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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1915

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Chronique n° 1991
31 mars 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Depuis quelque temps, nous n’avons pas eu à parler beaucoup des opérations militaires : elles marchaient avec lenteur, et la situation générale en était peu modifiée. Une grande somme de courage était dépensée, mais les résultats qui se préparent n’ont pas encore été acquis : on attendait le printemps que lord Kitchener a indiqué, dit-on, comme devant être le vrai commencement de la guerre. Cependant quelques actions récentes et heureuses ont eu lieu et, dans le nombre, il faut particulièrement signaler le brillant succès que les Anglais ont obtenu à Neuve-Chapelle. Sur toute la longueur de l’immense front, toutes les opérations ont d’ailleurs tourné à notre avantage, en ce sens que nous avons continuellement repoussé les assauts de l’ennemi et maintenu nos positions. Ce n’est même pas assez dire, car nous avons avancé sur de nombreux points et n’avons guère reculé sur aucun. Néanmoins, la guerre a un peu présenté en France, dans ces derniers mois, le caractère du statu quo. C’est du moins l’apparence des choses, c’est ce que tout le monde voit : ce qu’on voit moins, mais n’en est pas moins très réel, c’est que nous avons profité de ce temps de répit pour réparer les insuffisances de notre préparation initiale et que cette œuvre nécessaire est aujourd’hui à peu près accomplie. Nous sommes devenus plus forts : en est-il de même de l’ennemi ? Contrairement à la nôtre, sa préparation était parfaite à l’origine ; mais depuis, dans l’obligation où il s’est trouvé de faire face à la fois sur deux fronts très éloignés l’un de l’autre, sa force première n’a pu que diminuer ; son matériel militaire semble être devenu de qualité moins bonne ; ses pertes en officiers et en sous-officiers sont très supérieures aux nôtres ; enfin il commence à éprouver, à l’intérieur, les premiers symptômes de cette difficulté de vivre qui use finalement toutes les résistances. Ce sont là quelques-uns des motifs de notre confiance, qui n’a jamais été plus ferme qu’aujourd’hui. Mais il y en a d’autres. Nos regards ne peuvent pas se limiter, se borner à la ligne de guerre, si étendue qu’elle soit, qui va de Dunkerque à Belfort : ils embrassent aussi l’œuvre considérable que nos alliés les Russes viennent de mettre en si bonne voie et celle qu’avec les Anglais et eux, nous avons entreprise dans les Dardanelles et sur Constantinople. De tous ces côtés, nous avons les plus sérieuses raisons d’espérer.

La guerre a présenté des alternatives diverses dans la Prusse orientale et en Pologne. Nos alliés russes ont eu à lutter contre le meilleur général allemand, qui disposait contre eux d’un réseau de chemins de fer d’où il tirait de grands avantages. Ils ont éprouvé quelques échecs, mais ces échecs n’ont jamais été décisifs et n’ont pas tardé à être réparés. Le maréchal de Hindenburg n’est pas plus allé à Varsovie que ses collègues occidentaux ne sont allés à Paris ou à Calais. Au moment où il a pu se croire le plus près de la saisir, sa proie lui a toujours échappé. Bien qu’ils ne disposent pas des mêmes moyens de locomotion rapide, les Russes ont déjoué les projets de l’adversaire. Enfin, en Galicie, la nouvelle de la prise de Przemysl est venue changer la face des choses. On s’est trompé plus d’une fois sur l’importance des victoires ou des défaites dans cette guerre pleine de surprises ; un jour, tout semblait compromis, le lendemain, tout était réparé, le surlendemain, des faits analogues se présentaient en sens inverse. L’expérience nous a rendu réservé dans nos jugemens. Il semble bien pourtant que la prise de Przemysl soit un événement militaire d’une gravité exceptionnelle et que les conséquences en seront considérables. Przemysl, située entre Lemberg et Cracovie, est une place de guerre de premier ordre. Une armée qui, au moment de la reddition de la place était encore de 117 000 hommes, commandée par 8 généraux et 2 600 officiers, y avait été assiégée. Elle aurait été vraisemblablement plus utile en rase campagne que dans les murs de Przemysl ; mais elle était là une menace que l’armée russe ne pouvait pas négliger. Il aurait été dangereux de s’engager dans les Karpathes en laissant derrière soi une place forte contenant une armée aussi nombreuse. La marche sur Cracovie en était ralentie, sinon suspendue. La presse austro-hongroise affecte aujourd’hui d’attacher peu de valeur à la chute de Przemysl : c’est nier l’évidence que d’en méconnaître l’importance. Sans doute la longue résistance de Przemysl n’avait pas arrêté les mouvemens de l’armée russe, soit vers le Sud, soit vers l’Ouest : il n’en avait pas moins fallu laisser une centaine de mille hommes pour continuer le siège de la ville et l’investir hermétiquement. Ces 100 000 hommes de troupes aguerries deviennent aujourd’hui disponibles. Quelles se portent sur les Carpathes ou sur Cracovie, leur action ne saurait manquer de se faire sentir. Personne ne croira qu’on ne s’en préoccupe ni à Pest, ni à Vienne, ni même à Breslau. Qui sait si la Hongrie ne sera pas bientôt envahie et la Silésie un peu plus tard ? En attendant, l’armée russe a poussé au Nord une pointe hardie jusqu’à Memel, où, à la vérité, elle ne s’est pas maintenue : il semble bien que ce soit une simple reconnaissance qu’elle ait voulu faire. Quoi qu’il en soit, elle a remis le pied sur le territoire allemand, d’où le maréchal de Hindenburg croyait l’avoir chassée pour toujours. De nouvelles perspectives s’ouvrent de tous côtés devant elle. Pour être juste, il faut reconnaître que le général de Kurmanek, défenseur de Przemysl, a rempli tout son devoir ; il a poussé la résistance aussi loin qu’il était possible de le faire et n’a rendu la ville que lorsqu’il a été acculé à la famine. À ce moment même, il a tenté un dernier assaut qui a été repoussé. La garnison était exténuée. Tout ce que l’honneur militaire exigeait avait été fait : la place a dû se rendre. Sa capitulation avait été si souvent annoncée comme prochaine qu’on commençait, non pas à n’y plus croire, mais à y penser moins. Le dénouement inévitable s’est enfin produit : il en facilitera quelques autres.

L’expédition des Dardanelles finira de même. Mais ici encore, comme à Przemysl, comme ailleurs, l’opération sera plus longue que l’imagination populaire ne l’avait prévu. Dès qu’il en a été question, nous n’en avons pas dissimulé les obstacles. La tâche entreprise n’est assurément pas au-dessus des forces combinées de l’Angleterre, de la France et de la Russie : mais quand même ces forces seraient plus grandes encore, le concours du temps est nécessaire pour qu’elles produisent tout leur effet. On ne force pas les Dardanelles par un coup de main audacieux. La nature a tout fait pour rendre la situation formidable et l’art y a ajouté des défenses nouvelles. Depuis qu’ils sont les maîtres à Constantinople, les Allemands n’ont rien négligé pour cela. Aussi ne croyons-nous pas et personne n’a cru qu’on pouvait forcer le passage des Dardanelles seulement avec des vaisseaux et des canons : des troupes de débarquement y sont indispensables. Elles l’auraient été de tout temps ; elles le sont peut-être plus aujourd’hui qu’autrefois. Autrefois, en effet, il aurait peut-être suffi de détruire les forts où la résistance était concentrée ; mais la guerre actuelle a introduit de grands changemens dans la défense dos positions militaires, et ce n’est plus spécialement dans les forts que l’on met aujourd’hui les canons ; on les dissimule dans des endroits où il est difficile de les repérer : ils se battent un peu sous terre, tout comme nos soldats. Aller les y chercher est une œuvre que des navires de guerre ne sauraient remplir à eux tout seuls. L’Angleterre et la France ne l’en ont pas moins entamée hardiment et somme toute, elles ont réussi dans la première partie de leur tâche. Les forts qui défendent l’entrée des détroits ont été rapidement détruits et l’escadre des Alliés s’est avancée jusqu’au point où se dressent les forts de Kilid-Bahr et de Chanak : c’est celui où le détroit est le plus resserré et présente un premier coude qu’il suffit de voir sur la carte pour comprendre combien la traversée en est difficile. On l’a tentée pourtant et dans ce coup d’audace nous avons perdu un bateau, le Bouvet, tandis que les Anglais en perdaient deux. L’opinion publique ne s’y attendait pas et, dans l’ignorance où elle était des difficultés de l’entreprise, elle s’est un peu émue de l’accident. Il n’avait rien toutefois qui fût de nature à justifier cette émotion, qui d’ailleurs n’a pas tardé à se dissiper. Les gouvernemens anglais et français ne l’ont nullement partagée : ils savaient d’avance que la perte de quelques bateaux était inévitable dans une opération de ce genre et que, si elle pouvait retarder le succès, elle ne pouvait pas le compromettre. Personne ne doute dans le monde que les Alliés forceront le détroit et arriveront victorieux devant Constantinople. L’effort sera peut-être coûteux, mais il réussira, et plus il aura été difficile, plus il sera glorieux. Les navires perdus ont été immédiatement remplacés, ce qui est un témoignage de l’inébranlable résolution de la France et de l’Angleterre. Il est possible que les opérations soient ralenties pendant quelques jours, c’est-à-dire jusqu’au moment où nos troupes de débarquement seront arrivées sur les lieux et pourront y être utilisées : elles se poursuivront alors avec une énergie et une rapidité nouvelles, de manière à produire tous leurs effets.

En même temps qu’il tonnait dans les Dardanelles, le canon se faisait entendre aussi à Smyrne et on s’est demandé le motif de ce qui semblait être une division, une dispersion de notre effort. En réalité, si l’opération de Smyrne n’avait pas tout à fait le même objet que celle des Dardanelles, un lien étroit l’y rattachait. Nous avons déjà parlé de la tentative des Germano-Turcs sur le canal de Suez : annoncée très bruyamment, elle a été exécutée avec un étrange mélange de témérité, d’imprudence et de désordre. L’armée assaillante était composée de Turcs, d’Arabes et de Bédouins qui, non seulement étaient très mal assortis ensemble, mais qui y étaient à l’état d’hostilité les uns contre les autres, ou peu s’en faut. Jamais on ne vit une troupe moins homogène. Les officiers allemands qui la commandaient ou la dirigeaient ont eu beaucoup à faire pour l’amener jusqu’au canal. Après l’échec de l’expédition, elle s’est débandée et l’indiscipline y a pris une forme violente : on a échangé mutuellement des coups de fusil. Une armée pareille ne pouvait pas être bien dangereuse : il fallait cependant en prévoir la réorganisation et le retour comme possibles. Les Allemands se vantaient de la reformer ou d’en former une nouvelle en Syrie ; ils annonçaient l’intention de revenir à la charge et, non contens de soulever l’Egypte contre l’Angleterre, ils se proposaient aussi de soulever la Perse et d’y détruire l’influence britannique. Cet ensemble de projets allemands se rattache à celui de la guerre sainte, qui devait tourner tout le monde islamique contre les Alliés, sans oublier l’Italie : ce n’est pas celle qui en a le moins souffert, ou plutôt c’est la seule qui en ait un peu souffert en Libye. La guerre sainte a d’ailleurs complètement échoué et l’unique résultat de ces vastes entreprises a été que la Porte a perdu le dernier reste d’autorité qu’elle avait encore sur l’Egypte. C’était peu de chose en réalité, mais on a pu voir là le commencement de la dislocation finale. Quoiqu’il en soit, l’Angleterre a pensé qu’en tirant le canon contre Smyrne et en s’emparant de la place, une menace aussi directe obligerait la Porte à renoncer à d’autres entreprises et à concentrer ses efforts davantage. La canonnade des Dardanelles a eu le même objet, tout en s’en proposant un autre d’un caractère plus général. Les Dardanelles, le Bosphore, Constantinople touchent à des intérêts qui sont communs à toute l’Europe. Il n’en est pas de même de Smyrne, bien qu’elle intéresse plus d’une Puissance ; mais, par sa situation, elle permet à qui s’y établirait pendant la guerre actuelle d’interrompre les communications de la Porte avec les différentes parties de l’Empire. Smyrne est assez rapprochée des Dardanelles pour influer sur les opérations qui s’y déroulent et bien placée sur la rive asiatique pour surveiller jusqu’à une longue distance ce qui pourra se passer, ou se préparer sur terre et sur mer. Il est donc naturel qu’elle ait attiré l’attention de l’Angleterre et la nôtre. Le canon, pour le moment, se tait partout, mais bientôt sa forte voix s’élèvera de nouveau dans les Dardanelles et sans doute aussi sur la côte d’Asie. L’écho s’en répandra fort au loin.

Nous n’avons pas, en effet, besoin de dire quel nombre immense de questions seront évoquées par les événemens d’Orient. Il est permis d’en être quelque peu effrayé et de se demander si la paix de l’avenir en sera mieux assurée. Assez de questions redoutables étaient déjà posées en Occident, et voilà que l’Orient à l’Occident s’allie pour fournir un surcroit de besogne à la diplomatie. Elle n’en aura jamais eu davantage. Un de ses augures nous disait, il y a quelques jours, que la paix ferait couler autant d’encre que la guerre faisait couler de sang. Nous souhaitons qu’elle ne fasse couler que de l’encre. Un autre souhait que nous nous permettons de former est qu’on attende, pour parler des conditions de la paix, que la guerre soit finie et qu’on en connaisse enfin les résultats définitifs. Tout le monde n’a pas cette sagesse : on commence déjà dans la presse à découper l’Europe et l’Asie, à détruire des empires et des royaumes, enfin à en former d’autres suivant des conceptions qui diffèrent quelquefois beaucoup les unes des autres et menacent de porter atteinte à l’union jusqu’ici parfaite des esprits et des cœurs. Que les gouvernemens, avant de s’engager dans une entreprise nouvelle, en prévoient les conséquences et se mettent d’accord avec leurs amis et alliés sur la manière de les envisager, rien de mieux, rien de plus conforme à la prudence la plus élémentaire ; les gouvernemens encourraient une grande responsabilité, s’ils ne le faisaient pas. Mais ce rôle n’est pas, en ce moment du moins, celui de l’opinion, qui a besoin avant tout de calme et de concorde et pourrait perdre ces biens précieux au milieu des discussions qu’engendreraient inévitablement des divergences de vues sur tant d’intérêts divers. Chaque chose doit venir à son heure ; l’heure présente est celle de l’action et non pas de la délibération publique ; action et délibération ne marchent pas toujours d’accord et la seconde peut nuire beaucoup à la première.

Aussi n’avons-nous pas vu sans quelque inquiétude des hommes trop impatiens demander, par exemple, ce qu’on ferait demain de Constantinople et des détroits, ou plutôt l’annoncer sur le ton dogmatique qui est celui des oracles. Il y aurait beaucoup à dire sur ces questions délicates, mais le mieux est sûrement de n’en rien faire, ou d’attendre pour le faire que le cycle de la guerre soit complètement parcouru. Les questions n’en deviendront peut-être pas plus faciles, mais la part que chacun aura prise aux événemens pèsera d’un poids important dans les solutions à intervenir, et cette part est encore inconnue. Les États neutres qui ont des intérêts engagés dans les événemens en cours annoncent tous la ferme volonté d’en prendre la défense… quand le moment sera venu ; mais comme ce moment n’est encore venu pour aucun, puisqu’ils continuent de s’abstenir tout en parlant quelquefois très haut, nous ne pouvons que réserver notre opinion aussi longtemps qu’ils réservent leur action, et les laisser à leurs méditations profondes et à leurs calculs subtils. Mais, en attendant, laissons aussi en repos les questions de demain et contentons-nous de vivre dans le présent. Les préoccupations qu’il nous cause suffisent à notre activité d’esprit. Quand le moment sera venu, quand nous serons à Constantinople, quand nous aurons chassé de France et de Belgique les hordes teutonnes et que nous les aurons poursuivies sur leur territoire, alors, débarrassés enfin du souci qui absorbe nos pensées, nous nous demanderons avec une plus grande liberté d’esprit ce qu’il conviendra de faire de l’Europe et de l’Asie pour que le droit succède à la force et la justice à l’iniquité.

Parmi les pays neutres qui n’ont pas encore pris un parti, cherchent à se rendre compte, se consultent eux-mêmes et hésitent, le plus considérable est l’Italie : c’est aussi celui qui, comme voisin immédiat, nous intéresse le plus. Nous n’entendons pas dire par-là que sa résolution finale nous importe plus spécialement. Nous savons grand gré à l’Italie de la rapidité et de la netteté avec lesquelles, dès le début de la guerre, elle s’est déclarée neutre et a retiré les troupes qu’elle avait sur notre frontière ; mais nous ne lui avons rien demandé alors et nous n’avons rien à lui demander depuis. Elle a pris spontanément ses résolutions premières, elle ne prendra pas moins spontanément ses résolutions dernières : nos propres vues sont indépendantes des siennes et nous n’avons aucune prétention à influer sur elles. Mais enfin, c’est l’Italie ; son histoire et la nôtre ont été si souvent confondues, son sang et le nôtre ont été si souvent mêlés, sa civilisation et la nôtre sont si évidemment de même famille, que nous ne saurions jamais éprouver à son égard le froid sentiment de l’indifférence. Elle couvre son jeu, ce qui est son droit, et nous n’avons garde d’essayer de le deviner, ce qui serait indiscret ; mais comment ne serions-nous pas vivement intrigués, — que l’Italie nous passe le mot. — en voyant se produire, se dérouler au grand jour les efforts de grosse séduction dont elle est l’objet de la part de l’Allemagne ? Nous n’avons pas tout vu, tant s’en faut ! Mais nous en avons vu assez pour comprendre à quel pressant assaut l’Italie est-on butte. Y résistera-t-elle ? Pour le moment, nul n’en sait rien.

Quand il connaîtra dans ses détails la mission que le prince de Bülow remplit encore en ce moment à Home, l’historien futur prendra certainement grand plaisir à raconter cet épisode diplomatique : mais en saura-t-il jamais tout le mystère et combien de secrets ne resteront-ils pas fermés pour lui comme pour nous ? il y a dans l’histoire, ainsi que dans mer, des profondeurs inexplorées et inexplorables. Quand M. de Bülow est parti pour Rome, il aurait été bien téméraire de vouloir prédire s’il réussirait ou s’il ne réussirait pas. Il est habile et entreprenant, mais sa tâche était bien difficile, et l’Italie, qui est réaliste, ne s’abandonne qu’à bon escient. Pendant la première partie de son séjour à Rome, il semble bien que M. de Bülow ait cherché à influencer surtout l’opinion par l’intermédiaire des journaux, ce qui est un procédé classique ; mais les journaux italiens qui ont de l’influence la doivent à ce qu’ils ont une opinion, et toutes les grâces du monde ne les en feraient pas changer. A un certain moment, le prince de Bülow s’est rendu compte qu’il perdait son temps, et alors il a changé de manière : ce changement a à peu près concordé avec l’annonce de l’expédition des Dardanelles.

Le prince de Bülow a jugé l’heure venue de sortir des coquetteries préalables et de faire des offres réelles. Nous ignorons celles qu’il a faites ; nous savons seulement, sans que personne nous l’ait dit et en quelque sorte a priori, que ce sont des offres du bien d’autrui. Au surplus, il ne pouvait pas offrir celui de l’Allemagne, car l’Italie n’en a que faire : cette épreuve lui a donc été épargnée. On admet généralement qu’il a offert le Trentin et une rectification de la frontière du Frioul jusqu’à l’Isonzo : nous ne nous en portons pas garant, mais le fait est vraisemblable. C’est un grand coupable que l’empereur d’Autriche, bien que, même dans le crime, il n’ait été qu’un brillant second ; aussi n’avons-nous pas assez de pitié disponible pour le plaindre, mais le malheureux vieillard a dû singulièrement souffrir lorsque, après être parti en guerre pour anéantir la Serbie, conquérir des territoires nouveaux en compensation de ceux qu’il a déjà perdus dans sa longue vie, imposer son hégémonie aux Balkans, il a vu venir son allié et que celui-ci lui a demandé… quoi ? de céder une province, peut-être deux, à l’Italie, à cette même Italie qui, au commencement de son règne tragique et funeste, lui a pris successivement la Lombardie et la Vénétie et l’a rejeté au Nord des Alpes. — Eh quoi ! a-t-il dû demander, nous sommes donc vaincus ? — Ce raisonnement est irréfutable, et l’empereur Guillaume a dû éprouver beaucoup de peine à faire comprendre à son vieil ami qu’il n’en était rien, mais qu’il fallait céder tout de même. Et le reste du monde n’aura pas moins de peine que l’empereur François-Joseph à le comprendre et à l’admettre. On croit entendre l’Allemand crier : — Nous tombons ; jetez, jetez du lest, jetez-en encore davantage ! — En vérité, cela sent la débâcle, et personne ne croira qu’il n’y a pas là l’aveu angoissé d’un grand et imminent péril.

L’empereur d’Autriche s’est-il résigné ? A-t-il consenti ? Il semble bien que non, car l’Italie devient de plus ou plus menaçante, elle continue ses armemens, elle est à la veille de prendre une attitude décidément hostile. Que se passe-t-il donc ? Deux hypothèses sont en présence, et nous ne saurions dire quelle est la vraie. Les uns croient que l’Italie juge insuffisante la cession du Trentin, même avec une rectification de frontière jusqu’à l’Isonzo, et qu’elle demande encore Trieste, Pola, l’Istrie, la Dalmatie, enfin la réalisation de toutes ses « aspirations » sur l’Adriatique. D’autres se bornent à dire qu’elle a demandé à occuper immédiatement des territoires qu’on ne lui promet qu’après la guerre. L’Italie se défie, et elle a bien raison. Un traité pareil ne vaut qu’aussi longtemps que durent les circonstances qui l’ont rendu inévitable et la force qui l’a imposé. Supposé même qu’on lui donne tout ce qu’elle revendique, son intérêt sera plus que jamais que l’Allemagne et l’Autriche soient vaincues ; sinon, ce serait pour elles une pensée obsédante de reprendre ce qu’elles auraient donné le couteau sur la gorge. Et, si l’Italie estime que l’Allemagne et l’Autriche seront vaincues, son intérêt n’est-il pas de se mettre tout de suite du côté des vainqueurs ? Toutes ces hypothèses se pressent dans son esprit éminemment, nous dirons même, dans cet ordre de choses, exclusivement politique. Quelle sera sa conclusion ? Et quelle sera celle de l’Allemagne et de l’Autriche ? Ces dernières, sous le poids de la nécessité, feront-elles une concession de plus ? L’Italie s’en contentera-t-elle ? Qui pourrait le dire ? Il faudrait, pour le faire, sonder des cœurs insondables : la tâche est au-dessus de nos forces.

Il n’est pas beaucoup plus facile de prévoir ce que feront demain la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. On connaît la résolution qu’a prise cette dernière, mais elle n’est peut-être que provisoire : on la donne comme telle à Athènes. De ce bloc des quatre Puissances neutres, si une se détache, il y a des chances pour que les autres suivent le mouvement. L’affaire des Dardanelles aura sûrement une influence sur leur détermination, mais il n’est pas sûr qu’elle s’exerce sur chacune d’elles dans le même sens. Nous avons dit plus haut que mieux valait ne pas parler en ce moment des projets qui s’élaborent sur Constantinople et sur les détroits ; mais le bruit de ceux qu’on a attribués à la Russie en est venu jusqu’à Bucarest et il y a produit une impression réfrigérante. Elle s’effacera peut-être, elle existe encore aujourd’hui. Dans ces conditions, et la Grèce s’abstenant jusqu’à nouvel ordre, c’est vers la Bulgarie que les partisans de l’intervention se tournent avec le plus de confiance. Qui l’aurait dit, qui l’aurait cru hier encore ? La politique bâtit sur des sables mouvans. Peut-être a-t-il suffi que la Grèce manifestât une volonté abstentionniste, pour que la Bulgarie éprouvât subitement des tendances en sens inverse. Le roi Ferdinand n’a pas de préjugés ; il se tourne et se retourne suivant l’intérêt du moment ; il ne s’est jamais piqué de fidélité et d’ailleurs on ne lui connaît aucune attache qui le gêne. Hier encore, il convoitait ardemment la Macédoine, il la revendiquait comme son bien, il était à celui qui la lui donnerait. On lui conseillait alors de se tourner du côté de la Thrace et d’Andrinople, et il en faisait fi. Les dédaignait-il vraiment ? Non certes ; mais il se croyait si assuré de les avoir quand l’Empire ottoman achèverait de mourir, qu’il ne mettait aucune hâte à les prendre et que, les considérant comme nécessairement à lui, il ne les acceptait pas à titre de compensation aux renoncemens ou même aux ajournemens qu’il pourrait consentir ailleurs. Il ne voulait que la Macédoine ! Mais l’expédition commencée aux Dardanelles a changé tout cela. Si les détroits sont forcés, et ils le seront, si Constantinople est prise, et elle le sera, l’Angleterre, la Russie, la France auront en main ce qui reste de l’Empire ottoman : qu’en feront-elles ? Que feront-elles de la Thrace ? Que feront-elles d’Andrinople ? Il est possible que le roi Ferdinand ait senti le besoin d’être là le jour où s’accompliront tant de métamorphoses. À ce moment, les absens auront tort. Mais ce raisonnement, qu’on prête au roi de Bulgarie, est-il vraiment le sien ? Demande-t-il quelque chose de précis, à la manière de l’Italie ? Pose-t-il ses conditions ? C’est ici que les renseignemens s’arrêtent et que les prévisions seraient téméraires. Il se fait sans doute depuis quelques jours un travail diplomatique d’une grande activité et intensité, mais nous n’en connaissons que peu de chose. Les journaux ne nous renseignent guère que sur les attitudes que les divers pays prennent devant le public, mais les gouvernemens restent mystérieux. Et qui pourrait le leur reprocher ? Ils ont de lourdes responsabilités et se délient des imprudences de langage. Loin qu’ils s’en délient trop, on peut craindre quelquefois qu’ils ne le fassent pas assez.

En attendant que la situation s’éclaircisse, la guerre continue dans les conditions favorables que nous avons indiquées en commençant. Favorables, disons-nous, et vraiment nous sommes de plus en plus sûrs de ne pas nous tromper en voyant le trouble de plus en plus grand et l’agitation de nos ennemis. Quand ils font à l’Italie des concessions de désespoir pour obtenir d’elle le maintien de sa neutralité, ils montrent par-là le besoin qu’ils ont de ce maintien. La propagande de mensonges qu’ils s’acharnent à faire dans le monde entier, mais surtout en Amérique, pour rejeter sur les Alliés la responsabilité de la guerre et en disculper leurs propres gouvernemens, est une preuve nouvelle des difficultés, des embarras de leur situation. Ils n’éprouvaient pas les mêmes scrupules lorsque, au commencement de la guerre, ils se croyaient sûrs d’une victoire rapide et écrasante. Les traités n’étaient alors que des chiffons de papier, et la violation de la Belgique un acte que la nécessité justifiait. On fait comme on peut, disait M. de Bethmann-Hollweg. Aujourd’hui, ils affirment que la Belgique avait elle-même violé sa neutralité par une alliance secrète qu’elle aurait contractée avec l’Angleterre, et que la France était toute prête à la violer aussi, lorsque l’Allemagne, qui le savait, s’est jugée en droit de la devancer. Cette dernière découverte est due au général de Bernhardi, qui l’a révélée à l’Amérique par l’intermédiaire d’un journal. Elle ne méritait qu’un haussement d’épaules, mais le gouvernement de la République a cru devoir, dans une note officielle, en établir la fausseté. Il n’est pas entré en discussion avec le général de Bernhardi. D’après celui-ci, notre mobilisation aurait été faite sur la frontière belge, ce qui établissait avec évidence notre intention de la franchir. La note de notre gouvernement dit jour par jour, heure par heure, ce qui s’est passé. Elle montre que notre concentration avait été préparée et commencée sur la frontière allemande et que nous avons dû la changer à la hâte, y apporter une variante improvisée, au moment où, son territoire ayant été violé, la Belgique nous a enfin appelés à son secours. Hélas ! nous sommes arrivés trop tard, et la preuve que nous n’avions rien préparé pour nous défendre sur la frontière belge est le déplorable échec que nous y avons éprouvé. C’est par-là que la campagne a commencé : nous ne nous sommes relevés que sur la Marne. Que reste-t-il donc de l’assertion du général de Bernhardi ? Un nouveau mensonge.

La vérité tout entière au sujet de la violation de la neutralité belge, aussi bien d’ailleurs que des responsabilités de la guerre, a été énoncée une fois de plus par sir Edward Grey, dans un discours qu’il a prononcé il y a quelques jours à Londres. Sir Edward Grey dit les choses simplement, fortement, avec un accent de loyauté et une émotion intérieure qui imposent la confiance et le respect. Nous voudrions pouvoir reproduire tout son discours : voici du moins la fin du passage qui concerne la Belgique : « Quant au résultat pour lequel nous combattons, le temps viendra où les conditions de la paix seront présentées par nos alliés et par nous-mêmes ; mais une condition essentielle devra être le rétablissement de l’existence et de l’indépendance de la Belgique, de la libre possession de son territoire et de la réparation, autant qu’il sera possible, de tous les maux cruels qu’elle a dû souffrir. Cela fait partie du grand but que nous voulons atteindre. Ce grand but consiste, pour les nations de l’Europe, à être libres de vivre leur propre vie indépendante en travaillant elles-mêmes à fixer leur forme de gouvernement et à assurer en toute liberté leur développement national, et cela que ce soient de grands ou de petits États. Voilà notre idéal. Nous avons été inondés de l’idéal de l’Allemagne par ses professeurs et ses publicistes depuis le commencement de la guerre. Cet idéal consiste à croire que les Allemands sont un peuple supérieur auquel tout est possible et contre lequel toute résistance doit être sauvagement écrasée. L’Allemagne croit être libre d’établir sa domination sur toutes les nations du continent. Mais moi, j’aimerais mieux mourir ou abandonner ce continent que de vivre dans de telles conditions ! »

Deux petites nations, petites par leur étendue géographique, mais grandes par le courage, ont montré qu’elles aussi aimaient mieux périr que de vivre dans l’humiliation d’une dépendance imposée par la force : ce sont la Belgique et la Serbie. La France, dont la politique à travers l’histoire a consisté à grouper et à défendre les petites nations, peut être fière aujourd’hui de ses clientes. Qui aurait dit que la Belgique aurait arrêté pendant plusieurs semaines l’invasion allemande ? Qui aurait cru que la Serbie arrêterait pendant huit mois l’invasion autrichienne ? Et elle continuera jusqu’au bout. La journée du 25 mars a été consacrée, dans nos écoles, à célébrer l’héroïsme serbe : à nos enfans, qui entendent aujourd’hui de partout les bruits de la guerre et sont élevés au milieu d’une épreuve à laquelle aucune famille n’échappe, pouvait-on donner une plus grande et plus noble leçon ?


Nous ne dirons qu’un mot, en finissant, de la double visite que, pendant deux nuits de Mars, des zeppelins ont faite à Paris. La première nuit, il y a eu quelques dégâts matériels à peu près insignifians : personne n’a été tué, ni blessé gravement ; une femme est morte d’émotion. La seconde nuit, il n’y a eu rien du tout. Les zeppelins voyant qu’ils étaient attendus, ont rebroussé chemin. La femme qui est morte d’émotion devait être déjà malade d’autre chose : en tout cas, elle n’est nullement représentative de l’état moral de Paris. Paris ne s’est pas amusé des zeppelins, comme il l’avait fait des avions au commencement de la guerre, mais il y est resté à peu près indifférent. Quoi de plus naturel ? Les zeppelins se sont montrés jusqu’ici l’arme de guerre la plus inopérante qu’on ait vue à l’œuvre. On avait annoncé qu’ils empêcheraient notre mobilisation, démoliraient des établissemens militaires, qu’ils détruiraient des ponts, qu’ils anéantiraient des régimens entiers, et le comte Zeppelin est devenu l’homme le plus populaire d’Allemagne. Il le serait encore, si le maréchal de Hindenburg n’était pas monté au-dessus de l’horizon comme une étoile encore plus brillante. Nous reconnaissons les qualités manœuvrières du second, mais quant à la machine du premier, elle a encore besoin de faire ses preuves. Il n’est pas douteux que, dans des conditions plus favorables, elle puisse démolir plus de maisons et tuer plus de malheureux inoffensifs qu’elle ne l’a encore fait, mais ce sera peu de chose au milieu d’une population de plus de deux millions et demi d’habitans, et, au point de vue militaire, ce ne sera rien. Quel but poursuit donc l’Allemagne avec ses zeppelins ? Elle ne peut se proposer que de faire peur, de semer l’épouvante, dans l’espoir d’arriver par ce moyen à faire fléchir nos volontés et à nous amener à implorer la paix avec une angoisse impatiente. Il est surprenant qu’après huit mois de guerre, c’est-à-dire d’expériences renouvelées de l’inefficacité de pareils procédés, l’Allemagne en use encore avec une confiance que rien ne peut ébranler. L’Allemagne est bornée dans ses inventions : aussi n’y renonce-t-elle pas aisément. Peut-être un jour les zeppelins feront-ils des dégâts plus sérieux et des victimes plus nombreuses : un cri d’horreur pourra alors s’élever de Paris, mais la France a supporté d’autres épreuves, et son âme en est sortie plus fortement trempée. Il y a quelque puérilité à compter spécialement sur les zeppelins pour changer ses dispositions.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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