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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1877

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Chronique n° 1093
31 octobre 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1877.

Nous voici arrivés à la dure échéance, à l’heure sérieuse et indéclinable des règlemens de comptes, et on ne peut pas se flatter cette fois d’avoir une liquidation facile. Certes, s’il y a jamais eu pour notre généreux et malheureux pays une situation extraordinaire, compliquée et obscure, c’est celle qui a été créée par ce triste conflit de six mois sur lequel le suffrage universel vient de dire son mot souverain, dont le dénoûment va dépendre des pouvoirs publics remis en présence. Rien n’y manque, ni les défis, ni les contradictions criantes, ni les difficultés trop réelles, ni les impossibilités apparentes. Cinq mois durant, les incohérences se sont accumulées. Aujourd’hui le scrutin du 14 octobre a décidé autant qu’il pouvait décider, et les ballottages viennent de compléter le vote. La lutte des urnes est achevée ; quelques jours encore, le parlement se retrouvera à Versailles. Quelle aura été l’influence des élections sur l’état des esprits ? Quelles seront les dispositions respectives de la chambre nouvelle et du sénat ? A quelles résolutions avant tout se sera arrêté le gouvernement, qui a la première responsabilité de cette longue crise et qui n’en est pas sans doute à chercher les moyens de la dénouer ? tout est là, tout tient à la manière dont va s’engager une session, certes des plus décisives, que des passions pourraient vouloir irriter d’avance, que la considération des intérêts publics doit dominer et tempérer.

Et d’abord il y a le fait principal, essentiel, qui reste le point de départ de cette phase nouvelle où nous entrons et avec lequel il faut compter : c’est le résultat même, le résultat matériel de ces élections qui viennent de s’accomplir. Ce résultat a été déjà naturellement l’objet de toute sorte de supputations ingénieuses et de commentaires intéressés. Il a été décomposé, analysé, interprété de toute façon, dans tous les sens, depuis quinze jours. Les bulletins des campagnes électorales ressemblent aux bulletins militaires, ils ne sont pas de l’histoire : on dissimule ses pertes, on grossit ses succès, et, tout bien compté, il n’en est ni plus ni moins. La vérité est que ces élections nouvelles ont trompé les plus habiles calculateurs, M. le ministre de l’intérieur, qui se flattait d’enlever plus de trois cents nominations pour le gouvernement, aussi bien que M. Gambetta, qui annonçait avec ostentation que plus de quatre cents républicains reviendraient à Versailles. Les alliés du gouvernement ont gagné sans doute un certain nombre de sièges législatifs, ils n’en ont pas gagné assez pour cesser d’être une minorité. Tous les appelés de M. de Fourtou n’ont pas été des élus ! L’ancienne majorité qu’on avait cru briser par le décret de dissolution, cette majorité à son tour reste maîtresse du terrain, — elle n’atteint en réalité ni le chiffre de 400 promis par M. Gambetta ni même ce chiffre fatidique de 363. Elle a laissé sur le champ de bataille plus de 50 de ces 363, elle a retrouvé en compensation quelques soldats nouveaux : au demeurant, il y a toujours un déplacement de quelque quarante voix qui ont passé au camp officiel. La majorité des républicains de toutes nuances, même diminuée, reste encore de plus de 100 voix ; 363 contre 158, c’était la chambre ancienne dans les grands jours, — 320 contre 210, c’est à peu près la chambre nouvelle lorsqu’elle sera au complet. Dans le pays, dans cette masse de plus de 7 millions de votans sur près de 10 millions d’inscrits, la différence entre les deux armées est de 700, 000 voix, et, si l’on veut un détail de plus, dans les pénibles conquêtes dont se flatte le ministère, les bonapartistes sont après tout ceux qui ont gagné le moins. Les autres groupes monarchistes ont eu quelques avantages relativement plus sensibles, quoique encore assez modestes ; ils balancent le noyau impérialiste dans la minorité que M. de Fourtou a conduite au combat, de telle façon que ces élections du 1er octobre, vues dans leur ensemble et dans leurs principaux caractères, pourraient bien contenir une moralité pour tout le monde.

Elles sont de nature à rabattre un peu la jactance des séides de l’empire, qui se flattaient déjà d’être les guides ou les maîtres d’une majorité dont ils se promettaient de se servir pour leur cause. Elles sont aussi à la vérité, sous plus d’un rapport, un avertissement pour les républicains, qui, même en restant victorieux, ne le sont pas assez pour être dispensés de sagesse. Elles sont surtout pour le gouvernement et pour tous ceux qui après lui voudraient l’imiter la démonstration éclatante de l’irrémédiable impuissance de certains moyens. Certes, le ministère n’a rien négligé. Il a déployé pendant cinq mois un luxe imprévu de répression, de prévention, de perquisition. Il a concentré toute la puissance des ressorts administratifs sur un point unique, sans reculer devant les plus étonnans raffinemens ou les plus imperturbables excès de la candidature officielle. Il a eu le malheur de confondre l’influence légitime qu’un gouvernement sérieux peut exercer dans un grand mouvement électoral avec la résurrection d’un des abus de prépotence les plus crians de l’empire, et il n’a pas compromis seulement l’administration dans son personnel, dans ses moyens d’action : il s’est efforcé d’entraîner la magistrature ; il a engagé le nom, l’autorité, le prestige de M. le président de la république dans une campagne sans issue. S’il n’a pas dépassé les lois, il est allé jusqu’au bout, jusqu’à la dernière limite. En un mot, il a tout fait, il a risqué d’épuiser d’un seul coup le crédit et la force d’un gouvernement ; il a remué la France jusque dans ses profondeurs, — et pour quel résultat ? Pour conquérir quelques sièges dans la chambre, pour finir par un déplacement de quarante voix qui ne change pas la minorité en majorité ! Six mois sont presque passés, il n’a réussi qu’à nous ramener à la veille du 16 mai dernier, mais avec les cruels embarras de tout ce qui s’est accompli depuis, dans des conditions malheureusement aggravées et surchargées de ressentimens, de passions de combat, d’ardeurs de représailles, d’antagonismes envenimés, de problèmes insolubles, de tout ce que suscite une lutte à outrance. Il n’est arrivé qu’à préparer cette situation trouble où, pour des pouvoirs divisés, la première et la plus sérieuse difficulté est de se retrouver en présence sur le même terrain, de rentrer en relations, de reprendre en commun, tout au moins sans trop se heurter, le travail interrompu.

Remettre un peu d’ordre dans cette confusion, dégager la vérité des choses et les élémens d’une politique possible de toutes les excitations factices, de toutes les combinaisons chimériques ou extrêmes, reconstituer une situation régulière, préparer la paix par l’armistice de la prévoyance et du patriotisme, c’est là aujourd’hui une œuvre aussi difficile que nécessaire. Assurément, si dans tous les camps on prétend rester sous les armes, redoubler de violens défis entre vainqueurs et vaincus des élections, si on veut s’abandonner à toutes les animations de la lutte, même après que la lutte est finie ou du moins sensiblement modifiée, ce ne serait pas seulement une œuvre difficile, la question deviendrait à peu près insoluble. Au premier moment, il peut en être ainsi. Ceux qui se croient intéressés à pousser la guerre à fond ne manquent pas de tous les côtés, c’est possible. Si le gouvernement est resté assez silencieux depuis le 14 octobre, s’il a gardé une certaine réserve après tout assez naturelle, autour de lui les singuliers alliés dont il a cru pouvoir se servir un moment ne se font faute de parler, au risque et peut-être avec l’intention de le compromettre un peu plus. Ils ont leur thème tout trouvé ! A leurs yeux, l’œuvre du 16 mai n’est qu’à demi accomplie, elle ne peut être interrompue. Le scrutin du 14 octobre n’est qu’un incident, et même il est un encouragement, puisqu’on a gagné quarante sièges. Si on n’a pas été plus heureux, c’est que le ministère a été maladroit : il n’a pas su manier ce merveilleux instrument de la candidature officielle, il a dédaigné l’état de siège, les suppressions sommaires de journaux, il a mené mollement la campagne, il a eu des scrupules ! Encore une dissolution et des élections mieux conduites, la victoire est complète. M. le maréchal de Mac-Mahon l’a dit, il ne reculera ni ne se retirera devant la démagogie ; il est lié d’honneur, il s’est engagé pour les amis qui l’ont soutenu, pour les fonctionnaires qui l’ont servi et qui se sont compromis. Il ne peut plus céder, même devant la manifestation légale de l’opinion. Il a pour lui l’armée, l’administration, le sacerdoce, la magistrature : qu’il aille jusqu’au bout, — sans doute jusqu’aux coups d’état et à la dictature ! Qui sait même si autour du maréchal il n’y a pas d’habiles politiques s’efforçant de lui représenter les plus simples conseils de transaction comme l’œuvre de quelque intrigué mystérieuse destinée à le livrer et à le supplanter ? — D’un autre côté, on n’y met pas plus de mesure ou de façons. Que parle-t-on de transaction possible et de ministère de conciliation ? Il est trop tard. Les rétractations du 16 mai et les retours à des conseils plus modérés ne seraient plus que de vains palliatifs. Ce n’est plus une question ministérielle, c’est une question gouvernementale. M. le président de la république s’est jeté dans la mêlée, il a livré son irresponsabilité constitutionnelle en mettant son autorité aux voix, il a été battu, le pays s’est prononcé. Partie jouée, partis perdue, le joueur n’a plus qu’à se retirer. Toutes les garanties seraient désormais illusoires. Ainsi ne cessent de parler ceux qui se croient autorisés à jouer le sort de la France dans un duel d’ambitions et de ressentimens implacables.

Non assurément, à travers toutes ces excitations contraires et ces brutales alternatives de capitulation ou de dictature, de soumission ou de démission, l’issue n’est pas facile à trouver. Et cependant il le faut ! il faut de toute nécessité que d’ici à quelques jours il y ait non-seulement une solution quelconque, mais une solution pacifique, constitutionnelle, suffisamment amiable, tirée des circonstances et de la situation. Il le faut parce que, quelles que soient les ardeurs d’une lutte électorale et quel que soit le vote résumé dans un chiffre, il y a un sentiment public devant lequel les hommes de toutes les opinions, gouvernement et partis, ont aujourd’hui une lourde et décisive responsabilité. Ils sont tous ministres, candidats au ministère, sénateurs, députés ; ils pouvaient rester des hommes privés, ils ont brigué un rôle et l’influence : nous avons bien le droit d’attendre d’eux qu’ils ne se laissent ni arrêter par une difficulté, ni surprendre par l’imprévu. S’ils ont des concessions, des sacrifices à faire, ils nous les doivent, ils les doivent à l’intérêt public, et qu’ils sachent bien que, si les uns ou les autres donnaient un signal de violence, de mauvaise volonté ou d’insuffisance, ils auraient mérité toutes les sévérités de l’opinion ; ils seraient tenus pour des coupables ou des incapables. Le pays, quant à lui, a voté librement, il n’a pas donné un mandat d’irréconciliabilité. Le pays laborieux et sensé demande simplement qu’on mette fin par des moyens réguliers à une situation qui a trop duré, qui pèse sur ses intérêts. Voilà qui est clair et qui domine tout ! Il faut enfin plus que jamais une solution par une autre raison qui pour être de circonstance n’en est pas moins impérieuse aujourd’hui. On a décrété une exposition universelle. L’idée a été heureuse ou prématurée, peu importe, ce n’est même plus à discuter. Un grand rendez-vous a été donné pour le printemps prochain à l’industrie du monde entier, et ce rendez-vous, presque toutes les nations l’ont accepté. Tout est déjà fait, les palais s’élèvent rapidement et vont être prêts. De toutes les parties de l’univers, on se dispose à revenir dans ce Paris qui sera toujours Paris malgré ses fautes, dans cette France qui sera toujours l’hospitalière et brillante France malgré ses malheurs. Nous le demandons : est-il admissible que pour des conflits intérieurs, par des crises obstinées qui nécessairement s’aggraveraient en se prolongeant, on expose la France à échouer dans une telle entreprise, à décourager ceux qui voudront venir vers elle par le spectacle de ses troubles et de ses dissensions, par l’incertitude d’une hospitalité livrée aux chances de l’imprévu ? Ce n’est qu’une exposition de l’industrie, soit. Ici cette exposition universelle s’élève à la hauteur d’une question de gouvernement. C’est l’intérêt de la bonne renommée extérieure de la France sollicitant très humblement la paix des pouvoirs qui après tout sembleraient les premiers chargés de ne pas le compromettre par des rivalités inutiles ou intempestives.

Où donc serait d’ailleurs l’impossibilité de cette transaction devenue impérieusement nécessaire, d’une solution qui, ne fût-elle pas l’idéal des solutions, suffirait à tout sauvegarder ? Où est l’incompatibilité absolue entre les pouvoirs qu’on s’efforce de mettre en guerre plus qu’il ne le faudrait ? Raisonnons un peu, en écartant les exagérations de parti, les déclamations et les dilemmes retentissans qui ont la prétention d’être de la politique. Cherchons, s’il se peut, ce qui rapproche et non ce qui divise. Qu’a voulu réellement le pays dans son dernier vote, dans ce vote qui reste le premier élément de la situation où nous avons été jetés ? Le pays s’est prononcé avec éclat pour le maintien de la république, pour l’intégrité de la constitution, et, cela est évident, les hommes qui ont eu ses préférences ont été nommés parce qu’ils constituaient une force parlementaire sauvegardant ces deux choses. C’est là le caractère supérieur du scrutin du 14 octobre, tout le reste est secondaire ; mais, qu’on le remarque bien, M. le maréchal de Mac-Mahon, qui représente l’autre pouvoir appelé à entrer en transaction, n’a point absolument à se désavouer pour se remettre d’accord avec cette pensée des élections dernières. Il n’a cessé de répéter que la république n’était point en cause, qu’il se considérait comme le gardien de la constitution. Il a renouvelé cette assurance au milieu des plus ardentes vivacités de la lutte. Il l’avait déclaré dès l’origine d’une manière expresse : « La France veut comme moi maintenir intactes les institutions qui nous régissent. »

M. le président de la république s’est mépris sans doute dans la marche qu’il a suivie depuis cinq mois ; il s’est laissé entraîner à couvrir de son nom bien des paroles imprudentes et compromettantes ; il a cru trop aisément à la nécessité et à l’efficacité d’une intervention personnelle qui risquait de déplacer les responsabilités, et il a eu, si l’on veut, l’illusion de sa politique. Il ne faut cependant rien exagérer. Lorsque M. le maréchal de Mac-Mahon déclarait qu’il ne saurait « obéir aux sommations de la démagogie, » qu’il ne se ferait pas « l’instrument du radicalisme, » il ne se plaçait pas en dehors de la constitution, et il ne laissait pas entrevoir la pensée de méconnaître de propos délibéré la puissance des manifestations régulières, légales, du suffrage universel. Il n’a pas dit, comme on le lui a souvent attribué, qu’un moment pourrait venir où il gouvernerait seul, avec le sénat, contre la chambre ; il a dit, ce qui est bien différent, qu’il resterait pour « défendre avec le sénat les intérêts conservateurs. » C’est la fatalité des alliances que le gouvernement a cru devoir contracter ou subir, avec lesquelles il est allé au combat : ces alliances ont rendu suspect tout ce qui venait du 16 mai, même les discours. M. le président de la république en a été la première victime, lorsque dans sa conduite générale depuis que la France a une constitution nouvelle, surtout dans son caractère, rien ne laisse supposer des préméditations menaçantes contre les lois, contre les institutions. Même encore aujourd’hui on parle de coups d’état, comme pour se donner des émotions, et on n’y croit pas. C’est là précisément ce qui rend plus facile ou, si l’on veut, moins impossible, une transaction devenue nécessaire, utile à tout le monde, au pays, au parlement, à M. le président de la république lui-même, ne fût-ce que pour sortir d’une situation inextricable.

Ce qui est assurément compromis de toute manière, ce qui ne saurait survivre à la crise que nous traversons, c’est le ministère. La politique du 16 mai, dont il reste le représentant officiel et responsable, est épuisée, elle arrive au bout de son étape ; elle met son dernier feu dans les élections des conseils généraux qui vont se faire le 4 novembre, qui peuvent avoir quelque influence sur le renouvellement sénatorial de l’année prochaine. Le ministère a-t-il eu un seul instant la pensée d’aller au-delà du 4 novembre, de se présenter devant les chambres qui se réunissent trois jours après ? Il a pu par point d’honneur, par une sorte d’obligation morale, offrir d’aller défendre devant le parlement ses œuvres, ses élections, sa politique. Au fond la réserve qu’il a gardée jusqu’ici, dont il s’enveloppe, ne paraît pas cacher l’idée de rester au pouvoir. Il a tout simplement tenu à faire bonne contenance jusqu’au bout, et probablement aussi il a voulu laisser à M. le président de la république le temps de réfléchir, de s’accoutumer aux circonstances nouvelles, de s’entourer de conseils. Des consultations, des échanges d’impressions, des entrevues avec M. le président du sénat, avec d’autres hommes politiques, il y en a eu à l’Elysée, c’est évident ; quant à une combinaison sérieuse destinée à dégager la situation, elle semble encore à découvrir, et, à vrai dire, c’est là, c’est dans la réalisation pratique d’une idée nécessaire, qu’est maintenant la difficulté. Quel est le ministère possible dans les conditions tourmentées et compliquées qui nous ont été faites, au lendemain de tant de défis échangés, au milieu de tant d’irritations mal apaisées et de prétentions extrêmes qui ne désarment-pas encore ? voilà la question !

Évidemment, c’est avancer fort peu les choses, c’est plutôt les aggraver que de parler sans cesse du régime parlementaire sans rien préciser, d’invoquer la majorité qui vient de rentrer dans la chambre des députés, sans s’occuper du sénat, d’élever des exigences qu’on saurait inacceptables ou destinées à n’être point acceptées, et d’ajouter à tout cela des récriminations, des défiances propres à achever la confusion. Il faut en prendre son parti : nous ne vivons pas dans l’indéfini ou dans la région des fantaisies, nous sommes dans une situation prodigieusement difficile, et dans un cadre constitutionnel où trois pouvoirs, qui ont eu quelques mauvaises querelles, ont à renouer une certaine alliance au nom de l’intérêt public. Il ne s’agit pas de faire de la victoire des uns l’humiliation des autres, ni même de réaliser tout ce qu’on voudrait ; il s’agit d’apaiser et d’arriver à un résultat pratique. Le problème consiste à s’établir sans subterfuge, sans arrière-pensée sur le terrain constitutionnel et à former un cabinet qui, accepté par M. le maréchal de Mac-Mahon et appuyé par le sénat, ait au moins la chance d’obtenir un crédit suffisant dans la chambre des députés, ne fût-ce qu’en considération des circonstances. Si un cabinet de ce genre est possible, la formation en est naturellement indiquée : il doit se composer de sénateurs constitutionnels et de membres du centre gauche des deux assemblées, dont quelques-uns sont désignés par les positions qu’ils ont déjà occupées au pouvoir. Un tel ministère aurait l’avantage de ne pas même laisser un doute sur l’inviolabilité de la république, d’offrir à la chambre des députés une garantie contre toute dissolution nouvelle, et de rallier de plus en plus le sénat à une politique modérée, libérale, en rassurant le chef de l’état lui-même sur les intérêts conservateurs dont il se préoccupe, sans être, à la vérité, le seul à s’en préoccuper. Cette tentative vaut au moins d’être faite, et si les hommes qui accepteraient cette mission se présentaient résolument, franchement devant les chambres, s’adressant à la raison et au patriotisme des assemblées, faisant sentir à tous les nécessités d’un ordre supérieur dont ils seraient les mandataires, il ne faudrait pas désespérer de les voir réussir. Et qu’on remarque bien que, ce premier pas fait, un ministère reconstitué dans ces conditions, la situation à demi détendue, le reste se simplifierait, le gouvernement de combat aurait cessé en haut, il devrait cesser partout, à tous les degrés.

En dehors de ceci, il est clair qu’aucune combinaison parlementaire n’est possible. Celle qui aurait la faveur décidée d’une chambre n’aurait pas l’appui de l’autre chambre. Il n’y aurait plus d’autre ressource, — et au point où en sont les choses, avec toutes les difficultés ou les impossibilités qui se sont accumulées, elle serait à considérer, — il n’y aurait plus d’autre moyen que de recourir à une combinaison d’un ordre spécial, à un ministère neutre, indépendant des partis. Ministère d’affaires, c’est un mot de circonstance dont on se sert assez souvent pour désigner un cabinet subalterne, effacé, composé de modestes comparses sans responsabilité, et ce ne serait aujourd’hui qu’un expédient sans valeur, sans efficacité. Il faut autre chose. Pourquoi M. le maréchal de Mac-Mahon ne s’adresserait-il pas tout simplement à quelques-uns des chefs des grands corps publics, à M. le président du conseil d’état, à M. le premier président de la cour de cassation ou de la cour d’appel de Paris, à quelque ingénieur éminent pour les travaux publics, à un administrateur d’élite, comme il y en a, pour les finances, à un des chefs supérieurs de l’enseignement public ? Ces hommes seraient probablement assez peu disposés à accepter du premier coup, tant que d’autres combinaisons seraient possibles ; ils ne reculeraient pas sans doute devant une nécessité pressante le jour où on leur demanderait leur concours comme un acte de dévoûment. L’essentiel serait que ce ministère, au lieu de paraître accepter un rôle diminué, eût au contraire un sentiment élevé de sa mission et qu’il ne craignît pas d’exposer sans détour aux chambres la raison de son existence. La chambre des députés elle-même comprendrait des hommes qui, avec la responsabilité de leur caractère et de leur position, pourraient lui dire : « Nous ne venons pas devant vous pour représenter un échec à votre dignité et à vos droits, qui restent entiers ; nous ne venons pas non plus vous porter la capitulation du pouvoir exécutif et d’une autre assemblée. Étrangers à tout ce qui a créé cette situation difficile que vous connaissez, que nous n’avons pas à examiner, nous vous portons la paix entre les pouvoirs par la garantie inviolable de la république et de la constitution, par l’assurance d’une impartiale expédition des affaires. Quand vous ferez des lois, nous les exécuterons, notre concours vous est acquis. Notre politique est d’administrer le pays par la légalité et dans la légalité. Nous sommes les gérans sérieux et dévoués d’une trêve nécessaire pendant cette année, ou la France a besoin de paix pour le succès de cette exposition universelle que tout le monde attend. » Qu’en sera-t-il de cette idée, de ces tentatives diverses, un ministère libéral modéré pris dans le parlement, un ministère de trêve et de conciliation indépendante pris hors du parlement ? Ce qui est certain, c’est qu’à défaut de ces combinaisons, qui sont des formes de transaction et d’apaisement, il ne resterait plus pour le pouvoir exécutif qu’une persistance décousue dans ce qui est ou quelques pas de plus dans cette voie ; mais alors ce n’est plus une solution, c’est le commencement des aventures.

A la vérité, tout peut dépendre aussi de ce que fera le parti républicain, de l’attitude qu’il va prendre, de la ligne de conduite qu’il suivra, et de la part de toutes les fractions, de tous les groupes républicains ce serait une méprise singulière de ne pas tenir compte de la gravité de la situation, de ne pas comprendre qu’ils sont comme tout le monde à un moment décisif. Rien n’est plus facile sans doute que de se retrancher dans le sentiment de la victoire, de revendiquer le pouvoir comme un droit, de représenter sans cesse la majorité républicaine sortie des élections comme l’unique et souveraine régulatrice de toute chose. Et après ? C’est là un thème de polémiques et de discours, ce n’est pas une politique, et lorsqu’on s’est justement élevé contre le système qui tendrait à gouverner avec le sénat seul malgré la chambre, ce serait une prétention étrange de vouloir gouverner avec la chambre seule contre le sénat, — de sorte que la question est pour le parti républicain exactement ce qu’elle est pour tout le monde. Il s’agit de savoir s’il y a dans la majorité républicaine, dans les fractions modérées de cette majorité, assez de prudence résolue pour se prêter aux transactions possibles, aux tempéramens nécessaires, ou si les violens l’emporteront, dédaignant les concessions, poussant à fond la guerre non plus seulement contre le système du 16 mai, contre le ministère, mais contre le maréchal lui-même. En un mot, il faut choisir entre la violence et la politique.

Si les républicains sont décidés à ne plus s’arrêter, à aller jusqu’au bout de leurs prétentions, on peut dire d’eux ce qu’on dit des fauteurs de gouvernement de combat à outrance : ils entrent dans les hasards, c’est le commencement des aventures, et avec les aventures il n’y a point à raisonner. La force décide, c’est à chacun de savoir ce qu’il fait, ce qu’il peut, surtout ce qui l’attend le lendemain. Vous accusez les autres de mauvais desseins contre la constitution, et vous ne parlez vous-mêmes que de la détruire et de lui infliger un premier échec ; vous avouez naïvement la pensée de rendre la position tellement intolérable au maréchal qu’il soit obligé de se démettre, — ce qui n’est qu’une violence déguisée, ou une forfanterie irritante peu digne d’hommes sérieux. Vous ne voyez pas que, selon le mot vulgaire, vous faites le jeu de vos adversaires et vous leur donnez des armes. A quoi donc a servi jusqu’ici la violence sous toutes les formes ? Elle n’a jamais été qu’une manière de tout compromettre et de tout perdre. Si la république a tant de difficultés et de préjugés à vaincre, si elle reste encore si décriée et si suspecte auprès de tant d’esprits, c’est surtout parce qu’elle porte la peine des procédés de violence et d’agitation, parce qu’on ne la voit pas encore complètement dégagée des fureurs qui usurpent son nom. Si depuis quelques années elle a gagné en crédit, si elle a pu s’établir régulièrement, légalement, c’est parce qu’on a substitué la politique à la violence, parce qu’on a su être modéré, faire des concessions, des sacrifices à l’esprit conservateur du pays. La république telle qu’elle a été réglée par la constitution de 1875, c’est le prix de la modération et de la politique. Et qu’on se le rappelle bien : si la dernière chambre a pu offrir un prétexte plus ou moins plausible, plus ou moins spécieux à un retour offensif de réaction, c’est parce qu’elle a paru se livrer aux agitations stériles, abuser de son pouvoir et rendre tout impossible ou tout possible. Voilà la vérité.

Le moment est-il venu de renoncer par impatience à ce qui a fait de la république un régime régulier, de renouer les traditions révolutionnaires ? Dès l’ouverture de la session, d’ici à huit jours, les républicains vont avoir l’occasion de montrer s’ils sont un parti mené par les influences agitatrices, Ou s’ils restent un parti réellement politique, sachant se contenir, résister même à des ressentimens légitimes, et se défendre non-seulement des violences de la rue, ce qui est aujourd’hui bien facile, mais des violences de parlement. Ils vont avoir surtout, dès leur réunion, deux occasions décisives : la vérification des pouvoirs, qui est le préliminaire de tout, et le budget, dont la discussion est nécessairement prochaine, puisque l’on touchera à la fin de l’année, puisqu’il faut voter sans retard les contributions directes que les conseils-généraux ont encore à répartir. Là est la première épreuve de l’esprit politique de la nouvelle chambre.

Eh ! sans doute, la majorité qui va se retrouver à Versailles revient du combat avec des blessures et des griefs. Les députés qui ont triomphé ont eu à lutter contre l’administration tout entière, qui n’a épargné aucun moyen pour les faire échouer. Les conquêtes laborieuses du gouvernement ont été achetées au prix d’un déploiement immodéré d’influences officielles. On a usé et abusé, c’est convenu. Va-t-on cependant recommencer, dans des proportions plus vastes encore, cette campagne d’éliminations et d’invalidations qui n’a pas peu contribué à compromettre, dès le début, la dernière chambre ? Au premier moment, on ne parlait de rien moins que de casser tout ce qui portait le sceau de la candidature officielle. Naturellement, l’excès de ce procédé est bientôt apparu aux esprits plus calmes, et il reste toujours à savoir quelle sera la mesure des rigueurs appliquées à la vérification des élections. Qu’on saisisse les abus les plus crians, qu’on frappe surtout là où il y a eu quelque illégalité flagrante, là où l’élection a pu être notoirement viciée, rien de mieux ; au-delà, ce ne serait plus qu’un entraînement dangereux. D’abord on a l’air d’exercer une vengeance de parti, et le plus souvent les invalidés renvoyés devant les électeurs reviennent avec un mandat nouveau qui ressemble à une protestation contre la partialité du vote d’invalidation. Et puis, dans l’intérêt même de la dignité publique, est-il bien utile de regarder de trop près tous les détails dans ce vaste laboratoire du suffrage universel ? Ne risque-t-on pas de jeter quelque déconsidération sur l’origine du pouvoir parlementaire en étalant ou en prolongeant trop le spectacle de ces pressions qui se disputent de pauvres gens, de ces manèges de bulletins gommés ou non gommés qui ont un côté assez triste ? Qu’on fasse quelques exemples, le reste n’est plus qu’une guerre de broussailles, qui n’est souvent que puérile, et qui deviendrait dangereuse dès qu’elle dépasserait une certaine limite, qui ne serait qu’un élément de plus dans un conflit que tous les esprits prévoyans doivent s’efforcer d’apaiser.

Quelques élections disputées, validées ou invalidées, ce n’est encore rien. Le point grave, c’est le budget. Ici tout devient pressant. Il y a une résolution à prendre sans perdre de temps. Le budget doit être voté avant le 1er janvier, et ce qui est en question, c’est ni plus ni moins la marche régulière des services publics. Qu’il y ait des chocs politiques, des difficultés parlementaires, des rivalités de pouvoirs, soit, tout cela est possible ; mais l’idée de laisser en souffrance, sous une forme quelconque, le budget de l’état, cette idée n’a pu assurément venir un seul instant à des esprits sérieux, quelque passionnés qu’ils puissent être. Les complications profondes, sérieuses, qui en résulteraient aussitôt et qui se succéderaient rapidement seraient d’une telle nature que les conséquences ne tarderaient pas à retomber sur ceux qui n’auraient pas craint de se prêter à cet immense désordre. Imagine-t-on ce qui arriverait, si pour le 1er janvier le budget n’était pas voté, si tous les services publics n’étaient point assurés, sous prétexte que la chambre ne serait pas absolument satisfaite d’un ministère que M. le président de la république aurait constitué ? Non, ce n’est pas cela, dira-t-on, l’esprit de parti n’ira pas jusqu’à ces extrémités dont le pays tout entier souffrirait bien vite. On ne se donnera pas le ridicule de refuser le budget, on votera l’essentiel, puis on tirera les cordons de la bourse pour certaines dépenses, on disputera certains crédits, et on n’accordera que des douzièmes provisoires. Ceux qui font ces beaux projets ne soupçonnent pas apparemment les confusions qu’ils créeraient, les interruptions de services qu’ils provoqueraient, les coups qu’ils porteraient à la marche des affaires par ce vote marchandé, fractionné et toujours incertain du budget, sans parler des dangers d’un autre genre qui pourraient naître chemin faisant. Tout cela aurait trop l’air d’une taquinerie ridicule, ou ce ne serait que le déguisement d’une guerre systématique, préméditée, poursuivie à travers tout pour arriver à la disparition plus ou moins volontaire, plus ou moins forcée de M. le maréchal de Mac-Mahon, — et si c’était là en effet une partie du système, la question reviendrait toujours à savoir si dans l’intérêt de la république il y a de la prévoyance à pousser cette guerre jusqu’au bout.

Oui, sérieusement, c’est une question grave de savoir si les républicains eux-mêmes sont intéressés à renverser M. le maréchal de Mac-Mahon, ou même à lui créer des conditions tellement difficiles qu’il doive être amené à se démettre volontairement. Qu’on y réfléchisse bien, il s’agit aujourd’hui de résolutions décisives, d’un plan de conduite auquel tout ce qui n’est qu’incident doit rester nécessairement subordonné. La difficulté immense a été jusqu’ici d’arriver à la constitution régulière de la république, la difficulté qui reste encore à résoudre est de la faire vivre, de l’acclimater. Jusqu’ici la république en France n’a eu qu’une existence artificielle, agitée et éphémère. Toutes les fois qu’elle a reparu, elle est invariablement morte de mort violente ; elle a disparu dans les convulsions et sous les coups de la force, faute d’être constituée de façon à offrir des garanties d’ordre et de durée pacifique. Aujourd’hui elle a une organisation conservatrice, elle est à peu près sure, si on y met de la bonne volonté, de franchir son étape, d’arriver au terme légal fixé par la constitution, et à ce moment, dans l’état des partis monarchiques, elle a encore tout droit d’espérer pouvoir renouveler son bail, si on nous passe cette expression. Eh bien ! c’est sur ce point que nous appelons l’attention de tous les républicains sérieux. Est-on intéressé à montrer que la république ne peut décidément pas aller jusqu’au bout de son bail, qu’elle ne peut franchir son étape sans laisser en chemin un morceau de la première constitution conservatrice qu’elle ait eue ? A-t-on réellement intérêt à renouveler le spectacle de cette instabilité invariable, des agitations qui en résulteraient inévitablement ? voilà la question, et si pour éviter le danger il y a des sacrifices nécessaires, des concessions indispensables, pénibles si l’on veut, on doit les accepter résolument, ne fut-ce que pour s’épargner les périls et les crises du lendemain. La vérité du moment est là, et c’est ainsi que du fond des choses naît la nécessité d’une transaction utile au parlement, à la majorité républicaine, comme à M. le maréchal de Mac-Mahon, et avant tout utile au pays qui l’attend.


CH. DE MAZADE.
ESSAIS ET NOTICES.

I. Les Harangues de Démosthène, texte grec avec commentaire, introduction et notices, par M. Henri "Weil, correspondant de l’Institut, doyen de la faculté des lettres de Besançon. Paris, 1873. — II. Les Plaidoyers politiques de Démosthène, première série : Leptine, Midias, Ambassade, Couronne, par le même. Paris, 1877. Hachette.


Comprendre Démosthène, c’est-à-dire comprendre la plus belle éloquence qui ait existé, il n’y a guère dans l’étude des lettres de meilleur ni de plus difficile emploi de l’intelligence. Les deux volumes de M. Weil nous y aideront beaucoup. La Revue a déjà offert à ses lecteurs la première partie d’un travail historique et littéraire où le grand orateur, suivi dans tout le cours de sa carrière, nous est surtout montré dans la société civile et politique où il a vécu. C’est le premier ouvrage français qui, par la sûreté de la science et la valeur des appréciations, s’annonce comme digne d’un tel sujet. M. George Perrot a entrepris sous une forme plus accessible à la majorité du public, et poussé déjà beaucoup plus loin une grande étude sur les orateurs attiques, analogue à celle qui occupe en même temps M. Blass, professeur à l’université de Kiel, et que ce savant a très heureusement conduite jusqu’à Isée. Mais jamais aucun travail de critique littéraire, quelle qu’en soit la valeur, ne dispensera de secours d’un autre genre celui qui voudra se rendre compte par lui-même de l’éloquence de Démosthène. C’est par le détail, en pareil cas, qu’on doit procéder. Dans chacune des œuvres oratoires que nous a laissées ce maître de la parole antique, qu’a-t-il voulu et qu’a-t-il pu faire ? voilà ce qu’il faudrait bien savoir avant de porter soi-même un jugement. Étudier attentivement le texte, reconnaître à travers les obscurités de l’histoire le point juste de chaque situation, se démêler au milieu des variations journalières de la politique dans une période pleine de troubles et de brusques changemens, voir nettement l’état des partis et la position personnelle de l’orateur, les influences ou les susceptibilités qu’il lui faut ménager, ce qu’il peut dire et ce qu’il doit taire, deviner les argumens d’un adversaire ou d’un contradicteur absent : voilà quels seraient les élémens d’une appréciation judicieuse qui ne voudrait ni admirer, ni critiquer au hasard. Si M. Weil nous donnait tout cela, il nous rendrait un inappréciable service : il ne nous donne pas tout, ce qui est absolument impossible ; mais il sous donné beaucoup, et tous les amis des lettres anciennes lui en doivent une vraie reconnaissance.

D’abord il leur offre un texte. Son travail ajoute deux volumes à la grande et utile collection des Classiques grecs et latins publiés par la maison Hachette, Ces deux volumes compteront sans contredit parmi les meilleurs. La critique du texte, sauf peut-être quelque excès de hardiesse, y est excellente. Il semblerait de prime abord qu’elle ne constituait pas la tâche la plus considérable ni la plus difficile. De bons manuscrits, un surtout que possède notre Bibliothèque nationale, et l’usage qu’en avaient fait Immanuel Bekker, Baiter et Sauppe, W. Dindorf, Vœmel, mettaient à la disposition du nouvel éditeur des ressources qu’on est loin de trouver pour tous les auteurs de l’antiquité. Il ne faudrait pas croire cependant que tout fût fait et que M. Weil n’ait pas eu à faire preuve de vigilante attention, de sagacité, de science et de goût. Il y a encore à choisir parmi les diverses leçons qui se partagent quelquefois la faveur des savans ; il y a des interpolations à retrancher, quelques omissions à réparer, et surtout, c’est là le plus délicat et le plus intéressant, il y a à se prononcer sur l’authenticité, soit de morceaux considérables, soit même de discours entiers.

En général on ne se doute guère des vicissitudes par lesquelles a dû passer un texte que l’on admire par sentiment personnel ou sur la foi de la tradition. On lit, par exemple, la IVe Philippique, et on la lit avec plaisir. Sur ce fonds d’idées commun aux Philippiques : l’inertie des Athéniens, l’activité perfide de Philippe, les flatteries pernicieuses des traîtres, la nécessité de combattre le péril par tous les moyens, même par l’alliance avec la Perse, et surtout par le réveil des vertus patriotiques, se développe un discours suivi, où les grandes qualités de l’orateur, sa netteté, sa force, son âpreté mordante, captivent souvent l’intérêt. Mais voici que la critique, en y regardant de plus près, remarque à la suite des commentateurs anciens qu’un bon tiers est emprunté à la harangue sur la Chersonèse, prononcée quelques mois auparavant. Comment s’expliquer une pareille répétition, et comment croire que l’assemblée des Athéniens l’ait soufferte ? Ce n’est pas tout. Voici une contradiction flagrante avec ce qui parait être une des plus constantes préoccupations de la politique intérieure de Démosthène. Un usage démocratique qui remontait à Périclès absorbait, sous le nom de fonds théorique, pour le plaisir et le bien-être du peuple, les anciens fonds de la guerre et même une partie considérable des revenus de l’état. De là des conséquences désastreuses : le retard et l’insuffisance des armemens, la mollesse du peuple, des dangers graves pour la sécurité et pour la moralité publiques. Démosthène brava l’impopularité et peut-être même le péril attaché aux attaques contre ce funeste abus. Dès les Olynthiennes, il demandait que le théorique restituât à la guerre ce qu’il lui avait enlevé ; il revenait à la charge dans le discours sur la Chersonèse ; enfin, deux ans après la date assignée à la IVe Philippique, il réussit à faire accepter au peuple le sacrifice temporaire de ces distributions, pendant la période la plus énergique et la plus heureuse de la lutte contre Philippe, Or plusieurs pages du discours en question contiennent une apologie de ces distributions et réfutent les déclarations auxquelles le théorique sert de thème contre le véritable intérêt des pauvres comme des riches. Qu’est-ce donc que cette harangue où Démosthène se répète et se contredit avec une telle invraisemblance ? Est-ce bien lui qui en est l’auteur, ou ne faudrait-il pas plutôt l’attribuer à quelque faussaire inconnu qui aurait fait, avec des matériaux pris en grande partie au vrai Démosthène, un composé assez habile, sauf sur un point où il se trahit lui-même ? C’est à cette supposition que se sont arrêtés des critiques d’une grande autorité, Valckenaer, F.-A. Wolf, Bœckh, et, à leur suite, Grote et A. Schaefer. D’autres ne l’admettent qu’en partie ; d’autres enfin, comme lord Brougham, la rejettent complètement.

C’est que les discours qui nous sont venus sous le nom de Démosthène ou des autres orateurs de l’antiquité ne peuvent être la reproduction fidèle de ce qu’ils avaient dit à l’assemblée ou dans les tribunaux. Il n’existait aucune garantie d’exactitude dans le mode de publication. D’abord l’auteur lui-même retravaillait son œuvre et pouvait en altérer notablement la forme primitive ; et puis, comme il ne faisait guère lui-même d’édition complète et officiellement authentique de ses discours, son nom était livré à la spéculation des faussaires ou aux erreurs des collectionneurs de manuscrits. C’est ce qui explique les doutes de la critique ancienne sur la légitimité d’un grand nombre d’attributions et les hardiesses sceptiques de l’érudition moderne. M. A. Schaefer, le consciencieux et très utile auteur du livre sur Démosthène et son temps, ne craint pas de supprimer plus de la moitié des discours du grand orateur qui figurent dans nos recueils, 31 sur 60. Et, dans ceux qui ne sont pas suspects, que de questions de détail n’a-t-on pas soulevées ! Quelques critiques anciennes au sujet de la composition du discours sur l’Ambassade étaient venues jusqu’à nous, ou, pour parler avec plus de précision, des commentateurs inconnus avaient relevé dans une œuvre d’ailleurs très hautement prisée quelques négligences de rédaction, d’où ils concluaient que Démosthène n’y avait pas mis la dernière main. Cette conclusion est singulièrement dépassée par la plupart des derniers appréciateurs : ils découvrent à l’envi des transpositions et des lacunes, et bouleversent si bien le malheureux discours, qu’on en serait réduit à supposer les accidens les plus invraisemblables pour expliquer ce désordre des manuscrits. Un autre y signale des interpolations, « Gardons-nous, dit sagement M. Weil, d’ôter à Démosthène des morceaux très anciens au nom d’une science qui pourrait bien n’être que l’ignorance. »

Voici qui est plus surprenant. Si l’antiquité nous a légué un modèle oratoire, c’est assurément le plaidoyer sur la Couronne. Eh bien, M. Kirchhoff vient de découvrir que nous admirons avec une confiance aveugle un composé de deux rédactions maladroitement juxtaposées, l’une antérieure, l’autre postérieure aux débats. Qu’aurait pensé Cicéron de cette découverte ? Cependant le point de départ de M. Kirchhoff est juste. Sans doute Démosthène avait d’avance arrêté le plan et même écrit les parties essentielles de sa défense ; sans doute aussi, devant le tribunal, répondant à des attaques imprévues de son adversaire, il s’était livré à l’inspiration du moment ; et enfin, après cette grande lutte oratoire, il avait réuni dans une rédaction définitive sa première rédaction avec les additions et les modifications faites devant les juges. Peut-on retrouver les traces de ce double travail de rédaction ? La question est intéressante, et il faut louer tout au moins la vigilance attentive du savant critique qui la soulève ; mais je crains que l’éloge ne puisse aller plus loin. Le discours sur la Couronne me paraît former un corps si merveilleusement agencé, qu’à mes yeux toute modification en trouble l’économie. Sous son apparence de désordre, c’est le chef-d’œuvre de la composition oratoire ; la passion, la volonté, l’art, l’ont façonné de telle sorte qu’ils n’y ont pas laissé de partie neutre, si on me passe l’expression : toute suppression y tranche dans le vif. Je suis donc plus respectueux ou plus timide, non-seulement que M. Kirchhoff, mais aussi que M. Weil ; et, pour conclure, je pense que la rédaction primitive, antérieure aux débats, dont l’existence à un certain moment est très vraisemblable, a disparu pour nous, parce qu’elle s’est complètement fondue dans la rédaction définitive, digne monument du triomphe de Démosthène, où il a mis après coup toute sa science. Cette rédaction définitive, œuvre méditée de l’auteur lui-même, c’est ce qu’Eschine a lu dans son école de Rhodes à ses disciples émerveillés et ce que nous possédons aujourd’hui. Il est des cas où la sagacité de la critique moderne est moins contestable. Ainsi presqu’au début de la Midienne une lacune considérable a été signalée avec une grande vraisemblance par Buttmann, et cette lacune, Bœckh l’explique très naturellement, en même temps que certaines imperfections, par cette remarque que l’orateur, étant entré en arrangement avec Midias et n’ayant par suite ni prononcé ni publié son discours, ne l’avait pas complètement achevé dans le détail.

Voilà un aperçu des difficultés que rencontre un éditeur de Démosthène. On voit que, pour les résoudre, il ne lui suffit pas de savoir interroger les manuscrits ; il lui faut encore une grande pénétration historique et un sentiment de l’art très délicat. M. Weil comprend que ces différentes qualités sont également nécessaires ; il fait plus, il les possède. C’est un helléniste et un historien consommé. Je ne sais si dans ces obscures matières il amènera tous ses lecteurs à partager ses opinions : aucun ne lui refusera le mérite d’une critique bien informée, honnête et personnelle. C’est un guide qu’on est d’autant plus tenté de suivre qu’on voit clairement par où il passe, et que, s’il est 16 premier à montrer les difficultés de la route, il montre aussi, au bout des incertitudes et des détours, un but dernier qu’il prétend atteindre. Sa critique, circonspecte et pénétrante, n’est point, en somme, négative ; il reconnaît les limites du doute, et, après avoir analysé, il vise et réussit à reconstruire.

La suite des consciencieuses notices qui précèdent chacun des discours, comme l’excellente biographie qui ouvre le premier volume, nous donne une vue générale de la politique de Démosthène, avec sa prudence et son audace, avec ses habiletés et sa souplesse, selon les circonstances, mais aussi avec son intelligente ténacité et sa grandeur. Peu à peu nous comprenons et nous apprécions sa carrière : ses commencemens pénibles, ses luttes contre les ennemis du dedans et du dehors, ses progrès dans l’opinion publique, quoiqu’un effet immédiat ne suive pas toujours chacun de ses efforts oratoires, ses jours de triomphe et ses défaites quand la fortune l’abat avec son pays ; en somme, malgré certaines ombres, l’incomparable éclat de cette gloire d’orateur et de patriote. Il y a en effet des ombres dans cette gloire et des faiblesses dans ce grand caractère. Reconnaissons-le quand il le faut, et blâmons ce qui mérite d’être blâmé ; ayons soin seulement de subordonner notre jugement à notre connaissance des faits et, jusqu’à plus ample informé, défions-nous de notre première impression. Ainsi la lecture de la Midienne nous est singulièrement gâtée quand nous savons ce qu’il est advenu de ce déploiement d’éloquence, et que l’offensé, après avoir accepté l’argent de l’offenseur, a tout simplement renoncé à débiter son discours. Que signifient donc ces peintures enflammées de l’outrage, et ces accens de haine, et ces protestations répétées qu’il n’abandonnera pas la poursuite, qu’il ne trahira pas les intérêts du peuple engagés dans la répression, qu’enfin il ne se suicidera pas lui-même par un marché indigne ? N’est-ce pas justifier d’avance le sarcasme méprisant d’Eschine sur « cet homme qui se fait de sa tête un revenu ? » Sans doute ; mais il faut savoir aussi qu’en réalité Démosthène n’aurait obtenu qu’une condamnation insignifiante ; mais son redoutable ennemi, depuis l’affront des Dionysies, avait su lui susciter de nouveaux périls, et pouvait entraver à chaque instant sa carrière ; mais précisément alors, un an déjà après le commencement de la querelle, les puissans amis de Midias, Eubule en tête, étaient prêts à aider le jeune orateur, que des considérations politiques faisaient incliner vers leur parti. Devait-il donc refuser tout accommodement, et, pour une satisfaction dérisoire, se fermer le présent et peut-être l’avenir ? Nous sommes loin de tout savoir sur les rapports de Démosthène et de Midias ; mais ce que nous savons suffit pour nous faire atténuer la rigueur de notre première sentence. Pour la prononcer en toute sécurité de conscience, il faudrait bien connaître les circonstances et les événemens ; il faudrait analyser et mesurer tous ces maux dont l’atteinte inévitable se faisait alors sentir à quiconque entrait résolument dans le mouvement de la vie politique ; il faudrait en particulier savoir quel était le degré de moralité que les mœurs du temps exigeaient d’un avocat. « Le fils de l’armurier, dit Plutarque à propos du procès de Phormion et d’Apollodore, vendit aux deux parties des armes sorties du même atelier. » L’allégation peut être contestée ; mais il est certain que, même dans les discours politiques, l’avocat se fait jour bien souvent chez cet élève d’Isée, initié par son maître à tous les secrets du métier. Rien ne le fait mieux voir que le discours sur la loi de Leptine, composé quelques années avant la Midienne. Et cependant comment ne pas s’associer à l’admiration du stoïcien Panétius pour le caractère d’élévation qui domine dans ce même discours ?

Admirer en connaissance de cause, mais admirer, c’est là le principal dans ces beaux sujets où se voient en pleine activité les puissantes facultés d’un grand homme combattant pour lui-même et pour tous, dans une société malade, d’une délicatesse intellectuelle exquise et d’une profonde corruption. Combien ne faudrait-il pas regretter les études historiques de détail, si elles réussissaient à voiler la suite de ses desseins politiques, et la persistance des grandes qualités qui firent du simple conseiller d’une démocratie capricieuse le digne et redoutable adversaire d’un prince absolu, maître de mener à son gré l’exécution de ses profondes et habiles conceptions. Ces études sont indispensables ; mais elles n’ont de valeur qu’autant qu’elles se subordonnent à une intelligence générale des questions, et que, dans l’appréciation des œuvres, elles acceptent la direction supérieure du goût. La science et le goût, voilà les vrais instrumens de la critique appliquée à l’antiquité. Le goût n’a de consistance et de sûreté qu’en s’appuyant sur des connaissances exactes et précises ; mais sans lui la science ne peut rien. On est assez porté à l’oublier aujourd’hui ; après lui avoir tout donné, nous avons changé à ce point que nous ne serions pas éloignés de lui tout refuser. Supprimer le goût dans l’étude des œuvres antiques, ce serait un vrai non-sens. Peut-être est-il naturel de rappeler, à l’occasion d’un travail digne de servir d’exemple et fait dans un esprit vraiment français, que le but de la critique érudite, quand elle s’occupe d’hommes comme Démosthène, est d’éclairer et non de détruire l’admiration.


JULES GIRARD.

Le directeur-gérant, C. BULOZ,