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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1888

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Chronique n° 1343
31 mars 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

Ce pauvre grand peuple français est bien en vérité le plus patient des peuples. Il ne s’en doute pas, il se croit le maître souverain, puisqu’on le lui répète sur tous les tons ; il n’est que l’éternelle dupe et l’invariable victime des partis, qui, en le flattant, l’exploitent et le bernent sans pitié, qui, après lui avoir subtilisé ses suffrages un jour d’élection n’ont à lui offrir le lendemain que le spectacle de leur arrogance de leurs agitations, de leurs intrigues et de leur impuissance.

Pourquoi choisit-il des mandataires et des représentans ? Apparemment il les choisit dans sa bonne foi pour qu’ils lui assurent les premières conditions de la vie d’un peuple, la paix extérieure s’il se peut la paix intérieure toujours, la sécurité dans son travail, des lois équitables et respectées, un gouvernement sérieux, une administration honnête et prévoyante ; il les nomme pour qu’ils s’occupent de ses affaires et de ses intérêts. On n’a pas le temps de s’occuper de ses intérêts et de ses affaires ! On a même de la peine à lui donner un budget ou si l’on finit par y arriver, c’est qu’à la dernière heure comme aujourd’hui, le sénat se résigne à voler au pas de course ou au pas de charge sans plus d’examen, tout ce qu’on lui propose. On ne lui donne certes ni la paix morale qui est son premier désir, ni le gouvernement dont il a besoin, ni une administration attentive à tous les intérêts, ni l’ordre des finances, ni surtout la confiance dans le lendemain. On lui donne en revanche ce qu’il ne demandait pas, cette représentation qu’il a sous les yeux depuis quelques années : les guerres de secte et de faction, les déficits dans le budget, les trafics de faveurs publiques échappant à la répression la glorification des insurgés de tous les temps les interpellations vaines ; les crises ministérielles, le radicalisme se glissant partout et altérant tout. Si bien qu’un jour ce bon peuple de France, assez troublé et encore patient, finit par ne plus savoir ce qu’il devient, promené qu’il est à travers tous les incidens, flottant entre l’anarchie parlementaire qui fleurit au Palais-Bourbon, l’anarchie de la commune qui triomphe à Marseille, et l’anarchie militaire représentée par M. le général Boulanger, encouragée par quelques-uns des républicains eux-mêmes. Triple perspective offerte à la nation qui se croit souveraine et qui passe pour ne pas manquer d’esprit !

On en est là pour le moment, et cet incident dont M. le général Boulanger est le héros, qui a tout éclipsé pendant quelques jours, n’est pas le moins curieux dans cette histoire de l’anarchie du temps. C’est assurément une destinée singulière que celle de ce soldat, dont la carrière n’a pas été sans mérite, qui aurait pu avoir encore à son rang un rôle brillant, peut-être utile dans l’armée, et qui finit, si c’est la fin comme un indiscipliné, comme un révolté, perdu par une ambition équivoque, par une fausse popularité et par les flatteries des partis Le voilà maintenant retranché des cadres de l’armée, rendu, comme on dit, à la vie civile, et élevé à la dignité de porte-drapeau du radicalisme et de césar sans panache, promenant sa candidature plébiscitaire dans les départemens ! C’était un dénoûment inévitable, et le gouvernement, l’eût-il voulu, ne pouvait pas faire autrement. M. le général Boulanger, dans sa haute position de commandant d’un corps d’armée, s’était déjà exposé, il y a quelques mois, à subir une peine disciplinaire. Il n’y a que quelques semaines, malgré les ordres qu’il avait reçus, qui lui interdisaient de venir à Paris, il n’a suivi que sa fantaisie, — et M. le ministre de la guerre a été obligé de prononcer sa mise en non-activité par retrait d’emploi. Cela n’a pas suffi : M. le général Boulanger a continué à se mettre au-dessus des lois militaires ; il a voulu faire du bruit, exciter ses amis, protester ou laisser protester en son nom contre un acte de son chef, — et M. le ministre de la guerre n’a plus eu d’autre ressource que de réunir un conseil d’enquête, dont la décision a déterminé la mise à la retraite d’office de l’ancien commandant du 13e corps. L’exécution s’est accomplie, elle était devenue une nécessité d’ordre public. La vérité est qu’en dehors même de ces incidens d’indiscipline qui ont décidé les dernières mesures du chef de l’armée, M. le général Boulanger, à Clermont ou à Paris, s’était fait une position qui n’avait plus rien de compatible avec les règles sévères et précises de la vie militaire. Ce n’était plus un soldat obéissant comme les autres, attaché à ses devoirs ; c’était une sorte de tribun soldatesque, recherchant l’ostentation et les manifestations, prenant ses aises avec le gouvernement et avec les lois, affectant l’attitude d’un défenseur privilégié de la dignité nationale, livrant son nom aux conciliabules politiques et aux brigues électorales. Il était arrivé au point où il devait choisir entre la résolution virile, désormais difficile, de revenir sur ses pas, de rentrer amplement dans le devoir, et une émancipation définitive de la vie militaire : il ne pouvait plus rester ce qu’il était ! Chef indépendant et indiscipliné, quelle autorité avait-il pour faire sentir le frein de la discipline à de jeunes officiers, au plus modeste sous-lieutenant ? Que serait-il arrivé de plus si, à son exemple, d’autres commandans de corps d’armée, d’autres généraux, au lieu de rester les généreux et silencieux serviteurs du pays, avaient voulu, eux aussi, s’agiter, briguer un rôle bruyant, jeter leur panache dans la mêlée des partis ? C’était la désorganisation de l’armée, le commencement de la plus mortelle des anarchies, de l’anarchie militaire. La mesure qui a frappé l’ancien commandant du 13e corps éiait une nécessité de préservation ; c’était aussi une satisfaction, aussi légitime que salutaire, donnée à l’armée, à cette armée modeste, laborieuse et dévouée, qui n’a pas attendu M. le général Boulanger pour être organisée, pour sentir sa force et être digne de la France. Le ministre de la guerre, M. le général Logerot, qui est un soldat à l’esprit juste et sincère, a fait ce qu’il a dû. Son seul tort a été peut-être de se laisser un peu trop troubler au début par des considérations ministérielles et parlementaires, de ne pas aller dès le premier jour résolument devant la chambre pour revendiquer tout son droit, de laisser s’agiter des questions de discipline dans des discussions sans issue, surtout sans profit pour la dignité et l’intérêt de l’armée. Le gouvernement a eu ce qu’on pourrait appeler l’énergie de la dernière heure, et le bruit que M. le général Boulanger a essayé de faire, le torrent d’injures qu’il a laissé déchaîner contre ses juges, le langage qu’il tient lui-même aujourd’hui, prouvent qu’il n’était que temps de le rendre à son rôle de tribun ; il le jouera comme il voudra, il faut bien s’y attendre, il ne le jouera plus sous l’uniforme.

A quoi tient cependant cette étrange fortune avec laquelle on n’en a peut-être pas encore fini ? Beaucoup de républicains, effrayés au dernier moment de cette espèce de fantôme de césarisme qu’ils ont vu se relever devant eux, n’ont point hésité à soutenir le gouvernement, à lui prêter main-forte dans ses sévérités, et c’est assurément ce qu’ils avaient de mieux à faire ; mais, en vérité, c’est voir le danger un peu tard. Ce qui arrive aujourd’hui, c’est l’œuvre des républicains de toutes les nuances, à peu d’exceptions près ; ils le préparent depuis longtemps par leurs idées, par leurs connivences, par leurs encouragemens. Toutes les fois qu’il s’est trouvé un soldat indiscipliné frappé par ses chefs, ils l’ont soutenu, ils l’ont relevé de ses disgrâces et ils lui ont même donné quelquefois une position publique. S’il y avait des généraux strictement fidèles à leurs devoirs militaires et jaloux de défendre l’armée contre l’invasion de la politique, ils ont tenu ces généraux pour suspects ils les ont poursuivis jusqu’au jour où ils ont pu les exclure de l’activité. Ils n’ont été satisfaits que lorsqu’ils ont vu au ministère de la guerre des militaires empressés à leur donner des gages, à flatter leurs passions et leurs ressentimens, leurs préjugés et leurs ombrages. Lorsque M. le général Boulanger, arrivé à son tour au pouvoir par une faveur de parti, a frappé sans ménagement, même sans respect pour la loi, des princes qui restaient scrupuleusement dans leurs devoirs militaires, qui ne tenaient qu’à être les serviteurs du pays, c’était le général patriote, le vrai général républicain ! Ils ont vu avec complaisance se former cette popularité dont ils espéraient se servir, qui a survécu à la chute du ministre empanaché. Ils ont fait l’idole ou la prétendue idole, et quand ces républicains ont eu accompli la triste besogne politique qu’ils poursuivent depuis longtemps, quand ils ont eu créé la division des esprits par leurs guerres de secte, la détresse financière par leurs dépenses, l’impuissance ministérielle par l’affaiblissement de toutes les idées d’ordre, l’idole a reparu, elle était encore là comme une menace ! Il s’est trouvé que cette popularité équivoque, inexpliquée, d’un soldat justement frappé, était capable de rallier tous les mécontememens accumulés par dix années d’une politique malfaisante de parti.

Les républicains n’aiment pas les 2 décembre, c’est possible, ils ont raison ; mais ils ont le malheur de ne pouvoir résister à la tentation de couvrir de leurs hommages tout ce qui ramène aux 2 décembre ou les prépare, et c’est vraiment avec un singulier à-propos que revenait, il y a quelques jours à peine, au sénat, la question des pensions accordées à de prétendues victimes du 24 février 1848. Peu importent le chiffre de ces pensions et le nom ou le nombre des pensionnaires. Que glorifie-t-on dans cette révolution ? Tout simplement une sédition de la rue, une violation des lois qui préludait fatalement à d’autres violations de lois. Et remarquez en quels traits saisissans se dévoile l’inexorable logique des choses ! Le 24 février éclate ce qu’on a justement appelé la « catastrophe, » le 28 février, l’héritier, le prince Louis-Napoléon, est déjà à Paris, posant sa candidature, attendant son heure. Tout est là ! Quelle distinction prétend-on faire en disant que le 24 février est une « révolution, » que le 2 décembre est un « crime ? » C’est la doctrine républicaine, elle est commode. La vérité est que le 24 février est une violation des lois, et que le 2 décembre est une autre violation des lois. Les deux événemens s’enchaînent, et le premier est la préface de l’autre. Vainement l’autre jour, M. Léon Renault, avec une vive et pénétrante éloquence, s’est efforcé d’avertir les républicains, ses amis, du danger de ces commémorations de toutes les séditions de la force, de ces réhabilitations de tous les attentats de la rue ou de la caserne. Vainement cet esprit délié et ferme s’est étudié à démontrer qu’il n’y avait d’autre république possible et viable qu’une république régulière, par l’appel à tous les droits et à tous les intérêts légitimes, sur le terrain des institutions préservatrices et des lois respectées. Les républicains du sénat comme d’autres ont tenu à prouver qu’ils n’avaient rien appris ni rien oublié. C’est avec ces idées fausses qu’on est arrivé à troubler les esprits, à affaiblir le sens de la légalité, à rendre tout gouvernement à peu près impossible, et la réhabilitation des violences du passé n’est pas pour décourager ceux qui se tiennent toujours prêts à profiter de l’anarchie ou des réactions de la lassitude.

Comment réussira-t-on maintenant à se dégager de ces complications et de ces troubles qui, encore une fois, ne sont pas l’œuvre d’un jour ? C’est la question qui reste à débattre et qui est déjà à demi tranchée par un premier vote. Que le ministère Tirard, malgré la résolution qu’il a montrée vis-à-vis de M. le général Boulanger, ne fût pas un gouvernement fait pour résoudre tous les problèmes d’une situation aussi épineuse, cela se peut ; qu’il manquât d’autorité et, comme on dit, de prestige, soit ; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est le moyen que les radicaux de toutes les nuances ont imaginé pour sortir de là. S’il y a un mal évident, sensible, en même temps que très compliqué à l’heure qu’il est, c’est la confusion des idées et des lois, la division des esprits, l’instabilité des pouvoirs et des institutions, une certaine crainte de l’inconnu. Eh bien ! pour rétablir la sécurité universelle et la confiance, les radicaux ont trouvé le secret : ils ont proposé la revision constitutionnelle, c’est-à-dire l’agitation indéfinie, et du même coup une crise ministérielle, c’est-à-dire le remplacement du cabinet de M. Tirard par un ministère probablement plus capable, à ce qu’ils croient, de faire face à toutes les difficultés. C’est précisément ce qui allait être discuté aujourd’hui, et le dénoûment vient de se précipiter avant même qu’on en soit venu à l’interpellation qui devait être le signal de la lutte décisive ; il a éclaté dans un scrutin préliminaire sur l’urgence de la proposition de révision constitutionnelle, scrutin où le gouvernement est resté en minorité. — Le maintien du ministère de M. Tirard, dit-on, n’était pas une solution, ce n’était que la continuation d’une trêve stérile, d’une crise qui, d’un instant à l’autre, pouvait devenir périlleuse. Et après ? Qu’en sera-t-il de plus d’un ministère formé avec M, Floquet, qui est le candidat perpétuel, et quelques radicaux impatiens de pouvoir ? En quoi M. Floquet, si c’est lui qui est appilé à la direction des affaires, aura-t-il plus de force et d’autorité pour raffermir tout ce qui est ébranlé, pour relever et diriger l’esprit public ? Aujourd’hui comme hier, le mal n’est point après tout dans quelques hommes qui comptent fort peu ; il est dans une situation et dans la politique qui a créé cette situation. Le remède, le seul, est dans l’intention hardie, résolue, hautement avouée, de réparer le mal qui a été fait, non par de vaines et chimériques réformes, qui ne seraient qu’une cause de trouble de plus, mais par un système de conduite prévoyant et ferme, libéral et équitable pour tous. Tant qu’on ne se décidera pas à reconnaître cette vérité, on tournera dans le même cercle, et le pays en sera toujours à attendre ceux qui, en le rassurant dans ses intérêts, en lui rendant la confiance, sauront le défendre des pièges de l’anarchie ou des tentations de la dictature.

Quelles seront les conséquences du grand événement dont l’Allemagne est encore émue, de cette disparition d’un souverain qui aura certes laissé d’ineffaçables traces de son passage en ce monde ? Quelle sera l’influence de ce dramatique changement de règne sur la direction de la politique allemande, sur les rapports généraux de l’Europe, sur les affaires qui restent un objet de contestation ou de délibération entre les cabinets ? C’est une question assurément complexe et délicate qui ne cesse de s’agiter sous une forme ou sous l’autre depuis que l’empereur Guillaume a quitté la vie, laissant sa double couronne à un héritier plus ferme de cœur que de santé.

Toujours est-il que le vieux souverain a eu les funérailles qui lui étaient dues, que les hommages et les cortèges ne lui ont pas manqué dans son dernier voyage au mausolée des Hohenzollern, à Charlottenbourg. La cérémonie s’est accomplie au milieu de la neige et des glaces, qui ajoutaient à la tristesse de cette scène de pompe lugubre. A défaut des souverains eux-mêmes, — encore y avait-il quelques rois, — les princes héritiers de toutes les couronnes s’étaient rendus à Berlin. L’empereur Alexandre III avait envoyé son fils, et avec le grand-duc de Russie se sont rencontrés aux obsèques impériales le prince de Galles, l’archiduc Rodolphe d’Autriche, le prince héréditaire d’Italie. Toutes les puissances se sont fait représenter par des membres de leurs familles régnantes ou par des envoyés spéciaux, et la France elle-même a tenu à ne point manquer à un devoir de courtoisie devant la mort. En un mot, tout s’est réuni pour marquer d’un éclat suprême cette éclipse du premier empereur de l’Allemagne reconstituée, — ce qu’on a appelé « l’heure historique ! » En même temps, le nouvel empereur Frédéric III prenait possession du règne avec une apparence d’énergie singulière. Ce prince, qu’on croyait retenu et fixé par la maladie aux bords de la Méditerranée, n’a point hésité un instant devant son devoir. Il est arrivé avec une promptitude presque inattendue à Berlin, où sa présence seule a suffi peut-être pour déconcerter bien des combinaisons et des calculs. Il a paru pour régner, non pour laisser régner à sa place ! A peine arrivé, il a fait acte de souverain, et par quelques faveurs qui pouvaient avoir une certaine signification, notamment celle qu’il s’est empressé d’accorder à son ancien chef d’état-major, au général de Blumenthal, et par deux actes plus significatifs encore, une proclamation au peuple prussien et un « rescrit au chancelier. » Ce sont les premiers témoignages de la pensée du nouveau souverain : ils sont assurément d’un esprit généreux et élevé. A la glorification émue de l’empereur Guillaume, de son règne, de sa politique, de tout ce qu’il a fait, se mêle un accent tout personnel d’une loyale sincérité, l’accent d’un prince qui ne craint pas de laisser percer ses préférences pour la paix. Frédéric III parle même un peu en philosophe couronné, avouant à son chancelier « qu’indifférent à l’éclat des grandes actions qui apportent la gloire, » il sera satisfait si plus tard on peut dire de son règne qu’il a été bienfaisant pour son peuple. Depuis, ces premiers actes ont été complétés par des messages aux chambres prussiennes, au parlement d’Allemagne et par une proclamation aux Alsaciens-Lorrains. Ces récens manifestes sont visiblement d’un ton plus officiel ; ils sont comme l’entrée en rapport du souverain avec les assemblées nationales et avec une population conquise, à laquelle il ne veut pas laisser d’illusions. Manifestes, messages ou rescrits ne manquent pas. Ils sont, si l’on veut, comme un programme du règne ; mais ici revient la grande question : Qu’en sera-t-il de la durée de ce règne ? que faut-il voir réellement dans ces premiers actes et ces premiers discours livrés à toutes les interprétations ?

On a déjà bien épilogué sur les suites de l’avènement du nouveau souverain d’Allemagne. On a cru voir dans quelques parties de ses manifestes, dans quelques passages du rescrit qu’il a adressé à M. de Bismarck, les signes de l’inauguration prochaine d’une politique nouvelle, de même qu’on a cru distinguer dans des incidens intimes l’indice de contradictions inévitables dans la direction des affaires. Que l’empereur Frédéric III porte au pouvoir suprême les intentions les plus droites, un esprit relativement libéral et pacifique, on ne doit pas en douter. On sait déjà qu’il n’est ni pour les intolérances de secte, qui avaient paru séduire un moment le prince Guillaume son fils, ni pour le socialisme d’état ; on sait aussi que, si ses forces ne le trahissent pas, il peut avoir une volonté. Ce serait cependant une illusion trop naïve d’attacher plus d’importance qu’il ne faut à de petites agitations de cour, comme aussi de se méprendre sur le caractère des déclarations impériales, de se figurer enfin qu’il puisse y avoir entre l’empereur et M. de Bismarck des disséminions sérieux et profonds sur les points essentiels de la politique allemande. Ce qui arrivera plus tard, avec des circonstances nouvelles, on ne le sait pas ; pour le moment, l’empereur Frédéric veut évidemment, avant tout, être l’héritier et le continuateur de la politique de l’empereur Guillaume dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures.

Il n’est pas douteux qu’en respectant les libertés constitutionnelles de la Prusse, de l’Allemagne, il entend garder et exercer tous les droits de la couronne, qu’il ne laissera pas toucher à l’armée, à l’organisation militaire que son père a créée et dont il a revendiqué l’héritage avec orgueil. Il peut y avoir des nuances, le fond restera le même : l’empereur pense sur ce point comme le chancelier. Il n’est pas vraisemblable non plus qu’il y ait rien de changé dans la politique extérieure de l’Allemagne, dans le système des alliances de l’empire. Les témoignages de cordialité échangés, il n’y a que quelques jours, entre le chancelier de Berlin et le chancelier de Vienne, à propos du deuil de l’Allemagne, prouveraient une fois de plus l’intimité particulière des deux empires et l’intention de persévérer dans cette amitié. Ici seulement tout peut dépendre des circonstances, des événemens qui surviendront, et si la mort de l’empereur Guillaume a été le signal d’une sorte de trêve ou de halte diplomatique, l’imprévu peut maintenant reprendre son rôle avec le printemps. Qu’arriverait-il, par exemple, si aux armemens russes qui continuent, dit-on, silencieusement en Pologne, l’Autriche répondait par d’autres armemens, et s’il devait en résulter des explications délicates ? Qu’arriverait-il encore si, dans les Balkans, le prince Ferdinand de Cobourg, par un coup de tête, proclamait l’indépendance de la Bulgarie et provoquait une action plus résolue de la Russie ? Ce sont des éventualités qui n’ont rien d’impossible. Comment la chancellerie de Berlin, sous Frédéric III, concilierait-elle les obligations de son alliance avec l’Autriche et son opinion avouée sur les droits de la Russie dans les Balkans, sur la nécessité de maintenir l’autorité des conventions européennes ? Là serait évidemment une épreuve pour la politique du nouveau règne, qui aurait à se prononcer, et qui se prononcerait plus que jamais, vraisemblablement, pour la paix.

Ce serait cependant bien assez de ces profonds et inévitables antagonismes, qui divisent de grandes puissances, qui peuvent être une occasion de redoutables conflits, sans y ajouter de vaines et artificielles rivalités, qui ne se fondent sur rien et ne peuvent conduire à rien. Pourrait-on dire quelles sont les raisons sérieuses, précises, de ces troubles, de ces incohérences qui règnent depuis quelque temps dans les rapports de la France et de l’Italie ? Entre les deux pays, il n’y a que des habitudes, des nécessités traditionnelles, de vie commune, des intérêts permanens de bonne intelligence. Des deux côtés, on pourrait l’assurer, il y a, dans la partie saine, laborieuse et désintéressée des deux nations, ce sentiment qu’une alliance libre, pratique, est aussi utile que naturelle, qu’elle ne pourrait même être rompue sans une sorte de violence faite à la nature des choses. Et cependant il est trop vrai que, sans motif sérieux, sans griefs réels, tout est devenu difficile, qu’on n’a pas pu même arriver à signer un traité de commerce toujours attendu, et que, faute d’une entente nécessaire, les relations commerciales des deux pays sont depuis un mois sous le coup d’une guerre de tarifs tristement préparée.

C’est une histoire assez singulière, écrite dans le dernier « livre jaune » français, aussi bien d’ailleurs que dans les papiers italiens, et, il faut l’avouer, à aucun moment la France n’a rien fait pour décider ou aggraver une crise meurtrière pour les intérêts des deux nations. C’est l’Italie qui, la première, a pris l’initiative de la dénonciation du traité de 1881, et, avant de renouer des négociations, elle s’est hâtée d’abord de s’armer pour le combat, de voter un tarif général dont elle n’a dissimulé ni le caractère ni les intentions ; elle a voulu, selon le mot certes fort expressif dont on s’est servi, « montrer d’une part les pointes de fer du tarif général et de l’autre le rameau d’olivier des conventions. C’était, on en conviendra, une étrange manière de préparer une négociation amicale ! » Après cela ! l’Italie a-t-elle fait des propositions sérieuses ? Elle n’a rien proposé ; elle a envoyé tardivement, vers la fin de l’année, des plénipotentiaires, comme des explorateurs sans mission précise. A la dernière extrémité, elle a consenti à une prorogation du traité de 1881 pour deux mois, afin de laisser à des plénipotentiaires français le temps d’aller à Rome tenter un dernier effort, — et, à voir les subterfuges italiens dans cette dernière négociation, on ne peut guère s’étonner qu’elle n’ait conduit à rien. Il y a eu depuis des contre-propositions venues de Rome, et il est douteux qu’elles aient plus de succès. Au reste, les détails importent peu. La négociation du traité de commerce n’a pas réussi jusqu’à présent et ne pouvait réussir, parce que l’Italie est visiblement dans un état d’esprit bizarre. Les intérêts des deux nations paient les frais des fantaisies qui règnent au-delà des Alpes, d’une politique de méfiance et d’ombrage à l’égard de la France.

Que l’Italie ait sa politique, — ce que les diplomates du jour appellent une grande politique, — qu’elle noue des alliances avec ceux dont elle a subi autrefois le joug et qui lui feront peut-être sentir encore leur protection, elle est libre, c’est son affaire. Elle ne peut pas cependant avoir la prétention de nous faire considérer comme des marques d’amitié des traités où à chaque ligne il est question de guerres contre la France. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que bien des Italiens, un peu troublés peut-être dans leurs vieilles sympathies pour la France, éprouvent le besoin de s’expliquer, de se justifier, et alors c’est une exhumation de tous les griefs usés ou supposés. Henri Heine, l’ironique poète, prétendait jadis que les Allemands ne pouvaient pardonner aux Français le meurtre de Conradin ; il y a des Italiens qui vont chercher la vieille histoire d’un vieux navire, l’Orénoque, qui avait été laissé autrefois à la disposition du saint-père, et qui a été rappelé il y a quinze ans déjà, à une époque où diplomates français et italiens étaient plus préoccupés de ce qui pouvait rapprocher les deux pays que de ce qui pouvait les diviser. M. Crispi lui-même, tout président du conseil qu’il est, raconte qu’il y avait eu un moment, en 1877, — et le moment était en vérité bien choisi, — où le digne maréchal de Mac-Mahon avait voulu organiser une expédition tout simplement pour rétablir le pouvoir temporel du pape ! M. Crispi a écouté cette fable et il la reproduit aujourd’hui. Récemment encore, un journal militaire, presque officieux, dit-on, racontait gravement qu’il y a quelques semaines la France avait eu la pensée de tenter un coup de main sur la Spezzia avec un corps de débarquement, que M. l’amiral Krantz avait avoué l’espérance de détruire la flotte italienne en quelques heures, et que le cabinet de Rome avait été un instant saisi d’une véritable panique ! A l’heure qu’il est, il n’est pas une billevesée qui ne trouve crédit, pas une déclamation du plus médiocre journal français qui ne soit recueillie, pas un incident qui ne soit envenimé. C’est positivement une maladie qui finit par tourner au ridicule. La France, pour sa part, n’a qu’à laisser passer sans s’émouvoir cette épidémie de faux bruits, de fables et de puériles accusations. Quand l’Italie, un peu guérie de son accès, sera rendue au vrai sentiment de ses intérêts, elle s’apercevra que la France n’est pas sa plus dangereuse ennemie, — et alors on en aura bientôt fini avec cette guerre de tarifs qui pèse sur le commerce des deux nations, comme avec cette guerre de polémiques aussi offensante pour le bon sens que pour l’équité.

Ce qui devient assez souvent dans d’autres pays une crise menaçante pour les institutions, pour la paix publique elle-même, s’est fait dans ces derniers temps en Hollande avec la tranquille régularité d’un mouvement tout légal. Une révision de la constitution s’est accomplie, sinon sans peine et sans contradiction, du moins sans trouble et sans péril. La réforme constitutionnelle avait surtout pour objet de renouveler, d’élargir la représentation nationale, non-seulement par l’augmentation du nombre des représentans, — qui a été porté à cent dans la seconde chambre, à cinquante dans la première, — mais encore par l’extension du droit de suffrage. C’était un changement assez sensible et assez sérieux. Il restait à savoir ce qu’allait produire le nouveau système électoral, à qui il profiterait, quelle influence il aurait sur la composition du parlement. La première expérience du nouveau régime hollandais vient de se faire, et, à vrai dire, le résultat n’a peut-être pas été absolument ce qu’on prévoyait. Tout compte fait, après toutes les cérémonies du premier scrutin et des derniers ballottages les libéraux, qui avaient jusqu’ici à peu près la majorité, ont décidément perdu la bataille, au moins pour la seconde chambre. Les libéraux n’ont obtenu que 45 nominations ; leurs adversaires, conservateurs de diverses nuances, catholiques, protestans orthodoxes, antirévolutionnaires ou antilibéraux, comme ils s’appellent, ont 54 sièges. La seule nouveauté assez saillante dans ce dernier scrutin est la nomination du chef du parri socialiste hollandais, M. Domela-Nieuwenhuis, condamné l’an dernier pour ses propagandes anarchiques, puis gracié par le roi ; M. Domela-Nieuwenhuis a été élu dans la Frise, et, par une curieuse particularité de plus, il n’a dû son élection qu’à l’appui des conservateurs, qui préfèrent probablement un révolutionnaire tout pur, un anarchiste, à un libéral. C’est une de ces tactiques de parti qui fleurissent, à ce qu’il parait, en Hollande comme dans d’autres pays ! Que va-t-il arriver maintenant avec cette nouvelle chambre, fille de la réforme constitutionnelle ? Au premier abord, la conséquence assez logique des dernières élections hollandaises et de la situation parlementaire qu’elles ont créée dans la seconde chambre serait la retraite du ministère de M. Heemskerk, qui, depuis quatre ans, ne s’est maintenu au pouvoir que par une série de transactions, en s’appuyant le plus souvent sur les libéraux. Le ministère n’aurait qu’à s’effacer devant un cabinet représentant au pouvoir la majorité récemment sortie du scrutin. C’est ce qui semblerait assez simple ; mais cette majorité nouvelle de la seconde chambre, déjà numériquement assez faible, est en outre plus apparente que réelle, plus factice que sérieuse. Composée comme elle l’est de catholiques et de protestans orthodoxes alliés par un sentiment commun d’antipathie contre les libéraux, elle est plutôt une force de coalition et d’opposition, ce qu’on pourrait appeler une majorité négative. Elle risquerait fort de se diviser à son tour, de se dissoudre le jour où elle serait appelée au pouvoir, et les conservateurs n’ont vraisemblablement pas acquis plus d’autorité en favorisant l’entrée au parlement de M. Domela-Nieuwenhuis, de cet ancien pasteur protestant devenu anarchiste, qui a levé le drapeau de la guerre contre la société, contre la religion, contre le roi. D’un autre côté, si les libéraux sont en minorité dans la seconde chambre, ils gardent toujours une majorité considérable dans la première chambre. Il en résulte une situation assez compliquée, que les élections dernières n’ont ni simplifiée ni éclaircie, et où le seul ministère possible est peut-être encore celui qui existe, le ministère qui a réussi à vivre jusqu’ici sous la présidence de M. Heemskerk. Toujours est-il que la réforme constitutionnelle n’a point eu pour le moment les effets qu’on attendait, qu’elle n’a pas sensiblement modifié les conditions de la vie publique en Hollande ; elle n’a suscité ou laissé entrevoir aucun mouvement décisif d’opinion. Aujourd’hui pas plus qu’hier, avec la composition du parlement et la division des partis, rien n’est facile, ni la formation d’un cabinet, ni l’expédition des affaires. Un ministère nouveau est à peu près impossible, ou aurait peu de chance de durée ; le ministère qui existe, s’il reste au pouvoir, sera nécessairement obligé de louvoyer comme il l’a fait jusqu’ici : il a du moins le mérite de maintenir une certaine paix entre les partis, de préserver le pays des oscillations violentes.


CH. DE MAZADE.