où les délateurs ne soient à l’œuvre, où les plus modestes employés ne soient épiés, déplacés, révoqués ou menacés. Qu’est-ce à dire cependant ? La chose est peut-être piquante. Après vingt ans écoulés, il n’y a plus guère de vieux fonctionnaires liés aux régimes anciens par leurs souvenirs et par leurs regrets : ceux qui sont restés, qui ont échappé aux oscillations de la politique, ne sont pas des ennemis dangereux. Depuis dix ans, tout a changé, les épurations se sont succédé dans la magistrature, dans l’administration. La république a eu le temps de se créer son personnel, et s’il faut encore des épurations nouvelles, cela prouverait que les ministères républicains qui ont passé au pouvoir n’ont fait que de médiocres choix dans leur clientèle ou qu’ils ont laissé dépérir les traditions de régularité, de fidélité dans le service de l’état. Les ministres d’aujourd’hui veulent des fonctionnaires qui marchent comme un régiment, qui se compromettent, et ceux qui procèdent ainsi ne voient pas qu’ils irritent sans intimider et ne font qu’achever la désorganisation administrative, qu’ils n’ont plus désormais rien à dire des révocations du 16 mai, des candidatures officielles. Ils sont en train de perfectionner le système. — Mais enfin, dira-t-on, on ne peut pas rester désarmé ! le gouvernement serait trop naïf de se laisser attaquer sans se défendre.

Eh ! sans doute, le gouvernement a le droit de se défendre contre toutes les attaques, contre l’esprit de dictature, contre les fonctionnaires infidèles ; mais ce n’est pas en compromettant la justice, le Sénat lui-même dans des procès hasardeux, en improvisant de petits expédions de scrutin, en procédant par les révocations et les épurations à outrance dans les services publics qu’il se défendra. Le meilleur moyen de combattre l’esprit de dictature, c’est de lui opposer les garanties des institutions libres, la libéralité et la dignité du pouvoir. Et qu’on ne se hâte pas trop de triompher des élections récentes des conseils généraux, d’y voir la confirmation et la justification des actes que le gouvernement appelle sa défense. M. le général Boulanger, et c’est fort heureux, a échoué assez piteusement dans sa campagne de candidat errant et universel ; mais ce serait une étrange illusion de croire que le pays, en refusant de se prêter aux fantaisies plébiscitaires de M. le général Boulanger, se tient pour satisfait de se sentir sous l’égide de M. Constans et de M. Thévenet ; ce serait surtout la plus dangereuse des méprises, de croire que le pays a entendu voter pour la continuation d’une politique qui, en dix ans de règne, ne lui a donné que l’avilissement des mœurs publiques, le trouble dans sa vie morale, le déficit dans ses finances, l’effacement dans ses affaires extérieures. Depuis que le repos du monde est si bien protégé et garanti par les grandes alliances, par la ligue de la paix, il ne peut plus se passer un mois, pas même une semaine, fût-ce par cette saison d’été, sans qu’il y ait quelque alerte nouvelle, sans que les bruits suspects courent à travers l’Europe. C’est une histoire qui recommence sans cesse avec une désespérante monotonie. A peine se croit-on pour quelque temps en sûreté, à peine les souverains, les princes, les diplomates sont-ils en voyage ou ont-ils fait leurs préparatifs, les vigies qui veillent partout se hâtent de signaler dans vingt journaux quelque nouveau nuage qui monte à l’Orient ou à l’Occident. Comme si ce n’était pas assez des difficultés trop réelles, des questions qui ne pourront être évitées, des crises qui auront fatalement leur heure, on se plaît à supposer des conflits, à grossir les incidens, à remuer l’opinion par un système d’agitations factices. Un jour, et l’histoire est d’hier, c’est de. Vienne que partent les nouvelles pessimistes, les bruits alarmans, à propos des Balkans ou des armemens russes ; un autre jour, c’est à Rome qu’on affecte l’inquiétude et le mystère, qu’on semble se mettre sur le qui-vive comme si l’on s’attendait à tout. Par extraordinaire, c’est de Berlin que viennent le moins aujourd’hui les nouvelles alarmantes. M. de Bismarck, qui, avec toute sa puissance, a peut-être assez de se défendre contre l’ascendant croissant du parti militaire, principalement représenté par le nouveau chef de l’état-major allemand, le comte Waldersée, M. de Bismarck laisse à ses alliés de Vienne et de Rome le soin de tenir l’opinion en éveil. Ce qu’il y a de caractéristique d’ailleurs, c’est que ces campagnes de bruits inquiétans, qu’elles partent de Vienne, de Rome ou de Berlin, n’ont le plus souvent d’autre objet que de couvrir des embarras ou des armemens. Elles ont coïncidé récemment à Vienne avec les délibérations des délégations à qui on avait à demander de nouveaux crédits militaires ; elles coïncident à Rome avec une précipitation à peine déguisée dans les armemens et les embarras que cause la recrudescence des agitations irrédentistes. C’est une tactique invariable dont le chancelier de Berlin a plus d’une fois lui-même donné l’exemple. C’est l’affaire de quelques jours. Puis ces bruits tombent et il n’en est ni plus ni moins. La fantasmagorie guerrière s’est pour le moment évanouie jusqu’à la prochaine occasion !

On en revient en attendant à des objets plus pacifiques, aux diversions de la saison. On s’occupe des voyages d’agrément de l’empereur Guillaume, qui, après avoir visité en touriste les côtes de la Norvège, se dispose à visiter l’Angleterre et sa grand’mère la reine Victoria. Évidemment le jeune empereur tient à se montrer avec un certain appareil de puissance sur les côtes britanniques. Il n’ira peut-être pas à Londres chercher des ovations ou assister à quelque gala de la cité : ce n’est pas jusqu’ici dans le programme. On ne lui refusera pas pour sûr le plaisir de passer une revue navale et de voir son escadre figurer auprès de l’escadre anglaise. Ce voyage, sans être menaçant pour la paix du monde, ne laissera peut-être pas d’offrir un spectacle curieux, surtout au moment où l’Allemagne et l’Angleterre, alliées pour le blocus de Zanzibar, ne semblent pas toujours parfaitement d’accord dans la pratique de l’alliance. On s’occupe aussi, pour cette saison d’été, du voyage de l’empereur d’Autriche qui tient à ne pas différer de rendre sa visite à l’empereur Guillaume à Berlin, mais qui, accablé d’un deuil encore si récent, paraît vouloir se refuser à tout ce qui serait apparat et ostentation. On s’occupe enfin de la visite que le tsar songerait à rendre au jeune empereur d’Allemagne, en échange de la visite que Guillaume II a faite à Peterhof il y a plus d’un an et qui ne paraît pas avoir laissé des souvenirs encourageans ; mais il y a ici encore, à ce qu’il semble, quelque mystère. Où aurait lieu l’entrevue, qui coïnciderait sans doute avec le voyage de la famille impériale de Russie à Copenhague ? L’empereur Alexandre III ira-t-il à Berlin ? Les deux souverains se rencontreront-ils à Kiel ou dans quelque autre ville des côtes, sans bruit, sans éclat ? Ce sera une politesse rendue. Il est douteux que l’entrevue éventuelle dont on parle puisse avoir une influence décisive sur la direction des affaires des deux empires, dans les conditions où la politique de l’Europe est engagée par les alliances de l’Allemagne avec l’Autriche. Vraisemblablement tout restera au même point. Alexandre III reviendra imperturbable dans ses résolutions à Pétersbourg et Guillaume II pourra achever ses promenades d’été en allant à Athènes pour le mariage d’une princesse de sa famille avec le jeune héritier du royaume de Grèce. Guillaume II pourra même au besoin passer par l’Italie, aller à Constantinople, puis, comme cela a été dit, revenir par l’Espagne : on ne voit pas que la paix en soit bien menacée, qu’il y ait rien jusqu’ici qui justifie les récentes paniques, la crainte d’explosions soudaines.

Est-ce à dire que les voyages princiers soient tout, même pour une saison d’été, dans la politique, qu’il n’y ait pas toujours dans les affaires de l’Europe des incidens d’une certaine importance, des élémens incandescens qui peuvent être un danger ? Assurément il y a toujours des incidens. Il y en a qui, sans être immédiatement menaçans, en gardant un caractère limité et peu grave en apparence, n’ont pas moins une certaine portée, une signification internationale ; il y en a surtout qui ne deviennent sérieux que parce qu’ils ont l’air d’avoir été provoqués avec intention, avec préméditation, comme cette querelle que M. de Bismarck a faite à la Suisse, à propos de ses réfugiés et de son droit d’asile. Le chancelier a visiblement cédé à un accès de prépotence impétueuse en prétendant imposer sa volonté à la Suisse, en la menaçant de ses représailles, en accompagnant ou en laissant accompagner son action diplomatique de commentaires qui dépassaient toute mesure. Il s’est laissé emporter par un premier mouvement d’irritation à la suite de la mésaventure d’un de ses agens de police, et il a fini par mettre en doute jusqu’aux traditions hospitalières de la Suisse, jusqu’à la neutralité même de la république des Alpes. Il s’est un peu calmé depuis, il est vrai : il a compris que, s’il était dans son droit, s’il pouvait même avoir l’appui de quelques autres puissances, tant qu’il se bornait à réclamer des garanties contre les complots révolutionnaires qui s’organiseraient en Suisse, il ne pouvait demander au gouvernement fédéral des mesures qui auraient été une abdication de souveraineté. Il a pu du moins le comprendre en rencontrant aussitôt devant lui la résistance aussi modérée et aussi calme que ferme du gouvernement fédéral, qui, en offrant sans hésitation les garanties qu’on lui demandait, a maintenu sans jactance ses droits de souveraineté indépendante. Le terrible chancelier ne s’est pourtant arrêté qu’à demi, et il semble ne point vouloir en rester là dans ses tentatives de pression à l’égard de la république helvétique.

Au fond, à quoi se réduit cette querelle qui a déjà passé par plusieurs phases successives et qui n’a point dit son dernier mot ? L’Allemagne a un traité, qui date de 1876, par lequel la Suisse s’engage à reconnaître le droit de résidence et d’établissement aux Allemands munis d’un certificat d’origine et d’une attestation de moralité. La diplomatie de Berlin en conclut que la Suisse ne peut accorder l’hospitalité qu’aux Allemands qui ont leur certificat, qui portent pour ainsi dire l’estampille officielle. Il en résulterait que l’Allemagne resterait, jusqu’à un certain point, l’arbitre du droit d’asile dans les cantons suisses, la régulatrice de l’hospitalité helvétique pour ses nationaux. C’est justement ce que le gouvernement fédéral n’admet pas ; c’est le sens de la réponse que le ministre des affaires étrangères de Berne, M. Numa Droz, vient d’adresser au cabinet de Berlin. Le gouvernement de Berne entend bien respecter les conditions du traité à l’égard de ceux qui se présenteront avec le certificat officiel allemand ; il n’entend pas subordonner d’une manière générale le droit d’asile au bon plaisir des autorités allemandes. Il prétend garder sa liberté à l’égard de tous ceux qui cherchent un asile en Suisse, demeurer fidèle aux plus vieilles traditions de l’hospitalité nationale, sans décliner d’ailleurs les obligations et la responsabilité de la surveillance qu’on a le droit de lui demander. C’est évidemment l’interprétation la plus plausible du traité avec l’Allemagne aussi bien que des traités du même genre que la Suisse peut avoir avec d’autres puissances. Le chancelier, cependant, ne se rend pas, et à la dépêche suisse il répond en dénonçant purement et simplement le traité de 1876. A-t-il l’intention de compléter cette dénonciation par d’autres mesures restrictives dans les relations des deux pays ? Cela se peut. On dirait qu’il y a déjà un commencement d’hostilités de frontières, de vexations, devant lesquelles, d’ailleurs, les Suisses ne semblent pas jusqu’ici disposés à plier. Ce qu’il y a de plus grave, dans tous les cas, c’est cette attitude assez nouvelle, visiblement calculée, d’un puissant empire à l’égard d’une petite et fière nation dont l’indépendance et la neutralité ont été jusqu’à présent une garantie pour l’Europe.

Sans doute il y a aujourd’hui des incidens comme cette affaire suisse qui peut ne pas aller plus loin pour le moment et n’est pas moins une menace éventuelle dans des circonstances qui n’ont rien d’impossible, il y a aussi des élémens incandescens, et l’Orient, avec ses confusions, avec ses incertitudes, reste à coup sûr un des foyers de ces élémens inflammables, c’est toujours un des points faibles de l’Europe. Le fait est qu’on ne sait jamais bien ce qui en sera de ces contrées où les agitations intérieures se compliquent des plus puissans antagonismes extérieurs. La Bulgarie, cette création du congrès de Berlin, a un prince que personne n’a reconnu, qui règne en dépit des traités dans un état aux limites indécises, qui ne se soutient que par une neutralisation à peine déguisée des grandes influences rivales. La Bulgarie, c’est le provisoire tourmenté qui ne peut pas devenir définitif tant qu’il lui manque la sanction invraisemblable de la Russie. La Serbie, quoique moins irrégulièrement constituée, n’est peut-être pas beaucoup plus en sûreté avec son roi enfant, sa régence incohérente, dont le chef, M. Bistitch, est gravement malade, et les partis toujours prêts à se déchaîner. Le roi Milan qui, après son abdication, était allé chercher le repos ou des inspirations à Jérusalem et même à Constantinople, vient de reparaître tout à coup à Belgrade. Il n’y est, dit-il, qu’en passant ; il n’est revenu, à ce qu’il assure, que par un sentiment de sollicitude paternelle, pour revoir et protéger son jeune fils. Il a retrouvé à Belgrade le métropolite Michel qu’il avait exilé et qui est maintenant plus puissant que jamais, les radicaux, des radicaux serbes qu’il a plus d’une fois traités en ennemis et qui sont aujourd’hui maîtres du pouvoir. Autour de lui les passions s’agitent, et si ce prince à l’humeur fantasque se laissait aller à la tentation de ressaisir le gouvernement, on ne voit pas bien ce qui arriverait. A Belgrade comme à Sofia, d’ailleurs, la vraie question est entre l’Autriche, qui a besoin d’étendre son influence pour assurer sa position dans la Bosnie, dans l’Herzégovine, et la Russie, qui n’a pas versé son sang pour se laisser bannir des Balkans, qui reste armée de son ascendant sur le monde orthodoxe. C’est la lutte qui peut éclater à tout instant sur les frontières serbes ou bulgares, pour laquelle la Russie se tient prête en face de l’Autriche plus ou moins appuyée par ses alliés. Et comme si ce n’était pas assez de ces complications toujours possibles, voilà un incident ou une diversion de plus, — une insurrection crétoise qui peut être aussi un des élémens de cette éternelle question d’Orient, qui rouvre la carrière aux rivalités, avec la perspective d’un nouveau démembrement de l’empire ottoman.

C’est en effet l’éternelle histoire. Toutes les fois que des mouvemens éclatent dans une des provinces ottomanes, c’est l’intégrité, ou, si l’on veut, ce qui reste de l’intégrité de l’empire des Osmanlis qui est en jeu. On sait comment ces insurrections orientales commencent, on ne sait jamais comment elles finissent, ou, plutôt, on le sait aussi, elles finissent par raviver l’idée des partages, par attirer les interventions étrangères. C’est par l’insurrection de l’Herzégovine qu’a commencé, il y a plus de dix ans, la crise qui a conduit les Russes aux portes de Constantinople et a diminué l’empire de plusieurs provinces, sans trancher la question, sans créer les conditions d’une paix durable. Aujourd’hui, c’est en Candie que le mouvement insurrectionnel éclate, un mouvement encore obscur et mal défini. Ces populations de l’île de Crète, elles se soulèvent comme elles se sont soulevées plus d’une fois, contre des excès d’impôts et de fiscalité, contre les vexations d’une autorité surannée et oppressive. La Porte, suivant son habitude, s’est hâtée d’envoyer un commissaire impérial, Mahmoud-Djehalledin-Pacha, pour recueillir les plaintes des populations, pour essayer de pacifier l’île par de bonnes paroles et des promesses de réformes ; mais Mahmoud-Pacha est revenu à Constantinople sans avoir rien pacifié du tout ? c’est même une question de savoir si des réformes administratives peuvent être efficaces, et comme la Porte ne peut pas procéder par la force, l’insurrection peut se prolonger jusqu’à ce que les puissances s’en mêlent, au risque de compliquer et d’aggraver la question par leurs antagonismes. C’est là effectivement le point délicat. Déjà des Crétois paraissent avoir eu l’idée de profiter de la présence prochaine de l’empereur Guillaume à Athènes pour invoquer son appui. D’un autre côté, il y a, depuis quelque temps, une propagande assez active, même assez bruyante, pour persuader aux insurgés de l’île de Crète qu’ils n’auraient rien de mieux à faire que de solliciter le protectorat de l’Angleterre, de réclamer le sort peu enviable de l’île de Chypre ; mais l’empereur Guillaume ne peut rien que d’accord avec les autres puissances, et l’Angleterre, malgré les sympathies témoignées par lord Salisbury aux insurgés crétois, ne songe probablement pas à rechercher, à accepter un nouveau protectorat.

En réalité, il n’est point douteux que le jour où l’île de Crète serait détachée du domaine ottoman, la solution la plus sensée, la plus naturelle serait l’annexion au royaume hellénique. C’est le vœu intime de la population crétoise ; c’est aussi l’ambition des Grecs qui, en tacticiens prudens, comprennent aujourd’hui la nécessité de ne rien précipiter. Ils se défendent habilement de toute solidarité avec l’insurrection. Ils prodiguent même les conseils de patience aux Crétois ; ils sentent que tout pourrait être compromis encore à l’heure qu’il est par une agitation qui pourra toujours renaître quand on le voudra. Évidemment le dernier mot n’est pas dit, et en attendant, cette insurrection de l’île de Crète reste un élément incandescent de plus dans ce vaste foyer de l’Orient où il y a déjà la Serbie, la Bulgarie, la Macédoine, — où peuvent s’allumer tous les conflits que l’Europe redoute.

Que l’Angleterre, qui a déjà l’île de Chypre par une fantaisie d’ostentation de lord Beaconsfield, qui occupe l’Egypte et se trouve engagée à cette heure même sur le haut Nil dans des expéditions périlleuses pour sa renommée, ait tourné ses regards vers l’île de Crète, c’est possible. Il est peu vraisemblable que le gouvernement anglais fût encouragé par son parlement à étendre la main sur une lie dont la possession lui créerait plus de difficultés que d’avantages. L’Angleterre est une grande puissance qui a quelques points fixes et ne se laisse pas entraîner facilement au-delà de la sphère de ses intérêts précis et pratiques. Elle a récemment augmenté ses forces navales dans des proportions presque colossales pour rester en mesure de prendre position dans les conflits qui peuvent s’élever en Europe. Elle ne paraît pas disposée à se compromettre pour une médiocre conquête ou à se lier d’avance. Elle vont à garder à tout événement la liberté de son action. Plus d’une fois depuis quelque temps, le ministère a été interrogé avec une certaine insistance sur la direction réelle de sa politique extérieure ; ces jours derniers encore, dans la chambre des communes, il a été pressé de s’expliquer sur la mesure de ses engagemens avec la triple alliance, particulièrement avec l’Italie, et le sous-secrétaire d’état, sir James Fergusson, a répondu une fois de plus que l’Angleterre n’avait aucun engagement, qu’elle restait maîtresse de conformer sa conduite à ses intérêts nationaux, aux circonstances. Sir James Fergusson ne s’est point, à vrai dire, beaucoup compromis. Il n’a dit que ce que tout le monde sait, que l’Angleterre n’a pas l’habitude d’entrer dans des engagemens permanens ; il n’a pas dit ce qu’il entendait par les intérêts anglais, dans quelles circonstances ces intérêts pourraient se trouver engagés. La chambre des communes ne s’est pas moins tenue pour satisfaite, comme si elle avait compris ; elle s’est probablement dit qu’après tout rien ne se ferait sans elle.

Le parlement anglais au surplus, avant de prendre ses vacances, a été occupé depuis quelques jours d’une bien autre affaire tout intérieure. Il ne s’agit pas même de l’Irlande, dont la ligue agraire vient de se transformer en une sorte de ligue légale pour la défense des fermiers. Il s’agit d’une de ces questions qui sont l’épreuve du vieux loyalisme britannique, de la dotation des enfans de la maison royale, à l’occasion du mariage de la fille du prince de Galles avec un grand seigneur anglais, lord Fife. Évidemment cela n’a pas marché tout seul. Les radicaux ont saisi l’occasion d’éplucher le budget de la reine, ses dépenses, ses économies depuis un demi-siècle. Le ministère a été obligé d’entrer en transaction pour éviter des difficultés qui auraient pu devenir pénibles. Il a été convenu d’abord qu’on accorderait un supplément de dotation de près d’un million au prince de Galles, à condition que le pays n’aurait point à subvenir à l’établissement de ses autres enfans ; mais la reine Victoria s’est révoltée contre cette restriction qui engageait l’avenir, et on a fini par s’en, tenir pour le moment à voter le supplément de dotation du prince de Galles. Le ministère a été, du reste, puissamment secondé par le vieux chef de l’opposition, M. Gladstone, qui, avec sa loyauté de serviteur éprouvé, a rendu témoignage de sa fidélité à sa souveraine, et si M. Gladstone n’a pu décider les radicaux de son parti à voter avec lui, il a entraîné M. Parnell lui-même et ses amis irlandais. Au fond, si les radicaux ont disputé sur la dot, la masse anglaise se sent peut-être plus flattée dans son orgueil du mariage de leur princesse, fille de l’héritier de la couronne, avec un lord, que de tous les mariages avec de petits princes allemands, et des débats éphémères n’altèrent pas la popularité de la dynastie liée aux destinées de la libre Angleterre.

CH. DE MAZADE.