Chronique du 21 juin 1873

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14 juin 1873

21 juin 1873

28 juin 1873

Chronique du 21 juin 1873

CHRONIQUE

Première ascension du Cotopaxi, volcan de l’Amérique du Sud. — Le Cotopaxi est le volcan le plus élevé et le plus terrible de ceux qui ouvrent leur cratère à la surface du globe terrestre. En 1802, Humboldt et Bonpland, en 1831 M. Boussingault, en 1870 M. Wagner, n’avaient exécuté dans cette montagne que des explorations incomplètes. L’Evening-Post, de New-York, nous apprend que le Cotopaxi a été gravi jusqu’à son sommet, pour la première fois, par un intrépide voyageur, le docteur Reiss. Sous les ordres de ce savant géologue, le 27 novembre de l’an dernier, une caravane formée de onze personnes, partit de Mulolo, pour gravir le versant sud-ouest du cratère. Des spectacles admirables, et bizarres, allaient successivement se présenter aux yeux des voyageurs, au milieu d’une route hérissée d’obstacles. Ils franchissent d’abord la rivière de Cutucha, dont l’onde glisse à travers des campagnes dénudées, entièrement couvertes de cendres volcaniques ; ils atteignent bientôt la pampa de Ventanillas, dont le sol poreux ressemble à de la pierre ponce ; ils se mettent enfin en mesure de franchir les premiers échelons du gradin volcanique. Arrivés à l’altitude de 16 000 pieds anglais, ils embrassent d’un seul coup d’œil le versant ouest du Cotopaxi ; c’est un immense désert aride, dénudé, formé d’une cendre sèche, friable, et d’un sable noirâtre, dont la profondeur augmente de pas en pas. Plus loin, une fissure profonde s’ouvre devant eux, et des torrents de lave encore fumante s’y précipitent avec fracas.

Après un repos d’une nuit, le docteur Reiss et ses compagnons se remettent en marche ; ils arrivent enfin au but tant désiré, conquis au prix de si grands efforts. Il fallut pour atteindre le cratère, traverser des mers de glace hérissées d’aiguilles et d’aspérités, longer le bord d’abîmes où la lave incandescente dégageait en abondance du gaz sulfureux, vaincre en un mot les obstacles les plus difficiles. Le cratère s’offrit aux yeux des voyageurs sous l’aspect d’un vaste entonnoir, dont ils ont évalué la profondeur approximative à 500 mètres, et d’où s’échappaient des torrents de produits gazeux, à une température très élevée. Le baromètre indiquait, au sommet du Cotopaxi, une altitude de 19 660 pieds anglais, qui dépasse le chiffre adopté jusqu’ici, pour la hauteur de ce pic escarpé.

Nouvelles du Challenger. — Le Challenger, navire chargé d’exécuter des sondages dans toutes les mers du monde et qui a quitté l’Angleterre à la fin de 1872, vient d’arriver à New-York, où il a excité la plus vive curiosité.

Le Morning Herald et les principaux journaux de cette ville ont envoyé à bord des reporters qui ont visité les installations et décrit les premiers êtres retirés des abîmes océaniques. Le voyage durera quatre à cinq ans. Le capitaine scientifique de l’expédition est M. Wyville Thompson, qui s’est distingué dans les voyages de la Proserpine dont il a été si souvent parlé. Les sondages ont lieu avec des appareils perfectionnés, et des machines à vapeur sont employées pour relever les sondes. Nous rendrons compte des opérations qui ont eu lieu depuis l’Angleterre jusqu’à Saint-Thomas en passant par les Bermudes, et depuis Saint-Thomas jusqu’à New-York.

Une grande croisade scientifique. — M. Richard Proctor, secrétaire de la Société astronomique de Londres, auteur d’un grand nombre d’ouvrages très-populaires de l’autre côté du détroit, et lui-même astronome très-distingué, a reçu d’Amérique une invitation pour faire une campagne de conférences à l’instar de celles du célèbre Tyndall. On nous apprend que M. Richard Proctor a accepté. Nous sommes certain qu’il ne trouvera point un succès moins enthousiaste que l’illustre successeur de Faraday. En quelques mois, Tyndall a recueilli près de cinquante mille francs de bénéfice, qu’il consacrera à une institution destinée à rappeler le souvenir de son voyage triomphal. Un comité s’est formé pour recueillir des souscriptions destinées à augmenter ce fonds.

Un nouvel argument contre Darwin. — M. Max Müller, le célèbre philologue allemand qui a montré tant d’animosité contre la France pendant la guerre, et qui fait un si mauvais usage de son talent en essayant de populariser la nouvelle Académie allemande de Strasbourg, a senti le besoin d’attaquer vigoureusement la théorie de Darwin. L’argument de M. Max Müller est développé dans une série de lectures que publie en ce moment une des principales revues mensuelles de Londres. Il est assez curieux pour que nous le résumions rapidement.

M. Darwin, admettant que l’homme n’est qu’un singe transformé, a été conduit à soutenir que le langage humain n’est qu’un langage bestial également transformé ; mais l’analyse des éléments fondamentaux de toutes les langues connues permet de remonter à des éléments en quelque sorte irréductibles, qui semblent identiques dans les langues les plus diverses. Ces radicaux, qu’on arrive à distinguer au milieu de tant de transformations successives, ont un sens général et une valeur abstraite qu’on ne retrouve jamais dans les expressions phonétiques spontanées dont se compose le langage des animaux, et qui n’est pour ainsi dire formé que d’interjections. Il y a dans tout langage humain un élément abstrait qui ne se retrouve point dans les cris des animaux : « Si mon âne, pareil à celui de Balaam, se mettait à me parler pour me dire : « Je « suis un âne », disait plaisamment un physiologiste anglais, j’aurais le droit de lui répondre qu’il a menti, car il serait un homme dès qu’il parlerait une langue véritablement articulée. »

Les voies ferrées de l’Asie centrale. — Le colonel von Stubendorff, de l’année russe, vient de lire à la Société de géographie autrichienne une intéressante communication sur le projet de construction d’un chemin de fer dans l’Asie centrale. Le colonel a présenté à cette occasion à la Société la dernière carte du gouvernement russe sur ses possessions asiatiques. Un chemin de fer est déjà construit, dans la Transcaucasie, de Poti jusqu’à Tiflis ; il gagnera prochainement Baku sur les bords de la mer Caspienne : on voit que le gouvernement russe fait de grands efforts pour traverser d’une voie ferrée ses immenses domaines de l’Asie centrale.

Le plus grand pont du monde. — The Tay Bridge. — On le construit en ce moment en Écosse. On sait que les côtes de ce pays sont découpées par des baies profondes, des embouchures de rivières que l’on appelle Firths. Dundee, ville manufacturière, de 120 000 habitants et port de mer important, est située sur la rive nord du Firth of Tay. Les charbons du comté de Fife ne peuvent y arriver que par un transbordement ou en chemin de fer, par un long détour vers l’ouest. Les communications avec Édimbourg et l’Angleterre sont allongées de 30 à 40 kilomètres par ce bras de mer, au bord duquel les wagons doivent s’arrêter. On y remédie en ce moment par la construction d’un pont de 3 096 mètres de long, qui réunira les deux rives du Firfh of Tay à quelques centaines de mètres en amont de Dundee.

Le pont consistera en 89 travées dont quatorze de 60 mètres d’ouverture. Les piles sont des caissons cylindriques en tôle, remplis en maçonnerie de briques. À part les courants et les gros temps qui interrompent souvent le travail, les ingénieurs n’ont pas rencontré de difficultés excessives dans les fondations, car le roc se trouve à une faible profondeur au-dessous du lit de la rivière, et le fond n’est, à l’endroit le plus creux, qu’à 7m,50 au-dessous des basses mers. Le tablier est formé d’une poutre tubulaire, suivant le modèle bien connu qui a été appliqué tant de fois en France et ailleurs. Il est en pente de 2 millimètres et demi par mètre d’un côté et de 12 millimètres par mètre de l’autre côté, en sorte que le point le plus élevé est à 26 mètres au-dessus des plus hautes eaux. À l’une des extrémités, sur 600 mètres de long, le pont décrit une courbe de près de 90 degrés, afin de se raccorder au chemin de fer tracé sur le littoral.

Il entrera dans la construction 6 200 tonnes de fer, 2 550 mètres cubes de maçonnerie de briques, 8 000 mètres cubes de charpente. Les entrepreneurs ont pris les travaux à forfait pour la somme de 5 425 000 francs. Ils comptent avoir terminé en 1874.

Cette œuvre colossale mérite d’être citée, en raison de son importance, quoiqu’elle ne paraisse présenter rien de nouveau sous le rapport de l’art des ingénieurs.

L’industrie des mines en Russie. — La Russie est certainement un des plus riches pays du monde en gisements métallifères. Un rapport officiel, exécuté sous les ordres du gouvernement russe, donne l’énumération suivante des mines actuellement exploitées. Il existe, en Russie 1 126 mines d’or exploitées (principalement en Sibérie) : 6 mines de platine ; 26 d’argent et de plomb ; 71 de cuivre ; 1 283 de fer ; 6 de zinc ; 1 de cobalt (dans le Caucase) ; 1 d’étain ; 2 de chrome ; 193 de houille ; 4 de sel gemme ; 772 de naphte et de pétrole. Cette exploitation formidable alimente 2 établissements de monnaies, 12 fonderies d’or et d’argent, 39 usines de cuivre, 164 hauts fourneaux, 214 ateliers où se travaillent le fer et l’acier, 4 établissements métallurgiques de zinc, 1 de cobalt et 1 d’étain. Plus de 260 000 ouvriers sont employés dans toutes ces fabriques, qui utilisent, en outre, près de 500 machines à vapeur et 2 220 moteurs hydrauliques.

Une nouvelle pieuvre. — Le Journal officiel de Yeddo apprend au monde civilisé qu’un pêcheur a capturé dans les environs de cette ville une pieuvre immense, qui avait eu la mauvaise idée de chercher à arrêter sa barque avec ses immenses tentacules, dont la longueur était de près de cinq pieds. La longueur totale du corps informe était de seize pieds. C’est à coups d’aviron que les pêcheurs sont parvenus à tuer le monstre, dont la dépouille se ratatine progressivement. Comme les Japonais n’ont point imaginé de plonger leur immense pieuvre dans l’alcool, il est facile de comprendre qu’elle ne tardera point, malheureusement pour la science, à disparaître sous l’action des influences atmosphériques.

Influence de la lune sur les éléments magnétiques du globe pendant une éclipse. — Le docteur Michez vient de publier dans les Transactions de l’Institut de Bologne un long mémoire qui établit nettement la réalité de cette action en s’appuyant sur les observations magnétiques de Greenwich, dont sir Georges Biddell Airy avait cru pouvoir s’autoriser pour la nier. Non-seulement, comme M. Moïse Lion, aujourd’hui simple professeur de langue au lycée d’Alençon, l’avait démontré par des considérations théoriques, l’action se fait sentir lorsque le maximum est atteint, mais l’aiguille entre en agitation dès qu’une portion du disque est entamée. La déclinaison éprouve une déviation orientale sensible, mais moins qu’elle ne devrait l’être si cet effet n’était en partie masqué par l’action magnétique directement exercée sur l’oxygène ; car l’aiguille prendrait en vertu de cette action, si elle était isolée, une déviation occidentale qui diminuerait la déviation orientale, et dans certains cas la réduirait à zéro. Si nous sommes bien renseignés, M. Moïse Lion n’avait point songé à cette action accessoire, non plus que sir Georges Airy, et vingt ans plus tôt l’illustre Arago. C’est ce qui fait que ce grand fait physique a pu être nié pendant plus de vingt ans, et que de désespoir le savant qui l’avait découvert a renoncé à l’astronomie.

La navigation à vapeur en Angleterre. — Le port de Londres à lui seul contient habituellement un nombre si considérable de bateaux à vapeur que l’on peut estimer, d’après des calculs certains, leur force motrice totale à plus de 84 000 chevaux-vapeur. En une seule année, il entre dans les ports de l’Angleterre plus de quatre millions de tonnes de marchandise, dont la moitié au moins est transportée par des navires à vapeur.