Chronique de la quinzaine - 31 mai 1895

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Chronique n° 1515
31 mai 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mai.


Nous annoncions, il y a quinze jours, le dépôt fait par M. Ribot du projet de budget pour l’exercice 1896. On n’en connaissait alors les lignes générales que d’une manière très sommaire, et il était difficile de prévoir comment il serait accueilli. À dire vrai, il ne l’a pas été d’une manière encourageante. La nomination de la commission du budget a été, à cet égard, un symptôme des plus significatifs : pas un seul des commissaires élus ne s’est montré favorable au projet du gouvernement. Une sorte d’unanimité s’est formée, au moins au premier moment, contre les propositions de M. Ribot. Cela tient à des causes très diverses, dont la première est que M. Ribot a présenté, comme nous l’avons déjà dit, un budget sincère. Il n’a rien déguisé de la situation. Peut-être n’a-t-il pas trouvé les meilleurs moyens d’y faire face ; mais il l’a du moins exposée telle qu’elle est, sans l’aggraver, sans l’atténuer. En cela, il a rendu un incontestable service. Il ne serait pas juste de dire que ses prédécesseurs immédiats avaient fait le contraire, et qu’ils s’étaient appliqués à dissimuler au moins une partie de la vérité. Seulement, pour faire contrepoids aux dépenses qui augmentaient sans cesse, ils trouvaient toujours des ressources extraordinaires, dont quelques-unes étaient plus ou moins réelles ou réalisables, mais qui permettaient strictement de présenter un budget en équilibre sans avoir recours à des impôts nouveaux. C’était, tantôt le boni de la conversion, tantôt la majoration des droits de douane à la suite du remaniement de nos tarifs, tantôt encore des reliquats généralement ignorés qu’on semblait avoir discrètement laissés en réserve au fond des tiroirs de la Caisse des dépôts et consignations. Il y avait là comme une corne d’abondance que les Chambres avaient pris l’heureuse habitude de retrouver toujours inépuisable entre les mains du gouvernement. Et pourtant elle s’est épuisée. Après avoir versé dans les recettes du budget des trésors qui ressemblaient parfois au produit de la prestidigitation, la source, enchantée est décidément tarie. Il n’y a plus rien à lui demander ; elle ne peut plus rien nous donner. Elle nous a permis de pourvoir, en 1893, à 66 millions d’augmentations de dépenses nouvelles, à 63 millions en 1894, à 50 millions en 1895 : aujourd’hui Moïse lui-même, encore bien que sémite, frapperait en vain le rocher mis à sec. Il faut chercher ailleurs d’autres ressources, et c’est la déclaration que M. Ribot a faite avec une franchise dont on ne lui a pas su assez de gré.

On ne lui en a même su aucun. Autrefois, on multipliait généreusement les dépenses sans y regarder de très près, et sans mettre en regard aucune recette correspondante. Les ministres et les rapporteurs du budget ne manquaient pas de faire remarquer aux Chambres combien ce procédé était dangereux et condamnable ; ils protestaient avec chaleur ; ils faisaient les plus louables efforts pour empêcher le mal de se renouveler lorsqu’ils n’avaient pas réussi à l’enrayer dès le premier jour ; et ces efforts étaient vains, cette énergie s’évaporait en pure perte, parce que, après avoir prodigué les déclarations les plus pessimistes et les plus inquiétantes, le gouvernement trouvait toujours, au dernier moment, des ressources auxquelles il avait eu l’air de ne pas songer jusqu’alors et qui venaient très exactement combler le déficit. Ce n’était déjà plus la période des vaches naturellement grasses, mais il en restait quelques-unes qui avaient été artificiellement engraissées et qui conservaient de beaux restes. Aujourd’hui, nous entrons bien décidément dans la période des vaches maigres, et le gouvernement a dû chercher de nouveaux moyens d’obvier à des insuffisances sur lesquelles il ne pouvait plus conserver et ne voulait entretenir aucune illusion. Mais comment faire ? Les économies ont été déjà poussées très loin ; on ne-peut guère en opérer davantage sans porter atteinte au fonctionnement des services publics. D’autre part, en calculant les recettes d’après la règle classique de l’antépénultième année, on arrive à un chiffre inférieur de 32 millions de francs à celui des recettes antérieures. C’est donc 32 millions à trouver tout d’abord. Et ce n’est pas tout. Les discussions qui ont eu heu récemment sur l’état de nos effectifs militaires ont fait admettre par tout le monde la nécessité de porter notre effectif de paix à 540 000 hommes : d’où il résulte une dépense de plus de 10 millions, qui s’élève à 12 si on y ajoute les dépenses non moins indispensables pour la marine. On voudrait s’en tenir là ; le gouvernement aurait été heureux de pouvoir le faire. Mais il lui manque encore une douzaine de millions pour faire équilibre à des dépenses nouvelles, nouvelles du moins en apparence, car elles sont en réalité un legs du passé. Nous touchons ici à l’un des vices les plus fâcheux de nos institutions parlementaires, vice qui n’est pas inhérent à ces institutions elles-mêmes, mais à la manière dont elles sont pratiquées : c’est celui qui consiste à voter toujours des lois coûteuses sans se mettre en peine de procurer au budget des ressources en quantité égale. Le plus souvent, la Chambre obéit à un intérêt de popularité en votant les lois de ce genre. A la veille des élections surtout, elle en fait le plus déplorable abus. Elle augmente alors le traitement des facteurs et des cantonniers, ou mieux encore celui des instituteurs. Elle vote des constructions de routes ou de chemins de fer improductifs. Quelquefois, en face de la note à payer, elle montre quelque embarras. Elle décide alors que la dépense sera échelonnée sur un certain nombre d’années, tantôt en la divisant par le chiffre de ces annuités, tantôt en adoptant une progression de dépenses qui réduit à peu de chose la charge immédiate et en rejette sur l’avenir un poids de plus en plus lourd. Après moi le déluge ! disait un roi qui a été un médiocre financier. Les Chambres durent encore moins qu’un roi, et elles renvoient volontiers à d’autres le soin de pourvoir aux dépenses qu’elles ont votées. Le budget de 1896 comprend de ce chef une dépense obligatoire de 12 millions. 32 millions de moins sur les évaluations de recettes ; plus 12 millions de dépenses nouvelles pour appliquer des lois préexistantes ; enfin 12 millions environ à consacrer à la guerre et à la marine, cela fait, en chiffres ronds, 56 millions. Le gouvernement, après les avoir vainement cherchés ailleurs, a pris le parti de les demander à l’impôt.

Des impôts nouveaux ! Ces mots sonnent mal pour la Chambre. Elle aime mieux celui d’économies. Il en est un autre qu’on a fait aussi bourdonner à ses oreilles et qui hante son imagination : c’est celui de réformes.

Il semble qu’après avoir fait déjà tant d’économies, il y en ait encore et toujours à faire, et cela est vrai, mais non pas dans la mesure où on le croit et où on le dit. Si les augmentations de dépenses n’ont malheureusement pas de limites, il n’en est pas de même de leurs diminutions : on rencontre un point où il faut s’arrêter. Dès qu’on le dépasse sur le papier, la nature des choses reprend ses droits, et des économies factices sont compensées par des crédits exceptionnels ou extraordinaires. D’autres fois encore, des suppressions mal faites désorganisent un service, et l’impôt rentre moins bien parce que l’instrument de la perception a été affaibli. Il faut se défier aussi, et par-dessus tout, de l’empirisme qui fait porter indifféremment les économies sur tel chapitre du budget ou sur tel autre, pourvu qu’on arrive à un total respectable. Dans la commission, M. Millerand à proposé un système plus rudimentaire encore : il consiste à décider que les budgets des divers ministères seront tous diminués de tant pour cent. Pourquoi pas, plus indistinctement encore, tous les chapitres de ces budgets ? Si nos sujets qui vivent nus sur les bords du Congo ou de l’Oubangui étaient chargés de faire des économies, ils procéderaient probablement de cette manière : elle est au niveau de leur capacité financière. La commission ne s’y est pas arrêtée : elle s’est crue à même de distinguer entre les divers crédits et d’apprécier l’utilité proportionnelle de chacun d’eux. Pourtant, par une modestie digne d’éloge, elle a pensé que le gouvernement saurait encore mieux qu’elle-même découvrir les points sur lesquels les économies pourraient porter avec le moins d’inconvéniens, et elle lui a demandé de les rechercher. — Volontiers, a répondu M. le ministre des finances ; seulement vous ferez bien de chercher de votre côté, car vous ne doutez pas que je n’aie déjà fait de mon mieux. — Et nous allons assister à la comédie annuelle par laquelle le gouvernement et la commission du budget inaugurent toujours leurs travaux, et qui, après des concessions réciproques, aboutit à de menues économies. Le fond des choses n’en est pas changé ; la difficulté reste, à peu de choses près, la même ; ce sont les saluts obligatoires avant de croiser le fer. Les économies ainsi faites sont généralement compensées, et au-delà, par les augmentations de dépenses que la Chambre vote ensuite en cours de discussion, entraînée par la chaude éloquence de quelque Méridional en verve, ou subjuguée par la logique tranchante et autoritaire d’un homme du Nord à fortes convictions. On doit donc compter sur une insuffisance de plus de 50 millions : encore sommes-nous modéré, et peut-être même à l’excès.

Pour y faire face, M. Ribot n’a proposé aucun système général. On lui a reproché de s’être borné à boucher des trous ; en effet, il s’est borné à boucher des trous. Peut-être a-t-il eu tort. Peut-être aussi a-t-il pensé qu’un budget déposé au mois de mai ne devait pas être trop ambitieux, pour conserver quelques chances d’être voté le 31 décembre. Tel qu’il est, la Chambre aura beaucoup de peine à en accoucher juste à terme. Bon gré mal gré, ce budget ne peut être qu’un budget de transition et de liquidation entre celui de 1895 et celui de 1897, et on ne fera de réformes sérieuses dans ce dernier qu’à la condition d’expédier l’autre au plus vite. Ajoutons que, préalablement à celle du budget de 1896, deux autres discussions se présentent, qui seront longues et difficiles, et qui, si elles aboutissent, réaliseront tant bien que mal deux de ces réformes dont on a si souvent parlé et qu’on a toujours ajournées.

La Chambre, après avoir perdu quinze jours à des interpellations sans le moindre intérêt, s’est enfin mise à une vraie loi d’affaires, celle du régime des boissons. L’histoire de cette réforme, ou plutôt des projets qui l’ont préparée, serait trop longue pour être racontée, même brièvement : elle ne relaterait d’ailleurs qu’une série d’avortemens. Puisse la Chambre actuelle être plus heureuse que ses devancières ! Elle aura fait une réforme, et nous verrons, par le sentiment que le pays en manifestera, s’il suffit d’en faire une pour recueillir une douce popularité. Au surplus, le budget ne profitera en rien de la réforme des boissons, puisqu’elle est de celles dont on dit qu’elles se font sur elles-mêmes ; ce qui signifie qu’on emploiera ce qu’elle pourra rapporter d’un côté à compenser ce qu’elle coûtera certainement de l’autre. Les boissons dites hygiéniques, et parfois si témérairement, seront dégrevées ; l’alcool sera surchargé et le privilège des bouilleurs de cru supprimé. Le résultat pour le budget ne s’élèvera pas à un franc de recettes. Il n’en sera pas ainsi de la seconde discussion à laquelle la Chambre se prépare, celle de la loi sur les successions, loi d’ailleurs détestable, en ce qu’elle introduit dans notre système d’impôts le germe malsain de la progression. M. Ribot en fait état pour un chiffre de recettes de 25 millions, chiffre dès aujourd’hui hypothétique, et qui le deviendra beaucoup plus encore si la Chambre ne s’arrête pas, dans la nomenclature des dettes à déduire de l’actif successoral, au point précis où il plaît au gouvernement de s’arrêter. Et elle aura raison de ne pas le faire, car si on applique l’impôt progressif, encore convient-il que ce ne soit qu’à l’actif réel. Il risque fort d’y avoir, de ce chef, une diminution notable sur la recette prévue. Ce qui est pire encore, c’est qu’une partie de la Chambre menace de confisquer la recette tout entière pour la consacrer à un dégrèvement de l’agriculture. Opérer des dégrèvemens dans un budget en déficit est, en soi, une chose absurde, — ce qui ne veut pas dire du tout que la Chambre, à un moment donné, ne soit pas capable de la faire. On a promis depuis longtemps que le produit de la réforme successorale serait abandonné à l’agriculture : or, si celle-ci manque parfois de bras pour travailler, elle ne manque jamais de voix pour réclamer. Voilà donc deux réformes, celle des boissons qui ne rapportera rien au budget, et celle des successions qui lui rapportera 25 millions, peut-être moins, peut-être rien. L’une et l’autre ont été détachées de la loi de finances, et elles ne procèdent que très indirectement du ministère actuel, qui s’est borné à y faire des retouches. L’œuvre propre de M. Ribot est tout entière dans l’impôt sur les domestiques, qui doit fournir 10 millions, et dans l’impôt sur les valeurs étrangères, qui, dit-on, en produira 14.

La taxe à établir sur les valeurs étrangères a un grand inconvénient : ces valeurs, qui donnent aujourd’hui une si grande activité à notre marché, ne manqueront pas de le déserter, au moins en partie, dès qu’on les taxera. Les tentatives du même genre ont mal réussi dans le passé, et il a fallu y renoncer. La taxe est acceptable en principe, mais elle aura de médiocres sinon de mauvais effets, et il est sans doute excessif d’en estimer le rendement à 14 millions. Toutefois, elle n’a pas rencontré jusqu’ici beaucoup d’opposition, parce que taxer les valeurs étrangères paraît, au premier abord, une chose juste et naturelle, et que beaucoup de personnes y voient une nouvelle application du système protectionniste. En revanche, l’impôt sur les domestiques a soulevé un tolle général. Pas un seul membre de la commission du budget ne l’a défendu dans son bureau. Dès le premier jour, il a été impopulaire. On a dit, ce qui est un peu puéril, qu’il y avait quelque chose d’humiliant pour les domestiques à être assimilés à d’autres objets, animés ou inanimés, qui appartiennent au maître, et l’orgueil humain s’est révolté contre une taxe portant sur des personnes parce qu’elles en servent d’autres. On a fait sur ce sujet quantité de mots d’esprit et de caricatures, ce qui montre à quel point le public s’y est intéressé. Et pourtant, nous serions tenté de prendre la défense de l’impôt sur les domestiques, s’il avait été présenté dans d’autres conditions. Il n’a rien de contraire aux principes sur lesquels repose notre système financier. Les domestiques sont incontestablement une des manifestations extérieures de la richesse, une des plus visibles, une des moins sujettes à inquisition. Mais ce signe est incertain et approximatif comme tous les autres ; il manque d’exactitude et de précision ; on ne peut l’accepter qu’avec un certain nombre d’atténuations nécessaires, et sous la double condition de le corriger par le concours de plusieurs autres, et d’établir sur lui une taxe très modérée. Les atténuations devraient surtout être faites au profit des familles nombreuses : avoir un enfant de plus oblige la plupart du temps à avoir aussi un domestique de plus et n’est cependant pas la preuve d’une augmentation de richesse. Lorsqu’il n’y a que de l’aisance, elle s’en trouve, au contraire, sensiblement diminuée. M. Burdeau, dans son projet de budget, avait introduit une taxe sur les domestiques, mais il avait eu soin de la rattacher au chiffre du loyer. La première taxe augmentait avec la seconde ; elle n’en était qu’un accessoire. Le prix du loyer est partout un des signes de la richesse : il était donc rationnel et légitime d’y rattacher la taxe sur les domestiques, tandis qu’il ne l’est pas de la rattacher au chiffre de la population de la ville habitée. Le fait d’habiter Paris ne dénote pas du tout une fortune plus grande que celui d’habiter Lyon, et on n’est pas plus riche parce qu’on habite Lyon que parce qu’on vit à Tulle ou à Guéret. Pourquoi donc faire progresser l’impôt suivant la population ? Plus on y songe, moins il est possible de se l’expliquer. Et c’est en cela que le projet du gouvernement nous paraît le plus difficilement défendable. Quelques-unes de ces critiques appelleraient peut-être des atténuations si on connaissait la réforme complète que M. Ribot se propose de faire et qu’il a annoncée sur l’impôt mobilier ; malheureusement on ne la connaît pas. Le gouvernement reste fidèle à la méthode qui consiste à présenter les réformes morceau par morceau, et à les peser en quelque sorte au compte-gouttes, suivant les besoins d’argent qu’il éprouve au jour le jour. C’est un mauvais système assurément, et la première impression produite par la nouvelle commission du budget l’a prouvé avec évidence.

Cette commission est inférieure, au moins au point de vue de la connaissance et de l’expérience des affaires, à toutes celles qui l’avaient précédée. Elle contient beaucoup de radicaux et au moins un socialiste. Aucun des hommes qui ont joué un rôle considérable dans la préparation et la discussion de nos anciens budgets n’en fait partie, sauf le rapporteur général, M. George Cochery. L’élimination de tous les anciens présidens de la commission, de tous les anciens rapporteurs généraux du budget, a été la révélation la plus significative de l’esprit nouveau qui a soufflé sur la Chambre, et qui ne facilitera pas la rapidité, pourtant si désirable, de ses travaux financiers. Lorsque la composition de la commission a été connue, et qu’on a lu les noms de ses membres, quelque inquiétude s’est produite. L’avenir est apparu incertain. Il semble toutefois qu’on s’est alarmé un peu vite : les premières manifestations du petit cénacle ont été plus rassurantes qu’on ne l’avait cru. M. Lockroy a été élu président contre M. Godefroy Cavaignac. M. Cavaignac est, tout le monde le sait, un des membres les plus distingués de la Chambre ; la loyauté de ses opinions est digne de la plus grande estime ; mais enfin il est le partisan et le défenseur le plus militant de l’impôt progressif sur le revenu, et son élection à la présidence aurait eu dès lors un sens des moins douteux. On en aurait légitimement conclu que la majorité de la commission était favorable aux réformes radicales. Loin de là, elle a repoussé l’impôt général sur le revenu, et ce second vote est venu confirmer le premier. Jusqu’ici, la commission s’est bornée à demander au gouvernement deux choses : d’abord de faire des économies nouvelles, ce qui sera difficile, et ensuite de ne toucher sous aucun prétexte à l’incorporation du budget extraordinaire dans le budget ordinaire. Cette incorporation est la première garantie de la sincérité du budget, puisque le budget extraordinaire vit de ressources d’emprunt au lieu de vivre de ressources d’impôt, et qu’il offre un moyen facile de diminuer en apparence le chiffre total de dépenses : il suffît de lui en attribuer une partie pour alléger d’autant le budget ordinaire. Ces tendances de la commission ne peuvent qu’être approuvées. Mais nous sommes au début : on entrevoit les difficultés, sans être encore aux prises avec elles. Quelque ardeur qu’on y mette, on ne fera pas 55 millions d’économies vraies. Si on attribue à l’agriculture le produit de la réforme successorale, 25 millions de plus manqueront au budget. Espérons que cette faute sera évitée : il n’en restera pas moins indispensable de recourir à des taxes nouvelles, et le grand mérite de M. Ribot est de l’avoir dit. On peut contester ses projets, mais non pas la vérité qu’il a été le premier à énoncer. Si les impôts proposés par le gouvernement ne sont pas acceptés par elle, il faudra que la commission en trouve d’autres ; et lesquels ? Les imaginations sont déjà en campagne. Cette année, les Conseils généraux seront réélus par moitié au mois d’août, de sorte que le Parlement devra se séparer plus tôt qu’à l’ordinaire, et au plus tard le 14 juillet. On se demande où nous en serons à cette date, et si la Chambre et le Sénat auront pu voter la réforme successorale et les quatre contributions.


Enfin, des élections générales ont eu lieu en Italie le dimanche 26 mai. Personne n’a oublié les circonstances assez étranges qui ont imposé cette agitation au pays, après une suspension de la vie parlementaire prolongée pendant plusieurs mois. Il devient assez rare, chez nos voisins, qu’une Chambre atteigne le terme normal de son mandat ; et si, depuis le 16 mai, nous n’usons pas assez du droit de dissolution, eux, au contraire, en usent trop. Il est vrai que l’épreuve réussit toujours au ministère, au moins sur le premier moment, ce qui encourage à recommencer : mais le fait même qu’on recommence sans cesse montre le peu de solidité des majorités qui sortent des élections. Ministérielles la veille du vote, elles changent de caractère le lendemain. C’est ce qui est arrivé à M. Crispi à la fin de l’année 1890 et au commencement de 1891. Il avait dissous la Chambre le 23 novembre, et il a été renversé du pouvoir le 31 janvier. La majorité que les élections lui avaient envoyée était-elle faible par le nombre ? Non certes, car elle n’était pas composée de moins de 410 députés. L’opposition monarchique (parti Nicotera) avait 40 sièges, les radicaux 37 et les indépendans 9. Quand ces résultats ont été connus en Europe, tout le monde y a cru que M. Crispi était consolidé pour longtemps, et c’est ce qui serait arrivé partout ailleurs ; mais, en Italie, les élections ne prouvent pas grand’chose. Beaucoup de députés acceptent ou même sollicitent l’estampille officielle, soit pour être élus, soit pour faire une campagne plus facile, sans se croire obligés à conserver au ministère une fidélité qui reste toujours à la merci des événemens. Une fois les validations faites, ils reprennent fièrement leur indépendance. Dès le lendemain des élections de 1890, on s’aperçut que les difficultés de la veille n’avaient rien perdu de leur acuité, bien au contraire, et M. Crispi est tombé deux mois plus tard, au milieu d’un tumulte parlementaire sans exemple jusqu’alors. Peu de temps après, M. Giolitti a été la victime d’une aventure du même genre, bien que la distance entre le Capitole et la Roche tarpéienne ait été pour lui un peu plus longue. Le caractère constant des élections italiennes est de donner la majorité au gouvernement, mais sans la lui garantir.

A la suite du dépôt sur le bureau de la Chambre du dossier Giolitti, M. Crispi a suspendu les séances du Parlement : on a compris tout de suite que la prorogation n’était que la préface de la dissolution. Mais pourquoi dissoudre la Chambre ? Est-ce qu’il n’y avait pas, au moins jusqu’à ce moment, une majorité gouvernementale ? Est-ce que les projets de loi que le ministère jugeait indispensables à la bonne marche des affaires n’étaient pas votés ? Est-ce que l’opposition était devenue encombrante et dangereuse au point de rendre difficile le fonctionnement des institutions parlementaires ? Non : tout était tranquille et calme, et le coup de foudre de M. Giolitti a éclaté dans un ciel qui paraissait serein. On chercherait vainement, en dehors de sa personne même, les motifs de la longue et pénible épreuve que M. Crispi vient d’imposer à son pays. Sans lui, sans sa présence au pouvoir, l’Italie aurait fait l’économie d’une élection générale, économie moindre que celle d’une révolution, mais qui pourtant a sa valeur. M. Crispi a été le seul juge de l’opportunité qu’il pouvait y avoir à dissoudre la Chambre. Il a tranché la question à lui seul. C’est une grande responsabilité qu’il a prise : on comprend qu’il l’ait assumée vaillamment après avoir lu le discours prononcé par lui à la veille du scrutin. Un ministre de tout autre pays, fût-il M. de Bismarck dans toute sa gloire, aurait hésité à employer, en parlant de lui-même, les termes dont a usé M. Crispi : peut-être aurait-il redouté quelques épigrammes. Mais il fallait bien justifier un acte aussi considérable qu’une dissolution suivie d’une élection générale, le tout à cause d’un homme, et par conséquent grandir cet homme jusqu’aux proportions démesurées d’un sauveur de profession, d’un de ces chevaliers surnaturels qui viennent on ne sait d’où, portés par un cygne blanc et couverts d’une armure éclatante. M. Crispi a pris résolument cette attitude. De même qu’en 1891, le jour de sa chute, il a accusé les gouvernemens qui l’avaient précédé de s’être montrés « serviles » à l’égard de l’étranger, de même il les a accusés, cette fois, d’avoir conduit l’Italie jusqu’à l’extrême bord de l’abîme, et de lui avoir fait plus de mal qu’une bataille perdue. « Alors, a-t-il dit en propres termes, l’Italie tourna ses regards vers moi, et elle respira. » Tout fut sauvé comme par enchantement : le trône d’abord, l’ordre social ensuite, qui depuis ont été de nouveau menacés par la criminelle coalition d’ennemis de la couronne tels que M. Brin, et d’ennemis de la société tels que M. di Rudini. Si M. Crispi a raison dans ses alarmes, on se demande avec épouvante ce que l’Italie deviendra lorsqu’il ne sera plus là.

En attendant, il atout sauvé une fois de plus. Lui d’abord. Candidat dans neuf circonscriptions, dont six en Sicile, il a été élu dans toutes. Mais, à Rome, on a été frappé de voir qu’il n’avait sur son concurrent qu’une majorité de deux cents et quelques voix, alors qu’un remaniement intelligent des listes électorales avait supprimé, dans la capitale seule, 5 728 électeurs. Et quel était son concurrent ? Un révolutionnaire, un socialiste, M. De Felice, le créateur des fasci di lavoratori siciliens, un condamné politique actuellement sous les verrous. D’autres prisonniers, non moins socialistes et révolutionnaires, non moins inéligibles que M. De Felice, ont été élus comme lui dans divers circonscriptions, après avoir échoué, toujours comme lui, contre M. Crispi, mais avec de fortes minorités. Les socialistes s’en réjouissent. Ils n’étaient que cinq dans la dernière Chambre, ils seront une quinzaine dans celle-ci. Ils ont fait le total des voix qu’ils ont obtenues un peu partout, et ce total serait inquiétant, si beaucoup d’électeurs n’avaient pas voté pour M. De Felice ou pour M. Barbato bien plus à cause du caractère de protestation générale que revêtait leur candidature, qu’à cause de leur programme personnel. Il n’en est pas moins vrai que, du scrutin du 26 mai, se dégage un succès relatif pour le parti de la révolution, et il n’y a pas lieu d’en être étonné. Lorsqu’un scandale éclate dans un pays, surtout un scandale financier, et que des hommes politiques importans y sont plus ou moins impliqués, il est naturel que les socialistes en profitent et gagnent du terrain. Nous en avons su quelque chose : les Italiens le savent à leur tour.

Mais c’est à peu près à cet unique résultat que se bornent les élections du 26 mai. Si on en cherche un autre, on aura quelque peine à le distinguer. Tous les chefs de l’opposition, tous les hommes marquans dans le parti hostile au ministère, ont été réélus, depuis M. di Rudini jusqu’à M. Brin, depuis M. Cavallotti jusqu’à M. Zanardelli. Il est vrai que le groupe d’amis à la tête duquel était ce dernier dans la dernière Chambre a fort souffert, sans doute parce qu’il n’avait pas, au milieu d’une bataille aussi ardente, un programme assez net, et qu’il n’a pas déployé une activité assez grande ; mais aucun des autres groupes n’a particulièrement bénéficié des pertes faites par celui-ci, et les proportions entre eux restent sensiblement les mêmes. Et alors, au terme de cette lutte homérique, — elle l’a été du moins par l’ampleur des apostrophes que les héros se sont mutuellement jetées à la tête, — on se prend à se demander : A quoi bon ? A quoi a servi toute cette agitation ? Quelles en seront les conséquences ? Sommes-nous même sûrs, lorsque nous nous rappelons le passé, que M. Crispi en sera quelque peu raffermi ? C’est pour lui seul qu’a eu lieu cet immense branle-bas électoral : en profitera-t-il ? Il va se retrouver en présence des mêmes adversaires et, à peu de chose près, de la même Chambre qu’auparavant : lui demandera-t-il l’autorisation de poursuivre M. Giolitti, puisque la Cour de cassation a déclaré que cette autorisation était indispensable ? S’il le fait, il soulèvera lui-même la question qu’il a voulu étouffer. S’il ne le fait pas, d’autres relèveront le gant qu’il leur a jeté, et, à leur tour, porteront la guerre dans son propre camp. Le dossier Giolitti est resté en quelque sorte ouvert sur le bureau parlementaire : que deviendra-t-il, et la Chambre nouvelle consentira-t-elle plus docilement que l’ancienne à le refermer sans l’avoir lu ? M. Crispi demandera à grands cris qu’on se mette aux affaires et qu’on vote le budget, dont l’exercice, en Italie, commence le 1er juillet. Les journaux officieux parlent déjà d’une prorogation nouvelle : la Chambre, ne fût-ce que par instinct de conservation, préférera peut-être, au moins pendant quelques mois, voter le budget par douzièmes au lieu de le voter en bloc à un ministère qui, dès lors, n’aurait plus besoin d’elle, et s’empresserait de s’en débarrasser. M. Crispi protestera avec véhémence contre toute perte de temps ; mais sera-t-il écouté ? Nous le souhaitons à nos voisins, car le trouble et le scandale ne sont jamais bons à rien. Et que nous importe, à nous, que M. Crispi reste au ministère ou qu’il y soit remplacé ? Ne savons-nous pas que la politique extérieure de l’Italie ne sera pas changée pour si peu ? Plus on y regarde de près, et plus on est frappé du manque absolu d’importance durable de tout ce qui vient de se passer au-delà des Alpes. Chez nous, lorsque la Chambre a été dissoute et que des élections générales ont eu lieu, un certain nombre de questions se sont trouvées définitivement tranchées : en Italie, chacun garde ses positions et les choses restent en l’état. On a eu raison de dire qu’il n’y avait rien de changé : il y a seulement une Chambre de plus.


En Autriche-Hongrie, au contraire, il y a eu quelque chose de changé. Le comte Kalnoky a donné sa démission, et il a été remplacé au ministère des affaires étrangères par le comte Goluchowski. C’est, croyons-nous, la première fois que ces hautes fonctions sont remplies par un Polonais, et il faut sans doute voir là un témoignage des progrès qu’a faits l’assimilation politique des diverses nationalités de l’Empire. Le comte Goluchowski a été, il n’y a pas longtemps encore, conseiller d’ambassade à Paris où il a laissé les meilleurs souvenirs. Sa nomination au ministère commun des affaires étrangères ne peut donc provoquer chez nous que beaucoup de sympathie. Mais au moment où le comte Kalnoky disparaît de l’horizon diplomatique, il convient de rendre hommage aux qualités qu’il a montrées pendant un ministère de douze années. Il a été sinon un grand, au moins un bon ministre. Inféodé par la force des choses à la triple alliance, il en a été le modérateur, et, plus justement que d’autres, il peut prétendre à en avoir fait un instrument de paix. Il a été sincèrement et profondément pacifique, reflétant d’ailleurs en cela, avec exactitude et fidélité, la pensée de l’empereur François-Joseph. L’Europe avait confiance en lui. Elle avait pris l’habitude de compter sur son bon sens, qu’elle n’avait jamais trouvé en défaut. Quant à l’Autriche elle-même, si nous jugeons sa politique danubienne et balkanique, depuis quelques années, avec une impartialité qui nous est plus facile qu’à d’autres, il nous semble que le comte Kalnoky l’a heureusement servie. Grâce à sa prudence et à sa dextérité, les conflits, toujours à craindre, ont toujours été évités : et cela sans bruit, sans étalage de force, ni même d’influence, par une action discrète et le plus souvent efficace. Il suffit de comparer la situation actuelle de l’Autriche en Orient à ce qu’elle était il y a douze ans pour reconnaître un progrès certain. Et ici nous n’apprécions pas ; nous nous bornons à constater.

Pourquoi donc le comte Kalnoky a-t-il donné sa démission, et pourquoi l’empereur l’a-t-il finalement acceptée ? C’est parce que, s’il a été assez habile pour éviter les conflits avec les puissances étrangères, il n’y a pas réussi au même degré avec la Hongrie et son gouvernement. Nous ne reviendrons pas sur les incidens soulevés par le voyage du nonce Agliardi dans le royaume transleithan. On a cru un moment que l’empereur, après avoir refusé à la fois la démission du comte Kalnoky et celle du baron Banffy, avait rétabli entre ses deux ministres des rapports tolérables : pourtant, disions-nous il y a quinze jours, il est heureux que la Leitha les sépare. Cela n’a pas suffi. On sentait bien que la paix restait boiteuse et mal assise : au fond, la guerre n’a pas été suspendue un seul jour. L’opinion publique, à Pest, avait atteint dès le premier jour un tel degré d’excitation, qu’il lui fallait absolument une victime expiatoire, ou le comte Kalnoky, ou le nonce Agliardi. Le premier aurait pu aisément se sauver en sacrifiant le second : il a préféré disparaître lui-même, afin de ne pas infliger un désagrément cruel au Vatican et de ne pas troubler, peut-être gravement, les rapports de l’Autriche avec lui. Les Hongrois ont eu le succès qui, dans les choses humaines, appartient si souvent aux plus violens ; mais leur violence est toute politique, et ils savent parfaitement ce qu’ils font. Ils veulent terminer à tout prix l’œuvre de laïcisation qu’ils ont entamée. M. Banffy l’a déclaré en prenant la succession de M. Wekerle, et il reste obstinément fidèle au programme du parti libéral. Le gouvernement hongrois sent bien que certaines résistances s’opposent au plein accomplissement de ses projets : il a voulu les briser par un coup d’éclat, afin que tout le monde, sans exception ; comprît qu’il ne s’arrêterait pas à mi-route. Mgr Agliardi ne s’est évidemment pas rendu compte de cet état des esprits lorsqu’il est allé en Hongrie, et il a imprudemment attiré sur sa tête un orage qui ne demandait qu’à éclater. L’orage a été des plus violens. Est-il calmé ? Cela dépendra des facilités que trouvera le gouvernement hongrois pour l’achèvement de sa tâche. Après une manifestation de volonté aussi énergique, M. Banffy et le parlement hongrois rencontreront sans doute moins d’obstacles que par le passé. Nous ne parlerons pas de la situation personnelle de Mgr Agliardi : on devine facilement ce qu’elle est et ce qu’elle deviendra, mais au moins certaines formes ou certaines apparences auront été ménagées. Pour ce qui est du comte Kalnoky, il emportera dans sa retraite l’estime de l’Europe, et il laissera à son successeur des traditions et des exemples dont le comte Goluchowski a trop d’intelligence et de savoir-faire pour ne pas profiter.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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