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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1876

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Chronique n° 1059
31 mai 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1876.

Que sortira-t-il de ces affaires d’Orient qui se déroulent dans une inquiétante obscurité ? Où en est la Turquie avec ses insurrections, ses détresses et toutes ses complications intérieures, couronnées aujourd’hui par une révolution de palais ? Quelles sont les vues, les intentions de la diplomatie, occupée à tourner sans cesse autour de cette crise orientale et à chercher des combinaisons toujours fuyantes ? C’est l’éternelle question qui renaît plus que jamais, qui a pour le moment le don d’émouvoir l’Europe et de la tenir dans une certaine attente. Il n’y a sans doute aucun danger prochain. La paix a pour garantie le désir comme l’intérêt des nations, et il faudrait, pour la compromettre, ou des préméditations qu’on ne doit pas supposer, ou des fautes qu’on tâchera probablement d’éviter ; mais enfin, on ne peut s’y méprendre, depuis quelques jours il y a des nuages à l’horizon du côté de l’Orient. De plus en plus les affaires de la Turquie se troublent et s’aggravent de façon à solliciter la prévoyance du monde. Les délibérations des gouvernemens européens, momentanément suspendues ou ralenties par l’hiver, reprennent avec le printemps une activité nouvelle ; les communications de cabinets se succèdent, et à la diplomatie vient se mêler comme un accompagnement sourd le bruit des flottes mises en mouvement vers la Méditerranée.

Ce qui reste vrai, ce qui est saisissable pour le moment, c’est qu’en présence des agitations prolongées des provinces turques et de la désorganisation croissante de l’empire ottoman, les puissances du nord se sont de nouveau réunies à Berlin pour reprendre et accentuer l’action diplomatique engagée, il y a quelques mois, à Constantinople. Les chanceliers des trois empires ont délibéré sous les auspices de l’empereur d’Allemagne et de l’empereur Alexandre de Russie. Cette fois le comte Andrassy a passé la parole au prince Gortchakof, chargé de préparer le mémorandum des combinaisons nouvelles que les trois cours du nord proposent aux autres puissances de l’Europe de porter en commun à Constantinople. Ce serait le programme de la politique européenne dans une nouvelle phase des affaires orientales. Or c’est ici que la question se complique au premier pas. L’Angleterre refuse d’adhérer à ces propositions de Berlin qui lui ont été communiquées : elle ne les combat pas ouvertement, elle ne veut ni les sanctionner ni les appuyer à Constantinople, M. Disraeli et lord Derby l’ont déjà déclaré en plein parlement ; elle laisse aux empires du nord la responsabilité de leur programme, tout en paraissant songer à surveiller les événemens s’il le faut, de sorte qu’avant de partir on est arrêté. On est entre la nécessité de faire quelque chose, de ne pas laisser se prolonger une situation criante, toujours menaçante, et le danger d’une action partielle ou divisée, dont les Turcs pourraient profiter pour ne rien faire, qui peut en même temps ouvrir la carrière à un redoutable imprévu. En restera-t-on là ?

Les puissances du nord voudront-elles agir sans l’Angleterre, au risque d’être contrariées par cette dissidence même ou de se voir peut-être entraînées par les complications qui en résulteraient au-delà des limites qu’elles se sont tracées ? N’a-t-on pas déjà commencé à renouer les fils de ces négociations embrouillées, de façon à rétablir la solidarité d’action avec le cabinet anglais ? C’est là justement la question dans ce qu’elle a de sérieux, de délicat et de compliqué, telle qu’elle se dégage des déclarations de lord Derby et de M. Disraeli devant le parlement, des explications du comte Andrassy devant les délégations autrichiennes, et de quelques paroles prononcées hier par M. le duc Decazes, à Versailles, dans notre chambre des députés. M. le duc Decazes a saisi en effet l’occasion d’une interpellation banale sur les finances égyptiennes, pour élargir un peu le cadre de la question, comme il l’a dit, pour définir l’attitude de notre pays, et, sans dissimuler « les orages qui peuvent se former sur des horizons lointains, » il a revendiqué pour la France un rôle de médiation, de conciliation dans cette mêlée d’intérêts et de politiques dont les affaires d’Orient sont le prétexte.

Non sans doute, il ne faut rien exagérer et il ne faut pas non plus fermer les yeux. D’une manière générale, cette question d’Orient qui recommence ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier. L’Europe l’a plus d’une fois rencontrée sur son chemin depuis un demi-siècle, elle l’a traitée par la diplomatie et même par les armes ; la dernière fois qu’elle l’a réglée, autant qu’une question semblable puisse être réglée, c’est après la guerre de Crimée, en 1856, par le traité de Paris, qui existe encore, qui faisait entrer l’empire ottoman dans le concert des puissances européennes en sanctionnant le principe de son intégrité et de son indépendance, — qui imposait aussi à la Turquie des obligations et des garanties dont l’Europe gardait le droit de surveiller l’exécution. C’est ce qu’on pourrait appeler la dernière trêve accordée à la Turquie : elle a duré vingt ans ; mais évidemment, durant ces vingt années qui expirent maintenant, les choses ont marché de toute façon dans l’empire ottoman comme en Europe. Les conditions sont étrangement changées, et c’est là précisément le nœud de toutes les complications, de toutes les impossibilités ou de toutes les difficultés de cette éternelle et insoluble question.

D’un côté la situation de la Turquie, au lieu de se relever. et de se fortifier, n’a fait visiblement que s’aggraver et dépérir ; elle semble se décomposer tous les jours. Depuis près de deux ans, l’insurrection a éclaté dans les provinces des Balkans ; elle a commencé par l’Herzégovine, elle a envahi la Bosnie, et s’étend peut-être aujourd’hui à la Bulgarie, à la Roumélie. Dans tout ce monde chrétien et slave, la fermentation s’accroît. Le gouvernement turc envoie sans cesse des forces militaires ; des combats sont livrés, dit-on, et surtout les bulletins ne manquent pas. En réalité, l’insurrection garde ses positions, son champ de bataille ; elle a son organisation, elle traite de puissance à puissance, et elle s’est même sentie assez forte récemment pour refuser un armistice sans garanties. Comment la Turquie viendrait-elle à bout d’un mouvement qu’elle n’a pu réduire jusqu’ici, qui ne fait que grandir ? Elle le pourrait peut-être encore si elle avait un gouvernement, une administration, des finances ; mais elle a perdu son crédit par la banqueroute. Elle est dans cette condition d’un état qui provoque la haine, la résistance des populations chrétiennes par toutes les exactions, par les excès d’impôts, et qui périt d’inanition au milieu des gaspillages et des dilapidations. Elle ne paie ni ses créanciers extérieurs, ni ses employés, ni ses troupes, pendant que 50 millions sont consacrés aux palais, au harem et aux ménageries du sultan. Chose bien plus étrange, dans cet empire en décadence, il y a une sorte d’ébranlement intérieur, comme un sentiment de révolution, et ce sont les softas de Constantinople qui avaient provoqué par des manifestations la chute du grand-vizir Mahmoud-Pacha, avant d’en venir au renversement du sultan. Les Turcs demandant, eux aussi, des états-généraux pour la réforme de l’empire, est-ce un symptôme du mal ? est-ce un remède ? Ce serait en vérité assez curieux de voir une assemblée nationale à Constantinople, à côté du chef des croyans, dont le pouvoir est une religion. Le spectacle serait nouveau, et en attendant, comme pour compléter et aggraver tous ces faits, tous ces signes d’impuissance, des gouverneurs turcs dans une grande ville n’ont pas même pu empêcher une populace fanatique de massacrer des consuls européens. Salonique achève et assombrit le tableau. On dirait que la seule force qui reste vivante est le fanatisme musulman. C’est peut-être assez pour provoquer des convulsions dans une lutte nationale qui s’engagerait, ce n’est point assez pour donner à l’empire ottoman la consistance intérieure dont il aurait plus que jamais besoin aujourd’hui. Or c’est dans ces conditions qu’éclate une révolution soudaine, qui est sans doute une conséquence naturelle de tout un ordre de faits, mais qui est peut-être aussi une complication, de plus, qui dans tous les cas ne peut redresser d’un coup une situation si fatalement engagée.

D’un autre côté, il est bien clair que l’Europe n’est plus ce qu’elle a été longtemps dans les crises périodiques de la Turquie. Opinion, influences, alliances, direction des gouvernement tout s’est profondément modifié. Tout est changé, et un des signes les plus- frappans de cette transformation dans l’état de l’Europe, c’est que, lorsque cette question d’Orient s’est réveillée récemment, elle a été en quelque sorte revendiquée ou saisie d’autorité par les trois empires, du nord s’érigeant en arbitres dans la crise nouvelle qui commençait. L’Angleterre, la France, l’Italie, ont été consultées sans doute et elles le sont encore. En réalité, ce sont les trois puissances du nord qui ont commencé par délibérer, qui se sont entendues entre elles. C’est te chancelier d’un des empereurs, le comte Andrassy, qui a pris, il y a quelques mois, l’initiative de la première note adressée à Constantinople ; c’est le chancelier d’un autre empereur, le prince Gortchakof, qui a préparé le dernier mémorandum communiqué à Paris, à Londres et à Rome. C’est après tout la Russie reprenant la direction des événement avec l’encouragement plus ou moins calculé, plus ou moins intéressé de l’Allemagne, avec le concours plus ou moins volontaire, plus ou moins embarrassé de l’Autriche. C’est là ce qu’il y a de changé au point de vue de la Turquie comme à bien d’autres points de vue, et cette situation nouvelle qui se dessine de plus en plus a certainement sa gravité dans les conditions plus que jamais incohérentes et précaires de l’Orient. On peut se demander ce que se propose, ce que pourra essayer cette force du nord soumise à l’inspiration, à la direction d’une puissance qu’une fascination traditionnelle entraîne vers ces régions orientales. C’est un des périls du moment sans doute ; il serait redoutable en effet, il justifierait l’inquiétude intime de l’Europe, s’il n’était atténué par un fait également certain qui reste la garantie la plus sérieuse, c’est que malgré tout, quelles que, soient leurs ambitions secrètes ou leurs velléités inavouées, les trois empires qui s’attribuent aujourd’hui le droit de régler les affaires du monde ne peuvent s’entendre que pour la paix.

Assurément la Turquie a donné depuis quelque temps bien des griefs, elle a lésé des intérêts européens et légitimé toutes les plaintes. Elle n’a rien fait pour satisfaire et apaiser les populations chrétiennes, dont le soulèvement est l’expiation d’une mauvaise politique. Par impéritie ou par faiblesse, elle laisse durer un incendie qui peut inspirer de la crainte à ses voisins en suscitant des complications incessantes, et la situation qu’elle s’est créée est de nature à provoquer des représentations, même si l’on veut des mesures de sûreté. Telle qu’elle est cependant, elle existe ; « l’homme malade » n’est pas mort, sa succession n’est pas ouverte, et il est encore moins périlleux, moins difficile de l’aider à vivre en se réformant, que de le jeter dans le Bosphore pour se partager violemment ses dépouilles.

La Russie peut être flattée de mettre le dernier sceau à sa revanche des événemens de 1855, d’attester son ascendant, de reparaître aux yeux des populations dans l’éclat d’un protectorat traditionnel ; est-elle préparée à prendre le chemin de Constantinople, à braver toutes les conséquences d’un si profond ébranlement européen, d’une crise où elle ne tarderait pas à être abandonnée par ses alliés eux-mêmes ? A défaut d’une prise de possession directe, quel avantage aurait-elle à favoriser d’autres desseins, à précipiter une dislocation tout au moins prématurée ou à multiplier des principautés indépendantes ? L’Autriche aurait-elle l’imprévoyance ou la faiblesse de se jeter dans des aventures dont elle serait la première victime, qu’elle paierait d’abord certainement de ses provinces allemandes, qui la laisseraient démembrée, démantelée, même avec : des compensations, à la merci de la Russie et de l’Allemagne ? L’Allemagne elle-même est-elle donc tant pressée d’aider à la constitution d’un monde slave, de livrer la vallée du Danube à la Russie ? Voilà des provinces, des territoires, dont on croirait pouvoir disposer : sur quoi s’entendrait-on ? Ce qui est on ne peut plus vraisemblable, c’est que le jour où une crise pareille s’ouvrirait, elle mettrait immédiatement aux prises toutes les ambitions, tous les intérêts, elle provoquerait des déchiremens profonds, des coalitions imprévues.

Évidemment ces puissans alliés du nord doivent tenir à éviter ce qui les diviserait, en limitant leur action à ce qui les unit, et ce qui les unit, le comte Andrassy l’a déclaré devant les délégations autrichiennes, c’est la paix, une paix à laquelle leur puissance même est intéressée, — bien entendu une paix conciliée avec des concessions, des améliorations réelles, des garanties exigées de la Turquie et placées sous la sauvegarde de l’Europe ; mais si ce n’est que cela, sur tous ces points les puissances du nord n’ont pas d’autres intérêts que l’Angleterre, la France, l’Italie, et leur erreur est de se donner l’air de jouer à la prépotence, de paraître vouloir réduire les autres gouvernemens à un rôle consultatif. Qu’on se rende bien compte de ceci. Une question s’élève qui intéresse tout le monde ; cette question est réglée par le traité de 1856, qui est l’œuvre comme la garantie de tous les gouvernemens. Que fait-on ? Trois puissances seulement se réunissent, elles adoptent dans leurs délibérations restreintes des résolutions qui ne sont pas sans gravité, puisqu’elles reconnaissent les insurgés de la Turquie comme belligérans, et qu’elles laissent prévoir des mesures plus efficaces, si on ne réussit point par la diplomatie ; puis les trois puissances communiquent ce qu’elles ont décidé aux autres gouvernemens en leur laissant quelque vingt-quatre heures ou un peu plus, si l’on veut, pour envoyer leur adhésion. Qu’en résulte-t-il ? Là où tout le monde devrait marcher ensemble, la désunion apparaît, — et le refus de l’Angleterre est la première conséquence d’un assez nouveau et assez dangereux système de diplomatie.

Lorsque les ministres se sont brièvement expliqués devant le parlement, ils ont dit, il est vrai, que la susceptibilité n’était pour rien dans le refus opposé par le cabinet aux résolutions de Berlin, que l’Angleterre n’était point blessée. On en pensera ce qu’on voudra. Ce ne serait pas la première fois que l’Angleterre ressentirait un certain malaise en s’apercevant de l’isolement où l’a laissée depuis quelques années une politique d’abstention et d’effacement. M. Disraeli aurait, assure-t-on, témoigné à sa manière qu’il remarquait le procédé ; il aurait dit assez ironiquement au comte Schouvalof, ambassadeur de Russie : « Vous nous traitez comme le Monténégro. » Et il n’a pas voulu être traité comme le Monténégro ! Après cela, il est bien certain que le cabinet de Londres a eu d’autres raisons de répondre aux propositions de Berlin, par un refus qui est maintenu jusqu’ici. Il s’est inspiré, des traditions de la politique anglaise et il s’est fondé sur certaines déclarations du mémorandum russe qui lui ont paru être une atteinte à l’indépendance de l’empire ottoman. A la vérité, même en Angleterre, cette vieille politique qui a régné si longtemps commence à être un peu oubliée ou délaissée. Le vieux lord John Russell met sa verdeur d’octogénaire au service des insurgés de l’Herzégovine. Lord Redcliffe, qui, pendant tant d’années, comme ambassadeur à Constantinople, a soutenu la Porte dans ses luttes contre la Russie, qui a été un des plus actifs promoteurs de la guerre de Crimée, lord Redcliffe en est venu à croire et à dire que la Turquie est absolument incapable de se réformer, et la conclusion naturelle est qu’il faut qu’elle meure telle qu’elle est. Évidemment il y a dans l’opinion anglaise un certain mouvement de défaveur ou d’indifférence à l’égard de la Turquie ; mais pour le gouvernement, qui représente un intérêt national moins mobile, c’est une question d’influence, de tradition, c’est même une question de sécurité pour l’Inde de ne pas paraître aider à la destruction ou à l’humiliation de l’empire ottoman. Le cabinet anglais n’a point hésité, et il est vraisemblable aujourd’hui qu’il ne reviendra sur son premier refus que si l’acte délibéré à Berlin est ramené à des termes qui ne mettent en doute ni les droits souverains ni l’indépendance de la Turquie.

Quant à la France, M. le duc Decazes a précisé avec autant de justesse que d’habileté l’action qu’elle doit avoir. Son rôle, et M. le ministre des affaires étrangères y met certainement tout son zèle, est de conseiller « l’entente, le concert, l’accord entre toutes les puissances. » Ménager un rapprochement désirable entre l’Angleterre et les autres cabinets, chercher les points où l’on peut s’entendre, préparer une réunion plus générale de l’Europe, tout le rôle de la France est là, et il ne peut être que là. Si le cabinet français, pour lui, a dès le premier moment adhéré au mémorandum de Berlin, il a prudemment agi, car c’eût été un autre danger de paraître opposer une délibération restreinte du midi à la délibération restreinte du nord, de montrer l’Europe partagée en deux camps. Il n’a point sanctionné telle ou telle combinaison, il n’a pas choisi un drapeau, il a accepté un principe, la nécessité d’une action diplomatique pacificatrice, et il s’est assuré ainsi une position de neutralité, de médiation utile, dans tous les cas désintéressée, puisque évidemment aujourd’hui la France n’a point à s’engager dans des événemens qu’elle n’appelle pas, qu’elle n’est pas chargée de suivre. Elle travaille à la paix pour elle-même et pour tous. M. le duc Decazes ne désespérait pas hier encore de réussir dans ses efforts persévérans en faveur de cette politique ; mais quelle influence vont avoir maintenant sur l’action diplomatique de l’Europe comme sur la situation intérieure de la Turquie les événemens nouveaux qui s’accomplissent à Constantinople ?

Voici en effet qu’en quelques heures, dans une des dernières nuits, le sultan Abdul-Azis a disparu de la scène par un coup de théâtre ; il a été renversé très pacifiquement sans se défendre et sans être défendu, il est tombé sous le poids des difficultés et des complications amassées, aggravées par sa lourde et nonchalante imprévoyance. Son successeur est le prince Mourad, un fils du dernier sultan Abdul-Medjid, qui était héritier présomptif selon tes lois musulmanes, mais qu’Abdul-Azis aurait voulu évincer au profit de son propre fils. Mourad est, dit-on, un prince à l’esprit ouvert, au courant des choses de l’Europe, favorable à une politique nouvelle, et il était naturellement l’espoir de tous les adversaires du régime qui vient de tomber, de cette classe lettrée et agitée des softas qui a conspiré pour lui. Le nouveau grand-vizir, Midhat-Pacha, qui a été visiblement l’âme de la conspiration, compte au premier rang des politiques réformateurs de la Turquie ; c’est un changement de règne, sans doute un changement de système. Il reste à savoir jusqu’à quel point et dans quelle mesure cette révolution, qui n’a eu rien de violent, qui paraît avoir été accueillie avec faveur à Constantinople et dans d’autres parties de l’empire, va modifier la direction intérieure de la Turquie et faciliter l’œuvre diplomatique de l’Europe en Orient. Heureux ou malheureux, c’est l’imprévu qui commence par une révolution de sérail dans les affaires orientales. Le nouveau sultan va-t-il être immédiatement reconnu par les grandes cours européennes ? Les négociations engagées avec le ministère du dernier souverain vont-elles tout simplement continuer dans les mêmes termes, dans les mêmes conditions, comme si rien ne s’était passé ? Ce gouvernement sorti d’une dévolution aura-t-il la force de se faire obéir partout, de contenir le fanatisme musulman, de pacifier les insurrections, de réaliser les réformes et d’assurer les garanties qu’on lui demande ? Autant de questions, autant d’énigmes qui au moment présent excitent une curiosité ardente et même plus que de la curiosité à Ems, où est l’empereur Alexandre, comme à Berlin et à Vienne, à Paris comme à Londres, partout où il y a une résolution à prendre. Peut-être cette crise inattendue aura-t-elle cet effet salutaire de réveiller le sentiment de la solidarité occidentale, de faire sentir plus que jamais la nécessité d’une action prudemment concertée et d’aider à tous ces rapprochemens auxquels la France travaille avec la passion sincère de la paix.

Ces événemens européens qui se dessinent aux « horizons lointains » dont parlait M. le duc Decazes, qui n’en sont peut-être qu’à leur début, suffiraient pour éclipser momentanément nos affaires intérieures ; ils devraient surtout suffire, pour faire comprendre la nécessité d’une politique simple, peu bruyante, toujours active néanmoins, propre à tenir la France unie et tranquille dans le travail de réparation qu’elle poursuit. Nos chambres qui siègent à Versailles, ou plutôt les partis qui s’agitent dans ces chambres, ont-ils toujours le sentiment net et clair de cette politique dont la France a besoin pour sa sécurité dans le présent comme pour la sauvegarde de son avenir ? On en douterait parfois à voir l’esprit de parti se démener assez puérilement, soulever tantôt des questions irritantes, tantôt des questions inutiles, ou se jeter dans des discussions sans issue.-Nos chambres, à la vérité, ont une ressource contre les tentations mauvaises : elles se réunissent le moins possible, elles mesurent leur travail avec une sage modération ; elles se donnent de fréquentes vacances pour se reposer de ce qu’elles ne font pas, en attendant les grandes vacances qui leur rendront une liberté plus entière pour se reposer de ce qu’elles n’auront pas fait. On ne peut pas dire autrement, c’est une session qui semble devoir rester assez stérile, et après tout, depuis que les chambres se sont de nouveau réunies il y a près d’un mois, à part ces vérifications de pouvoirs suivies d’éternelles et puériles invalidations qui recommencent, il n’y a eu guère que deux discussions ou incidens parlementaires d’un certain intérêt. Et d’abord on s’est décidé à en unir avec cette amnistie malheureusement trop ajournée.

Certes le bruit n’avait pas manqué ; on n’avait rien négligé pour donner à cette triste question un retentissement dangereux, une importance démesurée, et, lorsqu’on est arrivé au fait, quel a été le dénoûment ? L’amnistie a rallié 50 voix dans la chambre des députés, elle a réuni six suffrages dans le sénat ! Résultat digne de cette malfaisante campagne entreprise pour agiter les passions dans un intérêt d’élection, au risque de paraître absoudre la guerre civile poursuivie devant l’ennemi. La discussion a-t-elle du moins justifié le bruit qu’on avait fait ? Elle a été instructive sans doute à un certain point de vue, elle n’a point tardé à s’épuiser au milieu de la lassitude visible des auditeurs. M. Raspail a parlé, M. Clemenceau et M. Marcou ont parlé dans la seconde chambre, M. Victor Hugo a parlé au sénat. La commune a eu ses avocats ; on a plaidé les circonstances atténuantes, on a fait le procès de la répression en démontrant que manifestement Versailles, lui aussi, avait quelque peu besoin d’être amnistié. On a remis au jour tous les sophismes radicaux, il y a même un député qui a trouvé une manière ingénieuse, surtout édifiante pour la morale publique, de fixer la distinction entre les crimes dits politiques et les crimes de droit ordinaire qui se rattachent à la commune. Assurément le massacre des otages est un abominable crime, et celui-là ne peut pas être rangé sous l’étiquette politique. Il n’a pas droit à l’amnistie ; mais pourquoi cela ? Parce que le massacre des otages n’était pas utile au service de la commune. Ah ! s’il avait été utile, on verrait, il faudrait lui restituer le caractère politique, et alors il aurait des droits à l’amnistie ; puisqu’il était inutile, on le répudie et on le livre à la justice !

Il a fallu entendre tout cela avec bien d’autres choses, et en vérité le seul moment sérieux de cette discussion est celui où M. le président du conseil a cru devoir, avec son ferme bon sens, dans son vigoureux langage, dissiper toutes les fantasmagories révolutionnaires et rétablir devant la chambre les plus simples, les plus inviolables principes de la justice, de l’honneur et de la politique. Quant à M. Victor Hugo, il a eu l’avantage de parler tout seul, sans contradicteurs, au milieu d’un sénat silencieux qui lui a répondu en allant au scrutin. Il a récité son monologue retentissant comme un héros des Burgraves, et lui aussi il a eu sa manière délicate, surtout heureuse, d’interpréter l’amnistie qu’il sommait le sénat d’accepter. Généreusement il l’a présentée comme un acte de pardon mutuel : pardon touchant entre la société française, la patrie française, et ceux qui l’attaquaient les armes à la main, qui tentaient de la déshonorer sans se demander s’ils ne s’exposaient pas à la laisser le lendemain avilie et impuissante aux mains de l’étranger ! M. Victor Hugo ne s’arrête pas devant ces considérations, il va droit son chemin, il veut arriver au grand morceau, à la fanfare pour laquelle on dirait que tout le discours a été composé. Le grand morceau, l’air du proscrit, du solitaire de Hauteville, c’est l’évocation du 2 décembre, le parallèle du coup d’état de 1851 et de l’insurrection de 18711 Seulement l’air est conçu de telle sorte qu’on ne sait plus bien qui l’orateur veut amnistier, qui il veut condamner. Étend-il l’amnistie de la commune au 2 décembre ? Veut-il étendre le verdict dont il frappe le 2 décembre à la commune ? On n’y voit plus trop clair. Que M. Victor Hugo condamne le 2 décembre, qu’il réveille la conscience publique, si elle pouvait s’endormir devant ces audacieuses violations de la loi, soit, c’est justice ; mais il oublie que, s’il a été une des victimes du coup d’état, il avait été un des plus chauds patrons de celui qui devait le faire, et il y a des personnes, séparées de M. Victor Hugo aujourd’hui comme alors, qui se souviennent d’avoir encouru ses reproches parce qu’elles manquaient d’enthousiasme pour le prince, pour le grand nom. Et notez bien que M. Victor Hugo ne faisait pas comme d’autres, qui acceptaient la candidature du prince Louis Bonaparte par résignation, en s’efforçant d’atténuer ce qu’elle pouvait avoir d’inquiétant ; il la soutenait, lui, pour ce qu’elle avait de périlleux, pour les traditions napoléoniennes, pour les foudres et les éclairs, pour le titanique, pour la colonne, — c’est-à-dire pour tout ce qui était déjà l’empire. C’est fort bien d’appeler le dernier empereur « récidiviste, » de rappeler ses anciennes équipées : est-ce qu’il n’avait pas commis Strasbourg et Boulogne lorsque M. Victor Hugo le soutenait en 1868 ?

Cela veut dire, si nous ne nous trompons, que les antithèses ne servent à rien et n’expliquent rien, qu’il faudrait d’abord avoir montré un peu de jugement, un peu de prévoyance avant les événemens, pour garder le droit d’être sévère quand ils sont arrivés. M. Victor Hugo a pu étonner ou même intéresser le sénat par les ressources de sa parole ; il a trouvé la mesure de son crédit, de son autorité, dans les cinq voix qu’il a obtenues, — six voix en comptant la sienne. Voilà donc une question unie, elle est ensevelie sous les discours de M. Victor Hugo et de M. Raspail, elle a disparu devant l’énergique et forte raison de M. le garde des sceaux, qui lui a porté le dernier coup. Ce qu’il y a de mieux à faire maintenant, c’est de laisser intact l’effet politique du vote parlementaire, de ne pas s’exposer à le compromettre, à l’atténuer par des propositions subtiles ou équivoques, qui ont toujours l’air de remettre en doute ce qui a été décidé. Les chambres ont fait leur œuvre ; le gouvernement n’a pas besoin de motions nouvelles pour remplir le devoir dont le vote parlementaire et ses prérogatives constitutionnelles lui tracent la mesure.

Une autre discussion qui a bien fini, qui pouvait par certains côtés être périlleuse ou tout au moins délicate, c’est celle qui s’est engagée l’autre jour au sujet de toutes ces questions de la politique nouvelle, des circulaires du ministère de l’intérieur, des changemens de maires, de l’interprétation de l’article de la constitution relatif à la révision. Le regrettable M. Ricard était allé un peu loin dans une de ses circulaires en parlant sans distinction des « espérances factieuses » des partis, surtout en employant un langage assez vague pour que des convictions honnêtes pussent se croire atteintes et même pour que le droit de révision écrit dans la constitution parût mis en doute ; il n’avait pas assez tracé la limite entre les obligations naturellement contractées par les fonctionnaires et la liberté que gardent des membres du parlement, même de simples citoyens. Le nouveau ministre de l’intérieur, qui a eu déjà l’occasion de montrer sa valeur, qui a fait acte de netteté et de fermeté, M. de Marcère était peut-être, lui aussi, allé un peu loin avec ses révocations générales de maires, après tout régulièrement institués en vertu d’une loi qui n’est point encore modifiée. Il l’a reconnu lui-même, puisqu’il s’est vu obligé de rappeler à la régularité un des nouveaux préfets emporté par un excès de zèle. Toujours est-il que de là sont nées ces interpellations qui se sont produites dans la chambre des députés et au sénat. Que quelques maires de plus ou de moins soient changés, fussent-ils même changés un peu légèrement, par un abus de la victoire, ce n’est point à coup sûr bien grave. L’interpellation du sénat était plus sérieuse parce qu’elle portait sur une interprétation de la loi constitutionnelle, parce qu’elle touchait à une de ces questions qui ne sont jamais mieux en sûreté que dans le silence, qui ne se résolvent pratiquement que par la tolérance.

A quoi bon réveiller ces subtiles discussions sur des pointes d’aiguille, pour savoir si l’article de la révision peut permettre d’affaiblir l’autorité morale des institutions ou jusqu’à quel point un gouvernement peut traiter de factieuses les espérances des partis. Sans aucun doute on ne peut disputer à un gouvernement le droit de se considérer comme définitif, et aussi le droit de demander à ses fonctionnaires une complète fidélité : c’est son droit, c’est la condition de sa force morale. Évidemment aussi un ministre, sans manquer aux institutions qu’il sert, « le devoir de respecter » des espérances ou des regrets qui ne sont pas des conspirations ; » c’est l’heureuse distinction faite par M. Dufaure. Enfin, avec un peu d’esprit, un gouvernement est tenu également d’être modeste, de ne pas trop parler de son caractère définitif, de son éternité. des discusssions subtiles nous rappelaient un discours charmant, séduisant de raison, où M. Thiers, il y a quelques années, parlait des gouvernemens définitifs — qui « durent ce que dure leur sagesse. » Il faisait le compte de tous les régimes qui se sont crus éternels, et il ajoutait avec un spirituel bon sens : « Quand j’entends un gouvernement dire : Je suis définitif et perpétuel, je souris et je réponds : Vous serez à peine durable. Quand on a assez peu de bon sens pour croire qu’on se perpétue avec des déclarations, on fait trembler pour un prochain avenir. » Ah ! ceux qui combattaient alors M. Thiers voudraient bien que tout fût au point où nous étions quand ces paroles étaient prononcées, — et ceux en faveur de qui la roue de la fortune a tourné feront bien de méditer ces leçons d’une sagesse clairvoyante. C’est la meilleure moralité de la dernière discussion du sénat.


CH DE MAZADE.

ESSAIS ET NOTICES.

LES FRANÇAIS JUGÉS À L’ÉTRANGER.

I. The French at. home, by Albert Rhodes, Now-York. 1S7B. — II. Home sketches in France, by the late mistress Henry Field, New-York 1875. — III. French home life, Blackwood, Edinburgh and London 1873.


Après les récits de voyage qui nous transportent dans des régions inconnues, il n’y a rien de plus intéressant peut-être que le jugement d’un étranger sur notre propre pays, qu’il voit avec d’autres yeux que les nôtres et où souvent il fait des découvertes dont nous ne serions pas capables, habitués que nous sommes à ce qui le frappe comme une nouveauté. Le petit livre qui vient de paraître en Amérique sous ce titre, The French at home, rappelle, bien qu’il embrasse moins de sujets, ces Notes sur Paris publiées naguère par un écrivain habitué à de plus graves travaux. Le pseudonyme de Graindorge ne réussissait pas, on s’en souvient, à déguiser la plume du penseur et du philosophe qui, pour avoir le droit de juger toutes choses autour de lui avec plus de liberté, s’annonçait, par un procédé renouvelé du Huron ingénu, comme l’associé commanditaire d’une maison de porc salé-à Cincinnati, Ses statements of facts à propos des différentes classes de la société parisienne sont restés de petits chefs-d’œuvre en leur genre. M. Rhodes a sur Graindorge l’avantage d’être un véritable Américain, naturellement pénétré des opinions, des principes, des idées préconçues qu’affectait avec tant d’art son devancier. Il possède, sans les chercher, le flegme imperturbable, le dédain de l’enthousiasme et des phrases, l’esprit positif, l’ironie un peu froide, mais mordante cependant. Il ne prétend tirer aucune moralité de ses observations ; il regarde, puis il raconte ce qu’il a vu pour instruire en les amusant ses compatriotes, auxquels il ne ménage pas plus les vérités qu’à nous-mêmes ; et les impressions que sa plume incisive note brièvement, comme au hasard, ne sont pas celles d’un voyageur qui passe. Des fonctions consulaires et diplomatiques ont permis à M. Rhodes de séjourner en Europe longtemps et à plusieurs reprises ; la France l’a retenu, attaché, il la connaît bien, et certains passages de son livre semblent écrits par un Parisien de race, aucun repli de notre vie sociale, de nos mœurs familières ne lui étant étranger. La langue même n’a pas de secrets pour lui. Son esprit net aime cette précision du français qui par sa clarté est la langue de la diplomatie et qui est aussi celle de la conversation, grâce à un certain tour épigrammatique incomparable, à des euphémismes qui lui permettent de rendre les moindres nuances. « Chaque peuple, dit M. Rhodes, s’est fabriqué un mode d’expression en rapport avec son caractère ; le coup d’épée léger et rapide du Français devient, porté par l’Anglais, un coup de massue. Le Français a un instrument approprié pour chaque opération de sa pensée ; il ne se sert jamais, comme nous sommes aptes à le faire, de la même arme pour tuer une mouche et pour assommer un bœuf. » — « L’Anglo-Saxon, ajoute l’auteur impartial des Français chez eux, croit volontiers qu’il a le monopole de l’humour ; c’est cependant un vieux mot français qui fut employé dans le sens anglais par Corneille, puis qui tomba en désuétude et fut ressuscité par Diderot. Sainte-Beuve a donné l’une des meilleures définitions du mot en parlant à propos de Chateaubriand de cette sorte de fantaisie qui se joue sur un fond triste. Quant à la chose, les Français la possèdent en commun avec nous, mais ne l’estiment qu’à la condition qu’elle soit subordonnée aux règles de l’art, qu’elle ne s’entache pas de grossièreté, l’orthographe difforme de quelques-uns de nos humoristes par exemple blesserait leur goût sans les faire sourire. » — M. Rhodes possède autant que personne le don naturel de l’humour, mais, sauf en quelques passages où il insiste un peu trop sur les licences de ce qu’on nomme dans un certain monde la langue verte, il subordonne volontiers sa verve à ces exigences du goût qui sont et resteront, il faut l’espérer du moins, le plus cher et le plus invétéré de nos préjugés. Ses railleries sont délicates, presque toujours justes et tempérées par l’éloge sincère, bien que contenu, car le soin perpétuel de l’Américain est, on le sait, de contenir ses émotions. Il y met une sorte de pudeur virile ; nos élans inconsidérés, nos facultés expansives le déconcertent ; quand sa sensibilité, qu’il dérobe comme une faiblesse, est le plus excitée, c’est à peine si on le devine à l’appréhension nerveuse qu’il éprouve de se trahir. Les épanchemens de la famille telle que nous l’entendons, de la famille unie qui ne connaît pas ces grandes dispersions ordinaires en Amérique, « le rayon de soleil du tutoiement » sous lequel grandissent les enfans, les effusions soigneusement dérobées par l’Anglo-Saxon, et si spontanées chez nous, de l’amour, de l’amitié, voire de la simple sympathie, le touchent sans doute, mais il n’en veut paraître qu’étonné. Ses étonnemens à leur tour nous ébahissent souvent. Est-il possible que la politesse française, que l’on proclame en pleine décadence, soit encore assez exquise pour qu’un gentleman du Nouveau-Monde sourie de ses séduisans mensonges ? Il y a là pour nous un compliment tout à fait inattendu.

Sachons gré surtout à M. Rhodes de ne s’être pas fait l’écho des tirades hypocrites de la plupart des voyageurs sur l’immoralité française. Il a le mépris, nous l’avons dit, des lieux-communs et des redites, outre que la tartuferie lui est insupportable : il a lu et goûte Molière. « Entre notre morale et celle de Paris, dit-il, je vois peu de différence, mais l’Anglo-Saxon s’efforce toujours de paraître meilleur qu’il n’est et s’affuble en toute circonstance d’un masque convenu ; le Français au contraire ne se soucie pas de jeter le manteau de la vertu sur ses vices. »

Nos aspirations vers la liberté l’intéressent ; nous avons à ce sujet des théories plus nobles et plus élevées, selon lui, que celles d’aucun autre peuple, mais ce sont des rêves de poètes trop hardis, d’autant qu’ils sont suivis « d’une action faible, de longues torpeurs et de réveils terribles où l’on veut tout entreprendre à la fois. » C’est une erreur d’avoir fait la république avant de faire des républicains, avant d’avoir appris la première des vertus républicaines, la patience.

Du reste, M. Rhodes ne s’attarde pas longtemps sur ces graves sujets de la religion et du gouvernement ; son allure est celle d’un flâneur désintéressé qui observe sans pédantisme et pêle-mêle les petites choses et les grandes.

Rien de plus piquant que sa première impression, en arrivant en France, sur l’aspect physique d’un peuple qui ne s’est jamais sérieusement retrempé dans les exercices du sport ; « ils rament pour avoir le prétexte d’endosser un costume de fantaisie, ils apprennent à nager comme on apprend à danser, c’est un luxe ; la brutalité de la boxe l’empêchera toujours de prendre racine chez eux ; les luttes athlétiques ne trouvent grâce à leurs yeux que comme autrefois en Grèce pour la beauté des poses plastiques ; de s’entraîner à courir, à sauter, il n’est pas question. Comme écuyer, le Français est peut-être sous le rapport de l’élégance supérieur aux cavaliers du monde entier, mais il est moins solidement en selle. L’utilité ici, et c’est le cas pour bien d’autres choses, est subordonnée à l’effet. » On sent dans ces appréciations l’amateur d’équitation comanche, de périlleux canotage sur les lacs illimités, d’énergiques combats contre les rapides ; en revanche, il reconnaît notre supériorité en matière d’escrime, « comme moyen de défendre ce fameux point d’honneur autour duquel on fait tant de bruit. » Les protections quasi paternelles que l’administration, objet de ses continuelles plaisanteries, accorde à l’administré amusent fort M. Rhodes. Vous devenez entre les mains des agens responsables un petit enfant, voire un simple paquet ; mais, pourquoi le nier ? c’est commode. Tout est facile et plein de grâce dans cette vie française admirablement organisée sous le rapport matériel ; le chauvinisme, le goût des panaches et des galons, ne sont point compris, cela va sans dire, par un cosmopolite démocrate ; il compare gaiment le Français au coq gaulois, son emblème : brillant plumage, galanterie, attachement invétéré à son poulailler, sentiment instinctif de la parade, tout y est ; mais avec ses travers, qui ont leur attrait de naïveté, la société française est encore aimable entre toutes, celle des femmes surtout.

M. Rhodes n’hésite pas à mettre la Française au-dessus des femmes même de son pays, non pour la beauté ni la culture intellectuelle, mais pour la permanence du charme. Elle reste agréable et fraîche à l’âge où l’Américaine est vieille, son caractère a plus de douceur et d’égalité ; elle possède le don incomparable du tact, l’art gracieux de la flatterie sincère ; elle sait allier à l’occasion des talens supérieurs à la simplicité, étant incapable de rien faire ni de rien dire qui la rende antipathique à l’autre sexe, car son but est toujours de plaire, et elle n’ignore pas que ce que l’homme aime le plus en elle est de ne point lui ressembler. L’odieuse femme forte américaine n’a point d’équivalent en France, C’est en France que la femme sait causer sans trancher, sans pérorer. Il arrive souvent, tant elle vous enlace par une sorte de magie dont elle a le secret, que vous soyez frappé, au bout d’une heure de conversation, de la beauté d’une femme qu’auparavant vous n’eussiez jamais songé à remarquer. Et si c’est le cas pour la dame, il faut remarquer aussi que la fille du peuple a plus de gentillesse et de goût que partout ailleurs, qu’elle sait s’assimiler avec une facilité surprenante ce qui parait être au-dessus d’elle. Le vice même est chez les Françaises moins choquant que dans le reste du monde. Elles le revêtent d’une modestie relative, appréciable pour ceux qui l’ont rencontré à Londres, par exemple.

Nous ne suivrons pas M. Rhodes dans ses excursions de célibataire le long des boulevards, dans les restaurais, les magasins, les bals publics, les ateliers de peintres, etc., bien qu’il sache effleurer une à foule de choses scabreuses avec une sobriété de touche, un entrain plein de franchise, un sang-froid goguenard, un esprit de critique parfois appliqué à lui-même, qui donne du prix aux croquis les plus frivoles. Déjà la Galaxy, l’un des meilleurs recueils américains, a publié de lui plusieurs portraits d’écrivains français contemporains, des études sur notre théâtre, des travaux variés datés de France. Nous devons à M. Rhodes d’avoir fait connaître à sa patrie sous un aspect équitable et généralement bienveillant les choses de notre pays, si souvent défigurées par la plume maladroite ou ignorants des écrivains voyageurs, qui n’ont rien vu qu’à la surface et à travers leurs préjugés nationaux.

Son œuvre est complétée pour ainsi dire par celle d’une dame de New-York, qui, pendant un quart de siècle, tint dans cette ville le sceptre de l’esprit et réunit autour d’elle une société d’élite, réduite depuis peu à pleurer sa perte. Les Home sketches in France de Mme Field datent de l’année 1867 et traitent surtout d’un sujet que M. Rhodes avait presque passé sous silence : la religion. Il s’était contenté en effet d’avertir les puritains, grands liseurs de Bible, que nous étions des païens fort aimables à qui le sentiment du beau tenait lieu de religion. Mme Field au contraire, dans tes lettres adressées de France à son mari, un ecclésiastique pourtant, fait ressortir la grandeur et la poésie du catholicisme, les services incomparables par exemple que rendent les sœurs de charité, les frères de la doctrine chrétienne. Elle est protestante et elle de proclame bien haut ; mais elle a été catholique, on le devine à sa connaissance profonde de tout ce qui concerne la foi de ses premières années. Tout en désavouant certaines pratiques comme superstitieuses et idolâtres, elle déclare aimer encore nos vieilles cathédrales, les chants et les pompes du rite romain. A propos du père Hyacinthe, qu’elle a entendu prêcher à Notre-Dame et dont l’éloquence l’a électrisée, elle reconnaît que, pour crier anathème aux vanités de ce monde, le prêtre catholique a une toute autre autorité que le ministre protestant, une autorité qu’il puise dans l’exemple que ses vœux le forcent à donner d’une abnégation, d’un renoncement absolus. Il n’a pas de liens domestiques, il n’a pas de foyer ; sa vie est un sacrifice quotidien, et quand il parle à la foule de crucifier les instincts les plus irrésistibles du cœur, il en a le droit, ayant fait en lui-même la solitude et la désolation. Ce jugement est curieux dans la bouche d’une ardente presbytérienne mariée à un ministre de la religion réformée ; mais ce n’est pas tout. Si l’on entrevoit la catholique derrière les professions de foi protestantes dont elle n’est pas avare, il est non moins facile de reconnaître sous l’Américaine une Française passionnée pour les gloires ! de son pays.

Tout en réclamant une plus grande diffusion de l’instruction secondaire, Mme Field rend pleine justice à notre enseignement supérieur et à nos grandes écoles, auxquelles elle ne connaît pas de rivales. Sans doute elle professe les purs principes républicains de la libre Amérique, mais elle se plaît en même temps à rendre hommage aux souvenirs qu’elle conserve de l’ancienne royauté ; jamais portraits plus flatteurs n’ont été tracés des princes de la famille d’Orléans. Après avoir démontré que la noblesse tend à s’effacer avec les préjugés dont elle s’est trop longtemps nourrie, cette plume, empressée à guérir les blessures qu’elle fait, peint avec une certaine vénération les vieilles demeures historiques, l’étiquette dont s’entourent les noms illustres. Que de bonhomie, que l’urbanité chez les plus grands seigneurs, que de grâce, jointe à cet orgueil qu’on est forcé de condamner, que de vertus, même ! « N’allez pas croire, dit Mme Field, n’allez pas croire aux marquises de Balzac et d’Alexandre Dumas ! Elles sont taillées sur le modèle de leurs dames aux camélias et autres anonymes ! » — « Dans la noblesse de robe, en particulier, où souvent le titre est dédaigné par ceux qui auraient le droit de le porter, il y a bon nombre d’hommes et de femmes dont on peut toujours dire que les uns sont sans pour et les autres sans reproche. » L’auteur des Home sketches in France a vécu longtemps au sein de cette aristocratie dont elle explique la décadence ; avec tant de ménagemens délicats- Avant de se nommer Mme Field, elle était Mlle de Luzy ; avant de partir pour les États-Unis, où son esprit, ses talens et ses vertus, pour parler le langage unanime des journaux américains, lui avaient fait une place unique à la tête d’un groupe de célébrités théologiques, artistiques et littéraires, elle avait joué un rôle que personne ici n’a oublié dans le fameux procès Praslin. C’est la jeune institutrice incriminée à cette époque qui vient de mourir à New-York presqu’en odeur de sainteté. Son mari, le révérend Henry Field, qui s’est lui-même distingué dans les lettres, n’a pas résisté au désir de joindre quelques pages tombées de sa plume au tribut d’admiration que toute la presse vient de payer à sa mémoire : « Elle n’a pas de semblable au monde, » écrit avec enthousiasme Mmo Beecher-Stowe, en exaltant la solidité du mérite de son amie.

Quel que soit l’attrait des notes de Mme Field sur la France, les lecteurs étrangers chercheront surtout dans ce recueil la clé d’un caractère intéressant par les circonstances tragiques auxquelles il s’est trouvé mêlé. L’équilibre que Mme Field, née de Luzy, sait toujours garder entre son pays natal et sa patrie d’adoption donne avant tout la preuve d’une habileté profonde unie au don de plaire et de concilier.

Tandis que The French at home et Home sketches in France étaient publiés à New-York, un troisième ouvrage sur le même sujet paraissait en Angleterre sans nom d’auteur, — un gros volume celui-là et plus lourd que curieux. Les prétendus renseignemens qu’il renferme sont donnés par une personne qui dit avoir habité longtemps la France et la considère comme une seconde patrie ; comment se fait-il donc que ses jugemens et ses anecdotes sur les enfans, les domestiques, la nourriture, l’ameublement, le langage, etc., affectent si souvent le ton des petits journaux et les exagérations de la caricature ? Qui croira par exemple qu’un valet de grande maison ait jamais osé dire à son nouveau maître enrichi dans le commerce : « Je ferai observer à monsieur, avant de prendre la direction de sa maison, qu’habitué au grand monde je ne saurais annoncer un visiteur non titré. Par conséquent, monsieur aura la bonté de comprendre, quand j’annoncerai tout le monde : M. le comte ou M. le marquis, même s’il s’agit du bottier ou du beau-père de monsieur. » C’est là un écho du Charivari. De même certains traits d’éducation française paraissent empruntés sans scrupule aux Enfans terribles de Gavarni. On ne sera pas fâché du reste d’apprendre à Paris que la pureté de l’accent français est conservée dans la seule province de Touraine, où les petits villageois de cinq ans sauraient donner des leçons aux artistes du Théâtre-Français, aux orateurs. Partout ailleurs, c’est du patois.

De pareils paradoxes pourraient être comiques, s’ils n’étaient noyés dans de grandes tirades de morale, d’économie, d’hygiène, etc. Pour apprécier l’accent sincère et tout personnel du livre de M. Rhodes, si finement exact et précis, et même le charme moins original, mais réel cependant, des lettres de Mme Field, il faut avoir lu la compilation indigeste qui s’intitule French home life.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.