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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1889

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Chronique n° 1367
31 mars 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

On y arrivera, c’est bien certain. On touche déjà presque au jour où va se déployer pour la France et pour le monde cette exposition qui devrait être le signal d’une trêve de quelques mois, qui reste, après tout, le point lumineux de l’année, en attendant le point sombre de l’automne, des élections. On y arrivera de toute façon, il le faut pour la bonne renommée de notre pays, toujours hospitalier.

Ce ne sera pourtant pas sans peine : non pas qu’il y ait à craindre de ces séditions, de ces désordres matériels dont on a cherché quelquefois à effrayer les autres nations ; mais avant d’atteindre ce jour des fêtes publiques, des somptuosités de l’industrie moderne, il n’est pas dit qu’il n’y aura pas encore des écueils à franchir, des difficultés à vaincre, peut-être même quelque crise à traverser. On pourrait le croire, du moins, à voir comment la politique continue à se traîner à travers les excitations violentes, les incohérences, les embarras inextricables et les incidens plus que médiocres. Tantôt c’est un débat scandaleux qui dévoile les misères des mœurs parlementaires, où l’honneur même des hommes publics est en cause et où la hardiesse de la défense ne suffit pas à tout pallier ; tantôt c’est une discussion de simple comptabilité qui révèle les habitudes de gaspillage, le dédain obstiné, systématique de toutes les règles dans l’administration des ressources de l’état. Un jour, c’est le gouvernement qui, même en ayant la raison pour lui, essuie échec sur échec et ne peut se dérober que par la retraite à des votes qui atteignent son autorité déjà assez incertaine ; un autre jour, c’est un désastre financier qui éclate à l’improviste comme un cruel avertissement et provoque des explications où un garde des sceaux, égaré dans les subterfuges, n’est sauvé du naufrage que par l’intervention secourable d’un député de bonne volonté. Tout cela se mêle à la veille de l’Exposition, dévoilant une fois de plus le trouble des esprits, l’incohérence d’une situation sans fixité, et tout cela n’a qu’une cause évidente, palpable : c’est que depuis longtemps on est sorti de l’ordre, nécessaire à tous les régimes, à la république comme à la monarchie. On s’est mis en dehors des plus simples conditions de gouvernement, des traditions de prudence et d’équité, des règles salutaires d’une administration prévoyante ; on est allé à l’aventure, au risque de se retrouver un jour ou l’autre en face d’un danger réel avec des pouvoirs affaiblis, des lois obscurcies ou altérées, avec des moyens de défense émoussés par les passions de parti.

C’est là le mal profond, invétéré, il n’y en a pas d’autre, ou du moins il est la source de tous les autres. Il faut bien se dire en effet que tout ce qui arrive aujourd’hui est le résultat d’une politique poursuivie avec la légèreté arrogante des partis qui ont plus de passions que de lumières. Si on en est venu à cette situation où l’on finit par ne plus se reconnaître, où l’instabilité est dans les institutions comme dans le gouvernement, c’est que depuis des années, par les usurpations de la chambre, par l’inertie ou la complicité des ministères, on s’est étudié à fausser tous les ressorts d’une constitution qu’on n’a su ni pratiquer ni défendre. Si le trouble moral et le dégoût qui en est la suite sont dans le pays, c’est qu’on s’est plu, par des lois de secte, par de puériles vexations, à jouer avec les traditions, les croyances, les habitudes, les intérêts des populations. Si les finances de la France sont dans un tel état que la chambre ose à peine y regarder et préfère laisser l’héritage des déficits à la chambre prochaine, c’est que depuis longtemps on s’est accoutumé à dépenser sans compter, à ne respecter ni règles ni garanties. On a mis l’arbitraire dans les affaires financières, et on vient de le voir ces jours derniers encore par un incident instructif qui a fini par devenir assez piquant. Il s’agissait de régler des budgets arriérés qui remontent à 1876, ni plus ni moins. On en était là l’autre jour, lorsqu’un député républicain, farouche gardien de la fortune publique, a cru découvrir dans un coin de budget un crédit de 6,000 francs que M. Buffet, président du conseil et ministre de l’intérieur en 1876, aurait dépensé sans autorisation. Du coup, la république était vengée des réactionnaires, M. Buffet était obligé de rendre 6,000 fr. au trésor, et on allait pour le moins pouvoir éteindre les déficits de deux et trois cents millions ! Malheureusement cette vigilance n’a pas été récompensée. Il s’est trouvé que ce n’était pas M. Buffet qui avait disposé du crédit, que c’était son successeur, M. Dufaure ; mais ce n’est pas tout, le révélateur des méfaits réactionnaires n’était pas au bout de ses succès. D’autres députes ont voulu aussitôt imiter un si bel exemple de sévérité, et ils n’ont eu qu’à ouvrir les rapports de la cour des comptes. On a découvert que la liquidation du budget de la dernière exposition de 1878 s’était faite fort librement, qu’une partie des dépenses de la caisse des écoles qui s’élèvent à plus de 500 millions restait sans justification, qu’il y avait bien d’autres irrégularités incessamment et inutilement signalées par la cour des comptes. — Il en est ainsi de tout. Les républicains voient aujourd’hui se relever contre eux leurs œuvres, leurs fautes, leurs abus, tout ce qui accuse leur domination, et si les irritations qu’ils ont créées, les désillusions qu’ils ont provoquées, sont venues se résumer dans un homme à la popularité équivoque et menaçante, c’est qu’ils l’ont bien voulu. Leur exaspération d’aujourd’hui n’absout pas leur imprévoyance d’hier.

Les républicains, sans doute, en sont venus à sentir le danger de ce mouvement, qui est en partie leur ouvrage, qui a commencé avec leur complicité et s’est étendu par les griefs qu’ils ont donnés au pays. Ils s’efforcent maintenant de le combattre par tous les moyens, et d’abord par des procès, de l’atteindre dans son organisation, dans ses chefs, dans ses propagandes ; c’est leur préoccupation, leur obsession ! Ils ont déjà obtenu une partie de ce qu’ils demandaient, l’autorisation de poursuivre quelques-uns des députés, chefs de cette assourdissante et irritante ligue des patriotes, devenue l’armée suspecte de M. le général Boulanger. C’est fait ! On dit aujourd’hui qu’on ne s’en tiendra pas là, qu’on entend se servir sans plus de retard d’une loi qui règle les attributions judiciaires du sénat et qui est votée en ce moment même au Luxembourg, qu’on médite de mettre en cause le chef comme les lieutenans. Les plus impatiens pressent le gouvernement de frapper haut et fort. Il paraît qu’il faut s’attendre à tout ! Rien de plus simple que de se défendre si on a saisi la sédition, si on peut la montrer à la raison du pays. L’erreur n’est pas de combattre, même par des procès, une ambition qui, en abusant la France, l’entraînerait fatalement dans de redoutables aventures ; l’illusion serait de croire qu’on peut combattre efficacement cette ambition avec des moyens sommaires et des légalités douteuses, avec l’arrière-pensée de continuer la politique qui a si bien réussi, avec des scènes de confusion comme celles qui se succèdent depuis quelques jours au Palais-Bourbon. Ce qu’il y aurait de tout aussi décevant serait de se figurer qu’on peut avoir raison d’un égarement d’opinion par quelque diversion de circonstance, en opposant à une fortune de hasard une autre fortune improvisée, aux discours que M. le général Boulanger peut prononcer à Tours ou ailleurs les discours d’un nouveau-venu dans la politique.

Il ne manquait plus que cela ! Il n’y avait pas assez d’un Boulanger, on veut en créer un autre. On lui ménage des réceptions et des ovations à son arrivée au chemin de fer, dans les banquets organisés pour lui à Paris. On va maintenant, à ce qu’il semble, le promener en province, de ville en ville, avec l’intention visible d’élever popularité contre popularité ! L’homme qu’on a choisi pour ce rôle est un Alsacien-Lorrain qui a été longtemps député, bien entendu député de la protestation, au Reichstag à Berlin, et qui, après avoir été l’objet des animadversions du gouvernement allemand, s’est décidé à rentrer en France, à redevenir citoyen français : c’est M. Antoine dont le nom n’est pas encore très répandu en France. Assurément M. Antoine ne peut qu’être le bienvenu dans la patrie où il vient redemander sa place. Le malheur est qu’il s’exagère peut-être un peu son rôle et qu’il dit honnêtement des choses qui ne sont pas nouvelles. Il veut bien nous assurer avec une naïveté un peu solennelle que l’Alsace-Lorraine est en deuil parce qu’elle redoute d’être oubliée, et que c’est pour cela qu’il a déposé son mandat au Reichstag, qu’il est revenu parmi nous. Il nous porte le cri des provinces perdues : « Haut le cœur français ! « Il veut bien ajouter aussi que c’est le centenaire, que c’est le moment de s’unir, de mettre fin à des déchiremens intestins, et au demeurant le dernier mot du programme par lequel il inaugure son rôle, c’est la concentration républicaine. C’est sans doute avec ce drapeau qu’il va faire la campagne qu’on paraît avoir préparée pour lui.

Il y a deux choses à remarquer dans cette entrée en scène d’un personnage inattendu. D’abord, il faut en convenir, ceux qui ont mis leurs espérances en M. Antoine ont fait preuve d’humilité. Ils ont avoué par cela même qu’ils ne pouvaient trouver parmi eux un homme à opposer à M. le général Boulanger, et ils n’ont cru pouvoir mieux faire que d’aller chercher un nouveau venu. C’est flatteur pour le parti républicain ! mais ce n’est pas là le point délicat. M. Antoine était, il y a peu de temps encore, député au parlement de Berlin ; il est aujourd’hui citoyen français, candidat, même candidat d’un ordre exceptionnel, si on en croit ses amis. Il ne déguise rien de sa pensée, et par la position qu’il se fait ou qu’on lui fait, par son langage, il n’y a point à s’y méprendre, il pourrait susciter des questions sur lesquelles la France, sans rien oublier, garde cependant le droit de réserver ses résolutions. Il peut mettre notre gouvernement dans l’alternative de paraître résister à des mouvemens plus généreux que réfléchis ou de se laisser entraîner au-delà de ce que voudrait l’intérêt public. C’est dans tous les cas un incident qui sera exploité contre la France. Franchement, il y a toujours assez d’embarras inévitables sans y ajouter les embarras qu’on pourrait éviter.

Oui, sans doute, c’est l’année du centenaire, de l’Exposition, comme on le dit ; c’est aussi l’année des difficultés les plus sérieuses, une année où un ministère né d’hier a tout à la fois à faire face aux mobilités ou aux entraînemens de l’opinion, aux incohérences d’une chambre épuisée, en même temps qu’à ces accidens financiers qui, en ébranlant le crédit, touchent à la politique. A quoi tient ce désastre du Comptoir d’escompte qui a été un moment une assez pénible diversion dans nos affaires ? Il est malheureusement lui aussi, la suite de cette triste contagion d’irrégularité et d’illégalité qui règne aujourd’hui, qui semble emporter tout le monde. Il est certain que, si le Comptoir d’escompte, qui était la plus vieille maison de crédit après la Banque de France, était resté ce qu’il devait être, fidèle à sa destination et à ses statuts, il n’aurait couru aucun danger. Il a sombré sous le poids d’une opération sur les métaux à laquelle il s’est acharné, qui n’était qu’une spéculation hardie tentée en dehors de ses statuts, contre la loi elle-même. Ce qu’il y avait de plus grave, c’est que la ruine du Comptoir frappait tout le petit commerce de Paris, eu même temps qu’elle entraînait la disparition de ses succursales, qui représentent le crédit français dans l’extrême Orient, sur les points les plus lointains du globe. C’est pour cela précisément que le gouvernement s’est décidé à intervenir, non pour prévenir une catastrophe désormais irréparable, mais pour en atténuer les effets et préparer la transformation d’une institution utile au commerce. M. le ministre des finances, avec autant de résolution que de clairvoyance, il faut le dire, n’a point hésité à engager sa responsabilité en faisant appel à toutes les grandes maisons financières, à la Banque de France elle-même.

C’était pour ainsi dire un acte de sauvetage nécessaire pour arrêter la panique, pour détourner une crise dont l’extension pouvait devenir la ruine momentanée du marché français. M. le ministre des finances a donc eu raison, à condition toutefois de ne pas recommencer souvent, de ménager la Banque de France, qui doit rester intacte comme la dernière sauvegarde, comme le puissant instrument de notre crédit pour les grandes crises. Il a servi la cause publique en politique prévoyant. La question est de savoir si ce qu’on a fait d’un côté, on ne le compromettrait pas de l’autre, en se jetant dans des répressions et des luttes à outrance qui ne feraient qu’enflammer les esprits, raviver sans cesse les agitations à la veille de l’Exposition prête à s’ouvrir.

Autant la vie européenne est à certaines heures agitée et troublée par les querelles des puissans du monde, par les perspectives d’inévitables conflits, autant elle est ou elle paraît en d’autres momens tranquille et apaisée. Si ce n’était l’excès des arméniens faits pour rappeler sans cesse les préoccupations obstinées des peuples ou des gouvernemens, on dirait que l’Europe n’a été jamais, plus qu’aujourd’hui, dans une ère de paix. Il n’y a pas de souverain qui ne parle de la paix ; il n’y a pas de ministre qui ne saisisse l’occasion, quand il le peut, de renouveler les plus rassurantes protestations. Si l’on s’arme, si l’on s’allie, c’est toujours pour la paix, on continue du moins par habitude à le répéter. Tout a jusqu’ici une assez bonne apparence, et à moins que l’imprévu ne vienne encore une fois déranger tous les calculs, l’intention est évidente : on paraît décidé à laisser sommeiller les grandes questions, à ne pas prendre feu pour le premier incident venu qui pourrait se produire dans les Balkans ou sur quelque frontière occidentale. Il n’y a que peu de jours, le jeune empereur Guillaume II, recevant une adresse des corps de métiers à Berlin, déclarait que son premier devoir était de conserver la paix, et il a même ajouté que c’était la principale raison de ses grands voyages au lendemain de son avènement. Il a dit que, n’ayant pas l’expérience et l’autorité de son grand-père parmi les souverains, il avait voulu aller conquérir la confiance des gouvernemens pour s’en servir dans l’intérêt de la paix qu’il espérait maintenir « durant de longues années. » On veut la paix à Berlin ; on la veut sûrement à Saint-Pétersbourg, comme à Vienne, comme à Rome. Quant à la France, son exposition répond de ses intentions. Le printemps de 1889 peut venir quand il voudra : il a des chances d’être le moins agité, le plus pacifique des printemps que nous ayons connus depuis bien des années. C’est pour le moment tout ce qu’on peut demander de mieux, — pourvu que cela dure !

Quel est donc d’ailleurs le pays qui n’ait point aujourd’hui ses raisons de désirer la paix aussi longtemps que la fortune de l’Europe voudra le permettre ? Tous les pays ont leurs affaires, ils ne les font pas toujours aisément : témoin l’Autriche, qui a tant de peine à calmer l’agitation provoquée par la loi militaire en Hongrie ; témoin l’Angleterre qui, avec toute sa puissance, n’est point sans avoir des embarras sous lesquels le ministère de lord Salisbury commence à fléchir ; témoin l’Italie occupée à se débattre dans une crise financière qui peut devenir une crise politique. L’Allemagne elle-même, comme les autres, a peut-être des difficultés qui ne rendent pas plus commode la tâche du chancelier. L’Allemagne, à l’heure qu’il est, semble livrée à un certain mouvement de réaction intérieure qui se manifeste visiblement par les actes, par les tendances du gouvernement, et qui ne laisse pas de rencontrer une assez vive résistance dans les assemblées, dans l’opinion ; elle a aussi sa politique coloniale, cette question de Samoa pour laquelle va s’ouvrir ces jours-ci, à Berlin, une conférence où elle n’est pas du tout sure de s’entendre avec les États-Unis. L’Allemagne a quelques précautions à prendre avant d’aller plus loin dans ses aventures coloniales, et c’est là peut-être tout le secret du voyage énigmatique que le comte Herbert de Bismarck vient de faire en Angleterre, qui a été l’objet de bien des commentaires.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce voyage du comte Herbert de Bismarck à Londres est effectivement un incident assez inattendu après tout ce qui s’est passé depuis un an entre la famille impériale d’Allemagne et la famille royale d’Angleterre, après la brutale campagne engagée il y a quelques mois à peine contre un des principaux agens britanniques, sir Robert Morier. Le chancelier a tout l’air de traiter l’Angleterre un peu sans façon, de compter beaucoup sur la longanimité des ministres de la reine. Il ne craint pas, quand il y est intéressé, de racheter ses brutalités par quelques cajoleries, et pour qu’il ait envoyé à Londres son fils qui a été le ministre de ses violences contre sir Robert Morier, il faut qu’il ait mis un certain art à préparer cette visite ; il faut aussi qu’il ait eu ses raisons. Évidemment M. de Bismarck a senti le besoin de se rapprocher plus intimement de l’Angleterre. Il a déjà réussi à entraîner bon gré mal gré les Anglais dans cette expédition de Zanzibar qui est loin d’être finie, qui prépare peut-être plus de complications et de déboires que d’avantages ; il espère encore visiblement se ménager l’appui des ministres britanniques dans l’affaire de Samoa, et, avec cet appui, pouvoir tenir tête aux Américains dans la conférence qui va s’ouvrir. Le chancelier disait il y a quelque temps, non sans une certaine hardiesse dans son parlement, que l’Allemagne et l’Angleterre marchaient d’un même pas dans cette affaire de Samoa, qu’elles étaient absolument unies. Ce n’était point du tout exact. M. de Bismarck prenait tout simplement ses vœux pour la réalité ; le « Livre Bleu, » récemment publié à Londres, prouve au contraire que lord Salisbury s’est hâté de décliner toute solidarité avec l’Allemagne dans ces aventures de Samoa. - Ce qui n’était point exact il y a quelques semaines a pu cependant ou peut le devenir aujourd’hui. C’est précisément pour cela, c’est pour obtenir, pour conquérir l’appui de l’Angleterre dont il a besoin, que le chancelier a sans doute envoyé son fils ; il a tenté un dernier effort, et il n’est point impossible que le ministère anglais, qui a depuis longtemps d’inépuisables faiblesses pour l’Allemagne, ne finisse par céder, d’autant plus qu’il pourrait espérer lui-même s’assurer ainsi la bonne volonté du chancelier dans les affaires d’Egypte. C’est un échange de services sur lequel M. de Bismarck paraît compter pour faire oublier des incidens et des procédés qui ont pu dans ces derniers temps émouvoir les susceptibilités anglaises.

On dit aussi, il est vrai, que le comte Herbert de Bismarck, qui avait à se faire pardonner dans la société anglaise les procédés de son père, porterait dans sa valise d’autres propositions, que la question de Samoa ne serait qu’un détail, qu’il s’agirait de faire entrer l’Angleterre dans la triple alliance, dans la coalition du continent ; mais ce n’est qu’un bruit, une histoire de journaux à la recherche des grandes combinaisons. Les propositions de ce genre sont tellement contraires à toutes les traditions de la politique anglaise, qu’elles auraient peu de chance d’être accueillies, fût-ce par un cabinet qui pratique si bien l’oubli des injures, qui ne demande pas mieux que de garder les bonnes grâces de l’Allemagne et de son chancelier. Le ministère de lord Salisbury a fait depuis quelque temps d’assez nombreux sacrifices d’amour-propre et presque de dignité dans ses relations avec l’Allemagne ; il n’irait pas jusqu’à faire ce qu’aucun gouvernement anglais n’a jamais fait, jusqu’à lier l’Angleterre par des engagemens permanens et à enchaîner la liberté de ses successeurs. Il aurait d’autant moins d’autorité pour déroger aussi gravement à toutes les traditions de la diplomatie anglaise que la fortune commence à se montrer singulièrement variable pour lui. Les élections qui se succèdent depuis quelque temps dans les provinces et à Londres même sont presque partout favorables aux libéraux, aux amis de M. Gladstone ; elles laissent pour le moins entrevoir une évolution lente et croissante de l’opinion, déterminée peut-être en partie par la politique extérieure du cabinet. Ce ne serait pas le moment d’enchaîner l’Angleterre par des obligations que rien ne justifierait, qui pourraient être désavouées par un autre cabinet. Tout ce que peut promettre le ministère de lord Salisbury, c’est d’entrer moralement, sans aliéner la liberté de l’Angleterre, dans les vues d’une ligue qu’on dit formée pour la paix, c’est de s’intéresser à l’œuvre des coalisés du continent, — et il ne laisse échapper aucune occasion de témoigner ses sympathies pour la triple alliance. Le gage le plus sérieux, le plus caractéristique qu’il puisse donner au chancelier d’Allemagne, c’est de le suivre dans la voie des arméniens, — et il le fait ; il le fait même avec une certaine affectation, sans déguiser l’objectif qu’on se propose. Lord Charles Beresford a donné le ton dans un discours, où il a exposé le plan de campagne dans la prochaine guerre. Il a supputé le nombre des navires anglais et français, calculant quelles forces seraient nécessaires pour réduire nos flottes à l’impuissance dans l’Océan et la Méditerranée, ce qu’il faudrait « pour surveiller, et, il l’espère, pour détruire les vaisseaux français de Toulon. » A la bonne heure ! M. de Bismarck n’en demande pas davantage ; il n’est pas homme à s’offenser de la liberté que se réserve l’Angleterre et de la neutralité ainsi comprise.

Heureusement on n’en est pas là ! Le ministère qui a de si bonnes raisons pour expliquer ses arméniens n’est peut-être pas éternel ; lord Beresford n’en est pas à bloquer Cherbourg ou à ordonner un autre siège de Toulon, et tandis qu’on se livre à ces chimères belliqueuses dans les discours ou dans quelques journaux anglais, la paix règne entre les deux nations. « Sa gracieuse Majesté, » la reine Victoria, ne laisse pas de venir chercher sur le sol français, à Biarritz, pour sa santé ou pour son plaisir, une hospitalité que notre gouvernement s’efforce avec raison de lui rendre agréable et sûre. Les Anglais peuvent être tranquilles : leur souveraine est la bienvenue parmi nous ; elle trouvera, elle trouve partout l’accueil et les hommages qui lui sont dus. La France n’est pas assez déshéritée de ses vieux dons pour n’être pas toujours flattée des visites qu’on lui fait, encore plus quand c’est une femme qui est son hôte. Par une coïncidence qui n’a rien que de naturel, et qui est peut-être pourtant assez piquante, ce séjour de la reine Victoria à Biarritz a été l’occasion d’une entrevue de la souveraine anglaise et de la reine régente d’Espagne, venue tout exprès de Madrid. C’est à quelques lieues de la frontière, à Saint-Sébastien, que se sont rencontrées, pour quelques heures, les deux princesses, et dans l’entrevue il n’a été probablement question ni des armemens, ni de l’équilibre de la Méditerranée, ni de l’entrée de l’Espagne dans la triple ou la quadruple ou la quintuple alliance. Tout s’est passé aussi simplement, aussi paisiblement que possible, au milieu des fleurs qu’on avait fait venir de Nice, autre terre française, — après quoi la reine Victoria a regagné Biarritz escortée par nos soldats. Nous voici un peu loin du blocus de Brest médité par lord Beresford, du futur siège de Toulon, des coalitions européennes, et même des entretiens mystérieux du comte Herbert de Bismarck avec lord Salisbury au sujet de Samoa ou de la politique de l’Angleterre !

Cette triple alliance dont on ne cesse de parler, qu’on voit partout, même dans le voyage de M. Herbert de Bismarck à Londres, elle ne paraît pas être, pour le moment, dans une phase des plus brillantes, et elle n’est pas faite pour tenter ceux qui ont gardé leur liberté. Si elle reste le signe visible de la suprématie de celui qui l’a imaginée et créée, du tout-puissant chancelier d’Allemagne, elle n’a été jusqu’ici qu’une source de difficultés et d’embarras intérieurs pour ceux qui ont cru y trouver une force ou une garantie nouvelle. C’est, en définitive, pour la triple alliance que l’Autriche a voulu renouveler sa loi militaire, et c’est avec cette loi militaire qu’elle a provoqué sans le vouloir, sans le savoir, en Hongrie, une agitation des plus périlleuses, une crise redoutable qui, depuis près de deux mois, se déroule à travers les plus dramatiques péripéties sans toucher à un dénoûment. Un instant, au début, on a pu croire que ce ne serait qu’une effervescence passagère du sentiment national, que l’ardeur des passions si violemment surexcitées s’épuiserait par la discussion, et qu’après des débats enflammés tout se calmerait. Il n’en a rien été. L’agitation n’a fait que s’aggraver et s’envenimer en passant tour à tour du parlement dans la rue, de la rue dans le parlement. Chaque jour la lutte a recommencé, tantôt sur les droits constitutionnels de la Hongrie qui seraient violés par la loi militaire, tantôt sur le volontariat ou sur l’emploi de la langue allemande dans le service. La présence de l’empereur à Pesth n’y a rien fait. L’énergie qu’a déployée le premier ministre hongrois, M. Tisza, pour une loi qu’il s’était flatté, qu’il avait promis d’obtenir de sa majorité, cette énergie n’a désarmé aucune passion ; elle n’a servi qu’à enflammer encore plus l’opposition. Les discussions ont bientôt pris un caractère d’emportement extrême : on en est venu jusqu’à s’attaquer aux droits de la dynastie, jusqu’à mettre en doute l’intégrité, la probité du chef du cabinet, accusé d’avoir abusé de son pouvoir dans un intérêt personnel, et à la violence des discours dans la chambre a répondu la violence des manifestations populaires. Il a fallu employer, pour le maintien de l’ordre, non plus seulement les forces de police, mais les troupes régulières, la garnison de Pesth, et la répression n’a fait qu’exaspérer les passions. On a été obligé de faire escorter la voiture de M. Tisza par des détachemens de cavalerie, et ce n’est que par un heureux hasard que le premier ministre a pu échapper à la grêle de pierres dont il était assailli. Jusque dans l’enceinte du parlement, des luttes sanglantes se sont produites ; un député de la majorité ministérielle, M. Rohonczi, violemment interpellé dans les couloirs par un jeune étudiant, a riposté par un coup de revolver qui a blessé assez sérieusement son adversaire. On ne pouvait aller plus loin sans tomber dans la guerre civile.

Le danger est peut-être apparu alors. C’est du moins le moment où tout a semblé s’apaiser à demi, et on a fini par voter à peu près tant bien que mal, non sans d’ardentes protestations, la loi qui a soulevé tant de passions ; mais il est clair qu’au point où en sont les choses à Pesth, la loi fût-elle votée jusqu’au bout, ce n’est point un dénoûment. C’est la première fois depuis sa réconciliation que la Hongrie s’est vue emportée dans un tourbillon presque révolutionnaire, et des crises de ce genre ne s’apaisent pas en un jour, par de simples palliatifs, dans un pays aux sentimens ardens, jaloux de ses droits jusqu’à l’excès. M. Tisza a certes déployé un rare courage dans ces heures difficiles. Il a bravé l’impopularité et les orages qui l’ont assailli ; il ne sort pas moins de cette lutte atteint dans son crédit, dans son ascendant. Il l’était déjà il y a quelques semaines, il l’est encore plus aujourd’hui, après ces dernières scènes qui se sont passées à Pesth, et la seule issue pour lui désormais, c’est une retraite qui est peut-être dans ses désirs, que sa raison paraît considérer comme inévitable. Il a pu refuser de quitter le pouvoir dans le feu du combat, dans des circonstances où sa démission aurait ressemblé à une désertion devant le péril ; aujourd’hui, sa présence aux affaires ne serait qu’un obstacle de plus à la pacification des esprits et les remaniemens ministériels auxquels il vient de se prêter ne sont probablement que le prélude d’une reconstitution plus complète du ministère hongrois. Étrange retour des choses ! Il y a un an à peine, M. Tisza, peut-être pour plaire à de plus puissans que lui, détournait ses compatriotes de participer à l’exposition française, et dans un langage assez risqué il allait jusqu’à mettre en doute la sécurité que les exposans hongrois trouveraient dans la ville révolutionnaire de Paris. Aujourd’hui, à la veille de cette exposition, objet de faux présages, c’est le premier ministre de Hongrie qui se voit lui-même menacé de tomber, victime dans sa propre capitale de violences de parlement, de tumultes populaires qui ne sont point exclusivement, à ce qu’il parait, le privilège de la France. Il n’avait pas tout prévu, et la simple, la modeste moralité de l’incident est qu’il faudrait, autant que possible, éviter de jeter la pierre aux autres pour ne point s’exposer à des représailles trop faciles et parfaitement inutiles.

Aucun pays de nos jours n’est à l’abri des crises ; qu’elles tiennent à toute une situation intérieure ou extérieure, à des luttes de partis, à des troubles économiques et financiers ou même à la disparition d’un souverain, ce sont toujours des crises. Celle dont la Hollande est menacée par la maladie à peu près désespérée du roi Guillaume, sans créer pour le pays un péril immédiat, n’a pas moins sa gravité, et parce qu’elle ouvre l’ère toujours difficile d’une minorité et par les conséquences diplomatiques qu’elle peut avoir. Le roi Guillaume, le dernier héritier de la maison d’Orange, est encore vivant, il est vrai. Malheureusement, c’est un fait qu’on ne peut plus cacher, il n’est plus depuis quelque temps qu’une ombre de souverain dans le château de Loo, il ne règne plus ; c’est la reine Emma qui est son conseil et son interprète, qui, à vrai dire, règne pour lui. Le ministère de La Haye, dont le président est M. de Mackay, a pu jusqu’ici par prudence prolonger cette fiction, essayer de voiler cette situation. Aujourd’hui, il se croit obligé de dégager sa responsabilité, de proposer des mesures pour l’institution d’une régence appelée à exercer les prérogatives d’une royauté irréparablement frappée d’impuissance ; mais c’est là justement le point délicat. La régence pour une minorité est prévue et définie par la constitution ; aucune loi ne prévoit la régence avec le roi tombé dans l’incapacité. S’il n’y avait que la Hollande, ce ne serait encore rien ; mais il y a le grand-duché de Luxembourg, qui à la mort du roi Guillaume doit passer au duc de Nassau, et ici s’élève la question la plus épineuse. La régence qui va être instituée continuera-t-elle à gouverner le Luxembourg tant que le roi vivra ? Le duc de Nassau sera-t-il appelé à régner par anticipation sous le nom de régent ? C’est un incident bien simple en apparence ; si simple qu’il paraisse, il n’a pas moins une certaine importance diplomatique, et cette mort prévue du dernier représentant d’une des plus illustres maisons souveraines, cette disparition du roi de Hollande qui est la fin d’une histoire, peut avoir aussi sa signification en Europe.


CH. DE MAZADE.