Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/Le mariage Rustebeuf

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (1pp. 4-12).

Le Mariage Rustebeuf,
ou
CI ENCOMMENCE LI MARIAGES RUTEBUEF.


Mss. 7218, 7633, 7615.


Séparateur



En l’an de l’incarnacion,
Viij. jors après[1] la nascion
Jhésu qui soufri passion,
En l’an soissante[2],
Qu’arbres n’a foille[3], oisel ne chante,
Fis-je toute la rien dolante
Qui de cuer m’aime ;
Nis li musars musart me claime.
Or puis filer, qu’il me faut traime ;
Mult ai à faire.
Diex ne fist cuer tant de put’aire[4],
Tant li aie fet de contraire
Ne de martire,
S’il en mon martire se mire,
Qu’il ne doie de bon cuer dire :
« Je te claim cuite. »
Envoier .i. homme en Egypte,
Ceste dolor est plus petite[5]
Que n’est la moie ;

Et je qu’en puis se je m’esmoie[6] ?
L’en dit que fols qui ne foloie
Pert sa seson :
Sui-je mariez sanz reson ?
Or n’ai ne borde ne meson.
Encor plus fort :
Por plus doner de reconfort
A cels qui me héent de mort,
Tel fame ai prise
Que nus fors moi n’aime ne prise,
Et s’estoit povre et entreprise[7]
Quant je la pris.
A ci mariage de pris,
C’or sui povres et entrepris
Ausi comme ele !
Et si n’est pas gente ne bele[8].
L. anz a en s’escuele[9],
S’est maigre et sèche :
N’ai pas paor qu’ele me trèche.
Despuis que fu nez en la grèche[10]
Diex de Marie
Ne fu mès tele espouserie.

Je sui toz plains d’envoiserie[11],
Bien pert à l’uevre.
Or dira l’en que mal se prueve
Rustebuef qui rudement oevre :
L’en dira voir,
Quant je ne porai robe avoir.
A toz mes amis faz savoir
Qu’il se confortent :
Plus bel qu’il porront se déportent ;
A cels qui tels novèles portent
Ne doignent gaires.
Petit dout mès provos ne maires[12] :
Je cuit que Diex li debonaires
M’aime de loing ;
Bien l’ai prové[13] à cest besoing ;
Là sui où le mail met le coing :
Diex m’i a mis.
Or faz feste à mes anemis,
Duel et corouz à mes amis.
Or du voir dire,
Se Dieu ai fet corouz ne ire,
De moi se puet jouer et rire
Que biau s’en vange.
Or me covient froter au lange[14] ;

Je ne dout privé ne estrange
Que il riens m’emble ;
N’ai pas busche de chesne ensamble :
Quant g’i suis si à fou et tramble[15]
N’est-ce assez ?
Mes pos est briziez et quassez
Et j’ai toz mes bons jors passez.
Je qu’en diroie ?
Nis la destructions de Troie
Ne fu si grant comme est la moie !
Encore i a,
Foi que doi Ave Maria,
S’onques nus hom por mort pria,
Si prît por moi :
Je n’en puis mès se je m’esmoi.
Avant que viegne avril ne may
Vendra quaresme :
De ce puis bien dire mon esme[16].
De poisson autant com de cresme
Aura ma fame ;

Grant loisir[17] a de sauver s’âme :
Or géunt[18] por la douce Dame,
Qu’ele a loisir,
Et voist de haute eure gésir,
Qu’el n’aura pas tout son désir,
C’est sanz doutance.
Or soit plaine de grant soufrance,
Que c’est la plus grant[19] porvéance
Que je i voie.
Par cel Seignor qui tout avoie[20],
Quant je la pris petit avoie
Et ele mains :
Je ne sui pas ouvriers des mains ;
L’en ne saura jà où je mains
Por ma poverte :
Jà n’i sera ma porte ouverte,
Quar ma meson est trop déserte
Et povre et gaste,
Sovent n’i a ne pain ne paste.
Ne me blasmez se je me haste[21]
D’aler arrière,
Que jà n’i aurai[22] bele chière :
L’en n’a pas ma venue chière
Se je n’aporte ;
C’est ce qui plus me desconforte,

Que je n’ose huchier à[23] ma porte
xxxxxxA vuide main[24].
Savez comment je me demain :
L’espérance de lendemain
Ce sont mes festes.

L’en cuide que je soie[25] prestres,
Quar je faz plus sainier de testes
(Ce n’est pas guile)
Que se je chantaisse Évangile.
L’en se saine parmi la vile
De mes merveilles[26].
On les doit bien conter aus veilles :
Il n’y a nules lor pareilles[27],
Ce n’est pas doute.
Il pert bien que je n’i vi goute ;
Diex n’a nul martir en sa route[28]
Qui tant ait fet.
S’il ont esté por Dieu deffet,
Rosti, lapidé ou detret,

 
Je n’en dout mie
Que lor paine fu tost fenie ;
Mès ce durra[29] toute ma vie
Sanz avoir aise.
Or pri à Dieu que il li plaise
Ceste dolor, ceste mésaise
Et ceste enfance
M’atort à vraie[30] pénitance,
Si qu’avoir puisse s’acointance[31].
Amen.


Explicit le Mariage Rustebuef

  1. Ms. 7615. Var. Devant.
  2. Il y a, écrit en note de la main du président Fauchet, à cet endroit du Ms. 7615 : « Il entend l’an 1260. » — Le Ms. 7633 dit : « Sexante. »
  3. Ms. 7633. Var. Ne fuelle.
  4. Ms. 7615. Var. Mal aire.
  5. Ms. 7615. Var. La soue dolour est plus petite.
  6. Ms. 7218. Var. Je n’en puis mès se je m’esmoie.
  7. Entreprise, embarrassée, gênée. C’est du moins dans ce sens que doit être entendu le mot entrepris, qui se trouve trois vers plus bas ; mais ici son féminin signifie peut-être : enceinte. Ce qui semble autoriser cette explication, c’est que Rutebeuf dit que sa peine commença avec le mariage, et qu’elle commença en lune plaine (Voyez page 13, vers 7e et 9e.) N’y aurait-il pas dans le dernier mot de cette phrase une allusion à l’état dans lequel le poëte prétend que sa femme se trouvait lorsqu’il l’épousa ?
  8. Ms. 7633. Var. Jone ne bele.
  9. On lit au Ms. 7615 : « Lx. ans » — Le mot s’escuele est ici par élision pour son escuele, ainsi qu’on le voit au Ms. 7633.
  10. Mss. 7633, 7615. Var. Crèche.
  11. Ce mot est employé ironiquement. — Le Ms. 7615 écrit : « De muserie », et le Ms. 7633 offre la leçon suivante : « Je suis droiz fouz d’ancecerie. »
  12. Je crains peu désormais prévôt ni maire, c’est-à-dire ceux qui perçoivent les impôts.
  13. Bien l’ai prové, pour : Je l’ai bien éprouvé. — Les Mss. 7633 et 7615 portent : « Bien l’ai véu. »
  14. Littéralement : Je suis forcé de me frotter au drap, ou : Je suis si pauvre que je n’ai pas de chemise. — On ne peut douter que ce soit là le sens de cette locution en la rapprochant des trois vers suivants, qui se trouvent dans la pièce intitulée Du pharisien :

    Tel cuide-on qu’au lange se froie
    Qu’autre chose a sous la corroie,
    Si com je cuit.

    Ces vers sont relatifs aux Jacobins, auxquels un de leurs statuts interdisait ce vêtement, qui n’est cependant pas de luxe. Voyez à ce sujet la Table générale des matières, à la fin de notre second volume, au mot Chemise.

  15. Ces deux vers contiennent un singulier jeu de mots. Rutebeuf dit : Je n’ai pas deux bûches de chêne ensemble, et je suis là comme fou et tremblant (tramble) ; mais ce passage doit s’entendre aussi, car telle a été certainement l’intention du trouvère, de la façon suivante : Je n’ai pas deux bûches de chêne ensemble, car je suis là avec du hêtre (fou, fagus) et du tremble — Ce sont deux sortes de bois différents.
  16. Mon esme, ma pensée, mon appréhension ; œstimatio.
  17. Ms. 7633. Var. Boen loisir.
  18. Géunt, qu’elle jeûne.
  19. Ms. 7615. Var. Millor.
  20. Avoie : ce mot vient de avoier, diriger, conduire, et non de avoir ainsi que son homonyme du vers suivant.
  21. Ms. 7633. Var. Se ne me haste.
  22. Ms. 7633. Var. Ferai.
  23. Ms. 7218. Var. Entrer en.
  24. Un chansonnier du 13e siècle dont il ne nous est resté que bien peu de choses, Colin Muset, a exprimé la même idée et raconté naïvement sa détresse dans les vers suivants, que je ne puis m’empêcher de rapporter tout entiers, (Voyez Ms. 65, fonds de Cangé, Bibl. Roy.)

    Sire Quens, j’ai vielé
    Devant vos en vostre ostel ;
    Si ne m’avez riens donné
    Ne mes gages acquitez :
    C’est vilanie.
    Foi que doi sainte Marie,
    Ensi ne vos sieurré-je mie !
    M’aumosnière est mal garnie,
    Et ma male mal farsie.

    Sire Cuens, car commandez
    De moi vostre volenté ;
    Sire, s’il vos vient à gré,
    Un beau don car me donez
    Por cortoisie,
    Car talent * ai, n’en dotez mie,
    De r’aler à ma mesnie :
    Quant g’y vois borse desgarnie,
    Ma fame ne me rit mie.

    Ains me dit : « Sire Engelé,
    En quel terre avez esté,
    Qui n’avez rien conquesté
    Aval la vile ?
    Vez com vostre male plie :
    Ele est bien de vant farsie.
    Honni soit qui a envie
    D’estre en vostre compaignie ! »

    Quant je vieng à mon ostel,
    Et ma fame a regardé
    Derrier moi le sac enflé
    Et je qui sui bien paré
    De robe grise,
    Sachiez qu’ele a tost jus mise
    La quenoille sans faintise :
    Elle me rit par franchise ;
    Ses .ij. braz au col me plie.
    *. Talent, désir, envie, intention.

    Ma fame va destroser
    Ma male sans demorer ;
    Mon garçon va abuvrer
    Mon cheval et conreer ;
    Ma pucèle va tuer
    Deux chapons por deporter
    A la jause aillie** ;
    Ma fille m’aporte un pigne
    En sa main par cortoisie.
    Lors sui de mon ostel sire
    A moult grant joie sans ire
    Plus que nus ne porroit dire.

    ** À la sauce à l’ail.

  25. Ms. 7633. Var. Fusse ; et au vers suivant : Mais je fas.
  26. Ne pourrait-on pas inférer de ce passage qu’à la date de cette pièce (1260) Rutebeuf avait déjà composé son Miracle de Théophile, et peut-être plusieurs autres pièces du même genre qui ne nous sont point parvenues ? Je ne sais en effet, dans le cas contraire, si de simples fabliaux et quelques pièces satiriques auraient pu lui avoir sitôt procuré la réputation dont il parle, et surtout s’il eût pu se vanter, grâce à quelques vers profanes, de faire signer plus de têtes que s’il chantait Évangile. Remarquons en outre que ce passage prouve qu’avant 1260 Rutebeuf avait déjà composé un certain nombre de merveilles, comme il dit. Il nous resterait à savoir lesquelles.
  27. Ms. 7633. Var. Qu’il n’i aura jà lor pareilles.
  28. Route, rota, compagnie, milice céleste.
  29. Ms. 7615. Var. La moie durra.
  30. Ms. 7615. Var. Sainte.
  31. Ms. 7615. Var. S’acordance.