Chronique de la quinzaine - 30 mars 1904

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Chronique n° 1727
30 mars 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 mars.


Nous venons de traverser des jours agités et stériles. Un assaut violent a été livré au ministère : il en est sorti ébranlé, mais toujours debout. On annonce une dernière bataille. Nous ne voulons pas décourager ceux qui s’apprêtent à la livrer ; toutefois nous serions surpris, — très heureusement d’ailleurs, — si elle avait un autre résultat que les précédentes. Nous disions, il y a huit jours, que, suivant toutes les apparences, le ministère atteindrait les vacances, c’est-à-dire les élections municipales, et qu’après, on verrait. Cela demeure vrai aujourd’hui encore. Le ministère est comme un nageur à bout de forces et tout à fait incapable de fournir un long parcours, mais qui n’a plus que quelques brassées à faire pour gagner le rivage où il pourra prendre un peu de repos. Un dernier effort le sauvera. Aussi déploie-t-il une énergie qui serait admirable s’il ne s’agissait pas de lui et de sa cause : elle ne s’inspire que de l’instinct de conservation.

Les derniers incidens parlementaires ont eu un caractère nouveau, et c’est ce qui a permis d’espérer qu’on auraient un meilleur résultat que les précédens. Jusqu’ici, le ministère avait été combattu par l’opposition libérale. C’est le centre qui avait donné, et il l’avait fait avec beaucoup de vigueur et de talent : mais ses efforts étaient restés vains devant le parti pris de la majorité de ne se laisser entamer par aucun argument, fût-il le meilleur du monde, et de rester à l’état de bloc intangible. On convenait volontiers dans les couloirs que la politique de M. Combes entretenait un danger toujours croissant. Le pays, profondément troublé, se partageait de plus en plus nettement en deux groupes séparés par un abime de plus en plus large. Le mal était grand sans doute, et peut-être provoquerait-il un jour une réaction violente. En attendant, la majorité pensait que, plus le pays se divisait, plus elle devait elle-même rester compacte et unie, et jamais encore on n’avait vu un plus éclatant triomphe de discipline et de solidarité parlementaires que celui dont elle offrait le spectacle. Celait la tactique de nos vieilles armées, qui formaient sur le champ de bataille un carré faisant face de toutes parts, et autour duquel venaient s’épuiser et se briser toutes les forces de l’ennemi. On aurait été tenté d’applaudir à ce courage inébranlable et impassible, s’il avait eu un autre objet que de conserver aux députés ministériels le monopole des faveurs administratives et gouvernementales avec lesquelles ils entretiennent la fidélité de leur clientèle et préparent les candidatures prochaines.

Malgré leurs échecs multipliés, les troupes progressistes et libérales auraient certainement continué leurs généreuses et vaillantes initiatives si, tout d’un coup, un mouvement de désagrégation ne s’était pas produit dans le bloc lui-même. Le phénomène a eu lieu au moment où on commençait à en désespérer. Le bloc se montrait si fier de sa solidité qu’on avait fini par y croire : il représentait à lui tout seul la République une et indivisible, comme on disait autrefois ; le reste ne comptait pas. Mais voilà qu’un membre de la majorité s’en est détaché, puis deux, puis trois, puis davantage. Quelques-uns en sortaient pour y rentrer aussitôt, un peu effarés de leur audace, épouvantés par les injures dont ils étaient l’objet et qui les menaçaient d’une excommunication majeure. On les ramenait facilement au bercail, parfois à coups de pied et à coups de poing. Mais d’autres étaient plus difficiles à intimider, et on désespérait d’y réussir. Ceux-là n’attendaient pas l’excommunication, ils excommuniaient eux-mêmes, et ils montraient dans cet exercice une virtuosité qu’on pouvait égaler, mais non pas surpasser. A cette vue, le centre a suspendu son offensive, jugeant avec raison que, si le bloc se divisait, le mieux était de le laisser faire et d’assister à cet effritement spontané sans y apporter une participation indiscrète, qui aurait risqué d’être maladroite et de produire un effet contraire à celui qu’elle se serait proposé. On a donc vu, depuis quinze jours, le ministère attaqué par ses amis de la veille, et ils y ont mis une ardeur, une passion, une véhémence que le centre ne connaissait pas. Nous ne rechercherons pas à quels mobiles, probablement assez divers, ils obéissaient. Peut-être étaient-ils sincèrement indignés, les uns des excès, les autres de la pauvreté d’esprit de la politique actuelle. Peut-être voulaient-ils seulement être ministres. C’est affaire à leurs consciences : leurs actes seuls nous intéressent et relèvent de notre jugement.

Le centre progressiste a donc abandonné, au moins pour un temps, la direction des opérations aux dissidens de la majorité. Il les a soutenus de ses votes, c’est-à-dire matériellement, tout en réservant l’appui moral de sa confiance à d’autres combattans. Ce n’est pas, en effet, au nom des principes libéraux que les dissidens ont levé ce qu’on peut appeler l’étendard de la révolte. Le premier dans l’ordre chronologique a été M. Caillaux. Nous en parlions déjà il y a quinze jours, et nous faisions prévoir le succès de sa manœuvre qui était ingénieuse, sans en exagérer la portée réelle. M. Caillaux répétait avec affectation que la politique de M. Combes était la sienne et qu’il jugeait excellente la suppression de toutes les congrégations enseignantes en attendant le tour des autres : sa seule crainte était que les budgets communaux ne fussent mis à une trop rude épreuve si on procédait précipitamment à des exécutions d’ailleurs nécessaires. Cinq années étaient à ses yeux un délai maximum trop court pour achever cette grande œuvre : il lui en fallait dix. Il restait convenu que, si on avait l’argent avant dix ans, et même avant cinq, on n’attendrait pas une minute de plus pour procéder à la clôture des écoles congréganistes et à la dissolution de la congrégation. Or, M. Combes assurait que l’argent ne ferait pas défaut, ce qui lui permettait d’attacher peu d’importance à l’amendement de M. Caillaux et de le laisser passer. Il aurait mieux aimé que la Chambre ne le votât pas ; il « se résignait » à ce qu’elle le fît. L’amendement a été voté à dix voix de majorité. Nous en sommes enchanté, mais cela ne changera pas grand’chose à l’affaire. L’opposition de M. Caillaux, timide et en quelque sorte indirecte, ne procédait d’aucun principe. C’était un minimum d’opposition. Elle a servi toutefois à tâter le terrain, à permettre aux deux armées de s’y déployer sous des étendards d’autant plus commodes qu’ils n’avaient par eux-mêmes aucune signification, et de leur donner l’occasion de se compter. Prendre nettement parti contre le ministère sans être absolument sûr de le renverser, c’était plus que M. Caillaux ne pouvait attendre de la vaillance de ses troupes, et la sienne même, peut-être, aurait hésité devant une démarche aussi radicale. Mais se compter sur peu de chose, presque sur rien du tout, avec la demi-tolérance du gouvernement, constituait une expérience sans grand péril, et devenait dès lors une tentation à laquelle on pouvait se laisser aller. M. Caillaux connaissait son monde. Le résultat a été ce que nous avons dit : le gouvernement ne s’en est pas cru gravement atteint, mais l’opposition nouvelle qui tendait à se former s’en est sentie encouragée.

Si nous suivions l’ordre chronologique, il faudrait parler ici de la tentative de M. Millerand, la plus sérieuse de toutes par la brusque impétuosité de l’attaque et par les conséquences ultérieures qui peuvent en résulter : mais, précisément pour tous ces motifs, mieux vaut d’abord liquider ce que nous avons à dire de l’amendement de M. Georges Leygues. Cet amendement a une portée plus haute que celui de M. Caillaux, et si M. Leygues avait pleinement réalisé son dessein, il faudrait s’en féliciter et l’en féliciter. Nous avons par malheur quelques doutes à cet égard : on verra dans un moment pourquoi.

M. Leygues a eu une pensée juste, qui lui a été inspirée par un sentiment patriotique. Il ne conteste pas plus que M. Caillaux le principe de la : loi. Qu’on traque les congrégations et qu’on les dissolve en France de manière qu’il n’en reste plus trace sur le territoire métropolitain, il y applaudit des deux mains. Seulement il estime qu’il ne faut pas étendre cette guerre aux colonies, ni la poursuivre en pays étranger, c’est-à-dire en Orient où nos écoles sont l’instrument de notre influence. Or ces écoles sont le plus généralement congréganistes. Il y a bien quelques écoles laïques, mais elles coûtent beaucoup plus cher que les autres et comprennent infiniment moins d’enfans. Les écoles laïques d’Orient ont 2 000 enfans et les écoles congréganistes plus de 100 000. Voilà le fait, on ne saurait y rien changer, ou du moins on ne pourrait y réussir qu’avec du temps et de l’argent. Dans nos colonies, la situation est le plus souvent la même. On a surtout parlé de Madagascar à la Chambre. Avant que nous ayons établi sur la grande île, d’abord notre protectorat, ensuite notre domination, l’enseignement y était donné d’une manière exclusive par des religieux français et par des pasteurs protestans : ces derniers étaient surtout anglais et norvégiens. Les Anglais travaillaient naturellement pour leur pays : il serait puéril de leur en faire un reproche. Les Norvégiens m’avaient pas de préoccupations politiques du même genre, mais l’analogie confessionnelle les rapprochait des Anglais, bien qu’ils n’aient jamais éprouvé aucun sentiment d’hostilité à notre égard, et que, de notre côté, nous n’ayons jamais eu à nous plaindre d’eux. On sait que des protestans français, dans un sentiment patriotique auquel il convient de rendre pleine justice, ont créé quelques écoles destinées à faire concurrence à celles des Anglais et des Norvégiens. Enfin le général Gallieni a créé un certain nombre d’écoles laïques dont il semble attendre beaucoup, mais qui sont peu nombreuses et n’ont produit jusqu’à présent que de médiocres résultats.

Les choses étant ainsi, et elles le seront pendant longtemps encore, M. Leygues s’est demandé s’il n’y aurait pas un moyen, tout en supprimant sans pitié les congrégations en France, d’assurer le recrutement de ce qu’on peut appeler leur contingent étranger, et il a cru le trouver dans le maintien des noviciats. Ces noviciats cesseraient, bien entendu, d’être ce qu’ils sont aujourd’hui ; le nombre de leurs élèves serait réduit proportionnellement aux besoins plus restreints auxquels on aurait à pourvoir ; mais enfin ils subsisteraient. Cette solution ressemble un peu à celle qui supprimerait un régiment tout en conservant son bataillon de dépôt. Vaille que vaille, elle était préférable à la destruction radicale que le gouvernement et la commission proposaient. La commission, en particulier, a montré une ardeur fougueuse contre l’amendement Leygues, dont le vote, d’après M. Buisson, devait frapper la loi de mort en l’attaquant dans son principe. Mais la Chambre a remarqué le silence de M. le président du Conseil. M. Combes, en effet, s’est tu. Il a poussé à la tribune, à sa place, qui ? M. le ministre des Affaires étrangères sans doute ? Non, M. le ministre des Colonies. M. Doumergue pouvait parler pour les Colonies, et notamment pour Madagascar, mais non pas pour l’étranger. Il a lu de longs extraits delà correspondance du général Gallieni, qui semble peu favorable aux congrégations et très féru de l’enseignement laïque. Il a usé et abusé de ces rapports, qui ne prouveront quelque chose que le jour où l’enseignement laïque, très petitement organisé jusqu’ici, aura remplacé, ou même commencé à remplacer d’une manière appréciable l’enseignement confessionnel anglais ou norvégien. Mais nous n’en sommes pas encore là ! M. Doumergue a donc entretenu la Chambre de Madagascar et de quelques autres colonies. Qu’a-t-il dit de l’Orient et des pays où s’exerce notre protectorat sur les catholiques ? Rien du tout ; et que pouvait-il en dire ? La Syrie, la Palestine, l’Egypte ne sont pas dans son portefeuille. Où était donc M. le ministre des Affaires étrangères ? Dans une discussion de ce genre, sa place était au banc du gouvernement ; on l’y cherchait des yeux ; on y constatait son absence avec surprise. Tout s’est éclairci lorsque M. François Deloncle est monté à la tribune et a dit qu’il était à sa connaissance personnelle qu’on avait demandé à M. Delcassé de faire le discours que venait de prononcer M. Doumergue, et qu’il s’y était refusé. Était-ce vrai ? Était-ce possible ? Le gouvernement était-il divisé sur une question aussi importante ? Il faut le croire puisque le fait n’a pas été démenti. L’affirmation de M. Deloncle n’a pas fait sortir M. Combes de son mutisme. M. Deloncle est d’ailleurs un ami du ministère, un membre du bloc, un libre penseur, et il entend rester tout cela. Il approuve la suppression des congrégations en France ; mais le patriotisme l’éclairé mieux au dehors. Le mot qu’il a dit a été décisif : l’amendement Leygues a été voté à une dizaine de voix de majorité. Après le vote de celui de M. Caillaux, c’était pour le gouvernement un deuxième échec.

Mais, le lendemain, il a pris sa revanche, et c’est pour cela que nous ne savons plus quelle sera l’efficacité de l’amendement Leygues. M. Combes a émis la prétention de la faire dépendre de sa seule volonté. D’abord M. Charles Dumont a présenté une addition à l’amendement, en vertu de laquelle les élèves des noviciats devront avoir vingt et un ans accomplis. Comme c’est précisément à cet âge qu’ils feront leur service militaire, même si l’on admet que la durée en sera bientôt réduite à deux ans, leur entrée au noviciat sera reculée jusqu’à vingt-trois. L’addition de M. Dumont a évidemment pour objet, et elle aura très probablement pour effet, de rendre le recrutement des noviciats impossible. Sous prétexte d’éprouver les vocations religieuses, M. Dumont les détruit dans leur germe, car ces vocations, comme la plupart des autres, ont besoin d’être entretenues. Au surplus, les noviciats ont pour but de faire des professeurs : or, le professorat est une profession comme une autre, à laquelle il faut se préparer avec le moins de distractions et d’interruptions possible. Obliger de futurs maîtres d’école, qui seront le plus souvent des instituteurs primaires, à interrompre leurs premières études vers l’âge de quatorze ou quinze ans pour les reprendre à vingt-trois ou à vingt-quatre, et pour entrer alors dans une sorte d’école normale, est une pure absurdité On espère que, pendant ce long intervalle, le jeune homme qui avait du goût pour l’enseignement congréganiste à l’étranger ne manquera pas de le perdre et d’adopter une autre carrière, et cela, en effet, arrivera le plus souvent. Que penser d’une Chambre qui se prononce un jour pour l’amendement Leygues, parce qu’elle croit à l’utilité de l’enseignement congréganiste à l’étranger, et, le lendemain, adopte l’addition Dumont pour supprimer l’effet de son premier vote ?

M. Dumont a voulu empêcher les noviciats de trouver des élèves. M. Combes a fait mieux : il a expliqué que tous les noviciats qui existent aujourd’hui devraient d’abord être fermés avec les congrégations elles-mêmes, et qu’ils ne se rouvriraient ensuite que s’il leur en accordait l’autorisation. Il a affirmé que l’amendement de M. Leygues ne signifiait pas autre chose. Le principe de la loi, a-t-il dit, est dans l’article 1er, qui supprime l’enseignement congréganiste à tous les degrés, et par conséquent toutes les congrégations enseignantes. L’article est voté, le fait est acquis : rien ne peut donc ressusciter l’enseignement congréganiste, à moins d’une autorisation spéciale qui pourrait être demandée et obtenue pour exercer hors de France et qui permettrait dès lors d’ouvrir en France même des noviciats très restreints. Il y a, en tout cela, plusieurs contradictions qu’il est pour le moment inutile de signaler. Mais, certes, la pensée que M. Combes prête à M. Leygues n’est pas celle qu’il a eue, — et il l’a expliqué depuis, — ni celle qu’a eue la Chambre lorsqu’elle a voté son amendement. M. Leygues a voulu conserveries noviciats actuels, et le vote de la Chambre a eu la valeur d’une autorisation donnée ou maintenue aux congrégations qui enseignent dans les colonies ou à l’étranger. Ou le vote de la Chambre ne signifie rien, ou il signifie cela ; mais M. Combes ne s’embarrasse pas de ce dilemme : pour lui, le vote ne signifie rien. Ce sont là jeux parlementaires ; les scrutins se suivent et ne se ressemblent pas ; le sens d’un vote vient contredire celui de l’autre, et il n’en reste finalement qu’obscurité ou confusion. Tel est l’effet produit par l’addition de M. Dumont. Quant au commentaire qu’il a plu à M. Combes de donner après coup de l’amendement de M. Leygues, l’autorité en est faible et la portée contestable. Une fois votées, les lois valent par leur texte et non pas par les interprétations qui en ont été données pendant ou après le débat. La parole, même d’un ministre, même d’un rapporteur, ne fait nullement jurisprudence. On l’a vu naguère à propos d’un des articles les plus importans de la loi du 1er juillet 1901. M. Waldeck-Rousseau l’a interprété à la tribune dans un certain sens, qui, disait-il, ne pouvait pas être douteux. Cela n’a pas empêché le Conseil d’État et les tribunaux de l’interpréter par la suite dans un sens tout opposé. La manière dont M. Combes a compris l’amendement de M. Leygues aura son effet aussi longtemps qu’il restera lui-même au ministère ; mais pourquoi, après lui, ses successeurs ne traiteraient-ils pas sa loi comme il a traité lui-même celle de M. Waldeck-Rousseau ? Des paroles de tribune, autant emporte le vent : les textes seuls demeurent.

On le voit, tout ce débat a été fort cahoté. La majorité pour ou contre le gouvernement a été, dans les momens critiques, d’une dizaine de voix. Et si l’on songe qu’il y a sept ministres députés, qui ne manquent jamais de prendre part au scrutin, la majorité apparaît aussi peu élevée que possible. Celle qui s’est formée sur l’ensemble de la loi a été finalement de 47 voix. Mais le grand événement de la discussion lui a été en quelque sorte extérieur : c’est la motion que M. Millerand a apportée subitement à la tribune au nom de la commission d’assurance et de prévoyance sociales dont il est le président, et le discours par lequel il l’a appuyée. Il y a eu, entre M. Millerand et M. Combes, un corps à corps rapide et brutal dont le dénouement a été pendant une heure incertain. On se demandait si M. Combes n’allait pas être renversé et piétiné par son adversaire : cette fois encore il est resté debout, — et toujours avec dix voix de majorité. M. Millerand n’a donc pas détaché du bloc ministériel une voix de plus que M. Leygues, une voix de plus que M. Caillaux. Il est pourtant beaucoup plus à gauche qu’eux, et c’est bien là-dessus qu’on comptait. On espérait que l’orateur socialiste entraînerait avec lui au moins une partie de ses amis, et que sa notoriété républicaine couvrirait la défection d’un certain nombre de radicaux. Au lieu de cela, il a été abandonné par tous, et certaines voix relativement modérées qui s’étaient séparées du ministère pour voter avec M. Caillaux ou avec M. Leygues n’ont pas voulu accepter de solidarité avec M. Millerand. Le grand effort de celui-ci, préparé en secret pour éclater comme un coup de tonnerre, n’a donc produit qu’un médiocre résultat. Mais le bloc n’en a pas moins été un peu plus ébréché encore, puisque il a perdu M. Millerand.

Nous sommes tenté de prendre la défense de M. Combes contre ce dernier : et pourquoi ne le ferions-nous pas ? Entre les deux, notre cœur, pas plus que notre esprit, ne balance : ils n’inclinent pas davantage vers celui-ci que vers celui-là. M. Millerand a reproché à M. le président du Conseil de s’absorber jusqu’à la monomanie dans son obsession anti-congréganiste, et de négliger, d’oublier même complètement les grandes réformes sociales qui ont été si souvent promises. Il paraît que le pays ne peut pas les attendre plus longtemps. Le projet de loi sur les retraites ouvrières est particulièrement urgent. La commission du travail a exprimé à maintes reprises le désir d’en causer avec M. le ministre des Finances et M. le président du Conseil, mais pas plus le second que le premier ne s’est prêté à cette fantaisie. Les lettres de M. Millerand à M. Combes sont restées non avenues. Bien plus ! M. Combes a déclaré très franchement qu’il avait demandé à M. le ministre des Finances d’imiter son exemple, de ne pas répondre à la commission et surtout de ne pas comparaître devant elle. Il y a dans cette attitude une sorte de crânerie que M. Millerand n’a pas goûtée. M. Combes en a pourtant donné une raison pleine de bon sens, à savoir que, pour faire les réformes sociales de M. Millerand, il fallait de l’argent et qu’il n’en avait pas. Le peu dont il dispose sera dévoré, et au-delà, par les réformes scolaires. Créez d’abord des ressources, a dit M. Combes. Cela a exaspéré M. Millerand. Certes, il est d’accord avec le gouvernement sur la nécessité de supprimer les congrégations ; il n’est pas plus libéral, ni tolérant qu’un autre ; mais il ne croit pas que la vie et comme la respiration d’un grand pays doive être indéfinitivement suspendue à la seule et unique affaire qui passionne M. Combes, absorbe ses facultés et ne lui laisse aucun loisir pour d’autres questions qui ne sont pas moins graves, et qui même, aux yeux de M. Millerand, le sont plus. On a déjà supprimé tant de congrégations que l’heure serait venue de passer à un nouvel exercice, en laissant au temps le soin de compléter une œuvre à peu près achevée. Un spirituel publiciste, M. Henry Maret, écrivait naguère que le congréganiste était sans doute un mets excellent, dont le peuple était friand et se délectait fort, mais que cependant il commençait à trouver que ce pain était un peu sec et qu’il conviendrait de mettre quelque chose dessus. Ce que M. Henry Maret avait dit sous forme humoristique dans son journal, M. Millerand l’a répété à la tribune avec plus de solennité et de vigueur agressive. Sa voix impérieuse et tranchante résonnait dans la Chambre étonnée et silencieuse. Les membres de la droite et du centre semblaient changés en statues. Ceux du bloc ne savaient pas encore ce qu’ils devaient penser. Les radicaux avancés seuls et les socialistes donnaient des signes d’impatience et d’irritation. M. Jaurès surtout s’agitait ; on sentait qu’une tempête se formait sous son crâne. M. Combes et lui ont répondu à M. Millerand, mais ni l’un ni l’autre n’a dit ce qu’il y avait à dire : nous le ferons à leur place.

La vérité est que M. Combes s’est conduit à l’égard de ses amis avec une loyauté parfaite, à laquelle notre absolu désintéressement dans celte querelle de famille nous permet de rendre justice. Dès le premier jour, il a déclaré qu’il n’avait accepté le pouvoir que pour supprimer le plus de congrégations possible. Il ne faut pas lui demander autre chose ; il ne sait faire que cela ; son esprit ne va pas au-delà de cet horizon limité. Pourquoi M. Millerand, aujourd’hui, exige-t-il de lui davantage ? M. Combes ne l’a pas trompé ; il ne l’a pas pris en traître ; il lui a avoué dès le premier jour n’être bon qu’à faire la guerre religieuse. On lui demande de réaliser de grandes réformes sociales ! Est-ce qu’il connaît les réformes sociales ? Est-ce qu’il est socialiste ? Depuis quelques semaines, l’état du monde est fort troublé. Une guerre imprévue a posé en Extrême-Orient des problèmes redoutables qui pourraient, si on n’y veillait avec une sollicitude éclairée, déchaîner des conflits jusqu’en Occident. Jamais il n’a plus importé à une grande nation d’être fortement unie et de faire disparaître de son sein les moindres germes de division qui pourraient y exister. Tout le monde le voit ; mais il y a un homme, un seul il est vrai, qui a le droit de ne pas le voir, et c’est M. Combes. Il nous a avertis qu’il n’entendait rien à tout cela et ne s’en préoccupait en aucune manière. Demandez-lui de faire la chasse aux frocs et aux cornettes, voilà son affaire ! C’est s’il ne faisait pas cela qu’il faudrait lui reprocher de manquer à ses promesses. Mais, certes, il les remplit fidèlement. On l’a pris pour une certaine besogne et non pas pour une autre. Est-elle terminée ? Non : par conséquent, M. Millerand a tort. S’il a commencé par voter pour M. Combes et pour son programme, qu’il continue. Nous avons le droit, nous autres libéraux, d’éprouver des nausées d’indignation en présence de la politique qu’on nous fait, et en un pareil moment ! Mais puisque M. Millerand l’a approuvée dans son principe, qu’il en subisse les conséquences. Il trouve que c’est trop long, et nous le trouvons aussi ; — oh ! oui, nous trouvons dans cette politique quelque chose de bas, de répugnant, de révoltant, dont la prolongation nous est infiniment pénible et douloureuse ! — mais nous avons, nous, protesté contre elle dès le premier jour. A ce moment, M. Millerand et ses amis nous ont dit que cette politique était bonne, qu’elle était nécessaire, et que, si la coupe nous paraissait amère, il faudrait néanmoins la boire jusqu’au bout, jusqu’à cette lie qui amène maintenant sur leurs propres lèvres une crispation significative. M. Jaurès a été plus logique que M. Millerand ; il a pris la défense de M. Combes ; il a adjuré la majorité de ne pas se débander. Il y avait dans sa parole une émotion dont la Chambre a été frappée. D’où venait-elle ? Elle venait surtout de ce que M. Millerand, son ami d’hier, pour lequel il a tant fait, pour lequel il s’est tant compromis, pour lequel il a livré tant de batailles où il a perdu quelque chose de sa popularité, avait préparé son coup en sourdine et avait négligé de l’en prévenir. Nous convenons que cela n’est pas bien ; mais que nous importe ? C’est affaire entre M. Jaurès et M. Millerand.

Celui-ci ayant manqué son but, que représente-t-il désormais dans une Chambre où il n’a plus personne avec lui ? L’Église socialiste l’avait déjà excommunié ; mais on pouvait croire que, si l’élément révolutionnaire s’était trouvé, peut-être accidentellement, le plus nombreux dans un congrès, l’élément politique et parlementaire du socialisme lui restait du moins fidèle. Il n’en est rien, puisque M. Jaurès s’est séparé de lui, et que les socialistes qu’on commence à appeler de gouvernement ont suivi M. Jaurès. M. Millerand a résolu le problème difficile de réunir pour une fois les deux frères ennemis, le groupe révolutionnaire avec M. Vaillant et le groupe parlementaire avec M. Jaurès, et d’en former un nouveau bloc contre lequel il est venu se heurter. Le lendemain, quand les journaux ont fait la décomposition du scrutin, ils ont constaté que tous les socialistes avaient voté pour le gouvernement, tous, sauf M. Millerand resté seul de son parti et de son avis. On se demande, dans ces conditions, quelle force il apporterait à un ministère, si on avait bientôt à en constituer un. En somme, nous n’avons en tout cela rien à regretter. M. Millerand n’est pas un adversaire négligeable, et sa rupture avec le ministère affaiblit M. Combes ; d’autre part, sa défaite l’affaiblit lui-même. S’il avait triomphé, la lutte contre les congrégations se serait sans doute un peu ralentie ; mais nous aurions été livrés, au moins pour un temps, à des entreprises sociales qui n’auraient pas présenté un moindre danger. Être délivré de M. Combes par M. Millerand ne saurait s’appeler une délivrance : ce serait passer d’un mal à un autre, et qui sait s’il ne vaut pas mieux subir quelque temps encore le gouvernement discrédité d’aujourd’hui que d’en avoir un autre tout neuf, qui serait pire ? Comment s’intéresser beaucoup au genre d’opposition qu’on dresse depuis quelques jours contre M. Combes, et aux assauts qu’on lui livre ? M. Leygues seul aurait fait œuvre utile, si elle était durable. Quant à M. Millerand, ses réformes sociales n’ont pas le caractère odieux des persécutions religieuses, mais elles ne diviseront guère moins le pays et elles troubleront profondément ses intérêts. Si M. Millerand nous avait débarrassés de M. Combes, nous aurions demandé le lendemain qui nous débarrasserait de M. Millerand. Il y a à la Chambre plus d’un radical qui, sans oser le dire, soutient M. Combes parce que sa politique fait diversion aux prétendues réformes sociales de M. Millerand et les ajourne. Quelquefois même on l’avoue à demi-voix.

Bien qu’il ait triomphé de tant d’attaques, le ministère se rend compte qu’il est atteint dans ses œuvres vives, et que la moindre bourrasque parlementaire lui serait fatale. Aussi un de ses sauveteurs patentés, M. Fernand Rabier, a-t-il eu l’idée ingénieuse de supprimer la suite de la discussion sur l’enseignement congréganiste en condensant eu un seul tous les articles de la loi qui restent à discuter, et à le rédiger à peu près ainsi : Un décret d’administration publique pourvoira à l’application de la présente loi. Cette manière de plier bagage est d’une simplicité qui désarme ; mais elle dénote quelque désarroi. Si le ministère est fatigué, la Chambre l’est aussi ; elle ne tient plus assez à des attributions dont l’exercice lui cause tant de tracas, pour les disputer à M. Rabier qui veut les faire passer au Conseil d’État. Le Conseil d’État fera ce qu’il voudra, ou ce que voudra le ministère ; la Chambre, pour son compte, ne demande qu’à en finir. Elle en a fini. Mais il reste encore un gros nuage à l’horizon, un nuage très lourd et très noir auquel la majorité ne peut plus échapper, c’est celui qui s’est formé autour de la tête de M. Pelletan. La guerre d’Extrême-Orient a mis de l’angoisse dans la question de savoir si notre marine est en bonnes mains. On ne le croit pas généralement. Si M. Pelletan est calomnié, il a le malheur de l’être à l’unanimité des gens du métier, auxquels les autres sont venus naturellement se joindre, de sorte qu’il n’y a qu’un cri contre lui. La commission du budget s’en est émue. Elle a entrepris, avec l’adhésion de la Chambre, une sorte d’enquête sur l’état de la marine ; mais, comme elle n’a pas de compétence spéciale en cette matière et qu’elle n’exerce d’ailleurs pas les pouvoirs étendus d’une véritable commission d’enquête, sa situation est assez fausse. Elle s’en est aperçue un peu tard, et a chargé un de ses membres de faire part à la Chambre de sa découverte. M. Pelletan, entendu par elle, a bien voulu lui dire tout ce qui était à sa décharge, mais il s’est refusé, avec infiniment de dignité, à lui rien livrer de ce qui pourrait le compromettre, sous prétexte que la défense nationale serait compromise avec lui. Le président de la commission du budget, M. Doumer, a pris nettement position contre M. le ministre de la Marine. Il est engagé à fond. Ira-t-il jusqu’au bout ? et, s’il va jusqu’au bout, sera-t-il suivi ? C’est la question de demain.

C’est aussi la dernière que la Chambre aura à trancher avant les vacances, et il n’y en a pas de plus grave. Si notre défense sur mer est en danger, il faut qu’on le sache, et la Chambre s’exposerait à la plus fâcheuse responsabilité en fermant ses yeux à la lumière. Quelque chose nous dit pourtant qu’elle les y fermera.


FRANCIS CHARMES.

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