Chronique de la quinzaine - 31 mars 1836

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Chronique n° 95
31 mars 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mars 1836.


M. Thiers commence à sentir que le double rôle qu’il voulait continuer de jouer, est devenu impossible. Le discours de M. Guizot a mis fin à ces amitiés politiques que M. Thiers comptait bien entretenir avec tout le monde ; M. Guizot a dit en termes assez clairs qu’il n’entendait nullement se défendre d’avoir été dupé par M. Thiers, et en faisant ainsi à M. Thiers une part d’habileté ; plus grande peut-être que celui-ci ne l’aurait voulu, il l’a forcé de s’en tenir à ses nouveaux alliés.

Cette réputation d’habileté du nouveau président du conseil fait à présent toute sa force. Personne, même parmi ses partisans, ne voudrait se donner le ridicule de parler de sa fidélité à ses engagemens, de la fixité de ses principes, de son système politique, de la suite et de l’étendue de ses plans ; mais il est habile. C’est le mot qui vient dans toutes les bouches ; on le craint on l’on s’attache à lui à cause de ce mot unique. Il est habile répond à tout. Que M. Thiers soit donc habile, car le jour où il ne sera pas habile, M. Thiers ne sera plus rien.

M. Thiers a-t-il été bien habile dans les deux dernières discussions de la chambre, au sujet de la réduction de la rente et du vote des fonds secrets ? Nous ne parlerons pas de la discussion financière, où, selon les hommes les plus instruits en matière de finance, M. Thiers a prouvé que ses prétendues études en ce genre avaient bien peu de valeur. Mais M. Thiers, qui avait confié, dit-on, à ses intimes, qu’il comptait fonder le succès de la seconde partie de sa carrière sur le silence, comme il avait fondé sa première fortune politique par la parole, M. Thiers n’a-t-il pas été bien imprudent en annonçant sans nécessité à la chambre, que lui et ses collègues n’avaient qu’un but, qu’ils étaient sûrs de leur avenir, et qu’ils y marcheraient sans s’arrêter ! Et quatre jours après, M. Sauzet montait à la tribune, et prononçait un discours qui est la réfutation complète des deux discours prononcés par M. Thiers, lors de son installation, à la chambre des députés et à la chambre des pairs. Il est vrai que M. Thiers ne prévoyait pas le discours de M. Guizot qui a forcé M. Sauzet à réfuter, à sa manière, et M. Guizot et M. Thiers, son collègue et son nouvel ami.

En vérité, si M. Guizot n’était pas un homme trop grave et M. Sauzet un homme trop sincère pour qu’on les soupçonne de jouer un pareil tour, on serait tenté de croire qu’ils se sont entendus pour faire pièce à M. Thiers. Depuis sa nomination à la présidence du conseil, M. Thiers disait chaque jour à la chambre et dans les réunions politiques, que les circonstances qui avaient renversé le dernier ministère étaient indépendantes de lui, qu’il les avait subies avec douleur ; il répétait avec affectation que M. Guizot rentrerait au ministère quand il voudrait, que rien n’était changé au système, que c’était toujours le système du 13 mars et du 11 octobre, et que quant à lui, il ne ferait jamais partie d’un cabinet qui ne serait pas basé sur ce système. Le parti doctrinaire qui s’est établi sous ce drapeau que M. Thiers avait arboré sur le nouveau ministère, avait beau montrer M. Passy, M. Sauzet et M. Pelet de la Lozère, il avait beau s’étonner de l’attitude complaisante du centre gauche et de la gauche modérée, et se demander si M. Thiers n’avait pas signé quelque traité secret avec ce côté de la chambre ; M. Thiers répondait toujours par les dates du 13 mars et du 11 octobre, et se riait tout bas de l’embarras de ses amis les doctrinaires, forcés bon gré mal gré de voter pour lui.

Ce fut alors que M.Guizot jugea qu’il était temps de venir secouer à la chambre les plis de son manteau de philosophe, et d’en faire tomber une paix réelle ou une guerre comme la font les doctrinaires, c’est-à-dire une impitoyable guerre. On a dit que le discours de M. Guizot a été une grande faute. Il nous semble qu’on l’a jugé sous un faux point de vue. L’habileté de M. Tiers n’est pas l’habileté de M. Guizot ; celle de M. Thiers consiste à se dérober ; l’habileté de M. Guizot consiste, au contraire, à paraître. M. Guizot a le fanatisme de ses opinions ; il est de son parti, et, en cela, il tient par plus de liens qu’on ne pense à la grande majorité qui soutenait le dernier ministère, et qui a aussi des opinions très arrêtées sur ce qu’on nomme la politique du 13 mars et du 11 octobre, deux systèmes qui, soit dit en passant, se ressemblent fort peu. Voyant donc que M. Thiers s’abritait sous le système du 11 octobre, M. Guizot n’hésita pas à le relancer au gîte par ce discours que vous savez. En substance, ce discours peut se traduire ainsi : Vous êtes un nouveau ministère du 11 octobre, dites-vous ; vous jurez que le système sera maintenu ; je vais donc vous dire comment j’entends ce système, et comment vous l’avez entendu pendant quatre ans, vous qui l’avez soutenu avec moi comme ministre et membre d’un conseil où vos discours et vos votes ont été toujours plus acerbes que les miens, et jamais moins en aucun cas. — C’est alors que M. Guizot a étalé tout ce système, en ne dissimulant ni sa violence, ni sa rudesse. Sans doute en faisant ce tableau, M. Guizot se faisait tort à lui-même aux yeux d’une partie de la chambre ; mais, outre qu’il flattait les passions du véritable centre, que nous avons vu si ardent dans la question des lois de septembre et dans la discussion de toutes les mesures d’intimidation prises depuis quelques années, il jetait dans un inexprimable embarras ceux des collègues de M. Thiers qui appartiennent au parti parlementaire, comme on dit aujourd’hui. Quant à M. Thiers, il n’avait qu’une réponse à faire, il n’avait qu’à dire que ce n’était pas ainsi qu’il avait entendu le système du 11 octobre ; que, pour sa part, il avait toujours été le partisan d’une politique conciliatrice et modérée, comme il la voulait encore. Mais alors M. Persil se fût levé, et lui eût demandé s’il n’avait pas été, dans le conseil, l’adversaire de M. Guizot et de M. de Broglie, qui se refusaient à toucher à l’institution du jury. M. Guizot lui eût demandé s’il n’avait pas été le plus ardent promoteur de l’état de siège, l’ennemi le plus violent de toutes les oppositions modérées ou immodérées, l’homme des visites domiciliaires, des arrestations préventives, le héros du système dont il se dit la victime aujourd’hui. Nous disons que les anciens collègues de M. Thiers auraient pu lui répondre ainsi ; mais ils ne l’eussent pas fait, et M. Thiers n’eût pas non plus engagé cette discussion, qui semblait cependant résulter du discours de M. Guizot. Le véritable résultat que se promettait M. Guizot a été atteint. Après la séance, les collègues de M. Thiers, réunis au conseil, lui déclarèrent qu’ils donneraient leur démission, s’il ne répondait avec fermeté à M. Guizot. M. Thiers déclina cette mission, et M. Sauzet fut chargé de porter la parole. On sait le discours de M. Sauzet, qui est un démenti perpétuel aux deux discours de M. Thiers, et qui fixe une date nouvelle au cabinet nouveau. Or, c’est tout ce que demandait M. Guizot, qui voulait établir que M. Thiers du 11 octobre n’a rien de commun avec M. Thiers du 22 février, et qui prétendait éclaircir la question, tandis que M. Thiers s’efforçait de l’embrouiller. Elle est bien nette aujourd’hui. La majorité sait à qui elle a affaire, et la voie qu’elle doit suivre, selon qu’elle voudra rester au 11 octobre, ou passer au 22 février. Voilà ce qui a été fait par le discours de M. Guizot, qui le complétait en répondant à M. de Talleyrand, chargé par M. Thiers de lui offrir amicalement l’ambassade de Naples : « Mon prince, je suis une plante indigène, Je ne fleuris qu’à Paris, et j’attends ma saison. »

Nous ne savons si la saison de M. Guizot viendra ; à dire vrai, nous ne le désirons pas, car nous n’espérons pas qu’il adoucisse au pouvoir cette politique violente et hautaine, qu’il nous a tracée dans son dernier discours, et dont, ministre, il avait donné déjà tant de preuves ; mais il nous semble que la saison de M. Thiers commence à se passer. M. Thiers qui se croyait la force et le bouclier du dernier ministère, et qui avait la belle place en effet, ne sera bientôt que l’embarras de celui-ci. Dans le dernier ministère, M. Thiers se donnait à la chambre comme le véritable représentant de la révolution de juillet. En toute occasion, publique s’entend, M. Thiers rappelait ses antécédens de la restauration, comme pour les opposer à ceux de M. Guizot. Cette position avait été prise avec tant d’adresse par M. Thiers, que ses collègues, qui jugeaient aussi bien que personne la valeur de son alliance et la nature de sa fidélité, le regardaient comme un élément indispensable du cabinet. Aujourd’hui, M. Thiers, séparé violemment comme il l’est de l’ancienne administration, par son silence, par le discours de M. Guizot et par la réplique de M. Sauzet, M. Thiers que représente-t-il dans le ministère du 22 février, baptisé par M. Sauzet ? la queue, et la queue désavouée du 11 octobre. Mais à ce ministère de nouvelle date, il faut une majorité nouvelle. Si M. Thiers ne désavoue pas M. Sauzet (et que deviendrait le ministère au milieu de tous ces désaveux réciproques ?), M. Thiers se verra réduit, quant à ce qui est de son influence personnelle, à ce petit parti d’état-major de la garde nationale qu’il a attiré vers lui pendant son dernier ministère, parti qui se compose de M. Lavocat et de M. Ganneron. Il aura pour lui le centre des centres, qui vote avec tous les ministères ; mais il aura pour adversaires M. Jacqueminot suivi des siens, qu’on a eu beaucoup de peine à empêcher de voter contre les fonds secrets et de motiver son vote, le groupe resté fidèle à M. Guizot, les vingt-cinq voix de la droite qui n’oublieront pas dans les grandes circonstances que M. Thiers a été l’auteur de l’arrestation de la duchesse de Berry, les trente voix de la gauche qui n’oublieront pas non plus l’état de siège ni les rigueurs dont elle a été l’objet de la part de M. Thiers, ni le mépris dont il a payé la protection et les bienfaits qu’il a reçus des membres de ce côté. Il lui restera donc, s’il ne désavoue pas M. Sauzet, les voix du tiers-parti, quelques voix de la gauche, et une fraction du centre. On conçoit d’après cela que M. Thiers songe à dissoudre la chambre, et à en appeler à de nouvelles élections. Déjà les correspondances ministérielles ont ordre de réchauffer le zèle des fonctionnaires, et le mot d’ordre est expédié partout. Il consiste en trois paroles : Plus de doctrinaires !

Ce combat des élections, que M. de Montalivet est particulièrement appelé à soutenir comme ministre de l’intérieur, ne tournera pas au profit de M. Thiers. Si le parti doctrinaire perd tout-à-fait son influence et sa position, M. Thiers sera encore trop doctrinaire pour la chambre nouvelle ; il aura beau dire : Je suis oiseau, voyez mes ailes, on le traitera comme la chauve-souris de la fable, et on lui fera voir qu’on ne peut jouer deux rôles à la fois. M. de Montalivet, qui a reparu comme ministre avec un talent et une maturité qu’on s’est généralement accordé à reconnaître, et à qui le résultat des élections donnerait encore plus d’autorité, représentera suffisamment l’ordre et le système de la répression aux yeux de la chambre nouvelle, et il se peut qu’alors on juge nécessaire d’avoir à la tête du ministère un ministre des affaires étrangères présidant le conseil, plus consommé et plus imposant pour l’Europe que n’est M. Thiers. Voilà l’écueil qui le menace, nous le signalons à son habileté.

Quant aux doctrinaires, il va sans dire qu’il ne pourrait rentrer avec eux, qu’en subissant les plus honteuses humiliations.

Un symptôme fâcheux pour l’avenir politique de M. Thiers, c’est l’abandon de M. de Talleyrand. M. de Talleyrand n’a pas plus que M. Thiers, l’habitude d’abandonner les hommes pour qui la fortune se déclare. M. de Talleyrand dit, à qui veut l’entendre, qu’il n’est pour rien dans la nomination de M. Thiers à la présidence du conseil, que c’est une fantaisie de quelqu’un plus puissant que lui, et qu’il faut bien quelquefois passer aux puissances leurs fantaisies. Ce n’est même pas sans aigreur que M. de Talleyrand parle d’une certaine Revue, qui l’a accusé, dit-il, d’avoir fait de M. Thiers un premier ministre, ce dont il se dit très innocent. Que M. de Talleyrand ait changé d’avis, nous l’admettons sans peine. Un esprit aussi supérieur s’instruit et se modifie bien vite par les faits. Il se peut aussi que l’impression produite en Europe par la nomination de M. Thiers n’ait pas été celle qu’attendait M. de Talleyrand ; mais il n’est pas moins vrai que Mme la duchesse de Dino, que Mme la princesse de Liéven, et la diplomatie russe ont contribué, de leurs démarches et de leur influence, à la nomination de M. Thiers, et que le nom de M. de Talleyrand a été mis en avant dans cette longue intrigue, qui date de six mois. Encore une fois, on peut changer d’avis. M. de Talleyrand, qui avait conseillé à Napoléon la guerre d’Espagne de 1808, ne l’improuvat-il pas l’année suivante ? Toujours est-il que M. de Talleyrand désavoue M. Thiers aujourd’hui, et que la bienveillance des puissances du Nord, qui devait accueillir le nouveau président du conseil, ne semble pas près de se manifester, si l’on en juge par les insultes que la Gazette d’Augsbourg prodigue à la France, et au sujet desquelles M. de Mornay a demandé des explications à M. le ministre des affaires étrangères, dans la séance du 25 mars. M. Thiers a ajourné les explications à la discussion du budget ; et, depuis, la Gazette d’Augsbourg a renouvelé ses offenses, par des lettres datées de Berlin. Cette nouvelle insolence exige une explication du ministre de Bavière, dont le gouvernement tient la Gazette d’Augsbourg sous sa censure. Le devoir de M. Thiers est de demander satisfaction, et il l’obtiendra sans doute. Mais on ne peut s’empêcher de remarquer que cette irritation est due aux idées d’intervention en Espagne, que M. Thiers a exposées plusieurs fois dans le conseil, sous la présidence de M. de Broglie. Sans doute, la France saura faire respecter ses décisions, quelles qu’elles soient ; elle ne reculera pas devant les menaces anonymes de la Prusse, pas plus qu’elle ne recula devant ses démonstrations militaires, quand elle eut résolu le siège d’Anvers. La France est au-dessus de quelques misérables forfanteries qu’elle méprise ; mais que deviennent les espérances que M. de Talleyrand et la princesse de Liéven avaient conçues en appuyant la présidence de M. Thiers ? Le désaveu de M. de Talleyrand s’explique à présent ; et M. Thiers fera bien de se tourner de nouveau vers l’Angleterre, comme il s’est tourné vers le tiers-parti, le tout en gémissant, et bien malgré lui.

Un premier germe de division a éclaté, il y a peu de jours, dans le conseil, au sujet de deux projets de loi, que le dernier cabinet s’était engagé à présenter à la chambre dans cette session, savoir : le projet qui donne le domaine de Rambouillet en apanage à M. le duc de Nemours, parvenu à sa majorité, et une loi qui ouvre un crédit d’un million à la liste civile, pour le paiement de la dot de la reine des Belges. La discussion de ces deux projets étant venue à son tour dans le conseil, on a été fort étonné de voir M. Thiers s’opposer avec véhémence à leur présentation. M. Thiers était soutenu par MM. Passy, Sauzet et Pelet de la Lozère, qui, n’ayant pris aucun engagement de ce genre, combattaient les projets en toute liberté. Il avait pour adversaires M. de Montalivet et le maréchal Maison. On assure que cette séance fort orageuse se termina par quelques propos assez vifs. Un des principaux membres du conseil ne put assez témoigner la surprise que lui causait l’opposition de M. Thiers, et la lui reprocha vertement ; mais M. Thiers répondit qu’il avait besoin, en ce moment, de la gauche qui repousserait infailliblement ces lois, et qu’il se voyait avec douleur forcé de les ajourner indéfiniment. Il fallut bien céder à M. Thiers, à qui la gauche ne demandera plus, nous l’espérons, ce qu’il a fait pour elle depuis qu’elle vote pour lui.

Si la Prusse semble disposée à se brouiller avec la France, en dédommagement Mme de Flahaut s’est raccommodée avec Mme Dosne. On assure que pour gage de la paix qui vient de se conclure entre ces deux puissances, Mme Dosne a promis à Mme de Flahaut cette ambassade de Naples que M. Thiers voulait donner à M. Guizot, et que M. Guizot compte bien donner un jour à M. Thiers.

Au sujet des ambassades, on nous adresse deux réclamations qui concernent M. Marcellus et M. de Saint-Aulaire. Nous avions dit que M. le vicomte de Marcellus avait fait partie du cabinet de M. de Polignac. Il est vrai qu’à son entrée au ministère, M. de Polignac nomma M. de Marcellus, alors ministre à Lucques, sous-secrétaire d’état au département des affaires étrangères ; mais M. de Marcellus quitta toute espèce de fonctions le 1er janvier 1830, et il n’a pas songé depuis à reparaître dans la diplomatie.

Pour M. de Saint-Aulaire, ambassadeur à Vienne, nous avons parlé de ses anciens services. On nous fait observer que M. de Saint-Aulaire ne comptait, lors de sa nomination à l’ambassade de Rome, ni services nouveaux ni services anciens dans la diplomatie. Avant la restauration, il avait été chambellan de l’empereur et préfet de la Meuse. Sous la restauration, les seules fonctions publiques qu’il a exercées sont celles de préfet de la Haute-Garonne. De 1815 à 1830, M. de Saint-Aulaire fit partie de l’opposition, sauf le temps où M. le duc Decazes, devenu son gendre, figura à la tête des affaires.

Nous réparerons aussi quelques omissions dans notre esquisse du personnel des affaires étrangères.

M. le comte G. de Caraman a été rappelé de Dresde, où il avait approuvé les ordonnances de juillet. M. G. de Caraman comptait de vieux services diplomatiques, et il n’avait jamais fait partie du cercle intime des conseillers de M. de Polignac.

Le comte Septime de Latour-Maubourg, ministre de France à Bruxelles, est un homme de mérite, qui a donné sa démission de l’emploi qu’il occupait en Allemagne, lors des ordonnances de juillet. Le poste qu’il occupe lui était dû, et il le remplit avec distinction.

Nous avons omis, parmi les ambassadeurs français, M. le duc de Montebello, qui doit uniquement son élévation diplomatique à l’acharnement qu’il a montré contre la presse dans la chambre des pairs. M. de Montebello est un caractère dur et cassant, un esprit exclusif, tout-à-fait dans le goût de M. de Broglie. Il a laissé une impression unanimement défavorable à Copenhague et à Stockholm, où il a rapidement passé avec la qualité de ministre plénipotentiaire, que son rang et ses opinions lui avaient fait accorder sans le moindre noviciat. M. de Montebello, très jeune encore, était fait pour remplir tout au plus les fonctions de secrétaire d’ambassade. Dans un moment où la Suisse est le théâtre d’évènemens assez graves, par suite de l’obstination et de la hauteur de M. de Broglie, conçoit-on que M. le duc de Montebello, notre ambassadeur près de la confédération helvétique, ainsi que son secrétaire d’ambassade, M. de Belleval, soient l’un et l’autre à Paris, et que les affaires de cette importante mission restent entre les mains du chancelier de l’ambassade ?

Parmi les hommes que la révolution de juillet avait fait entrer dans la diplomatie, nous eussions dû comprendre M. de Saint-Aignan, envoyé en Suisse lors de la révolution de juillet, homme distingué, qu’on a vu avec regret s’éloigner des affaires.

M. de Bouillé, nommé ministre à Carlsruhe, éconduit plus tard, et écarté des emplois diplomatiques pour avoir surveillé trop rudement les intrigues carlistes qu’on ourdissait alors sur notre frontière.

M. le comte d’Estournel, homme de peu de portée, qui a fait du poste de ministre à Colombie une sinécure presque scandaleuse.

M. Chodron, fils du doyen des notaires de Paris, dont on a trouvé le nom trop plébéien pour représenter auprès des puissances étrangères la monarchie bourgeoise de juillet ; et M. Berniche, dont le nom a été jugé plus mal sonnant encore que celui de M. Chodron.

Au nombre des jeunes gens qui s’annoncent avec distinction, et qui appartiennent à la classe des publicistes, on doit compter M. de Bécourt, qui était attaché au cabinet de M. de Rigny, et qui est venu prendre place dans la rédaction du Journal des Débats, après la nomination de M. de Bourquerey au poste de premier secrétaire d’ambassade à Londres. M. de Bourqueney est à Paris en ce moment. M. His a été envoyé à Londres pour suppléer à son absence, car on sent l’impossibilité de laisser M. Sébastiani, abandonné à lui-même en ce moment.

M. Desmousseaux de Givré est un publiciste instruit et laborieux, qui appartient à l’école doctrinaire. M. Fontaney, jeune homme distingué, qui a publié d’intéressantes esquisses sur l’Espagne, sous le nom de lord Feeling, avait été attaché à l’ambassade de Madrid. Après avoir passé plusieurs années en Espagne, il sollicita vainement l’emploi, bien modeste, de secrétaire d’ambassade au Brésil. Il est maintenant à Londres, où il a repris ses travaux littéraires après avoir renoncé à une carrière qu’il eût parcourue avec honneur et supériorité, mais où son mérite personnel, dépourvu de naissance, ne lui a valu que des dégoûts.

M. d’Eyragues, premier secrétaire à Constantinople, est un homme intelligent et habile ; en revanche, M. le baron Mortier, ministre à La Haye, est un triste choix. C’est sans doute pour se rendre agréable au roi de Hollande, que M. le baron Mortier vient d’obtenir du roi des Belges l’ordre du Lion-Belge ? On assure que M. Lehon n’est pas étranger à cette malicieuse plaisanterie.

Dans les bureaux, outre les noms que nous avons cités, nous trouvons M. Deffaudis, qui a passé à la place de sous-chef au Mexique, où il rendra des services, et M. Feuillet, chef du protocole, homme d’esprit et de goût, qui a eu le bonheur de rapporter le traité d’alliance entre l’Angleterre et la France ; à la division politique M. Alletz, qui s’occupe plus de philosophie que de politique, et aux archives M. Mignet, homme du premier ordre, comme on sait, et qui se livre à d’importans travaux, où, il est bien secondé par le bibliothécaire du ministère, homme très modeste, très instruit et très distingué.

Plusieurs secrétaires d’ambassade ont été forcés de quitter la diplomatie et d’entrer dans les consulats, à cause de la tendance aristocratique des choix, depuis cinq ans. Ce sont, entre autres, MM. Lachallaye, Tellier et Schwebel. Le second a été envoyé à Londres par M. de Talleyrand, pour faire place à M. Adolphe de Bacourt. D’autres ont été mis à la retraite par la révolution de juillet ; ce sont : MM. Durand de Mareuil, ambassadeur à Naples ; Roth, ministre à Hambourg, Artaud, premier secrétaire à Rome et membre de l’académie des inscriptions, et Château, premier secrétaire à Turin ; tous plébéiens.

Nous reviendrons sur le ministère des affaires étrangères.




REVUE LITTÉRAIRE




SOUVENIRS
DE MADAME LA COMTESSE MERLIN[1].

Les Souvenirs, quand ils sont écrits par des personnes du monde, sans prétention littéraire, ont toujours de l’agrément. Les lecteurs tout-à-fait contemporains de l’écrivain de Souvenirs aiment à refeuilleter avec lui au hasard quelques années de leur vie ; ceux qui sont venus plus tard, s’ils ont l’esprit curieux, ouvert, un peu oisif, pas trop échauffé à sa propre destinée, apprennent beaucoup de détails à ces causeries familières et devinent toute une société légèrement antérieure, au sein de laquelle ils s’imaginent volontiers avoir vécu. Il y a quelque temps que, parcourant un de ces livres aimables et légers, les Souvenirs de madame Lebrun, je me plaisais à y retrouver tout ce monde facile, brillant, poliment mélangé d’avant la révolution, gens de cour, gens d’esprit, Russes-Français, dont Delille était le poète favori, et madame Lebrun le peintre ordinaire. Cette nature vive, fraîche et sensible de l’auteur des Souvenirs, se peignait à mes yeux à travers ces récits plus ou moins semés de jolis mots et sur lesquels courait sa plume facile. Je me figurais bien la jeune femme artiste, non moins chose légère que l’abbé Delille, d’une joyeuse abondance de talent, active à tout peindre, les personnes, les cascades, l’arc-en-ciel de Tivoli, ses graces au pinceau, au pastel, la draperie mythologique qu’elle savait jeter sur chaque objet ; j’assistais à l’inspiration mondaine et riante de l’art d’alors, et les Souvenirs me commentaient quelques-uns de ces portraits durables qu’on aime à revoir.

Une personne, qui n’en est aux Souvenirs qu’autant qu’elle le veut bien, vient de nous introduire dans des scènes et parmi un monde plus rapproché, mais qui déjà a besoin qu’on le rappelle. Nous retrouvons, en tête des Souvenirs de madame la comtesse Merlin, ces douze premières années de ma vie qui avaient autrefois débuté timidement, loin du public, et que leur succès dans l’intimité a naturellement encouragés à se prolonger et à se produire. La figure que font ces premières années, non plus isolées, mais dans l’accompagnement des autres plus éclairées et plus pompeuses, n’est pas moins aimable qu’en la nouveauté. Née à la Havane dans cet opulent climat qui plus tard lui faisait, paraître l’Andalousie si chétive, et où les mouches volantes seraient seules des clartés suffisantes de la nuit, la jeune Mercedès Jaruco, élevée d’abord et très gâtée chez sa grand’mère, puis mise au couvent où elle ne peut tenir et d’où elle s’échappe un matin, puis auprès d’une tante de chez laquelle elle s’échapperait non moins volontiers, nous apparaît dans sa beauté native, sachant lire à peine, souvent sans bas, un peu sauvage, ne s’arrêtant jamais entre un désir et son but, courant à cheval et tombant, grimpant à l’arbre et s’évanouissant au toucher d’une couleuvre, bonne pour les nègres, dévouée au premier regard pour ce qui souffre ; on se plaît à admirer une enfance si franche et si comblée des plus riches dons, racontée avec finesse et goût par la femme du monde. Il y a dans cette partie du récit une sobriété de style et une simplicité de tour qui est du tact par opposition à l’abondance même des sensations. L’épisode de la mère Inès et la peinture du couvent sont semés de traits discrets et justes, sur cet effet mystérieux des religieuses aux formes vagues se perdant dans les corridors, sur cette marche furtive de la jeune fille serrant le mur auquel, de temps en temps, elle s’appuie pour se rendre plus légère ; un art délicat a touché ces points. La fuite de chez la tante, la mystification du bon moine Fray Matéo qui ne peut courir après l’espiègle fugitive, sont gaiement contés, et la rencontre de la pauvre négresse qui pleure sur son enfant mort termine cette folle aventure en sensibilité naturelle et touchante. La pauvre mère ne sait que montrer la terre qui recouvre son enfant et s’écrier en son idiome natal, Alkanaa, Alkanaa ! « Elle parlait pourtant assez bien espagnol, nous dit l’auteur du récit, mais elle n’en prononça pas un mot. Il semble que dans les grandes douleurs, on revient à la langue naturelle, comme on se réfugie dans le sein d’un ami. »

L’arrivée de la jeune Mercedes à Cadix, puis à Madrid où elle retrouve sa mère, sa famille ; l’état de la société peu avant l’invasion des Français, les accidens grâcieux qui formaient de légers orages ou des intérêts passagers dans cette existence de jeune fille, puis l’invasion de Murat, la fuite de Madrid, le retour, la cour de Joseph, et le mariage ; tels sont les évènemens compris dans ces deux premiers volumes de Souvenirs. Nièce du général O’Farrill, ministre de la guerre sous Joseph, et parfaitement informée de tout le détail de ces temps mémorables, madame Merlin réfléchit dans ces pages les sentimens de son oncle et les siens propres, de manière à nous transporter aisément à l’époque et aux lieux dont il s’agit. Mais ce qui ne nous a pas intéressé le moins dans la lecture de ces volumes, ce sont les divers endroits qui nous servaient à reconnaître et à composer dans notre pensée l’image de l’auteur même. On est difficilement accepté pour deux talens divers en ce monde ; ceux qui vous ont accordé le premier sont les plus prompts à vous chicaner sur le second. Ils veulent bien admirer une fois pour toutes un mérite en vous, mais deux, c’est trop fort. L’auteur de ces Souvenirs, que déjà de grands dons de nature et d’art recommandent à l’admiration, aurait peine à éluder, en s’offrant sous une autre forme au jugement du monde, cette disposition un peu maligne qu’il a de ne louer qu’à son corps défendant, si l’absence de toute prétention d’abord, et puis une cordialité noble, sociable, une nature manifestement bienveillante et généreuse, n’engageaient le lecteur qui a tant de fois applaudi. Madame de Lafayette écrivait à madame de Sévigné : « Votre présence augmente les divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beauté lorsqu’ils vous environnent : enfin, la joie est l’état véritablement de votre ame, et le chagrin vous est plus contraire qu’à personne du monde. » Ninon écrivait encore à Saint-Evremond : « La joie de l’esprit en marque la force. » L’auteur de ces Souvenirs, à mesure qu’ils se déroulaient devant nous, et que nous nous plaisions à composer son image, nous paraissait ainsi une personne chez qui la joie, une joie qui n’exclut nullement la sensibilité, est compagne de la force de l’ame. Née dans les climats brillans où la terre est pétrie d’une meilleure argile, développée d’abord et grandie en liberté, un peu sauvage, comme elle dit, ayant puisé ses premières idées sur l’hiver dans les romans, nous la voyons, dans le cours de ces volumes, fidèle à ce culte de l’été de la vie, de la jeunesse, de la beauté dont elle aime à couronner en toute occasion ses louanges. En arrivant dans le monde européen, en y entrant par l’Espagne, sa seconde patrie, contrée de caractère et d’allure encore franches, elle a pu ne pas trop se heurter d’abord et s’acclimater. Ainsi elle nous est venue, une de ces natures actives et utiles à la société qu’elles décorent, gardant de l’entraînement malgré l’expérience et l’impulsion native à travers la finesse acquise ; talent sympathique et éclatant, toujours dévoué aux infortunes comme aux agrémens d’autrui et prodigue de lui-même. Est-ce donc une chose si peu rare que le bonheur bienveillant, pour ne pas le saluer ?



S.-B.


— Annoncer une quatrième édition de l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands[2], c’est constater un des succès les plus grands et les mieux mérités de ce temps. Déjà, depuis la troisième édition, qui parut en 1830, le beau monument historique élevé par M. Augustin Thierry était arrivé à tout le degré de perfection qu’on pouvait désirer. Cette histoire, qui, en ne s’appuyant que sur des faits critiqués et bien éclaircis, a su être si neuve, et a amené une révolution presque soudaine dans l’étude du moyen-âge, se présente (ce qui lui est propre entre les autres histoires, d’ailleurs remarquables, publiées de nos jours) avec un caractère singulier de composition, d’art, et, on peut le dire, de beauté. « A mon avis, dit M. Augustin Thierry dans son avertissement, toute composition historique est un travail d’art autant que d’érudition : le soin de la forme et du style n’y est pas moins nécessaire que la critique des faits. » Le concours de tant de mérites éminens, de tant de vie et de tant de sobriété de tant de nouveauté et de tant de justesse, d’un pittoresque si exact, si réel, et d’un ton si grave, si élevé, assure à jamais à l’Histoire de M. Thierry une place à part ; nous sommes déjà pour elle la postérité. Mais ce n’est pas la dernière œuvre de l’illustre auteur ; sa pensée vigoureuse et lucide, aidée d’une autre pensée affectueuse et attentive, a su triompher du malheur qui semblait devoir l’enchaîner. Ses nouvelles Lettres sur l’Histoire de France marquent assez cet avenir qui lui reste, et qu’il conquiert avec un courage ferme comme son talent




REVUE MUSICALE

Le Théâtre-Italien vient de clore dignement la saison musicale de cette année par la mise en scène d’un opéra nouveau de M. Mercadante. L’auteur d’Elisa e Claudio, homme d’un bon sens rare et d’un talent plus que distingué, est du petit nombre de ces artistes insoucians et modestes, qui, voyant de bonne heure, quelles facultés surnaturelles exige le travail de la création pure et combien peu il est donné à tous d’atteindre la première place, prennent volontiers la seconde, et plutôt que de suer sang et eau à gravir inutilement des pics arides, cheminent tranquillement à l’ombre, le long des saules verts : verdi salci piantati ai lieti giorni, laissant à d’autres moins sages les soucis cuisans du succès, les susceptibilités puériles et les ambitieuses préoccupations de la gloire. Aussi, avant que M. Mercadante eut émis son opéra pour le Théâtre-Italien, personne en France ne le connaissait encore, ce qui toutefois n’empêchait pas M. Mercadante d’avoir fait deux partitions fort remarquables, et surtout cet admirable duo d’Elisa e Claudio, qui vaut mieux que trois partitions.

Aux termes de son engagement, M. Mercadante est venu en France pour écrire un opéra, et certes ce mot-là me semble parfaitement choisi : scriturare. Le pauvre maestro, en arrivant, n’avait devant lui que tout juste le temps nécessaire à cette œuvre toute matérielle. C’est pourquoi je trouve fort ridicule qu’on vienne lui reprocher certaines négligences dans la composition générale de son œuvre et le choix de ses mélodies. Si.M. Mercadante s’était attardé en de pareils détails, le temps lui manquait ; il arrivait au Théâtre-Italien les lustres éteints et les portes fermées et dès-lors les directeurs pouvaient exiger de lui une somme énorme, en disant Que parlez-vous de composition et de travail d’orchestre, il s’agit bien de tout cela : nous vous avons engagé, ainsi que cela se pratique aujourd’hui en Italie, pour écrire un opéra, et non pour le composer.

Quoi qu’il en soit, il faut le dire, les Italiens tiennent de la nature les dons de la mélodie et du rhythme, trésors de tous temps inappréciables. Des hommes forts et militant pour la cause de l’art pur, dont ils gardent le sanctuaire impénétrable, protestent, nous le savons bien, contre cette faculté heureuse de produire sans peine. Peut-être ont-ils leurs raisons pour en agir ainsi. Quant à nous, qui nous laissons tout simplement entraîner par nos sensations, il nous est impossible de ne pas l’aimer. Un Italien s’assied à son clavier, et la mélodie aussitôt s’en épanche : cela est facile, abondant et clair ; on en suit avec plaisir la pente accoutumée. Toutes ces petites musiques de Bellini, de Mercadante et de Donizetti, sont autant de ruisseaux charmans sortis des grands fleuves de Cimarosa et de Rossini.

La partition nouvelle de M. Mercadante abonde en phrases touchantes, en cantilènes tendres et plaintives, en motifs ingénieux et faciles. Je le sais, cette mélodie a le tort de manquer souvent de distinction et d’originalité, de franchise et de puissance. C’est là une inspiration qui compte quelque peu sur celle du chanteur ; mais après tout, qu’importe ? puisqu’une si délicieuse harmonie en résulte, pourquoi se gendarmer si fort contre tout ce qui fait plaisir ? Vous convenez que le duo entre Lablache et Rubini dans le second acte des Brigands est une des plus ravissantes choses qui se puissent entendre le soir ; eh bien ! alors, que signifient ces grandes colères contre un système qui n’a pour but que votre amusement et qui presque toujours atteint son but ? Personne plus que nous n’admire les mâles produits du génie austère de l’Allemagne. Le duo d’Armide est une inspiration sublime, la symphonie en la un magnifique morceau de musique, le chœur des moines dans les Huguenots, un chef-d’œuvre ; mais certes, nous sommes bien loin de croire que cette religion ne puisse se concilier avec la fréquentation d’une Muse plus familière ; rien n’est plus ennuyeux que ces gens qui versent des larmes pour une cabalette chantée hors de saison, et qui, sur une roulade intempestive de la Grisi, se couvrent le front de cendres et vont partout annonçant à l’univers, la ruine prochaine de l’art. Autant le grand art est admirable chez lui, dans la salle du Conservatoire, lorsqu’il emporte toutes les ames vers le ciel dans les chaudes inspirations de Beethoven et de Weber, autant il est insupportable lorsqu’il chemine par la ville, en robe noire de docteur, et tance vertement ceux qui se permettent de chanter à leur guise et sans lui demander conseil. Il me semble voir un pédant qui se promènerait par une belle matinée de printemps, un volume d’Horace à la main, et parlerait latin aux chardonnerets, jaseurs éveillés dans les arbres.

Comme Donizetti, M. Mercadante traite l’harmonie avec un soin bien rare chez les Italiens de l’école nouvelle. La scène dans laquelle Amélie et son amant se reconnaissent, écrite dans un style élevé, simple et pur, a donné surtout occasion au maestro de développer à loisir les hautes qualités instrumentales qu’il possède. Le trio avec chœur qui suit et s’enchaîne au finale, est d’un effet puissant ; la mélodie imposante qui règne dans l’orchestre, donne à ce morceau un caractère d’originalité. Le duo des deux hommes, au second acte, est digne, en tout point, de l’auteur d’Elisa. La belle et touchante phrase de l’adagio vous émeut jusqu’aux larmes ; il faut dire aussi que Lablache et Rubini le chantent avec une expression admirable. Rien n’égale le sentiment dramatique de Lablache, si ce n’est la magnificence de son organe, et Rubini a dans la voix je ne sais quoi de plaintif et de tendre qui fait que, dans certaines situations, il atteint aussitôt, et presque sans le vouloir, à des effets singuliers interdits pour jamais aux comédiens vulgaires dont le geste est la seule ressource. Il y a trop de cavatines dans la partition des Brigands ; chacun chante la sienne, plusieurs même en ont deux à chanter. À tout prendre, puisque c’est là une coutume du théâtre italien, M. Mercadante devait s’y soumettre ; mais il devait aussi chercher à éviter la monotonie par la variété de ses formules. Sans doute que les exigences des chanteurs auront mis obstacle à ses bons désirs. Chacun aura voulu son cantabile pour commencer, et sa cabalette pour finir ; de telle sorte que le pauvre maestro, dans la nécessité d’écrire autant de cavatines qu’il avait de chanteurs dans son opéra, s’est tiré d’affaire tant bien que mal en donnant à l’un le cor, à l’autre la clarinette pour jouer les ritournelles, et, ne pouvant varier les formes, a varié les instrumens.

L’opéra des Brigands a réussi comme il le méritait. Le public a dès le premier jour apprécié tout ce qu’il y a de mélodieux et de charmant dans cette bonne musique, qui se laisse comprendre sans travail pénible de l’intelligence ; et maintenant que Mercadante a recueilli parmi nous son humble moisson de gloire, le voilà qui s’en retourne heureux dans sa petite ville, où le rappellent les devoirs de sa charge, car Mercadante est maître de chapelle à Novarre. C’est là que le digne maestro passe sa vie, au milieu de petits enfans de chœur dont il dirige les voix aiguës, et de chanoines paisibles qui écoutent sa musique, gravement assis dans leurs stalles. Chaque année il écrit une messe en l’honneur de la patronne de la ville ; et cette chapelle à laquelle Mercadante a voué sa Muse religieuse ne dépend ni du pape ni des grands-ducs, c’est un chanoine qui l’a fondée en mourant, de ses propres deniers. De temps en temps, le maestro demande un congé à ses directeurs pour aller écrire un opéra à Venise ou bien à Naples ; et puis, trois mois après, quand il a bien fait chanter la Tachinardi et Dupré, quand il a bruyamment triomphé sur la scène, il se souvient de ses petits enfans de chœur et de ses bons chanoines de Novarre, et revient parmi eux, pour sanctifier dans la chapelle les couronnes du théâtre. Quelle sérénité ! quelle paix charmante ; on a beau dire, l’Italie est encore la terre de l’art calme et qui rend heureux.



  1. Chez Charpentier, rue de Seine, 31.
  2. Just-Tessier, quai des Augustins, 37.