Chroniques (Fabre)/11

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Imprimerie L'Événement (p. 83-87).

LA SAISON DES PLUIES.


Cacouna, 15 août 1866.


Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que j’étais mouillé jusqu’aux os et qu’il pleuvait dans mon encrier. Maintenant que je suis à peu près séché des récentes pluies, je vais vous faire part de mes impressions sur la campagne. Voilà trois jours que je passe au soleil pour me débarrasser de l’humidité qui m’avait pénétré de part en part. Quel été, chers citadins, un été qui vaut bien deux hivers pour les rhumatismes ! Je connais des gens qui se portaient à merveille en ville et qui se sont imaginés qu’ils ne pouvaient se dispenser d’aller à la campagne. De florissants qu’ils étaient, ils sont devenus maigres, pâles et languissants. Un bon nombre ont été forcés de regagner la ville pour s’y faire guérir des maladies qu’ils avaient attrapées à la campagne, où ils étaient venus se reposer des fatigues qu’ils n’avaient point éprouvées. Un rhume épais planait sur les champs et saisissait les gens à la gorge. On reconnaissait ceux qui arrivaient de la ville à ce qu’ils n’étaient pas enrhumés. Le fait est qu’à la campagne on ne s’entendait plus, tant tout le monde toussait et toussait fort.

Il n’y a pas de ville en Canada où le préjugé d’aller à la campagne l’été soit plus répandu qu’à Québec. Permettez-moi de présenter aux rares citadins qui fréquentent encore la Plateforme, le tableau de ce qui s’est passé depuis un mois aux eaux.

La vie était devenue d’une monotonie désespérante. Pour prendre des bains, il n’était pas nécessaire d’aller jusqu’à la rivière ; on n’avait qu’à sortir sans parapluie. Le matin, en se levant, on se rencontrait une douzaine sur le seuil de la porte de l’hôtel pour se dire d’un ton désespéré : « Tiens ! il pleut encore aujourd’hui. » Le soir, en se disant bonsoir, on ajoutait : « Il pleuvra demain. » Pendant toute la journée, la conversation roulait sur le même sujet : les uns annonçaient que la pluie allait finir, parce qu’ils avaient cru voir un nuage raser la terre ; les autres prédisaient qu’elle durerait jusqu’au mois de septembre, parce que, durant une courte éclaircie, ils avaient aperçu à l’horizon un nuage ressemblant à de la fumée, ou parce que leur malle avait craqué en se fermant. Les savants analysaient les gouttes de pluie pour y trouver des symptômes de beau temps.

Cela n’empêchait pas les gens d’arriver en foule des villes, chaque jour. Ils étaient partis à la pluie, ils arrivaient à la pluie, trempés mais pleins d’espérance. Le premier jour, ils déclaraient avec assurance qu’ils avaient apporté le beau temps avec eux et qu’il ne tarderait pas à paraître. Le second jour, ils avaient le verbe moins haut et faisaient la garde autour de leurs parapluies de peur qu’ils fussent volés ; enfin le troisième jour, ils passaient sans transition dans le groupe des désespérés et annonçaient en gémissant que le soleil ne reparaîtrait plus que pour assister avec un éclat insolent à la chute des feuilles. Sous cette pluie abondante, un gamin qui courait tous les jours par les chemins avait, disait-on, grandi d’un pied et un pouce.

Pour supporter le froid de cet été glacial, il a fallu se couvrir de flanelles, se mettre des cache-nez et faire de grands feux dans les cheminées, le soir. On passait la journée à se réchauffer et la nuit à se refroidir. Je ne compte pas les gens transis, montrant en plein mois de juillet des nez rouges dignes de janvier ; mais j’ai positivement rencontré un touriste qui m’a avoué qu’il avait eu l’onglée pour s’être tenu durant deux heures, le soir, sous les fenêtres d’une jeune personne cruelle, dans l’attitude d’un cœur qui soupire.

À ces inconvénients exceptionnels de cette saison extraordinaire, il faut ajouter les ennuis ordinaires du séjour aux eaux. Remettons sous vos yeux deux tableaux bien connus.

Voici d’abord un père de famille arrivé par le bateau ou le chemin de fer, et suivi de sa femme et de trois ou quatre enfants. Le bébé, qui n’a point encore fait ses dents, a pleuré toute la route, accompagné en chœur par les deux ou trois autres qui ont laissé à la maison, qui son cerf-volant, qui sa bonne favorite. Le premier problème, c’est de trouver un gîte. Les hôtels sont pleins. Enfin, on trouve une petite chambre où l’on entasse la famille. Durant la nuit une voie d’eau se déclare dans le toit et arrose le groupe voyageur. Le mari regrette son bureau ; la femme son petit salon où il était si facile d’établir un courant d’air ; les enfants la grosse chatte blanche qui les égratignait de temps à autre. Pour les repas, c’est autre chose encore. Il est bien connu que ce qu’il y a de plus rare à la campagne, ce sont les fruits et les légumes. Les enfants demandent à grands cris des fraises, des framboises, des bluets, etc. Le maître d’hôtel répond qu’il en attend de la ville dans quelques jours. Force est à la mère, pour faire taire les cris des petits gourmands, de leur donner un pot de confitures de l’année dernière qu’elle avait eu le soin de mettre dans le fond de sa malle. Quant aux parents, ils s’escriment sur un vieux coq qui, après avoir longtemps triomphé sur tous les champs de combat ouverts à son espèce, a fini par mourir de vieillesse dans un obscur poulailler. Le lendemain de leur arrivée, les bambins se distribuent une série d’accidents : l’un attrape un coup de soleil, l’autre se jette dans un puits ; le plus petit fait une dent au milieu de cris aigus.

Par le même train ou le même bateau, est arrivé un célibataire seul qui vient chercher au grand air le sommeil qui le fuit et recouvrer l’appétit qu’il a perdu. Le hasard veut qu’on lui donne la chambre voisine de celle occupée par la famille ci-dessus décrite. Une simple cloison les sépare. Il lui est donné de connaître en une seule nuit toutes les joies de la famille. Il entend les enfants se plaindre tour à tour, la femme gémir et le mari gronder ; et il ne ferme pas l’œil un instant. Le lendemain, l’estomac creusé par l’insomnie, il s’élance vers son déjeuner ; mais les baigneurs ont, de bonne heure, dévasté les tables ; on lui sert un reste de gigot qui lui paraît avoir été déjà mangé une fois au moins.

Je pourrais multiplier les scènes, mais je m’arrête et je réduis toutes mes observations à une seule.

À Cacouna, à la Rivière-du-Loup, à Tadousac, etc., on ne rencontrait depuis trois semaines que des citadins qui se plaignaient de la campagne et regrettaient de n’être pas chez eux. À travers les vitres d’une fenêtre d’hôtel suintant la pluie, la ville apparaissait bien belle et fort douce à habiter. C’est étonnant aussi comme, du fond dur d’un lit d’auberge, votre lit ordinaire vous semble bon !

Si la pluie n’avait pas cessé, la campagne était déshonorée. On allait l’abandonner de toutes parts. Bien des campagnards, troublés dans leurs habitudes, faisaient des préparatifs pour aller passer l’été à la ville ! Mais le soleil a paru, le beau temps est revenu, les champs reverdissent, et personne ne songe plus à partir.

La nature, si bien rafraîchie, est ravissante ; la verdure a des nuances délicieuses, les couleurs en sont à la fois plus vives, plus douces et plus profondes. Il y a double plaisir, après avoir contemplé un des grands spectacles que présente la belle nature canadienne, à lire quelques-unes de ces admirables descriptions qui se trouvent dans les meilleures pages des grands romanciers modernes et qui font mieux sentir encore les splendeurs qu’on a sous les yeux. Ce qui manque dans la plupart de nos ouvrages nationaux en prose, c’est précisément le sentiment vif et profond de la nature. Les écrivains européens déversent bien plus d’admiration sur leurs plus maigres coteaux arrosés de quelque filet d’eau, que nous n’en accordons aux aspects les plus grandioses des campagnes de notre pays.