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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1841

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Chronique n° 219
31 mai 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1841.


Les complications de la politique intérieure de l’Angleterre ont nécessairement ralenti la marche des négociations diplomatiques. Les conseils de cabinet, les débats parlementaires, l’agitation des partis, les préoccupations de son propre avenir comme homme d’état, enlèvent lord Palmerston à la politique étrangère. Les diplomates à leur tour doivent désirer de connaître, avant de rien conclure, le sort d’un cabinet dont l’existence est si sérieusement compromise. Jamais peut-être la guerre entre les deux grands partis qui divisent l’Angleterre n’a été plus excessive dans ses moyens ; jamais peut-être n’aura-t-elle été plus décisive par ses résultats.

Le ministère, par ses propositions audacieuses, par ses offres inattendues, a vivement appelé à lui tout le parti radical, tout le parti irlandais, tout ce qui veut en Angleterre des réformes qui pénètrent jusqu’au fond des choses, qui attaquent dans ses racines le principe du privilège, principe encore si vivace de l’autre côté de la Manche. Lord John Russel est désormais plus encore le chef des radicaux que le chef des whigs. Il s’est placé, sans point d’appui, sans moyen de résistance, sur une pente où nul homme politique n’a pu jusqu’ici s’arrêter. Il ne peut compter que sur la modération naturelle, sur le bon sens du pays. On lui a dit de s’agiter, et on espère sans doute que l’Angleterre ne s’agitera pas trop. On lui a promis de grandes choses, et on se flatte probablement de pouvoir en définitive l’apaiser avec beaucoup moins. Probablement aussi le parti whig en est-il à croire que certains privilèges, celui des céréales par exemple, une fois détruits, le pays gardera son vieux respect pour d’autres institutions entachées au fond du même vice ; qu’après avoir goûté de l’égalité, il permettra aux whigs de lui administrer cette boisson enivrante par petites doses, selon leurs convenances politiques. Si le parti whig se trompe, il cherchera alors, mais trop tard, à faire sa retraite vers les tories ; car il a, lui aussi, des privilèges et des intérêts à défendre. Il est au fond plus loin des radicaux que des conservateurs. Il joue par ambition, par emportement politique, contre lui-même. Il nous rappelle le parlement de Paris se faisant révolutionnaire en 1787.

Les conservateurs, à leur tour, ont perdu toute mesure. Sir Robert Peel lui-même, malgré le calme apparent de ses paroles, vient d’engager une lutte à mort avec le ministère. II veut s’imposer à la couronne, ou la contraindre à faire cause commune avec les radicaux, et à appeler à son aide les passions populaires dans les combats des hustings.

Un ministère de tories, modérés, faisant, dès son entrée au pouvoir, de franches et larges concessions au pays, ainsi qu’on l’a déjà vu lors de l’émancipation des catholiques, c’est là la ferme espérance de ceux qui se refusent à toute pensée d’un bouleversement politique en Angleterre. Le temps nous apprendra si les partis y ont conservé assez de sagesse et de puissance pour continuer, à travers les luttes de la politique, l’œuvre magnifique d’une révolution qui s’accomplirait peu à peu, par les voies légales, sans violence.

En attendant, notre gouvernement, sans avoir encore donné à Londres une signature qui aurait été prématurée, n’a pas, assure-t-on, perdu de vue les affaires d’Orient. Elles sont, en effet, loin d’être claires, faciles, rassurantes. La secousse qu’on a imprimée à l’empire ottoman y a produit un ébranlement qu’il était si facile de prévoir, et qui pourrait être le précurseur d’une catastrophe. Les populations chrétiennes de la Bulgarie n’ont été réprimées, dans leur légitime résistance à la tyrannie des agens turcs, que par des cruautés et des atrocités révoltantes. Les chrétiens de la Syrie en sont à regretter la domination de Méhémet-Ali. Les Turcs eux-mêmes se rappellent, avec une reconnaissance qu’exalte la détestable administration de la Porte, ces jours où l’être le plus faible, une femme, un enfant, pouvait, sans courir aucun, danger, se transporter du pied du Taurus à la Mecque, ces jours où les caravanes des fidèles traversaient avec une égale sécurité les pays des tribus jadis renommées par leurs habitudes d’agression et de pillage, et les sables du désert. Méhémet-Ali est un maître dur, exigeant, égoïste ; ainsi que le sultan, il ne veut que des esclaves, mais il les veut du moins tranquilles, laborieux, soumis non au caprice, mais à une règle uniforme et connue. S’il ne conçoit pas la liberté, il conçoit l’ordre, et il le réalisait, car il en avait la volonté et la force. En expulsant Méhémet-Ali, c’est l’ordre qu’on a expulsé de la Syrie et de l’Arabie. L’Europe n’a servi en Orient que la cause de la barbarie et de la violence. Nous l’avons souvent dit ; c’était un rêve d’imaginer que la Porte pourrait ressaisir d’une main ferme ces provinces, et y faire oublier le gouvernement fort et régulier du pacha.

Il y a plus : la Thessalie s’agite, Candie est en révolte. C’est la lutte du principe grec et du principe turc, du principe chrétien et du principe mahométan, qui recommence à côté d’un royaume grec fondé et protégé par l’Europe, et lorsque les terribles échos de Navarin retentissent encore sur les côtes de l’Archipel.

Qu’arrivera-t-il si l’insurrection se maintient, si une lutte atroce se prolonge entre les chrétiens et les Turcs ? L’Europe, qui a brûlé Beyrouth pour le rendre au sultan, permettra-t-elle aux Candiotes de secouer le joug des Osmanlis ? Voudra-t-elle (elle ne l’oserait pas) lancer ses bombes sur des chrétiens, pour livrer ensuite aux Turcs les lambeaux de ces populations mutilées ? Se présentera-t-elle sur le champ de bataille comme médiatrice ? Bref, interviendra-t-elle ?

L’Europe ! nous en sommes apparemment. Nous n’avons ni approuvé ni empêché l’expédition de Syrie ; nous nous sommes isolés. Dans cette constance, nous devions nous isoler. Les suites déplorables de l’expédition prouvent assez combien notre politique était honnête et prévoyante. D’un autre côté, nous n’avions pas un intérêt suffisant pour prendre en main la cause du pacha, et troubler, pour son compte, la paix du monde. Mais si les affaires de Candie prenaient une tournure sérieuse, si les circonstances exigeaient l’intervention de l’Europe, pourrions-nous permettre cette intervention sans le concours de la France ? L’isolement ne serait alors, ce nous semble, qu’une honteuse faiblesse, qu’une abdication de la puissance française. Amis désintéressés de la Porte, nous sommes en même temps les protecteurs anciens et reconnus des chrétiens de l’Orient nous avons contribué au rétablissement d’un état grec ; nous avons glorieusement combattu à Navarin ; nous avons aidé la Grèce de nos troupes, de notre trésor, de notre crédit. C’est assez dire que tout ce qui pourrait modifier les rapports de la Porte avec les populations chrétiennes de son empire ne peut s’accomplir sans notre concours ; l’intégrité de l’empire ottoman et la protection de ces populations intéressent également notre dignité et notre puissance nationale. Il ne s’agirait plus de savoir si une province turque sera confiée au vassal du Caire ou directement administrée par la Porte. L’intégrité de l’empire ottoman, les conditions de l’équilibre européen, et le partage des légitimes influences que l’Europe exerce sur l’Orient, pourraient en être plus ou moins profondément altérés. L’indifférence serait stupide, l’inaction coupable.

Le ministère n’a pas négligé l’affaire de Candie. D’un côté, il avait des explications à demander sur la conduite quelque peu singulière d’un agent accrédité de l’Angleterre ; de l’autre, il avait à faire connaître sans détour que, si l’affaire de Candie devenait assez grave pour exiger une intervention, le droit d’intervenir ne pourrait appartenir à aucune des grandes puissances en particulier : ou il n’y aurait pas d’intervention, ou il y aurait sur ce point concert européen. Si nous sommes bien informés, c’est là, nous ne disons pas la teneur, mais le sens d’une communication verbale à laquelle le cabinet anglais aurait adhéré.

M. Piscatory s’est rendu en Grèce avec une mission du gouvernement. D’un côté, le gouvernement grec est en instance pour obtenir la délivrance de la dernière partie de l’emprunt. Il affirme à cet effet qu’il est parvenu, par la régularité de son administration, à ramener l’équilibre dans son budget ordinaire ; il a même commencé à rembourser les intérêts qu’on avait garantis à ses créanciers. S’il demande le reste de l’emprunt, c’est uniquement pour rappliquer à des dépenses extraordinaires, indispensables au pays, à des dépenses sans lesquelles la Grèce ne serait qu’une ferme qu’on prétendrait mettre en culture sans capital suffisant. L’emploi de ces sommes sera plutôt un placement qu’une dépense.

Ces dires, ces faits, sont à vérifier avec d’autant plus de soin et d’exactitude, qu’en Grèce il y a, nous le croyons, une administration des finances régulière, sans qu’il y ait cependant un gouvernement. Tous les fils de l’administration proprement dite sont entre les mains du roi, et le roi, plein de bonnes intentions, n’oublie qu’une chose, c’est de gouverner. Il ne laisse pas gouverner et ne gouverne pas. Ses ministres sont à peine des commis et des commis qu’il ne voit guère, et cependant il ne paraît pas développer l’activité et l’énergie nécessaires pour être son propre ministre. Désirant le bien, se défiant de lui-même, il parle, il consulte, il écoute ; mais la résolution ne surgit pas, l’action est nulle. On dirait un étudiant allemand ; qui se complaît dans le doute. Malheureusement, les intentions les plus louables, le zèle le plus pur, perdent les états, lorsqu’on manque d’activité, de décision, d’énergie.

La Grèce se ressent de la faiblesse du pouvoir, bien plus que ne pourrait s’en ressentir un état anciennement et fortement, constitué. Les partis agitent un pays qui a besoin, avant tout, d’être organisé et gouverné, et très probablement des intrigues diverses entretiennent et irritent l’impatience des partis.

Les uns, ceux dont l’esprit, plus subtil que juste, a formé un singulier amalgame des doctrines européennes et des finesses du Phanar, voudraient importer en Grèce un simulacre de constitution anglaise, et singer à Athènes le rôle des Pitt et des Castelreagh.

Les autres, impatiens de toute règle, de tout frein, toujours barbares au milieu de la civilisation renaissante de la Grèce, regrettent la puissance et l’indépendance personnelle des Klephtes : au fond, ils préfèrent la Turquie, avec ses brutalités et son laisser-aller, à l’Europe avec ses codes, ses réglemens, ses tribunaux, ses prisons.

Mais, il est juste de le reconnaître, ces deux partis ne sont pas la Grèce ; les uns rêvent une Grèce qui n’existe pas, les autres une Grèce qui heureusement n’existe plus. La Grèce doit être organisée, elle peut être gouvernée ; mais la Grèce n’est nullement préparée aux institutions des nations les plus policées de l’Europe. C’est d’ordre avant tout qu’elle a besoin, et le germe des institutions libérales qui devront peu à peu se développer en Grèce, c’est chez elle, dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans son propre sol, qu’il le faut chercher. Renonçons une fois à cette ridicule importation de chartes étrangères chez des peuples qui ne peuvent en saisir ni le langage ni l’esprit. Bentham pouvait offrir des constitutions et des codes tout faits au monde entier : libre à un philosophe d’être quelquefois ridicule ; mais pour des hommes politiques, d’expérience, d’action, de pareilles tentatives ne seraient pas seulement absurdes, elles seraient coupables.

Le vrai parti grec, le parti nombreux, celui qui s’appelle à juste titre le parti national, est celui qui veut avant tout une administration forte et régulière, le gouvernement des hommes du pays, mais des hommes honnêtes, éclairés, cherchant dans les institutions municipales de la Grèce le principe d’une organisation qui, sans affaiblir en rien la force du pouvoir, puisse l’éclairer et lui montrer la route à suivre.

C’est là le parti au sein duquel il importe à la couronne de se placer. C’est là qu’elle trouvera un terme à ses incertitudes, et cette énergie dans les résolutions qui seule peut inspirer aux puissances européennes une ferme confiance dans l’avenir de la Grèce.

Pour en revenir à l’emprunt, il ne suffira pas à notre envoyé de s’assurer que réellement, grace aux efforts persévérans de l’administration actuelle, l’ordre et l’équilibre ont été rétablis dans les finances du royaume. C’est de l’avenir qu’il faut surtout s’inquiéter ; c’est de l’état moral, de la situation politique du pays ; la Grèce, avec un gouvernement purement nominal, est toujours au bord d’un abîme. Il faut aux Grecs une royauté intelligente et forte ; elle ne peut le devenir que par son intime alliance avec le parti national.

On assure que des instances pressantes ont été faites à notre gouvernement de la part de Montevideo, pour qu’une médiation pacifique, mais puissante, mette cet état à l’abri des attaques de Rosas, et contribue à rétablir la bonne harmonie entre les républiques de la Plata. Notre gouvernement ne pouvait pas fermer l’oreille à ces représentations ; si rien ne nous oblige à nous mêler activement, à main armée, des interminables querelles des républiques américaines, il n’est pas moins vrai que ces désordres paralysent les relations commerciales de l’Europe avec le Nouveau-Monde, et enlèvent à notre industrie un débouché qui, après quelques années de paix, prendrait un très vif essor. M. Guizot a, dit-on, proposé à l’Angleterre de charger les agens anglais et français à Buénos-Ayres de suivre d’accord ces négociations, qui sont également dans l’intérêt des deux pays ; ils ne devraient pas chercher intervenir dans les arrangemens intérieurs, dans l’organisation politique de ces pays ; ils ne devraient pas se mêler aux querelles et aux luttes des partis : leurs efforts n’auraient qu’un but, la pacification, la cessation de toute hostilité, la garantie d’un avenir paisible et régulier. Lord Palmerston paraît avoir adhéré aux vues et aux propositions de la France.

La régence s’efforce de donner à l’Espagne ce dont elle a besoin avant tout, une administration capable et régulière. La tâche est difficile. Placé entre les unitaires qui l’ont porté au pouvoir et les trinitaires qui, mécontens de leur défaite, constituent une opposition nombreuse et formidable, Espartero n’avait à choisir qu’entre deux voies : un ministère purement unitaire qui aurait dissous les cortès et taché de renforcer ses rangs dans le parlement par les nouvelles élections, et un ministère de fusion, de conciliation, qui aurait cherché à gouverner avec les cortès actuelles. Après plusieurs tentatives dans l’un et l’autre système, M. Gonzalès est parvenu à former le ministère de transaction.

Malheureusement ces transactions ne sont le plus souvent possibles qu’en prenant dans chaque parti e qu’il y a de moins capable et par cela même de moins saillant. Il n’est que trop vrai que le talent s’allie rarement à la modération : il aime le combat, et il se tient pour battu lorsqu’il ne peut écraser ses adversaires. Le ministère espagnol ne paraît pas inspirer une grande confiance. Le général Infante est sans doute un esprit sage, éclairé, un administrateur habile ; mais on aurait peine à en citer, un second dans le cabinet. D’ailleurs, il ne paraît pas qu’il y ait un seul orateur dans le ministère ; cela est grave en présence d’une opposition nombreuse, puissante, et d’un parti gouvernemental qui est blessé de ne pas avoir seul profité de sa victoire, de l’élévation d’Espartero. Aussi commence-t-on à parler du mécontentement de beaucoup d’unitaires, entre autres de Cortina et de Linage. Peuvent-ils, eux dont les vues étaient sans doute des plus ambitieuses, se résigner à l’avènement du ministère Gonzalès, d’un ministère dont ils ne font pas partie, et qui n’est pas composé de leurs créatures ?

Le désir de ne pas recourir à la dissolution des cortès était, certes, une pensée sage, honnête. Nous craignons que les évènemens ne forcent la main à Espartero, et que bientôt l’Espagne ne retrouve dans ses collèges électoraux la lutte des unitaires et des trinitaires.

Il doit bientôt être question de la tutelle de la reine Isabelle ; elle ne peut être confiée au régent. Espartero voudrait y appeler un chef marquant du parti trinitaire, et s’en faire ainsi un moyen de transaction. Les hommes monarchiques voudraient confier la personne de la jeune reine à sa tutrice naturelle, à sa mère la reine Christine ; mais, pour exercer la tutelle, il faudrait rentrer et vivre en Espagne, en présence du nouveau régent et du parti qui lui a fait de l’exil une nécessité. Ce serait une situation délicate, pleine de difficultés, d’anxiétés, de périls. Les amis de la reine Christine doivent désirer que la tutelle ne lui soit pas offerte en ce moment : il serait difficile de la refuser, imprudent de l’accepter.

Les affaires de la Chine sont loin d’être terminées. Le télégraphe nous apprend que les hostilités ont éclaté de nouveau. Les Anglais se sont portés sur Canton et se sont emparés des factoreries et des forts du Bogue. Sans doute les troupes anglaises obtiendront quelques succès, leur artillerie renversera facilement les ouvrages des Chinois, les Anglais s’empareront sans peine des points qu’ils pourront attaquer ; mais quel sera en définitive le résultat de ces expéditions si lointaines, si coûteuses ? Que faire, si l’empereur s’obstine à ne pas céder ? s’il ordonne aux populations de se retirer dans l’intérieur du pays ? s’il ne craint pas d’abandonner à la dévastation et au pillage quelques lieues carrées de son immense empire ? Il est difficile de croire que l’Angleterre trouve une compensation suffisante aux sacrifices qu’elle devra faire en hommes et en argent.

Les affaires de la Suisse paraissent annoncer un arrangement prochain, à la diète de juillet ; Argovie n’a pas repoussé le conclusum de la diète d’une manière absolue. Pour ceux qui connaissent les formules des conseils de la Suisse, il est évident qu’on a reconnu la convenance, la nécessité d’une transaction, et qu’on se dispose à y souscrire. C’est maintenant aux cantons et à la diète de terminer définitivement un différend qui ne pourrait se prolonger sans exposer le pays aux plus fâcheuses conséquences. La Suisse a bien assez de ses dissentimens politiques, sans y mêler d’autres élémens de discorde, et des élémens qui trouvent affinité et sympathie hors de la Suisse.

La chambre des députés a terminé ses travaux. Elle n’aurait pu les continuer avec dignité. La fatigue était visible, et, après sept mois de session, elle n’était pas sans excuse. Deux faits remarquables ont seuls signalé les dernières délibérations.

L’un est le démenti que M. Guizot a donné aux calomnies de ceux qui accusaient la royauté de juillet d’avoir promis l’évacuation d’Alger. Le démenti a été formel, et il est irrécusable que les paroles du ministre n’ont été contredites par personne. Les explications qu’on donne aujourd’hui de ce silence sont singulières. « On n’a pas eu le temps de demander la parole ; M. Sauzet a mis précipitamment l’article aux voix. » C’est ainsi que les légitimistes et les hommes de l’extrême gauche ont permis au président de leur fermer la bouche. Ce sont des hommes dont la parole est si peu habile, des hommes si modestes, si timides ! La France ne les a jamais vus demander bruyamment la parole, parler sur la question, sur la position de la question, contre la clôture, interrompre le vote, mettre la chambre en rumeur, quelquefois pour des questions de nulle importance. Ce jour-là, pas un n’a trouvé un mot, une syllabe cette tribune qu’on a souvent prise d’assaut, au pas de course, nul n’a même fait semblant d’en approcher. Sans doute le regard, la voix de M. Sauzet avaient terrifié l’assemblée. M. Sauzet est un homme si terrible !

L’autre fait n’a rien de politique ; c’est un acte d’administration, mais un fait important. Il réalise les vœux que les deux chambres avaient exprimés à plusieurs reprises. Les conseils municipaux avaient trop souvent abusé du pouvoir qu’ils tiennent de la loi de 1833, relativement au traitement de ces instituteurs primaires qui, dans leurs honorables et modestes fonctions, rendent de si grands services au pays, et méritent bien qu’on ne songe pas du moins à amincir le morceau de pain que la loi a voulu leur assurer. Par l’amendement que M. le ministre de l’instruction publique a su obtenir de la chambre, il a mis les instituteurs communaux à l’abri des lésineries de l’esprit municipal, et, en attendant le jour où il sera permis d’améliorer leur sort, il leur a du moins assuré le bénéfice de la loi existante. C’était là l’amendement dont avait essentiellement besoin la loi de 1833. Il assure du pain à plusieurs centaines d’instituteurs primaires et par-là un enseignement régulier et consciencieux à des milliers de Français. C’est, à nos yeux, un des résultats les plus solides, les plus utiles, de cette session.

M. le garde-des-sceaux vient de publier une circulaire qui a pour but de préparer une réforme de la plus haute importance, je veux dire la réforme de notre système hypothécaire. C’est à la fois une question de justice et d’économie politique.

Il est inique d’exposer les acheteurs et les prêteurs à des piéges et à des erreurs qu’il n’est pas toujours en leur pouvoir d’éviter, et cela pour accorder à certaines personnes des faveurs exorbitantes.

Il est absurde d’entraver le mouvement des capitaux et de les détourner du sol français par les dangers qui accompagnent chez nous les prêts hypothécaires. On se plaint de l’état de l’agriculture dans plusieurs de nos départemens : on dit que l’usure dévore nos campagnes ; on remarque que les possesseurs de grands domaines ne demandent pas mieux que de les morceler et de les vendre en détail. Je le crois bien. Comment l’agriculture se relèverait-elle de son abaissement sans capitaux, sans capitaux prêtés à des conditions honnêtes, à bas intérêt ? Et comment trouver ces capitaux, si elle ne peut pas offrir aux prêteurs un gage qui les rassure ?

Les hommes imprévoyans se résignent aux exigences ruineuses de l’usure, de l’usure qui cherche dans les conditions du contrat la compensation des risques qu’on lui fait courir.

Les hommes mieux avisés morcellent et vendent en détail le domaine dont, faute de capitaux, ils ne peuvent pas tirer bon parti. En le morcelant, ils le vendent à des travailleurs qui, par l’exiguïté du lot qu’ils achètent, remplacent l’action du capital par celle de leur travail personnel, et ne réfléchissent pas que le produit qu’ils en tirent n’est pas la rente du sol qu’ils ont acquis, mais le maigre salaire d’un travail qui aurait trouvé ailleurs une plus large rétribution.

Nous remercions M. le garde-des-sceaux d’avoir pris ces importantes questions en sérieuse considération. La circulaire signale les points à étudier avec une précision lumineuse. Nous espérons que les cours du royaume seconderont les vues de l’administration, et qu’elles ne se laisseront pas effrayer par les utopies qu’on a jetées dans le public sous des noms divers. Il ne s’agit pas de dénaturer la propriété immobilière. Elle a ses caractères propre nul ne peut les lui enlever. Il s’agit d’amender notre système hypothécaire et notre procédure d’aliénation des immeubles, volontaire et forcée. Il s’agit de rendre du crédit aux emprunteurs en donnant aux prêteurs toutes les sûretés que commandent la raison et l’équité. On ne demande au fond rien de nouveau. L’expérience est faite, et depuis long-temps dans plus d’un pays. L’esprit de routine paralysera-t-il nos efforts ? Nous le craignons. Il n’y a plus de superstitions religieuses ; il y en a d’autres, non moins superbes, non moins aveugles.


— Les derniers articles de George Sand, un Hiver au midi de l’Europe, ont eu grand succès à Paris ; ils n’en ont pas eu un moindre à Palma. Ici l’on a ri et l’on a admiré, selon qu’on suivait le train de cette plume brillante qui allait et se jouait des hommes au paysage ; là-bas on s’est fâché. Le premier article où figurait et grognait d’une façon si plaisante l’animal qui se nourrit de glands, pour parler avec Delille, avait provoqué à Palma un premier mouvement d’indignation que l’hommage éclatant rendu ensuite à la beauté du pays et de la nature n’a pu apaiser. La colère dure encore ; toute l’île en a retenti. Le journal du lieu, la Palma, dans une longue invective adressée à George Sand, vient de venger, en termes fort gros et tout-à-fait proportionnés à la distance, la dorée Baléare contre les prétendues injures qu’elle aurait reçues du peintre héritier de Rousseau. On ne se figurerait pas le degré de représailles auquel s’est portée dans cet article la galanterie majorquine piquée à son endroit de petite ville cela ne se traduit pas en français. Un moine défroqué trouverait de ces aménités-là. Nous regrettons vraiment que les littérateurs majorquins aient jugé à propos de joindre cette pièce justificative l’appui de ce qu’on avait écrit d’irrévérent sur les naturels du lieu. George Sand indiquait d’honorables exceptions : c’était aux gens d’esprit à s’y mettre. Nous aimons à penser qu’il y en a, et que plus d’un gentilhomme de là-bas aura rougi de cette manière d’entendre et de venger, à la face de l’Europe, l’honneur majorquin.


L’Amour impossible, chronique parisienne, par M. Jules Barbey d’Aurevilly [1], est un petit roman très spirituel, très raffiné, très moderne, dans le genre de M. de Balzac, quand il observe, ou plutôt de M. Charles de Bernard. L’auteur, en beaucoup de pages brillantes, et en plusieurs situations très bien saisies, est déjà passé maître. Il s’agit d’une femme à la mode, d’une lionne qui vole son amant à une autre femme de ses amies, et qui, pourtant n’en profite guère ; car elle et lui sont blasés, et ils ont beau faire, ils ne peuvent s’aimer. Le style, le langage, le costume et les mœurs de cette nouvelle sont du dernier moderne ; la mode y joue un grand rôle, le jargon n’y est pas étranger : L’auteur fait preuve d’assez de fonds et de talent propre, pour devoir se débarrasser au plus vite de ce qu’il y a d’étrange et de passager dans ces dialectes qui ne durent qu’une ou deux semaines : il peut, en étant plus simple, prétendre à des succès durables. Il y a des scènes charmantes, le moment, par exemple, où Mme d’Anglure, la femme volée, entre à l’improviste chez sa rivale pour lui reprendre l’amant déjà tombé à genoux, et qui n’a que le temps de se relever. Mme d’Anglure, douce, pure, aimante, espèce de beau camélia blanc élancé, un peu sotte, disent les méchans, mais passionnée, est une heureuse figure. Elle meurt de douleur. Sa brune et fière rivale, Mme de Gesvres, est un peu trop peinte en panthère, et a trop de cambrures ; faite comme elle est, et fait comme l’est aussi M. de Maulevrier, on ne comprend pas pourquoi, tout en croyant l’amour impossible, ils n’en poussent pas l’expérience jusqu’au bout : c’est là, dans la conclusion de la nouvelle, une grave invraisemblance. Je soupçonne l’auteur, qui m’a l’air très expérimenté, d’avoir dissimulé à cet endroit et de n’avoir pas voulu tout dire. Quoi qu’il en soit, il amuse, il intéresse, il impatiente quelquefois par excès de trait et d’esprit, il n’ennuie jamais.


HOBBES, CONSIDERE COMME METAPHYSICIEN, par M. Damiron. – Le nouveau volume que vient de publier l’Académie des Sciences morales et politiques, contient deux mémoires de philosophie ; l’un sur Thomas Hobbes, par M. Damiron, l’autre sur le Nyâya, par M. Barthélemy Saint-Hilaire. Ce serait une curieuse biographie à écrire que celle de Hobbes ; dans un mémoire destiné à une académie, M. Damiron a nécessairement laissé en dehors tous les faits biographiques, parce qu’ils ne peuvent donner lieu à aucune recherche d’érudition. Cependant la vie de Hobbes a de l’importance, même au point de vue philosophique, parce qu’il est du très petit nombre de philosophes qui, dans la vie civile, ont été de leur système. Si l’on veut comprendre sa conduite, il faut connaître ses théories, du moins ses théories politiques ; et les voici en très peu de mots. Les hommes ont vécu d’abord à la façon des bêtes fauves ; c’est là leur état de nature ; mais à la différence de Jean-Jacques Rousseau, qui plaignait sincèrement l’humanité d’avoir abandonné ses allures primitives, Hobbes a une telle horreur de cette anarchie universelle, que son unique but est de la proscrire à jamais, et avec elle tout ce qui, dans nos mœurs, favorise la liberté et l’indépendance, ces causes de l’anarchie qu’il ne peut pas séparer de l’anarchie elle-même. Sur ce principe, le meilleur gouvernement sera le gouvernement le plus absolu, celui qui tendra le plus ouvertement à détruire toute liberté individuelle, et qui soumettra, sans réserve, toutes les volontés à celle du souverain. Pour remplir sa mission, ce gouvernement devra être très fort ; et tout ce qui contribuera à le rendre fort, sera légitime ; il sera lui-même, légitime en proportion de sa force ; il ne faut pas dire : Mon droit fait ma force ; mais bien : Ma force est mon droit. C’est une doctrine qu’on ne saurait du moins taxer d’hypocrisie ; et que l’on songe que Thomas Hobbes était né vingt-sept ans après Bacon, en 1588, et qu’il composait et écrivait ce système dans le même temps que ses compatriotes faisaient à leur roi son procès, et donnaient à l’Europe le premier signal des grandes révolutions en faveur de la liberté. Attaché comme précepteur à la famille de Guillaume Cavendisch, du parti des royalistes, il émigra avec eux et vint en France, où il enseigna la philosophie au prince de Galles, exilé. Il resta sincèrement attaché au parti vaincu, tant que l’anarchie régna parmi les vainqueurs ; mais quand Cromwell eut réalisé, autant que possible, cet idéal du gouvernement fort et un, que demandait Hobbes, la légitimité passa de son côté avec le succès, et le précepteur du prince de Galles retourna en Angleterre sous les lois de son souverain légitime, Olivier Cromwell. Il redevint royaliste après la restauration ; c’était la faute de Richard, qui avait gouverné avec faiblesse. On disait que Hobbes avait changé trois fois de parti, parce qu’il n’avait jamais changé d’opinion. On peut en dire autant de tous les traîtres, qui sont toujours nécessairement de l’opinion de Hobbes puisqu’ils sont toujours du parti du plus fort. Cette singulière excuse fut admise à la nouvelle cour, où l’on jugea peut-être que la pratique était si ancienne qu’il n’y avait pas lieu de redouter la théorie : Hobbes fut même pensionné et il serait mort en faveur, sans la publication faite malgré lui de son histoire des guerres civiles.

Un tel homme ne peut guère inspirer de sympathie. Sincère si l’on veut, c’est une sincérité qui suppose un triste courage. Hobbes était du reste pour tous les partis extrêmes, et ne savait ce que c’est que conciliation et ménagement. Il étudia à quarante ans les mathématiques, et voulut les réformer. Il était plus aisé de faire une utopie de gouvernement, que de supposer une science mathématique à côté de la véritable ; ce fut une risée universelle. Quant à ses opinions en philosophie, jamais, il faut en convertir, le sensualisme et le matérialisme n’avaient été exposés avec une clarté aussi parfaite. Pour lui, la connaissance n’est « rien autre chose qu’un mouvement en certaines parties du corps organique : — « L’esprit est un corps naturel d’une telle subtilité qu’il n’agit point sur les sens, mais qui remplit une place et a des dimensions. » Quant à sa morale, la voici tout entière dans une seule sentence : « Chaque homme appelle bon ce qui lui est agréable pour lui-même, et mal ce qui lui déplaît. » Avec tout cela, on fait l’éloge de sa conduite privée, tant il est vrai que nous sommes toujours inconséquens par quelque endroit. Ce grand logicien qui trahit tant le monde par fidélité à sa philosophie, eut cependant le tort d’être honnête homme.

Il est difficile d’être plus complètement et plus ouvertement sensualiste que Hobbes ; mais ce que M. Damiron fait ressortir avec une grande habileté, c’est cette contradiction d’une philosophie sensualiste, qui n’est nullement empirique, et ne veut admettre d’autre méthode que le calcul. Qu’ils fassent des expériences, dit Hobbes en parlant des académiciens, qu’ils s’évertuent tant qu’ils voudront ; ce sera peine perdue, s’ils ne reviennent à mes principes. Voilà sans contredit une confiance admirable. Et comme ces principes, hors desquels il n’y a pas de salut, sont radicalement faux, on peut juger des résultats que les lois du calcul leur promettent. Tout le mérite de Hobbes est donc dans les diverses combinaisons qu’il a données de ses idées fausses, et de ses principes faux. Il est vrai que ces combinaisons sont toujours nettes, régulières, justes. Il ne possède que de la fausse monnaie ; mais il en fait à merveille le compte et la balance ; et c’est pour cela, dit M. Damiron, qu’au lieu de se montrer un sage et grand métaphysicien, il n’est plus qu’un rigoureux, mais exclusif logicien.

M. Damiron, qui est lui-même d’ailleurs un philosophe du premier mérite, et qui excelle, comme chacun sait, à saisir le caractère propre d’une méthode et d’une doctrine, et à l’exposer avec un rare bonheur d’expression, publiera successivement une suite de mémoires sur les philosophes du XVIIe siècle. Il n’est personne qui ne se rappelle le succès qu’a obtenu son Histoire de la Philosophie contemporaine. Le sujet qu’il s’est donné maintenant est plus grave et plus fécond il faut en convenir, et il n’en est que plus digne de son talent.


MÉMOIRE SUR LE NYAYA, par M. BARTHELEMY SAINT-HILAIRE. — M. Barthélémy Saint-Hilaire, tout occupé de cette grande traduction d’Aristote dont il veut doter notre pays, a trouvé le temps de faire une excursion dans la philosophie indienne, et de nous donner un beau mémoire sur la philosophie logique de l’Inde, le Nyâya. -La connaissance du Nyâya, fort importante en elle-même, a aussi de quoi exciter l’intérêt d’un péripatéticien, puisque l’on a prétendu que ce livre avait été communiqué par les brahmanes à Callisthènes, et par Callisthènes à son oncle Aristote. Aristote, en composant l’Organon, se serait donc inspiré de la sagesse de l’Inde, et cet admirable système de logique, qui est à la fois le premier et presque le dernier mot de la science, devrait être rapporté à Gotama, dont Aristote, sur ce point, ne serait que le disciple. Ces deux systèmes de logique ont eu même fortune ; car l’Organon d’Aristote a régné souverainement sur nos écoles de philosophie au moyen-âge, et l’autorité du Nyâya est encore, de nos jours, incontestable et incontestée dans les Indes. Ce peuple indien, si peu connu, et pourtant si curieux à connaître, n’est pas un peuple sauvage et à demi barbare ; il a une philosophie très subtile et très abstraite, et une littérature qui ne manque ni d’élévation ni de charme. Il y a dans Sacountalâ plus d’une scène remplie de fraîcheur et de grace, et les épopées philosophiques, au milieu de ces fables grandioses dont l’Orient est épris, nous déroulent souvent des systèmes d’une véritable profondeur. Aujourd’hui encore les six grandes écoles de philosophie indienne sont étudiées avec ardeur, mais aucune ne compte autant de partisans que le Nyâya. Il est lu par neuf étudians sur dix ; c’est véritablement le système populaire. Dans les fêtes religieuses de l’Inde, où les brahmanes se livrent à des discussions solennelles sur des questions de philosophie, tous les honneurs sont aux pandits qui connaissent le Nyâya, et peuvent, grace à cette redoutable logique, réduire leurs adversaires au silence. L’œuvre de Gotama ne justifie pas cette vogue ; et après l’exposition qu’en a donnée M. Barthélemy Saint-Hilaire, on n’hésite pas à prononcer, comme lui, que s’il était possible qu’Aristote l’eût connue, elle ne lui aurait rien appris. Elle se compose d’un certain nombre de soûtras ou sentences, qui traitent principalement de nos facultés intellectuelles que Gotama appelle la preuve, des objets de la connaissance ou des objets de la preuve, et enfin des moyens fournis par la science pour exprimer une pensée, démontrer une assertion, ou réfuter un adversaire. L’auteur de ces sentences croit évidemment avoir poussé la science humaine aussi loin qu’elle peut aller, et rien n’est plus naïf que l’admiration qu’il a pour sa découverte. Voici le premier de ces soûtras : « La béatitude est acquise à ceux qui connaissent parfaitement ce que c’est que la preuve, l’objet de la preuve, le doute, le motif, l’exemple, l’assertion, le membre de l’assertion, le raisonnement supplétif, la décision finale, l’objection, la controverse, la chicane, le sophisme, la fraude, la réponse futile, et la réduction au silence. » Cette béatitude, assez difficile à acquérir, se réduit à bien peu de chose, puisque le pandit qui possède le mieux la preuve, le doute, le motif, l’exemple, etc., ne connaît en définitive qu’un système de logique, et un système très incomplet et très défectueux. Quelles sont en effet les quatre parties fondamentales de la logique ? Les catégories, la proposition, le syllogisme et la démonstration. Pour la théorie des catégories, Gotama l’a omise tout entière ; il ne fait que mentionner la proposition, sans en distinguer les élémens, sans en indiquer les formes essentielles et principales ; il se rapproche un peu plus du syllogisme ; et le moyen de ne pas s’en rapprocher par quelque endroit, quand on traite du raisonnement ? Mais si l’on compare cet argument d’Aristote, simple, complet, avec ses trois propositions et ses trois termes, avec ses règles précises, justes, infaillibles, à ces cinq propositions de l’assertion, dans le Nyâya, où le progrès de la pensée est mal saisi et mal indiqué, où l’esprit revient sur lui-même sans nécessité et sans profit, où rien ne détermine le caractère propre du moyen terme, on sera forcé de convenir qu’il n’y a rien de commun, que le sujet, entre le Nyâya et l’Organon. Les seize topiques de Gotama sont à la vérité une sorte de théorie de la démonstration ; mais que dire d’une théorie de la démonstration où la définition est à peine indiquée ? II faut donc conclure, avec le savant auteur de ce mémoire, que le Nyâya n’est point, à proprement parler, une logique, qu’il n’est qu’une dialectique superficielle, bien que fort ingénieuse, qui présente une théorie peu complète de la discussion, et qui n’a pas pénétré jusqu’au raisonnement, à ses principes vrais, à ses élémens essentiels. M. Barthélemy Saint-Hilaire regarde le Nyâya comme étant, selon toutes les probabilités, antérieur de plusieurs siècles à I’Organon ; mais il déclare en même temps que l’on ne peut avoir sur ce sujet que des conjectures très vagues. « Auteur inconnu, date inconnue, traditions fabuleuses, voilà, dit-il, tout ce qu’il nous est actuellement permis de savoir. » Si nous ne savons rien de l’histoire du Nyâya, sa valeur intrinsèque nous est assez connue, grace à cet excellent mémoire, pour que nous puissions décharger Aristote de tout soupçon d’imitation, et lui restituer tout entière la gloire de créateur de la logique.




  1. Delanchy, faubourg Montmartre, 11.