Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1892

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Chronique n° 1447
31 juillet 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Comme tout change dans les idées et même dans les plaisirs ! Lorsqu’il y a quinze ans, — c’est maintenant presque un siècle ! — on imaginait pour la première fois d’ériger en fête publique cet anniversaire du 14 juillet, qu’on célébrait encore l’autre jour, ce fut une explosion de jovialité populaire. On n’avait pas besoin d’être excité ou invité par les affiches officielles à se réjouir : on y mettait de l’entrain, de la bonne volonté, peu de réflexion, et beaucoup de cet enfantillage auquel les masses se laissent si aisément aller quand elles ne sont pas égarées. Paris se montrait dans son beau, pavoisé, enguirlandé et illuminé, — tout empli et égayé de jeux populaires assourdissans, de bals publics, de banquets en plein air. On s’amusait pour s’amuser, sans trop savoir pourquoi, comme si on avait pris la Bastille la veille, ou s’il y avait eu quelque victoire à la frontière.

Le spectacle, si on ne l’a pas oublié, était curieux à voir : c’était le premier anniversaire célébré en pompe, c’était la première fois ! Depuis, à ce qu’il semble, on a fini par s’y faire. On s’amuse encore un peu, parce que c’est convenu ; on va toujours surtout au bois de Boulogne voir défiler les bataillons fiers et silencieux de notre jeune armée. On illumine moins, on ne prodigue plus les drapeaux, on danse à peine pour la république, on n’a plus l’entrain et la bonne humeur d’autrefois : tout s’en va avec le feu d’artifice officiel ! A en juger par ce qui s’est passé l’autre jour, il semblerait que le 14 juillet lui-même commence à s’user. C’est pour cela sans doute que les imaginations échauffées se sont mises depuis quelque temps en campagne pour chercher les moyens de réveiller la gaîté populaire par des fêtes nouvelles, et le conseil municipal de Paris a trouvé, — quoi ? l’anniversaire du 10 août, tout simplement une journée de guerre civile et de sang ! La fantaisie municipale n’a eu heureusement aucune fortune et a été renvoyée aux archives de l’Hôtel de Ville. On s’est dédommagé cependant par un autre anniversaire qu’on a décidé de célébrer, — celui du 22 septembre 1792, — de la proclamation de la première république. On a cru peut-être compléter le 14 juillet ; mais ce n’est plus la même chose. Le 14 juillet, c’est encore l’aube éclatante de la révolution française ; le 22 septembre suit le 2 et le 3 septembre, le 10 août, le 20 juin, toutes ces journées lugubres qui ont précipité et assombri la révolution. On aura beau faire, on n’enflammera pas avec ces souvenirs l’imagination populaire, on ne fera pas des fêtes nationales avec ces anniversaires sanglans qui ne sont plus que des évocations surannées ou sinistres. La vérité est qu’on est devenu sceptique pour toutes ces exhumations d’un archaïsme révolutionnaire, parce qu’on sent qu’elles ne répondent plus à rien dans une situation où tout est changé, où la France d’aujourd’hui n’est plus la France d’autrefois, où la république elle-même, si elle veut durer, doit vivre non de fêtes et de feux d’artifice, mais de bonne politique et de bon gouvernement.

Qu’est-ce qu’on demande en effet aujourd’hui à la république ? On ne lui demande pas apparemment de recommencer le passé, de se rattacher par des réminiscences factices et des fêtes de convention à des dates qui ne sont plus que de l’histoire. Ce qu’on lui demande, c’est de s’inspirer d’un temps nouveau, de s’adapter aux mœurs, aux traditions, aux intérêts, à l’esprit libéral, aux instincts d’ordre de la France nouvelle. Ce qu’on lui demande, c’est d’être un régime sensé, régulier, largement organisé, où assemblées et gouvernement remplissent leur rôle, exercent leurs droits, pour concourir ensemble, sans confusion, sans tomber à tout instant dans une stérile anarchie, à l’administration du pays. Il faut bien l’avouer, c’est ce qui a manqué le plus jusqu’ici ; c’est ce qu’on n’a pu obtenir ; et on en a eu un nouvel exemple par cette crise imprévue qui a éclaté à la veille même de ce dernier 14 juillet, — qui n’a emporté que M. le ministre de la marine, mais qui aurait pu aussi bien emporter le ministère tout entier. Et de quoi s’agissait-il ? C’est un fait tristement vrai et frappant : depuis que la France est plus vivement engagée dans ce qu’on appelle la politique coloniale, il y a eu bien des méprises, des imprévoyances, des dissimulations mal calculées, des erreurs de direction ou d’exécution et, par suite, bien des mécomptes. Il est certain que la situation du Tonkin n’est rien moins qu’assurée, qu’elle se ressent d’un commandement mal défini, toujours flottant, et qu’à tout moment surgissent des incidens qui démontrent ce que notre domination a de précaire. D’un autre côté, en ce moment même, à l’ouest de l’Afrique, dans le golfe de Bénin, la France est réduite à avoir raison d’un petit souverain nègre, le roi de Dahomey, Behanzin, qui nous cerne dans nos possessions de Kotonou, de Porto-Novo. C’est sans doute un état un peu pénible pour un grand pays, et la difficulté est moins d’en finir que de savoir comment on en finira. L’Angleterre a eu récemment affaire à un de ces petits rois nègres d’Afrique et elle lui a infligé, en quelques jours, une correction sévère. La France est depuis quelques mois déjà à Kotonou, avec des forces laborieusement réunies sous le commandement du colonel Oodds, insuffisantes encore, et quelques navires qui bloquent la côte. Voilà le fait, voilà la situation !

Que la chambre, qui a déjà voté, il y a trois mois, 3 millions pour l’expédition du Dahomey, ait tenu, avant de se séparer, à demander compte au gouvernement de ce qu’il a fait, de ses intentions, de sa politique dans le golfe de Bénin, c’est certainement son droit ; mais il est bien clair que la chambre complique tout et tombe dans une véritable anarchie en intervenant dans les moindres détails de préparation et d’exécution d’une campagne, en enchaînant d’avance la liberté du gouvernement, en traitant à la légère les questions les plus délicates de commandement. C’est précisément ce qui est arrivé l’autre jour. Ce malheureux ministre de la marine, M. Godefroy Cavaignac, a été réellement mis en état de siège par ses agresseurs, M. Pourquery de Bois-serin, M. Clemenceau, qui, sous prétexte de créer l’unité de commandement au Dahomey, ont prétendu lui imposer une mesure des plus graves, celle de placer nos forces navales, nos navires sous les ordres du chef chargé de conduire les opérations de terre. M. le ministre de la marine, et il était lui aussi dans son droit, comme il était dans la vérité, s’est défendu de subir l’obligation qu’on prétendait lui imposer. Il a refusé nettement, péremptoirement, de se prêter « à la confusion d’attributions qu’on lui demandait. » C’est, en effet, la plus périlleuse témérité de confondre des services si différens, de les subordonner l’un à l’autre. M. le ministre de la marine Cavaignac a peut-être mis dans sa défense quelque raideur, un peu de gaucherie ou de naïveté, et il l’a expié sur l’heure, il s’est heurté contre un vote de susceptibilité ou d’irréflexion parlementaire. Il n’avait pas moins raison : c’est lui qui dans ce débat défendait un principe tutélaire, un droit supérieur de gouvernement, et s’il a disparu seul, si le ministère tout entier n’est pas tombé avec lui, c’est parce que dès le lendemain on s’est hâté de se soumettre au vote de la chambre, — pour éviter, a-t-on dit, une crise ministérielle à la veille des vacances et des élections des conseils-généraux. La chambre l’a voulu, on a tout livré ; on a évité une crise ministérielle !

Soit ; mais c’est avec ce système que depuis longtemps on compromet tout ; c’est avec cette politique qu’on a fait perdre un jour à la France la position qu’elle avait en Egypte, qu’on s’est créé d’inextricables embarras au Tonkin. Sait-on ce qui en résulte ? La chambre déploie son omnipotence, elle se satisfait pour un moment. Elle n’est pas plus avancée, elle est réduite à se débattre dans son incompétence. Le gouvernement, de son côté, toujours menacé, ne sait le plus souvent que faire. Il hésite toutes les fois qu’il a une initiative à prendre, une force à expédier, un commandement à donner, un crédit à demander. Il ruse quelquefois pour se tirer d’embarras. Il n’en est que plus menacé. Il vit en louvoyant, en livrant plus ou moins ses droits.

Au fond, c’est là toute la question. Le mal invétéré, c’est que l’idée d’ordre et de légalité est attaquée de toutes parts et sous toutes les formes, que les institutions, les lois, la justice, les plus simples garanties, les droits les plus naturels du pouvoir, semblent n’être plus que des mots dont on se joue. On dirait parfois que tout est livré au hasard des fantaisies déchaînées. Les députés veulent diriger des expéditions ou administrer. Il y a des journaux qui font la police, qui violent tranquillement les secrets des délibérations d’un jury, qui disposent de tout sans façon. Tout le monde gouverne, excepté le gouvernement qui ne sait de quel côté se tourner, et est aussi embarrassé avec le conseil municipal de Paris qu’avec la chambre. Certes, s’il est une chose évidente, démontrée par de récens et trop crians événemens, c’est la nécessité de relever et de fortifier la police. Le gouvernement a eu l’idée bien simple d’augmenter le nombre des gardiens de la paix et d’élever un peu le modeste traitement de braves gens employés au plus ingrat, au plus dur métier. Il a proposé une loi que les chambres ont votée. Malheureusement la ville de Paris contribue aux frais de police, et le conseil municipal tient la bourse de la ville de Paris. Qu’est-il arrivé ? Le conseil municipal, qui a des prétentions sur la police quand il ne rêve pas de nouveaux anniversaires, a commencé par ajourner indéfiniment la question, au risque de blesser les intérêts d’utiles serviteurs, et de laisser Paris sans protection. On ne s’est pas tenu pour battu, on a repris l’affaire, et à la dernière extrémité, au milieu du tapage et des violences, cet étrange conseil municipal a pourtant fini par se décider à voter l’augmentation des traitemens ; mais il a continué à repousser l’augmentation du nombre des gardiens de la paix. Voilà donc le gouvernement paralysé dans son action protectrice, — s’il n’avait la ressource d’inscrire tout simplement d’office la dépense nouvelle au budget de la ville. Et c’est ainsi qu’à tout propos éclate cette manie d’illégalité et d’usurpation devant laquelle les ministères se croient trop souvent obligés de plier. Malheureusement, c’est la France qui paie les frais de toutes ces incohérences dans ses plus précieux intérêts, et elle ne se sent pas suffisamment dédommagée par des fêtes comme celle qu’on lui promet pour le 22 septembre ou même comme celle du dernier 14 juillet. Ce n’est pas toujours sur le continent, sur ce vieux sol si souvent foulé par les guerres, ce n’est pas là toujours ni exclusivement que se rencontrent les grandes influences du monde, que se décide l’éternelle question de l’équilibre et de la paix. C’est aussi bien désormais dans les Balkans ou dans l’extrême Orient, dans l’Afghanistan, ou à Madagascar, en Egypte ou au Maroc, dans la Méditerranée comme dans l’Océan, partout où il y a des ambitions et des intérêts rivaux qui se surveillent, qui peuvent quelquefois se heurter. Et c’est ce qui fait que les moindres incidens, même lointains, ont leur place dans la politique européenne. Tout peut devenir un événement européen, parce que tout a son importance relative et son poids dans l’ensemble des rapports généraux du monde.

Qu’est-ce que cette affaire anglo-marocaine de ces derniers jours, si ce n’est un des incidens de ce travail des antagonismes universels sur un point où quelques puissances, la France et l’Espagne plus que d’autres, ont d’évidens intérêts ? Il est certain que la France et l’Espagne ne peuvent rester indifférentes à tout ce qui se passe dans cette partie du nord de l’Afrique, au Maroc, dans le détroit de Gibraltar, qu’elles ont pu être fondées récemment à se demander ce que se proposait l’Angleterre par cette mission un peu énigmatique, qu’elle a expédiée à Fez. Elles avaient d’autant plus le droit de suivre avec attention les événemens, qu’elles pouvaient se souvenir du langage tenu par lord Salisbury disant, il y a moins d’un an, que le Maroc était peut-être destiné à troubler l’Europe, qu’il y aurait un moment où des complications sérieuses viendraient de cet ouest africain. A quoi lord Salisbury faisait-il allusion ? Quel rapport surtout y avait-il entre ces prédictions un peu sombres et la nouvelle mission britannique ? Ce qui est sûr, c’est qu’un jour, assez récemment, un plénipotentiaire anglais, sir Charles Evan Smith, partait de Tanger pour Fez, portant dans sa valise un traité mystérieux. Que contenait ce traité ? Se bornait-il à des stipulations de commerce, à des garanties pour les étrangers, trop souvent menacés dans leurs intérêts ou dans leur vie par les troubles intérieurs du Maroc ? Allait-il jusqu’à assurer à l’Angleterre des avantages qui auraient ressemblé à un protectorat britannique ? On ne le sait pas encore avec précision. Au premier instant, sir Evan Smith paraissait avoir réussi. Il avait eu des conférences avec le sultan lui-même, Muley-Hassan, il croyait avoir vaincu toutes les résistances. Il triomphait, lorsque tout d’un coup, au traité qu’il croyait déjà signé, on opposait un autre traité atténué, modifié dans l’intérêt du Maroc. Aussitôt, sir Charles Evan Smith a laissé éclater sa colère, déchirant violemment ce nouveau traité qu’on lui proposait et le renvoyant en morceaux au premier ministre du sultan. Il s’est déchaîné contre la corruption de la cour de Fez, contre l’anarchie marocaine, et il est parti sans rien écouter, en homme irrité et menaçant. Que n’a-t-on pas dit ! On a prétendu que le sultan Muley-Hassan avait voulu capter sir Evan Smith au prix de 30,000 livres sterling ! Naturellement aussi, les journaux anglais se sont hâtés d’exhaler leur mauvaise humeur, accusant la France d’avoir contrarié une œuvre entreprise par l’Angleterre dans l’intérêt commun de l’Europe, au profit de la civilisation !

Le fait est que sir Charles Evan Smith en a été pour ses colères, que cette tentative de diplomatie impérieuse n’a pas réussi, et ici revient l’invariable question : que s’était proposé lord Salisbury ? Avait-il voulu donner une grande satisfaction à l’orgueil britannique en prenant, par un coup hardi, une position prépondérante au Maroc ? Il est certain que, dans ce cas, il a échoué, non devant l’influence occulte et hostile de la France, mais parce que, apparemment, le sultan n’a pas tenu à se laisser mettre en tutelle. A-t-il voulu, plus simplement, s’assurer un beau succès au moment où allaient s’ouvrir les élections ? Il n’a pas mieux réussi sous ce rapport. Sans doute l’Angleterre n’en est pas à cela près, elle retrouvera son influence au Maroc ; mais lord Salisbury a perdu, pour le moment, l’avantage d’aborder le scrutin avec la popularité d’une victoire de sa diplomatie.

Voilà donc, au milieu des incidens du jour, ces élections anglaises faites et parfaites ! Voilà ce scrutin si compliqué et si prolongé qui vient de se clore, après avoir mis en mouvement six millions d’électeurs, non pas sans quelque agitation ou sans quelques conflits partiels en Irlande, mais sans que rien ait troublé ou interrompu cette libre manifestation d’opinion ! Elles ont un rare intérêt, ces élections, et par la manière dont elles se sont accomplies, et par les problèmes qui s’agitent entre les partis et par les conséquences qui en peuvent résulter, qui vont maintenant se dérouler.

Rien n’est assurément plus curieux, rien ne peint mieux le caractère et les mœurs britanniques que cette grande consultation nationale qui a commencé il y a déjà trois semaines, au lendemain de la proclamation royale, et qui vient à peine de dire son dernier mot, — qui ne ressemble à aucune autre. Dans la plupart des pays les élections se font en un jour ou deux, on a hâte de savoir ce qu’il y a au fond de l’urne qui est souvent la boîte aux surprises ; ici en Angleterre, tout se fait successivement, méthodiquement, jour par jour, sans hâte et sans impatience. Ce sont d’abord les collèges où les candidats qui n’ont pas de concurrens sont élus spontanément, sans avoir même à subir l’épreuve du vote : lord Randolph Churchill a été le premier élu de ce genre. Puis sont venus les bourgs, les villes, les universités, Londres, Birmingham, Liverpool, Manchester, qui ont un ou plusieurs députés à élire. La ville de Londres seule a soixante-deux représentans. Puis enfin, dans les comtés, les districts ruraux ont fait leur œuvre jusqu’à ces jours passés. Depuis trois semaines on a pu suivre ce vaste mouvement, cette longue et grande bataille, comptant chaque jour les victoires et les défaites, les gains et les pertes des partis. On a pu assister à ce combat de scrutin, à ce puissant jeu électoral, qu’une caricature anglaise a représenté récemment sous la figure d’une échelle doubleront lord Salisbury et M. Gladstone gravissaient chacun de son côté, jour par jour, les échelons, — jusqu’au moment où le premier arrivé au sommet de l’échelle est resté le vainqueur. Le vainqueur, c’est M. Gladstone ! Après bien des péripéties, c’est le parti libéral qui se relève de son éclatante défaite de 1886 et retrouve l’avantage dans le nouveau parlement. Jusqu’aux derniers jours de la session, les conservateurs unionistes avaient gardé une majorité sensiblement diminuée, il est vrai, mais encore suffisante. Aujourd’hui la roue de la fortune a tourné, ce sont les libéraux qui, avec les Irlandais, ont une majorité de quelque quarante voix dans la chambre des communes ; c’est la politique du home-rule qui l’emporte !

Cette victoire, à n’en pas douter, les libéraux anglais la doivent surtout à leur vieux et glorieux chef, et une des choses les plus extraordinaires, un des phénomènes les plus caractéristiques de ces élections d’hier est certainement la puissance toujours active du grand octogénaire qui a retrouvé la verdeur de la jeunesse avec l’habileté du vieux tacticien pour conduire encore une fois son armée au combat. M. Gladstone a secoué le poids de l’âge, il a renouvelé pendant ces trois semaines les miracles de ses vieilles campagnes du Midlothian. Il a multiplié les discours, tracé les programmes, donné les mots d’ordre, rallié et entraîné ses troupes avec autant d’art que d’expérience. Sa popularité a combattu pour lui, et il a vaincu ; il a pris sa revanche, il a eu sa majorité : voilà le fait I Ce n’est pas cependant sans effort et sans peine que le vieux chef libéral a retrouvé le succès. Il est évident que M. Gladstone a eu à se débattre contre des difficultés qui survivent à la lutte. Il a eu à vaincre ou à déjouer la résistance des derniers fidèles de M. Parnell, qui ont essayé de lui dérober les suffrages irlandais ; il a rencontré les dissidences des chefs du parti ouvrier, qui lui ont fait payer son courageux refus de souscrire aux huit heures de travail. Ni parnellistes, ni candidats ouvriers n’ont eu, il est vrai, de grands succès électoraux par eux-mêmes : ils n’ont obtenu que quelques nominations ; mais ils ont suffi pour favoriser, par leurs diversions, les succès de quelques conservateurs unionistes, pour diminuer la victoire du parti libéral et affaiblir par suite son autorité. Ils ont préparé, en un mot, une situation qui peut n’être pas facile. M. Gladstone tient sans doute du dernier scrutin une majorité ; mais il n’a cette majorité qu’avec les Irlandais. S’il ne fait pas triompher sans trop attendre le home-rule, il est exposé à voir une aile de son armée se débander ; s’il se jette trop vivement dans la politique irlandaise, il risque de s’aliéner ou de refroidir une partie de cette vieille masse libérale anglaise qui le suit sans enthousiasme dans sa campagne pour le home-rule. De sorte que M. Gladstone, tout victorieux qu’il soit, se trouve avoir à faire face aux difficultés les plus sérieuses avec une majorité peut-être plus apparente que réelle, dont seul il peut se servir en maître, s’il garde ses forces jusqu’au bout.

La question pour le moment est de savoir comment se réalisera cette transition de pouvoir dont les dernières élections font une nécessité, comment le gouvernement de l’Angleterre va passer des conservateurs aux libéraux. Que lord Salisbury, piqué au jeu, tienne à ne pas rendre les armes sans combat, qu’il veuille attendre la réunion prochaine du nouveau parlement, pour livrer une dernière bataille, pour contraindre M. Gladstone à exposer son programme, sa politique, et essayer d’ébranler la majorité nouvelle, c’est possible ; c’est une manière de tomber avec les honneurs de la guerre. Dans tous les cas, ce n’est pas en Angleterre qu’on dispute longtemps avec les faits, et après les élections qui viennent de déplacer la majorité parlementaire, il n’y a évidemment à l’heure qu’il est d’autre solution qu’un ministère libéral avec M. Gladstone pour chef, avec des lieutenans comme sir William Harcourt, M. John Morley, lord Rosebery, lord Spencer, peut-être aussi avec quelque radical comme M. Labouchère. Le ministère est vraisemblablement tout prêt pour le jour de la démission inévitable de lord Salisbury. C’est alors justement que les vraies difficultés commenceront pour M. Gladstone. C’est là que ses adversaires l’attendent pour lui créer une situation d’où l’on ne pourra peut-être sortir que par une dissolution nouvelle du parlement, par un appel nouveau au pays. Que fera M. Gladstone ? S’il était plus jeune, il ne serait pas impossible que, par une résolution hardie, il se mît à la tête de ce mouvement libéral, même libéral avancé, qui se dessine de plus en plus dans toute l’Angleterre, surtout dans les comtés, qu’il devînt le vrai chef de la démocratie anglaise grandissante. A son âge, il ne peut guère rêver de si longs desseins ; c’est bien assez de suffire aux nécessités du jour, et avec les ressources de son esprit, avec son art de manier les partis, il est homme encore à déjouer les tactiques de ses adversaires, à maintenir sa majorité, à préparer son terrain si une dissolution nouvelle devenait nécessaire. D’ici à la session de février où se renouvelleront les grandes batailles parlementaires, il a le temps de reprendre position aux affaires, de combiner avec le home-rule les réformes qu’il semble méditer pour rallier à sa cause les partis populaires.

Quant à la politique extérieure de l’Angleterre, ce serait sans doute une illusion de croire qu’elle puisse être sensiblement modifiée par les dernières élections. Les traditions, les intérêts permanens de l’Angleterre sont ce qu’ils sont : ils ne changent pas avec un cabinet. La politique du ministère conservateur sera plus ou moins la politique du ministère libéral. Lord Rosebery ne l’aurait pas dit récemment, qu’on pourrait s’en douter. Tout ce qu’on peut croire, c’est que la même politique peut être suivie avec un autre esprit ; c’est qu’un ministère libéral, dirigé par M. Gladstone, peut atténuer les procédés de lord Salisbury, rechercher un peu moins les incidens au Maroc ou ailleurs, affecter un peu moins d’intimité avec les alliances continentales, et, s’il faut tout dire, mettre un peu plus de cordialité ou de bonne volonté dans les rapports de l’Angleterre avec la France. Comment la Belgique, pour sa part, se tirera-t-elle de cette crise, où elle s’est librement, spontanément engagée, en entreprenant la révision de sa constitution ? Peut-être déjà commence-t-on à s’apercevoir à Bruxelles qu’on s’est jeté dans une singulière aventure, qu’on a soulevé un problème dont on n’aura pas raison aussi aisément qu’on l’avait espéré. Sans doute, c’est quelquefois, pour une nation libre, un acte de prévoyance virile de ne pas se laisser arrêter par les difficultés d’une réforme devenue nécessaire, de céder à propos à un mouvement d’opinion. Il est possible que, pour la nation belge, le moment fût venu d’étendre le droit de suffrage, d’ouvrir la vie publique aux classes populaires, de plus en plus pressantes, d’accomplir, en un mot, une large réforme électorale, et comme le droit de vote est réglé par la vieille constitution de 1830, la révision devenait une nécessité. Malheureusement, on s’est plu à compliquer cette question première, la seule qui émût la classe populaire, de toutes sortes d’autres questions, à étendre la révision aux points les plus délicats du droit public, et en étendant le programme, on ne l’a pas simplifié. On est entré dans l’aventure ! maintenant, à vrai dire, c’est la constitution belge tout entière, ou presque tout entière, qu’on est en train de réformer. Les dernières chambres, après avoir discuté longuement, non sans quelque confusion, ont uni par décider qu’il devait y avoir une révision constitutionnelle sur laquelle le pays allait avoir à se prononcer. Des élections se sont faites sur cette question de révision. Le nouveau sénat et la nouvelle chambre des représentans, transformés, pour la circonstance, en assemblée constituante, se sont réunis aussitôt pour se mettre à l’œuvre. Cette session extraordinaire s’est ouverte sans bruit, sans éclat, sans discours royal, il n’y a que quelques jours ; mais, à peine a-t-on été réuni, on n’a pas tardé à s’apercevoir qu’on n’avait rien fait, que le plus difficile restait à faire, qu’on en était tout au plus aux préliminaires, à des préliminaires où, du premier coup, gouvernement et assemblée étaient menacés de se perdre.

Proposer un plan coordonné, précis, complet, quoique limité dans l’état du parlement belge, sans avoir la majorité des deux tiers des voix qu’exige la constitution, c’était pour le gouvernement s’exposer à aller au-devant d’un échec, ajouter peut-être une crise ministérielle à une crise constitutionnelle. Le président du conseil, M. Beernaert, en homme avisé, a vu le péril et s’est défendu de jouer cette dangereuse partie. Livrer d’un autre côté la révision au hasard des propositions de toute sorte qui pouvaient se produire et des discussions décousues, qui allaient se succéder, c’était se jeter dans l’inconnu. M. Beernaert a fait de la tactique ! il a commencé par écarter toute chance de crise ministérielle en refusant d’engager la responsabilité du gouvernement sur un programme déterminé. Il a cru de plus éviter les débats prématurés ou sans issue en demandant à la chambre de nommer une commission extraordinaire de vingt membres qui serait chargée de concentrer le travail, d’examiner toutes les propositions qui pourraient se produire, d’écouter tout le monde, et de préparer un projet définitif. Ce n’est pas, si l’on veut, de la part du gouvernement, un acte de brillante initiative ; c’est peut-être un acte de prudence. L’avantage de la commission est de ne rien brusquer, de gagner du temps, et de favoriser les transactions sans lesquelles rien n’est possible. Réussira-t-on, avec ces précautions et ces tactiques, à aller jusqu’au bout ? C’est une autre affaire. Ce ne sera pas, dans tous les cas, au courant de cette première session ; tout paraît devoir être renvoyé à une session d’hiver ; on aura eu le temps de réfléchir !

Jusqu’ici, en réalité, on n’en est qu’à une question de procédure parlementaire. On n’a parlé sérieusement ni du referendum, ni du suffrage universel. Il est cependant assez clair qu’on ne s’entendra pas aisément. Il n’y a que quelques jours, M. Frere Orban, une fois de plus, se prononçait nettement contre le suffrage universel sans conditions, sans limites, et M. Paul Janson s’écriait que le pays ne retrouverait le calme que si on lui donnait le suffrage universel, que, jusque-là, l’agitation se perpétuerait : — « Eh bien ! répliquait vertement M. Frere-Orban, nous ferons taire la menace, nous ne nous laisserons pas intimider. Et chacun fera son devoir ! » — Ce n’est, à la vérité, qu’une escarmouche ; elle suffit néanmoins pour laisser pressentir la vivacité des discussions le jour où la sérieuse bataille sera engagée, où le sort de cette révision belge se décidera définitivement.

Depuis quelque temps, déjà, rien ne venait de la région des Balkans et du Danube distraire l’attention de l’Europe. On parlait à peine de la Serbie, dont la situation n’est pourtant pas brillante. On parlait tout au plus un peu des voyages matrimoniaux du jeune prince héritier de Roumanie, d’un projet d’alliance qui parait devoir rattacher le jeune royaume danubien à une des grandes familles régnantes. On se taisait à peu près sur la Bulgarie et son dictateur, — dictateur réel sous le nom du prince Ferdinand de Cobourg, — lorsque M. Stamboulof a cru nécessaire sans doute de faire encore une fois parler de lui. Il n’y réussit guère que par des fantaisies diplomatiques qui ne sont pas toujours sans péril ou par des procès qui dévoilent le triste régime auquel la petite principauté est soumise. C’est donc un nouveau procès qui vient de se dérouler en cour martiale, à Sofia, et qui s’est dénoué naturellement par une série de condamnations. L’objet primitif de ces récens débats judiciaires de Bulgarie est le meurtre commis l’an dernier contre M. Beltchef, victime innocente d’une méprise des assassins qui, à dire toute la vérité, frappaient le jeune ministre des finances en croyant frapper M. Stamboulof lui-même. S’il ne s’agissait que d’un crime et de criminels, rien ne serait certes plus simple et plus légitime que de faire une justice sévère, ne fût-ce que pour décourager les fanatiques qui se croient le droit de recourir au meurtre. Malheureusement, si le meurtre est un fait trop réel, les meurtriers sont restés jusqu’ici inconnus ; ils n’ont pu être découverts ; et, en définitive, l’assassinat de M. Beltchef n’a été qu’une occasion de renouveler la sanglante comédie judiciaire dont l’infortuné major Panitza a été il y a peu d’années encore la victime. On n’a pas trouvé les vrais meurtriers, mais on a imaginé un vaste complot organisé contre le prince Ferdinand, contre la sûreté de l’État, contre l’indépendance nationale, — encouragé par les « États hostiles à la Bulgarie, » — et dans ce complot on a enveloppé une foule de suspects, d’adversaires ou d’ennemis de M. Stamboulof. Que parmi tous ces accusés il y ait des esprits aigris et violens, des séides obscurs, cela se peut ; il y a aussi, visiblement, des hommes qui ne sont en cause que parce qu’ils sont des adversaires politiques, d’anciens ministres, entre autres M. Karavelof, qui a été soumis à toutes les persécutions, qui est devenu aveugle dans sa prison, et a gardé une assez fière attitude devant ses juges.

Depuis un an, cette œuvre de police, encore plus que de justice, se poursuit, et si le procès de Sofia a dévoilé que M. Stamboulof et le régime qu’il personnifie ont beaucoup d’ennemis en Bulgarie, qu’il y a toujours des agitations dans la principauté, il n’a révélé ni un attentat sérieux, ni surtout une complicité dans le meurtre de M. Beltchef. Il ne s’est pas moins dénoué par de dures condamnations. Quatre accusés ont été condamnés à mort, d’autres à quinze ans, à neuf ans de prison. M. Karavelof en est quitte pour cinq ans de prison. M. Stamboulof avait déjà sa vengeance par ces condamnations ! Allait-il cependant pousser jusqu’au bout cette vengeance ? Il n’a pas hésité, et sans plus attendre, sans pitié, il a fait mettre à mort ces quatre malheureux condamnés sur des témoignages et des pièces falsifiés ! Ce qu’il y a de singulier, c’est que pendant ce temps le prince Ferdinand de Cobourg se promène en Europe et paraît assez étranger aux affaires de sa principauté. Il se promenait déjà à l’époque où l’infortuné Panitza était impitoyablement exécuté : il se promène encore pendant qu’on pro cède à des exécutions nouvelles ? Mais alors qui est le souverain ? Ce n’est pas le prince Ferdinand, c’est M. Stamboulof. Il reste à savoir si l’Europe, qui s’est montrée si singulièrement indulgente pour tout ce qui se passe à Sofia, laissera se prolonger indéfiniment cet étrange régime qui est en dehors des traités, qui se met en dehors de l’humanité et reste une perpétuelle menace pour la paix de l’Orient


CH. DE MAZADE.