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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1909

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Chronique n° 1851
31 mai 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Nous disions, il y a quinze jours, que la proclamation de la grève générale ne nous causerait aucun effroi, et que, si cette expérience devait être faite, le plus tôt serait le mieux. La grève générale a été proclamée : qu’en est-il résulté ? Rien. A l’exception d’un certain nombre de terrassiers, personne n’a répondu à l’appel de la Confédération générale du travail ; chacun a continué de travailler, en dépit du mot d’ordre qui avait été bruyamment donné, et jamais l’aspect de Paris n’avait été plus tranquille. La Confédération générale du travail savait d’ailleurs fort bien elle-même qu’elle allait droit à un échec ; son secrétaire général s’en était parfaitement rendu compte et n’en avait fait nul mystère. Dès lors, le mot de Basile vient inévitablement à la mémoire et on a pu se demander : « Qui trompe-t-on ici ? » On trompait le monde du travail, tout simplement. Et qui se rendait coupable de cette criminelle action ? Était-ce le gouvernement qu’on a plus d’une fois accusé d’un méfait de ce genre ? Était-ce M. Clemenceau qui en a commis tant d’autres ? Était-ce le Parlement, objet de tant de haines et surtout de mépris ? Non : c’était M. Pataud, l’homme de la lumière électrique ; c’était M. Guérard, l’homme des chemins de fer ; enfin c’étaient les guides que, dans leur ignorance et leur confiance naïves, les travailleurs avaient mis à leur tête. Quelle différence y a-t-il donc au point de vue de la sincérité, entre le parlementarisme si décrié et le syndicalisme si vanté ? Le parlementarisme, en attendant qu’il en meure, vit péniblement de certaines fictions que le syndicalisme dénonce avec indignation. Mais on vient de voir le syndicalisme à l’œuvre lui-même, et, aussitôt qu’il s’est trouvé aux prises avec certaines difficultés, il s’est mis à mentir comme s’il n’avait jamais fait autre chose. A-t-il eu du moins l’excuse du succès ? Non. Ses mensonges ont accentué le désastre auquel il a conduit ses adeptes, et le mouvement qu’il avait voulu déchaîner s’est arrêté au bout de quelques jours, sans profit pour les ouvriers et sans honneur pour leurs chefs.

Ce sont les postiers qui ont commencé, en quoi ils ont été bien mal inspirés. Ils avaient, en somme, obtenu gain de cause au mois de mars dernier ; le gouvernement, pris au dépourvu, avait reculé devant eux sans bravoure. Quand on a obtenu par aventure un pareil succès, la sagesse est de s’en contenter, au moins pendant quelque temps, et de se reposer sur ses lauriers. Comment les postiers ne l’ont-ils pas compris ? Il leur suffisait d’ouvrir les yeux pour voir que le gouvernement, après avoir pris ses mesures, cherchait une revanche : il éprouvait le besoin de se réhabiliter. Les postiers lui en ont maladroitement fourni l’occasion. De plus, au mois de mars, l’opinion entraînée, égarée par une appréciation des choses d’ailleurs très superficielle, était en partie favorable aux postiers ; elle ne l’était plus en mai. Elle avait fait ses réflexions ; la question Simyan la laissait indifférente ; elle commençait à distinguer les élémens révolutionnaires qui fermentaient dans la grève ; en un mot, elle en avait assez. Et la grande majorité des postiers en avait assez, elle aussi. Pour ces pauvres gens, dont la plupart sont mariés et pères de famille, la grève, même lorsqu’elle réussit, est une épreuve qui, sur le moment, est pénible, parfois même douloureuse. On se trompe beaucoup si on se fie aux manifestations extérieures des grévistes. Tout le monde a lu les comptes rendus des meetings, où dix mille assistans votent comme un seul homme les ordres du jour qui leur sont présentés, c’est-à-dire imposés. Aucun des assistans n’est sûr de son voisin et ne sait ce qui lui arriverait s’il ne votait pas avec la majorité ; aussi les mains se lèvent-elles comme, au commandement militaire, les baïonnettes apparaissent et scintillent au bout des canons de fusil ; et on se sépare en chantant l’Internationale. Mais, pour connaître sa pensée et son sentiment vrais, il faudrait suivre le manifestant chez lui, et entendre la conversation que, porte close, il tient à sa femme et à ses enfans. Ici encore, il y a ce qu’on voit, qui est trompeur, et ce qu’on ne voit pas, qui dissiperait bien des illusions. Les fauteurs de la grève, aveuglés par leur premier succès, n’ont pas tenu compte de la lassitude de leurs troupes. Blessés dans leur vanité par le peu d’empressement de la Chambre à leur donner satisfaction, ils ont brusquement ordonné la suspension du travail. Le travail n’a été nulle part sérieusement interrompu ; il a été mal fait pendant quelques jours, mais il a continué, et le gouvernement a profité des circonstances pour mettre successivement à pied un certain nombre de postiers. Il en a révoqué environ six cents, et a déclaré que ces révocations étaient définitives. Nous souhaitons qu’elles le soient en effet. Il est temps de mettre fin à la comédie qui consiste à suspendre ou même à révoquer un jour tout un lot de grévistes, et à le réintégrer le lendemain. L’action gouvernementale s’affaiblit et se déconsidère à ce jeu. Enfin, tout porte à croire qu’une épuration aussi large l’ayant débarrassé des élémens dangereux qui l’agitaient, le personnel des postes se tiendra désormais plus tranquille.

Une attitude aussi nouvelle, aussi imprévue de la part du gouvernement, a prodigieusement surpris les postiers et leur a donné à réfléchir. Les meetings se sont multipliés, mais si tout le monde s’y rendait, les révoqués seuls y prenaient la parole pour encourager les autres à suivre leur noble exemple. Personne n’a cité la fable de La Fontaine où le rat qui a perdu sa queue à la bataille conseille aux autres de couper la leur ; personne n’a dit aux révoqués : « Tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra ; » beaucoup toutefois, d’une manière confuse et inconsciente peut-être, se sont inspirés de la morale de la fable et n’ont témoigné aucun goût à imiter ceux qui s’étaient irrémédiablement compromis. Les meneurs se sont tournés alors du côté de la Chambre des députés qui avait repris ses séances, et ils ont pu éprouver quelque satisfaction en constatant que la tenue de la Chambre était inférieure à celle de leurs meetings ; on a chanté l’Internationale sur les bancs de la Montagne, et le spectacle donné par l’assemblée a été des plus indécens ; mais cette satisfaction a été toute platonique pour les grévistes, et la discussion entre MM. Clemenceau et Barthou, d’une part, et M. Jaurès, de l’autre, a été toute à leur désavantage. La majorité du ministère a été énorme, comme elle devait l’être. On serait tenté de plaindre les infortunés postiers. Ils marchaient de déceptions en déceptions ! Aucune des promesses qu’on leur avait faites ne se réalisait ; ils se sentaient de plus en plus isolés et abandonnés ; leur nombre diminuait tous les jours ; ceux qui avaient eu la chance de ne pas attirer sur eux, par une manifestation trop forte, l’attention du gouvernement, reprenaient leur service en sourdine. Néanmoins, les fauteurs du mouvement publiaient tous les soirs des bulletins de victoire, où ils déclaraient que tout allait au mieux et que l’élan vers la grève était admirable. Mais il est difficile de faire longtemps abstraction de faits évidens. C’est alors qu’on a jugé à propos d’injecter à la grève défaillante un sérum particulièrement énergique, et que MM. Pataud et Guérard ont montré le respect qu’ils avaient pour la vérité. Ils ont promis effrontément aux postiers, l’un, le concours des électriciens, l’autre, celui des « cheminots. » « Assez de discours, s’est écrié M. Pataud, le moment est venu de recourir aux actes ! » et il s’est retiré, d’un air entendu, au milieu des applaudissemens des révoqués. Nous avions peur, naturellement, pour l’éclairage de Paris, mais pas un bec électrique ne s’est éteint. Quant à M. Guérard, son cas est encore plus grave, il mérite plus d’attention.

M. Guérard est l’homme du syndicat des chemins de fer. On croit généralement qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour que les cheminots se mettent en grève : aussitôt tous les trains qui sillonnent le pays s’arrêteraient comme par enchantement ; les campagnes ne pourraient plus écouler leurs produits sur les grandes villes qui seraient affamées ; Paris, notamment, mourrait de faim ; pour retrouver le droit de vivre, la société capitaliste devrait capituler.

Mais M. Guérard sait parfaitement que cette puissance ne lui appartient pas, et qu’une très faible minorité des « cheminots » est affiliée à son syndicat : cette minorité se compose surtout des ouvriers des ateliers, les conducteurs de machines n’en font généralement pas partie. Aussi, dans des conversations qui avaient transpiré, M. Guérard avait-il nettement déclaré, — nous dirions honnêtement, si nous n’allions pas être obligés de retirer le mot, — que la proclamation de la grève serait actuellement une faute et que les « cheminots » ne suivraient pas le mot d’ordre qui leur serait donné. La surprise n’en a été que plus grande lorsqu’on a entendu M. Guérard, dans une réunion très émouvante, donner l’assurance aux grévistes qu’ils pouvaient compter sur le concours des ouvriers et des employés des chemins de fer.

M. Guérard n’est pas un fantoche suffisant, gouailleur et narquois comme M. Pataud ; c’est un homme intelligent, à la parole duquel on attachait jusqu’ici quelque poids ; on hésitait à croire que, dans la circonstance présente, elle n’en avait aucun. Cependant, pas un seul « cheminot » ne s’est mis en grève : des espérances qu’avait fait naître M. Guérard, pas une n’a été suivie d’effet. Malgré notre scepticisme, nous ne nous attendions pas à une inertie aussi complète. Dans une dernière réunion, les postiers s’en sont plaints avec amertume, et ils en avaient assurément le droit. M. Subra, agent révoqué, a sommé M. Guérard de s’expliquer. Voici son explication ; elle vaut d’être retenue. — Vous savez très bien, a dit M. Guérard, comment les choses se sont passées. Deux postiers révoqués sont venus me prier, pour « donner un coup de fouet » à la grève qui menaçait de tomber à plat faute de confiance, de promettre le concours des « cheminots. » J’ai commencé par refuser, d’autant plus que mon opinion sur l’inopportunité de la grève était notoire : néanmoins, devant des supplications qui devenaient de plus en plus ardentes, j’ai cédé et j’ai fait la déclaration qu’on attendait de moi. Je n’ai pas voulu prendre la responsabilité de laisser s’éteindre, faute d’un peu d’entretien, la torche qui fumait encore. Mais je m’en suis expliqué avec les représentans du syndicat des postes, et eux du moins ont su qu’ils n’avaient rien à espérer des « cheminots. » Dès lors, ils n’ont aucun reproche à me faire. — Eux, c’est possible ; mais en est-il de même des quelques centaines de grévistes qui continuaient encore la grève ? Les complices de M. Guérard n’ont rien à lui reprocher, soit ; mais les autres ? Singulière morale que la sienne ! Les casuistes les plus subtils n’en ont jamais eu de plus perverse. M. Guérard satisfait sa conscience délicate au moyen d’une direction d’intention ; mais est-ce une bonne intention que celle qui consiste à maintenir de pauvres gens dans une erreur destinée à les conduire à une déception cruelle ? N’aurait-il pas mieux valu les éclairer tout de suite sur ci ; que le dénouement avait d’inévitable ? Ainsi les postiers se sont mis en grève sans raison et y ont été maintenus par un mensonge. Ils n’avaient pas mesuré leurs forces, et, quand ils ont vu qu’elles leur échappaient, à la veille de l’effondrement final et fatal, on leur a jeté de la poudre aux yeux pour prolonger d’un jour leur illusion, qui n’était déjà plus celle de personne autour d’eux. Le syndicalisme, ainsi pratiqué, perd tout droit de vilipender le parlementarisme : il lui donne sa revanche, comme il l’a donnée au gouvernement.

La comédie semblait finie lorsqu’on y a ajouté un dernier acte qui, vraiment, fait longueur. Les postiers révoqués, éperdus, ne savaient plus où donner de la tête. Comme dans toutes les grandes batailles perdues, le mot de trahison s’élevait avec colère, avec douleur, au-dessus du désastre. On avait dit aux grévistes que tous les travailleurs feraient cause commune avec eux, et tous les abandonnaient. Leurs plaintes, leurs récriminations, après avoir égaré M. Guérard, se sont adressées à la Confédération générale du travail. Si M. Guérard représente quelques « cheminots, » la Confédération générale représente tout le monde du travail, du « travail organisé, » comme on se plaît à dire avec orgueil. Eh quoi ! la Confédération laisserait-elle écraser la grève des postiers, lorsqu’il lui suffisait de dire un mot pour lui assurer la victoire ? Ce mot était la proclamation de la grève générale. Prononcez-le, lui disait-on, et tout sera sauvé. Ce n’était pas, on le sait, l’avis du secrétaire général, M. Niel, qui a combattu la proposition avec fermeté. Mais il a été battu. La Confédération générale est divisée en deux partis, le parti révolutionnaire et le parti réformiste : le premier l’a emporté. Aussitôt la grève générale a été proclamée. Un manifeste a été adressé aux travailleurs de France. « Camarades, disait-il, vous connaissez l’énergie indomptable avec laquelle nos camarades postiers luttent depuis quelques jours. Livrés à leurs seules forces, peut-être seraient-ils impuissans à vaincre toutes les résistances coalisées de l’État. La Confédération générale du travail, dont le devoir est de soutenir tous les travailleurs engagés dans des batailles difficiles, a recherché les moyens d’apporter aux courageux grévistes le concours de toutes ses organisations. Elle considère que le meilleur de ces moyens, c’est la grève générale. » Si c’est le meilleur, que sont donc les autres ? La grève générale n’a dérangé personne, ou plutôt personne ne s’est dérangé pour elle. On n’y a cru, ni parmi les travailleurs, ni dans le public. Seuls, quelques terrassiers ont obéi au mot d’ordre de la Confédération générale : c’est à peine si on s’en est aperçu dans l’immensité de Paris. Tous les autres travailleurs ont continué de travailler. Il faut l’avouer d’ailleurs, la prétention était un peu forte de vouloir les obliger à se mettre en grève pour soutenir une grève qui n’existait déjà plus, si tant est qu’elle eût sérieusement existé un seul moment. Les facteurs sillonnaient les rues de Paris avec leurs boîtes, et distribuaient les lettres comme d’habitude. Télégraphe, téléphone, tubes pneumatiques, tout marchait à l’avenant. L’« énergie indomptable » des postiers, dont parlait la proclamation, était un mensonge ajouté à tant d’autres. La Confédération générale, qui ne l’ignorait pas, espérait sans doute galvaniser la grève expirante, ou même déjà expirée, par l’appui tardif qu’elle lui promettait. « Dans un esprit de profonde solidarité que vous avez certainement apprécié, disait-elle aux postiers, la Confédération générale du travail n’a pas hésité à vous apporter le concours le plus désintéressé… Vous avez vu dans quel bel élan et avec quel esprit de sacrifice de nombreux travailleurs ont répondu à l’appel de la C. G. T. L’attitude énergique de ces travailleurs doit vous encourager et vous servir d’exemple. Aujourd’hui, sans plus tarder, tous les ouvriers postiers doivent quitter le travail. » Ainsi la Confédération générale donnait pour exemple les postiers aux autres travailleurs et les autres travailleurs aux postiers. Ils ont, en effet, très exactement suivi l’exemple qu’ils se donnaient mutuellement ; ils ont tous repris ou continué leur travail, laissant la Confédération générale vaticiner dans le désert. Les postiers étaient désabusés, dégrisés, pour longtemps sans doute ; il était trop tard pour les secourir et personne n’y songeait, à l’exception de ces terrassiers, qui sont toujours prêts à se mettre en grève et se croient sans cesse à la veille du Grand Soir. Leur geste a d’ailleurs été court. Comme il y a une justice, ils ont fini par montrer le poing à M. Pataud qui se rendait à la Bourse du travail, et à lui dire entre leurs dents : « C’est toi qui, par tes déclarations, nous a embarqués dans cette grève, et, maintenant, tu « flanches ; » fais attention ! » Ils auraient pu en dire autant à beaucoup d’autres.

De ces événemens sort une leçon pour tout le monde, pour les ouvriers et pour le gouvernement. Ce que nous venons de dire nous dispense de revenir sur la leçon qui s’adresse aux ouvriers : ils savent désormais quelle confiance ils doivent à ceux qui les poussent, les encouragent, et les lâchent. Quant au gouvernement, il peut mesurer aujourd’hui la force devant laquelle il a reculé au mois de mars dernier. Les syndicats sont de très habiles metteurs en scène, le mot de bluff s’applique on ne peut mieux à leur action ; les grandes phrases leur sont familières, et ils leur donnent volontiers une allure menaçante ; mais on vient de voir ce qu’il y a derrière cet étalage ; imposant. Les grévistes étaient sans doute plus unis et plus nombreux il y a deux mois qu’aujourd’hui ; ils n’étaient pas sensiblement plus forts ; seulement le gouvernement était plus faible. Il a même donné une idée excessive de sa faiblesse, et c’est en cela seulement que les grévistes peuvent l’accuser de les avoir trompés. Ils ont trop cru à la permanence de la faiblesse gouvernementale, et ils ont été très étonnés lorsque, au bout de quelques semaines, ils ont trouvé en face d’eux un M. Clemenceau tout changé. Aussi, ont-ils eu tout de suite l’impression, et nous l’avons eue comme eux, que l’affaire tournerait autrement que la première fois. M. Clemenceau leur aurait épargné une grande déception s’il s’était montré au mois de mars plus résolu et plus ferme, et il aurait, du même coup, épargné au gouvernement quelque humiliation.

Il y a longtemps, très longtemps déjà, que le gouvernement avait promis de déposer un projet de loi qui établirait sur des bases fixes le statut des fonctionnaires, puis il n’y avait plus songé. Les événemens d’hier l’ont obligé à y penser de nouveau, et même à tenir sa promesse. Le projet de loi est déposé. Si les agitations de ces derniers mois ont pour résultat de le faire voter, après qu’il aura été convenablement amendé, elles n’auront pas été tout à fait inutiles. Non pas que nous regardions le statut légal des fonctionnaires comme une chose bonne en soi. Dans un pays où il y a un gouvernement libre et fort, qui a conscience de ses devoirs et qui, loin d’être assujetti aux basses influences, les domine au lieu d’en être dominé, les fonctionnaires sont assurés de trouver auprès de lui bienveillance et justice, et ils n’éprouvent pas le besoin de se défendre contre ses atteintes. Mais nous ne sommes pas ce pays et nous n’avons pas ce gouvernement. C’est pourquoi il est devenu indispensable de donner aux fonctionnaires des moyens de défense contre le gouvernement, au risque d’affaiblir l’action légitime de celui-ci et de n’obvier à un inconvénient qu’en en créant un autre, ou en le développant. A qui la faute, sinon au régime actuel et au débordement de favoritisme dont la responsabilité lui revient ? Le désordre est si grand que l’opinion a donné raison aux postiers lorsqu’ils s’en sont plaints lors de leur première grève : on a été d’accord pour reconnaître qu’il fallait appliquer au mal un remède énergique. Malheureusement ce remède ne peut consister que dans le fait de limiter l’indépendance du gouvernement, de lui lier plus ou moins les mains, et d’établir dans le pays une caste nouvelle, celle des fonctionnaires, qui seront bardés de droits et profiteront de toutes les occasions pour les brandir, non seulement sur la tête de leurs chefs, mais sur la nôtre à tous, qui mériterons de plus en plus le titre d’assujettis. Les syndicalistes ont essayé de s’emparer des fonctionnaires en leur promettant de supprimer le gouvernement et de les mettre à sa place : nous serions, à proprement parler, gouvernés par eux. Ce régime, imité de la Chine, ne tarderait pas à devenir le plus prétentieux, le plus pédant et le plus insupportable qui ait jamais existé chez nous : le pays ne s’en accommoderait pas longtemps. Mais ces rêves ne sont pas encore réalisés, et il faut bien reconnaître que, si les fonctionnaires peuvent devenir un jour pour nous une menace, ils sont actuellement menacés. Nous plaignons celui d’entre eux qui n’est pas recommandé par un parlementaire de la majorité, ou du moins par le concurrent éventuel d’un parlementaire de la minorité ; il est sûr d’être victime du passe-droit. Et c’est moins encore la faute directe des ministres et des députés que du régime lui-même et des détestables mœurs politiques qu’il a laissées s’établir. Que peuvent faire les ministres contre les députés ? Ils en dépendent. Et que peuvent faire les députés contre les électeurs ? Ils en dépendent aussi. Or les électeurs influens aspirent presque tous à entrer dans les fonctions publiques, et s’ils n’y aspirent pas pour eux-mêmes, ils le font pour leurs parens ou pour leurs cliens. La plupart des députés actuels n’auraient pas été élus s’ils n’avaient pas été les distributeurs des largesses officielles, et ils ne seraient pas réélus s’ils cessaient de l’être. C’est ce qui nous inspire des inquiétudes sur le sort de la réforme. Si elle est jamais votée et vraiment appliquée, les batailles électorales se feront dans des conditions toutes nouvelles et le personnel politique sera changé. Ce sera toute une révolution. Ceux qui paraissent les plus déterminés à la faire ne travaillent peut-être que pour la galerie.

Le projet comporte deux titres, dont l’un vise les questions relatives au recrutement, à l’avancement et à la discipline, l’autre la question des associations. Le premier, et même la seule première partie du premier titre s’applique au mal que nous venons de signaler une fois de plus. Ce n’est pas par excès de sévérité dans la discipline que les ministres pèchent d’ordinaire, et ce ne sont pas ces excès que les députés leur conseillent ou leur imposent. Les députés demandent des places pour leurs amis, et, après avoir obtenu ces places, ils demandent encore de l’avancement pour ceux qui les occupent. De là un grand trouble dans le corps politique, et même dans le corps social. Comment le projet de loi y pourvoit-il ? « Il est trop tôt pour que nous puissions le dire, car le projet vient à peine d’être déposé et une lecture rapide ne suffit pas pour le juger. Il impose des règles nouvelles ; quelquefois il se contente de rééditer des règles anciennes qui sont médiocrement observées. La question est de savoir si ces règles, nouvelles ou anciennes, seront mieux respectées à l’avenir. Il y aura encore plus d’examens et de concours qu’autrefois ; mais il y aura aussi un avancement au choix, et il est bon qu’il y en ait un : le tout est de savoir quelle sera la qualité des choix qui seront faits. On créera un tableau d’avancement comme dans l’armée : cette garantie vaudra ce que vaudront ceux qui la mettront en œuvre. Ils formeront une commission à laquelle on soumettra des dossiers qui contiendront seulement des pièces administratives : cela veut dire qu’on en exclura les lettres de recommandation. L’intention est excellente, et nous souhaitons que la mesure soit efficace. Par malheur, le malin esprit se glisse partout et, même à supposer que les lettres de recommandation ne seront pas conservées dans un dossier particulier plus ou moins confidentiel et secret, mais toujours influent, il est à craindre que leur exclusion n’ait seulement pour conséquence d’obliger les parlementaires à faire un plus grand nombre de visites directes aux membres de la Commission. La vérité est qu’il faudrait non pas seulement retirer les lettres de recommandation des dossiers, mais les détruire, et surtout ne pas y répondre. Il faudrait aussi que les parlementaires oubliassent le chemin des ministères et des administrations générales. Mais n’est-ce pas demander l’impossible ?

Nous parlerons, quand le moment sera venu, des dispositions du projet relatives à la discipline : on sait pourquoi elles nous semblent ne pas avoir un intérêt aussi actuel. Contentons-nous de dire que, en cas de grève, toutes les garanties énumérées par la loi seront suspendues. Disposition rigoureuse, mais nécessaire, et qui mérite une pleine approbation. La grève des fonctionnaires étant illégale, ceux qui y recourent se mettent eux-mêmes en dehors de la loi ; ils ne peuvent donc plus en invoquer à leur profit les prescriptions. Sur le titre II du projet, qui est relatif aux associations de fonctionnaires, nous réservons notre opinion.

Le gouvernement a senti qu’il y avait pour lui une nécessité parlementaire à déposer ce projet de loi. Quelle est d’ailleurs sa situation au moment où les Chambres reprennent leurs travaux ? Aucun danger immédiat ne semble le menacer. Il avait éprouvé un échec en mars, dans la première grève des postes, son autorité morale en avait été affaiblie. Elle ne l’avait pas été seulement au dedans, mais encore au dehors, où, par un phénomène de mirage sui generis, on voit les choses dans un lointain qui les grossit, au lieu de les atténuer. La tendance, au dehors, est à nous croire encore plus malades que nous ne le sommes, peut-être par une vue incomplète des choses, — on ne voit pas les forces latentes qui, dans les milieux sains du pays, font compensation à nos misères, — peut-être aussi par une bienveillance qui est quelquefois insuffisante. Mais, pour en revenir au gouvernement, s’il a eu un échec il y a deux mois, son succès d’hier rétablit l’équilibre à son avantage. En dépit de la mauvaise humeur qu’il rencontre dans la Chambre, et qu’il a l’air par moment de s’appliquer à braver, il reste en place, parce qu’on continue à ne pas savoir par quoi, ou par qui on le remplacerait. Et pourtant que d’incohérence dans sa manière de gouverner, que de contradictions, que de lacunes ! M. Poincaré, dans un discours récent, prononcé à Bar-le-Duc, demandait au gouvernement de gouverner, à l’administration d’administrer, au Parlement de légiférer, au lieu d’empiéter les uns sur les autres et de faire mal chacun le métier du voisin. Le Parlement veut gouverner à la place du gouvernement ; il veut même administrer d’une manière indirecte, en imposant le choix et l’avancement des fonctionnaires. Les fonctionnaires aussi ont des velléités de gouverner. Il n’y a que le gouvernement qui se résigne à n’en rien faire. Si on veut savoir ce qui en résulte, on n’a qu’à attendre quelques semaines encore le résultat de l’enquête sur la marine : et, si l’enquête portait sur une autre administration, on y trouverait à peu de chose près le même désordre. La décomposition est partout. M. Poincaré a fort bien reconnu le mal ; il en a très exactement relevé les symptômes ; que propose-t-il pour le guérir ? L’union de toutes les forces républicaines contre les partis extrêmes. « Une fois cette union solidement établie sur un programme d’où seront exclues les formules creuses et les promesses téméraires, il faudra, dit-il, que les républicains aient la raison et le courage de remettre en ce pays, avec une impitoyable fermeté, chaque institution sur sa base et chaque chose à sa place. » C’est là tout un programme de gouvernement, un beau et noble programme, celui que se sont proposé autrefois Henri IV et le Premier Consul et qu’ils ont même provisoirement réalisé ; mais, faute peut-être d’hommes de la même envergure, nous serions tentés de le croire irréalisable, si M. Poincaré ne nous assurait pas qu’il est déjà bien près d’être réalisé dans la Meuse, le département qu’il connaît le mieux, puisqu’il le représente. Il ne reste donc à convertir que le quatre-vingt-cinq autres.


Le temps et la place nous manquent pour parler de la politique étrangère qui, sur plus d’un point, mériterait cependant toute notre attention ; mais nous aurons l’occasion d’y revenir. L’entrevue de l’empereur d’Allemagne et de l’empereur d’Autriche n’est pas au nombre des événemens dont nous voudrions parler avec quelque insistance. Cette entrevue était en quelque sorte nécessaire, elle était du moins inévitable après le succès diplomatique que les deux gouvernemens allemand et autrichien venaient d’obtenir grâce à leur parfait accord ; mais elle n’a rien ajouté à ce que tout le monde savait et n’a pas modifié l’état de l’Europe. Les deux pays en ont éprouvé une grande satisfaction : c’est cette satisfaction que les deux souverains ont voulu leur donner l’occasion d’exprimer, parce qu’on la ressent davantage en l’exprimant. Ils ont voulu aussi y associer le roi d’Italie, qui s’est volontiers laissé faire, et les journaux autrichiens et allemands en ont profité pour déclarer la triple alliance plus forte que jamais. Elle n’est d’ailleurs pas, aujourd’hui, un sujet d’inquiétude, car tout le monde est pacifique en Europe. L’entrevue des deux empereurs nous a apporté de ce fait une affirmation nouvelle, et nous l’accueillons aussi sincèrement qu’elle nous est donnée.


Une nouvelle preuve des intentions conciliantes de l’Allemagne à notre égard est la manière dont l’opinion, chez elle, a accueilli la décision du Tribunal arbitral de La Haye dans l’affaire des déserteurs de Casablanca. On sait qu’un désaccord s’étant produit entre l’Allemagne et nous sur l’interprétation des faits et sur la suite qu’il convenait de leur donner, il a été entendu de part et d’autre qu’on s’en remettrait au jugement d’un arbitre. C’est ainsi qu’il convient de faire dans un conflit où les intérêts vitaux d’aucun des deux pays ne sont engagés, et d’où il serait dès lors impardonnable de faire sortir la guerre, avec ses incertitudes et ses horreurs. On l’a compris à Berlin comme à Paris : dès lors, le conflit était terminé avant même que la cause fût entendue. Elle l’est aujourd’hui, et nous n’avons pas à nous plaindre de la sentence qui y met fin : au surplus, nous ne nous en plaindrions dans aucun cas, puisque nous avions remis notre cause entre les mains de l’arbitre. Il nous a d’ailleurs donné raison sur tous les points de droit, et n’a donné tort à nos agens que sur un point de fait. Nous devons admettre, puisque l’arbitre le dit, qu’ils se sont laisse entraîner à quelques violences inutiles dans l’effort qu’ils ont fait pour enlever les déserteurs aux agens du consulat allemand. Mais ces déserteurs, — l’arbitre le dit aussi, — appartenaient à l’autorité française qui avait le droit incontestable de les arrêter. Nous parlons des déserteurs de nationalité allemande : le gouvernement impérial avait renoncé à toute contestation au sujet des autres. En conséquence, l’arbitre n’a pas ordonné que nous nous dessaisissions des prisonniers pour les remettre au consulat allemand, et c’est là, en vérité, tout ce que nous pouvions désirer. Néanmoins l’arbitre a décidé qu’il n’y avait pas eu faute de la part des agens allemands, parce que le cas pouvait être douteux, étant donné les circonstances. Cette décision est de nature à satisfaire tout le monde, ou du moins à ne mécontenter personne, et, bien que l’arbitre n’ait certainement cherché qu’à régler la question en droit strict, il n’a pas dû être fâché d’avoir atteint ce résultat. Il ne restera, ni en Allemagne, ni en France, aucun mauvais souvenir de cette affaire : elle a montré, au contraire, que les deux pays voulaient vivre en bon voisinage et qu’ils entendaient ne pas se départir de cette intention commune à propos d’un incident secondaire et d’un dissentiment passager.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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