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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1888

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Chronique n° 1357
31 octobre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

Quel sera donc le dénoûment de nos étranges et malheureuses affaires de France ? Comment réussira-t-on à sortir de cet inextricable fouillis ? — Il eût été bien plus simple, direz-vous avec la vaine amertume des regrets inutiles, il eût été bien plus simple de ne pas se mettre dans ce gâchis, de s’arrêter lorsqu’il était encore temps, d’avoir le bon sens, le courage de rompre avec les faux systèmes et les fausses politiques, avec tout ce qui a compromis et perdu la paix morale, l’ordre régulier, les ressources, la fortune de la France. C’eût été bien simple, en effet, c’eût été de plus assez facile. On le pouvait sans peine, on était poussé par la nécessité des choses, on était éclairé par toutes les expériences du passé, on devait être retenu par le sentiment le plus vulgaire de sécurité publique, prévenu par les avertissemens qui éclataient sous toutes les formes.

C’était tout simple, mais on n’en a rien fait, on s’en est bien gardé. On a pris une autre voie, on s’est étudié à ébranler tout ce qui existait, sous prétexte qu’il y avait des réformes à réaliser. On a préféré, sous les apparences d’une prétendue politique républicaine, faire du pouvoir la proie des passions et des cupidités de parti, se servir des lois sans scrupule, fausser les institutions, violenter les croyances, épuiser les finances publiques dans des entreprises ruineuses, mettre à sac tout ce qui fait la puissance morale et matérielle de la France. Les politiques de ce genre produisent naturellement, fatalement, leurs fruits. La politique qui a été pratiquée depuis dix ans, à part l’impuissance et l’humiliation de ceux qui l’ont inaugurée, a produit, cela est certain, dans le pays, une immense fatigue, un insurmontable dégoût, un appauvrissement universel, une irritation sourde provoquée par les tyrannies vulgaires, et, si l’on veut, le besoin maladif de sortir à tout prix, on ne sait comment, on ne sait par qui, d’une crise devenue insupportable. Puis, quand on s’est trouvé en face de cette situation qu’on avait obstinément et aveuglément créée, quand on n’a plus su que faire, est venu le mot des derniers hasards que tous les partis se sont mis à se disputer : ce doit être la faute de la constitution, il n’y a qu’à reviser la constitution ! Et comme le ministère radical qui règne aujourd’hui n’entend pas se laisser devancer par d’autres dès qu’il y a quelque faute à commettre, quelque destruction nouvelle à préparer, M. le président du conseil s’est hâté, sans plus de retard, d’ouvrir récemment la session extraordinaire par un grand projet de revision. Il déploie un programme aussi confus et aussi prétentieux que frivole, où il est démontré que le pays a la passion de la revision, qu’il faudra diminuer les pouvoirs visiblement trop étendus de M. le président de la république, qu’un sénat réduit à un rôle consultatif serait très suffisant, que rien ne doit gêner l’omnipotence de la chambre, qu’un système créant l’inamovibilité ministérielle ne serait pas non plus trop mal. Et pour tout cela M. Floquet, avec un merveilleux à-propos, cite M. de Tocqueville, comme la jeune sous —préfète du Monde où l’on s’ennuie, — et tout aussi sérieusement ! C’est la première fois, sans aucun doute, qu’un gouvernement procède avec ce sans-façon à l’é’gard d’une constitution dont il a la garde, qu’il livre de son propre mouvement les institutions, sans s’apercevoir que dès ce jour-là tout est mis en doute, qu’il n’y a plus rien. Oh ! sûrement, ce n’est pas M. Floquet qui donne l’exemple de « s’enfermer, comme il le dit, dans la constitution existante comme dans une place forte qui défie la puissance des asgaillans. » Il fait mieux, il commence par livrer la place ; c’est lui qui ouvre la brèche : y passera maintenant qui pourra ou qui voudra ! Voilà une singulière manière d’inaugurer une session et de préparer des travaux sérieux, surtout utiles, à un parlement qui n’a pas encore voté le budget !

Ce qui est curieux, c’est l’espèce de confusion ou d’équivoque qu’il y a dans toutes ces manifestations, dans toutes ces démonstrations du moment en faveur de la revision de la constitution. C’est un fait reconnu, avéré, constaté, tous les partis le proclament, M. le président du conseil le confirme et l’assure : le pays réclame la revision, l’opinion est révisionniste ! On dirait que c’est désormais entendu, que tout le mal est dans la constitution, que le vrai et unique remède, celui qui guérit, est dans la revision ! Quelle sera la revision ? C’est une autre affaire, on verra plus tard si on va jusque-là. En attendant, la revision est un programme, le programme du jour. C’est une pure et simple jonglerie de l’esprit de parti. C’est jouer avec tout, se moquer de tout et tout confondre. Quel rapport réel, direct, y a-t-il entre cette malheureuse constitution qu’on propose de reviser aujourd’hui sans l’avoir jamais respectée ni exécutée fidèlement, et la crise profonde, indéfinissable, irritante où la France se débat depuis quelque temps ? Si le pays est mécontent et dégoûté, s’il est fatigué de ne voir que des déficits croissaas dans son budget, des corruptions et des désordres dans son administration, s’il en a assez des dépenses ruineuses, des menaces de nouveaux impôts, des propagandes anarchiques et des grèves meurtrières qui l’épuisent, est-ce que c’est la faute de la constitution ? Est-ce que la constitution y est pour rien ? La seule et vraie coupable est cette politique qui règne depuis dix ans, qui a fait cette situation où la France se sent exposée à toutes les aventures, sans garanties dans sa vie intérieure, sans fixité possible dans ses rapports extérieurs. Et quand on réformerait la constitution, qu’en serait-il de plus, si la politique reste la même ? Eh bien ! c’est toute la question. Cette politique, qui est la vraie coupable, est-on décidé à la répudier, à la modifier dans l’intérêt de la France ? On est si peu disposé à ces résolutions salutaires, qu’on ne veut pas même convenir du mal qui a été fait et avouer qu’on s’est trompé depuis dix ans. La discussion du budget s’est ouverte récemment : elle a été éclairée par des discours instructifs, décisifs, de M. Daynaud, de M. Amagat, de M. d’Aillières. M. le rapporteur général Jules Roche est intervenu à son tour pour la majorité républicaine, et, dans un discours qui n’est pas sans éloquence, iî a montré autant d’impartialité qu’il le pouvait ; il a eu toute sorte d’explications ; il n’a pu se résoudre à reconnaître qu’on s’était trompé, que le moment était venu de s’arrêter, d’avouer la pensée et la volonté d’une politique nouvelle. C’est le nœud de la situation. Tant qu’on en sera là, tant qu’une initiative hardie et généreuse ne se manifestera pas, la France est exposée à rester la victime des partis impuissans, en attendant peut-être de devenir la dupe d’aventures nouvelles.

Depuis que l’empereur Guillaume II d’Allemagne est parti pour ses tournées, occupant l’Europe de ses voyages, de ses actions, on a pu le suivre sur tous les théâtres, dans les grandes et les petites couis, dans les parades militaires et dans les galas, à Vienne, à Munich, à Rome, à Naples. Il est bien clair que ce jeune souverain fait consciencieusement son métier, qu’il ne se ménage pas, que se sentant toujours en représentation, il tient à rester le personnage de son état. Il a besoin de s’agiter, de s’essayer à toutes les parties de son rôle. Ces jours derniers, recevant les délégués de ses bons Berlinois qui lui portaient leurs complimens sur son retour et qu’il a vertement morigénés pour une chose qui ne les regardait pas, il leur a dit qu’il voyageait pour l’intérêt de l’état, pour le service de l’empire. C’était évidemment sa pensée. Les voyages sont dans le service de l’empire. Ils sont aussi quelquefois un spectacle instructif, intéressant et même peut-être piquant pour l’Europe. Guillaume II a exécuté, sinon la principale, la plus sérieuse, du moins la plus brillante partie de son programme de voyages, celle qui promettait le plus d’ovations et de fêtes, le plus de myrrhe et d’encens. A Rome, qui reste avec Naples la dernière étape de ses récentes courses, une réception extraordinaire l’attendait. Les Romains avaient eu même la galanterie d’essayer de masquer leurs ruines pour ne pas offenser le regard d’un jeune souverain. Ils ont décoré, pavoisé, illuminé. Ils ont inscrit sur des tables de marbre la date de la visite du moderne César au Capitole. Fêtes, galas, revues se sont succédé. Le roi Humbert a reçu son hôte impérial avec une courtoisie passionnée, mêlée d’une modestie conforme à la circonstance. M. Crispi a triomphé, suivant avec complaisance cet étonnant spectacle d’un César germanique allié ou protecteur de l’Italie à Rome. Et s’il y a eu à travers tout quelque petite manifestation d’une origine inconnue, d’une forme un peu puérile, essayant de troubler la fête, c’était sans importance. Tout était à la joie. A Naples, les ovations sont devenues de l’ivresse : l’exubérance napolitaine a suivi l’empereur Guillaume presque jusque sur la flotte qu’il allait voir manœuvrer et passer en revue. Les Napolitains ont, dans ces circonstances, l’avantage et l’agrément de se fêter eux-mêmes pour le moins autant qu’ils fêtent ceux qu’ils reçoivent.

Ce qu’il y a de plus curieux, de plus difficile à saisir aussi sans doute, c’est l’attitude réelle du principal personnage, de l’empereur Guillaume lui-même au milieu de toutes ces manifestations organisées pour lui ou autour de lui. Évidemment, il s’est prêté à tout, autant que le lui permettait son caractère peu porté à condescendre aux familiarités populaires, et il a paru du moins tenir à charmer les Italiens par la variété de ses uniformes. Il a épuisé pour leur plaire toutes les couleurs ; il a paru tour à tour en cuirassier blanc, en hussard rouge, en hussard noir, en général, en amiral. Il doit y avoir quelque profonde combinaison d’étiquette dans cette succession d’uniformes dont les imaginations italiennes n’ont pu qu’être flattées et émerveillées, à moins que ce ne soit tout simplement une fantaisie de jeune homme. L’empereur Guillaume ne paraît pas avoir été prodigue de paroles, du moins de ces paroles qu’on répète pour populariser celui qui les aurait prononcées. Il n’a pas fait de discours, il a entendu des allocutions sans rien dire. Il a simplement répondu, dans un banquet du Quirinal, à un toast du roi Humbert, en mêlant peut-être sans le vouloir à ses effusions affectueuses une nuance légère de supériorité impériale et protectrice. Il a réservé ses plus chaudes accolades à M. Crispi, comme au meilleur de ses amis, et il a certainement fait tout ce qu’il fallait pour le capter. Il ne semble pas avoir prodigué ses attentions et ses égards à d’autres personnages, même aux présidens du sénat et de la chambre des députés, qui se sont trouvés un peu effacés, un peu humiliés dans leurs fonctions.

A travers tout, l’impression laissée à Rome par cet empereur en voyage est peut-être assez mêlée. Par sa présence, il a certainement surexcité l’orgueil national, flatté cette passion de grandeur et d’importance qui a depuis quelque temps saisi les Italiens ; par quelques-uns de ses actes, par ses allures, il a refroidi les admirations trop promptes. Ce qui reste de plus clair, de plus saisissable, c’est ce sentiment que, si l’empereur Guillaume a réussi, en définitive, d’une manière générale, parce qu’il était la triple alliance vivante, il a montré aussi chemin faisant quelque inexpérience, du décousu, de la légèreté, de l’impatience. |l n’a surtout pas mené jusqu’au bout avec beaucoup de tact l’affaire de sa visite au Vatican. Il n’a pas été heureux pour un prince qui avait pris à l’avance de si minulieuses précautions, qui avait fait venir ses équipages de Berlin, et avait paru tenir à tout concilier. Assurément personne ne se méprenait sur le sens de ces arrangemens d’étiquette. Personne ne se figurait que l’empereur Guillaume allant à Rome en allié du roi Humbert, résidant au palais du Quirinal, se proposât d’aller parler au Vatican du rétablissement du pouvoir temporel, de l’état pontifical ; mais, parles précautions qu’il avait prises, le jeune souverain allemand avait lui-même laissé voir qu’il entendait respecter la dignité du souverain pontife, ne rien brusquer ni dans un sens ni dans l’autre. Qu’est-il arrivé au moment décisif ? que s’est-il passé dans le petit cabinet du Vatican où le pape et l’empereur sont un instant restés seuls ? On ne le sait trop. Qae l’empereur lui-même l’ait voulu ou qu’il eût d’avance donné le mot d’ordre à son frère le prince Henri et au comte Herbert de Bismarck, toujours est-il que la conversation a été brusquement interrompue pour ne plus être reprise. L’empereur a peut-être craint de donner trop d’importance à sa démarche, d’exciter les ombrages du Quirinal par une intimité trop marquée avec le Vatican. Il n’a réussi, par le fait, selon toute apparence, à satisfaire ni le Vatican ni le Quirinal lui-même, qui se serait passé d’un témoignage aussi ostensible de déférence pour le souverain pontife. Le pape Léon Xljl est un esprit trop éclairé, trop avisé, pour s’être fait d’avance quelque illusion sur la visite qu’on lui annonçait ; il n’a dû avoir par suite aucun mécompte. Il savait bien, il sait que les choses seraient restées dans tous les cas ce qu’elles sont, même quand on n’aurait pas cru devoir corriger une marque de courtoisie par un peu de brusquerie soldatesque ; mais c’est la dextérité diplomatique du jeune empereur qui ne paraît pas avoir brillé dans cette circonstance, ni même celle de son conseiller, le comte Herbert de Bismarck.

Les voyages de l’empereur Guillaume paraissent finis au moins pour le moment. Ils ont été suivis depuis quelque temps avec curiosité, comme un spectacle fait pour intéresser l’Europe ; ils ont été commentés partout de mille façons. Ils ont réussi, dit-on ; il y aurait toujours à savoir ce qu’on appelle réussir, en quoi et jusqu’à quel point les voyages de l’empereur Guillaume ont réussi. Ils ont eu l’éclat de la mise en scène, la beauté de la mer et du ciel à Naples, le cadre un peu confus des grandes ruines à Rome, la pompe des étiquettes traditionnelles dans la plus vieille des cours, à Vienne, le brouhaha des défilés populaires ; on ne voit pas qu’ils aient réellement rien changé, qu’ils aient donné une force de plus au système de diplomatie qui a fait les alliances de l’Europe centrale. Ce qui existait avant entre grands empires existe après et n’avait pas besoin de ces bruyans déplacemens faits pour la vanité, pour l’ostentation plus que pour la politique sérieuse. Les voyages sont les plaisirs des princes, surtout des princes jeunes ; ils sont aussi un danger, et quelquefois au lieu d’attester l’intimité des alliés, ils finissent par laisser éclater les plus singulières dissonances. Les rapports de l’Allemagne et de l’Autriche sont et resteront ce qu’ils étaient ; on ne conviendra pas moins que le récent passage de l’empereur Guillaume à Vienne a été marqué d’assez bizarres incidens et qu’il a eu surtout, dès le lendemain, un épilogue passablement imprévu.

Tout a été sans doute brillant et correct à la cour devienne, tout a été préparé pour faire fête à l’hôte impérial qu’on allait recevoir, qu’on entendait toutefois recevoir comme un hôte, non comme un maître. Évidemment le vieux chancelier de Friedrichsruhe manquait là comme il allait manquer à Rome, et il n’a été suppléé qu’insuffisamment par son fils, le comte Herbert de Bismarck auprès de son empereur. Guillaume II, cela est bien clair, a agi un peu en jeune homme, en prince volontaire à la cour d’un souverain ami. Il a répandu les faveurs et les distinctions autour de lui. Il a prodigué ses décorations à tous ceux qui lui ont plu, au chef du cabinet hongrois, M. Tisza, à M. de Kalnoky, au bourgmestre de Vienne, à bien d’autres encore : c’est une politesse de souverain en voyage. Seulement le jeune souverain allemand s’est cru permis, étant en visite oflicielle, de mettre un certain esprit, peut-être personnel, peut-être un peu politique, dans ses choix et dans ses exclusions parmi les serviteurs du prince dont il recevait l’hospitalité. Il a trouvé tout simple de refuser avec affectation ses faveurs au propre président du conseil de l’empereur François-Joseph, au comte Taaffe, et au gouverneur de la basse Autriche, au baron Possinger, qui avait été chargé d’empêcher que les manifestations allemandes préparées en faveur du jeune visiteur impérial ne prissent un caractère offensant pour l’Autriche. Guillaume II prenait un peu étourdiment le rôle d’un capricieux dispensateur des grâces dans une cour alliée, et semblait laisser percer ses préférences politiques dans les affaires intérieures de l’Autriche. Ni le comte Taaffe, ni le baron Possinger n’avaient été décorés. Jusque-là c’était un fait connu, vivement commenté à Vienne ; mais voici où l’incident a des suites et devient plus piquant. Tant que Guillaume II est resté à Vienne, on n’a rien dit, on a respecté l’hôte de l’empereur, le souverain qu’on venait de fêter. A peine a-t-il eu quitté les bords du Danube pour continuer ses voyages et gagner en jeune triomphateur les rives plus favorables du Tibre, une sorte de coup de théâtre a éclaté soudainement à Vienne. Si les Allemands, les Hongrois avaient compté que les témoignages d’hostilité ou de défaveur de l’empereur Guillaume allaient affaiblir la position ministérielle du comte Taaffe et ruiner son crédit, ils se sont trompés.

C’est, au contraire, le comte Taaffe qui a pris sa revanche par un acte de virile autorité qui ne s’est pas fait attendre. Il a aussitôt reconstitué son ministère, sinon dans un sens absolument anti-allemand, du moins dans un sens plus conservateur et plus fédéraliste. Il a donné un vigoureux coup de gouvernail en appelant au pouvoir M. de Zaleski, comme ministre de la Galicie, à la place de M. de Ziemiaikowski, le dernier survivant d’un ancien ministère libéral du prince Auersperg, en élevant surtout au ministère de la justice le comte Frédéric de Schœnborn, qui est un des chefs les plus actifs du parti tchèque. On peut dire, sans doute, que c’est une opération de tactique parlementaire, que le comte Taaffe a été obligé de réorganiser son cabinet pour faire face à une situation difficile, pour mieux s’assurer une majorité qui allait lui manquer dans le Reichsrath. C’est possible ; il n’est pas moins vrai que cette reconstitution ministérielle, telle qu’elle s’est accomplie, a coïncidé avec ce qui venait de se passer à Vienne, et la coïncidence est d’autant plus significative qu’elle est accompagnée d’une autre coïncidence : c’est ce même moment, en effet, que l’empereur François-Joseph a choisi pour donner le grand-cordon d’un de ses ordre ^ à un autre disgracié, au baron Possinger, qui n’était coupable que d’avoir exécuté énergiquement ses instructions. Les deux alliés couronnés sont à deux de jeu. L’empereur Guillaume a paru peut-être un peu trop intervenir, par ses fantaisies ou ses préférences, dans les affaires intérieures de l’Autriche. L’empereur François-Joseph, sans manquer à la courtoisie, a tenu à montrer qu’après tout il entendait rester maître chez lui.

Voilà donc ce que cachent quelquefois les voyages d’ostentation ! Tous les incidens ne sont pas prévus par les programmes. Le premier résultat du passage retentissant de l’empereur Guillaume à Vienne est tout le contraire de ce qu’on aurait désiré, de ce qu’on se flattait peut-être d’obtenir. Loin de ressembler à un succès pour l’influence allemande, le ministère remanié par le comte Taaffe accentue la politique conservatrice féodale, fédéraliste, que le président du conseil s’étudiait jusqu’ici à modérer. Le nom le plus significatif du nouveau ministère est visiblement celui du comte Frédéric de Schœnborn, dont la famille est depuis longtemps dans l’intimité et dans la faveur de la cour, qui, par lui-même, est un homme instruit, cultivé, éclairé, un très digne représentant de la noblesse de Bohême. Il a un frère archevêque de Prague ; il est lui-même membre de la chambre des seigneurs, et il était récemment encore gouverneur de la Moravie. Il a écrit quelques brochures qui n’ont pas été sans retentissement, une entre autres, Bohême et Aulriche, qui est un chaleureux plaidoyer pour les droits historiques de la Bohême. C’est un des chefs distingués et actifs du parti tchèque. Son arrivée aux affaires pourrait être plus qu’un simple incident de la vie ministérielle ; elle pourrait être un événement ou le prélude d’événemens de quelque importance, et déjà même on a commencé à considérer comme une éventualité qui n’aurait plus rien d’invraisemblable le couronnement prochain de l’empereur François-Joseph comme roi de Bohême, comme héritier de la couronne de Saint-Wenceslas. Ce serait un pas de plus dans la voie du fédéralisme. Ce serait un succès signalé pour la politique des nationalités dans l’empire, et une menace pour le dualisme qui a fait jusqu’ici des Hongrois et des Allemands les maîtres de la direction de l’empire.

Ces derniers changemens semblent sans doute faits pour encourager les Tchèques dans leurs revendications et pour leur présager le succès. Cela ne se fera pas tout seul, cependant. Ce qui sera fait pour les Tchèques rencontrera l’opposition non-seulement des Allemands, mais des Hongrois, très jaloux de leurs droits, très peu préoccupés des droits des autres nationalités, et très disposés aussi à considérer comme un monopole légitime et exclusif la position privilégiée qu’ils ont conquise dans l’empire. Ils en sont déjà presque à signaler comme une provocation pour la Hongrie l’adoption d’une politique tchèque par le cabinet du comte Taaffe. Les Hongrois, on le conçoit, ne peuvent voir sans une secrète amertume et sans quelque défiance l’arrivée au ministère cisleithan d’un homme, le comte Schœnborn, qui s’est élevé un jour avec une si virulente éloquence contre « le régime, — le régime du dualisme, — qui contraint les vieux soldats de l’armée autrichienne à traiter de camarades les prétoriens de Kossuth ! » Il faut s’attendre à bien des conflits passionnés, à des luttes ardentes et compliquées. Ce n’est même pas tout encore. Les Tchèques, qui sont les premiers en cause pour le moment, ne sont pas seuls dans l’empire. Après eux, quand on aura comblé leurs vœux, il y aura d’autres nationalités, d’autres Slaves qui réclameront à leur tour, qui voudront avoir leur couronnement, leur autonomie plus étendue, mieux garantie. Les difficultés renaîtront, c’est inévitable. Ces luttes et ces incohérences, il est vrai, n’ont rien de nouveau pour l’Autriche, depuis longtemps accoutumée à vivre au milieu de ces antagonismes de races auxquels elle a dû quelquefois son salut. Une dernière question enfin, — et ce n’est pas la moins grave, — serait de savoir dans quelle mesure la politique de fédéralisme, de concession aux nationalités de l’empire, se concilierait avec le système présent de diplomatie de l’Autriche, avec la politique qui la lie si étroitement à l’Allemagne. Pour l’instant, sans doute, il n’y a rien de pressant. L’Autriche et l’Allemagne, par des raisons différentes, sont également intéressées à maintenir une alliance qu’elles ont formée pour une prétendue protection de la paix, et quelques coups d’aiguillon échangés, au cours d’un voyage, à travers des toasts plus ou moins sincères ne changent pas brusquement une situation ; mais ces derniers incidens ne seraient pas pour l’avenir sans quelque signification utile s’ils démontraient, ne fût-ce que dans un éclair, qu’on ne s’entend pas toujours, que l’Autriche a une alliance par laquelle on asservirait, si on le pouvait, son indépendance dans sa politique intérieure, et dont elle ne serait peut-être même pas sûre de pouvoir se servir le jour où elle en aurait besoin.

Heureusement pour elle, l’Espagne est en dehors de cet obscur et universel mouvement européen où elle n’a ni intérêts directs ni pré-r tentions. Elle a eu même la chance, ou, si l’on veut, le mauvais sort de perdre pour le moment une visite dont l’empereur Guillaume avait eu, dit-on, la pensée de lui réserver la faveur pour compléter son tour d’Europe. L’empereur Guillaume, avec ses uniformes blancs, rouges ou noirs, aurait sûrement été bien reçu au-delà des Pyrénées. Il aurait eu ses galas au palais de Madrid comme à Rome et à Vienne. On lui aurait offert des parades militaires, une revue, une promenade à Tolède ou à l’Escurial. Les Espagnols connaissent l’étiquette. Seulement, à part la galanterie d’une visite rendue à une princesse qui est un modèle de dignité et de sagesse dans le gouvernement, on se serait demandé, après tout, ce que l’empereur Guillaume pouvait bien aller faire à Madrid. Il aurait trouvé des hommages, peu de confidens disposés à se laisser gagner à la diplomatie que M. le comte Herbert de Bismarck représente auprès de lui en voyage. L’Espagne a le bon sens et la finesse de se défendre des complications et des aventures dont d’autres se réserveraient la direction et le profit. On aura beau lui parler de la triple ou de la quadruple alliance, de la ligue de la paix, de l’équilibre de la Méditerranée, elle ne se laissera pas duper par ces plaisans euphémismes dont on se sert entre initiés de la haute diplomatie ; elle n’écoute rien, et les Italiens, particulièrement, connaissent bien peu l’histoire, le caractère espagnol, s’ils se figurent entraîner le gouvernement de Madrid à leur suite, dans l’intérêt de leurs prétentions sur la Méditerranée. D’abord, les Espagnols croient avoir autant de titres que les Italiens dans la Méditerranée ; et puis, comment prendraient-ils au sérieux cette prétendue défense de l’équilibre méditerranéen dont les Italiens se montrent si jaloux et qu’ils se hâtent de mettre sous la protection de la puissance qui possède Gibraltar, Malte et Chypre, qui campe encore en Egypte ? Les Espagnols ne sont pas assez naïfs pour donner dans cette diplomatie et jouer le jeu des autres ; ils comprennent tous, sans distinction de parti, que ce qu’il y a de mieux, c’est de rester étrangers à de vaines querelles, de garder une libre et indépendante neutralité. Ils ont été conduits par la raison, par la clairvoyance, à cette politique extérieure simple et sensée qui est devenue à peu près la politique de tous les cabinets ; ils ont aussi bien assez, il faut l’avouer, de leurs affaires intérieures, de leurs divisions implacables, de leurs incohérences de parti, de leurs crises ministérielles, quelquefois ajournées et toujours menaçantes, de leurs agitations qu’on croyait à demi apaisées, qui semblent aujourd’hui renaître plus que jamais à l’approche d’une session visiblement chargée d’orages.

Les vacances ont été une trêve dont tout le monde a profité au-delà des Pyrénées, les uns pour aller passer la saison à Saint-Sébastien et sur la côte basque, auprès de la reine régente, les autres pour voyager à l’étranger, ceux-ci pour aller se reposer dans leurs provinces, ceux-là pour aller faire honneur à l’exposition de Barcelone. Maintenant la trêve est finie ou peu s’en faut. La reine régente est rentrée à Madrid, accompagnée de ses ministres, bientôt suivie de quelques-uns des principaux personnages publics. La vie politique renaît plus ou moins en attendant la réunion des chambres, et sans attendre même ce moment où se vident toutes les querelles, la crise n’a pas tardé à éclater dans l’intérieur du ministère présidé par M. Sagasta. A vrai dire, cette crise, elle n’a peut-être jamais cessé depuis que le cabinet existe, parce qu’elle est dans la nature des choses, parce qu’elle tient à la composition même de ce ministère de fusion formé de constitutionnels modérés et de libéraux avancés ou démocrates dynastiques réunis sous l’autorité conciliatrice et médiatrice du président du conseil. Les libéraux avancés veulent accélérer la marche, hâter la réalisation des réformes qu’ils ont promises ; les constitutionnels modérés s’efforcent de ralentir un mouvement dont ils sentent les dangereuses conséquences:entre les deux camps, M. Sagasta est intervenu plus d’une fois pour remettre un peu d’ordre dans son cabinet; et quand il a été à bout de diplomatie, il s’en est tiré en remaniant son ministère, en se séparant de quelques-uns de ses collègues les plus impatiens ou les plus compromettans. C’est un peu l’histoire d’un ministère qu’on modifie sans cesse et qui reste toujours le même. La tactique a réussi jusqu’à présent. Récemment la lutte s’est engagée plus vivement à l’occasion des réformes militaires, des réformes politiques et civiles qui doivent être proposées par le gouvernement. On a bataillé sur un programme, et ce qui a visiblement tout compliqué, c’est l’importance prise par des réformes militaires dont un ancien ministre de la guerre, le général Cassola, a légué le compromettant héritage, qui n’ont cessé depuis de peser sur le ministère, sans que le ministère ait osé jamais se décider à les accepter ou à les désavouer. Aujourd’hui, la question s’est produite sous une forme singulière. Les uns ne demandaient rien moins que de réaliser ces réformes par une série de décrets ; les autres ont naturellement protesté contre cette sorte de coup d’état, et ont demandé que la question fût réservée aux Certes, seules appelées à se prononcer sur des réformes qui soulèvent d’ailleurs de vives résistances dans une partie de l’armée. Encore une fois le président du conseil est intervenu. M. Sagasta est un temporisateur qui sait se servir de tout. Il a temporisé, il a ajourné les conseils pour laisser le feu des discussions s’apaiser ; puis il a fini par obtenir que la question fût réservée aux Cortès, en promettant de proposer à la fois aux chambres et les réformes militaires et la grande réforme du suffrage universel. C’est peut-être moins une solution qu’un expédient de plus.

Le malheur est en effet qu’il est bien tard aujourd’hui pour se relever par quelque grande résolution, que, depuis trois ans, M. Sagasta, chef du premier ministère de la régence, a reproduit sans cesse les mêmes procédés, qu’il a épuisé et usé le crédit que tous les partis lui ont libéralement ouvert. A quoi est-il arrivé ? Il a compromis peut-être, par trop d’abandon, par un assez faux libéralisme, la force et l’autorité du gouvernement ; il a laissé se développer une situation qui n’a encore sans doute rien de révolutionnaire, qui est pourtant assez extraordinaire, puisque des faits réellement étranges ont pu récemment se produire. L’autre jour l’infante Isabelle, se rendant à l’exposition de Barcelone, a pu être insultée à son passage à Calatayud, sans qu’aucune précaution ait été prise pour sa sûreté. Tout dernièrement un homme qui n’inspire que de l’estime et des sympathies, même à ses adversaires, le chef du parti conservateur, M. Canovas del Castillo, a pu être exposé à d’indignes outrages qui n’ont été que tardivement réprimés. Cela s’est passé à Saragosse. C’est évidemment une situation affaiblie qui commence à exciter les espérances de tous les révolutionnaires occupés à renouer leurs conspirations. Il est assez vraisemblable désormais que les conservateurs, conduits par M. Canovas del Castillo, après avoir évité depuis trois ans d’embarrasser de leur opposition le ministère de M. Sagasta, vont reprendre leur liberté et leur indépendance. Entre les partis, une lutte décisive s’engagera sans doute. C’est justement ce qui fait la gravité de la situation à la veille de l’ouverture prochaine du parlement de l’Espagne.

CH. DE MAZADE.