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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1907

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Chronique n° 1803
31 mai 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les interpellations par lesquelles s’est rouverte la session parlementaire sont déjà loin : elles se sont terminées comme elles devaient le faire, et comme nous avions prévu qu’elles le feraient, en donnant au gouvernement une majorité artificielle, avec laquelle il prolongera sans doute quelque temps encore une vie stérile. La discussion de ces interpellations n’a pourtant pas été sans intérêt, au moins par momens. Les longues harangues de M. Jaurès n’y ont pas laissé une trace durable : jamais le verbe oratoire n’avait caché, sous des redondances plus sonores, une pensée plus incertaine et plus vide. Mais il n’en a pas été de même des discours de M. Briand. Nous y relèverons quelques phrases particulièrement significatives : il nous suffira de les reproduire sans y ajouter des commentaires que leur parfaite clarté rend assez inutiles.

Le désordre est aujourd’hui partout, depuis le haut jusqu’en bas de l’administration, et plus particulièrement parmi les instituteurs. Une politique de réparation est devenue nécessaire. Tout le monde le sent, et M. Briand mieux que personne ; mais on lui a demandé à l’extrême gauche si, étant donné son passé, il était qualifié pour faire la « besogne de fermeté » qui s’impose. « En vérité, a-t-il répondu, je ne comprends pas ce reproche ; il est bien injuste. Cette situation, est-ce nous qui l’avons créée ? elle est le résultat et l’aboutissant de l’imprévoyance que, pendant dix années, on a montrée au point de vue qui nous préoccupe. » M. Briand aurait pu ajouter : et à quelques autres encore. Nous récoltons, aujourd’hui, ce qu’on a semé d’une main prodigue depuis que les radicaux socialistes sont au pouvoir. Quand les libéraux et les modérés dénonçaient le péril, on refusait de les écouter ou on affectait de ne pas les croire. Maintenant qu’un ministre socialiste parle comme eux, et peut-être même plus sévèrement qu’eux, l’écoutera-t-on, le croira-t-on davantage ? Imprévoyance, c’est par ce mot que M. Briand a caractérisé la politique dont on s’enorgueillit depuis dix ans, mot aussi juste que celui d’incohérence par lequel M. Clemenceau a qualifié son propre gouvernement. Voilà pour le passé : quant au présent, que doit-il être ? M. Briand n’hésite pas à dire qu’il doit être avant tout employé à remettre chaque chose à sa place, l’autorité en haut, la discipline en has, et que là est la première condition du progrès. Car il est homme de progrès, bien entendu, et il a, lui aussi, toutes sortes de réformes en projet. Mais, dit-il, « lorsqu’on aura mis ce pays dans une situation déplorable, quand on lui aura fait perdre la confiance dans ses représentans républicains, quand on aura dressé contre lui les fonctionnaires de toute catégorie, que ferez-vous alors, messieurs ? quelle réforme pourrez-vous aborder avec chance de la faire aboutir ? Moi, je crois qu’il est impossible de réformer profondément dans un pays où règne l’anarchie, où règnent le trouble et la confusion : il faut de l’ordre, de la discipline et de la paix. » Ces vérités sont élémentaires ; ce sont des banalités en matière de gouvernement ; mais il y a dix ans qu’un ministre ne les avait pas énoncées, et on éprouve à la fois quelque soulagement et quelque surprise à les entendre de la bouche de M. Briand.

Nous nous sommes promis de reproduire, au moins pour aujourd’hui, ses paroles sans les commenter : nous ne lui demanderons donc pas s’il est conforme aux conditions du l’établissement et du maintien de l’ordre d’annoncer certains projets qui ne peuvent être réalisés qu’avec le concours des élémens de désordre dans ce pays, et si, tout en condamnant l’anarchie, on ne la propage pas lorsqu’on jette ces projets dans les imaginations où ils continueront inévitablement les ravages déjà commencés. Au surplus, cette question, M. Ribot l’a posée avec une incomparable autorité dans le beau discours par lequel il a répondu à M. Briand : malheureusement, ce discours de M. Ribot, qui dénonçait certaines contradictions entre les paroles et les actes, est resté sans réponse. Mais passons. Si M. Briand a déjà beaucoup appris, il lui reste encore quelque chose à apprendre. En est-il incapable ? L’avenir le montrera. On peut sans doute espérer des progrès nouveaux de la part de l’homme qui a eu le courage de dire : « Quant à moi, je suis un ilote suffisamment dégrisé pour n’avoir pas perdu le sens des nécessités politiques. » Un ilote suffisamment dégrisé : quel aveu, et peut-être quelle promesse ! Ce discours de M. Briand a produit un grand effet sut la Chambre. L’extrême gauche socialiste, en a éprouvé la plus vive indignation, et, le lendemain, ses journaux ont traité M. Briand de renégat. On se demandait avec impatience ce que ferait et ce que dirait M. Clemenceau. Le discours de M. Ribot l’a appelé à la tribune, où il ne pouvait d’ailleurs pas se dispenser de monter ; mais on a constaté tout de suite qu’il n’était pas dans ses meilleurs jours, et que sa verve, autrefois si libre et si franche, ne s’épanchait plus avec la même capricieuse bonne humeur qu’autrefois. M. Clemenceau cherchait ses mots, peut-être même sa pensée. Celle-ci a paru se dégager peu à peu, et on a fini par reconnaître qu’elle différait d’une manière assez sensible de celle de M. Briand. M. Clemenceau a voulu ménager l’extrême gauche, que M. Briand avait malmenée ; il a tendu une main conciliante à M. Jaurès, peu habitué de sa part à ces demi-caresses. La Chambre n’en a pas été surprise outre mesure : elle sait par expérience que jamais deux discours consécutifs de M. Clemenceau ne se ressemblent, et que, lorsqu’il a parlé un jour dans un sens, il ne manque pas, le lendemain, de parler dans l’autre. C’est sa manière. Cependant un enfant terrible du parti socialiste, M. René Renoult, n’a pas pu se retenir de manifester le désarroi de ses impressions, et, après avoir opposé le discours de M. Clemenceau à celui de M. Briand, il s’est écrié, comme le personnage de comédie : Qui trompe-t-on ici ? M. Clemenceau avait déplu à tout le monde, excepté aux socialistes unifiés. Sa péroraison avait été un défi aux radicaux. Il les avait insolemment traités de « muets du sérail. » Il les avait sommés de sortir de l’ombre et du silence pour prendre la responsabilité de leur opposition latente. « Si on a des accusations à porter contre nous, s’était-il écrié, à quoi bon se réunir entre deux portes, dans un coin, pour guetter, pour préparer une crise ministérielle ? Non ! Parlez haut ! La tribune vous est ouverte. Messieurs les radicaux, je vous attends ! » Les radicaux, c’est-à-dire la majorité de l’assemblée, cette majorité que M. Briand s’était efforcé de satisfaire et qu’il avait satisfaite en effet, s’apprêtaient à voter sous le coup d’une irritation très vive. Si M. Clemenceau avait repris à ce moment la parole pour répondre à M. Renoult, c’en était fait, dit-on, du ministère. Mais c’est M. Briand qui est monté à la tribune, et il a joué devant la Chambre une scène de haut goût dont elle n’a pas tardé à s’amuser : alors elle a été désarmée.

Eh quoi ! a dit en substance M. Briand, vous trouvez qu’il y a quelque contradiction entre mon discours et celui de M. le président du Conseil. Est-ce, Dieu, possible ? Je n’ai pas dit un seul mot qui n’eût été d’avance délibéré en conseil des ministres et approuvé par tous mes collègues, et avant tous par M. le président du Conseil. — Oui, c’est vrai ! murmurait M. Clemenceau qui semblait sortir d’un rêve. — M. le président du Conseil et moi, continuait M. Briand, faisons appel à la même majorité : au surplus, il n’y en a pas deux, il n’y en a qu’une dans cette Chambre, et cette majorité d’aujourd’hui n’est plus du tout celle qui a porté autrefois le nom de bloc. « L’intervention de l’honorable M. Renoult provient de ce qu’il a le désir, l’espoir de reconstituer le bloc, l’association intime de tous les élémens de gauche, et il n’en excepte pas les membres du parti socialiste unifié. Mais ils n’y veulent pas entrer, monsieur Renoult, a déclaré M. Briand ; c’est une volonté qu’ils vous ont affirmée bien des fois, et il ne dépend pas de vous de réaliser ce bloc quand un des élémens constitutifs de votre entreprise s’y refuse. » M. Briand a continué assez longtemps sur ce ton au milieu des clameurs des socialistes unifiés, qui entendent bien se séparer du bloc, mais qui n’entendent nullement que le bloc se sépare d’eux. Le fait est là pourtant : le bloc n’existe plus. Le discours de M. Briand répondait si bien au sentiment de la Chambre, que la majorité s’est aussitôt reformée. Et le ministère a été sauvé. Quant à M. Clemenceau, il a éprouvé une si forte impression du discours de son collègue, qu’ayant eu, quelques jours après, l’occasion d’en prononcer un lui-même à Clermont-Ferrand, il a dit, au milieu d’un assez grand nombre de bonnes choses, que la République et la France même étaient menacées par les fauteurs de trouble, de désordre, d’antimilitarisme, d’antipatriotisme, et, se tournant vers le ministre de la Justice, qui a été autrefois un procureur impérial à la main solide : « Est-ce que tous ces hommes-là, lui a-t-il demandé, ne pourraient pas prendre un peu de repos dans les prisons de l’État ? » La parole de M. Briand n’était pas allée tout à fait aussi loin.

Le ministère a donc survécu aux interpellations : c’est tout ce qu’on peut en dire. Sa situation ne s’est pas améliorée, son autorité ne s’est pas raffermie et les trouvailles qu’on a faites en dépouillant le dossier Montagnini n’ont pas contribué à les relever. On sait qu’une commission parlementaire a été saisie en bloc de tout ce dossier : à peine l’a-t-elle ouvert, qu’elle a éprouvé une sorte de saisissement. Les pièces qui le composent étant en italien ont dû être traduites : elles l’ont été par des traducteurs appartenant à la sûreté générale, c’est-à-dire à un service du ministère de l’Intérieur. La plupart des traductions ont été faites avec la plus étrange fantaisie, et quelques-unes ont fait naître de non moins étranges quiproquos. Par exemple, M. Doumer y est présenté comme un informateur habituel du Saint-Siège : au cours de ses relations intimes avec le Pape et Mgr Merry del Val, il leur aurait envoyé son Livre de mes fils. L’incident n’est que ridicule : il s’est dénoué, entre M. Doumer et M. Clemenceau, dans un échange de lettres où l’avantage n’est pas resté à ce dernier. Ce qui est plus grave, c’est que les pièces du dossier ont été numérotées et paraphées, non point par le juge d’instruction, mais par les traducteurs dont nous venons de parler, qui n’avaient pour cela aucune qualité. Des pièces manquent, parait-il. Le dossier porte la trace d’une manipulation maladroite ou trop habile, on ne sait ; toutes les suppositions sont permises. Combien M. Clemenceau n’en ferait-il pas s’il était encore simple journaliste, et de quelle verve implacable n’en assaisonnerait-il pas l’amertume ! Quant à nous, ce qui nous étonne le plus, c’est l’étonnement scandalisé de la Commission parlementaire. Le fait même qu’elle est saisie des papiers Montagnini n’est-il pas pour elle une preuve manifeste et suffisante qu’il ne s’agit pas là d’une affaire judiciaire, mais d’une affaire politique ? Elle s’indigne parce qu’une des règles élémentaires de la procédure criminelle n’a pas été observée ; mais les autres l’ont-elles été davantage, et n’est-il pas de notoriété publique qu’elles ont toutes été violées ? Les pièces n’ont pas été correctement numérotées et paraphées : la belle affaire ! La Commission s’est-elle demandé comment elles ont été saisies, comment elles ont été dépouillées en l’absence du prévenu, comment celui-ci a été mis dans l’impossibilité d’en connaître et de se défendre ? La magistrature, à sa grande honte, a couvert de sa robe une œuvre de basse police ; sachant très bien ce qu’elle faisait, elle n’a pas pris la peine d’y mettre les formes. Elle a rendu un service, sans doute en rougissant, et n’a eu d’autre préoccupation que d’en finir au plus vite. Elle s’est vengée de sa complaisance par ses négligences. Est-ce qu’on lui demandait de faire œuvre de justice ? Est-ce que Mgr Montagnini était vraiment suspect d’avoir comploté avec M. l’abbé Jouin ? Est-ce qu’on voulait autre chose que les papiers de la nonciature ? On a fait, depuis, ce qu’on a voulu de ces papiers : la justice s’en est désintéressée, et c’est un commencement de châtiment que le désordre dans lequel ils sont arrivés devant la Commission. Celle-ci s’émeut à tort, en s’y prenant si tard. En fait d’arbitraire, un peu plus ou un peu moins ne tire pas à conséquence : il aurait fallu protester contre l’arbitraire lui-même et contre la violation de toutes les convenances internationales. Alors on aurait soutenu la Commission parlementaire ; on se serait intéressé à ses découvertes. Mais ses découvertes ne nous apprennent rien, aujourd’hui, que nous n’ayons su d’avance ; elles ne nous prouvent pas autre chose que sa naïveté, sincère ou affectée. N’importe, l’affaire ne tournera pas à l’honneur du Cabinet. Lorsqu’on fait de certaines choses, il ne faut pas se laisser prendre dans la manière dont on les exécute, sinon les complices, ou ceux qui s’apprêtaient à le devenir, s’empressent de dégager leur responsabilité : et c’est le cas de la Commission de la Chambre.

Cette affaire Montagnini n’a d’ailleurs pas produit toute l’impression qu’elle aurait dû produire. L’opinion s’est habituée aux brutalités du gouvernement, et elle ne croit plus aux complots que M. Clemenceau ne manque jamais d’inventer quand il éprouve des embarras politiques. On s’est un peu étonné, d’abord, des invraisemblances et des maladresses de la diplomatie pontificale ; mais bientôt, lorsqu’on a commencé à mieux connaître les papiers du prélat italien, l’indifférence a remplacé la curiosité, et la Commission parlementaire aura désormais bien de la peine à faire naître un autre sentiment. En France, quand une affaire a assez duré, on passe à une autre ; le réchauffé n’y fait jamais fortune. Pour le moment, d’autres préoccupations sont entrées dans les esprits, et c’est du côté du Midi que les regards se tournent.

Il se passe là, dans plusieurs départemens, un phénomène psychologique d’un ordre assez inquiétant. Le Midi souffre, — et très cruellement, — de la mévente des vins dont les quantités sont trop abondantes ; il se livre à des manifestations multipliées et imposantes dans lesquelles il crie sa misère ; il se tourne enfin du côté du gouvernement et lui demande quoi ? un miracle, ni plus ni moins, et un miracle à terme : il ne lui donne qu’un petit nombre de semaines pour le faire. Si, le 10 juin prochain, des mesures efficaces n’ont pas été prises pour apporter à ses souffrances un soulagement immédiat, le Midi ne sait pas encore ce qu’il fera, pas plus qu’il ne sait d’ailleurs ce que le gouvernement doit faire pour venir à son secours, mais il fera quelque chose de terrible, et dont on parlera longtemps.

Dieu nous garde de prendre la chose à la légère ! Au degré de surexcitation où les esprits sont montés, tout est à craindre. Un jour déjà, à Béziers, la foule a commencé à se porter à des voies de fait, et il s’en est fallu de peu que la mairie ne fût saccagée. Depuis, des foules beaucoup plus considérables encore ont été mises en mouvement, à Perpignan, à Narbonne, à Carcassonne. Les manifestans, dans cette dernière ville, étaient, dit-on, plus de deux cent mille ; peut-être seront-ils encore plus nombreux dimanche prochain à Nîmes, où ils se sont donné rendez-vous. Jusqu’ici, tout s’est bien passé ; ces foules immenses sont restées calmes ; mais elles sont frémissantes, et on sent qu’il faudrait peu de chose pour qu’elles devinssent violentes. Un mot, un geste y suffiraient. L’impression que donne la lecture des journaux est celle qu’on éprouve devant un orage qui se forme : le ciel s’obscurcit, les nuages s’amoncellent, l’électricité s’amasse et on se demande anxieusement si la décharge s’abattra sur un point ou sur un autre, ou si une intervention heureuse la détournera et la dissipera. Mais, ici, sur quelle intervention compter ? Le gouvernement est impuissant à conjurer le désastre qu’on lui signale ; tout au plus pourra-t-il en atténuer les effets. Le mal, qui vient de prendre un caractère aigu, n’est pas d’hier. Ses causes sont lointaines, et là encore on pourrait parler d’imprévoyance. Le Midi a planté trop de vignes, il a fait trop de vin. Déjà le gouvernement et les Chambres ont multiplié les lois pour le protéger contre la concurrence des vins plus ou moins artificiels, et lui faciliter la vente du sien. Le résultat a été à peu près nul, quelque bonne volonté qu’on y ait mise. Il faut avoir bien forte la foi dans l’omniscience et l’omnipotence des pouvoirs publics pour croire qu’ils seront plus heureux le 10 juin ! Que peuvent-ils faire ? Quand on le demande au Midi, il répond que c’est à eux de le savoir. Il l’ignore, lui ; mais eux, est-ce qu’ils ne savent pas tout ? est-ce qu’ils ne peuvent pas tout ? est-ce que l’État n’est pas une providence ? Il suffit à l’État de vouloir : qu’il veuille donc et tout s’arrangera !

Le Midi, toutefois, a une idée, en partie juste, sur la cause principale du mal : à l’entendre, c’est la fraude, et il qualifie de fraude toute fabrique de vin au moyen du sucre. Des lois récentes ayant abaissé très sensiblement le prix du sucre, la fraude est devenue plus facile encore, plus tentante, plus rémunératrice : reste à savoir si le Midi, qui la dénonce chez les autres, en est innocent chez lui. Il sent fort bien qu’il ne l’est pas, et il le prouve en demandant un contrôle exact, sévère, inquisitorial, sur la quantité de chaque récolte, afin qu’on soit sûr désormais qu’il ne sortira pas des caves plus de vin qu’il n’y est entré de raisin. On a supprimé l’exercice, il faut le rétablir et l’appliquer à tout le monde, aux négocians, aux propriétaires, aux bouilleurs de cru. Les mesures préventives qui naguère paraissaient odieuses sont maintenant réclamées comme tutélaires, bienfaisantes, indispensables. Soit : s’il y a là, en effet, des moyens efficaces contre la fraude, on a eu tort de les supprimer ou de les atténuer, et on fera bien de les rétablir. C’est dans cet ordre de faits qu’on trouvera, sinon des remèdes au mal, du moins d’assez larges palliatifs. Mais s’il y a eu des fraudes et si on a renoncé aux moyens de les réprimer, est-ce une raison pour augmenter le prix du sucre, comme le demande le Midi par quelques-uns de ses organes les plus bruyans, et pour porter atteinte dans la France entière aux nouvelles conditions de bon marché auxquelles tous les ménages se sont déjà habitués ? A entendre les récriminations et des dénonciations du Midi, le sucre, voilà l’ennemi ! C’est à lui qu’il faut courir sus ! Entre lui et le vin naturel, on a établi une antinomie inquiétante ! Le sucre du Nord doit payer la rançon des imprudences commises par le Midi et de la mévente de ses vins ! Nous nous demandons si cela est bien juste.

Quelques hommes sont à la tête du mouvement, un surtout, M. Marcelin Albert, vigneron ignoré hier et qui le sera peut-être demain, mais qui est devenu pour l’instant l’idole de ses compatriotes. L’enthousiasme le plus frénétique se déploie autour de sa personne. Il a organisé le comité d’Argelliers d’où est parti le signal de la campagne, et qui en a été jusqu’ici le régulateur. Nous nous plaisons à reconnaître que M. Marcelin Albert, avec quelques idées dangereuses dont il sera question plus loin, n’a pas cessé de prêcher le calme et le bon ordre, et qu’il a utilement contribué à les maintenir : mais y réussira-t-il toujours, le voudra-t-il même, et qu’arrivera-t-il lorsque le Midi s’apercevra, après le 10 juin, que sa situation n’est pas bien sensiblement améliorée ? Si M. Albert est parvenu à contenir l’effervescence des esprits, ou du moins à l’empêcher de se traduire dans les faits par des actes de violence immédiate, ses conseils de modération ne dépassent pas l’échéance fatale du 10 juin : cette date une fois venue, si le gouvernement n’a pas agi, le Midi agira. Les plus étranges confusions se forment dans les esprits, et contribuent à les enfiévrer par des souvenirs historiques qui sont malheureusement des souvenirs de guerre civile. A cet égard, les discours prononcés à Carcassonne, au meeting qui a accompagné la manifestation du 26 mai, sont particulièrement significatifs. « Tous au drapeau de défense viticole, s’est écrié M. Albert. Le Midi si fertile se meurt. Comme au temps des anciennes croisades, comme au temps où les Albigeois venaient défendre, sous les murs de Carcassonne, leur pays et leur foi, l’armée des vignerons est venue camper aujourd’hui au pied de l’antique capitale du Carcassez. Cause aussi noble, cause aussi sainte ! Nos ancêtres du XIIIe siècle tombèrent en héros pour la défendre. Viticulteurs, mes frères, vous serez dignes d’eux. Sachons le crier haut et fort : en avant pour la défense de nos droits ! Le Midi le veut ! Le Midi l’aura ! » Nous ne nous demanderons pas si la cause du vin à vendre est vraiment aussi noble et aussi sainte que celle de la foi religieuse à défendre et si les épithètes de M. Albert sont toujours bien choisies ; mais, si les intérêts ne sont plus les mêmes, on est surpris, troublé, inquiet de la facilité avec laquelle les vieux sentimens renaissent à l’évocation des vieilles traditions. Ils semblaient ensevelis pour toujours au fond des consciences modernisées, et le moindre appel les réveille en sursaut !

Après M. Marcelin Albert, M. Ferroul a pris la parole, et lui aussi a été couvert d’acclamations bruyantes. « Depuis, a-t-il dit, que j’assiste à ce mouvement prodigieux de la population du Languedoc et de la Catalogne française, » — remarquez en passant ce mot : la Catalogne française. — « debout pour réclamer directement des pouvoirs publics ce que dix ans de plaintes n’ont pu lui faire obtenir, un souvenir m’obsède : le souvenir d’une autre grande misère que près de huit cents ans n’ont pu effacer. Je veux dire le Midi albigeois dévasté, pillé, mis à sac par les barons féodaux du Nord ! » Les barons féodaux du Nord, cela veut dire aujourd’hui les producteurs de betterave et les fabricans de sucre. Ainsi, nous autres, à Paris, nous vivons dans l’idée rassurante que la France est le pays du monde dont l’unité nationale est le mieux faite, le plus puissamment réalisée à travers tant de douleurs, d’espérances et de gloires communes, et que rien ne saurait l’ébranler dans les cœurs : il suffit cependant de la mévente des vins pour qu’elle soit ébranlée dans les imaginations. Et assurément c’est un symptôme dont il ne faut pas exagérer l’importance ; mais il ne faut pas non plus la méconnaître tout à fait.

Comment n’être pas frappé du langage que M. Marcelin Albert a tenu à un rédacteur de l’Echo de Paris et où il lui a exposé ingénument ses vues d’avenir ? Ce n’est pas là un discours enflammé prononcé dans une réunion publique, mais une confidence faite à mi-voix dans une conversation familière. Parlant de la fédération des communes du Midi : « Je compte bien, a dit M. Albert, qu’elle survivra à ces tristes circonstances. Je vois en elle le germe d’un petit État dans le grand État de France, s’occupant des intérêts communs de la région, intervenant près des pouvoirs publics, empêchant les haines et les discordes de se produire. Sur ce dernier point, on nous permettra d’être sceptiques après les cris de guerre dont Carcassonne a retenti. « Le Midi a failli mourir de politique, a continué M. Albert, il vient de se ressaisir, mais c’est une maladie que l’on ne peut avoir impunément deux fois. » Et comme le rédacteur de l’Écho de Paris faisait remarquer à l’agitateur méridional qu’il faisait du régionalisme, peut-être sans le savoir : « Je n’avais pas songé au mot, a déclaré son interlocuteur, mais il ne m’effraie point. Quel mal verriez-vous à ce que nous nous administrions nous-mêmes pour les questions qui nous concernent seuls ; à ce que la plupart des fonctionnaires, étant du pays, connaissent mieux nos besoins ; à ce que nous possédions une sorte de Parlement régional, capable de nous représenter et de nous défendre près du pouvoir central ? Nous n’en travaillerions pas moins à la prospérité de la grande patrie, au contraire ! » Qu’on rapproche cette conversation de M. Albert de l’expression de Catalogne française que M. Ferroul a appliquée à une partie de notre territoire, et on se rendra compte des pensées confuses et des tendances inconscientes qui naissent dans leurs esprits, au hasard des événemens du jour et par sourde réminiscence de ceux d’autrefois. On ne s’attendait guère à voir les Albigeois dans cette affaire ! On ne s’attendait pas non plus à entendre proposer comme une chose toute simple la désagrégation de l’unité nationale ! Mais nous nous attendions aux avertissemens les plus sévères adressés aux pouvoirs publics, et ils n’ont pas manqué. « Contre ceux qui ont causé la misère actuelle, a dit M. Ferroul, le pays s’est levé, et son action résolue ne cessera qu’après la victoire. L’envoi de l’ultimatum fixe l’heure des actes, et nous dirons au destinataire le mot de la ballade de Cyrano : « À la fin de l’envoi, je touche. »

« Je touche : » qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Ni M. Albert, ni M. Ferroul, ni aucun autre ne l’ont expliqué dans leurs discours publics ; mais dans leurs paroles privées et dans les journaux qui s’en inspirent, ils ont été plus communicatifs. Si à la date indiquée le Midi n’a pas obtenu pleine satisfaction, il se mettra en grève : grève communale, grève départementale, grève administrative générale, grève politique, enfin et surtout grève financière. Les conseillers municipaux, les maires, les conseillers généraux, enfin tous les élus du Midi donneront en masse leur démission, et alors il n’y aura plus rien. Le mouvement de l’état civil s’arrêtera ; personne dans les mairies n’enregistrera les naissances et les décès ; personne ne mariera les fiancés. Tous les actes administratifs dépendant de fonctionnaires élus seront suspendus. Ce sera un état social tout à fait nouveau et nous serions tentés de dire, comme Alceste, que « pour la beauté du fait, » nous désirerions en être témoins. En outre, le Midi fera tout ce qui dépendra de lui pour amener, fût-ce par la force, la suspension des services publics de tous ordres, et plus particulièrement des services financiers. Alors, on ne paiera plus d’impôts, et comment fera le gouvernement pour lancer un gendarme contre chaque contribuable ? Ce sont là les menaces du Midi ! Il faut sans doute les prendre au sérieux, mais faut-il les prendre tout à fait au tragique ? M. le ministre des Finances a prononcé une parole imprudente lorsqu’on a parlé pour la première fois à la tribune des souffrances des départemens viticoles et des résolutions auxquelles les porterait leur désespoir. « Tout cela, a-t-il dit de sa place, est du battage. » Expression malheureuse, — car les souffrances dont on se plaint sont réelles, — et qui n’a pas manqué d’être relevée. Dans toutes les manifestations du Midi on proteste : « Non, ce n’est pas du battage ! » et on parle d’ « abatage ! » Ce jeu de mots donnerait à croire qu’il reste quelque bonne humeur dans ces colères. On pourrait le croire aussi à voir les maisons pavoisées, les arcs et les mâts dressés partout, les drapeaux et les bannières que porte la foule, le bariolage des couleurs sous un soleil qui les anime encore. Le Midi étale ses misères avec des airs de fête. Mais, encore une fois, il souffre et, bien qu’il soit en partie cause de ses souffrances, elles n’en méritent pas moins de compassion. Il est malheureusement plus facile d’y compatir que de les soulager, et surtout de les guérir.


Nous ne pouvons dire qu’un mot des élections qui viennent d’avoir lieu en Autriche ; mais elles sont trop importantes pour qu’il nous soit permis de les passer sous silence. L’Autriche faisait pour la première fois l’épreuve du suffrage universel, épreuve toujours redoutable et qui donne souvent des résultats imprévus. Il était toutefois facile de prévoir que le suffrage universel donnerait en Autriche des résultats très différens de ceux que donnait le suffrage de castes d’autrefois.

C’est ce qui est arrivé, et même dans des proportions plus considérables qu’on ne l’avait cru. Les cadres des anciens partis ont été sensiblement endommagés, sinon brisés. On se classait autrefois par nationalités, dont les principaux groupes étaient les Allemands d’un côté et les Tchèques de l’autre, et les échos du Parlement retentissent encore de l’éclat des passions déchaînées de part et d’autre. Avec le suffrage universel, des intérêts nouveaux entrent en jeu ; ce sont les intérêts sociaux ; et comment adopteraient-ils pour se défendre les cadres des partis purement nationaux, puisqu’ils sont internationaux de leur nature et qu’ils ont même une tendance à sortir des frontières d’une même patrie, pour chercher au dehors des solidarités, sinon des appuis ? Les démocrates socialistes, qui n’étaient qu’une poignée dans l’ancien Reichsrath, sont le groupe le plus important du nouveau : ils sont plus de 80. Après eux viennent les antisémites, qui sont près de 70, mais qui croyaient être plus nombreux. On le voit, les partis extrêmes ont été plus particulièrement favorisés par le suffrage universel, phénomène qui n’est pas rare, mais qui est généralement périlleux. Dans le cas actuel, on espère que le parti socialiste et le parti antisémite, étant à peu près aussi nombreux l’un que l’autre, se feront équilibre et opposition l’un à l’autre, à l’avantage des partis plus modérés. Il ne nous appartient pas de dire dans quelle mesure cette espérance, peut-être trop optimiste, est destinée à se réaliser. On a raisonné beaucoup sur le succès des socialistes autrichiens, où on a vu la contre-partie de l’échec récent des socialistes allemands. Il est dû, croyons-nous, à une double cause : la première que les socialistes, depuis longtemps organisés en parti et disciplinés par M. Adler, étaient admirablement préparés à la lutte électorale ; la seconde qu’on ne les a pas encore vus à l’œuvre. Ils ne sont jusqu’ici connus que par leurs promesses, ce qui est pour eux la meilleure façon de l’être. Leurs camarades allemands avaient déjà perdu cet avantage lors des élections dernières.

Nous ne savons pas ce que le suffrage universel est destiné, avec le temps, à produire en Autriche ; mais, si on en juge par cette première manifestation, son action répétée amortira probablement les rivalités des nationalités diverses, ce qui ne saurait être qu’un bien et même un grand bien, pour y substituer celles qui naissent des questions sociales, ce qui assurément n’est pas un bien sans mélange. On assure que l’Empereur a été satisfait de ces élections. S’il est exact, le fait prouve qu’on est surtout sensible aux difficultés, aux embarras et aux maux de la veille, à ceux qu’on vient d’éprouver, et qu’on l’est un peu moins à ceux du lendemain qu’on ne connaît pas encore. Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux qu’avec le suffrage universel, l’Autriche entre dans une phase nouvelle de son histoire, et que les élémens mêmes de cette histoire seront, avec le temps, sensiblement modifiés.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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