Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1910

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Chronique n° 1879
31 juillet 1910


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




M. Paul Deschanel a signalé autrefois, comme un agent particulièrement actif des votes parlementaires, la peur de ne pas paraître assez avancé ; mais il y a aussi celle de ne pas paraître assez vertueux, et, de ces deux peurs, il est difficile de dire quelle est la plus forte. La nouvelle Chambre n’a pas voulu être en reste de vertu avec ses devancières ; on lui a signalé un scandale judiciaire, auquel quelques autres pourraient être rattachés, et elle a aussitôt nommé une Commission d’enquête pour faire la lumière, toute la lumière ! On sait par expérience que les commissions d’enquête ne font pas beaucoup de lumière ; mais peu importe, leur objet principal n’est pas là. Il suffit que chaque député puisse dire à ses électeurs qu’il n’a, personnellement, rien négligé pour dissiper les ombres autour de la vérité ; après quoi, il peut se rendre le témoignage qu’il a rempli en toute conscience le vieil adage : Fais ton devoir, advienne que courra ! Malheureusement ces commissions d’enquête, à en juger du moins par les précédentes, ont plus d’inconvéniens que d’avantages ; elles sont un élément de perturbation entre les pouvoirs publics ; elles soulèvent plus de questions qu’elles n’en résolvent ; elles laissent dans les esprits plus de trouble que de sécurité. C’est bien l’avis du gouvernement, et M. le président du Conseil a énuméré à la Chambre tous les défauts de l’enquête, mais il n’a pas osé s’y opposer nettement, soit qu’il ait craint que la Chambre ne passât outre à son veto, soit qu’il ait été arrêté, comme il l’a dit, par un scrupule personnel : ayant été mis en cause, il n’a pas voulu avoir l’air d’étouffer une affaire où il avait été directement impliqué. En un mot, M. Briand a eu peur, comme les autres, de ne pas paraître assez vertueux. Alors, rien n’a plus retenu la Chambre. Elle a donné un vote de confiance à M. Briand, mais elle a voté l’enquête. Il ne faut pas chercher entre les votes le moindre lien logique : il n’y en a pas. Il s’agissait de l’arrestation du financier Rochette dont le procès, à peine entamé, est resté un moment suspendu à un incident d’audience imprévu. Après l’audition de quelques témoins, le défenseur de Rochette a demandé un supplément d’instruction, que le tribunal lui a refusé. L’avocat a déclaré aussitôt qu’on lui rendait la défense impossible et que, dans ces conditions, il y renonçait : effectivement il a quitté le prétoire. Que résultait-il donc des dépositions qui venaient d’être faites ? Il en résultait que la Préfecture de police, usant d’un droit que la loi lui donne, s’était activement occupée de l’affaire Rochette et s’était mise à la recherche d’un plaignant pour mettre le parquet en mesure de poursuivre. Des plaintes nombreuses lui étaient venues sur les opérations de Rochette, qui s’était adressé à la petite épargne et opérait sur elle le drainage le plus dangereux ; des plaintes du même genre avaient été adressées au parquet et éveillé chez lui les mêmes préoccupations ; mais, en l’absence d’une plainte régulière, il n’avait pas cru pouvoir poursuivre et s’était borné à proposer une enquête discrète, secrète, à faire à l’amiable sur les livres du financier. Les choses en étaient là lorsque la Préfecture de police les a brusquées en provoquant une plainte. Nous nous bornons, pour le moment, à exposer les faits tels qu’ils résultent des dépositions déjà entendues par le tribunal et par la Commission.

La principale de ces dépositions a été celle de M. Prévet, ancien sénateur, directeur du Petit Journal. Nos lecteurs le connaissent bien, car nous avons eu, à diverses reprises, l’occasion de parler du courage et dataient avec lesquels, à la tribune du Luxembourg, il a défendu les plus sains principes d’économie politique et de finance, et nous n’avons pas besoin de dire qu’il ne l’a pas fait sans s’attirer de très vives hostilités. M. Prévet a raconté que le Petit Journal, en pleine prospérité, a été l’objet d’une campagne de calomnies : ses actionnaires ont reçu une circulaire qui leur annonçait leur ruine prochaine. Ne sachant pas par qui cette campagne était dirigée, M. Prévet a déposé une plainte contre X…, contre inconnu, laissant à l’instruction le soin de découvrir le coupable. Il a reçu alors la visite d’un financier nommé Gaudrion qui lui a offert de lui fournir des armes contre M. Rochette ; mais M. Prévet, ne connaissant ni Rochette, ni Gaudrion, n’a pas accepté l’offre de celui-ci et l’a renvoyé au juge d’instruction. Quelques jours plus tard, il a reçu une visite plus importante : c’était celle de M. Yves Durand, chef de cabinet de M. le préfet de police, qui venait aussi lui parler de Rochette. M. Prévet a répondu qu’il n’avait rien à dire sur le financier, mais il a fait part à M. Yves Durand de la démarche de Gaudrion, et a proposé à M. Yves Durand de le mettre en rapport avec ce dernier. Il est allé plus loin, puisqu’il a conduit M. Yves Durand chez Gaudrion, ignorant qu’il avait eu affaire à un homme qui devait être condamné à la prison. C’est même pour se venger de sa condamnation que Gaudrion a mis tout le monde en cause, M. Prévet dont le rôle, on vient de le voir, n’avait été nullement incorrect, M. Yves Durand et, derrière lui, M. Lépine, enfin derrière M. Lépine, M. Clemenceau qui lui aurait donné des ordres dont M. le préfet de police aurait confié l’exécution à M. Yves Durand. Nous avons laissé celui-ci en tête à tête avec Gaudrion : que s’est-il passé entre eux ? M. Yves Durand a demandé au financier s’il ne voudrait pas déposer une plainte contre Rochette. Gaudrion s’est personnellement dérobé, mais il a mis en avant un M. Pichereau, qu’il a présenté comme intéressé dans les affaires Rochette et disposé à déposer une plainte. M. Yves Durand est allé voir M. Pichereau, qui a déposé la plainte attendue, peut-être même sollicitée, et aussitôt une instruction a été ouverte : Rochette n’a pas tardé à être arrêté. Ce n’est pas seulement en diplomatie qu’il faut se méfier des excès de zèle : ils sont partout imprudens. Que M. Yves Durand en ait commis, c’est ce que la suite a fait voir et ce que M. le préfet de police a reconnu. L’arrestation de Rochette a porté naturellement une atteinte immédiate à ses affaires ; elles ont baissé, et Gaudrion a pu faire un coup de bourse où il a gagné beaucoup d’argent. Il s’est trouvé que M. Yves Durand avait lui-même déposé une petite somme dans une maison de coulisse, qui a profité de la ruine de Rochette, et il a avoué lui-même que, en cela aussi, il avait commis une imprudence. Si ce mot revient sous notre plume, c’est que nous ne voyons pas que, jusqu’ici du moins, on ait le droit d’en prononcer un autre. Nous ne connaissons pas M. Durand, mais ceux qui le connaissent attestent qu’il est un honnête homme. Quant à M. Lépine, il est connu du monde entier et personne ne s’est avisé jamais de mettre en doute son absolue droiture. Et M. Clemenceau ? — J’ai reçu des ordres de lui, aurait dit M. Lépine ; je n’ai fait que les exécuter. — A quoi on a répondu qu’il y avait des ordres auxquels il ne fallait pas obéir. Mais, à supposer que M. Clemenceau ait donné un ordre formel à M. Lépine, cet ordre était-il de ceux contre lesquels la conscience doit se révolter ? Ce n’a pas été le sentiment de M. Lépine et il avait sans doute de bonnes raisons pour cela. Il a pris d’ailleurs devant le Conseil municipal de Paris la pleine responsabilité de son acte : dès lors la question de savoir si cet acte est résulté, ou non, d’un ordre de M. Clemenceau a perdu un peu de son intérêt. Ajoutons, — et M. le président du Conseil n’a pas manqué de le faire remarquer à la Chambre, — que tous ces faits étaient connus, que des gens dont la vertu aurait été aussi impatiente que farouche auraient pu les livrer au public depuis longtemps déjà, et qu’ils ont attendu pour le faire le lendemain du jour où M. Clemenceau venait de s’embarquer pour l’Amérique du Sud. A peine y a-t-il débarqué qu’on Fa interviewé : les agences ont transmis ses réponses où l’on ne retrouve pas sa précision habituelle. Mais il a des excuses si, au bout de deux ans, ses souvenirs sont confus et s’il n’a pas très bien compris comment la question se présente aujourd’hui. On annonce son retour pour la fin d’août : il faut l’attendre.

Ce sont MM. Jaurès, Charles Leboucq et Ceccaldi qui ont interpellé le gouvernement sur les affaires Rochette : le premier surtout. Quelle bonne fortune pour lui ! Il avait affaire à une Chambre jeune, inexpérimentée, impressionnable, à laquelle il pouvait servir un de ces scandales qui ont autrefois troublé et égaré des assemblées moins novices. Il pouvait faire montre de son talent, de son adresse, et surtout de sa vertu et de celle de ses amis collectivistes. En opposition avec cette vertu immaculée, il pouvait dénoncer les abus du monde capitaliste et le désarroi d’une administration qui, n’ayant aucune règle, ne savait qu’obéir docilement aux impulsions venues de ce monde immoral où l’argent est tout. Sans prendre la défense de Rochette, très suspect malgré tout, il pouvait montrer les puissances d’argent dressées contre l’aventurier coupable peut-être mais non pas plus que tant d’autres qui n’ont sur lui d’autre supériorité que celle du succès. M. Jaurès n’était pas homme à perdre une si admirable occasion et il a mis en œuvre toutes ses ressources d’esprit pour en tirer bon parti. Mais que pouvait-il invoquer ? Nous l’avons dit : des suppositions ; il ne lui manquait qu’une chose : des preuves. Le procédé dont il s’est servi ressemble beaucoup à celui de ces romanciers spéciaux dont on peut lire les feuilletons dans certains journaux. On y voit des financiers criminels, mais tout-puissans, des hommes politiques complices, à moins qu’ils ne soient les instigateurs du crime, une police complaisante, des ministres qui, pour des motifs quelconques, sont tenus d’obéir et qui obéissent. Et sans doute les œuvres de ce genre reposent sur des données premières tout aussi fragiles que celles dont disposait M. Jaurès ; l’imagination en fait tous les frais ; mais pourquoi parvient-elle quelquefois à les rendre vraisemblables ? C’est que les hommes qu’elle met en scène sont, suivant ses besoins, de vils et de bas coquins. Elle en fait ce qu’elle veut, parce qu’elle les invente comme il les lui faut. Il n’en est pas tout à fait de même des hommes que M. Jaurès a visés. Nous savons bien que, dans sa générosité, il leur accorde des circonstances atténuantes ; il est même prêt à les excuser ; ce ne sont pas eux qui sont coupables ; le mal vient du régime dont ils sont le produit, régime de fer et de boue et qui ne peut pas être autre chose, puisque c’est le régime capitaliste. Ah ! quand le régime collectiviste lui aura succédé, tout changera comme par enchantement ! A la vérité, les présomptions sont graves ; elles le sont assez pour que le pays ait le droit de savoir toute la vérité et pour que la Chambre ait le devoir de la chercher et de la dire. L’enquête seule, etc., etc. — On voit le thème : inutile d’insister davantage.

M. le président du Conseil y a répondu par une phrase qui a fait grande impression et qui était, en effet, très bien venue : « Que M. Jaurès, a-t-il dit, soit un homme probe, qu’il soit un homme vertueux, c’est entendu ; qu’il le prouve à toute occasion en donnante chaque événement la grandeur, l’importance d’un scandale ; qu’il affirme, en en faisant bénéficier son parti, sa probité par ses révoltes, sa vertu par son indignation, c’est bien ; mais il faudrait tout de même que M. Jaurès voulût consentir à reconnaître qu’il n’a pas absorbé en sa personne toute la vertu, toute la probité qui sont dans l’univers, au point qu’il n’en reste plus maintenant une seule parcelle pour ses contemporains. » C’était faire justice avec esprit des prétentions de M. Jaurès, et c’était aussi bien poser la question. Il s’agissait, en effet, de savoir si les hommes que M. Jaurès avait incriminés avec tant d’amertume méritaient ses accusations. Toute leur vie, a déclaré M. Briand, proteste contre elles, car c’est une vie d’honneur, de probité et de courage. Lorsqu’on articule de pareils faits et qu’on en tire de pareilles conséquences, il faut des preuves : où sont celles de M. Jaurès ? Il n’en a donné aucune. Comme chef du gouvernement, M. Briand a déclaré couvrir tous ses agens jusqu’au jour, qui sans doute ne viendra jamais, où on apportera les preuves de leur félonie. M. Briand a parlé, en particulier, de M. Lépine comme tout le monde en parle à Paris, et il n’a pas hésité à dire que, si M. Jaurès en parlait autrement, c’est qu’il n’aimait pas la police et que, en ce moment surtout, il avait intérêt à l’attaquer : à quoi M. Jaurès n’a rien répondu. On a invoqué, il est vrai, l’immoralité certaine de Gaudrion et celle vraisemblable de Pichereau, et on a reproché, soit à la police, soit au parquet, soit à l’instruction, de n’avoir pas fait une enquête sur ces personnages avant de donner suite à leur plainte. La police et le parquet ont prétendu, celui-ci que c’était celle-là, celle-là que c’était celui-ci qui aurait dû procéder à cette enquête préalable. Cette hâte à rejeter de l’un sur l’autre la responsabilité d’une négligence a quelque chose d’un peu pénible. Mais est-il vrai qu’aucune enquête n’ait été faite ? « Le parquet général, a dit M. Briand, fit connaître au magistrat instructeur qu’il avait recueilli sur la personne de Pichereau des renseignemens qu’il importait de vérifier à Corbeil, résidence du plaignant. Tout de suite l’instruction porta sur ce point, et elle aboutit à constater la fragilité du plaignant Pichereau… Mais quand même on eût démontré au magistrat instructeur que la plainte avait été établie dans les conditions que M. Jaurès a indiquées, qu’elle avait été sciemment « truquée, » il n’aurait pas arrêté son instruction, car l’étude du dossier, l’examen de la comptabilité, les témoignages recueillis lui avaient démontré, — je parle, bien entendu, en me plaçant dans la personne du juge, — la culpabilité du financier Rochette ; et, quelle que fût l’origine de la procédure, le délit étant constaté, il devait être poursuivi. Voilà les faits. »

Dans toute cette discussion, M. le président du Conseil a parlé comme il devait le faire au nom du gouvernement, — sauf toutefois à la fin. Après avoir dit qu’il n’avait aucune confiance dans une enquête parlementaire et que les enquêtes de ce genre n’avaient généralement abouti à rien de bon, il ne s’est pourtant pas opposé à ce qu’on en nommât une de plus, à la condition qu’elle n’aurait pas de pouvoirs judiciaires. La Chambre, aussitôt, s’est portée de ce côté. Elle voulait affirmer sa vertu, comme M. Jaurès avait affirmé la sienne. Nous l’avons dit, elle a commencé par un vote de confiance dans le gouvernement, puis elle a voté l’enquête, c’est-à-dire le contraire de ce que le gouvernement lui avait conseillé, mollement il est vrai, et sinon avec une conviction, au moins avec une résolution insuffisante. La majorité a été de 395 voix dans le premier scrutin et de 379 dans le second. La commission d’enquête a été aussitôt élue dans les bureaux : tous les interpellateurs en font partie, et, par une nouvelle entorse à la logique et même au bon sens, elle s’est empressée de nommer M. Jaurès son président. Elle a pensé sans doute que c’était le meilleur moyen de faire la lumière et que, si on n’y réussissait pas, M. Jaurès du moins ne pourrait plus se plaindre. Nous ne la félicitons pas de ce scrupule.

Est-il besoin de dire qu’il est contraire à tous les principes et même à toutes les convenances du nommer une commission d’enquête parlementaire pour agir parallèlement à un tribunal qui a déjà commencé le jugement d’un procès ? Quoi qu’on fasse pour éviter cet inconvénient, il y a là un véritable conflit, ou plutôt une inévitable confusion de pouvoirs, et il est fâcheux que la Chambre nouvelle ait commencé sa carrière en créant cette confusion. Que la commission d’enquête soit résolue à respecter, à côté de la sienne, l’indépendance de la magistrature, nous voulons le croire ; mais elle n’y réussira que partiellement, et, quand même elle y réussirait tout à fait, les apparences seraient contraires. L’acte de la Chambre est, dans une certaine mesure, un acte de dessaisissement, et les actes de ce genre ont eu et auront toujours un triste renom dans l’histoire. On verra donc côte à côte un tribunal jugeant l’affaire Rochette et une commission, qui sans doute n’aura pas la prétention de juger cette affaire elle-même, mais qui se fera rendre compte de la procédure suivie pour l’introduire et qui jugera à son tour, ou appréciera cette procédure. Quoi de plus incorrect ? Quoi de plus dangereux ?

Il peut y avoir, en dehors des responsabilités judiciaires, des responsabilités morales, politiques, administratives engagées dans l’affaire, et la Chambre a sans doute le droit de les rechercher ; mais pourquoi n’a-t-elle pas attendu que le procès Rochette fût terminé ? Il est vrai qu’elle aurait dû attendre assez longtemps, car il est probable que le jugement sera frappé d’appel. Qu’importe ? Elle aurait eu son heure. Si, dans le cours du procès, des incorrections avaient apparu, des fautes avaient été relevées, même alors la Chambre aurait dû, avant d’agir elle-même, laisser au gouvernement le temps de le faire ; si un ou plusieurs de ses agens avaient failli, c’était à lui tout le premier à appliquer les sanctions nécessaires ; alors la distinction des divers pouvoirs aurait été respectée, et, le moment venu, la Chambre aurait toujours pu se faire rendre compte de la manière dont chacun aurait rempli son devoir. Au lieu de cela, tout a été confondu. La Chambre est intervenue comme si elle était souveraine. Elle n’a pas attendu que le pouvoir judiciaire eût rendu son jugement ou son arrêt. Elle n’a pas laissé au gouvernement le soin, une fois le procès terminé, d’user à leur égard de son autorité disciplinaire. Elle a semblé dire : Moi seule et c’est assez ! Moi seule, assistée de M. Jaurès, ai assez de vertu pour certifier celle des autres ou pour en constater le défaut ! — M. Jaurès sera difficile s’il n’est pas satisfait de ce résultat. Si ce n’est pas plus qu’il pouvait désirer, c’est plus qu’il ne pouvait espérer ; et, assurément, ce n’est ni lui, ni son parti qui peuvent se plaindre de la Chambre au début de cette législature. Le gouvernement a son ordre du jour de confiance, mais M. Jaurès a sa commission d’enquête et il la préside. Quel est le mieux partagé ?

Nous ne parlerons aujourd’hui que pour mémoire de l’incident crétois ; il est clos, et c’est tout ce qu’on pouvait désirer pour le moment. Il avait pris naissance dans la résolution prise par l’Assemblée nationale crétoise d’exclure de son sein les députés musulmans qui avaient refusé de prêter serment au roi Georges. Les puissances, mises en mouvement par la protestation de la Porte, ont protesté à leur tour. Elles ont fait plus : elles ont adressé un ultimatum à la Crète et annoncé que si, dans un délai restreint, satisfaction ne leur était pas donnée, leurs troupes débarqueraient et s’empareraient des douanes. Leurs vaisseaux appuyaient déjà cet ultimatum par leur présence dans le port de la Canée. La mise en demeure était sérieuse ; on ne pouvait pas douter de la résolution des quatre puissances, ni de la rapidité avec laquelle elles l’exécuteraient. Les Crétois ont senti qu’ils devaient céder et ils l’ont fait, mais de si mauvaise grâce, avec tant de réticences, avec une mise en scène si habilement calculée pour engager l’avenir le moins possible, ou même pour ne pas l’engager du tout, qu’on peut se demander quelle est la portée de leur apparente soumission. L’opposition n’a point désarmé, elle s’est contentée de s’abstenir, de sorte que le vote qui admettait les députés musulmans sans prestation de serment a été rendu à la majorité des membres présens, mais non pas à la majorité de l’assemblée elle-même qui était loin d’être au complet. Quoi qu’il en soit, les députés musulmans ont été admis ; c’est ce que demandaient les puissances, c’est ce qu’elles ont obtenu ; mais aussitôt l’assemblée a prononcé son ajournement à plusieurs mois de date. Très sagement, les puissances se sont contentées de ce vote ; elles n’ont pas jugé opportun d’exiger des précisions plus grandes ; elles savent bien qu’aux prises avec la question crétoise on vit au jour la journée, et qu’on ne peut pas vivre autrement ; l’important était de faire revenir l’assemblée sur son premier vote qui excluait les musulmans ; ce point obtenu, tout le monde avait besoin de reprendre haleine. Les troupes européennes n’ont point débarqué ; les douanes n’ont pas été saisies ; mais les navires des puissances sont restés dans les eaux crétoises, et il sera prudent de les y laisser assez longtemps pour n’avoir pas à les y renvoyer.

La Porte s’est montrée d’abord satisfaite du résultat obtenu et qui, certes, n’est point négligeable. Les quatre puissances affirmaient et maintenaient le principe de sa souveraineté que les Crétois affectaient de méconnaître, et on comprend pourquoi, surtout dans les circonstances actuelles, la Porte tient à ce que cette souveraineté soit respectée. Le mouvement de la Jeune-Turquie n’a pas eu seulement un caractère libéral, mais encore et surtout un caractère nationaliste, et il serait compromis si, le lendemain du jour où il s’est produit, l’Empire éprouvait un démembrement nouveau. Les exigences de la Jeune-Turquie étaient donc naturelles et légitimes, mais à la condition de ne pas aller plus loin. Lorsque la Porte, par exemple, demande aux puissances le règlement définitif et immédiat de la question crétoise, la seule réponse à lui faire est qu’à chaque jour suffit sa peine. Et lorsqu’elle proteste contre les conseils de modération que le roi de Grèce a donnés aux Crétois, peut-être n’y a-t-il rien du tout à lui répondre. Elle seule peut voir là une intrusion illégitime. — De quoi s’occupe le roi de Grèce ? demande-t-elle. La Crète ne le regarde pas ; il n’y a aucun droit à exercer, aucun rôle à jouer ; son intrusion, quelque discrète qu’elle ait été, est un fait intolérable. — C’est ainsi qu’on raisonne à Constantinople, au moins dans certaines sphères. Un pareil état d’esprit est fâcheux ; il se rattache d’ailleurs directement â celui qui a provoqué dans plusieurs parties de l’Empire ottoman le boycottage des marchandises grecques, dont on dit qu’il va enfin cesser. On conviendra cependant que, si le roi Georges n’a pas plus le droit qu’un autre de donner des conseils aux Crétois, il n’en a pas moins. La Porte se serait-elle plainte si un autre souverain, l’empereur d’Allemagne par exemple, ou l’empereur d’Autriche, avait fait ce qu’a fait le roi de Grèce ? Dira-t-on à Constantinople que le roi de Grèce ne ressemble à aucun autre, parce que c’est à lui que les Crétois jurent fidélité et à son royaume qu’ils s’annexent ? Sa situation est unique en effet : il saurait moins que tout autre se désintéresser de la Crète, puisqu’il se trouve exposé à expier toutes les fautes qu’on y commet. Lorsque les Crétois se livrent à quelque incartade nouvelle, les marchandises helléniques en pâtissent, et on annonce même sous forme de menace que, si les Crétois persistent ou insistent, la guerre sera déclarée à qui ? A eux ? non, mais aux Grecs. La situation étant telle, il est difficile d’imposer au roi de Grèce l’obligation d’un silence absolu. La prétention du gouvernement ottoman a paru, sur ce point, excessive à tout le monde. Summum jus, summa injuria : l’abus du droit est le comble de l’injustice.

Donc, il y a détente. Nous n’allons pas jusqu’à dire que l’horizon s’est complètement rasséréné, car l’avenir pourrait nous apporter un démenti, mais enfin nous avons quelque temps de répit, et nous émettrons hardiment une espérance à plus longue portée si les puissances, éclairées par l’expérience, comprennent mieux que par le passé les obligations qui leur incombent. Les Crétois jouent avec elles, les tâtent, les mettent à l’épreuve pour reconnaître la force ou la faiblesse de leur volonté. Le jour où ils ne pourront plus douter qu’elles ont une politique arrêtée et qu’elles sont résolues à la faire prévaloir, leur attitude changera. Cette politique se résume en deux mots : souveraineté de la Porte, autonomie de la Crète. On a pu en poursuivre une autre hier, on pourra peut-être en adopter une autre demain ; mais aujourd’hui celle-là seule est possible, et comme elle est conforme aux principes du droit des gens, rien n’est plus honorable que de la soutenir. La paix de l’Orient, et peut-être de l’Occident, y est d’ailleurs intéressée.

D’importans mouvemens diplomatiques ont eu heu depuis quelques jours : ils ont porté sur deux des principaux ambassadeurs accrédités auprès du gouvernement de la République. Nous ne pouvons qu’exprimer des regrets du départ prochain de M. le prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, et de M. le marquis del Muni, ambassadeur d’Espagne à Paris. L’un et l’autre ont contribué grandement, dans des circonstances délicates, quelquefois même dangereuses, à maintenir de bonnes relations entre leurs gouvernemens et le nôtre.

Circonstances dangereuses ? le mot est peut-être excessif ; nous aimons à croire que, pas plus du côté allemand que du côté français, on n’a envisagé comme possibles les éventualités qui s’y rapportent ; mais enfin les esprits étaient très émus, très excités de part et d’autre au moment du conflit marocain, et les moindres fautes auraient pu avoir des conséquences qui auraient dépassé et entraîné la volonté des hommes. Il faut rendre au prince Radolin la justice, — et nous le faisons avec plaisir, — qu’il n’a rien négligé de ce qui pouvait, entre Berlin et Paris, dissiper les malentendus, concilier les intérêts, apaiser les caractères. Le sien est naturellement bienveillant. Sa grande expérience, son esprit observateur et fin, la parfaite courtoisie de ses manières, tout contribuait à faire de lui un diplomate éminent. Il sera difficile à remplacer parmi nous. Il ne pouvait d’ailleurs pas l’être mieux que par M. de Schœn qui, dans le cours de sa brillante carrière diplomatique, a passé plusieurs années à l’ambassade d’Allemagne à Paris, et y a laissé les meilleurs souvenirs. C’était au temps où l’ambassade était gérée par le prince, alors comte Munster. M. de Schœn y remplissait les fonctions de premier secrétaire. Il a pu alors se familiariser avec nos affaires communes, y appliquer l’heureuse précision de son esprit, enfin nous bien connaître et nous bien comprendre, et cette expérience ne nous a pas été défavorable dans son esprit, s’il est vrai, comme on l’affirme, qu’il a toujours désiré revenir à Paris. Nous ne pouvons qu’être sensibles à ce sentiment de la part d’un homme qui a été ministre à Copenhague, ambassadeur à Saint-Pétersbourg et enfin ministre des Affaires étrangères.

Quant à M. le marquis del Muni, il était à Paris depuis si longtemps déjà que nous nous étions habitués à voir l’Espagne elle-même dans son représentant, et nous ne pouvions pas la voir sous des dehors plus sympathiques. M. le marquis del Muni avait commencé sa carrière dans la politique et non pas dans la diplomatie, mais il était fait pour elle et il y a apporté des qualités séduisantes faites de bonne grâce, de bonne humeur, de bonhomie même, qui rendaient avec lui les rapports très agréables. Sous ces dehors charmans, le diplomate était singulièrement attentif, avisé, tenace, redoutable même parfois, et nous doutons qu’aucun autre ait mieux servi son pays. Il a eu à discuter, lui aussi, avec nous ces affaires marocaines, où l’Espagne a des intérêts et des droits qui ne sont pas sans analogie avec les nôtres, et qu’il fallait mettre d’accord avec eux. L’entente des deux pays était la condition de leur force commune à l’égard des prétentions que d’autres pouvaient émettre et qu’il s’agissait de ramener à leurs limites légitimes. Le grand mérite de M. le marquis del Muni est de l’avoir compris, et, bien qu’il n’ait jamais rien sacrifié des intérêts de l’Espagne, de ne les avoir jamais détachés de ceux de la France. C’est en grande partie grâce à lui que la France et l’Espagne se sont présentées en parfait accord à la Conférence d’Algésiras et qu’elles y ont fait admettre par toutes les autres puissances les droits qui résultaient pour elles de leurs intérêts spéciaux. Nous ne pouvons pas oublier, et c’est même d’ailleurs le moment de le rappeler, qu’un des représentans de l’Espagne à la Conférence a été M. Perez Caballero qui succède à M. le marquis del Muni. Comme M. de Schœn, il a été ambassadeur et ministre des Affaires étrangères, mais c’est surtout au rôle qu’il a joué à Algésiras que nous aimons aujourd’hui à reporter notre souvenir. Il a été alors parfaitement fidèle à la politique d’entente entre son pays et le nôtre, et c’est pour nous une sérieuse garantie qu’il continuera de l’être, maintenant que les mauvais jours sont passés. En même temps que M. le marquis del Muni nous quitte, notre ambassadeur à Madrid, M. Révoil, prend prématurément sa retraite. Des intérêts privés l’y ont déterminé. Les regrets sincères que nous en éprouvons seraient encore plus vifs si M. le ministre des Affaires étrangères ne lui avait pas donné pour successeur M. Geoffray. Mais ce n’est pas à nous à faire l’éloge de nos diplomates.

Nous ne voulons pas terminer cette chronique sans dire avec quelle satisfaction la France entière a applaudi au voyage que le roi et la reine des Belges viennent de faire à Paris. Elle considérait le roi Léopold comme un ami ; elle aura désormais le même sentiment à l’égard du roi Albert. Le langage qu’il a tenu, à l’Elysée, en réponse au toast que venait de lui porter M. le président de la République, était fait pour lui concilier les cœurs : on y sentait, en effet, une admiration vraie pour la grande part que la France a prise en tout temps à l’œuvre de la civilisation, et pour ce que cette part a eu et a toujours de brillant, d’heureux et de fécond. Il y a trop de rapports d’esprit entre les deux pays, trop de souvenirs communs, trop de services réciproquement rendus pour qu’ils ne restent pas attachés l’un à l’autre par des liens très forts. La France est voisine de la Belgique, non seulement en Europe, mais encore en Afrique. Le roi Albert, qui a visité le Congo l’année dernière, a rendu justice à nos efforts, comme nous rendons pleine justice à ceux des Belges. Tout nous rapproche dans deux continens, mais nous aimons encore mieux être rapprochés par une sympathie mutuelle que par des intérêts. Nous avons cru reconnaître cette sympathie dans les paroles prononcées par le roi Albert, et nous lui en sommes reconnaissans.


FRANCIS CHARMES.

P.-S. — Cette chronique était écrite quand la Commission a repris ses travaux et a entendu, après la déposition de M. Lépine, plusieurs autres dépositions importantes. Depuis, Rochette a été condamné à deux ans de prison et trois mille francs d’amende.


Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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