Chronique de la quinzaine - 31 mars 1839

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Chronique n° 167
31 mars 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mars 1839.

Vingt-quatre jours de convulsions ministérielles n’ont rien produit, et la dernière combinaison tentée par le maréchal Soult, avec MM. Passy, Dufaure, Sauzet et Dupin, s’est rompue presque sans retour ! Dira-t-on encore que la cour a fait échouer cette combinaison ?

Il faut répondre une fois pour toutes à ces accusations. Ce qu’on nomme la cour, en style de journaux, serait plus exactement nommé la couronne. Il est évident que les feuilles de la coalition voudraient faire croire à leurs crédules lecteurs que le roi, que la couronne, pour parler plus constitutionnellement, a défait, par son influence, toutes les combinaisons qui se sont successivement présentées. Nous abordons franchement ce reproche, parce qu’il y aurait plus de danger encore à le laisser dans l’ombre où les accusateurs le cachent à demi. D’ailleurs la réponse est facile. Assurément la prérogative royale avait le droit de s’exercer contre les combinaisons qui ont été présentées ; cependant elle a pris à tâche de s’effacer, et elle s’est mise à l’écart pour donner libre jeu aux combinaisons les plus contraires. Ces combinaisons ont successivement échoué par le fait même de ceux qui les proposaient, par les difficultés qui devaient naturellement s’élever entre hommes d’opinions ou du moins de nuances politiques assez opposées, mais surtout par le manque d’une base véritable et réelle. C’est ce qu’il est facile de s’expliquer.

Avant la retraite de M. Molé et de ses collègues, pendant les élections, depuis le commencement de la crise actuelle, la presse de la coalition, représentée par dix journaux de Paris, et par un certain nombre de feuilles de départemens, s’est appliquée sans relâche à propager une opinion, non pas erronée, nais bien réellement mensongère. Il s’agissait de faire croire à la France, à l’Europe entière, mais surtout, — et cela importait le plus aux hommes qui ont entrepris cette tâche, — de faire croire à tous ceux qui ont quelque chance de faire partie d’un ministère, que la France est pour les opinions de la gauche, que la France partage depuis quelque temps les vues de M. Odilon Barrot, et de quelques-uns de ses amis encore un peu moins modérés que lui ; enfin que les élections ont donné pour résultat une majorité vivement opposée aux principes du 13 mars, du 11 octobre et même du 15 avril. En un mot, à entendre certains journaux, la France se serait lassée de la paix, de la prospérité, dont malheureusement elle ne jouit plus depuis un mois ; et, abandonnant la sage conduite que lui avait tracée Casimir Périer, elle ne rêverait plus aujourd’hui qu’extension de droits politiques, que renforcement d’institutions républicaines autour du trône, déjà bien faible et bien cerné comme cela, que guerre et conquêtes, ou du moins que défis belliqueux à tous ses voisins !

M. Thiers, il faut le dire, avait donné lieu le premier à la propagation de cette pensée, en s’écriant que la France est désormais du centre gauche. Peut-être M. Thiers avait-il alors raison, car la France semblait goûter assez la politique dite de centre gauche que lui offrait M. Thiers, moins toutefois l’intervention en Espagne. Mais si M. Thiers, homme modéré, et qui a donné des preuves irrécusables de ses opinions monarchiques ; si M. Thiers, l’un des promoteurs des lois de septembre et de toute la législation répressive du 11 octobre, était regardé comme l’expression la plus avancée de l’opinion publique, qui n’allait même pas tout-à-fait jusqu’à lui, puisqu’à deux reprises, et tout récemment encore, il a été arrêté sur la route du pouvoir par la question d’Espagne, comment se ferait-il aujourd’hui que M. Thiers ne soit plus que le représentant incomplet de l’opinion publique qui se trouverait fidèlement représentée par l’opinion plus avancée de M. Barrot ? Il est évident qu’on nous abuse, et qu’une illusion aussi dangereuse qu’habilement préparée cause tous les embarras et toutes les misères que la France éprouve en ce moment.

A nos yeux, et nous faisons des vœux pour que cette vérité se manifeste promptement, il est faux que la France, que la chambre, partagent les opinions de la gauche, telles que les entendent les journaux qui se disent les soutiens de M. Thiers, et qui ne sont en effet que ceux de M. Odilon Barrot. Voyez ce qui s’est passé dans la lutte qui a eu lieu contre le dernier ministère ; examinez les principes au nom desquels on l’a combattu, et vous verrez qu’on s’est hâté d’ensevelir ces principes dès qu’il s’est présenté quelque chance de s’emparer du gouvernement. Tant que le ministère du 15 avril a été soutenu par la majorité de la chambre, le centre gauche opposant ne parlait que de faire la guerre à l’Europe, car c’était, en réalité, demander la guerre, que de s’opposer à la convention d’Ancône et au traité des 24 articles. Pour les questions intérieures, elles consistaient dans une prompte et immédiate réforme électorale, dans la suppression des lois de septembre, ou du moins dans l’oubli de ces lois. En un mot, l’avènement du centre gauche opposant semblait ne pouvoir se faire que par une révolution générale, et presque par un changement de constitution. D’où vient donc le changement qui s’est fait tout à coup dans ce parti, si ce n’est de la crainte de ne pas se trouver en harmonie avec les opinions véritables de la France ? Nous avons vu M. Thiers lui-même modifier son opinion sur l’Espagne, et se réduire à la demande d’une opération presque sans but ; et pour M. Odilon Barrot, il s’est empressé de rassurer, par les protestations les plus nettes, ceux qui voyaient en lui le destructeur futur des lois de septembre, le partisan de la politique de guerre, et le promoteur de la réforme électorale. Si la France, si la chambre étaient de la gauche, comme le disent chaque jour quelques journaux, M. Odilon Barrot et ses amis, auraient-ils besoin de se modifier et de se modérer, et viendraient-ils complaisamment, comme Mahomet, à la montagne, après avoir hautement déclaré que la montagne viendrait à eux ? Eh bien ! ce miracle qui ne s’est pas fait, nous le déclarons hautement, il ne se fera pas. La France, la chambre, ne sont pas de la gauche, ainsi que l’entendent M. Odilon Barrot et son parti, même amendés, et elle n’ira pas à eux, parce que ses intérêts les plus pressans, sa prospérité, la paix qui est aujourd’hui sa force, sort évidemment ailleurs. Libre à M. Odilon Barrot et à la gauche de venir à la majorité et de se ranger à ses opinions, comme ils ont déjà essayé de le faire tout récemment ; mais il n’est pas juste de vouloir entrer en dominateurs dans un parti, quand on vient y chercher un refuge, et il est temps d’en finir de toutes ces déclamations à l’aide desquelles on voudrait abuser la majorité du pays, et la soumettre à une minorité qui a encore décru depuis peu de jours, par la séparation presque définitive de l’extrême gauche, et des partis légitimiste et républicain.

Vous dites que la France est du centre gauche, dit de son côté le journal qui représente les opinions de M. Mauguin. — Allez donc à Rouen, et si M. Thiers y reçoit un accueil semblable à celui qui a été fait à M. Laffitte, nous serons de votre avis. — L’extrême gauche, on le voit, a aussi ses prétentions à exprimer les opinions de la majorité de la France, et tout peut se soutenir, en effet, après des élections qui ont été le résultat d’une coalition légitimiste et républicaine. Toutefois, la chambre ; plus fractionnée seulement, n’est pas de la gauche, et si elle s’entendait avec M. Thiers, elle ne s’entendrait pas avec M. Odilon Barrot.

Hier, quatre-vingt-dix-sept députés se sont réunis chez M. Odilon Barrot pour déclarer qu’un ministère émané de la gauche serait seul la représentation exacte de la France électorale. Ces députés n’ont fait que répéter ce que disent chaque jour les feuilles de leur parti, et ils n’ont fait, en réalité, qu’un article de journal de plus. Une feuille de la coalition les loue de n’avoir pas formulé leur opinion en un vote qui aurait pu mettre de nouvelles entraves aux affaires. Nous ne voyons pas ce que le vote de quatre-vingt-dix-sept députés réunis chez M. Odilon Barrot pourrait avoir de décisif dans un gouvernement de majorité. Au contraire, plus on se comptera, plus on émettra de votes clairs, plus on montrera ses forces à découvert, et plus il sera facile de s’entendre. Or ici, il s’agit tout simplement de savoir si la France et la chambre obéiront aux quatre-vingt-dix-sept députés de M. Barrot.

Hâtons-nous de remarquer que cette réunion ne représente rien au-delà. M. Mauguin, M. Laffitte, M. Arago et leurs amis ne voteront avec les quatre-vingt-dix-sept amis de M. Odilon Barrot qu’autant que ceux-ci ne représenteront pas la majorité et la France électorale, c’est-à-dire qu’ils combattront avec eux tant qu’ils seront dans l’opposition, et qu’ils les aideront à détruire le gouvernement, mais non à gouverner. Si M. Odilon Barrot et ses quatre-vingt-dix-sept pouvaient faire admettre, comme ils le disent, qu’ils sont la représentation exacte de la France électorale, ils auraient à l’heure même contre eux tous les partis qui ne veulent pas de la France électorale telle qu’elle est, qui ne l’admettent pas même en principe, et ils se trouveraient isolés des républicains, des légitimistes, de la gauche prononcée, de toits ceux enfin qui font la force numérique du parti à la tête duquel figure M. Barrot. En un mot, M. Barrot et ses amis resteraient au nombre de quatre-vingt-dix-sept ! Est-ce là une majorité à imposer des formes de gouvernement, et à représenter les opinions de la France ?

Il y a cependant un autre parti de gauche qui est sous la dépendance de celui-ci. Depuis un mois que les portes du ministère se sont ouvertes devant M. Thiers, M. Thiers n’a pu faire un pas sans soumettre ses démarches à M. Odilon Barrot ! On est parvenu à faire croire à l’esprit le plus vif et le plus pénétrant, que M. Odilon Barrot et les quatre-vingt-dix-sept disposent du gouvernement de la France, et peuvent en disposer librement, à la condition de ne pas y mettre la main ! Mais, encore une fois, que serait la réunion des amis de M. Barrot, le jour où leur chef aurait obtenu la présidence de la chambre, et où il soutiendrait le gouvernement. Un embarras pour le ministère qu’ils abandonneraient bien vite pour retrouver la popularité qui leur est indispensable. Et c’est pour de tels auxiliaires que des hommes modérés, des hommes de gouvernement, ont fait défaut aux combinaisons les plus propres à rasseoir à la fois la dignité et le repos du pays !

Avouons-le franchement, tout le monde a été trompé par les clameurs persévérantes de quelques journaux. On a tant répété chaque jour au pays, par mille voix différentes, qu’il est de la gauche, qu’il ne veut plus ce qu’il a voulu depuis huit ans, que le pays a fini par le croire un moment, et que la majorité elle-même ne s’est crue qu’une très petite minorité. C’est ainsi que M. Odilon Barrot s’est trouvé un instant maître des affaires, et directeur suprême de toutes les combinaisons. Mais l’erreur a duré assez long-temps. Les cris de détresse que jette la France, les nombreuses faillites enregistrées cette semaine à Paris, disent bien haut qu’il est temps de revenir à la réalité, et qu’il n’y a pas un moment à perdre. M. Thiers est un homme d’état, il comprend trop bien les nécessités des affaires pour ne pas chercher la force où elle est. Abusé comme les autres, il a subi l’influence de M. Odilon Barrot et de la gauche ; mais il a subi cette influence en homme de caractère et d’esprit, et tout en acceptant les conditions onéreuses de cette alliance, il a forcé ses alliés à modérer leurs vues. Dans peu de jours, la chambre se sera comptée ; l’on verra si la gauche, représentée par la réunion des quatre-vingt-dix-sept, est l’expression de la majorité électorale. M. Thiers attendra-t-il cette expérience pour être assuré que la prétendue majorité de la gauche n’existait que dans les journaux ? Attendra-t-il que le dépit de s’être trompé ait rendu à la gauche toute la violence de ses opinions, qu’elle s’efforce de modérer pour se mettre au ton et à la mesure convenables à une majorité ? Il serait bien tard pour reconnaître une vérité que M. Passy, que M. Dupin et d’autres avaient entrevue dès les premières conférences ministérielles ! Il serait bien tard, parce que le pays paie chaque jour d’erreur de nos hommes d’état par des jours de malheur et de souffrance, parce que l’Europe entière s’alarme avec la France, en voyant un gouvernement, qui tend à s’appuyer uniquement sur les capacités, suspendu et entravé si long-temps par des erreurs aussi patentes et aussi grossières. Il faut donc se hâter de mettre fin, non pas seulement à la crise ministérielle, mais à un état de choses qui tendrait à tromper le pays, à le décourager, à le priver de ses meilleures forces. Or, cette situation factice, cessera dès qu’il se trouvera un ministère assez fort pour combattre ouvertement la fausse majorité de gauche, et lui montrer le néant de ses prétentions. Mais, pour première condition de succès, il faudrait dans ce ministère des hommes populaires et fermes à la fois, aussi éloignés de la droite que de l’extrême gauche, et franchement nous verrions avec douleur M. Thiers se refuser encore à prendre la part qui lui reviendrait dans une telle mission.

Si M. Thiers persistait à méconnaître les véritables influences politiques du pays, et à se lier à des minorités mal assorties et mal unies, il resterait un devoir à remplir à tous les hommes modérés. L’appel qui leur est fait en ce moment ne les trouvera sans doute pas sourds aux intérêts de la France ; il est bien temps que les intrigues cessent enfin pour faire place aux affaires ; il est bien temps de relever le pays qui tombe de découragement à la vue de tant de bruyantes impuissances. Une dernière combinaison est tentée en ce moment par le maréchal Soult. Les hommes qui doivent y concourir paraissent décidés à mettre de côté tous les sentimens personnels, toutes les suggestions de l’amour-propre, pour arriver plus tôt au dénouement de cette déplorable crise. Si cette combinaison échoue encore, il sera temps de se demander ce qu’a voulu faire la coalition, et si elle a réellement entraîné le pays, même pendant quelques jours. Cette dernière et dangereuse illusion dissipée, il sera plus facile de s’entendre. Les hommes politiques qui cherchent sincèrement à rendre la force et la régularité au gouvernement ébranlé, se souviendront peut-être alors qu’il est resté, à l’écart, un homme d’état pur de toutes les intrigues, que la considération publique dédommage bien amplement de toutes les attaques dont il a été l’objet. Les difficultés qui pouvaient exister entre lui et le maréchal Soult se sont bien aplanies depuis un mois, et il s’est placé assez haut pour que les questions de rang et de position soient faciles à résoudre. Mais, avant tout, il faut prouver à la France que la politique du 15 avril était moins l’objet des attaques de la coalition que les hommes qui la mettaient en pratique.

P. S. On nous apprend que la dernière tentative du maréchal Soult vient d’échouer. Nous voilà donc revenus plus que jamais aux incertitudes, nous ne voudrions pas dire aux intrigues, et il est devenu nécessaire de recourir aux expédiens qui eurent lieu au temps des disputes de Pitt et de Fox. L’Angleterre resta alors sept semaines sans ministère, et la crise eût duré plus long-temps, si George III n’eût déclaré enfin qu’il était las de toutes les entraves que les ambitions rivales lui opposaient, et n’eût menacé d’aller à Charing Cross, prendre pour ministres les premiers gentlemen qu’il rencontrerait. Ce fut là ce qui mit un terme à la crise. Nous verrons, au bout de sept semaines, si l’on aura pu s’entendre, et si le roi n’aura pas à choisir ses ministres parmi les meilleurs noms de l’armée et de la magistrature, sans s’arrêter aux candidats qui prolongent ainsi cette situation. Toujours est-il que le maréchal Soult, qui aurait pu maintenir le précédent cabinet en s’y associant, n’a pas su le remplacer par un autre. Il est donc devenu indispensable de former un ministère provisoire, pour éviter une seconde prorogation, dont les ministres démissionnaires ont avec raison récusé la responsabilité. Des ministres intérimaires, acceptés par les divers partis, ouvriront donc le 4 la session. On cite parmi eux M. Girod (de l’Ain) et M. de Montebello. C’est maintenant à la chambre, en présence de laquelle va se continuer la crise ministérielle, d’y mettre fin. C’est à elle de replacer, par la sagesse de ses votes, les chefs de parti à leur véritable place, de détruire les importances factices, et d’effacer les suites d’une désastreuse coalition. Dira-t-on encore que la couronne veut se soustraire aux conditions du gouvernement parlementaire ? Après avoir consulté la France dans les élections, elle veut consulter la chambre qui est résultée de ces élections, afin qu’il ne reste aucun doute. Si la chambre est, de la gauche, comme le disent les organes de M. Barrot, au lieu de disposer du ministère, il pourra le confisquer à son profit ; mais si la chambre est seulement, comme nous le pensons, dans les opinions de la partie la plus modérée du centre gauche, nous espérons que la gauche voudra bien accepter à son tour les conditions du gouvernement constitutionnel, et ne pas refuser le titre de parlementaire au ministère qui se formera dans la chambre même, dût ce ministère tromper les prévisions de la prétendue majorité qui s’attribue jusqu’à ce jour la victoire dans les élections.


ADOLPHE NOURRIT.

La perte que les arts viennent de faire sera vivement sentie, et de tous, on peut le dire ; car, dans cette douleur, les querelles d’école n’ont rien à voir. A quelque opinion qu’on appartienne, on regrettera toujours cet homme intelligent, laborieux, dévoué, honnête, épris jusqu’à l’ivresse des nobles sentimens du cœur et des belles choses de la pensée, qui ne vivait que pour l’œuvre à laquelle il s’était consacré dès ses premiers jours, et que le décourageaient vient d’abattre aux pieds de la Muse. Certes, si jamais un nom fut populaire en France, ce fut le sien ; jamais le nom d’un chanteur n’était descendu si avant dans le peuple. Tous l’ont entendu, tous l’ont applaudi ; le nommer, c’est réveiller dans l’esprit de chacun les plus beaux souvenirs de l’Opéra ; et cette consécration unanime du succès, il la devait, non-seulement à son talent si élevé, à son intelligence si prompte à saisir les intentions du génie, à sa voix si puissante à les rendre, mais encore à la dignité de sa personne, à la noblesse de son caractère, qui relevait sa profession aux yeux du monde, à cette activité généreuse, à cette fougue sympathique à laquelle il ne faisait jamais défaut, même dans les plus rudes fatigues du répertoire, et qui l’entraînait, au péril de sa voix et de son avenir, partout où il y avait quelque service à rendre, quelque gloire ignorée à produire, quelque hymne patriotique à célébrer. Aussi cette nouvelle a fait sensation ; chacun s’en est ému dans la ville ; au milieu des intérêts si graves qui nous préoccupent, cela seul suffirait pour témoigner à quel point cet homme était affectionné de tous. Qu’on nous permette donc de parler de lui encore une fois ; demain, sans doute, il serait déjà trop tard ; c’est la destinée des comédiens d’aller à l’oubli par la renommée et la fortune, tout au rebours des autres gloires qui s’immortalisent dans l’œuvre.

Nourrit débuta, en 1821, par le rôle de Pylade dans l’Iphigénie en Tauride de Gluck. Sa voix fraîche et marquée d’un timbre juvénile, que rappelle aujourd’hui, mais avec plus de charme, la voix de M. de Candia ; son heureuse organisation musicale, son nom, déjà célèbre à l’Académie royale, lui concilièrent en peu de temps la faveur du public. Et, trois ans après, lorsqu’il joua les Deux Salems, le succès qu’il obtint fut tel que son père, qui chantait avec lui dans cette partition, en conçut quelque ombrage, et c’est là un sentiment si naturel en pareille occasion, qu’il n’y a pas de quoi s’en étonner. En effet, l’homme qui vient tout à coup, en un jour, vous prendre la moitié de cette attention, de ces sympathies, de ces applaudissemens qu’on vous adressait la veille sans partage, cet homme tiendrait-il à vous par les liens les plus étroits, n’en est pas moins votre rival : il n’y a pas de père au théâtre, et le sang parle moins haut que la voix. A la place de cette jeune fille, qui s’est appelée depuis la Malibran, si Garcia, sur son déclin, eût vu grandir à ses côtés un fils vaillant et superbe, héritier précoce du génie et de la voix de son père encore vivant, croyez bien que le vieux chanteur n’eût pas été si glorieux de ce fils qu’il l’était de sa fille, et cela s’explique ; après tout, la Malibran n’enlevait rien au répertoire de son père, sa renommée ne pouvait qu’ajouter un éclat de plus au nom qu’elle portait. Le vieux don Juan, le vieux Maure de Venise, le vieux comte Almaviva ne se voyait pas revivre à chaque instant dans une jeunesse active, puissante, généreuse, qui ne semblait le faire souvenir de ce qu’il était autrefois que pour lui rappeler aussitôt tout ce qu’il avait cessé d’être et lui dire cette vérité ; que personne n’aime à entendre, et les gens du théâtre bien moins que tous les autres, à savoir qu’il fallait se retirer et renoncer pour jamais à toutes les pompes de l’existence. Cependant le père de Nourrit prit sa retraite, et dès ce jour, Adolphe resta seul maître de la scène et du premier rang, et cela sans obstacles surmontés, sans lutte, presque par droit de naissance. Chose étrange, toutes ces circonstances favorables, en se combinant à souhait pour son bonheur dès son entrée dans la carrière, ont influé plus qu’on ne croit peut-être sur les affreuses inquiétudes de sa vie et sa fin déplorable. Ce qui a manqué à Nourrit, c’est la lutte, la lutte acharnée et fatale que tous soutiennent avant d’arriver à ce point où la fortune l’avait porté tout d’abord. Voyez Rubini, choriste dans une troupe foraine, et conquérant, à force de talent et de persévérance, sa royauté d’aujourd’hui. Voyez Duprez, écolier chétif dont on riait à l’Odéon, chanteur nomade en Italie, gravissant à travers les sifflets les hauteurs de Guillaume Tell. Il y a telles déceptions qui vous tuent, parce qu’elles vous viennent, pour la première fois, dans la maturité de l’âge. A vingt ans, le premier sifflet encourage un grand artiste et le pousse au travail, à quarante il le tue. Et c’est pourquoi Nourrit est mort. Cette nature, déjà si faible, s’était énervée dans le succès.

A vrai dire, la carrière dramatique de Nourrit ne date guère que de l’arrivée en France de Rossini. Alors seulement son activité se fait jour, alors seulement le jeune chanteur se débarrasse de l’emphase de l’ancienne école, et grandit sous le souffle de l’inspiration du grand maître. On sait avec quelle ardeur, quelle foi sincère dans l’avenir de cette musique, quelle intelligence des effets nouveaux, Nourrit joua Néoclès, Aménophis, le comte Ory, Arnold. Dans certaines parties de Guillaume Tell, Duprez l’a surpassé, mais pourtant sans le faire oublier dans l’ensemble du rôle ; et quand on les compare froidement, on a peine à se décider, car au fond l’un vaut l’autre : chacun a pris la chose à sa manière. A Duprez le cantabile magnifique du premier acte, la cavatine entraînante du troisième, le grand style dans le récitatif ; mais aussi à Nourrit l’expression sublime du trio, le sentiment du caractère, la composition harmonieuse de ce rôle, qu’il idéalisait à la manière des héros de Schiller.

Une des plus nobles qualités qui distinguaient Nourrit, c’était l’empressement singulier avec lequel il se portait au-devant de toute gloire naissante ou méconnue, de toute idée nouvelle et féconde. Il ne s’est pas accompli, de son vivant, une révolution, qu’elle vînt d’Italie ou d’Allemagne, à laquelle il n’ait voulu prendre sa part d’homme et d’artiste. Jamais il ne faisait défaut au talent, et lorsqu’il s’agissait du génie, c’était une ardeur de bonne foi, un enthousiasme loyal et sincère, qui ne reculaient devant aucune peine, aucun sacrifice. On a souvent plaisanté chez lui cette fougue du sang. En effet, dans un temps où l’on ne croit plus à rien, où les ministères les plus saints sont à peine pris au sérieux, on ne pouvait se défendre d’un certain étonnement en présence de ce comédien, qui prétendait exercer sa profession comme un sacerdoce, et faisait de son art une religion ; triste religion, en vérité, qui, dans les jours d’indifférence où nous vivons, devait le conduire au suicide ! Tel Nourrit s’était montré à l’égard de Rossini, tel Meyerbeer, en venant à son tour, le trouva, zélé, actif, intelligent, plein de conviction et de bonne volonté. Il faut dire aussi qu’en se vouant de la sorte à la cause de l’auteur de Robert-le-Diable, Nourrit, sans s’en douter peut-être, et par un instinct naturel à tous les chanteurs, travaillait à sa propre renommée. En effet, c’était de l’illustre maître de Berlin que le chanteur français devait tenir ses plus beaux rôles, c’était Meyerbeer qui devait le produire pour la première fois dans le vrai jour de son talent, dont il avait étudié avec un admirable soin toutes les faces radieuses et ternes, et jusqu’aux moindres inégalités. Robert-le-Diable fut le plus beau triomphe de Nourrit. L’acteur partagea la fortune du chef-d’œuvre, fortune à laquelle il avait aussi contribué. On n’oubliera jamais sa voix énergique et fière, son attitude imposante, son enthousiasme sacré dans les magnifiques scènes de la fin. Ce rôle lui restera toujours, car il est son bien, sa conquête, sa gloire inaliénable. Le peuple de Paris ne se figure pas plus Robert-le-Diable sans Nourrit qu’il ne se figure l’Opéra sans Robert-le-Diable ; et tout cela forme dans son esprit une indivisible trinité. Duprez prend à Nourrit Arnold et Raoul, mais lui laisse Robert ; et certes ce n’est pas un médiocre avantage pour un chanteur que d’avoir dans son répertoire un rôle auquel Duprez n’ose toucher. Nourrit était l’ame de cette troupe, il l’exaltait au souffle de son inspiration, mais sans la dominer, sans l’écraser, comme fait Duprez. Alors toutes les richesses de l’Opéra reposaient dans l’harmonie des ensembles. On se souvient du trio de Guillaume Tell, du trio de Robert-le-Diable, du finale de Don Juan. Alors on les applaudissait tous également, Nourrit, Levasseur, MIIe Falcon, Mme Damoreau. Aujourd’hui il n’y a de fête et d’honneur que pour Duprez, qui se passe du secours des autres et se suffit à lui-même. Au besoin la cavatine d’Arnold peut tenir lieu de tout. Cependant la confusion s’est mise dans la troupe ; il semble qu’on n’y chante plus la même langue. A la retraite de Nourrit, l’unité s’est dissoute, et ces nobles voix qui montaient autour de la sienne avec tant de bonheur et d’éclat, se taisent, ou ne sortent du silence que pour exprimer la tristesse et le découragement.

Nourrit n’était, certes, pas un grand chanteur ; sa voix sonore, aiguë et bien timbrée, manquait d’ampleur et d’agilité, et cependant personne n’a jamais mieux convenu à l’opéra français. Élevé sous l’influence du génie de Gluck, il avait passé à Rossini, mais en ménageant la transition ; et de cet assemblage de la déclamation ancienne trouvée pour ainsi dire en son berceau, et d’une certaine allure italienne prise dans la familiarité de Garcia, il s’était fait un genre à lui, un genre après tout assez harmonieux, et qui se trouvait parfaitement en rapport avec les sympathies et les goûts du public. Nourrit est un des rares comédiens dont le nom restera dans l’histoire de l’Académie royale de Musique, parce que ce nom signifie quelque chose, et ne peut se séparer du mouvement accompli dans l’art pendant les quatorze années qui viennent de s’écouler. Nourrit marque la transition du vieux récitatif français à la cavatine italienne, de Lainé à Rubini, absolument comme dans une sphère plus élevée Meyerbeer représente le passage de Rossini et de Weber au génie nouveau qui naîtra tôt ou tard en France, en Italie, en Allemagne, peu importe. Aussi Meyerbeer et Nourrit devaient-ils s’entendre à ravir et former, en se rencontrant, une alliance féconde dont on a vu les résultats dans les magnifiques soirées de Robert-le-Diable et des Huguenots. Nourrit était un chanteur français dans la plus sérieuse acception du mot. Tout au rebours des Italiens qui vont tout sacrifier à un moment donné, il portait son activité dans les moindres parties de son rôle, et du commencement à la fin ne cessait de vivre de la vie du personnage qu’il avait revêtu. Jamais il ne faisait de réserves, et s’appliquait, avant toute chose, à bien tenir la scène, attentif, exact, ponctuel, plein de sollicitude pour le succès de la soirée, se préoccupant à la fois de la musique et du poème, de sa voix et de son geste, n’oubliant rien, pas même le costume : car il faut le dire, il se mettait à ravir ; à l’Opéra c’est quelque chose. Je le répète, Nourrit était un véritable chanteur français, le chanteur d’un peuple auquel les émotions musicales ne suffisent point, et qui cherche dans un opéra l’intérêt du poème et l’appareil des décorations et des costumes. Sa pantomime allait parfois jusqu’à l’exagération ; alors sa voix le trahissait étouffée par l’enthousiasme auquel il était en proie : enthousiasme qu’il tenait de certaines dispositions naturelles à moitié développées par des études littéraires interrompues, et reprises çà et là dans ses loisirs dramatiques. On le voyait s’éprendre avec une égale ferveur de toutes les idées nouvelles ; de Maistre, George Sand, La Mennais, se disputaient son esprit ; il passait en un moment du Christ à Descartes, de Saint-Simon à Spinosa, et s’enivrait de philosophie comme un autre de vin ou d’opium : entre toutes ces idées qui vivaient de son enthousiasme, la plus sérieuse, la plus féconde, sans doute, fut celle de révéler à la France le génie de Schubert. Un jour, deux ou trois de ces lieds sublimes, qui sans lui seraient peut-être ignorés encore, lui tombèrent par hasard dans les mains. Nourrit trouva cela si beau, qu’il voulut faire partager à tous son admiration : généreuse entreprise dont sa persévérance à toute épreuve et son noble talent firent le succès. Dès-lors il ne parla plus que de Schubert et n’eut de vive sympathie que pour cette musique ; dans les salons, au Conservatoire, il la chantait, avec quelle inspiration, quelle verve, quel enthousiasme sacré ! tous ceux qui l’ont entendu le savent. Si le poète manquait, il traduisait lui-même le texte allemand, et parfois réussissait à merveille. Mais la véritable traduction de cette poésie harmonieuse, c’était sa voix qui la faisait. Que d’ineffable tristesse il mettait dans la Religieuse, et dans les Astres ! comme il était grandiose et solennel ! avec quelle sublime expression il rendait cette musique inspirée par le sentiment de l’infini ! C’est à lui que l’œuvre de Schubert doit sa renommée en France, à lui qui s’en est fait l’apôtre, qui l’a chantée, ou, pour mieux dire, l’a prêchée avec tant de conviction et de talent, que tous ont fini par y croire et s’y convertir.

Nourrit s’était créé à l’Opéra une position à part. Le premier ténor ne se bornait pas à chanter Guillaume Tell, Robert-le-Diable ou la Muette ; il se mêlait aussi des affaires de l’administration. S’il s’agissait d’un conseil à donner, d’une mesure à prendre, il intervenait aussitôt, et son influence se faisait sentir en toute occasion. Nourrit était le souverain de cet empire, celui que le public saluait chaque soir de ses applaudissemens et de ses couronnes. S’il voulait chanter, le génie se mettait à l’œuvre ; si dans ses heures de loisir il lui passait par le cerveau quelque charmante fantaisie, la Sylphide, par exemple, il voyait sur-le-champ sa création prendre la forme, le sourire et les ailes de Taglioni. Quelle vie heureuse et facile ! sentir qu’on est le bien-venu partout, ne se reconnaître aucun rival, n’avoir qu’à se montrer pour que la joie éclate, s’enivrer de mélodie et de gloire ! et pourtant c’était la destinée d’Adolphe. Mais quand il fallut un jour y renoncer !

Vivre loin d’elle c’est mourir.

Ce vers bien simple de Gustave, mais auquel la musique donne une ravissante expression de mélancolie, nous revient à propos de Nourrit ; car, pour lui, vivre loin de l’Opéra, c’était mourir.

L’engagement de Duprez devait porter à Nourrit un coup terrible, et dont il ne se releva point. Jamais, en effet, dans la plénitude de sa confiance, il ne lui était venu à l’esprit qu’il pût se rencontrer un être assez hardi pour lui vouloir disputer le premier rang ; il se sentait si puissamment affermi de tous côtés, si bien maître de la sympathie de tous ! Aussi, qu’on se figure le désespoir affreux qui dut le prendre, lorsqu’il sut, à n’en pas douter, que Duprez arrivait, Duprez que l’Italie renvoyait à la France, transformé, illustre, Duprez que précédait le bruit de ses triomphes de Naples et de Milan. Nourrit en eut une douleur profonde, insurmontable, et cela se conçoit. Partager, dans la force et la maturité de l’âge et du talent, ce qu’on a tenu seul pendant quatorze années, sentir la faveur du public passer sur la tête d’un autre, se voir de jour en jour dépossédé, ne plus être seul, déchoir enfin ! On tint conseil, un conseil de famille, auquel présida Rossini ; là il fut décidé que Nourrit se retirerait. Ainsi, le malheureux disait adieu à ses plus chères espérances, il s’arrêtait tout à coup au milieu de sa belle carrière, et la mort n’était encore pour rien dans tout cela, car il se retirait plein de vie et de jeunesse, de voix et d’ambition. La résignation est une admirable chose, il est beau de donner un exemple au monde, et de passer froidement de la gloire à l’oubli ; mais la résignation n’existe guère que dans le catholicisme. Où la trouver aujourd’hui dans ces esprits fougueux, impatiens, superbes, que leurs illusions emportent vers le soleil, et qui montent jusqu’à ce que leurs ailes de cire se fondent, et qu’ils retombent foudroyés comme Icare ? Aujourd’hui, il n’y a guère que les simples et les pauvres d’esprit qui se résignent ; l’homme que le succès a proclamé une fois, lorsqu’on l’oublie et le délaisse, n’a d’autre refuge en son isolement, que dans le suicide ou l’ironie. S’il est faible, il se tue ; s’il est fort, il continue à vivre, affecte pour le monde une indifférence pire que celle dont on veut l’accabler, et de temps en temps frappe sur l’idole nouvelle, afin qu’on sache bien qu’elle sonne creux. Voyez Nourrit et Rossini ; le hasard les a mis en présence tous les deux, et je ne veux pas d’autre exemple. Nourrit se tue parce que les applaudissemens lui manquent, parce qu’il sent qu’il va survivre à sa renommée ; Rossini, au contraire, se croise les bras et se contente de sourire, car il a conscience de lui-même, car il sait, au milieu de l’indifférence publique, qu’il a fait Semiramide, Otello, Guillaume Tell, et que rien au monde ne peut empêcher ces chefs-d’œuvre d’exister. Rossini a la force que donne le génie, tandis que l’autre, le malheureux, n’avait que l’enthousiasme.

Une fois sa résolution prise, il voulut paraître plus calme ; mais en vain, la tristesse qui le dévorait se trahissait chaque jour par un nouveau signe. Son visage s’altérait, une fièvre nerveuse le consumait. A l’expression de l’abattement avait succédé cet affreux sourire que l’ivresse du malheur donne aux hommes. Il jouait ses rôles avec emportement, furie et désespoir ; une seule idée le possédait toujours, sans qu’il eût un moment de repos. Un soir, il chantait la Muette ; la représentation allait son train accoutumé, à travers les applaudissemens, lorsque tout à coup on vient lui annoncer que Duprez est dans la salle. Aussitôt Nourrit hésite, pâlit, la voix lui manque, et le spectacle s’interrompt. On ne peut s’expliquer l’influence terrible que le nom seul de Duprez exerçait sur son esprit. Il y avait en cela quelque chose de fantastique ; le fantastique se rencontre si souvent dans les réalités de l’existence !

Cependant sa dernière représentation arriva, grande et solennelle soirée à laquelle rien ne manqua, ni les transports d’enthousiasme, ni l’affliction générale. Toute cette multitude d’élite qui l’avait suivi dans sa carrière avec tant de sollicitude et d’amour était venue pour lui rendre honneur ; tandis que la salle entière applaudissait, les plus illustres personnages de ce temps se pressaient dans sa loge pour lui serrer la main ; et lorsque à la fin, entouré du groupe de ses camarades, il parut pour la dernière fois sur le théâtre de ses triomphes, les bouquets, trempés de larmes, tombèrent à ses pieds. Jamais comédien ne s’était retiré avec tant d’honneur et de gloire ; mais il fallait s’en tenir là. Après ces magnifiques funérailles qu’il avait conduites lui-même, toute résurrection était impossible. Voilà ce que ses amis auraient dû lui faire entendre, en l’invitant à quelque retraite honorée et paisible. Certes, les ressources ne lui auraient pas manqué ; il eût facilement trouvé dans son goût pour la science et les lettres de quoi suffire à ses loisirs. Mais non ; il ne pouvait échapper à cette ambition qui le dévorait, à cet insatiable besoin d’activité qui, l’entraînant hors du cercle de sa famille, malgré ses enfans, malgré lui, sans qu’il ait pu jamais s’en rendre compte, l’a poussé dans l’abîme. A peine sorti de l’Opéra, il rêve une nouvelle vie ; il part. Dès-lors plus de salut ; on sent que la victime se débat sous le coup de la hache. A Bruxelles, à Lyon, à Marseille, il trouve d’affreux échos qui lui renvoient le nom de Duprez. Il se met à chanter, lui aussi, la cavatine de Guillaume Tell. A force d’entendre parler de voix de poitrine, il en veut avoir une, et brise à ce travail sa voix sonore de Robert-le-Diable et des Huguenots. Il part pour l’Italie à l’âge où l’on en revient. Nourrit n’avait aucune des qualités que les Italiens affectionnent. Qu’importe au public de Naples ou de Milan l’expression vraie de la pantomime, la composition du caractère, l’exactitude du costume ? Il lui faut, avant tout, des cavatines, et si vous lui demandez ensuite ses opinions sur la mise en scène, il vous dira qu’il ne se passionne que pour les grands gestes, et que les habits chamois, les bottes à revers et les plumes rouges lui conviennent fort. Nourrit, on le sait, n’était pas l’homme d’une cavatine, mais d’un rôle. Que pouvait-il faire à San-Carlo, abandonné ainsi à lui-même, isolé dans son personnage, entouré de gens qui devaient s’étonner de le voir dépenser en pure perte tant d’énergie et de généreuse inspiration ? Avec les Italiens, on n’est jamais en peine ; ils chantent un air, et tout est dit, tandis qu’avec les accessoires de toute espèce dont se composait son talent, Nourrit ne pouvait se passer d’ensemble. Du reste, il le sentait lui-même aussi bien que personne, et voilà d’où vint son désespoir. A Naples, Nourrit travailla à creuser les registres de sa voix, et l’organe qu’il se composa de la sorte enchantait dans les premiers temps le public de San-Carlo. Mais il n’y a pas d’effort si rude qui dompte la nature, à cet âge surtout, et son ancienne voix finissait toujours par avoir le dessus, au grand désappointement des Napolitains, qui n’en pouvaient aimer le timbre aigu et métallique. S’il eut alors quelques beaux jours, pendant lesquels il put rêver un avenir nouveau, son illusion ne fut pas de longue durée. Il ne tarda pas à voir à quel public il avait affaire, un public qui ne pouvait lui tenir compte ni de son jeu si passionné, ni de son inspiration si fougueuse, ni de l’accent si dramatique de sa voix, et qui, sans égard pour tant de nobles avantages, ne lui ménageait, dans l’occasion, ni la réprimande, ni l’affront. Alors il pensait à son public de l’Opéra, à ses amis, à la France, où il ne pouvait plus rentrer parce qu’un autre y chantait.

Sur ces entrefaites, sa voix vint à le trahir à plusieurs reprises. Dès ce moment, il tomba dans une sombre mélancolie : chaque jour une goutte de plus tombait dans le vase d’amertume, et quand son cœur fut plein, il se tua. Cruelle mort ! qui n’est point, comme on l’a prétendu, le résultat d’un instant, mais de deux années d’angoisse et de morne tristesse. Qui peut savoir, en effet, tout ce qu’il a souffert, cet homme, avant d’en être venu à se briser le front sur le pavé ? Ceux qui disent qu’un chanteur qui se tue parce qu’on le siffle n’est que ridicule, en parlent bien à leur aise. Ce n’est pas le rang qu’il faut considérer, mais l’ambition refoulée ou déçue qui fait les mêmes ravages dans tous les cœurs. Que le but soit sérieux ou non, cela regarde le monde et la postérité, mais ne saurait en aucun point modifier le désespoir de celui qui le manque. Le comédien souffre autant que l’empereur, plus peut-être ; car au moins l’empereur dans l’exil a pour se consoler cette sympathie orageuse du monde pour les grandes afflictions. Mais le comédien dépossédé, on le prend en pitié ; s’il se tue, on rit de sa mort. De quoi ne rit-on pas ? Nous ne sommes pas de ceux qui aiment à déclamer sur le suicide et maltraitent les morts sous prétexte de faire la leçon aux vivans. Que signifie de venir discuter froidement de pareils actes qui se consomment la plupart du temps en dehors de toute espèce de logique et de liberté ? Cependant il est impossible de ne pas reconnaître, dans les causes qui ont poussé Nourrit au suicide, la déplorable influence de certains travers de notre temps. Nourrit avait en lui un malheureux penchant vers les idées philosophiques, dont avec sa nature ardente, généreuse, enthousiaste, mais faible, il devait tôt ou tard être victime. Toutes les théories qui se trouvaient, toutes les doctrines nouvelles, il les adoptait sans méfiance ou plutôt sans critique, pourvu qu’elles vinssent parler à son noble cœur de vertu sociale et d’humanité. De là certaines idées qu’il apportait dans son art, dans sa mission, comme il disait lui-même ; et c’est en s’exagérant ainsi toute chose qu’il devait vivre et mourir. Comme il s’imaginait accomplir une œuvre sociale en, jouant la Muette ou Robert-le-Diable, sitôt que sa voix ou le succès lui ont manqué, il ne s’est plus trouvé digne de vivre parmi les hommes ; tout cela dans la générosité de son ame, et pourtant il avait envers la société de plus sérieux devoirs à remplir en dehors du théâtre : il était père de famille ! Voilà où l’on en vient avec ces misérables théories qui ne servent qu’à féconder l’orgueil. Chacun se croit appelé à régénérer le monde ; celui-ci avec son piano, celui-là avec sa voix ; puis, à la première déception, le vertige vous prend, et l’on se tue. Ne vaut-il donc pas mieux chanter comme font les Italiens, chanter pour la musique et non pour la philosophie, avoir moins d’art peut-être, mais à coup sûr plus de poésie vraie et de naturelle inspiration ; être moins humanitaire, mais plus homme ?

H.W.