Chronique de la quinzaine - 31 mars 1916

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Chronique n° 2015
31 mars 1916


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’arrivée à Paris du général Cadorna et du prince héritier de Serbie aura précédé de très peu celle de M. Salandra et de M. Sonnino. Les représentans des huit États en guerre contre rAllemagne, contre l’Autriche-Hongrie et ses satellites, les délégués de l’Entente ont enfin pu se joindre, tenir une réunion plénière, examiner ensemble, et dans son ensemble, le problème non seulement militaire, mais politique et économique qu’ils doivent résoudre s’ils veulent vaincre et s’ils savent se préparer à profiter de la victoire.

Les circonstances sont favorables. La résistance que nos troupes de Verdun opposent, depuis plus d’un mois déjà, à la ruée allemande, à la poussée, furieuse d’abord, puis changée progressivement en pressions plus lentes et alternatives, fait l’admiration du monde ; nous n’avons pas besoin, pour en parler, de chercher des épithètes qui ont été trouvées dans toutes les langues. A l’arrière, les civils tiennent, — comme on le leur demande du front, — « plus qu’avec confiance, qui est chose passive, avec la plus active des espérances. » Les quelques agitations qui de temps en temps rident encore la surface parlementaire sont sans force et sans profondeur : un clapotage d’eau stagnante, dans laquelle un passant fait des ronds en jetant un caillou, n’est point une tempête. La nation reste unanime dans sa fermeté froide. La constance publique attend inébranlable et sourit presque, au milieu des douleurs et des angoisses privées. C’est, je crois, le Grand-Électeur qui se comparait à un « rocher de bronze. » Son arrière-petit-neveu Guillaume II ne doit pas être plus modeste ; mais un rocher de bronze n’use pas un bloc d’acier. Le chevaleresque roi des Belges défend pied à pied le mince lambeau de territoire qui lui a été laissé, le seul îlot de marais et de sable qui émerge de l’inondation et que deux ans d’assauts n’ont plus rogné d’une ligne. Dans sa capitale d’exil, avec un personnel et des moyens improvisés, son gouvernement n’a pas cessé une minute de faire dignement figure de gouvernement régulier. La « misérable armée anglaise, » qu’en août 1914 Guillaume II regardait par-dessus l’épaule, et écrasait préalablement de son dédain, a fait des petits, qui sont tout de suite devenus grands. Elle s’est multipliée, au total, de trente à quarante fois par elle-même : rien que sur le continent, et comme pouvoir immédiatement utile, elle s’est au moins décuplée. L’Allemagne, pour endormir son inquiétude et galvaniser son espoir, ou pour hypnotiser les neutralités hésitantes, fait sonner le nombre de kilomètres carrés qu’elle occupe sur le sol d’autrui, met ses conquêtes éphémères en graphiques et en images, évalue usurairement les gages qu’elle détient. On ne lui a pas, de notre côté, assez répondu par ce qu’elle a perdu et ce dont la disposition lui est interdite. La mer, d’abord ; toutes les mers ; puisque, enfermée dans la Baltique, et même réfugiée dans le canal de Kiel, sa flotte de guerre moisit ou marine en vase clos, vraiment embouteillée. Où est sa flotte de commerce ? Dans les ports étrangers où ses navires commencent à être saisis par dizaines ; dans Hambourg la Morte, double tombeau de l’orgueil germanique et de la richesse hanséatique. Les colonies impériales s’étendaient hier au soleil : maintenant c’est à peine si, — pour combien de jours encore ? — l’Afrique orientale allemande échappe au désastre, fatal comme une loi de la nature, qui a enseveli toutes les autres. Additionnons donc, nous aussi, les kilomètres, les habitans et les tonnes de marchandises, et puisque, au terrible jeu qui se joue, on prend des gages, montrons les nôtres.

Les cinq doigts de l’énorme main russe viennent de s’abattre, d’Erzeroum, sur les cinq routes principales de l’Asie Mineure et antérieure. Partout ailleurs, de Riga à la Bessarabie, du Nord au Sud, la masse moscovite coupe l’Europe et la barre d’une muraille dont l’épaisseur peut s’accroître indéfiniment, ou du moins réparer ses brèches, et ne pas diminuer d’un homme pendant douze ou treize ans. Le matériel, également, s’accumule. Si l’Allemagne aime le colossal, la Russie sera bientôt prête à lui en servir. Non loin de là, l’armée serbe se refait, et Salonique veille. Pour sa part, l’Italie, dans les conditions les plus difficiles, au sommet des Alpes, aux pentes du Carso, en plein désert de neiges ou de pierres, avec une patience, une endurance, et au prix de souffrances extrêmes, fixe et immobihse une bonne partie de l’armée autricMenne, mêlée sans doute, selon l’avertissement de M. de Bülow lorsqu’il lui fallut quitter Rome, de quelques milliers de casques à pointe, ou de quelques régimens déguisés, dénationalisés jusqu’à la pointe de leurs casques.

La situation politique et morale de l’Entente n’est pas moins bonne que sa situation militaire. De Rome, notamment, M. Salandra part pour la Conférence, consolidé et encouragé, à la Chambre des députés par un ordre du jour voté à une majorité de 330 voix, au Sénat par une motion adoptée à l’unanimité. Quand la session avait repris, le 1er mars, il y avait, autour de Montecitorio, un certain trouble. Le président du Conseil, dans un récent discours prononcé à Turin, au cœur même du fief de M. Giolitti, avait nettement rappelé que son ministère avait son caractère propre, sa forme et sa couleur ; que c’était un ministère conservateur et libéral ; nous aurions dit chez nous, il y a un quart de siècle, centre droit et centre gauche, conjonction des centres. Il avait ajouté ou laissé entendre qu’ainsi composé, ayant fait en outre à l’ « union sacrée, » à la « solidarité nationale » l’a’vance d’appeler à ses conseils le républicain Barzilaï, il persévérerait tout entier dans son être ou disparaîtrait tout entier. Une telle franchise n’avait pas plu atout le monde, pour des motifs de qualité diverse, dont quelques-uns sont trop humains pour qu’on ne les dedne pas et que nous ayons besoin de les indiquer. Quoiqu’il en soit, à la rentrée, le problème se posait en ces termes : élargissement du Cabinet, élargissement de la guerre, et l’un en vue de l’autre ; mais on ne peut bien le comprendre que si l’on se représente ce qu’a été successivement, quant à la guerre elle-même, la position des différens partis.

Remontons à un an de distance, en janvier ou février 1915, au moment où l’Italie, ayant, dès le 3 août 1914, proclamé sa neutralité, délibérait, pesait, ainsi qu’elle devait le faire, les chances et les risques, mesurait ses aspirations et ses ressources. Tout au bout de l’extrême gauche, en dehors même du champ des partis légaux, une poignée d’anarchistes se déclarait ardemment neutraliste et ne menait bruit que d’imposer l’inaction par la violence (à quoi, au surplus, elle était loin d’être de taille à réussir). Comme elle, ses plus proches voisins, et ses intimes ennemis, les socialistes officiels, par des considérations et des raisons sur lesquelles des procès retentissons ont peut-être jeté quelque lumière, mais que nous ne serions en droit de retenir que si elles étaient établies avec assurance, voulaient, pour la plupart, la neutralité. En revanche, les syndicalistes, les fasci révolutionnaires, réclamaient à grands cris la guerre contre l’Autriche. Les socialistes réformistes, dissidens ou indépendans, avec M. Mussolini et le Popolo d’Italia, leur organe, avec leur orateur, M. Bissolati, poussaient ouvertement à l’intervention. De même des républicains et des radicaux constitutionnels ; de même aussi, et comment non ? des nationalistes et leur journal, l’Idea nazionale. A droite, les conservateurs, les catholiques étaient pour le maintien prolongé de la neutralité ; et chez plusieurs d’entre eux perçait une pointe de prédilection secrète ou discrète pour les empires encore alliés. Vers le centre, noyau de la majorité ministérielle, on était neutraliste dans la limite, pour le temps et selon l’intention où le gouvernement jugeait bon de l’être, ou de le paraître et de le rester ; décidé ou résigné à ne l’être plus aussitôt que le gouvernement jugerait meilleur ou nécessaire d’agir, l’heure venue, l’occasion offerte. Il y avait donc, au début, deux espèces de neutralistes : les partisans de la neutralité absolue, perpétuelle, sans conditions ; et ceux de la neutralité suspensive, qui ne s’interdisait pas de se changer un jour en intervention, mais ne se prononçait pas sur le choix du jour et s’en remettait de ce soin au gouvernement. Après la fameuse lettre de M. Giolitti, il y en eut une troisième espèce : les partisans de la neutralité « négociée » et sous conditions, d’une bonne petite neutralité qui rapporterait parecchio et ne serait pas une si mauvaise affaire.

Cependant, la force des choses commençait à opérer. Les événemens se déroulaient suivant leur logique, et l’instinct du peuple les poussait. Le 3 mai 1915, M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères, dans une note adressée à M. le duc d’Avarna, ambassadeur du Roi à Vienne, dénonçait le traité d’alliance avec l’Autriche-Hongrie. A cette note, le premier ministre de la Monarchie, le baron Burian, répondait le 21, et, le 23, l’Italie achevait son geste par la déclaration de guerre. Ce même jour, 23, l’empereur Guillaume fulminait l’anathème contre « l’apostasie » du faux frère italien qui » passait dans le camp ennemi, » le vouait à l’exécration et le promettait à une vengeance exemplaire, si âprement que François-Joseph, bien que visé et atteint en personne, ne lançait d’accens ni plus amers ni plus enflammés. Et puis la fin de l’année s’écoulait sans que l’Allemagne eût appuyé sa malédiction d’une déclaration de guerre formelle à l’Italie, et sans que l’Italie eût cru avoir à compléter par une déclaration de guerre à l’Allemagne sa déclaration de guerre à l’Autriche. Dans l’intervalle, pourtant, elle avait encore déclaré la guerre aux deux nouveaux alliés de l’Empire, la Turquie et la Bulgarie ; ils étaient quatre, par conséquent, avec trois desquels elle annonçait vouloir se battre. Mais tandis qu’elle faisait à l’Autriche, sans délai, une guerre effective, la guerre guerroyée, — guerra guerreggiata, — envers deux des autres, le Turc et le Bulgare, durant quelques mois, elle s’en tenait simplement à l’état de guerre, à une guerre non guerroyée, — guerra non guerreggiata ; — et vis-à-vis du quatrième adversaire, l’Allemagne, elle ne sortait pas d’une réserve légèrement hostile. De là quelque incertitude, quelque obscurité, sinon quelque ambiguïté ou quelque équivoque, et, pour tout dire, quelque malaise.

En octobre et novembre 1915, ce malaise s’est dessiné. Il a couru des bruits de remaniement. L’entrée de M. Barzilaï dans le Cabinet a indiqué le chemin. Pourquoi ne donnerait-on pas aux radicaux la satisfaction d’avoir un ou deux ministres ? Et pourquoi pas aux nationalistes ? Et même, au nom de l’union sacrée, de la solidarité nationale, pourquoi ne pas saisir l’occasion de se réconcilier les giolittiens par une attention à laquelle ils ne sauraient manquer d’être sensibles ? Là-dessus s’ouvre la courte session de décembre, que le garde des Sceaux, l’illustre juriste Orlando, inaugure ou annonce par le discours de Palerme. C’est la semaine où l’Ancona vient de s’abîmer, avec sa pitoyable cargaison d’innocens, d’enfans et de femmes, torpillé par un sous-marin allemand, qui s’est mal camouflé aux couleurs austro-hongroises. L’instant n’est guère propice aux embuscades de couloirs. Les séances se traînent et les intentions agressives se diluent en menues escarmouches sans vigueur. En deux répliques, la seconde très fière et très forte, M. Salandra reconquiert et déblaie tout le terrain. Il enlève une majorité de 300 voix, et le Parlement s’ajourne au 1er mars.

Néanmoins, dans la presse, dans le pays, une campagne continue, plus agaçante que dangereuse. Tout en reconnaissant qu’en son entier le ministère est égal et que, par ses têtes les plus éminentes, il est supérieur b. la moyenne de ceux qui l’ont précédé, on lui reproche une espèce de mollesse ou d’irrésolution, que l’on dépeint d’un assez vilain mot, — una certa fiacchezza. — La gêne qui s’accentue par la durée de la guerre, la cherté de la vie qui augmente, la crise des transports maritimes, la hausse du fret, le manque de charbon, fournissent des argumens spécieux. Si « l’économie nationale » n’est pas plus saine ou plus brillante, la faute en est à celui-ci ou à celui-là : le peuple aime partout à appliquer ses griefs sur une figure, et nous sommes ici dans une ville où la tradition veut que, dès que la pluie tombe, il bougonne : « Governo ladro ! voleur de gouvernement ! » On a loué le Cabinet en bloc, on le critique en détail. Les ambitions vont leur train ; peut-être les jalousies : des passions ou des sentimens qui m’épargnent pas les meilleurs. D’autres objections sont moins personnelles, se couvrent davantage de pure politique : pour des circonstances comme celles que l’Italie, avec le reste de l’Europe, traverse, et qui exigent la tension de tous ses ressorts, l’emploi de toutes ses énergies, la base du gouvernement est trop étroite : tous les partis, même interventionnistes, ou interventistes, n’y ont point leur place ; ainsi qu’en octobre et novembre, ainsi qu’au premier jour, les socialistes réformistes, les nationalistes, les radicaux en sont exclus ou n’y sont pas admis. Pourtant, s’ils y étaient, s’ils en étaient, le ministère en serait raffermi, rajeuni, et la conduite elle-même de la guerre s’en ressentirait heureusement.

C’est dans une pareille disposition des esprits que les Chambres se sont de nouveau réunies le mercredi 1er mars. M. Salandra, — qui la connaissait, et qui, l’année dernière, au mois de mai, devant des difficultés singulièrement plus graves, avait réussi le coup, chefd’œuvre de prudente audace, de la démission impossible, — M. Salandra s’est empressé de saisir l’un quelconque des prétextes qu’on lui offrait, il a foncé sur l’obstacle. Il a, hardiment, adroitement, coupé l’herbe sous le pied des socialistes ; il les a empêchés de filer de séance en séance leur opposition perlée. On l’avait accusé de témoigner peu de respect, ou un respect pas assez tendre, au régime parlementaire. Mais quoi ! n’est-ce pas dans l’intérêt du régime parlementaire qu’il se verrait contraint, si les amis de M. Turati ne s’assagissaient pas, de conseiller à la couronne d’user de ses prérogatives constitutionnelles ? Quelles prérogatives exactement ? La prorogation ? La dissolution ? M. Salandra ne le disait qu’en ne le disant pas, par des allusions vagues, qui invitaient ou autorisaient à tout craindre. Le débat spécial que les socialistes voulaient, M. Salandra le jugeait inopportun. Finalement, il fut entendu qu’on s’expliquerait à propos de la poUtique économique du gouvernement, et que cette explication serait accrochée à la discussion du budget d’un des ministères. Le ministre de l’Agriculture, le sénateur Cavasola, s’étant offert au sacrifice, sa bonne volonté a été récompensée par le triomphe. Les annales parlementaires n’ont enregistré que rarement des succès aussi éclatans. La salle de Montecitorio a failli en être ébranlée. Le vénérable vieillard n’a pas même pu constater qu’il avait soixante-quinze ans : « Non ! non ! » lui criaient à l’envi la Chambre et les tribunes qui se refusaient à l’en croire. Sa péroraison s’éteignait à peine, haletante, entrecoupée par l’émotion commune, que déja ses collègues le serraient dans leurs bras ; les députés, escaladant les bancs, se précipitaient pour le féliciter ; le corps penché par-dessus sa table, le président Marcora l’attirait à lui, en disant : « La voilà, messieurs, l’antique fibre ! » Il n’y avait plus qu’à recueillir les fruits de la victoire. M. Salandra a posé la question de Cabinet. 391 voix ont répondu oui, 6 seulement ont répondu non. Jamais confiance n’a été mieux placée. D’abord, à cause de la valeur des hommes : M. Antonio Salandra, professeur de droit administratif à l’Université de Rome, souple et robuste intelligence, rompue à toutes les études techniques et générales, historiques, critiques, littéraires, de qui le recueil d’essais, récemment publié sous le titre : Politique et législation, évoque, sans en être affaibli, — et c’est tout dire, — les Problèmes contemporains de Canovas del Castillo ; M. Salandra, député depuis vingt-huit ans, quatre fois ministre ou sous-secrétaire d’État, dont la tenue à la présidence du Conseil a été une révélation, et supporte, — c’est tout dire encore, — sans en être accablée, la comparaison avec la grande mémoire de Cavour ; — M. Sidney Sonnino, qui, au sortir de l’école, médita sur les misères de la Sicile, plus tard se rendit familier l’immense domaine des matières de la vie publique moderne, diplomatie, administration, finances, et s’arma autant qu’il s’orna d’un savoir encyclopédique capable de penser sur toute chose et d’en parler, — ou de s’en taire, — en toute langue ; qui entre vivant dans l’histoire, par la porte de la légende, l’index collé sur les lèvres comme la statue du Silence, — mais de la part de qui ce geste exprime uniquement qu’il dédaigne de confondre l’éloquence avec la volonté ou l’action. En renvoyant au 6 avril la suite de leurs séances, les Chambres italiennes ont donné clairement, aux deux ministres qui vont représenter leur pays à la Conférence des Alliés, un mandat en blanc, un blanc-seing. Ils sont les maîtres, au départ, d’élargir ou de ne pas élargir la guerre, comme ils seront, au retour, les maîtres d’élargir ou de ne pas élargir le Cabinet. On leur saura gré ici de ce qu’ils feront ; en Italie, on ne leur demanderait compte que de ce qu’ils n’auraient pas fait. Et par eux-mêmes, et par l’appui du Parlement et de l’opinion, ils jouissent d’un crédit illimité. La vaillance tranquille avec laquelle ils assumèrent les responsabilités d’hier les engage à ne se détourner ni du devoir d’aujourd’hui, ni de la tâche de demain.


Comme la Chambre italienne, le Reichstag allemand, convoqué le 15 mars, s’est séparé jusqu’au 4 avril, laissant à sa Commission du budget le soin d’entendre ce qu’il lui a semblé pénible d’écouter ; mais il n’a pas marqué vers M. de Bethmann-Hollweg l’élan que la Chambre des députés de Rome a eu vers M. Salandra. Sa session a été, bien que bruyante, aussi vide que brève, assombrie et comme gênée par la démission de M. de Tirpitz. Une façon de conflit sourd, au moins une amorce de conflit avec le Landtag prussien, lui avaitfait une mauvaise préparation. Le Landtag prétendait avoir son mot à dii’e sur la direction des affaires extérieures ; le chancelier lui en déniait le droit, au mépris évident de la constitution de l’Empire, qui n’est qu’un Etat fédératif, une confédération resserrée, où chacun des États particuliers conserve sa personnalité et les attributions de la puissance, l’État général et commun n’en recevant que ce qui lui en est délégué, sans que celles des autres soie-nt abolies, sans qu’il y ait aucune raison pour que la Prusse, dans tous les cas, en tant que Prusse, ait perdu ce que la Bavière ou la Saxe, en tant que telles, ont gardé. D’où du mécontentement, du froid, une bouderie que la retraite du grand amiral a fait aigrir.

Une autre démission a été donnée cette quinzaine ; celle du général Galliéni, ministre de la Guerre, en France : quelque soin que les Allemands aient pris de la dramatiser, à coups de radiotélégrammes, elle ne se justifiait que trop manifestement par la maladie, la preuve en, est faite par les regrets et les vœux unanimes qui ont accompagné et qui suivent l’un des vainqueurs de la Marne. Ce ne fut qu’un incident, mais la démission de M. de Tirpitz est un événement, dont on ne peut encore fixer les proportions ni les conséquences. Puisque l’Allemagne veut qu’il y ait du mystère, c’est chez elle qu’il y en a. Pour nous, et sans doute pour elle, les causes de cet événement demeurent impénétrables.

Sur un point, nulle contestation : le grand amiral de Tirpitz a bien été le créateur, l’organisateur de la flotte allemande : c’est bien lui qui l’a conçue, et qui l’a construite ; il a bien été, pendant la paix, le théoricien et, dans la guerre, le praticien du sous-marin et de la torpille : praticien par la main d’autrui, car, si la cruauté des temps n’avait pas proscrit le sourire, on pourrait dire de M. de Tirpitz qu’il devait être l’homme du petit navire, n’ayant jamais ou presque jamais navigué. Assis depuis dix-neuf ans à sa table, devant ses plans et derrière ses cartons, ce géant aux yeux bleus et doux, à la barbe de Charlemagne d’où s’échappe une voix fluette, s’est exalté dans la solitude du bureau, en sa recherche de l’absolu. La haine de l’Angleterre, fouettée d’envie, comme une rivalité d’amour, parce qu’il adore son métier, Ta rendu féroce. Il est devenu une sorte de Clausewitz ou de Bernhardi de la mer, rêvant toujours de reprendre d’un cœur plus dur, avec des engins plus terribles, une guerre plus épouvantable. Dans les naufrages qu’il ordonna, tout ce qu’il pleure, ce ne sont pas les victimes, c’est le bateau. « Que Dieu punisse et que les flots engloutissent l’Angleterre ! » c’est plus que son serment d’Annibal, c’est le soupir profond de son âme piétiste.

Or, M. de Tirpitz s’en va au lendemain du jour où l’Allemagne a lancé à l’humanité son dernier défi. A la vérité, on aperçoit mal ce que le mémorandum de février 1916 a pu ajouter en horreur à celui de février 1915. En effet, dès le 4 février 1915, l’Allemagne signifiait au monde cet avertissement : « A partir du 15 février prochain, l’Allemagne considérera comme zone militaire les régions maritimes qui touchent à la Grande-Bretagne et à l’Irlande ; à partir de cette date, les navires de guerre allemands de tout genre détruiront tout navire qu’ils rencontreront dans ces eaux, même s’il n’est pas possible de sauver l’équipage et les passagers ; aucune garantie ne sera accordée aux navires neutres. » S’agit-il de la résolution cyniquement affichée de couler les navires de commerce prétendus armés ? Mais la question avait été posée dès la première semaine d’octobre 1914, à propos des sinistres exploits de l’Emden dans l’Océan indien. Depuis lors, il n’a pas fait bon, pour un navire de commerce, même neutre, armé, prétendu tel, supposé tel, ou non, rencontrer un torpilleur ou un sous-marin, battant ou le pavillon de l’Empire ou un pavillon emprunté. La note complémentaire de l’Allemagne aux États-Unis, du présent mois de mars, n’est donc à retenir que comme un monument de cynisme et d’hypocrisie. Personne n’aura été surpris d’apprendre par cette note que, si l’Allemagne recule sur mer comme sur terre les bornes de la barbarie, c’est l’Angleterre qui en est seule coupable et responsable. C’est elle qui a « refusé de ratifier la déclaration de Londres. » C’est elle qui « s’est mise à restreindre » le commerce légal des neutres « afin d’atteindre l’Allemagne. » C’est elle qui, afin d’affamer l’Allemagne, a « systématiquement aggravé les dispositions relatives à la contrebande. » C’est un arrêté de l’amirauté britannique, du 3 novembre 1914, en vertu duquel toute la mer dit Nord devait être considérée comme zone de guerre. (Il valait manifestement beaucoup mieux semer de mines toute cette mer, « sans discernement, » comme l’avait fait l’amirauté allemande, et ne pas prévenir, comme l’Allemagne s’était gardée de le faire, ce qui dispensait les neutres de protester.) Par une juste suite de tous ces crimes anglais, et pour leur châtiment, l’Allemagne a été amenée à recourir à des moyens de guerre jusqu’ici inédits, « dont l’emploi n’est pas encore réglé dans le droit des gens ; en cela, elle n’a violé aucun droit en vigueur ; elle s’est contentée de faire valoir les caractères distinctifs de la nouvelle arme : le sous-marin. » Là où il n’y a pas de droit, le droit lui-même perd ses droits ; « il n’est pas vrai » que le sous-marin soit obligé, en épargnant les neutres, de se dépouiller de ses « caractères distinctifs : » et ce sont de beaux sujets de dissertation pour les quatre-vingt-treize « intellectuels » allemands !

En attendant, le fait est que M. de Tirpitz est parti, mais pourquoi ? Nous ne le savons pas, et il est vraisemblable que, même en Allemagne, peu de personnes le savent exactement. Le grand amiral paraissait assuré de la faveur impériale : on eût juré qu’il avait infiniment plus à en espérer qu’à en redouter, et que le ministère de la Marine n’était qu’un degré dans son ascension, Que s’est-il passé ? M. Ballin, le directeur, très bien en cour, de la Hamburg-Amerika, sur toutes ces questions conseiller réellement intime de l’Empereur, a-t-il convaincu Guillaume II du danger que faisaient courir à la marine marchande de l’Allemagne, ou à ce qui en reste, les méthodes exaspérées de M. de Tirpitz ? Déjà il a fallu déclarer la guerre au Portugal qui a séquestré les navires allemands réfugiés dans ses ports ; et s’il est difficile à l’Allemagne d’aller joindre ce huitième adversaire à Lisbonne, elle en sentira le contact en Afrique orientale, où il va, sans péril pour lui, fermer tout à fait le cercle dans lequel la colonie impériale étouffe. Déjà aussi quelques États de l’Amérique du Sud, le Brésil, par exemple, songent à faire de même. A plus forte raison, l’Italie, qui, encore qu’elle ne soit pas avec l’Allemagne en état de guerre déclarée, ne peut pas être tenue pour neutre, et qui, ayant besoin de navires, a réquisitionné ceux qu’elle a trouvés, même allemands. Et ce n’est pas tout : la Hollande, irritée de la perte de la Tubantia et du Palembang, venant après tant d’autres, tend à se départir de sa longue patience ; le Danemark, la Norvège, se lassent ; la Suède elle-même souffre de voir ses bateaux sauter sur des mines, jusque dans ses eaux territoriales : on a dû s’en préoccuper, entre ministres Scandinaves, dans l’entrevue de Copenhague. Plus haut qu’eux tous, M. Wilson, blessé dans son culte du droit, harcelé de scrupules à la fois présidentiels et professionnels, réclame une solution à l’affaire de la Lusitania et des sûretés pour les communications, pour la liberté d’aller et venir, de l’Amérique avec l’Europe. Que, demain, les États-Unis, la Hollande, la Norvège, le Danemark montrent la même audace que le Portugal : où sera la marine de commerce allemande, ce magnifique instrument qu’on n’a fait qu’en un quart de siècle et qui, plus utile que jamais quand enfin la paix revenue aura débloqué l’Empire, ne se refera pas en un jour ?

Ou bien est-ce l’émulation surexcitée du prince Henri de Prusse, autre grand amiral, qui a obtenu la disgrâce de M. de Tirpitz ? Le prince Henri brûlerait-il de sortir avec ses cuirassés, ses croiseurs, ses éclaireurs, ses zeppelins, ses hydravions, et de se mesurer en haute mer avec les escadres anglaises, tandis que M. de Tirpitz, buté sur la préexcellence du sous-marin et des torpilleurs, traiterait ses monstres de vingt mille tonnes comme Frédéric-Guillaume Ier traitait ses grenadiers de six pieds et demi, en collectionneur plein de précautions qui a peur qu’on ne les lui casse ? Ou encore est-ce le contraire ? Est-ce M. de Tirpitz qui eût voulu le combat, toutes unités de toute grandeur et de toute vitesse dehors, et le prince Henri qui estime plus sage de l’éviter. Ou bien, hypothèse persistante, serait-ce le duel, non de deux grands amiraux, mais du grand amiral et du chancelier ? M. de Tirpitz serait-il tombé sous les coups de M. de Bethmann-Hollweg, qui n’aime ni qu’on parle de sa mort, ni qu’on pense à son héritage ? Il semble que le Reichstag ait du penchant à le croire. Les trois partis qui, historiquement, ont été les piliers de l’Empire, le Centre, les conservateurs et les nationaux-libéraux, ont déposé des motions demandant que la guerre navale fût poursuivie sans « défaillance » ni « fausse sensibilité. » A cet égard, la nomination, comme successeur de M. de Tirpitz de l’amiral de Capelle, hier son collaborateur, doit leur donner tout apaisement : la conscience lestée du Sussex et de l’Englishman, il commence bien. C’est donc à M. de Bethmann-Hollweg que l’on décochait un blâme indirect. Il a pu esquiver la discussion publique, mais le Reichstag reste de méchante humeur. Le chancelier devait y faire un exposé de la situation politique, qui a été remis d’abord au jeudi 23, puis renvoyé, par prétérition, à une date indéterminée. Le Reichstag a accueilli fraîchement celui de M. Helfferich sur la situation financière ; mal, les projets d’impôts, — contribution de guerre, impôts de consommation, au fond, querelle de classes ; — avec une joie feinte l’annonce du résultat du quatrième emprunt, 10 milliards et demi de marks, dont 75 pour 100 en papier des emprunts antérieurs. Il y a dans cet enthousiasme (tempête d’applaudissemens) quelque chose d’essoufflé. Et M. Haase, soutenu par une fraction des socialistes, a saisi la corde de la cloche d’alarme.

Toutefois, ne nous y méprenons pas, et ne perdons pas de vue les traits essentiels du tempérament allemand. En voici trois qui sont parmi les principaux. — On s’étonne de voir le Kronprinz s’acharner. devant Verdun, a des attaques réitérées, tantôt à l’Ouest de la Meuse et tantôt à l’Est, mécaniquement, automatiquement, toutes les quarante-huit heures ; attaques qui, depuis le 26 février, ne lui ont rien donné et ne l’ont conduit nulle part. Mais c’est que l’Allemand est doué d’une faculté de répétition quasi indéfinie : il se copie lui-même avec obstination. Ce qui paraît le plus moderne en lui n’est qu’un pastiche de l’ancien. Quoi de plus moderne, en apparence, que l’immense concentration d’artillerie, amassée là pour bouleverser du terrain et réduire en miettes les forts ou en poussière les tranchées ? Mais, le 22 avril 1758, le grand Frédéric confiait à Henri de Catt : « Le canon, mon cher, décide tout. M. de Turenne se vantait d’avoir une fameuse artillerie, qui ne consistait qu’en dix-sept pièces de canon ; que dirait-il de nous autres, qui en avons chacun au delà de 200 ? » Au lieu de 200, mettons 2 000 ou davantage. L’Allemand n’a qu’une manière de grandir, qui est de grossir. — Même quand on croit qu’il invente, il imite encore. Montesquieu marque ce deuxième trait, en notant que l’Allemand n’ « invente pas, « mais qu’il « trouve » ou qu’il « découvre. » « La plupart des découvertes en physique ne sont que l’effet d’un travail long et assidu, dont les Allemands sont plus capables que les autres nations. » Leur défaut d’imagination, leur placidité, leur docilité, les y sert autant que leur puissance d’attention. « Vous entendez bien que mille chimistes allemands, qui manipuleront sans cesse et ne se détourneront jamais, trouveront plus aisément les effets de la combinaison de certains principes en chimie, que mille Anglais qui étudieront quelque principe de chimie, mais qui s’occupent les trois quarts du temps à raisonner sur la religion et le gouvernement. » Ainsi, toute la série des gaz asphyxians ou lacrymogènes y passera. — Enfin, troisième trait qui n’est pas delà caricature : le cerveau allemand est fait sur le patron de l’estomac allemand ; il n’est pâture qu’il n’absorbe. Ce peuple est d’une crédulité à toute épreuve : « On ne sait pas ce que sont les gazettes pour un Allemand, » a pu écrire Mirabeau. L’agence Wolff a le champ libre.

Charles Benoist.
Le Directeur-Gérant,
René Doumic.