Chronique de la quinzaine - 31 mai 1867

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Chronique n° 843
31 mai 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1867.

Les rois s’amusent, et c’est Paris, c’est notre exposition qui les attirent et, leur offrent de bonne grâce l’occasion d’une récréation facile et innocente. Toutes les têtes couronnées viennent à nous : on dirait la contre-partie du souper des rois dans Candide. Ils peuvent tous répéter le refrain : « Et nous sommes venus passer le carnaval à Venise ; » mais ce ne sont point des princes déchus, — on en trouverait assez de cette sorte pour faire un banquet aussi nombreux que celui des convives de Candide et de Martin : — ce sont des souverains florissans et triomphans. Puissent les distractions parisiennes égayer et humaniser ces potentats qui daignent devenir eux-mêmes des objets d’exhibition et nous apporter un spectacle insolite ! Il n’est point au pouvoir, nous le savons, de ces illustres touristes de nous communiquer les hautes inspirations morales. C’est hors de leur sphère que se passent en ce moment les grandes choses qui émeuvent et honorent l’humanité. Par exemple, à l’heure qu’il est, il y a de par le monde, chez la nation la plus vivace de notre temps, un chef de pouvoir exécutif qui est entré dans la vie comme ouvrier tailleur, et qui vient d’accomplir une des plus belles actions morales et politiques qui se puisse concevoir. Cet ancien tailleur, chef d’un grand peuple, vient d’obéir à une inspiration humaine qui efface la clémence de tous les Augustes, de ceux que M. Beulé connaît si bien et nous fait si spirituellement connaître. Le président de la république américaine, M. Johnson, vient de mettre un terme à la captivité préventive de M. Jefferson Davis. Voilà un homme qui avait été ce que l’on peut appeler, dans les idées du peuple américain, un grand rebelle. Il avait voulu détruire la république en la partageant. Il avait été le promoteur, l’organisateur, le chef opiniâtre d’une des plus violentes révoltes civiles qu’on ait jamais vues. Il était tombé aux mains de ses vainqueurs dans une de ces crises qui portent au plus haut degré d’exaspération les passions populaires, au lendemain du jour où l’honnête Lincoln, son rival dans la lutte, était traîtreusement assassiné. Eh bien ! quels que soient les défauts d’esprit et de caractère qu’ait montrés en d’autres circonstances le tailleur-président, ce chef d’état a eu le glorieux mérite d’amener peu à peu le peuple américain à vaincre sa colère. La couse de la république ne sera point tachée par une vengeance sanguinaire. Jefferson Davis ne sera point immolé aux haines de parti qui pouvaient contre lui se couvrir si aisément des apparences de l’impitoyable loi du salut public. L’énergie des convictions, le désintéressement, la capacité et l’infortune sont respectés dans Jefferson Davis ; on respecte en lui aussi les sympathies persistantes des populations du sud, qu’il a conduites à une si triste catastrophe. L’ancien président des états confédérés a cessé d’être un prisonnier de guerre et d’état. Il a été remis à la justice ordinaire de la Virginie, et le premier acte de la juridiction naturelle a été de le faire jouir de cette immunité de l’habeas corpus qui est le noble privilège des races saxonnes. Il a été mis en liberté jusqu’à l’époque de son procès, ajourné à trois mois, sous une caution de cent mille dollars souscrite avec empressement par vingt citoyens de toutes les opinions. Pour être juste envers la république américaine, il faut tenir compte du beau rôle qu’a joué dans cette circonstance le propriétaire et le rédacteur en chef de l’un des principaux journaux des États-Unis, M. Horace Greeley. Avec quel frivole dédain la grande presse américaine n’est-elle point limitée dans les cercles conservateurs de l’Europe ! Il n’y a point cependant dans notre hémisphère de journaux qui possèdent l’influence de la Tribune de New-York ; il n’en est guère malheureusement qui paraissent capables d’exercer cette influence avec la générosité intelligente que vient de montrer le puissant journaliste américain. Le président Johnson eût été sans force pour rendre le droit légal à M. Jefferson Davis, s’il n’y eût été exhorté et aidé par des organes reconnus de l’opinion républicaine et radicale. Parmi les guides de cette opinion, il n’en est point qui ait donné plus de gages à son parti que l’éditeur de la Tribune. M. Greeley a été l’un des abolitionistes les plus ardens, les plus persévérans ; personne n’a défendu l’union, et combattu la sécession avec plus d’énergie. Il était l’antagoniste le plus convaincu et le plus véhément de la cause et des intérêts qui se personnifiaient dans Jefferson Davis, l’archi-rebelle. Or, une fois la victoire assurée, M. Greeley a porté toute la chaleur et la vigueur de sa propagande incessante du côté de l’indulgence et de la conciliation, non envers les intérêts, et les idées des vaincus, mais envers leurs personnes. Il demandait depuis longtemps la fin de la captivité arbitraire de Jefferson Davis. Ses excitation, infatigables sont venues à bout des résistances de l’opinion publique, et ont efficacement secondé les bonnes intentions du pouvoir exécutif. Enfin le jour où le premier chef de la révolte a été rendu à la justice ordinaire de son pays, M. Horace Greeley était à la barre de la cour de Richmond : lorsque le juge eut fixé à 500,000 francs la caution de M. Davis, M. Greeley se leva le premier parmi les garans de cette somme considérable, et alla signer son engagement au bureau du greffier. En retournant à sa place, il passa devant Davis. Ces deux magnanimes ennemis politiques ne s’étaient jamais vus, jamais entretenus de leur vie. On remarqua leur serrement de main et leur causerie, qui dura quelques minutes. On dit que les États-Unis sont la patrie du humbug. Rien n’est plus éloigné de la charlatanerie, rien n’est plus simple et plus digne que les idées exprimées par la New-York Tribune, le propre journal de M. Greeley, à propos de la mise en liberté de M. Davis. « Ainsi, dit-elle, a été résolue une des questions les plus vexatoires qu’avaient entretenues les fautes du gouvernement depuis la fin de la guerre ; nous nous sommes enfin délivrés de la honte de garder prisonnier un homme accusé de grands crimes pour lesquels nous n’avions ni le courage ni la force de le faire juger. Ce qui vient d’être exécuté aurait pu l’être il y a un an. Il est des difficultés qu’on ne peut vaincre qu’en marchant sur elles. Le gouvernement n’est point excusable d’avoir si longtemps continué la détention de Jefferson Davis. Il est libre maintenant d’aller où il lui plaira ; non-seulement dans le sud, mais dans le nord sa délivrance sera saluée comme une victoire du sens commun. » A ce grand acte d’humanité politique, il faut joindre le mouvement spontané qui a produit en Angleterre la commutation de la peine capitale prononcée contre le fenian Burke. L’idée de voir relever le gibet politique a fait frémir d’horreur le peuple anglais. Une nombreuse députation de membres du parlement, ayant pour organe M. Mill, cet interprète infatigable des causes humaines, n’a eu qu’un mot à dire au premier ministre, lord Derby, pour obtenir qu’une existence compromise par un sentiment erroné du patriotisme fût épargnée. Voilà de beaux exemples venus de deux pays libres, et il serait à souhaiter que les sultans européens nous en pussent apporter d’analogues dans leur excursion à l’exposition. Dieu nous garde de marchander à ces voyageurs illustres les courtoisies de l’hospitalité française ! Nous faisons des vœux pour que les fêtes qui les attendent ne soient point troublées par le deuil de la catastrophe qu’un bruit sinistre et opiniâtre attribue à la destinée de l’empereur infortuné du Mexique ; mais serait-ce dépasser les bornes des convenances que de souhaiter que la sérénité des âmes fût d’accord avec l’éclat des fêtés qui se préparent, et qu’une émulation de générosité pénétrât les cœurs des souverains ? Les devoirs de générosité ne font défaut à aucun d’eux. La Pologne en fournit assez à l’empereur de Russie ; le roi de Prusse dans le feu de ses conquêtes a de quoi se montrer libéral du côté du Danemark et de cette courageuse reine de Hanovre qui se cramponne au sol de son royaume, qui n’en veut point être exilée, et qui dévore la douleur de voir arrêter dans son palais ses serviteurs les plus dévoués. Et nous-mêmes, hier encore, montrions-nous toute la générosité confiante dont nous sommes capables dans l’ostracisme qui continue à frapper l’œuvre historique d’un soldat et d’un lettré français, éconduite non pour des motifs de droit commun, mais par mesure de haute police ; toutes les juridictions l’ont avoué, et le conseil d’état le répétait dans son arrêt ? Au moment où les peuples et les chefs de gouvernement, se rapprochent dans la solennité pacifique célébrée par la France, une haute place dans cette concurrence universelle devrait bien être réservée aux sentimens, aux actes, aux manifestations du libéralisme.

Si les étrangers s’intéressent au jeu de nos institutions politiques, il faut convenir que nous avons à leur présenter cette année peu de sujets d’imitation et peu de motifs d’envie. Les inconvéniens de notre système de travail parlementaire éclatent dans cette session avec une évidence qui démontre la nécessité d’un changement prochain de méthode. Quatre mois se sont écoulés, et aucun des grands projets de loi qui devaient donner tant d’occupation à l’activité des chambres n’a été encore abordé par la discussion publique. Tout est demeuré enfoui jusqu’à présent dans les études secrètes des commissions ; nous sommes en vérité bien arriérés dans l’art d’expédier les affaires. Ce n’est point à la nonchalance des hommes publics, c’est aux vices d’un système qu’il faut attribuer les incroyables lenteurs et l’apparente oisiveté de nos assemblées. Ce qui fait défaut, c’est la responsabilité et l’initiative. Qui pourra nous dire sur qui repose la responsabilité de la conduite des travaux de la chambre ? Quand on se tient au courant des travaux du parlement anglais, on remarque que des explications sont fréquemment échangées, entre le ministre leader de la chambre des communes et les principaux membres de l’opposition, touchant les époques à fixer pour la discussion des bills et des mesures importantes présentées par le gouvernement. On se concerte pour arrêter l’ordre des lois à débattre ; on fixe des jours, on s’entend même souvent sur le temps qui sera donné à la délibération. Entre le cabinet et l’opposition, il y a émulation pour bien faire et pour faire vite. En ce moment à Londres, le vote du budget, dépenses et recettes, est déjà fort avancé. De longues et décisives discussions ont eu lieu sur les principales dispositions du bill de réforme, mesure vaste et compliquée qui est, à proprement parler, un remaniement de la constitution anglaise. Cependant M. Disraeli ne craint point de demander un surcroît d’activité et d’assiduité à la chambre des communes. Elle vient de décider que deux jours par semaine les séances seraient doubles. La première durerait de deux heures de l’après-midi à sept, la seconde commencerait à neuf heures du soir, et M. Disraeli a déclaré avec son enjouement ordinaire qu’il espérait bien que la chambre ne refuserait point de pousser la séance du soir jusqu’à deux heures après minuit. Voilà un pays où, grâce à la responsabilité ministérielle combinée avec l’initiative parlementaire, on sait rendre les discussions actives et fécondes. A aucune époque en France, on n’a étudié d’assez près, le côté des nécessités et des moyens pratiques propres au gouvernement représentatif. Des erreurs d’imprévoyance furent commises dans l’organisation du gouvernement parlementaire sous les régimes de la restauration et de 1830. Tel fut par exemple et surtout le système des commissions qui consomme beaucoup de travail inutile, crée des influences personnelles surabondantes, échappe au contrôle de la publicité, et ralentit l’expédition des affaires. A cette cause de complication et de lenteur s’ajoute maintenant l’absence de la responsabilité ministérielle et de l’initiative parlementaire. Il n’y a point de leader dans notre corps législatif : les ministres, exclusivement représentans du pouvoir exécutif, sont en dehors et au-dessus de la chambre, et ne lui sont point liés, comme en Angleterre, par le sentiment de la confraternité de la fonction législative. D’une autre part, la chambre n’a point la direction de ses procédés de travail ; ses procédures sont fixées par un règlement qu’elle n’a point voté, qu’elle ne peut modifier elle-même, qui émane exclusivement du pouvoir exécutif, les difficultés pratiques créées par cet état de choses se compliquent encore de l’intervention incessante du conseil d’état dans l’œuvre législative. C’est surtout cette année, où il y avait à voter au point de vue politique et militaire des lois d’une haute portée, que l’on fait une expérience complète des obstacles qui s’opposent chez nous au développement logique et rapide de l’action parlementaire. Le travail des commissions, qui est une superfluité, est trop lent ; la série des discussions n’est point établie dans l’ordre des intérêts politiques sur lesquels elles sont engagées ; les séances sont trop rares et trop courtes, même pour les lois qui, malgré leur importance, ne touchent point cependant aux intérêts de premier ordre, comme on l’a vu pour celles de l’institution municipale et des sociétés de commerce ; des incidens qui mettent en branle une procédure encombrante font traîner la délibération en longueur ou la brusquent par des votes impatiens. On pourra dire de la session présente qu’elle a mis en lumière, par une expérience toute pratique, d’une part les inconvéniens du système en vigueur, de l’autre la nécessité de revenir à la logique véritable des institutions représentatives, si l’on veut assurer la prompte et bonne expédition des affaires.

Il faudra bien pourtant, dans l’intervalle qui nous sépare de la fin de la session, que les chambres délibèrent avec une attention et une application dignes du patriotisme et de l’esprit français sur ces grands intérêts de la réorganisation de l’armée, d’une législation de droit commun pour la presse, du droit de réunion, d’où dépend la liberté électorale, et du budget. Quelques progrès ont été accomplis dans la conception du projet de loi sur l’armée. On s’est décidé enfin à renoncer à la loi de dotation, si unanimement condamnée par toutes les autorités compétentes pour les effets qu’elle avait déjà produits, et qui mettait en danger l’unité d’esprit moral et de valeur physique des troupes françaises. Nous espérons que par la discussion on réussira enfin à fixer les conditions raisonnables auxquelles on peut assurer à notre armée un recrutement proportionné aux besoins créés par la situation politique et militaire de l’Europe, sans nuire au développement de la population. On eût mieux réussi à concilier ces deux intérêts, si les populations françaises étaient douées d’une plus vive spontanéité, si l’esprit d’association fût entré assez profondément dans leurs mœurs publiques pour les exciter à se former en corps de volontaires, si l’on eût pu organiser, comme en Angleterre, une sorte d’armée auxiliaire libre à côté de l’armée active, et multiplier dans nos provinces des corps semblables à celui dont les francs-tireurs des Vosges viennent de montrer à Paris le vaillant et pittoresque échantillon. Quoi qu’il en soit, les lois sur la presse et le droit de réunion devront être la contre-partie morale et politique des sacrifices demandés à la nation par la loi militaire. On laisserait place à d’énergiques et puissantes revendications, si l’on négligeait de proportionner tout de suite la compensation des libertés aux efforts militaires qui seront imposés à la France. Quant au budget, malgré les dépenses de préparation qui ont été nécessaires cette année pour l’armement et l’approvisionnement de l’armée, les ressources, il faut l’espérer, seront suffisantes pour couvrir les besoins sans qu’il y ait lieu de faire appel au crédit. L’abolition de la dotation de l’armée va en effet laisser à la disposition de l’état un capital considérable, représenté par des espèces et en plus grande partie par des titres de rentes. Il doit y avoir là des ressources qui nous paraissent devoir éloigner la nécessité d’un emprunt.

La question financière va prendre en Italie une importance toute politique. A notre avis, la lecture de l’exposé des plans de M. Ferrara n’a point justifié les impressions favorables transmises par les premiers résumés télégraphiques. Les vues de M. Ferrara ne nous semblent pas moins éloignées du but pratique que celles de son prédécesseur. La faute commune de ces deux ministres est de lier et de confondre une question politique de l’ordre le plus grave avec les chances d’un précaire expédient financier. Le problème financier en Italie consiste a réaliser 600 millions d’ici à la fin de 1868, pour combler un déficit de somme à peu près égale, et, grâce à des réductions de dépenses, à des créations d’impôts et à l’accroissement du produit des taxes existantes, de préparer pour l’exercice 1869 un équilibre approximatif. Le déficit ayant été calculé au chiffre où il devra s’élever à la fin de 1868, le souci du moment est de trouver d’ici là les 600 millions nécessaires. Le penchant prononcé des financiers politiques italiens est de chercher dans l’appropriation à l’état et dans l’aliénation d’une portion des biens-fonds ecclésiastiques les 600 millions qui leur sont immédiatement indispensables. Sur ces 600 millions, on ne demanderait que 430 millions à l’aliénation des propriétés foncières du clergé, car l’état se trouve en possession d’un capital de 170 millions appartenant au clergé et constitué en rentes italiennes. C’est donc une réalisation prochaine de biens ecclésiastiques pour une somme de 430 millions que recherchent les financiers de Florence. — Ils savent qu’ils ne pourraient espérer d’en pouvoir vendre en un court espace de temps une quantité aussi considérable. MM. Scialoja et Ferrara ont eu tous les deux la pensée d’obtenir de sociétés financières l’escompte de la valeur de ces biens ecclésiastiques, dont la liquidation doit être lente à réaliser. Ces deux ministres ont fait, croyons-nous, fausse route. Ils cherchent à associer les capitaux européens à une opération qui ne pourrait présenter des chances favorables au crédit italien que si elle avait été préalablement accomplie d’une façon précise et définitive dans le domaine politique et religieux. Certes nous ne sommes point partisans de l’accaparement des terres par le clergé et les communautés religieuses. L’abolition de la mainmorte est un principe de politique et d’économie sociale qui n’est plus contesté. Un gouvernement italien éclairé, sans frapper le clergé et les communautés d’une confiscation, doit s’efforcer de transformer le plus tôt possible la nature de la propriété ecclésiastique ; mais un changement portant sur des intérêts si considérables est une œuvre vaste, compliquée, et nécessairement fort lente, à moins que l’on n’agisse par les moyens révolutionnaires. A vrai dire, les biens d’église que le gouvernement italien offre à des sociétés financières pour les faire entrer dans la circulation des capitaux ne sont point des propriétés dont la valeur normale soit faite encore. Il faudra l’assentiment ou la résignation du clergé à cette transformation pour que ces biens acquièrent leur valeur réelle ; l’assentiment du clergé, il est chimérique de l’espérer ; sous quelle forme serait-il donné ? qui aurait qualité pour sanctionner des résolutions au nom de ces immenses intérêts collectifs ? La cour de Rome elle-même se croirait-elle en droit d’ordonner à un clergé national de se prêter à une pareille aventure, et le gouvernement italien est-il fondé à compter sur les faveurs de la cour de Rome ? La résignation du clergé, il faut du temps, beaucoup de temps pour l’obtenir ; elle n’arrive qu’après de longues années, après que le personnel de ces nombreuses corporations a été renouvelé. D’ailleurs dans certaines contrées de l’Italie, en Sicile par exemple, les couvens propriétaires étaient devenus une sorte d’institution sociale et économique, barbare assurément, et qu’il ne fallait point laisser se perpétuer sous un régime civilisateur ; mais l’existence même des populations pauvres se lie encore à ce vieil état de choses, et on ne peut l’en détacher, comme on l’a vu par l’insurrection de Palerme, sans luttes et sans souffrances. En somme donc, tandis que les besoins du trésor italien sont pressans, il nous semble que le crédit des propriétés ecclésiastiques qu’il veut réaliser est loin d’être mûri encore. Il ne paraît point que les titres qui seront offerts au public pour effectuer l’escompte de ces propriétés puissent avoir un crédit supérieur à celui des fonds italiens. La meilleure politique, suivant nous, serait pour l’Italie de ne point essayer en tâtonnant de se créer un crédit indirect, et d’employer au contraire le crédit direct qu’elle possède sur tous les marchés européens. Elle y trouverait sans doute le placement facile d’un emprunt qui n’embrouillerait et ne surchargerait point la difficulté financière de difficultés politiques et religieuses. Que si le gouvernement italien dans la suite parvenait à terminer à l’amiable la question de la propriété ecclésiastique, les ressources qu’il retirerait de cette solution ne manqueraient pas d’influer favorablement sur le cours de ses rentes ; il y pourrait trouver le moyen d’aviser à un amortissement de sa dette. On ne comprend pas qu’à cette politique financière simple et droite les ministres italiens préfèrent des expédiens qui exposent le crédit de leur pays à des épreuves nouvelles.

La bonne fortune de M. Disraeli et le succès de son bill de réforme vont s’affermissant chaque jour. — Le chancelier de l’échiquier exerce sur la chambre des communes une influence conciliante et souriante. Sur la question financière, les chefs des deux partis qui divisent la chambre, M. Disraeli et M. Gladstone, ont échangé les plus sympathiques témoignages. Le chancelier de l’échiquier a employé l’excédant des revenus de l’année à opérer un petit amortissement de la dette, suivant en cela, comme une tradition, la tendance favorite de son illustre prédécesseur. M. Gladstone a défendu la proposition de son heureux rival avec une bonne grâce qui de la part de M. Disraeli a été payée de retour. Ce sont les progrès du bill de réforme qui ont amené les incidens les plus inattendus et les plus heureux. Nous avions essayé d’expliquer, il y a quinze jours, la difficulté du compound-householder, du locataire dont les taxes sont payées en compromis par le propriétaire, difficulté qui donnait tant de tablature aux partisans et aux adversaires du projet ministériel. Ce projet excluait du droit électoral ou y admettait le locataire, selon que les taxes de celui-ci continueraient à être payées par le propriétaire, ou qu’il obtiendrait de les acquitter lui-même. Cette inégalité que des rubriques légales pouvaient entretenir parmi la masse des householders offusquait tout le monde. Un membre de la chambre qui n’avait point encore joué de rôle politique important, M. Hodgkinson, proposa d’échapper à la difficulté en autorisant par une disposition de la loi de réforme les compound-householders à faire eux-mêmes le paiement de leurs taxes malgré les lois qui les avaient régis jusque-là, malgré les tenement acts. Les avantages de cette abrogation implicite des tenement acts, qui avait paru d’abord chose fort difficile, séduisirent bientôt tout le monde. Le procédé était simple et naturel ; M. Gladstone, quoiqu’il eût peu de temps avant défendu les tenement acts, se rallia bientôt à l’amendement de M. Hodgkinson. M. Disraeli laissa parler dans Je même sens plusieurs autres membres, puis il se leva, et de l’air le plus placide fit un coup de théâtre imprévu. Il adoptait, lui aussi, l’amendement, et il déclara que dès l’origine le cabinet avait eu l’intention d’effacer toute distinction de classe entre les householders. Si le cabinet n’était point allé d’abord jusque-là, c’était pour ménager les susceptibilités possibles de la chambre ; mais, puisque la logique des choses avait changé toute seule les dispositions contraires des honorables membres, le ministère voyait avec joie le triomphe complet de sa première idée. La loi serait donc modifiée dans le sens de l’amendement de M. Hodgkinson à partir de ce moment, il n’y a plus eu de doute sur le sort du bill. On a senti que la réforme électorale et parlementaire était faite. Il est visible que des deux côtés de la chambre on se rallie sans arrière-pensée au plan que le ministère a eu l’art de laisser se développer par la discussion, si bien que la chambre finit par y voir son œuvre propre et non celle d’un intérêt exclusif ou d’un parti. La nouvelle loi au fond, si elle demeure conforme à des traditions conservatrices, fortifie singulièrement l’élément populaire dans les élections : elle ajoutera un million de votes au corps électoral. L’addition d’un tel appoint ferme pour longtemps la bouche aux agitateurs. Quant aux adversaires de l’extension du suffrage, ils sont déroutés. Le plus éloquent et le plus intelligent des anti-réformistes, M. Lowe, a voulu couvrir d’une dernière harangue la défaite décisive de ses idées. Il n’a jamais parlé, lui qui est un orateur froid, ironique et raffiné, un langage plus distingué et plus ému ; mais ses paroles mêmes exprimaient le sentiment qu’il a de son isolement : il semblait tout surpris de se trouver seul et de ne plus être soutenu par les applaudissement de l’opposition de l’année dernière et de ces adulamites dont il avait été le chef et l’orateur. C’est un vieux tory, M. Henley, qui s’est chargé de répondre au contempteur et au dénonciateur des progrès de la démocratie vers le pouvoir. M. Henley est aimé de la chambre des communes à cause de l’accent de verdeur qu’il sait donner à ses idées originales et sensées. Le vieux tory a eu raison en quelques mots de bon sens de la rhétorique un peu subtile et sophistiquée de M. Lowe.

Les pourparlers que le premier ministre de Prusse vient d’ouvrir avec la cour de Copenhague au sujet de la restitution du Nord-Slesvig au Danemark auront-ils une issue heureuse pour le brave et petit royaume scandinave ? Nous le souhaitons sans oser l’espérer. Il paraît peu probable que M. de Bismark aille dans ses concessions jusqu’à rendre Duppel et Alsen. Le comte de Bismark est, dit-on, l’un des grands personnages qu’attire à Paris le mirage de l’exposition. Cette exposition où dans peu de jours le roi de Prusse viendra se promener et montrer aux Parisiens cette simplicité de manières et cette bonhomie que connaissent les habitués des villes d’eaux d’Allemagne, cette exposition devrait faire un miracle et inspirer à M. de Bismark et à son auguste maître des idées modérées à l’égard du Danemark. Le ministre prussien nous paierait une courtoise bienvenue et trouverait ici un accueil plus riant, s’il arrivait chez nous après s’être montré juste envers les Danois. Si M. de Bismark n’est guère populaire ; il doit l’imputer à la maladresse de ses prétentions exagérées et de ses procédés rébarbatifs. Nous avons été médiocrement récompensés des avantages directs ou indirects que nous avons procurés à la Prusse et à son ministre. Ne voilà-t-il pas que dans cette Roumanie, où nous avons laissé galamment pénétrer l’influence prussienne à la suite du jeune prince Charles, les tendances, les plus rétrogrades ont failli récemment prévaloir en matière religieuse. Les pauvres juifs de Moldavie ont été soumis à une persécution qui a été heureusement arrêtée par les hautes interventions européennes. Étrange méprise de populations chrétiennes orientales sans cesse occupées à nous dénoncer les excès du fanatisme musulman, et qui ne craignent point de se livrer parfois elles-mêmes à une intolérance odieuse ! Pour revenir à M. de Bismark, on peut déjà reconnaître à plusieurs symptômes qu’une réaction se prépare contre ses excès de domination conquérante. Le parti de la croix, sur lequel M. de Bismark s’est appuyé pendant toute sa carrière et qu’il a entraîné à sa suite par le prestige de ses succès, comptait des amis nombreux dans les petits états du nord de l’Europe que des affinités de doctrines politiques et religieuses attiraient vers le mouvement prussien. M. de Bismark et le parti de la croix perdent en ce moment ces amitiés extérieures qui n’étaient point à dédaigner. En Hollande par exemple, M. Groen van Prinsterer était de ces conservateurs sérieux et de ces chrétiens sévères qu’une sympathie naturelle attirait vers Berlin et le parti qui avait à sa tête les Stahl, les Gerlach. M. de Prinsterer, qui a déjà dénoncé certaines aspirations prussiennes sur la Hollande, continue avec une énergie marquée ses admonestations à ses amis de Berlin. L’Empire prussien et l’Apocalypse, tel est l’écrit que, sous un titre un peu bizarre, il envoie à la même adresse. Il y réunit des protestations curieuses de personnages religieux d’Allemagne contre le matérialisme des convoitises prussiennes. Dans ces régions où l’on unit les convictions conservatrices à un mysticisme évangélique, on accuse la Prusse de déserter, pour des satisfactions de force, sa haute vocation religieuse. Un de ces pieux écrivains s’écrie : « Que Dieu dans sa bonté daigne nous préserver de l’unitarisme impérial ! » En 1853, le chef de l’école, M. Stahl, disait : « La Prusse a rempli une mission européenne en évitant, au milieu de l’entraînement général, l’impérialisme, ce dangereux écueil. » Les amis berlinois de M. de Prinsterer blâment la Prusse de s’abandonner à ce matérialisme impérial. M. Thiersch, par un bizarre accouplement d’idées, « indique dans l’impérialisme moderne des analogies frappantes avec les tendances anti-chrétiennes signalées dans l’Apocalypse et réalisées dans la révolution. » Ce style, qui sent une sorte de fanatisme, ne doit plus toucher M. de Bismark, qui a rompu avec les mystiques de l’école évangélique et autoritaire. Le ministre prussien vient de trahir avec une grande franchise son dédain pour les opinions conservatrices et son goût nouveau pour les idées démocratiques en écrivant une lettre de remerciemens et une profession de foi presque jacobine aux deux démagogues anglais, aux deux héros les meetings de Hyde-Park, MM. Beales et Bradlaugh, les présidens de la ligue de la réforme anglaise, qui avaient félicité le ministre prussien d’avoir appliqué le suffrage universel à l’élection des députés du parlement du nord. Les idées apocalyptiques des amis de M. de Prinsterer et leurs dénonciations de l’impérialisme prussien sont assurément fort bizarres ; on les remarque cependant quand on n’a point oublié le mélange d’idées religieuses et d’idées politiques où le parti de la croix a formé ses doctrines.

Notre temps a connu les émotions graves et violentes. Celles que fait revivre en nous le dernier volume des Mémoires de M. Guizot conservent encore leur poignante énergie. Ce volume est à coup sûr le plus intéressant et le plus dramatique de l’œuvre du ministre de la monarchie de juillet. Il est composé avec une sûreté d’esprit, écrit avec une adresse et une vigueur qui prouvent que l’âge a respecté et conservé dans M. Guizot toutes les mâles qualités de sa nature. Quelles situations, quels événemens parcourt et retrace le militant écrivain ! Dans le premier chapitre, sorte d’introduction, M. Guizot pose les principes théoriques du gouvernement parlementaire, ceux du moins sur lesquels il appuya sa politique intérieure durant les huit années de son ministère ; puis il entreprend le récit des épisodes les plus importans de l’histoire de sa politique extérieure. Ce sont d’abord les mariages espagnols. Commencée en 1842, la négociation du renouvellement d’alliance de famille entre les maisons régnantes de France et d’Espagne se poursuit jusqu’en 1847. Que de péripéties dans cette lente préparation terminée par un dénoûment brusque ! On la commence en s’efforçant d’établir une entente franche avec l’Angleterre ; c’était alors l’Angleterre honnête, scrupuleuse et pacifique de lord Aberdeen et de sir Robert Peel, le temps où la jeune reine Victoria et le vieux roi des Français s’unissaient d’une amitié rare entre des chefs d’empire et en rendaient un témoignage public par d’affectueuses courtoisies. Les réformes économiques de sir Robert Peel amènent la dislocation du parti tory et la chute du cabinet anglais. A lord Aberdeen succède lord Palmerston, et tout à coup la partie se brouille entre la France et l’Angleterre. Lord Palmerston, sémillant et fringant, n’était point parvenu encore à cet équilibre de facultés qui a donné une physionomie sereine et souriante aux dernières années de sa vie. il avait goût encore à la chicane, la lutte l’attirait et l’excitait, il ne voyait de succès attrayans que dans les bons tours qu’il pouvait jouer à la politique française. Devant un tel lutteur, M. Guizot cesse tout badinage autour des mariages d’Espagne, lâche la bride à ce diplomate nerveux et hardi, M. Bresson, qui représentait la France à Madrid. On prévient un mariage Cobourg par l’union simultanée des deux infantes. Alors éclate le dépit implacable de lord Palmerston, qui eut des conséquences si peu proportionnées aux intérêts qui étaient en jeu. En 1846, le pape Pie IX arrive au trône pontifical ; quelles espérances donnèrent ses débuts, quelles inquiétudes et quelles impuissances suivirent ses premières, ses trop insuffisantes et indécises réformes ! La France avait encore là un représentant d’un rare mérite, un sagace observateur des choses et des hommes de l’Italie qui lui étaient si connus, un politique clairvoyant, froid, hautain dans l’esprit, mais dans le cœur, plein de la passion du patriotisme italien, et capable des résolutions les plus hardies, victime d’ailleurs destinée à une fin tragique. En Suisse, le mouvement révolutionnaire, qui couvait sous la forme des gouvernemens réguliers, éclate par un coin. En petit et bien des années d’avance, on y eut la représentation de la lutte, dans une confédération républicaine, une majorité aspirant à la centralisation et d’une minorité séparatiste, lutte qu’on devait voir quinze ans après se porter à des extrémités si violentes dans l’Union américaine. Heureusement pour la Suisse et même pour le Sonderbund, la ligue des petits états fut promptement vaincue et le désordre ne put se prolonger. Mais les mariages espagnols et l’hostilité anglaise qui les suivit, l’avènement de Pie IX et la fermentation qu’il excita en Italie, le Sonderbund et l’occasion qu’il fournit à la démocratie européenne d’avoir un premier sentiment de sa force et de la révéler n’étaient que les préludas des commotions qui allaient ébranler la France et changer le cours de notre vie politique intérieure. Les réformes politiques, la campagne des banquets, le parti pris par le cabinet de rester au pouvoir et de ne point céder au mouvement réformiste, puis l’effondrement soudain des journées de février, voilà la conclusion sur laquelle se terminent et la monarchie parlementaire et la carrière politique des M. Guizot, et le livre où il a voulu fixer pour l’avenir la marche de cette émouvante histoire. Ce dernier volume, de M. Guizot, nous avons plaisir à le rappeler, est au point de vue du talent, une œuvre digne d’admiration. Les idées et les conduites qui y sont exposées fourniront aux hommes politiques un abondant sujet de réflexions et de sérieux enseignemens. Il faut se hâter d’étudier et de comprendre cette histoire qui conserve encore pour les contemporains la chaleur de la vie. e. forcade.




REVUE MUSICALE.
L’Opéra — Mlle Nilsson. — Le roi de Hanovre et M. Joachim.


L’Opéra revient à son répertoire et les belles représentation se succèdent. Si Don Carlos n’a point répondu à ce qu’on attendait, ce n’était pas une raison pour abandonner un ouvrage que patronnait le nom de Verdi, et qui d’ailleurs se recommandait à la curiosité du public par un certain luxe de mise en scène. Don Carlos, habilement ménagé, poursuit, grâce à l’exécution, une carrière fort honorable, et c’est pour déranger le moins possible cette exécution, sans laquelle l’ouvrage n’aurait pu se maintenir, que diverses combinaisons nouvelles ont eu lieu. Il importait en effet qu’à tout prix l’Africaine reparût sur l’affiche. Mlle Battu a donc joué le rôle de Selika et a parfaitement réussi à sa manière dans une création plus de cent fois chantée tout d’une haleine par Mme Marie Sass. Rien n’est utile et bon au théâtre comme ces mouvemens de distribution. Autant un chef-d’œuvre souffre d’être livré aux doublures, autant il profite des essais de ce genre et s’y renouvelle. Tel passage ignoré jusque-là éclate tout à coup en pleine lumière, d’autres qui semblent s’effacer momentanément n’en auront que plus de valeur lorsqu’ils nous seront rendus par une cantatrice que l’émulation aiguillonne, et qui désormais comprendra mieux qu’un rôle comme celui de Selika, n’étant la propriété absolue de personne, veut être conquis chaque soir par des efforts réitérés de zèle et de talent. Mlle Battu a ce rare mérite d’apporter dans tout ce qu’elle tente beaucoup de soin, de sérieux et d’intelligence. Son étude de l’Alceste de Gluck n’est certes point d’une actrice ordinaire. Trop longtemps reléguée dans l’emploi des princesses malencontreuses, on sent qu’elle a hâte d’abdiquer ses grandeurs et de laisser à Mlle Hamackers ou à toute autre l’éclat du rang suprême, pour satisfaire des impatiences que justifient l’ampleur et l’étendue de sa voix, la chaleur de son âme et la plastique beauté de sa personne. Je ne sais si Mlle Battu a vu la Lucca dans ce rôle, toujours est-il qu’elle rappelle singulièrement la cantatrice berlinoise. Même distinction dans l’asservissement, même abandon contenu, même dignité souvent un peu froide dans le pathétique ; on dirait une Bérénice. Il se peut que Mme Sass, avec sa voix chaude et tout en dehors, son naturel impétueux, soit mieux dans les courans du rôle. Personne à coup sûr n’a dit et ne dira comme elle au deuxième acte : Ah ! si la mer m’eût engloutie ! — rugissement de lionne en plein silence, cri sauvage et sublime de la passion qui jaillit en traits de flamme du milieu des soupirs nostalgiques et des molles et suaves langueurs d’une berceuse ; mais il faut, pour que l’effet soit produit, que Marie Sass y mette toute son âme et toute sa voix, et même ce quelque chose d’abrupt qui dans la circonstance est un surcroît de force. Or depuis bien des représentations elle n’y songeait plus ; ce grand rôle à la longue la fatiguait, l’ennuyait, l’accablait. Elle en avait assez, elle en avait trop ! Aujourd’hui qu’une autre a prouvé qu’au théâtre ainsi qu’ailleurs il n’y a point de royauté indispensable, et qu’elle-même, en chantant de la musique médiocre, a compris quel honneur c’était pour une cantatrice qu’un rôle tel que l’Africaine, elle y rentre comme une véritable reine dans son palais après les jours de servitude, et tout le monde en somme aura profité de l’aventure, — Mlle Battu en prêtant à certaines scènes de l’ouvrage, au cinquième acte surtout, le charme très particulier de son talent, Marie Sass en retrouvant par l’émulation l’ardeur trop oubliée des premiers soirs, et l’administration en reprenant un chef-d’œuvre sans désemparer Don Carlos.

Un théâtre bien gouverné doit ne connaître que des premiers sujets qu’il montre à tour de rôle dans les divers ouvrages du répertoire : de la sorte chaque représentation a son intérêt. Ainsi l’un de ces derniers soirs que l’affiche annonçait Don Carlos, Mme Gueymard étant indisposée, on a vu soudainement apparaître et comme sortir d’une trappe Mlle Mauduit. Les surprises de ce genre réjouissent la curiosité. Mlle Mauduit a chanté le rôle de la princesse Éboli avec la bravoure et la sûreté d’un chef d’emploi. Ses points d’orgue dans les parties difficiles sont déjà presque d’une virtuose, et le sentiment dramatique est parfait. Impossible de mieux dire au quatrième acte la scène avec Elisabeth, quand la reine redemande sa croix à la dame d’honneur infidèle, et de lancer plus énergiquement l’air d’imprécation à la beauté, Mlle Mauduit avait à se tenir prête pour succéder au besoin à Mme Sass dans le personnage d’Elisabeth, et c’est Mme Gueymard qu’elle remplace ainsi au pied levé dans la princesse Éboli. De pareils efforts, quand ils réussissent, n’indiquent pas seulement un excès de bonne volonté ; devoir, vouloir, pouvoir, trois choses indispensables à toute manifestation durable et dont la simultanéité ne se rencontre que rarement ! Ce n’est déjà plus une débutante, cette jeune fille qu’entraîne sa vocation : voix de flamme, intensité démoniaque dans un corps d’oiseau, et qui, tout heureuse de jouer, de chanter, de quelque part qu’on la réclame, accourt avec l’ardeur et l’inspiration de ses vingt ans. Le lendemain, on la retrouvait dans Robert le Diable. Elle est aujourd’hui la seule Alice. A mesure que les encouragemens lui viennent, elle secoue peu à peu la leçon apprise, essaie à son tour de créer, et de la brillante élève du Conservatoire l’artiste intelligente se dégage.

Le drame lyrique moderne n’a peut-être pas en effet de rôle plus difficile que celui d’Alice ; on y verra tôt ou tard Mlle Nilsson, qui finira bien par aborder le répertoire, à moins qu’elle ne commence par là, ce qui serait à coup sûr d’un plus fier exemple. Mlle Nilsson a pour elle un grand charme, celui d’être née en dehors de la banalité, de la vulgarité des mœurs théâtrales. Il y a dans sa physionomie, dans sa voix d’un timbre si rare et si pur, je ne sais quoi d’honnête et d’ingénu qui la recommande à toutes les sympathies du monde. Elle débutait à peine que son avenir se déclarait, et cela dans Violetta, un rôle de courtisane médiocrement en harmonie, ce semble, avec les qualités qui la distinguent ; mais le naturel et le comme il faut percent dans tout. Le public applaudit à cette nouveauté, c’en était une en effet, et des plus attrayantes. Plus tard, on l’entendit dans la Flûte enchantée et dans Martha. Je ne parle pas de Martha, musique de genre, musique facile, trop facile, et qui ne vaut ni plus ni moins que telle partition de M. Balfe, par exemple la Bohémienne, à laquelle il n’a manqué chez nous, pour passer également à l’état de chef-d’œuvre, qu’une Patti ou qu’une Nilsson. « Petite musique ! répondit un jour Rossini à je ne sais que importun enthousiaste qui s’avisait de vouloir déprécier devant lui l’auteur de Fra Diavolo et des Diamans de la Couronne ; mais vous m’accorderez au moins que c’est de la petite musique faite par un grand musicien. » Martha n’est guère que de la petite musique, et j’estime qu’on doit chercher autre part que dans ce rôle le secret de la rapide et brillante fortune de Mlle Nilsson. L’air de la reine de la nuit, voilà son vrai point de départ. Ce fut une révélation. Cette voix splendide, virginale, juste, flexible, égale en sa rare étendue, modulant, trillant à des hauteurs inaccessibles, donna pour la première fois la vie en France à des beautés jusqu’alors enfouies dans les bibliothèques. En Allemagne même, les terribles mi suraigus dont se hérissent les deux airs n’avaient jamais cessé d’épouvanter les plus vaillantes cantatrices. Sie singt Sterne, disait jadis au temps de Mozart un grand seigneur autrichien de la célèbre Lange ; traduction libre : « les étoiles lui sortent par la bouche. » Le mot pouvait s’appliquer à la nouvelle reine de la nuit. L’étrangeté, la saveur de l’accent, firent aussi beaucoup. Cette fille du Nord, cette reine de la nuit, avait au front le scintillement glacé de l’étoile polaire, et l’aimant tout de suite vira vers elle. Du soleil d’Italie, on en avait assez !

Nous en avons tant cueilli et vu se flétrir entre nos mains de ces roses, de ces myrtes et de ces œillets des jardins de Pise et de Florence, que ce ne serait pas un tel miracle de nous voir payer à prix d’or la fleur rare des Alpes norvégiennes. « Jamais, dans toute ma carrière, il ne m’est arrivé de rencontrer artiste plus noble, plus loyale, plus vraie que Jenny Lind. Nulle part je n’ai vu les dispositions naturelles s’unir si intimement à l’étude, à la profonde sensibilité du cœur. Il se peut que chez d’autres une de ces trois qualités dont je parle ait dominé à un degré plus haut ; mais leur réunion, leur fusion ne se produisit jamais de la sorte. » Ainsi se plaisait Mendelssohn à caractériser Jenny Lind, et ces quatre mots du plus compétent des juges racontent en l’expliquant l’individualité de la grande cantatrice suédoise. C’est net, simple et pratique comme un aphorisme de Goethe. Les dispositions naturelles, c’est-à-dire le talent inné, la vocation, l’heureuse faculté de tout saisir, de comprendre tout ce qu’il faut connaître et savoir pour remplir sa carrière, — l’étude, c’est-à-dire l’acquisition laborieuse, progressive des secrets de l’art, l’apprentissage intellectuel et physique, la réflexion à la fois et l’exercice ! Réunir ces deux premières conditions semblerait déjà devoir suffire pour atteindre son but. Les dons naturels et les conquêtes de l’étude, les facultés innées et celles que le travail nous procure, combien brillent au premier rang sur la scène à qui on n’a pas demandé davantage ? Maintenant à ce lot déjà très sortable ajoutez la sensibilité, la rêverie, la poésie, le goût de l’idéal, et vous aurez non plus telle ou telle virtuose comme il y en a, comme il y en aura toujours, grâce à Dieu, pour les menus plaisirs du public, qu’on les appelle, la Patti, Mme Carvalho ou Mme Cabel, mais des individualités d’un ordre supérieur, les Pasta, les Malibran, les Jenny Lind.

Sans posséder les avantages physiques de sa jeune compatriote, Jenny Lind avait aussi beaucoup de charme. La fille du Nord en elle tout de suite vous séduisait, vous captivait jusque par son accent, qui prêtait à la langue allemande une douceur, une mollesse inexprimables. Comme à Mlle Nilsson, le dialogue parlé lui répugnait ; mais dans le récitatif et surtout dans le chant proprement dit c’était d’une clarté, d’une limpidité admirables, et cela sans jamais ralentir le mouvement, sans qu’une syllabe maladroitement détournée vint troubler le flot transparent de la mélodie. Les traits de son visage, au premier abord, pouvaient ne point vous plaire ; il fallait irrésistiblement la trouver belle quand elle chantait certain lied de ses montagnes de Norvège ou l’Invitation à la valse dalécarlienne. La voix du reste n’était pas un prodige. Qu’on se figure un soprano d’étendue ordinaire, avec des cordes basses admirables, un medium sans grand éclat, et le meilleur de sa sonorité dans le haut. Jenny Lind entrait en scène, la première émission sortait voilée, puis le brouillard léger se dissipait, et la lumière se faisait. Un tact, un goût merveilleux, une imperturbable sûreté d’effet, une grande maestria dans la forme et en même temps la plus sympathique originalité ; ni l’école italienne, ni l’école allemande, mais la Suédoise Jenny Lind ! Elle colorait, nuançait comme personne, excellait à renfler, à diminuer le son, rendant et reprenant, musicienne jusque dans le mouvement de la plus dramatique situation, se possédant au plein de l’enthousiasme, sachant avec une égale mesure gouverner son geste et sa respiration. Son répertoire embrassait tous les styles, et divers morceaux de ce répertoire ont, par elle, atteint un idéal d’exécution qui difficilement se retrouvera, — l’air de Grâce dans Robert le Diable par exemple, la cavatine du Freischütz au troisième acte, le rondo de la bohémienne et aussi le trio concertant pour soprano et deux flûtes dans Vielka, depuis chez nous l’Étoile du Nord.

Dons naturels, savoir et sensibilité, de ces richesses dont Mendelssohn faisait honneur à Jenny Lind, la Suédoise d’aujourd’hui tient une bonne part, et peut-être même que pour les qualités naturelles l’avantage serait du côté de Mlle Nilsson. Jamais la voix de Jenny Lind n’eut cette force d’étendue et de vibration. Du si bémol en bas au , au mi suraigus, cette voix règne extraordinairement unie dans sa contexture, dans les passages du premier au second registre. L’intonation est toujours juste, et ce que les anciens Italiens appellent l’attacca d’une netteté à toute épreuve. Du reste la plupart de ses qualités, Mlle Nilsson les a en commun avec la Lind, ce sont là en quelque sorte des traits caractéristiques des voix suédoises. Dans les lieds nationaux qu’elle chante, la façon dont les notes des deux registres sont pour ainsi dire jetées en l’air et soudain rattrapées au vol tient du prodige ; un jongleur chinois ne lance pas ses boules de cristal avec plus de dextérité qu’elle n’en met à faire s’entre-choquer les sol et les la au-dessus de la ligne avec les et les mi du premier registre. Passons à l’expression de cette voix, aux secrets de sonorité qui sont en elle. Je ne parle pas de ses sons filés, car c’est encore là apparemment un privilège de race, et que Jenny Lind possédait dans la perfection ; mais il y a dans cet organe singulier des variétés de timbre qui, bien employées, peuvent être au théâtre d’un effet inouï. Dans l’octave du milieu, par exemple, du au-dessous de la ligne au sur la quatrième ligne, Mlle Nilsson a des facultés de respiration, de tenue, de decrescendo prolongé, infiniment rares chez les femmes, et de plus quelle étrangeté dans ces régions de la voix, quel mystère ! On dirait parfois d’une voix qui revient, il y a du spectre, je ne sais, quels effets latens de terreur, de lumière électrique… Mais où trouver le compositeur ? On parle de M. Thomas ; hélas ! pour un tel diamant quel ouvrier ! Et encore Ophélie n’est point le rôle. On n’a vu là comme partout que la physionomie, les dehors du personnage. Ophélie, étant du nord, doit être blonde ; Mlle Nilsson est blonde, il n’en fallait pas davantage, on a pris le rôle par les cheveux. Folie pour folie, j’aimerais mieux la fiancée de Rawenswood ; dans Lucie au moins vibre l’accent dramatique. Le crime, la terreur qui s’attache au sang répandu, même par des mains innocentes, se mêle à cette démence. Ophélie est une apparition, l’ombre d’un rêve ; insister sur cette figure qui ne trouve et ne doit trouver son effet qu’au second plan, en faire un premier rôle, une prima donna, c’est remonter le cours des âges ; c’est retourner, en dépit de Meyerbeer et du progrès des temps, aux vieilles carrières de l’opéra italien. Dans Hamlet, il n’y a qu’un rôle, Hamlet. Tous les autres personnages sont là pour lui et ne sauraient avoir qu’une importance relative. Rachel eut l’ironie, cette voix Scandinave a son accent tragique, elle aussi. L’épouvante, le mystère, voilà sa note, il s’agit de savoir en user. Du reste, même caractère virginal que chez Jenny Lind, avec une nuance effarouchée en plus. Et quelle prérogative en outre pour une jeune cantatrice de s’être formée à Paris ! Quelle supériorité pour un talent naissant et déjà plein d’avenir d’entrer dans la vie d’artiste par cette porte ouverte sur le monde ! De ces fleurs dalécarliennes qui formaient le bouquet de soirée de Jenny Lind, Christine Nilsson a naturellement gardé les plus charmantes, — l’Invitation à la valse, qui, traduite, s’appelle en français le Bal, et telle autre pathétique tyrolienne d’une langueur d’accent indéfinissable. Que sont nos romances et nos chansonnettes près de ces soupirs de la montagne et du lac glacé ? En écoutant avec ravissement ces rhythmes anonymes cadencés par la voix la plus étrange, la plus pure, on rougit de tant de pauvretés musicales, de niaiseries où Paris met sa marque de fabrique, et qui vont ensuite infester le monde.

Avoir sa nationalité, grande affaire pour une voix, pour un talent ! La fleur qui n’est que belle, le fruit qui n’est que doré, ne vaudront jamais que moitié prix ; il faut à la fleur son parfum, sa saveur au fruit. La nationalité dans le règne des arts a ce quelque chose de virtuel. Très souvent il arrive qu’elle donne au talent un goût particulier qui dès l’abord le met en vogue. Quand au lendemain de ses plus triomphantes soirées d’Otello, de la Gazza, de Semiramide, la Malibran courait les salons, prodiguant partout ses boléros et ses séguidilles, chantant le Contrabandista avec cette flamme du sud qui rayonnait en elle et la consumait, la Malibran obéissait à l’originalité individuelle de son talent ; elle faisait ce que depuis a fait a sa manière Jenny Lind, ce que fait aujourd’hui Mlle Nilsson. Sa nationalité espagnole lui sortait par les pores en étincelles diaboliques, tout comme la nationalité suédoise d’une Jenny Lind, d’une Nilsson, éclatera plus tard en vibrations diamantines, en notes chromatiques taillées à mille facettes dans le plus transparent cristal de roche ; mais qu’on ne s’y trompe pas, au succès du théâtre les succès du monde aident beaucoup. Le génie a ses lendemains par lesquels il se complète, la Malibran chantant le Contrabandista avec sa verve espagnole était encore Rosine, Ninetta, de même qu’on retrouvait dans ces tyroliennes de Jenny Lind un vague ressouvenir de son interprétation des clairs de lune de Bellini dans Norma.

Ainsi de Mlle Nilsson ; la nationalité pour elle comme pour les autres aura beaucoup fait. C’est une valkyrie et non point une élève du Conservatoire plus ou moins réussie. Le public, dès sa première apparition dans Violetta, s’était dit comme nous : « Il y a là quelqu’un qui n’est assurément pas tout le monde ; attendons ! » On attendit la Flûte enchantée, et Mozart servit de parrain au vrai baptême. Jamais succès ne fut plus honnête, plus charmant. Elle aussi a ses lendemains, à l’Hôtel de Ville, dans les fêtes municipales de l’exposition, à la chapelle des Tuileries, où M. Auber lui fait chanter ses Sanctus et ses Benedictus, trompant ainsi son regret de ne l’avoir pas à l’Opéra-Comique pour y répéter l’ouvrage nouveau qu’il vient d’écrire à quatre-vingt-quatre ans. C’était en effet à qui l’aurait ; le Théâtre-Italien, l’Opéra-Comique, l’Académie Impériale, tout le monde en voulait. Mlle Nilsson en a donc fini avec le Théâtre-Lyrique, cette première étape brillamment parcourue ; elle arrive à l’Opéra, où l’hiver prochain doit la voir apparaître dans un Hamlet quelconque pour chanter Ophélie. Puisqu’on nous le dit, croyons-le ; mais n’y comptons pas trop, car la fille du chambellan Polonius, après s’être noyée sous le saule, pourra bien être enterrée depuis longtemps entre ce fou d’Yorick et cet autre pauvre fou de don Carlos, que Mlle Nilsson jeune et vaillante revivra dans Alice de Robert le Diable et certains rôles grands et mignons du répertoire.

On aura beau chercher, s’agiter, il faudra toujours en revenir là. Point de salut à l’Opéra en dehors du répertoire. C’est triste à dire, mais c’est vrai. Sept ou huit ouvrages : Les Huguenots, Guillaume Tell, Don Juan, Hubert le Diable, l’Africaine, la Muette, le Prophète, puis rien, ni dans le présent ni dans le passé, car la Juive même est une ruine, moins qu’une ruine, un monceau de plâtras, éboulés, et les chefs-d’œuvre de Gluck qu’on exhume, tout en servant à la plus grande gloire d’une administration, auraient bientôt fait de compromettre sa fortune. Ménager de son mieux ces ouvrages, source et ressource dernière, les renouveler en quelque sorte par l’attrait de l’exécution et de la mise en scène, voilà pour le moment l’unique affaire d’un directeur de l’Académie de musique, attendu que dans sa spéculation les opéras nouveaux et les ballets, nécessaires pourtant, entrent pour bien peu de chose et relèvent beaucoup plus du cahier des charges que de la feuille des bénéfices. A l’heure où nous écrivons, l’attrait n’a pas besoin d’être accru, nulle modification ne semble indispensable ; le public empressé, avide, furieux, la cohue de l’exposition universelle suffit à tout ; l’ordinaire de la maison : Robert le Diable, — avec Mlle Battu chantant Isabelle, Mlle Mauduit dans Alice, M. Gueymard jouant Robert, son meilleur rôle, — fait des recettes de douze mille francs. Partout ailleurs même affluence, et tandis qu’au Théâtre-Lyrique le Roméo et Juliette de M. Gounod et la Martha de M. de Flottow remplissent la salle à qui mieux mieux, à l’Opéra-Comique le Fils du Brigadier, qu’on jouait naguère devant les banquettes, voit les populations accourir à sa rencontre. Après ce concours. des nations, si favorable aux exploitations théâtrales, commenceront pour l’Opéra les beaux jours de sa nouvelle salle, et s’il est vrai qu’on veuille profiter de l’occasion pour remettre entièrement à neuf le répertoire, pour ravitailler, régénérer et rajeunir par l’étude tant de belles choses désapprises à force d’être sues, pour remplacer toute cette friperie, toute cette défroque du passé par des décors et des costumes de nature à rendre aux générations contemporaines leurs illusions perdues, on verra quelle interminable carrière peuvent encore fournir les ouvrages composant le répertoire. Chateaubriand, s’étonnait des larmes que contiennent les yeux des rois ; j’aime à supposer que le directeur du nouvel Opéra, pour peu qu’il sache se montrer habile, trouvera un sujet non moins vaste et taon, moins pathétique d’étonnement et de consolation dans l’inépuisable force d’attraction que renferment des chefs-d’œuvre tels que les Huguenots, Don Juan, Guillaume Tell et l’Africaine.

Les instrumens sont comme les livres, ils ont leurs destins. Le violon, qu’on croyait perdu, s’est retrouvé, et tout l’hiver il n’aura été question que de ce roi des instrumens et de ses ministres tenant séance au Conservatoire, aux concerts populaires, à l’Athénée, séances presque toujours intéressantes et dont quelques-unes ont laissé des souvenirs qui ne s’effaceront point. Je parle de celles où se faisait entendre M. Joachim jouant Beethoven et Mendelssohn, pénétrant son assemblée de je ne sais quel sentiment particulier d’admiration respectueuse. L’art des maîtres ainsi compris, ainsi rendu, se rapproche évidemment d’un enseignement moral. Si l’on pouvait faire autre chose que rêver pendant ces adagios sublimes qui vous remuent jusqu’au fond de l’être, on agiterait en soi des problèmes métaphysiques. « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu lis. » Il est possible que certains spectacles trop en renom conseillent à leur public Faublas et les ouvrages de ce genre ; mais ce dont on peut répondre, c’est que tout homme digne de goûter ces séances où M. Joachim interprète un des derniers quatuors de Beethoven, s’il ouvre un livre en rentrant chez lui, prendra les dialogues de Platon, Tacite peut-être, qui, mettant à profit la gravité de l’heure présente, l’entretiendra des sévères leçons de l’histoire.

La première fois que cette bonne fortune nous échut d’entendre M. Joachim, c’était à la cour de Hanovre, dans le salon de ce roi galant homme et musicien parfait qui devait quelques années plus tard disputer et perdre avec tant de chevalerie sur le champ de bataille de Langensaltza une couronne, hélas ! si tristement marchandée aux circonstances par les autres princes d’Allemagne, ses bons frères. George V, roi de Hanovre, fut le bienfaiteur de l’éminent violoniste, presque son ami, car cette majesté de droit divin avait le cœur très près de l’intelligence, et M. Joachim ne saurait avoir oublié ces aimables matinées de Herrenhausen, où parfois une composition de l’illustre maître de la maison venait, sans trop le déparer, se mêler au programme. Aujourd’hui qu’à Paris les monarques nous arrivent de tous les coins de l’Europe et du monde, il nous plaît d’opposer à la gaîté de tant de rois qui s’amusent la clémente et mélancolique physionomie d’un prince ami des arts, désormais dans l’exil, qui ne rend de visites à personne, et dont, à l’exception de quelques gens de cœur et de talent, personne ne se souvient. On raconte que sous le premier empire l’acteur Brunet fut mis en prison pour s’être permis en scène un assez pitoyable quolibet. A cette époque, les rois, comme à l’heure où nous sommes, emplissaient la ville de leur présence. « Eh quoi ! s’écria le Jocrisse des Variétés refusant un flambeau qu’on lui offrait, encore de la chandelle lorsqu’il y a à Paris tant de sires ! » Si pauvre que fut le jeu de mots, la police du temps ne le laissa point passer ; mieux eût valu sans aucun doute n’y pas prendre garde et dire comme Hamlet, en haussant les épaules : « Que lui font à cet histrion les plaintes d’Hécube et les malheurs d’Agamemnon ? » Hamlet se trompe ; depuis deux mille ans, ce sont au contraire ces malheurs-là qui émeuvent et passionnent la foule ; les idées générales n’ont rien de pathétique. A côté du fait politique et social dont vit l’histoire, il y a le fait privé, les mémoires, l’anecdote, qui nous touchent en dépit de toutes les démonstrations de notre être raisonnant et critique. A ce point de vue du romanesque des événemens, quel plus lamentable épisode que celui du roi George de Hanovre, le seul peut-être de tous les princes de la confédération qui ait fait son devoir devant les balles ! Et celui-là pourtant est un aveugle ; issu d’une race où la faiblesse de vue et les cécités précoces se transmettent par héritage, à vingt ans il n’avait déjà plus qu’un œil de sain, un accident le lui fit perdre. Il jouait avec une bourse en filet de soie dont, en causant, le grelot d’acier l’atteignit, le blessa. La fatalité voulut que l’œil touché fût le bon ; de borgne il devenait aveugle. Tout autre prince à sa place eût résigné ses droits à la couronne ; lui, il tint ferme, et redoublant de vigueur morale, guelfe par l’indomptable énergie du cœur, comme, hélas ! par la faiblesse incurable des yeux, il résolut de faire face à la destinée et d’être partout et toujours, dans sa vie et sur son trône, comme si son infirmité n’était pas. Il ne quittait point l’uniforme, passait des revues à cheval, et quand il se promenait dans le parc de Herrenhausen, s’il vous rencontrait au détour d’une allée : « Bonjour, disait-il en prononçant votre nom, que lui révélait à l’instant une finesse d’ouïe extraordinaire à laquelle aidait bien aussi quelque peu la personne qui l’accompagnait, — bonjour ! Vous allez bien, cela se voit, je vous trouve bonne mine ! »

On souriait : c’était du stoïcisme. Il faisait son métier de roi, obéissait malgré le sort au programme transmis, et ce programme, il aura du moins su le maintenir jusque sur le champ de bataille où la couronne est tombée de sa tête. A Langensaltza, sous le feu de la canonnade prussienne, l’aveugle commandait ses troupes. Un aide de camp tenait en main les rênes du cheval, et tant que dura l’action, qui fut chaude, comme on sait, il paya loyalement de sa personne. Imperturbable au milieu des balles qui sifflaient à ses oreilles, la tête haute, l’œil mort, mais fier comme toujours, il regardait à l’horizon. Hélas ! mieux vaut quelquefois ne pas y voir !

J’ai cité Shakspeare tout à l’heure ; ô vieux Will, quel spectacle pour toi, quel sujet de poignante ironie, si pendant que le Lear hanovrien jouait bravement sa fortune dans la bataille, il t’eût été donné de suivre tout au loin, hors de portée de la mitraille, les mouvemens d’aller et de retour, les zigzags décrits galamment sur le sable par une élégante calèche à la Daumont où se tenait assis, en habit de chasse, quelqu’un qui, pour endosser son uniforme de général plié dans un des coffres de la voiture, n’attendait que le moment où la victoire se prononcerait ! La reine, restée seule, à Herrenhausen, elle aussi, attendait. Le lendemain, vêtue de deuil, elle parut dans Hanovre, et quelques jours après, comme elle continuait à vaquer à ses devoirs de femme et de princesse, visitant les hôpitaux, consolant de son mieux, on lui fit entendre qu’elle gênait. Nous ne sommes plus au temps de Fontenoy, je le sais et ne le regrette point ; mais j’avoue que je ne peux me faire à cet incroyable amalgame de droit divin et d’américanisme. Quand Napoléon manquait de respect à la reine de Prusse, lorsque après Iéna, pénétrant comme la foudre dans le palais de Weimar, il abordait la duchesse par cette agréable apostrophe ; « Madame, je briserai votre mari ! » le grand empereur avait pour excuse son origine, il n’était point ne dans ce monde-là, et tous ces souverains dont il malmenait les femmes n’étaient ses bons frères que dans les protocoles ; mais de Hohenzollern à Guelfe si peu d’égards ! for shame ! Assez parler du prince : revenons au virtuose, au premier violon de sa chapelle ; c’est, je crois, le titre que M. Joachim portait à Hanovre. Virtuose ici ne suffit point, c’est artiste et grand artiste qu’il faut dire. Le virtuose exécute des airs variés, s’amuse aux tours de force, cadence, trille, se fait entendre. Pourvu qu’il brille, lui, qu’on l’applaudisse, qu’on le rappelle, qu’importe le reste ? M. Joachim ne comprend pas ainsi les choses. C’est au centre même de la musique qu’il se place, de la musique absolue, et là, sans préjudice pour l’ensemble, ses qualités individuelles se développent : largeur et beauté de son, vigueur et souplesse d’archet, style superbe, que nulle difficulté n’embarrasse ni ne trouble, et dont le calme jamais ne se trahit. Tandis que le violoniste ordinaire, le virtuose n’écoute que lui-même, on sent que M. Joachim écoute, entend la partition. C’est un classique. L’étude et la pratique du violon, a dit quelque part Wilhelm Riess, forcément ramènent aux vieux maîtres ; le piano tout au contraire, — même en dépit de Bach, — se rattache à la période moderne. Les grands classiques allemands, les instrumentalistes par excellence, Haydn, Mozart, pensent pour le violon. L’originalité de leurs formes, de leur manière, a l’esprit, le tempérament du violon. Leur tour de phrase nous rappelle cet instrument, alors même qu’ils écrivent pour le piano. Hérold avait de cela. Tel passage de Zampa, du Pré aux Clercs surtout, porte la trace évidente de cette préoccupation vraisemblablement inconsciente. Les vieux maîtres composent dans le quatuor comme Ingres peint dans le dessin, comme les Vénitiens et Delacroix peignent dans la couleur. J’ai souvent ouï dire en Allemagne que, pour apprécier dignement Haydn. Il fallait être violoniste, et violoniste à la fois et chanteur pour se pouvoir rendre un compte exact de Mozart. Le simple pianiste ne possédera jamais qu’une notion très imparfaite de ces maîtres, qui, dans leurs œuvres de piano, emploient les formes toujours plus ou moins caduques du moment, et, pour se montrer ce qu’ils sont, pour affirmer l’immortalité de leur génie, ont besoin du quatuor ou de la symphonie. Tout au contraire, dès qu’il s’agit de musique moderne, le piano reprend ses droits. Une symphonie de Mendelssohn, quand on l’exécute au piano, se laisse faire. Essayez la même expérience pour le moindre quatuor d’Haydn, autant vaudrait traduire Homère en vers français. Avec Beethoven, — en toute chose le grand intermédiaire, l’homme en qui les extrêmes se rejoignent, — s’accomplit la transition de l’antique au moderne. Le premier, il commence à penser au piano pour le piano, et sa phrase musicale passe du clavier au quatuor, au chant, à l’orchestre, d’où ce mot souvent répété que tout appréciateur intelligent de ce maître des maîtres doit avoir, sinon le double talent du pianiste et du violoniste, au moins certaines connaissances, certaines clartés, comme dirait Molière, de l’un et l’autre de ces instrumens.

Le violon donne l’envie d’étudier la partition, le piano la satisfait. Le violon nous révèle dans leur plasticité la plus pure les formes mélodiques, le piano les relie, les enlace, et, livrant au premier venu un son tout fait, nous a valu cette race d’amateurs sans vocation ni talent qui passent leur vie à s’étourdir et à nous étourdir d’un tapotage inerte. Le violon a cet inappréciable avantage d’effrayer à première vue les mauvais élèves. Tant de difficultés hérissent la simple technique qu’on ne s’y risque pas, tendis que mal jouer du piano, c’est si facile ! Le mot qu’on prête à ce personnage d’ancien régime à qui l’on demandait : « Jouez-vous du violon ? » et qui répondait : « Je dois en savoir jouer, mais je vous avouerai que je n’ai jamais essayé, » ce mot, appliqué au piano, perdrait beaucoup de son comique. Tant de gens en effet jouent du piano sans avoir jamais essayé et qui ne pourraient tirer un traître son de la chanterelle. En outre le violon répugne par sa nature au style modulé, il a horreur de ce qui est sans forme ; sous son règne, la mélodie continue et mainte autre amusante invention du wagnérisme ne tiendraient pas un quart d’heure, de semblables plaisanteries n’étant possibles que par le piano. En ce sens, la venue, disons mieux, l’avènement de M. Joachim cet hiver aura produit quelque bien. Cette grande école de la ligne pure, du dessin mélodique et de l’idéal dont le violon chante la gloire aura du moins par cet exemple illustre affirmé chez nous sa tradition, et nous devons ce réveil plein d’espérances à l’Allemagne, au pays même qui nous avait envoyé le narcotique.


F. DE LAGENEVA1S.



ESSAIS ET NOTICES.

LES NOUVELLES MACHINES ELECTRIQUES ET MAGNETO-ELECTRIQUES.


Depuis deux ans, on a vu se produire coup sur coup plusieurs découvertes qui semblent destinées à nous mettre sur la voie de la théorie mécanique de l’électricité. En attendant que cette théorie soit trouvée, tout fait nouveau qui surgit comme une anomalie inexplicable et se joue des vieilles hypothèses doit être considéré comme un jalon pouvant indiquer la vraie route à suivre. Plus les difficultés se multiplient, et plus la solution est proche ; toutes ces obscurités amassées feront naître la lumière, tels faits contradictoires devront être interrogés l’un après l’autre comme les témoins dans une instruction judiciaire : en rapprochant les indications qu’ils fournissent, on arrivera à connaître la vérité, et ce sont presque toujours les faits en apparence les plus bizarres qui renferment les avertissemens les plus précieux pour qui sait les comprendre. Les découvertes auxquelles je viens de faire allusion nous viennent de l’Allemagne et de l’Angleterre. Elles ont conduit à la construction de machines électriques sans frottement et d’appareils magnéto-électriques sans aimant et sans pile. C’est la transformation la plus directe, la plus immédiate du mouvement en électricité statique ou dynamique. Toutefois cette transformation ne s’opère pas, il faut l’avouer, d’emblée et pour ainsi dire sans cérémonies. Les nouvelles machines ont besoin d’être amorcées avec une quantité minime de fluide tout préparé, sorte de ferment électrique qui détruit l’équilibre originel des polarités opposées, en réveille l’antagonisme endormi, et excite le jeu des manifestations diverses dont l’ensemble s’appelle magnétisme, électricité, courans voltaïques, etc. Ensuite on n’a plus qu’à tourner une manivelle pour entretenir les courans ou les jets d’étincelles ; ils s’alimentent directement de la force mécanique qui produit la rotation d’un disque de verre ou d’un cylindre de fonte. Cet effet est surtout sensible lorsqu’on fait tourner les volans à force de bras : au début de l’expérience, cela va tout seul ; mais, dès que l’on voit venir les étincelles, une résistance invisible pèse sur la roue, et l’on sent qu’on dépense sa force en feu et en bruit au bout des conducteurs entre lesquels jaillit l’électricité.

Dans l’ordre des dates, les machines électriques sans frottement doivent être citées les premières. Ce sont des espèces d’électrophores à effet continu ; mais il est plus facile de les caractériser ainsi en deux mots que d’en faire comprendre le fonctionnement, lequel a, même pour les physiciens, beaucoup d’imprévu et de mystérieux. Nous allons cependant essayer d’en donner une idée. Tout le monde connaît le vulgaire gâteau de résine que l’on fouette avec une peau de chat pour l’électriser, après quoi on appuie sur la résine un plateau de fer blanc ou de bois garni de feuilles d’étain que l’on touche d’abord avec le doigt, et qu’on trouve chargé positivement lorsqu’on le soulève ensuite par le manche isolant de verre. C’est l’électrophore ordinaire. Voici comment on peut en concevoir les effets. L’électricité négative de la résine décompose par influence les deux fluides [1] réunis dans le plateau métallique ; le doigt qui touche le plateau absorbe le fluide négatif pendant que l’autre, le fluide positif, est retenu par la résine. En soulevant le plateau, on rompt le charme, le fluide positif reprend sa liberté. Le plateau est chargé ; si on le touche, on en tire une étincelle. Alors il ne renferme plus rien : pour le recharger, il faut le poser de nouveau sur le gâteau de résine et recommencer les mêmes manipulations. Sous cette forme primitive, l’appareil ne saurait évidemment pas rendre de grands services, car on n’a aucun moyen d’accroître le rendement électrique de la résine. Si elle garde fidèlement et longtemps le fluide déposé, toutefois elle ne le cède que par maigres étincelles : c’est un capital placé solidement, mais à petit intérêt. Nous allons voir que les nouvelles machines ont pour but d’élever le taux des intérêts et de les capitaliser dans une rapide progression. Cette sorte de spéculation est facilitée en confiant le dépôt électrique à un métal. Les métaux, s’ils ne gardent pas l’électricité, en revanche la conduisent, la mettent en circulation, et nous offrent ainsi le moyen de l’accroître par une combinaison heureuse de dépenses et de rentrées.

Supposons qu’au gâteau de résine on substitue un disque de métal qui a reçu une très faible charge d’électricité négative. Pour qu’il la garde, il faudra l’entourer de substances isolantes telles que la résilie, le verre, le caoutchouc durci. On le montera sur un support de verre, on le couvrira d’une couche de vernis ou d’une plaque de verre. Dès lors on approchera impunément le plateau supérieur. A travers la cloison isolante, l’électricité négative déposée dans le disque pourra encore influencer le plateau ; mais elle ne pourra pas s’y précipiter comme elle le ferait, s’il y avait contact direct. Les fluides seront donc encore séparés dans le plateau supérieur, et en soutirant avec le doigt ou avec une pointe métallique le fluide négatif, qui est repoussé, on chargera le plateau positivement comme auparavant ; si on le soulève, on trouve qu’il peut donner une faible étincelle. Il s’agit maintenant d’utiliser cette charge pour augmenter peu à peu celle du disque inférieur. On y arrive par une combinaison qui déjà se trouvait appliquée vers la fin du siècle dernier dans le duplicateur de Bennett, qui sert de base à une foule d’appareils du même genre imaginés par divers physiciens. Le principe des duplicateurs est le même que celui des nouvelles machines électriques ; il était connu depuis longtemps, mais l’on n’en soupçonnait pas la fécondité, et l’on négligeait d’en tirer les dernières conséquences.

Pour faire fructifier la charge positive du plateau supérieur, il faut la transporter dans un autre plateau semblable, appuyé sur un second disque pareil au premier. On l’y fait passer en soulevant le premier plateau et le mettant en contact direct avec le second pendant qu’on touche le second disque. Voici comment les choses se passent : le fluide positif du second disque s’échappe par le doigt, son fluide négatif resté, pour ainsi dire, en observation devant le fluide positif des deux plateaux réunis ; ce fluide abandonne, le premier plateau et se fixe dans le second, où il est attiré par la charge négative du second disque. Alors on sépare les plateaux, et on replace le premier, désormais vide, sur son disque. Nous avons maintenant deux quantités à peu près égales de fluide négatif, l’une qui était restée dans le premier disque, l’autre qui vient d’être créée dans le second : il s’agit de les réunir dans le premier. Rien n’est plus facile : on met les d’eux disques en communication directe après avoir débarrassé le second de son plateau, afin de rendre la liberté au fluide négatif qu’il contient. Ce fluide ira aussitôt rejoindre le fluide de même nom dans le premier disque, si on touche le premier plateau, lequel prend dès lors une charge positive double sous l’influence de la charge négative double qui s’accumule dans le premier disque.

En continuant ainsi et en faisant tour à tour passer la charge du premier plateau dans le second et celle du second disque dans le premier, on établit une sorte de circulation des fluides, dont le résultat est de multiplier dans une progression rapide les charges disponibles. Si cet accroissement ne se continue pas indéfiniment, c’est qu’il arrive un moment où les charges, devenues trop fortes, ne tiennent plus sur les disques, débordent et s’écoulent dans l’air ambiant ; il s’établit alors un état d’équilibre entre les pertes et les gains, et on ne dépasse plus la charge ou tension maximum qui a été obtenue.

Au lieu de toucher le premier plateau et le second disque, on peut les mettre en contact avec le sol par un fil métallique. Il est donc facile d’imaginer une disposition mécanique par laquelle les contacts et les transports soient réalisés automatiquement ; on obtient alors dans les deux fils, dont l’un est traversé par le fluide négatif du premier plateau, l’autre par le fluide positif du second disque, de véritables courans d’électricité, et si on oppose l’un à l’autre les bouts de ces fils au lieu de les faire communiquer avec le sol, on voit jaillir un torrent d’étincelles. Tel est le principe de la machine électrique que M. Tœpler, professeur à l’institut polytechnique de Riga, fit connaître en 1865, et dans laquelle les disques et les plateaux sont représentés par des plaques de verre argenté. Goodman, de Birmingham, avait essayé de construire une machine de ce genre vingt-cinq ans auparavant, mais il s’y était mal pris et n’avait obtenu aucun résultat satisfaisant. Il faut dire d’ailleurs, et cela ne laisse pas d’être curieux, que Darwin a fait connaître à la Société royale de Londres dès 1787 un duplicateur à rotation (revolving doubler) qui était formé de quatre plateaux, et l’année suivante Nicholson le remplaça par un appareil du même genre qui n’avait que trois plateaux. On voit que la tentative de M. Tœpler n’est pas la première qui ait été faite dans cette direction, et encore semble-t-il que sa machine soit susceptible d’être grandement simplifiée. M. Tœpler emploie au moins quatre plateaux dont deux mobiles et deux immobiles : rien n’empêcherait de les réduire à deux, et on peut s’étonner que l’auteur de la machine n’ait pas réussi à réaliser ce perfectionnement.

Un autre savant, M. Holtz, de Berlin, a construit vers la même époque, c’est-à-dire dans le courant de l’année 1864, une machine électrique dont les effets sont plus difficiles à expliquer. Dans cet appareil, les plateaux mobiles sont remplacés par un simple disque de verre, c’est-à-dire par une substance isolante. Ce disque tourne librement devant un autre disque de verre qui est immobile et qui porte deux armatures ou garnitures de.papier placées en deux points symétriques. L’une de ces armatures a été électrisée négativement à l’aide d’un bâton de résine ; elle produit une polarisation locale, ou séparation locale des fluides sur le disque tournant aux points qui défilent vis-à-vis d’elle pendant la rotation. Le fluide positif est momentanément fixé, l’autre s’échappe par une pointe métallique disposée derrière le disque tournant, à la hauteur du point où la séparation des fluides a lieu. Le fluide positif reprend sa liberté quand la rotation du disque l’a conduit hors de la portée de l’armature négative, mais il se trouve bientôt amené entre une seconde pointe et une seconde armature. Une partie s’écoule, alors par cette seconde pointe, une autre passe dans l’armature, qui se charge positivement et commence aussitôt à combiner son jeu avec celui de la première armature. Ceci ne donne encore qu’une idée très imparfaite des phénomènes assez énigmatiques sur lesquels repose la machine de M. Holtz ; mais il serait hors de propos d’entrer ici à ce sujet dans plus de détails. Beaucoup de tentatives ont été déjà faites pour simplifier cette machine ou pour la perfectionner ; je ne puis dire si on y a réussi. Ce qui est certain, c’est qu’elle donne des effets merveilleux. Le courant dont l’origine est dans les deux pointes conductrices peut remplacer celui des machines d’induction ; il produit une forte commotion sans qu’on ait besoin de recourir à des batteries de Leyde ; les étincelles que l’on tire des conducteurs peuvent atteindre une longueur de 10 centimètres, même lorsqu’on se sert d’une machine de petite dimension. La machine de M. Tœpler ne fournit pas des effets aussi éblouissans, mais elle est plus sensible, c’est-à-dire qu’elle s’amorce plus facilement ; il paraît même qu’elle peut entrer en activité sans qu’on ait besoin d’électriser préalablement l’un des disques. Bennett avait déjà constaté un fait analogue avec son duplicateur ; il faut admettre que le léger frottement des organes de la machine dégage toujours spontanément une première provision d’électricité qui ne tarde pas à devenir appréciable, grâce à la rapide multiplication dont elle est l’objet.

Les machines électriques sans frottement transforment donc en électricité statique le mouvement de rotation d’un volant que l’on fait tourner à l’aide d’une manivelle. Les machines magnéto-électriques de MM. Wilde, Wheatstone, Siemens et Ladd transforment ce mouvement en électricité dynamique, c’est-à-dire en courans analogues à ceux des piles. Elles agrandissent singulièrement l’horizon que l’illustre Faraday a ouvert en faisant connaître les phénomènes de l’induction.

On sait aujourd’hui que toutes les fois qu’on approche ou qu’on éloigne l’un des pôles d’un aimant d’un circuit fermé, par exemple d’un fil de cuivre enroulé en hélice, ce dernier est traversé instantanément par un courant électrique : c’est ce qu’on nomme un courant induit. Dès lors, si on fait tourner un circuit de fil métallique entre les pôles d’un aimant, il doit se produire dans le fil une succession rapide de courans que l’on peut recueillir et utiliser comme le courant continu d’une pile. Cette idée a été réalisée dans les machines magnéto-électriques de PIxii, Saxon, Clarke, Page, Nollet, etc. Elles reposent toutes sur l’emploi de puissans aimans permanens qui deviennent la source première de courans induits qui sont lancés dans le fil de l’armature. On appelle ici armature la pièce de fer qui tourne entre les pôles de l’aimant et qui porte le circuit destiné à recevoir les courans.

Un physicien anglais, M. Wilde, a fait l’année dernière un pas de plus. Il s’est dit que les courans obtenus par la rotation de la machine pouvaient être employés à produire un électro-aimant, si on les lançait dans une bobine enroulée autour d’un morceau de fer doux. On sait en effet qu’un courant qui circule en hélice autour d’une tige de fer la magnétise, en fait un aimant temporaire qu’on appelle électro-aimant. M. Wilde comprit qu’avec les courans dont il disposait il pourrait créer un électro-aimant beaucoup plus fort que l’aimant permanent qui donnait naissance à ces courans. L’expérience confirma cette prévision. Avec quatre petits aimans pesant chacun une livre et pouvant porter ensemble un poids de 20 kilos, l’habile expérimentateur anglais obtint un électro-aimant qui portait 500 kilogrammes. Cette augmentation du pouvoir attractif peut être poussée beaucoup plus loin par un choix convenable des dimensions relatives de toutes les parties de la machine. Comment l’expliquer ? La réponse est facile : c’est le travail mécanique employé à faire tourner la machine qui se convertit en magnétisme. La faible quantité de fluide magnétique qui existe déjà dans l’aimant permanent agit ici comme une sorte de ferment, elle amorce le jeu des transformations.

Il était naturel de chercher si le gros électro-aimant obtenu par ce procédé ne pourrait pas servir à son tour à la production d’un courant très intense dans une armature que l’on ferait tourner entre ses pôles. Cette expérience a réussi aussi bien que la première. L’électro-aimant, avec son armature, forme une seconde machine magnéto-électrique semblable à la première, mais de dimensions beaucoup plus grandes. On pose la petite sur la grande, de manière qu’elles forment ensemble deux étages, l’étage supérieur étant le diminutif de l’étage inférieur. L’aimant d’en haut (ou plutôt la rangée d’aimans parallèles, réunis en faisceau, que M. Wilde emploie pour la machine supérieure) porterait environ 160 kilogrammes ; l’électro-aimant d’en dessous, qui puise cependant toute sa force dans les courans engendrés par l’aimant supérieur, en porte 5,000. Les courans qu’il engendre à son tour dans son armature sont d’une intensité proportionnée à son pouvoir portant. La même machine à vapeur, d’une force de trois chevaux, fait tourner les armatures des deux étages avec une vitesse de trente tours par seconde. Toute cette machine tient dans un mètre carré et ne pèse guère plus de 1,500 kilogrammes. Le modèle dont nous parlons est celui qui a été adopté par la commission des phares de l’Ecosse et qui doit servir à l’éclairage électrique. M. Wilde en a construit d’autres à trois étages : dans ces appareils, l’électricité, élevée à la troisième puissance, suffit pour faire fondre sur une longueur de près de 40 centimètres une baguette de fer forgé de 6 millimètres d’épaisseur, et sur une longueur de 2 mètres un fil de 1 millimètre. Dans ce formidable torrent de chaleur, les métaux les plus réfractaires se liquéfient en un clin d’œil. Le pouvoir éclairant de la machine Wilde n’est pas moins extraordinaire. Dans une expérience, on plaça sur un toit élevé une lampe électrique garnie de deux crayons de charbon de 12 millimètres de côté, et on la mit en rapport avec la machine à triple effet. Aussitôt on en vit jaillir une lumière qui projetait sur les murs les ombres des becs de gaz dans un rayon de six à sept cents pas. Jamais lumière artificielle n’avait eu cet éclat. Une feuille de papier photographique, exposée à ces puissans rayons, fut noircie en si peu de temps que, d’après un calcul fort simple, cette lumière devait produire à un mètre de distance tout autant d’effet que le soleil de midi au mois de mars.

Dans la machine de Wilde, la source première de tous les phénomènes est donc encore le magnétisme d’un aimant permanent. M. Wheatstone et M. Siemens ont eu simultanément l’idée lumineuse de supprimer l’aimant, de le remplacer par un simple morceau de fer doux qui devient électro-aimant par la vertu des courans qu’il engendre lui-même dans son armature, lorsqu’elle est mise en rotation. Cela semble paradoxal, mais l’expérience n’en a pas moins réussi : il est vrai qu’il faut encore ici amorcer la machine. On prend donc un noyau de fer doux entouré d’un fil en hélice et qui simule un électro-aimant. Entre les deux pôles, on fait tourner une armature semblable à celle de la machine de Wilde ; c’est une armature d’une construction très ingénieuse, due à M. Werner Siemens, qu’il serait trop long de décrire ici. Pour le moment, aucun effet électrique ne se produit encore ; mais qu’on mette le fil du fer doux en rapport avec une petite pile, aussitôt ce fer s’aimante, et l’armature devient le siège de courans d’induction. Alors on supprime la pile ; on constate qu’il y a encore dans le fer doux un petit reste de magnétisme qui suffit à entretenir pendant quelques instans les courans induits ; on en profite pour lancer ces derniers dans le fil qui entoure le fer doux. Aussitôt ce dernier reprend ses forces, il donne naissance à de nouveaux courans qui reviennent toujours alimenter l’électro-aimant qui les produit, et ce jeu se continue aussi longtemps que l’on fait tourner l’armature. Une machine de ce genre produit dès effets d’une intensité vraiment extraordinaire.

M. Ladd, constructeur d’instrumens de physique, a exposé une autre machine qui repose sur le même principe. Au lieu d’un électro-aimant à deux pôles, il en emploie un à quatre pôles, formé de deux lames parallèles. Entre les premiers pôles tourne l’armature qui alimente l’électro-aimant, entre les pôles opposés, une autre armature indépendante dont le courant est utilisé pour produire des effets quelconques. Dans toutes ces machines, on voit donc un simple mouvement de translation engendrer indéfiniment la force électrique lorsqu’une fois pour toutes on a détruit l’équilibre des polarités opposées dans un corps qui peut s’aimanter ou s’électriser. C’est ainsi qu’une horloge toute montée ne commence à marcher que si on pousse le balancier ; ensuite la pesanteur se charge et du balancier et des aiguilles, tant il est vrai qu’il n’y a que le premier pas qui coûte.

Un phénomène des plus remarquables, que nous avons déjà mentionné à propos de la machine de Holtz et qui se reproduit dans les machines magnéto-électriques, c’est la grande résistance qu’il faut vaincre quand l’appareil est en pleine activité. Dans la machine de Wilde, la courroie de transmission qui fait tourner l’armature du grand électro-aimant commence à glisser dans la gorge de la poulie lorsque les courans atteignent l’intensité maximum ; en même temps les fils des bobines s’échauffent quelquefois au point de faire prendre feu à l’enveloppe isolante de soie qui les entoure. La résistance qui se manifeste ici vient de l’attraction exercée par les courans induits sur les aimans qui les font naître ; on produit ces courans en faisant tourner l’armature en sens contraire du mouvement qu’ils tendent eux-mêmes à lui imprimer. Cette circonstance semble établir une certaine analogie très frappante entre les phénomènes de la cohésion d’une part et ceux du magnétisme de l’autre. Lorsque nous essayons de détruire la cohésion par une action mécanique quelconque, nous provoquons presque toujours des vibrations élastiques qui se manifestent pour le sens du toucher sous la forme de frémissemens, pour l’oreille sous la forme d’ondes sonores. De même, lorsque nous cherchons à vaincre l’attraction magnétique, nous donnons naissance à des courans induits, ne dirait-on pas une vibration née de la rupture d’équilibre des forces polaires ? Il est difficile d’entrevoir dès à présent de quelle nature peut être la vibration de l’éther qui produit l’électricité et le magnétisme : si c’est une vibration tournante analogue à celle que produit la torsion, ou bien une vibration longitudinale comme celle de l’air qui propage le son, ou enfin un autre mouvement d’une forme inconnue. L’analyse des phénomènes qui accompagnent la transmutation du mouvement en électricité permettra peut-être bientôt d’éclaircir cette mystérieuse question.

En attendant, les nouvelles machines constituent un très grand progrès au point de vue pratique, puisqu’un simple arrangement de quelques fils et de quelques plaques de fer permet d’accroître dans une progression étonnante la plus faible provision de magnétisme. Il suffit même, paraît-il, de placer la machine dans le méridien magnétique pour que déjà elle commence à s’aimanter sous l’influence des pôles terrestres, comme toutes les pièces de fer qui restent quelque temps dans cette position. Si l’on fait ensuite tourner la roue, la faible trace de polarité magnétique qui s’est développée spontanément s’enfle, s’accroît et déborde bientôt en courans d’induction d’une puissance qui semble n’avoir pas de limites. Ces appareils, qui d’ailleurs ne tarderont pas à être perfectionnés par l’expérience, rendent dès à présent l’éclairage électrique pour ainsi dire portatif, en réduisant considérablement le volume des générateurs qu’il nécessite. On a déjà essayé d’installer des machines de ce genre à bord des navires pour alimenter de petits phares destinés à éclairer la route du bâtiment comme de véritables lanternes électriques. Une petite fraction de la force qui fait tourner les roues ou l’hélice d’un paquebot suffirait pour allumer et pour entretenir toute la nuit son fanal, et si cet éclairage était adopté par tous les navires à vapeur, la Manche ressemblerait la nuit à un boulevard.


B. RADAU.


A la prière de M. Imbert de Saint-Amand, nous publions la note suivante, sans en accepter cependant les termes en ce qui pourrait toucher la Revue, car dans le portrait qu’il a tracé du comte Beugnot nous n’avons rien vu qui s’écartât des limites de la critique politique ou historique ; sans cela, nous ne l’aurions pas accueilli. Il n’y a qu’une circonstance qui nous explique la réclamation de la famille du comte Beugnot, et la note de M. de Saint-Amand nous l’apprend aujourd’hui.

« L’article de critique littéraire sur les Mémoires de M. le comte Beugnot inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er mai 1867 a éveillé d’honorables susceptibilités de la part de la famille de M. le comte Beugnot.

« Les relations qui ont existé entre M. le vicomte Beugnot et moi, ainsi que les communications qu’il a bien voulu me faire, sur ma demande, au sujet des mémoires de son grand-père, m’imposent le devoir d’affirmer que toute idée de malveillance et de partialité doit être exclue de la pensée qui a présidé à la rédaction de cette publication toute littéraire. Je regretterais qu’une pareille portée pût lui être attribuée, et je désavouerais toute interprétation critique qui, contrairement à mes intentions, aurait pu égarer l’opinion publique, n’ayant pour M. le vicomte Beugnot et toute sa famille que des sentimens de profonde estime et de haute considération, ainsi que mes lettres à M. le vicomte Beugnot l’établissent surabondamment.


« I. DE SAINT-AMAND. »


L. BULOZ.


  1. En attendant que nous sachions ce que c’est que l’électricité, il sera permis de conserver, par habitude de langage, le mot fluide.