Chroniques italiennes (édition Lévy, 1855)/La Comédie est impossible en 1836

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Chroniques italiennesMichel Lévy frères (p. 331-349).


LA COMÉDIE EST IMPOSSIBLE EN 1836 [1]


Je me suppose fils d’un avocat qui m’a laissé dix mille livres de rente, avec lesquelles je vis en garçon, dans un troisième étage de la rue Taitbout. Je suis électeur, éligible, et même, si je l'eusse voulu, j’aurais un bonnet à poil, et je me verrais lieutenant de la garde nationale.

Dois-je regretter le temps où écrivait M. le président de Brosses, c’est-à-dire l'année 1739 ?

C'est une question que je me fais, à la nuit tombante, quand je rêve à la destinée, au bonheur, à la vie, etc., en regardant mes tisons qui s’éteignent. Il y avait de la gaieté vers 1739, la noblesse n’avait pas peur, le tiers état ne s’était pas encore avisé de s’indigner de ses fers, ou plutôt de ses désavantages ; la vie s’écoulait doucement en France. L’ambition, l’envie, l’atroce pauvreté qui nous brûlent, étaient impossibles alors ; en ce temps-là, mon père m’eût acheté quelque charge de judicature, et, a vingt ans, en entrant dans la carrière, j’aurais vu distinctement la place que je devais occuper à soixante. La fixité de la place m’eût donné celle des dépenses ; je n’aurais pas été au désespoir, parce que je ne puis changer mon ameublement tous les deux ans, comme le banquier mon voisin, ou bien parce que ma femme n’a pas des mardis comme son amie madame Blanchard.

M’appelant naturellement Boisvin, je me serais intitulé Boisvin de Blainville, lieutenant du bailliage de ***. Mon fils aurait été M. de Blainville, et je n’eusse plus songé qu’à m’amuser. J’aurais fait des miracles dans ma place, ou je me serais conduit comme un vrai paresseux, et je serais mort toujours lieutenant du bailliage de ***. Aurais-je songé à être vexé, toutes les fois que je rencontre mon voisin le substitut, lequel vient d’obtenir la croix à la suite de la condamnation de son sixième journaliste ?

Que si le problème entre les deux genres de vie : la gaieté insouciante de 1759, ou la haute et sévère raison de 1836, est à peine douteux pour un bourgeois, que sera-ce, si je me suppose fils d’im homme de finance, ou d’un marquis de province, entrant dans la vie avec trente mille livres de rente, vers 1739 ?

Le seigneur de mon village, M. de Saint-Vincent, après vingt ans de service, venait d’être élevé au grade de capitaine dans le régiment d’Australie ; je le vois encore, avec son uniforme blanc, à revers et parements noirs. Un jour arrive au régiment M. le comte de Saint-Vincent, son cousin, noble de la cour, qui venait d’être nommé colonel d’Austrasie, à vingt-trois ans. Jamais le capitaine ne songea à être jaloux de son cousin ; celui-ci était de la cour, sa nomination allait sans dire : colonel à vingt-trois ans, et l’autre capitaine à quarante-cinq, après toutes les campagnes de la guerre de sept ans, et la croix de Saint-Louis à cinquante ans, en se retirant. Maintenant nous voyons le moindre lieutenant pâlir sur l’annuaire militaire ; il étudie d’un œil jaloux la date des brevets de chacun de ses camarades, et ne songe point à organiser une mascarade plaisante pour le prochain carnaval.

Si j’écrivais pour la gloire, je ferais dix pages en style grave, néologique et moral, de la page qui précède, et je serais un homme de lettres distingué ; mais mon amplification lourde ferait un étrange contraste avec la prose vive et légère de M. le président de Brosses.

Il est vrai que le président ne songeait point qu’un jour il serait imprimé ; immense avantage, lequel redouble la platitude d’un sot et les moyens de plaire d’un homme d’esprit.

M. le président de Brosses partit de Dijon pour Avignon, Gênes et l’Italie en 1739, avec MM. de Lacurne, de Sainte-Palaie et Loppin, qui comme lui appartenaient, je crois, à la noblesse de robe de Dijon. (Ville d’esprit et point bégueule ; aussi a-t-elle produit, en moins d’un siècle, Buffon, Crébillon, Bossuet, Carnot, Rameau, Guyton de Morveau, etc.) Les trois compagnons de notre voyageur ne manquaient, ce me semble, ni de gaieté, ni d’instruction, ni d’envie de s’amuser.

Pendant le cours du voyage, qui dura dix-neuf mois, M. de Brosses, alors âgé de trente ans, écrivait des lettres infinies à ses amis et amies de Dijon, bien chagrins de ne pouvoir visiter avec lui la belle Italie. M. de Brosses parle à chacun d’eux de ce qui peut l’intéresser ; d’antiquités, par exemple, au savant président Bouhier, d’opéra à MM. de Neuilly. Il peint les mœurs d’Italie, et par contrecoup celles de France.

Aucun voyageur, que je sache, à l’exception de Duclos, n’a essayé de nous faire connaître la manière habituelle d’aller à la chasse du plaisir au-delà des Alpes. Ce côté si curieux, mais si difficile, d’un voyage en Italie, est complètement oublié ; on remplace ce qu’on devrait dire par d’ignobles exagérations empruntées aux laquais de place, comme les anecdotes sur les grands peintres. La manière dont on cherche le bonheur dans la vie de tous les jours, les habitudes sociales si opposées aux nôtres, sont tout à fait ignorées. On ne soupçonne pas même ce qui, dans ce genre, est historique, et par conséquent plus facile à voir, car le voyageur vulgaire lit plus aisément dans un livre que dans la réalité. Personne, par exemple, ne se doute de la civilisation de Naples sous ses vice-rois, etc., etc.

Mais la liste des ignorances de vos voyageurs ne finirait pas de sitôt, comme dit le président de Brosses. Revenons à cet homme si savant, mais si exempt de pédantisme.

En 1795, c’est-à-dire cinquante-cinq ans après l’époque où elles furent écrites, ces lettres charmantes eurent l’honneur d’être volées par quelque sans-culotte, et enfin imprimées en 1797, quand, après la terreur et la peur d’être conquis par les armées prussiennes ou autrichiennes, on recommença à être sensible aux plaisirs de l’esprit. Si, en 1815, les étrangers ont fait fusiller le maréchal Ney et cent cinquante autres, Mouton-Duvernet, les frères Faucher, etc., on peut juger de ce qu’ils eussent fait vingt ans plus tôt, avant la gloire de l’Empire, on 1795 ; ils eussent, sans doute, démembré la France, et fusillé tout ce qui s’était battu pour la République.

Quoi qu’il en soit de cette noire échappée de vue, l’imprimeur auquel on porta, vers le temps du Directoire, les lettres volées dans le cabinet de M. de Brosses se hâta de les imprimer, mais d’une étrange façon. Trouvant, par exemple, que l’aimable président parlait avec enthousiasme du fameux compositeur Léo, l’imprimeur prit cela pour une abréviation, et mit le fameux compositeur Léonard de Vinci.

Les bévues de cette espèce sont tellement multipliées dans cette édition princeps de 1797, qu’elle en est à peu près illisible, et jamais le public ne s’en est occupé.

Ce qu’on lui présente en ce moment est une copie exacte et hardie (fearless, comme dit lord Byron) des lettres écrites d’Avignon, de Gènes, de Rome, de Venise, à MM. de Blancey, de Quintin, de Neuilly, Bouhier, Courtois, et même à M. de Buffon, ce savant guindé qui, par l’intrigue, le savoir-faire et la prudence, ressemblait si fort à ceux d’aujourd’hui.

M. de Brosses, né en 1709, devint président au parlement de Dijon en 1741, et ne prit congé de ce monde qu’en 1777. Déjà fort vieux, à l’époque de son second mariage, il dit un mot plaisant, tout à fait dans le style de ses lettres, mais qu’il m’est impossible même d’indiquer ici. Pour qu’une telle liberté me fût permise, il faudrait que les pages précédentes fussent écrites en style grave et moral, plus ennuyeux que le mot n’est plaisant.

Voltaire empêcha M. de Brosses d’être de l’Académie française ; mais l’Académie des inscriptions et belles-lettres lui ouvrit ses portes en 1735, comme on dit en style d’Académie. M. de Brosses donna au public une traduction de Salluste, une Histoire de la République romaine pendant le septième siècle de Rome : Catilina, César, Cicéron, etc. ; une Histoire du Langage, etc., etc., bons livres oubliés ; il ne sera connu dans l’avenir que par ses charmantes Lettres sur l’Italie ; elles seront d’autant plus goûtées que personne ne peut plus écrire ainsi. Pétrarque comptait sur son grand poème latin de l'Afrique pour voir continuer dans la postérité la gloire immense dont il jouissait de son vivant, et il est immortel comme la Fontaine pour trente sonnets divins, cachés dans un recueil qui en compte deux cents de médiocres et autant d’inintelligibles.

Rien, au contraire, n’est plus clair que le style du président de Brosses. Il est vrai qu’il n’exprime, en général, que des idées faciles à comprendre ; il ne devient profond et neuf, et ne court la chance d’être obscur pour les génies épais, que quand il vient à parler des beaux-arts.

Mais une chose incroyable, miraculeuse, à laquelle je ne trouve aucune explication raisonnable, c’est comment un Français de 1739, contemporain de MM. Vanloo, Coypel, Restout, Pierre, etc., contemporain de Voltaire, si plaisant quand il écrit sur les arts et vante sa fontaine de la rue de Grenelle, a pu comprendre non seulement Raphaël et le Dominiquin, que la France ne devait juger dignes de son attention que quarante ans plus tard, mais même le Brosses avait du génie.

M. Delalande, l'athée et le protégé des jésuites, certes était un homme d’esprit ; il voyagea en 1768, vingt-huit ans après M. de Brosses. Il imprima sur l’Italie huit ou neuf volumes, en général assez raisonnables ; et pourtant, quand il parle des peintres de ce pays, il en est encore au jugement et aux critiques du fameux M. Cochin, dessinateur célèbre. Rien n’est plaisant comme le ton que prend ce M. Cochin lorsqu’il parle de Michel-Ange et du Corrège. Mais les erreurs et les bévues grotesques sur les arts ne sont pas ce qui choque le public de 1836, les feuilletons lui ont formé le caractère à cet égard ; la question du succès de la présente édition de de Brosses, qui est presque la première, n’est pas là.

La gravité empesée et hargneuse de 1836 pardonnera-t-elle à la gaieté de la bonne compagnie de 1739 ?

Je ne le crois pas ; et, pour ma part, je n’aurais conseillé à aucun libraire de réimprimer les lettres de M. le président de Brosses. Il fallait attendre vingt ans ; voici mes raisons :

Le faubourg Saint-Germain a peur et fait alliance avec l’autel. Il va dire d’un air ennuyé et dédaigneux : Ouvrage impie ! et il jettera le livre. Et cependant cette société seule, si, pour un instant, elle pouvait oublier la peur d’un nouveau 93 et la diminution de respect qu’elle trouve dans ses relations avec les autres classes, pourrait goûter l’esprit si naturel et le laisser aller si simple de M. le président de Brosses.

Quant au tiers état enrichi, qui a de belles voitures et un hôtel à la Chaussée-d’Antin, il a encore l’habitude de ne voir le courage que sous les moustaches. Si on ne lui crie pas : Je vais avoir bien de l’esprit, il ne s’aperçoit de rien, et prendrait au besoin le style simple pour une injure qu’on fait à sa dignité.

De là l’impossibilité de la comédie dans notre siècle.

Le jour immortel où M. l’abbé Sieyès publia son pamphlet intitulé : Qu’est-ce que le tiers ? Nous sommes à genoux, levons-nous, il croyait attaquer l’aristocratie politique, et il créait, sans le savoir, l'aristocratie littéraire. De ce jour, par exemple, la comédie fut impossible.

Mon voisin, M. le baron Poitou, est bien autrement riche que moi ; je n’ai qu’une stalle aux Français, et encore aux bons jours seulement, lors d’une nouvelle comédie de M. Scribe, et cette place me coûte dix francs, c’est sûr. Lui a une loge aux premières, où il arrive et se place à grand bruit, avec madame la baronne Poitou et les demoiselles Poitou. A la bonne heure. Mais le malheur de la comédie qu’on va jouer, c’est que cette famille respectable et riche ne peut rire des mêmes plaisanteries que moi. C’est que, malgré mon âge, quarante-neuf ans sonnés, je lisais encore l’autre jour l’Émile de Jean-Jacques Rousseau, que M. Poitou prend pour un roman.

Si l’auteur comique a expliqué son intrigue clairement pour M. le baron Poitou, madame Poitou, mesdemoiselles Poitou, il a été lourd et ennuyeux pour moi.

S’il a été leste et enjoué dans son exposition, qui m’a charmé, M. Poitou s’est endormi ; il n’y comprenait rien.

La société qui riait de Georges Dandin (que, par parenthèse, M. Poitou a sifflé la semaine passée) comptait sans doute des sots, des demi-sots, des gens d’esprit, etc. ; les satires de Boileau en font foi. Mais, par le long gouvernement de Louis XIV, par la nécessité imposée aux courtisans de passer plusieurs heures chaque jour dans les salons de Versailles, où il fallait bien parler, sous peine de mourir d’ennui, cette société avait été portée au même point de détente pour le comique, si j’ose m’exprimer ainsi. Les contemporains de madame de Sévigné n’avaient pas tous de l’esprit, sans doute ; mais on trouvait chez eux l’intelligence des choses littéraires, et l’on peut dire qu’à cet égard ils avaient reçu la même éducation. Aujourd’hui la moitié de la bonne compagnie, qui a de belles voitures et des soirées, ne comprend rien aux choses d’esprit, ce qui ne veut pas dire, du tout, qu’elle manque d’esprit. Elle admire le génie de MM. Rothschild et le savoir-faire d’un député, qui, petit notaire dans le Cantal, accroche une préfecture pour son fils, un bureau de tabac de trois cents francs pour son cousin, et la croix pour son neveu. Pour opérer toutes ces choses, ce député n’est pas obligé de parler français, ni d’avoir un accent non ridicule ; c’est par d’autres mérites qu’il s’arrondit.

Il fallait, pour nos péchés, que la comédie fût encore plus impossible, et l’esprit de parti est venu s’en mêler. Ou n’a plus regardé la littérature comme chose légère, comme une plaisanterie, et l’on a pris tant d’estime pour elle, que les partis veulent l’enchaîner ; le gouvernement aussi s’en mêle, et voudrait fort nous ramener à la littérature de l’Empire, sage et mesurée.

On aurait pu espérer quelque chose des petits-fils des amis de madame de Sévigné ; mais ces messieurs verraient une atroce injure, une injure à laver par le sang, dans la comédie nouvelle qui oserait présenter, pour la première fois, le personnage du gentilhomme Dorante, du Bourgeois gentilhomme.

C’est en vain que le pauvre auteur s’écrie : — Mais, messieurs, ce personnage est-il plaisant, est-il vrai ?

— Il s’agit bien de ces futilités, vraiment ! cet homme a entrepris de ravaler ma classe, dit cet élégant jeune homme à la mine hautaine et aux manières importantes, il vilipende ma position dans le monde. C’est un fauteur de Robespierre, un être abominable, qui a fait mourir sa mère de chagrin, etc., etc.

— Il était même censeur de la police de Fouché, ajoute son voisin.

Et l’auteur comique, à peine âgé de trente ans, et qui a eu le malheur de perdre sa mère en naissant, ne pouvant plus essayer d’amuser un public dont une moitié siffle le personnage de Dorante, et l’autre moitié M. Jourdain, qui lui rappelle trop la maison paternelle, en est réduit à écrire la comédie-roman, ou bien la comédie de Goldoni, celle qui s’exerce sur de bas personnages, ou enfin des romans tout court. Dans ces derniers, du moins, il n’a affaire qu’à un spectateur à la fois.

Mais la littérature perd les effets admirables de la sympathie réciproque dans un auditoire nombreux agité de la même émotion, et, de plus, tous ses chefs-d’œuvre seront illisibles en 1860.

M. l’abbé Sieyès a donc porté un trouble abominable dans les plaisirs de l’esprit, et commencé une époque de décadence. En abaissant l’aristocratie de la naissance, il a créé l’aristocratie littéraire, il faudra peut-être quarante ans avant que la descendance de M. le baron Poitou, mon voisin, comprenne les lettres de M. le président de Brosses. Ce sera peut-être comme les barbares de Totila, qui vinrent apporter une nouvelle sève à la société étiolée et appauvrie de la Rome de l’an 545. Cette Rome, pourtant, comptait des familles nobles qui avaient quatre mille livres d’or de rente, trente mille esclaves, et se croyaient les gens les plus élégants du monde, et à tout jamais. C’est ainsi que le faubourg Saint-Germain préfère le Méchant de Gresset à la Lucrèce Borgia de M. Victor Hugo. L’énergie dans tous les genres est ce qu’il a le plus en horreur.

On me dira : Rappelez un auguste exilé, refaites l’ancien régime, remettez en vigueur l’Almanach royal de 1788, comme on fit en Piémont, en 1814. On écrivit de reprendre leurs postes à tous les fonctionnaires imprimés dans le dernier Almanach royal de Sardaigne : la moitié n’était plus. Mais je suppose qu’éclairé par cette imprévoyance, on adresse les lettres aux fils ou petit-fils des personnages qui remplissent l’Almanach royal de 1788, peut-on recréer une vieille maison qu’un incendie vient de réduire en cendres ? On en fera une nouvelle, plus ou moins semblable ; mais je n’y retrouverai jamais toutes les petites commodités, tous les petits arrangements, que soixante ans d’habitation avaient accumulés dans l’ancienne ; et d’ailleurs, pendant la reconstruction, j’ai pris de nouvelles habitudes.

Tout compte fait, et l’histoire étudiée, j’aurais voulu naître noble Vénitien vers 1650. Mais qui pouvait arrêter la marche des choses ? Regrets superflus, au moins autant qu’ils sont sincères ! Qui pouvait dire au printemps : Arrête-toi, reste avec nous ; j’aime mieux toujours des fleurs, je les préfère aux fruits de l’automne, et surtout à la vie triste et forcément prudente de l’affreux hiver ?

Notre hiver littéraire de 1836, notre génie à la Sénèque, notre triste méfiance, notre irritation générale les uns contre les autres, goûtera-t-elle la sérénité si profonde et si heureuse du président de Brosses ? Comprendra-t-elle la joie si vive que la présence du beau lui inspire ? Si ces lettres parviennent à être connues, on les lira sans s’en vanter, car elles sont souvent une vraie comédie, satiriques et gaies, c’est-à-dire la chose impossible, le genre en horreur au parti conservateur. Elles offrent un tableau joyeux de l’Italie… qui alors était joyeuse. M. Pellico n’avait pas écrit son livre sur le Spielberg. Hélas ! un changement analogue au nôtre a eu lieu en ce beau pays ; nous ne rions plus ici, et là-bas on ne fait plus l’amour, ou, ce qui est bien pis, il n’est plus le premier intérêt de la vie. M. de Brosses ne pourrait plus dire d’une jeune princesse romaine :


Et filia leviter
Sequitur matris iter.


Les beaux-arts mêmes n’y sont plus qu’un pis-aller ; on y est amoureux, et avec passion, d’une certaine chose qu’on n’a pas et que je n’ose nommer.

Dans une famille composée de trois jeunes sœurs, on a donné des robes d’une certaine étoffe de fort belle apparence aux deux aînées, mais la cadette meurt de chagrin parce qu’elle n’a pas une robe semblable ; elle se croit méprisée ; elle dépérit, il n’y a plus de bonheur pour elle, elle se met en colère à tout propos. On lui propose d’aller au bal, et, au lieu de songer au plaisir de danser, elle regarde sa robe, et ses yeux se remplissent de larmes.

« Mais ma bonne amie, lui dit un philosophe, cette robe ne convient pas encore à votre âge ; l’étoffe en est roide et fort incommode à porter, je vous jure. » Ces raisons ne sont point comprises, et les larmes redoublent, il est arrivé un autre accident bien pire à la pauvre Italie ; Napoléon, qui n’a pas pu lui donner des lois justes et son Code civil, a changé ses mœurs.

Il voulait une cour et une cour composée de nouvelle noblesse, puisque l’ancienne était autrichienne et dévote. Tout le monde voit que la première nécessité d’une cour qui prétend au respect et à l’influence, c’est qu’on ne se moque pas d’elle. Toute force dans l’opinion, toute moquerie même innocente, était d’un souverain danger. Il fallait que l’Italie perdit l’habitude du sonnet satirique, car, si l’opinion commençait à s’égayer sur les chambellans et les écuyers cavalcadours, où s’arrêterait-elle ?

Il fallait donc qu’il n’y eût pas centre d’opinion hors de la cour, pas de salon amusant, et que les nouvelles duchesses eussent des mœurs sévères et ne prêtant pas du tout à la plaisanterie, la plaisanterie, la seule chose au monde dont Napoléon ait eu peur.

Tout le monde voit qu’il était plus facile pour le roi d’Italie de faire un maréchal ou un duc dont on eût peur qu’une duchesse de laquelle on ne se moquât point.

Il suffisait de donner du pouvoir au duc ; mais il fallait avant tout, pour qu’on ne se moquât pas de la duchesse, qu’elle ne prêtât pas à la plaisanterie. De là pour le despotisme du roi d’Italie la nécessité de changer les mœurs ; et il créa deux écoles pour les jeunes demoiselles, à l’imitation de celles de madame Campan, l’une à Milan et l’autre à Naples.

Ces écoles et la volonté de fer de celui qui les fonda ont obtenu un succès complet parmi tout ce qui a de la naissance ou des richesses. Tout cela est guindé et assez triste, comme chez nous. Si l’on veut trouver de la gaieté et les mœurs d’autrefois décrites par M. le président de Brosses, il faut aller chercher quelque petite ville écartée, ou descendre dans les classes moins élevées de la société.

Par une triste coïncidence, en même temps que Napoléon ôtait la gaieté et les plaisirs faciles que donne un despotisme depuis longtemps établi, et qui n’a plus peur, une circonstance qui a suivi sa chute de près ôtait tous les plaisirs de l’esprit. La presse est plus qu'intimidée, elle n’imprime rien de raisonnable ou d’aimable, et les femmes ne lisent point ; de quoi donc pourrait-on parler, puisqu’il est à la mode de ne plus s’entretenir des accidents tragiques ou bouffons de la plus folle des passions ? Tel était, du moins, le triste état du bonheur en Italie lorsque je quittai ce beau pays, il y a dix-huit mois.

Le roi d’Italie ne put pas s’apercevoir de la quantité d’ennui qu’il répandait parmi ses fidèles sujets. De son temps vivaient encore les femmes aimables qui avaient conservé les façons d’agir décrites par de Brosses, et elles se moquaient fort de sa puissance.

Mais le despote se fût aperçu de l’effroyable tristesse, de la tristesse presque anglaise, qu’il jetait dans le jardin du monde, qu’il n’en eût pas moins continué son œuvre barbare. Ne voyait-il pas à Paris, sous ses yeux, l’état de marasme où il jetait la littérature française ? La pauvrette avait reçu la consigne de louer les anciens auteurs et de ne plus penser. Il ne fallait à ce roi qu’une cour de laquelle on ne put passe moquer, et l’intelligence lui était plus que suspecte, comme à tous ses collègues ; s’il ne pouvait pas donner de la grâce et de l’enjouement à ses nouvelles duchesses, il fallait du moins que leurs mœurs fussent irréprochables. C’est pour cela et pour beaucoup d’autres choses que je bénis sa bataille de Waterloo.

Grâce au roi d’Italie, il n’y a plus de joie au-delà des Alpes. Ces femmes aimables, célèbres dans toute l’Europe, et qui firent faire des folies insignes aux plus grands capitaines, sont bien étonnées, maintenant, de se voir pour filles des dames parfaitement respectables et dont le salon reste désert.

Les lettres du président de Brosses décrivent donc une façon de vivre qui n’existe plus que parmi la petite bourgeoisie ou dans quelque bourgade cachée au milieu de l’Apennin. Mais la charmante et spirituelle gaieté que, par contrecoup, le président nous montre à Dijon, est également passée dans les pages de l’histoire. Je pense qu’à Dijon, comme ailleurs, on s’occupe de ne pas choquer l’opinion publique, afin de se faire nommer député, et de pouvoir distribuer des recettes de tabac et des bureaux de poste parmi ses petits cousins.

Une question se présente. Cet ensemble si attrayant de la vie de 1739 pourra-t-il renaître un jour au-delà des Alpes ou parmi nous ? Revient-on à la gaieté et au bon goût après une révolution telle que la nôtre ?

Le grand et magnifique tableau peint avec tant de grâce et de facilité par M. le président de Brosses pourra-t-il, un jour, redevenir ressemblant, ou bien restera-t-il, pour nous, comme un de ces monuments de la littérature grecque ou romaine, d’autant plus précieux qu’ils peignent une société à jamais éteinte ?

Rien ne se rapproche plus de notre position que la morose Amérique ; elle seule peut nous éclairer un peu sur notre avenir. Là, on ne voit pas un despote comme le cardinal de Fleury, qui régnait en France, ce me semble, du temps de M. de Brosses. Là-bas, c’est la médiocrité grossière qui est le despote, et à laquelle il faut faire la cour, sous peine d’être insulté dans la rue. La Fontaine n’oserait pas dire à New-York :


Que je hais le profane vulgaire !


Je voudrais, quant à moi, que le vulgaire fût heureux. Le bonheur est comme la chaleur, qui monte d’étape en étage ; mais je ne voudrais pas, pour tout au monde, vivre avec le vulgaire, et encore moins être obligé de lui faire la cour.

A New-York et à Philadelphie, c’est bien autre chose que M. le baron Poitou, qui a un hôtel élégant à la Chaussée-d’Antin, quatre-vingt mille livres de rente, et qui, après tout, est abonné à la Revue de Paris. A New-York, c’est à mon cordonnier et a son cousin le teinturier, lequel a dix enfants, qu’il s’agit de plaire ; et, pour comble de ridicule, le cordonnier est méthodiste et le teinturier anabaptiste.

Mais, dans le cas où, en présence de ces mots terribles, l’on admettrait la supposition un peu hasardée de la possibilité du retour à la gaieté, la situation de la France est bien différente de celle de tout ce qui l’environne.

Nous sommes arrivés au vingt-cinquième jour de notre petite vérole. Les grands accidents sont passés, il n’y a plus de 93 possible, car il n’y a plus d’abus atroces, et je ne vois pas, pour les exploiter, les Collot-d’Herbois et autres roués du bas étage, formés par la monarchie corrompue de madame du Barry et du maréchal de Richelieu. On peut craindre des folies, mais non plus des atrocités. Nos républicains les plus fous ne valent-ils pas mieux que le cordonnier Simon ?

Dans d’autres pays, au contraire, en admettant même les chances les plus favorables, les abus existent, ils irritent profondément ceux qui en souffrent ; les lias coquins qui en vivent sauront bien les exploiter dans le sens contraire, le lendemain du changement, et je vois ces pays-là tout au plus à l’avant-veille de la maladie.

La France sera la première guérie, c’est chez elle la première que les barons Poitou goûteront les lettres du président de Brosses. (Mais combien de siècles ne faut-il pas, pour les comprendre, à l’Amérique ou à l’Allemagne ?)

La France, en dépit de la police et de ses lois d'intimidation, comme en dépit des républicains, est donc appelée à se voir plus que jamais à la tête de La société et de la littérature du monde.

En attendant que les flots irrités se calment de plus en plus, tachez, ô lecteur bénévole ! de haïr le moins possible, et de n’être pas hypocrite. Je conçois qu’un pauvre diable, cinquième fils du tisserand de mon village, préfère tous les métiers à celui de bêcher la terre. Mentir toute la journée est assurément moins pénible. Il y a plus, le mensonge ne réagit pas sur son cœur, il ne le corrode pas comme il fait chez vous. Ce ne sont pas des mensonges que le maraud prononce, ce sont des mots inintelligibles pour lui : il ne sent pas qu’il vole l’homme auquel il parle, et qu’il mérite son mépris ; mais vous, lecteur bénévole, qui avez lu avec plaisir le poème de Voltaire et les pamphlets de Courier, vous qui avez trois chevaux dans votre écurie, comment consentez-vous à attrister votre vie par la sale hypocrisie ?

  1. A propos des Lettres du président de Brosses sur l'Italie, écrites de 1739 à 1740.