Cinq Mois de politique Italienne - Février-juin 1891

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Cinq mois de politique italienne
G. Giacometti

Revue des Deux Mondes tome 107, 1891


FÉVRIER-JUIN 1891.


I.

L’année 1891 s’ouvrait sous des auspices qui semblaient promettre de longs jours au système politique auquel M. Crispi avait dû d’être considéré comme la personnalité politique la plus saillante de l’Europe, après M. de Bismarck.

Le parlement italien s’était renouvelé sous son impulsion. Les quatre cinquièmes des nouveaux députés avaient été ses candidats officiels aux élections de novembre 1890. Président du conseil, ministre de l’intérieur et des affaires étrangères, il avait donc devant lui une chambre dont 400 membres, sur 500, devaient être prêts à soutenir de leurs votes persistans sa politique, au dedans comme au dehors du royaume.

Jamais ministre n’avait paru si solide. Les chancelleries étrangères se frottaient les mains, ou vivaient dans l’inquiétude, selon que, directement ou indirectement, elles appartenaient ou n’appartenaient pas au clan de la triple alliance. Tout à coup un vote de la chambre renverse le colosse qui paraissait à tous bâti à chaux et à sable.

Comment cet étonnant événement a-t-il pu se produire ? Ne le demandez pas à la diplomatie, qui vit trop peu avec le peuple des pays où elle exerce sa haute mission. Demandez-le aux députés élus eux-mêmes. Ils vous diront le secret de l’électeur, qui votait pour le candidat de M. Crispi, tout en maudissant les souffrances que la politique du président du conseil lui imposait. Or cette politique était faite tout entière de politique extérieure.

Le vote qui a renversé M. Crispi était donc la résultante d’un irrésistible mouvement d’opinion contre la politique extérieure de ce ministre ; contre le déficit que cette politique extérieure infligeait à la fortune privée comme à la fortune publique ; contre les inimitiés formidables qu’elle créait à l’Italie parmi les puissances européennes qui, de plus ou moins près, se sentaient menacées par les alliances où l’Italie de M. Crispi se trouvait engagée.

Cela, c’est la vérité qui saute aux yeux. Elle est si manifestement vraie que, de toutes parts en Europe, mais surtout en France, un sentiment de soulagement se fit jour.

Dans la presse française, les journaux qui avaient jusque-là combattu avec le plus d’animosité la politique italienne s’empressèrent de désarmer. Dans les bulletins de la Bourse de Paris, la rente italienne, naguère travaillée avec tant d’acharnement par la spéculation baissière, montait aussitôt de trois points.

Survint le ministère Rudini-Nicotera.

Le marquis di Rudini, un homme de droite pure, assez compromis, il est vrai, par son passé ainsi que par celui de son parti, dans le système de politique d’alliances que le vote de la chambre et les tendances de l’opinion publique semblaient avoir condamné, mais gentilhomme d’une droiture parfaite, et jugé incapable de faillir au mandat qu’il acceptait.

Le baron Nicotera, un gentilhomme aussi ; mais homme de gauche teinté de radicalisme ; adversaire personnel de M. Crispi, de la politique crispinienne, par conséquence nécessaire, et, non moins nécessairement, susceptible de donner la main à la politique du parti radical qui est, avant tout, hostile à l’alliance austro-germanique.

M. Luzzatti, un économiste, un philosophe, un ami de la paix, un ami de la France, où quiconque vit et travaille dans le monde des idées s’inscrit au nombre de ses amis. Avec un tel homme à la tête du département ministériel le plus important dans les conjonctures financières où se trouvait l’Italie, on n’avait guère à craindre une déviation de la politique du nouveau cabinet.

Quant aux autres membres du cabinet, qu’ils appartiennent à la droite ou à la gauche, ce sont des hommes honnêtes, loyaux, réputés incapables de fausser la mission de réparation pour laquelle ils semblaient avoir été appelés au pouvoir. Mission de réparation, ai-je dit. Mais réparation de quoi ? Du dommage national causé par la politique attribuée à M. Crispi. On devait donc s’attendre à ce que le ministère Rudini-Nicotera fût un ministère de réaction contre la politique d’alliances. Et, comme pour mieux accentuer cette signification, M. le marquis di Rudini, dans son département des affaires étrangères, s’était doublé d’un sous-secrétaire d’État dont la personnalité était une sorte de gage que cette réaction devrait s’opérer. C’est, en effet, dans ses éloquentes critiques contre la politique d’alliances que M. le comte d’Arco s’est acquis cette réputation d’orateur élégant et persuasif qui fait de lui l’une des individualités marquantes et sympathiques de l’assemblée de Monte-Citorio. En outre, M. d’Arco avait fait sa première apparition à la chambre, il y a quelque douze ans, sous l’étiquette du radicalisme. Si, plus tard, par un sentiment de prudence, il avait cru devoir chercher à atténuer sa nuance politique originaire, il ne l’avait non plus jamais reniée. La place qu’il s’était choisie dans l’hémicycle de Monte-Citorio, aux confins des deux groupes de gauche avancée et de gauche radicale, le disait assez clairement. Aussi lui attribue-t-on généralement, et non sans raisons plausibles, une très grande part dans la paternité du nouveau ministère. Sa double personnalité d’homme du monde frayant avec les cercles aristocratiques auxquels il appartient par son nom comme par sa position de fortune, et d’homme politique solidarisé avec les partis avancés auxquels il tient par ses origines électorales, faisait de lui l’intermédiaire indiqué pour négocier un mariage aussi disparate que celui d’un Rudini et d’un Nicotera. De plus, il tenait dans ses mains la vie du nouveau cabinet par ses relations étroites avec les membres les plus ardens et les plus autorisés du groupe de l’extrême gauche.

Ce groupe, comme l’on sait, avait été le véritable ouvrier de la chute de M. Crispi. La guerre acharnée, incessante, qu’il faisait à ce ministre l’avait forcé à se jeter dans les nombreuses inconséquences qui ont marqué les derniers temps de son pouvoir. C’est pour échapper aux effets de cette lutte de tous les instans, qui le minait dans l’opinion, que celui que l’on a surnommé le Dictateur s’est fait voir, selon les circonstances, sous les aspects si divers de partisan passionné de la conciliation avec le pape et d’adversaire acharné du Vatican, de francophobe et de francophile, d’irrédentiste et d’anti-irrédentiste, de libéral et d’archi-autoritaire ; si bien qu’un jour, déconsidéré politiquement, le terrain lui a manqué sous les pieds.

Mais ce n’était pas tout que d’avoir vu tomber M. Crispi dans l’effervescence d’une séance parlementaire tumultueuse et d’avoir ramassé son héritage sur ce champ de lutte où il avait succombé. Il s’agissait maintenant de vivre et de demander pour cela des moyens d’existence à cette chambre composée d’élémens si hétérogènes, produit de ses habiles combinaisons électorales. Une majorité de circonstance l’avait renversé ; une majorité de coalition pouvait le ramener. Le ministère Rudini était exposé à sombrer dans la première tempête parlementaire qui viendrait à éclater avant qu’il eût eu le temps de recruter dans le centre les élémens d’une majorité. Pour l’instant, il n’avait pas plus d’attaches solides dans la chambre que dans le pays. Il est de droite en grande partie, tandis que pays et chambre sont manifestement de gauche. Le seul élément de gauche pure qu’il compte dans son sein, M. Nicotera, n’avait, personnellement, avec lui qu’un groupe d’une vingtaine de députés, sur les 123 dont la gauche parlementaire se compose ; les 100 autres environ obéissaient, les uns à M. Zanardelli, très douteux, les autres à M. Crispi, très hostile nécessairement. Hostiles aussi étaient les 80 députés formant le groupe piémontais auquel le nouveau cabinet n’avait pas fait, dans sa composition, une part qui suffît à le gagner. Restaient les centres, cette matière si malléable entre les mains du ministre de l’intérieur. A combien de membres de ce groupe, aussi nombreux que flottant, la perspective des futures faveurs de M. Nicotera, secondé par M. Branca, qui est centre gauche, parviendrait-elle à faire oublier les faveurs toutes récentes encore de M. Crispi ? Là était Le nœud vital pour le ministère. En attendant, il n’y avait de réellement sûres que les 50 ou 60 voix de droite pure inféodées à M. di Rudini, les 50 ou 60 voix de gauche et de centre gauche dues tout d’abord à l’effort combiné de MM. Nicotera et Branca, et, si l’on savait les gagner par une attitude politique correcte, les 50 ou 60 voix de l’extrême gauche dont l’énergie pouvait impressionner le gros des centres, si facile à intimider, et l’empêcher de se livrer par surprise à quelque retour offensif favorable à M. Crispi.

Il est donc certain que, pendant les premières semaines de son existence, la vie du ministère Rudini-Nicotera a dépendu de l’extrême gauche. Celle-ci n’avait qu’une confiance très limitée dans un cabinet qui comptait neuf ministres de droite sur onze, confiance que les deux seuls ministres de gauche qui en fissent partie étaient peu de nature à augmenter. Cependant elle avait une telle aversion pour un retour possible de M. Crispi, que, sans égard pour les multiples incompatibilités de sentimens qui la séparaient des successeurs de cet homme d’Etat, elle consentait à leur donner l’indispensable appoint de ses voix ; mais elle y mettait pour condition qu’ils maintinssent fermement leur programme d’économies, — d’économies militaires notamment, — et qu’ils se montrassent disposés à laisser venir l’expiration de la triple alliance sans la renouveler.

Pour les économies, les nouveaux ministres ont fait sincèrement ce qu’ils ont pu et continuent encore de le faire. Dans l’ordre de dépenses militaires, leurs économies sont, il est vrai, momentanées plutôt que permanentes et impliquant l’abandon résolu de la politique belliqueuse. Ce sont néanmoins des économies, et, à cet égard, le programme ministériel est en réalité respecté.

La sincérité ministérielle a-t-elle été égale en ce qui a trait à la question de la triple alliance ?

La question, si je ne me trompe, doit se poser ainsi : le nouveau ministère ou, pour mieux préciser, le nouveau président du conseil, ministre des affaires étrangères, trouvait-il, dans ses opinions personnelles, et peut-être aussi dans quelque engagement antérieur, l’obligation d’un parti pris de renouveler la triple alliance en tout état de cause ? Ou bien M. le marquis di Rudini, désormais mieux éclairé par l’expérience sur les inconvéniens de la triple alliance, mieux pénétré du courant de l’opinion du pays qui tend manifestement à la repousser, a-t-il espéré trouver dans les manifestations de l’esprit public un pivot pour évoluer ? A-t-il espéré y retrouver des argumens qui lui permissent, soit de résister aux pressions de la couronne (si tant est que la couronne ait manifesté ses préférences, comme d’aucuns sont portés à le croire), soit de justifier, aux yeux des deux puissances alliées de l’Italie, la nécessité où celle-ci se voyait de renoncer à leur alliance ?

Un moment, ceux qui étaient en situation de suivre de près les agissemens du ministère ont penché pour cette seconde hypothèse. M. di Rudini, il est vrai, avait cru, en se présentant devant le parlement, à la séance du 1A février, devoir exprimer en même temps qu’un vœu de « concorde avec la France » une déclaration de « fidélité solide aux alliances. » Mais cette déclaration, dans sa vague expression, pouvait être interprétée comme la parole d’un chef de gouvernement désirant se montrer correct envers tous d’une manière générale. D’ailleurs, l’Italie était encore liée par un traité existant ; le nouveau gouvernement pouvait difficilement ne pas faire, dans sa première communication aux chambres, une allusion à ce lien. L’essentiel était qu’il n’eût rien dit qui pût être interprété dans un sens favorable à un renouvellement. L’illustre et regretté M. Jacini, dans son dernier article de la Nuova Antologia, article auquel sa mort, arrivée peu après, donne la haute valeur d’un testament politique, qui détruit de fond en comble le principe de la triple alliance, ne s’est-il pas cru lui-même obligé de dire ? « Il faut observer fidèlement les pactes internationaux. Nous sommes liés encore pour un an aux puissances centrales, et, jusqu’à l’échéance du traité, nous devons maintenir nos engagemens. Sur ce point, il ne peut y avoir de divergences d’avis [1]. » La déclaration du nouveau chef du cabinet pouvait donc, à la rigueur, ne rien prouver. Aussi les adversaires déclarés de la triple alliance, que la chambre comptait dans son sein, croyaient-ils devoir encore lui faire crédit de leur appui.

Néanmoins, deux semaines plus tard, le 1er mars, un article de l’Opinione, que rien, dans les circonstances présentes, n’eût semblé devoir motiver, refaisait l’historique de la déclaration de la guerre de 1870, en mettant résolument tous les torts du côté de la France. La teneur générale de cet article, si inattendu dans l’état d’apaisement où la chute de M. Crispi avait mis les esprits en France comme en Italie, tendait à établir qu’il était dans le tempérament français de provoquer, prochainement peut-être, une guerre dont l’Europe s’effraie à bon droit ; et sa conclusion était celle-ci : « Qu’est-ce, aujourd’hui, qui empêche ou tout au moins retarde cette lutte exterminatrice ? La triple alliance. Quiconque travaille à l’affaiblir ignore ce dont il peut se rendre coupable. C’est un sacrifice pour l’Italie, mais c’est un sacrifice qu’elle fait à la civilisation européenne, — et aussi à sa propre sûreté, comme à sa propre indépendance. »

L’Opinione est, à Rome, l’organe de la droite pure dont le représentant actuel le plus élevé préside le conseil des ministres et dirige le département des affaires extérieures. On s’alarma ; on crut à un ballon d’essai. Les ministres furent interrogés confidentiellement. On interrogea même M. le commandeur Grillo, directeur général de la Banque nationale, qui est propriétaire de la presque totalité des actions de l’Opinione. Partout la réponse fut identique. Ce journal, dont le directeur, M. le député Torraca, est un des partisans résolus de l’alliance germanique, avait agi de son propre mouvement ; le gouvernement n’y était pour rien.

L’on était à peine remis de cette alerte, lorsque, le 4 du même mois de mars, vint l’interpellation de M. le comte Ferrari (Luigi) posant ce principe que, dans un gouvernement parlementaire, les conventions internationales doivent être portées à la connaissance du parlement, et faisant au surplus une sévère critique du traité de la triple alliance, auquel il dénie la vertu, qu’on lui attribue, d’assurer la paix.

M. di Rudini commence par répondre aux critiques dirigées contre la triple alliance en elle-même ; il s’efforce de détromper ceux qui voudraient y voir un « instrument de guerre. » Quant à l’obligation de communiquer les traités au parlement, M. di Rudini regrette de ne pouvoir partager l’opinion de M. Ferrari. Son argumentation consiste à couvrir le secret du traité d’alliance de l’autorité royale ; et il cite l’article 5 du statut du royaume dont il lit le paragraphe suivant : « Le roi déclare la guerre ; il fait les traités de paix, d’alliance, de commerce et autres, et en donne connaissance aux chambres aussitôt que l’intérêt et la sûreté de l’État le permettent. »

Cette théorie ne laissait pas de présenter un grave inconvénient ; sous son apparence de respect absolu des principes constitutionnels, elle tendait en réalité à les violer, car elle découvrait la couronne. En invoquant un principe au profit de sa pratique politique du moment, le ministère en détruisait un autre qui domine le droit monarchique constitutionnel tout entier. Il confirmait ainsi cette parole, très connue, d’un ancien ministre : « Et quand, depuis la mort de Cavour, y a-t-il eu à l’extérieur une politique de cabinet ? Quand y a-t-il eu une autre politique extérieure que celle de la cour ? »

Tandis que le chef du cabinet parlait sur ce ton, comment s’exprimaient les journaux considérés comme recevant la confidence de la véritable pensée ministérielle ? Aujourd’hui que tous les voiles sont levés par le fait accompli du renouvellement de la triple alliance, c’est avec étonnement que l’on relit leurs articles. La Tribuna, par exemple, expliquait à ses lecteurs que « l’on ne pouvait demander davantage au premier ministre d’un pays lié par un traité d’alliance, tandis que ce traité est encore en vigueur, » — ce qui donnait à entendre que, d’après l’auteur de l’article, M. di Rudini parlerait bien autrement si le traité touchait à son expiration ; et l’on devait d’autant mieux pencher vers cette croyance que le même journal continuait, ainsi que d’autres organes ministériels, de droite comme de gauche, à mettre en lumière les inconvéniens et les dangers de la triple alliance.


II

Cependant le ministère sortait peu à peu des langes dont il avait dû s’envelopper dans sa faiblesse de nouveau-né. Ses promiscuités avec les radicaux lui devenaient plus pesantes à mesure que l’attitude de beaucoup de députés du centre lui faisait entrevoir la possibilité de se créer une majorité, vaille que vaille. Il semblait chercher les occasions de prouver qu’il commençait à se sentir assez fort pour se tenir debout sans appuis gênans. La séance du 12 mars vint lui fournir l’occasion souhaitée. L’honorable M. Barzilai, qui est, à la chambre de Monte-Citorio, le représentant le plus direct de l’idée irrédentiste, dénonçait certains actes des autorités autrichiennes lui paraissant offensans pour la couronne d’Italie. Il était intéressant, à un haut degré, de savoir quelle attitude prendrait le cabinet sur une telle question, qui est délicate entre toutes. On sait, en effet, de combien de difficultés se trouve hérissée la pratique de la triple alliance, par le fait de l’universelle répulsion que l’Autriche inspire en Italie. Or, c’est avec une aisance parfaite que M. le marquis di Rudini, ce jour-là, prit son parti de dissiper certaines équivoques : « L’Autriche, dit-il, est une sincère amie de l’Italie ; l’amitié de l’Autriche est nécessaire à l’Italie. » Et, pour qu’il n’y eût point de doute sur l’interprétation de sa pensée, il s’empressait d’ajouter : « Si cette déclaration devait amener des amis chers à nous refuser leur vote, nous le regretterions, mais nous ne nous en dédirions pas. »

C’était « grave, » comme le faisait remarquer le Journal des Débats, qui, dès ce moment, n’avait plus d’illusions sur les vues du nouveau cabinet. « Parler en ces termes de l’Autriche dans un pays où, peu ou prou, tout le monde est irrédentiste, c’est marquer l’intention de brûler ses vaisseaux. » C’était d’autant plus grave, que ces paroles rompaient en visière avec un groupe parlementaire qui ne pouvait les entendre sans séparer sa politique de celle du ministre qui les avait proférées.

Les séances à sensation se suivaient rapidement. Dans celle du 21 mars, on discutait l’assiette du budget, — il bilamcio di assestamento, — présenté par M. Luzzatti. M. Crispi, pour la première fois depuis sa chute, prit la parole au milieu de l’attention générale de la chambre. Il passe brièvement en revue diverses parties du budget ; puis, in cauda venenum, il termine sa courte harangue par une allusion à « la lune de miel » des radicaux et du ministère, qui, dit-il, « les abuse ou est d’accord avec eux. » — « C’est vous qui les avez abusés, interrompt M. Nicotera. — Moi ? reprend le ministre tombé, je les ai toujours combattus, comme ils me combattaient eux-mêmes. — C’est votre politique que nous combattions, s’écrie M. Pantano. — Soit, répond M. Crispi ; mais ma politique, c’est celle du ministère pour lequel vous votez. » (Hilarité générale.) Et il conclut en déclarant qu’il votera contre le ministère ; ce à quoi M. Pantano réplique, en provoquant un nouvel accès d’hilarité : « Vous votez donc contre votre politique ! »

Les déclarations précédentes du gouvernement avaient créé des doutes sur le parti que prendrait l’extrême gauche dans le vote de confiance qui allait intervenir. M. Cavallotti voulut lever ces doutes en prenant la parole pour déclarer, au nom de ses amis, qu’ils voteraient pour le ministère. La chambre, impatiente, nerveuse, écouta peu les développemens par lesquels l’honorable chef de l’extrême gauche voulait expliquer les motifs du vote de son parti. On avait hâte d’entendre la parole ministérielle. M. di Rudini se lève, et la chambre fait tout à coup silence :

« L’honorable M. Crispi, dit-il, s’étonne de l’appui donné au gouvernement par l’extrême gauche. Je n’en repousse pas le suffrage, parce que, depuis les déclarations explicites, précises, que j’ai faites, si elle nous donne son vote, elle nous le donnera sachant que nous ne sommes pas disposés à transiger avec elle. »

L’extrême gauche resta néanmoins fidèle aux déclarations de M. Cavallotti, en grossissant de ses voix la majorité du gouvernement, qui obtint 254 voix contre 96 ; — 46 députés s’abstinrent. Ces 96 voix, c’était toute la « gauche historique, » moins une vingtaine de députés groupés autour de M. Nicotera. C’était tout ce qui restait d’adhérens à M. Crispi et à M. Zanardelli, après les écrasantes majorités du temps passé ! Quant à l’extrême gauche, la persistance de ses votes ministériels s’expliquait par sa crainte de la possibilité d’un retour offensif de M. Crispi.

Cette terreur de l’imminence du retour au pouvoir de leur prédécesseur, les nouveaux ministres l’avaient exploitée très habilement depuis le jour de leur avènement. Dans leurs conversations intimes, ce qu’ils s’appliquaient à démontrer, c’est que s’ils ne parvenaient pas à grouper autour d’eux une majorité suffisante, ils tomberaient dès les premières semaines de leur existence, et M. Crispi serait rappelé, — M. Crispi, dont personne ne voulait plus, effrayé que l’on était du tour violent et dangereux qu’il avait donné à la politique extérieure du royaume. Avec ses successeurs, en admettant même que l’on se trompât sur l’intention cachée qu’on leur supposait de travailler à la dissolution de la triple alliance, on se disait que l’on pourrait du moins toujours compter sur des pratiques diplomatiques modérées, amicales pour la France, et exclusives des incidens qui, dans le passé, avaient mis quotidiennement la paix en péril.

On commençait, en effet, à avoir des doutes sur les projets prêtés aux nouveaux ministres contre la triple alliance. L’on doutait à cause de la persistance de leurs vagues déclarations, malgré le besoin absolu qu’ils avaient de renouer des relations d’affaires avec la France, — d’affaires financières bien plus encore que d’affaires économiques, dont ils étaient disposés à faire leur deuil tant que les nouvelles lois douanières ne seraient pas votées par le parlement français. Or les besoins du trésor étaient urgens au point d’inspirer des préoccupations graves sur les moyens de payer le coupon de juin, — nous touchions au mois d’avril, — et, d’autre part, il semblait évident que le marché financier de la France se rouvrirait difficilement aux besoins du trésor italien tant que la politique italienne n’aurait pris une allure plus nette ; tant que l’esprit français pourrait craindre qu’en aidant financièrement l’Italie, la finance française l’aidât à faire militairement œuvre plus efficace d’alliée des ennemis de la France.

A ce point de vue spécial de la finance aussi, les nouveaux ministres s’appliquaient à exploiter le fantôme crispinien. Ils disaient, dans leurs conversations privées de tous les jours, de tous les instans : « Si nous avons pu renverser M. Crispi et le remplacer, c’est surtout parce que sa politique hostile à la France avait été la principale cause de la crise dont le pays et le trésor souffrent, en provoquant, comme représailles, la fermeture du marché français. Nous ne demanderons rien à la France ; mais il est de son intérêt bien entendu de nous aider. Si elle s’y refuse, nous tomberons sous le poids de la démonstration que nous sommes aussi impuissans que M. Crispi à fermer les plaies qu’il a ouvertes ; et si nous tombons, c’est sa politique qui prévaudra ; c’est, par une réaction naturelle, sa personne même qui reviendra au pouvoir ; c’est un ennemi acharné de la France qui se retrouvera à la tête du gouvernement italien au moment où il s’agira de savoir si l’Italie doit continuer ou cesser d’être l’alliée des ennemis de la France. » Ce raisonnement, très spécieux, méritait une sérieuse considération ; et il est peut-être regrettable que l’on n’y ait pas suffisamment pris garde en France. Que M. di Rudini et ses collègues fussent sincères ou non en le développant, il était fondé à plus d’un égard. Il est incontestable que sa guerre d’affaires avec la France a été pour beaucoup dans la chute de M. Crispi. En provoquant cette chute retentissante, l’opinion publique italienne faisait donc un acte d’alliance, — alliance de sentimens en attendant mieux, — avec la France. Cette alliance de sentimens aurait dû être soigneusement cultivée en France. Un acte de confiante amitié, sur le terrain financier, aurait pu beaucoup pour achever de gagner l’opinion italienne à l’idée de la dissolution de l’alliance germanique, et alors de deux choses l’une : ou les nouveaux ministres italiens étaient sincères dans leurs protestations amicales envers la France, et la force de l’opinion leur venait en aide contre les pressions en sens germanique qu’ils pouvaient avoir à subir soit du dedans, soit du dehors ; ou bien, — chose que je ne veux indiquer qu’à titre de simple hypothèse, — ils n’étaient pas sincères, et ils devenaient dupes de leur propre jeu. Dans ce cas, c’était cette même force de l’opinion qui faisait pression sur eux comme sur tous autres et les exposait au péril d’une chute aussi profonde que celle de M. Crispi s’ils consentaient à se faire les continuateurs de sa politique d’alliances. Notons, en faveur de cet ordre d’idées, que, dans ces jours-là précisément et grâce à l’habileté de M. Luzzatti et de ses collègues, la finance française, sans s’en douter pour ainsi dire, allait être appelée à fournir d’importantes ressources au trésor italien. C’était une ingénieuse combinaison de M. Luzzatti, lui permettant de réaliser 145 millions de titres de rente, somme plus que suffisante au paiement du coupon à l’étranger. Ces titres, achetés à Rome par des banquiers allemands, étaient revendus par ceux-ci à la Bourse de Paris. Ainsi l’épargne française venait au secours des finances italiennes, mais indirectement, et, par conséquent, sans que le sentiment italien eût à lui en ouvrir un compte de gratitude.

Malheureusement un ordre d’idées aussi politique était peu susceptible d’être compris en France, tout au moins dès le premier abord ; et cependant c’était seulement tout de suite que son application eût pu être efficace. L’esprit français, surexcité par trois années de politique italienne agressive, ne voyait qu’une chose : la fin de la triple alliance. Il n’était pas assez calme pour voir en même temps les moyens de préparer cette fin. Il faisait bon accueil aux successeurs de M. Crispi ; il applaudissait à la hausse de la rente italienne qui avait salué leur avènement ; mais, dans son état actuel et jusqu’à ce qu’il eût eu le temps de raisonner plus politiquement ses impressions, il ne se prêtait guère à ce qu’on pût aller au-delà. En admettant que le gouvernement français eût lieu de prendre une initiative quelconque dans cette question des finances italiennes, je ne crois pas que, dans ce premier moment, il eût pu le faire. Il se serait heurté, dans la presse et peut-être aussi dans le parlement, à une explosion de mécontentement capable de mettre son existence en péril.


III

Y avait-il cependant des négociations financières entamées ? C’est ce qu’il serait difficile de préciser. Ce que l’on peut considérer comme acquis, c’est que, dans cet intervalle, les ministres italiens ont eu des conversations avec certain représentant de la haute banque française, qui leur aurait offert ses services à la condition que l’Italie déclarât son intention de sortir de la triple alliance ; ou à défaut de cette déclaration, qu’elle communiquât les clauses du traité qui la liait, afin que la France pût se convaincre, s’il y avait lieu, que ces clauses ne renfermaient aucun engagement par lequel elle eût à se croire menacée.

La première de ces conditions était peut-être excessive. Demander au cabinet de Rome de déclarer son intention de renoncer au pacte qui soudait, depuis huit ans, sa politique extérieure et militaire à celle des cabinets de Vienne et de Berlin ; le lui demander tandis que ce pacte le liait encore pour près d’un an et demi, c’était presque autant que lui suggérer de se déclarer infidèle au lien qu’il avait contracté. On comprend qu’un banquier, soucieux de ne point heurter le sentiment du public auquel, en cas d’affaire conclue, il doit, en dernière analyse, vendre contre argent les titres qui seront la résultante de l’affaire, ait cru prudent de poser une condition susceptible de gagner la laveur de ce même public ; mais l’on comprend tout aussi bien que le gouvernement auquel cette proposition s’adressait ait cru de sa dignité de la repousser.

Autre était le cas de la seconde alternative. Ici le refus du gouvernement italien était moins explicable. L’Autriche, depuis trois ans déjà, a publié son traité d’alliance avec l’Allemagne. L’Europe sait que, par le préambule de ce traité, les deux puissances contractantes se sont « solennellement promis de ne vouloir jamais attribuer aucune tendance agressive à leur convention purement défensive ; » que, « si l’un des deux empires est attaqué par la Russie, les deux contractans sont obligés à se secourir avec leur force militaire tout entière… » (art. 1er) ; mais que (art. 2), dans le cas où l’un d’eux viendrait à être attaqué par une autre puissance que la Russie, — sans nommer la France, c’est évidemment le cas d’un conflit franco-allemand qui est prévu ici, — les obligations de son allié se réduisent à « observer, pour le moins, une neutralité bienveillante envers l’autre contractant. » C’est seulement dans le cas où la puissance assaillante serait soutenue par la Russie, que s’impose aux deux alliés « l’obligation du secours mutuel avec la force armée tout entière stipulée dans l’article 1er… »

Le cabinet de Vienne, en publiant ce traité, a voulu évidemment rassurer la France, et il y a réussi pleinement. Le traité austro-allemand est de nature à n’inspirer aucune inquiétude au cabinet de Paris. En effet, pour que, en cas de guerre avec l’Allemagne, la France eût quelque chose à craindre, militairement, de l’Autriche, il faudrait la réunion de cette double condition : 1° que la France prît l’initiative d’une agression contre son adversaire de 1870, ce dont aucun Français ne voudrait entendre parler ; 2° que la Russie prît part, militairement, au conflit résultant de cette agression, ce qui était fort douteux à l’époque de l’avènement du cabinet Rudini, et l’est peut-être encore aujourd’hui après les fêtes navales de Cronstadt et le splendide accueil fait aux marins français à Saint-Pétersbourg comme à Moscou.

Pourquoi donc l’Italie se refusait-elle à faire, pour le plus grand bien de ses relations politiques et économiques avec la république voisine, une chose que l’Autriche avait faite spontanément, par pur sentiment de convenance internationale, et sans y avoir été sollicitée à aucun degré ? Fallait-il en déduire que les obligations qui la liaient à l’Allemagne étaient de celles qui ne pourraient être connues en France sans y provoquer une explosion d’appréhensions et de colères ? Fallait-il en conclure que ces obligations étaient exorbitantes au point de devoir rester éternellement secrètes, selon l’opinion du prince de Bismarck, disant dans une entrevue : « Quant au traité de la triple alliance, il ne sera jamais publié, même dans le cas où il ne serait pas renouvelé [2] ? » Fallait-il croire qu’à l’heure où elle se sentait malmenée par l’Allemagne et appréhendait à la fois des agressions de France et d’Autriche, l’Italie s’était livrée à discrétion à la chancellerie de Berlin ? que le chancelier de fer lui avait imposé des engagemens assez compromettans pour que la mention qui pouvait en être faite dans le traité alors intervenu fût de nature à ne pouvoir jamais être révélée ? La France se trouvait donc en présence d’un traité nécessairement secret, et il s’agissait pour elle, en aidant financièrement l’Italie, d’aider l’un des signataires de ce traité à améliorer en même temps sa position au point de vue militaire. Or, comme l’a écrit quelque part M. Léon Say, et en faisant même abstraction de la situation particulière de la France vis-à-vis de l’un des deux alliés de l’Italie, « les traités secrets sont toujours menaçans pour les puissances qui en sont exclues. »

Quoi qu’il en soit, le ministère italien prenait acte de ces offres sous condition du monde financier français et disait s’en tenir pour offensé. Il n’était pas rare, en ces jours-là, d’entendre des membres du cabinet Rudini épancher dans l’intimité leur « douleur » de voir la France traiter l’Italie avec une telle rigueur et un tel sans-gêne, — la France, qu’on le note bien. Il ne s’agissait plus d’une maison de banque quelconque agissant, de son propre mouvement, avec la prudence, fondée ou non, qu’elle jugeait nécessaire au succès financier en lui-même des affaires à traiter ; il s’agissait de bien autre chose : c’était le gouvernement français qui offensait ainsi l’Italie et frappait ses affaires d’un inexorable veto sur le marché financier de Paris.

Pour ceux qui avaient l’honneur d’approcher les ministres et d’être témoins impartiaux de ces épanchemens intimes, il devenait presque évident que cette manière de raisonner était la conséquence d’un plan déjà combiné ; c’était une manière de mettre en réserve des argumens pour servir à démontrer en temps opportun que, si l’on se détournait une fois pour toutes de la France, c’est que la France l’aurait bien voulu et ne devrait s’en prendre qu’à elle-même. Il faut noter, pour l’intelligence de la situation, que c’était dès la fin de mars que M. di Rudini et ses collègues tenaient ce langage. Or, à ce moment, le ministère Rudini avait à peine six semaines d’existence. Il n’avait donc accordé à l’esprit français, rendu défiant par les événemens antérieurs, que six semaines pour se raviser.

Cependant les nouveaux ministres du roi Humbert inspiraient personnellement de vives sympathies en France ; on y croyait volontiers à leur loyauté, à leurs tendances amicales très sincères ; en Italie même, les partisans de la France partageaient ces croyances ; et, en réalité, je crois qu’elles étaient fondées, abstraction faite d’inflexibles exigences politiques, supérieures au désir intime de ces honorables hommes d’État. Comment, au surplus, n’aurait-on pas cru, en présence de tous les indices qui portaient à croire ?

Que l’on parcoure toute la gamme de la presse ministérielle italienne, depuis le Fanfalla, que l’on pourrait qualifier de légitimiste, — au point de vue italien, bien entendu, —jusqu’à la Tribuna, qui côtoie le radicalisme : on y trouve à chaque ligne, pendant cette période et jusque même aux derniers jours d’avril, la preuve que, si le ministère, ostensiblement, parlait dans le sens du maintien des alliances, il faisait ou tout au moins laissait parler ses journaux dans un sens diamétralement opposé. Je viens de mentionner le Fanfulla. Il me suffira de citer deux articles qu’il publiait successivement dans ses deux numéros du 19 et du 21 avril. Le premier a pour titre : Una risposta. Il renferme une substantiels et éloquente démonstration de l’abus qui s’est fait en Italie de l’article 5 du statut, ne donnant « que trop » au pouvoir exécutif « le droit de conclure des traités secrets et de ne pas les communiquer tout de suite au parlement, » démonstration concluant à ce qu’il soit usé de cette faculté « avec une plus grande modération qu’on ne l’a fait depuis neuf ans : » en d’autres termes, concluant à ce que le traité de la triple alliance soit communiqué aux chambres sans plus de retard.

Le second article porte ce titre : Ancora la triplice alleanza. — Ici c’est le principe même de l’alliance avec les puissances centrales qui est pris à partie ; et, pour en faire saisir la valeur, il convient de dire tout d’abord que, ainsi que le précédent, il est signé de M. Bonghi.

M. Bonghi, comme l’on sait, est un illustre écrivain, un peu disert, mais d’une vaste érudition et d’une puissance de travail rare. Comme homme politique, il appartient à ce parti de droite qui a préparé l’alliance allemande bien avant qu’un ministère de gauche l’eût conclue, et qui y est resté fidèle jusqu’à ces derniers temps, jusqu’au jour où la chute de M. Crispi a permis de mettre bien en lumière tous les inconvéniens et toutes les charges de cette alliance. Il est, en outre, ami personnel autant qu’ami politique de M. le marquis di Rudini. Aussi peut-il y avoir quelque profit à faire de son article une analyse assez détaillée.

L’honorable écrivain commence par établir ce point : qu’il est difficile de « bien raisonner » sur la triple alliance, attendu que ni M. Mancini qui l’a signée, ni MM. de Robilant et Depretis qui l’ont renouvelée et modifiée, n’ont jamais dit ce qu’elle est. « Quelles sont, dit-il, nos obligations ? Si la France attaque l’Allemagne, devons-nous entrer en guerre ? Devons-nous en faire autant si l’Allemagne attaque la France ? » Du reste, ajoute-t-il avec un sens profond dont ses compatriotes devraient une bonne fois comprendre la grave portée, « ce sont là deux si de peu de valeur ; car chacun sait combien il est facile de se faire paraître attaqué, tandis que l’on attaque. »

Voilà pour le casus fœderis italien. Voyons maintenant le casus fœderis allemand, dont l’on comprend que se préoccupe un ancien ministre de droite qui a été bien à même de juger la façon léonine dont, au temps des ministères de droite, au temps de l’alliance prussienne de 1866, la Prusse envisageait ses devoirs et ses droits d’alliée vis-à-vis de l’Italie [3]. Voici comment il pose la question : « Et si c’est nous que la France attaque, quelle serait l’obligation d’assistance imposée à nos alliés ? » Et il se demande en outre si cette assistance serait due seulement en cas d’agression française sur territoire italien, ou bien aussi en cas de nouvelles conquêtes dans l’Afrique septentrionale, entraînant une nouvelle altération de l’équilibre méditerranéen. Buio pesto ! C’est un secret que seuls peuvent connaître, avec le roi, les cinq ou six hommes qui ont tenu, depuis 1881, la présidence du conseil ou le portefeuille des affaires étrangères, c’est-à-dire MM. Mancini, Depretis, de Robilant, Crispi, et enfin di Rudini ; et, à part M. di Rudini, qui n’a pas encore fait ses preuves, aucun de ces hommes, que la connaissance exclusive de ce secret si grave a rendus, pendant neuf années, arbitres de la situation, n’est assez grand diplomate, ni assez grand homme d’État pour rassurer M. Bonghi sur les conséquences de leur œuvre commune. Il comprend parfaitement que M. de Bismarck ait fait la triple alliance. Il comprend même que l’Italie y ait pris part à une époque où la France, affaiblie par la guerre et la révolution, où la Russie, lasse de son effort militaire de 1878, étaient considérées comme pouvant être facilement maintenues en respect par l’énorme faisceau de forces que représentent les trois puissances alliées. Il reconnaît que la paix a été ainsi maintenue. « Mais quelle paix ? Une paix qui nous ruine tous ; qui, chaque mois, chaque semaine, chaque heure est en péril ; une paix qui nous remplit d’alarmes, qui nous force à tenir le fusil constamment chargé et à crier à tout instant : Qui vive ! » Et pourquoi toutes ces alarmes ? Parce que, après neuf années d’efforts soutenus, en Russie comme en France, le rapport primitif entre les forces opposées se trouve altéré ; parce que, aujourd’hui, la partie qui viendrait à s’engager pourrait être « hasardeuse. » Or, M. Bonghi veut que l’on sorte de cette situation : Mais comment ? demande-t-il ; et la réponse vient sans hésitation aucune au bout de sa plume : « Précisément en dissolvant cette alliance qui entretient l’alarme et la dépense. »

Il n’en veut plus : il veut que chacun des trois États alliés reprenne sa liberté d’action ; il veut que « cette action commune suspecte, menaçante et continuellement menacée, cesse d’être la base et la clé de la situation de l’Europe ; » il veut que l’on cesse « d’agacer la France, » pour éviter qu’elle ne finisse par devenir « enragée. »

Il dit qu’il n’est pas permis de maintenir ainsi l’Europe divisée en deux camps, en proie aux angoisses d’une paix douteuse et aux périls d’une guerre dont les résultats sont plus douteux encore. Il proclame, en terminant, que « l’Italie restant dans un tel consortium manquerait à sa mission, à la mission qu’elle a assumée en renaissant ; » il conclut, par une de ces expressions familières qui vont si bien à son genre particulier d’esprit, mais que je ne remets pas sans hésitation sous les yeux des auteurs du renouvellement de la triple alliance : « Ceux, dit-il, qui pensent que rien ne doit être changé sont, à mon humble avis, des gens tombés en enfance, — rimbambiti. »,

Ainsi pensait, le 21 avril 1891, M. Bonghi, l’ami personnel et politique du président du conseil, ministre des affaires étrangères ; ainsi il écrivait le même jour dans le Fanfulla, journal connu de tout temps comme l’organe de la cour, et, depuis l’avènement du nouveau cabinet, l’organe aussi du ministère des affaires étrangères. Comment n’aurait-on pas cru que, parallèlement aux paroles officielles prononcées en public, le gouvernement se complaisait à en dire d’autres à l’oreille de ses intimes et qui avaient un sens tout opposé ?

En veut-on un autre indice, à l’appui duquel il me serait facile de citer des noms propres ? Le voici. Vers le même temps, il était tel membre du gouvernement disant confidentiellement à tel rédacteur d’un journal radical très influent : « Nous verrons avec plaisir que vous recommenciez une campagne contre la triple alliance. »

Ces choses si significatives se passaient donc vers la fin d’avril. Et le 29 juin, c’est-à-dire à peine huit semaines plus tard, sa majesté l’empereur d’Allemagne et roi de Prusse annonçait solennellement au monde, par le modeste organe d’un employé d’une compagnie de navigation, que la triple alliance était RENOUVELEE. — Forme de proclamation grotesque, d’un grotesque égal à celui de la déclaration que le gouvernement italien, réduit au silence par la courageuse et victorieuse opposition de l’extrême gauche de Monte-Citorio, avait dû, la veille, 28 juin, se contenter de mimer devant les représentans de la nation italienne ! Mais, forme à part, que s’était-il passé dans ce laps de temps si court, qui eût pu amener un tel changement dans l’attitude des ministres du roi Humbert ? La France, par hasard, avait-elle menacé l’Italie d’une attaque vers les Alpes ou la rivière de Gênes ? Avait-elle fait quelque démonstration navale inquiétante pour les positions maritimes de la péninsule ? Avait-elle fait mine de modifier l’assiette de la Méditerranée en Afrique, sinon en Europe ? Avait-elle tout au moins proclamé la fameuse croisade pour le rétablissement du pouvoir temporel ; — cauchemar qui empêche M. Crispi de dormir et lui fait opposer coup sur coup, dans la Contemporary Review, des réfutations si vagues au réquisitoire si précis que cette même revue avait lancé contre la politique de la triple alliance dont il s’est fait une sorte de credo ?

Nullement. Ce qui s’était, en réalité, passé, c’était tout d’abord la découverte de la célèbre déconvenue du prétendu protectorat érythréen. Cette découverte achevait de discréditer M. Crispi ; elle délivrait le ministère de la terreur où le tenait depuis son avènement la possibilité d’un retour offensif de cet homme d’État vers le pouvoir ; elle le délivrait en même temps de la nécessité absolue qu’il avait subie en naissant de s’appuyer sur l’extrême gauche ; ce groupe, en effet, était seul capable, par ses orateurs et ses journaux, de mener, parallèlement à ceux de droite, contre l’ex-dictateur, la campagne acharnée nécessaire à l’existence du nouveau cabinet. Ce qui s’était passé, d’autre part, c’est que les besoins les plus urgens du trésor étaient satisfaits grâce aux habiles combinaisons de M. Luzzatti ; c’est enfin que les centres parlementaires, voyant ainsi le ministère devenir moins faible et prêt à répudier ses promiscuités avec le radicalisme, manifestaient plus de tendances à se grouper autour de lui. Sur ces entrefaites vinrent les démonstrations du 1er mai, qui devaient être la circonstance occasionnelle de la rupture du ministère avec le parti radical. Ce parti, comme l’on devait s’y attendre, ne pouvait continuer à solidariser sa politique avec celle d’un gouvernement, qui, d’après lui, violait l’un des droits constitutionnels les plus essentiels, le droit de réunion.

C’est dans la séance du 4 mai que l’extrême gauche se sépara définitivement du ministère en votant contre l’ordre du jour de confiance que M. di Rudini demandait, à l’occasion de la répression des troubles du 1er mai. Le ministère réalisait enfin son ambition d’avoir une majorité pure de contaminations radicales. Il eut pour lui 235 voix contre 113 sur 348, soit une majorité de 122 voix.

Cette majorité (soit dit entre parenthèse), il n’eût tenu qu’à M. Nicotera de la faire pencher du côté opposé, comme son passé d’homme de liberté lui en faisait peut-être un devoir, s’harmonisant d’ailleurs avec l’ambition qu’on lui prêtait de prenne la place de M. di Rudini à la présidence du conseil, et c’est facile à comprendre. Les 113 voix contraires au ministère se composaient d’extrême gauche et de gauche, nuance Crispi-Zanardelli. Si M. Nicotera y avait ajouté les 20 ou 25 voix de ses adhérens personnels et les 60 ou 65 qui dépendent de son influence comme ministre de l’intérieur, le vote de confiance ne réunissait plus que 150 voix environ contre environ 200 ; le ministère tombait et M. Nicotera se trouvait nécessairement chargé d’en former un nouveau. Il a, paraît-il, hésité une partie de la journée ; puis s’est enfin décidé à se solidariser avec ses collègues du jour par appréhension peut-être du partage d’influence auquel il serait exposé à devoir consentir avec ses collègues du lendemain, c’est-à-dire principalement avec M. Zanardelli.

Ainsi M. Nicotera se trouvait désormais solidaire de la politique intérieure du ministère de droite dont il faisait partie, et, par contre-coup, impuissant à faire prévaloir les idées qui lui étaient attribuées à l’endroit de la politique extérieure. Ainsi, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, le ministère devenait d’une volonté plus homogène pour le choix de la ligne politique que les circonstances pourraient le porter à adopter.

Pour l’extérieur, toutefois, rien ne faisait présager des résolutions prochaines, puisque, au commencement de mai, le traité de la triple alliance avait encore quinze mois de durée à courir. L’on croyait donc pouvoir attendre les faits avec calme, lorsque, du même côté, de l’Opinione, qui avait déjà alarmé les adversaires de la triple alliance au lendemain de l’avènement du cabinet Rudini, éclata un nouveau son de cloche inquiétant. C’était une semaine après le vote de confiance. Le 13 mai, une brochure était distribuée dans les couloirs de la chambre. Elle avait pour titre : Neutralité ou alliances ? L’écrivain qui la signait était M. le député Torraca. Comme l’a très bien fait ressortir le Journal des Débats, « le point d’interrogation qui terminait le titre n’avait rien à y faire. » L’auteur avait soin de prouver d’un bout à l’autre de son œuvre qu’il n’était point pour la neutralité. Et si, d’autre part, il était pour les alliances, son choix n’était nullement douteux. Pour lui, la volonté de la France de troubler la paix de l’Europe est évidente, et si elle était victorieuse dans la prochaine guerre, le résultat en serait : « L’empire allemand détruit, la France arbitre de l’Europe, et l’Italie sa très humble suivante, — sua umilmima ancella. » La conclusion est facile à déduire, bien que l’auteur de la brochure ne la formule pas avec précision et préfère s’en tenir aux expressions vagues dont les différentes déclarations de M. di Rudini lui ont donné l’exemple. Il se borne à indiquer que la triple alliance n’a rien que de « bienfaisant » pour la France, en ce qu’elle l’empêche de se livrer à ses projets d’agression, en ce qu’elle l’empêche « de se jeter dans l’extrême ruine, ce qui, veut-il bien dire, constituerait un grand dommage pour l’Italie. » En conséquence, l’Italie, renforçant les obstacles à la guerre par sa présence dans l’alliance germanique, ne ferait qu’accomplir un acte d’amitié envers la France ! Donc, point de neutralité.

Je n’ai pas craint de m’étendre comme je viens de le faire sur la brochure de M. Torraca, dans laquelle beaucoup de gens n’ont probablement vu qu’un simple incident de publicité. Aujourd’hui que les faits ont parlé, il me semble établi que cet écrit a bien été l’une des parties de l’ensemble du système suivi par le cabinet Rudini, système consistant à laisser entrevoir la pensée de renouveler l’alliance tout en s’efforçant, par des paroles d’amitié, d’éviter de provoquer le mécontentement de la France. Les ministres, d’ailleurs, s’empressèrent de dire à quiconque leur en parla que le gouvernement n’était pour rien dans la brochure de M. Torraca ; que celui-ci s’était uniquement inspiré de ses propres idées, comme ils l’avaient déjà déclaré quelques semaines auparavant pour l’article à sensation paru dans le journal dont ce député est le directeur. L’un d’eux alla même plus loin. Il dit, je cite textuellement ses paroles, à une personne qui l’interpellait avec inquiétude sur la signification de cet écrit : « Mais de quoi s’inquiète-t-on ? Est-ce qu’on ne sait pas que l’alliance n’expire qu’à la fin de 1892 ? Nous avons donc plus d’un an et demi pour y penser. »


IV

L’on conçoit facilement combien tous ces contrastes jetaient en ce temps-là de doutes dans les esprits, et les paroles que M. di Rudini prononçait le lendemain même, 14 mai, à la chambre, n’étaient pas de nature à dissiper les doutes. On discutait le budget des affaires étrangères. La triple alliance avait été vivement combattue par M. Marazzi. Ce député, qui est major dans l’armée, l’avait envisagée au point de vue militaire. Dans son discours, il faisait une étude très détaillée des forces de la Russie et de la France comparées à celles de la triple alliance, et le résultat de la comparaison était loin d’être favorable à celle-ci. Quant à l’armée italienne en particulier, il constatait que, si une guerre éclatait, elle « ne pourrait tenir tête à l’armée française et que, dans tous les cas, elle en sortirait avec perte. — La nostra armata non potrebbe fronteggiare la francese, e in ogni caso ne uscirebbe con danno. — Conséquemment il se prononçait contre la continuation de la triple alliance.

Malgré l’incontestable compétence de l’orateur, ces constatations, peu faites pour flatter la vanité nationale, provoquèrent de vives protestations. Le député Giovagnoli, dans une violente réplique, exprima contre la France de profonds sentimens de haine qu’il justifiait en rappelant le marchandage de la Lombardie contre Nice et la Savoie, le siège de Rome, les chassepots de Mentana, et, ne craignant pas de remonter à plusieurs siècles en arrière, il plaça tout ce qu’il avait de fiel dans l’âme sous la haute autorité du grand nom de Machiavelli. Un orateur d’extrême droite, M. Prinetti, se chargea de réfuter les imprécations de cet ennemi de la France. L’extrême gauche, cette fois, avait le bon esprit de garder un silence prudent et de laisser la droite, pour la première fois, s’engager ainsi contre la politique d’alliances au point de provoquer dans la chambre une scène qui faillit devenir tumultueuse.

C’est au milieu de cette agitation des esprits que la parole si calme, si mesurée de M. di Rudini se fit entendre encore une fois : — « La politique italienne, dit-il, a deux objectifs : l’équilibre et la paix. La triple alliance a été utile à ces deux objectifs, dont nous devons maintenir la poursuite en toutes choses. Il n’est pas opportun de parler chaque jour de la direction de notre politique extérieure. Nous devons maintenir invariables nos amitiés et nos alliances. »

On le voit ; c’était toujours la même note sibylline. On entendait avoir, d’un côté, des « amis, » de l’autre, des « alliés. » Or, comme il pouvait paraître difficile que ceux qui étaient exclus des alliances pussent s’attendre sérieusement à devoir être considérés comme des amis, libre à eux de supposer que tous ces artifices de langage cachaient l’intention de laisser tomber purement et simplement les alliances en désuétude.

Cependant, à mesure que ces déclarations ministérielles à double entente se suivaient, les illusions des adversaires de la triple alliance tombaient une à une. Il n’était plus possible, il n’était même plus digne de persévérer dans cette politique de quiproquo. Le gouvernement comprit qu’il fallait en sortir. Il prit pour confident M. le député Maggiorino Ferraris, correspondant du Corriere della Sera. Le 6 juin, ce journal publiait une lettre de Rome faisant l’historique de l’entente anglo-italienne, commencée, il y a six ans, entre le comte de Robilant et lord Roseberry, entente enfin conclue par le marquis di Rudini. L’honorable correspondant du journal ministériel milanais expliquait ensuite comme quoi le traité de la triple alliance pouvait être considéré comme renouvelé, « l’accord verbal étant déjà complet. »

De cet « accord » dont, suivant la parole de M. de Bismarck, il faut désespérer de jamais avoir la révélation officielle, nous sommes bien obligés de nous contenter de posséder la relation que nous en donne le Corriere della Sera ; c’est pourquoi je crois qu’il ne sera pas sans intérêt de consigner ici la traduction textuelle des paragraphes qui, dans la lettre officieuse [4] de M. Maggiorino Ferraris, s’y rapportent sous cette rubrique : l’ancien et le nouveau traité. « Le nouveau traité conservera en principe la même rédaction que celui qui fut établi entre Robilant et Bismarck. Seulement quelques obligations réciproques, ainsi que les conditions dont elles dépendent, seront mieux précisées. Le caractère du traité est essentiellement pacifique. Si l’un des alliés attaque une autre puissance, les autres alliés ne sont point obligés de le secourir. Si, au contraire, un des alliés est attaqué, sans provocation de sa part, les trois puissances doivent entrer en ligne. Il s’ensuit donc que si l’Allemagne attaquait la France, l’Italie ne serait pas obligée d’entrer en campagne. Le cas serait différent si la France attaquait l’Allemagne. En outre, l’Allemagne et l’Autriche garantissent l’intégrité du territoire italien ; de sorte que, en fait, elles consacrent « l’italianité » de Rome, en repoussant les revendications du Vatican. L’Italie, au contraire, ne garantit aucunement l’intégrité du territoire germanique ; en sorte que le prétendu argument des radicaux que l’Italie garantit la possession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne disparaît. Il en résulte clairement que la France n’a rien à craindre, si, comme elle le déclare, elle a vraiment des intentions pacifiques. »

L’Angleterre a heureusement d’autres pratiques politiques que celles auxquelles le prince de Bismarck faisait allusion lorsqu’il parlait du secret qui couvrira éternellement les conditions de la triple alliance. Quand le cabinet de Londres aura conclu un traité avec celui de Rome, le monde ne tardera donc pas à en connaître la teneur. En attendant, le gouvernement italien fait affirmer officieusement qu’un accord anglo-italien existe, et, comme un accord de cette nature, si toutefois il existe réellement, n’a pas lieu d’être communiqué au parlement, il peut être utile de traduire également ici les paragraphes de la lettre du Corriere della Sera par lesquels la Consulta a voulu en faire connaître la substance. Je traduis textuellement : « Si l’Italie était attaquée, l’Angleterre la défendrait sur mer. Tout changement au statu quo dans la Méditerranée est considéré comme contraire aux intérêts communs, et impliquant par conséquent l’action commune de l’Italie et de l’Angleterre. Celle-ci s’oblige aussi à défendre l’Italie même au cas où elle serait impliquée dans une guerre dérivant de ses engagemens dans la triple alliance. Cette disposition est surtout importante en ce que, par elle, l’Angleterre entre indirectement dans la triple alliance, qui devient ainsi quadruple. Notez toutefois que l’on ne croit point qu’il existe un accord spécial de l’Angleterre avec l’Allemagne et l’Autriche. Elle ne participerait à la triple alliance qu’indirectement par le moyen de l’Italie. Il est impossible de ne point reconnaître l’immense importance de tels accords. L’Italie a une très grande étendue de côtes, qui constituent son point le plus faible. Le concours de la très puissante flotte anglaise lui assure une défense efficace, tout en empêchant la possibilité de changemens nuisibles dans la Méditerranée. »

Ce mode de divulgation des projets du ministère était plus habile dans le fond que dans la forme. Les précautions de style du Corriere della Sera, calquées sur celles dont les articles de l’Opinione, la brochure de M. Torraca, et les déclarations de M. di Rudini avaient déjà fourni plus d’un modèle, n’avaient pas grande chance de donner le change sur le véritable état des choses. Cette politique ministérielle en partie double, s’efforçant de tenir en balance le compte des amitiés et le compte des alliances, ne faisait guère plus d’illusion à personne. De même l’artifice de style du journal milanais pouvait difficilement concilier ces deux points qui s’excluent : d’une part, l’Italie ne garantissant aucune partie du territoire allemand et paraissant, par conséquent, se désintéresser des conséquences pouvant sortir des prétendons de la France à la reprise de l’Alsace-Lorraine ; d’autre part, l’obligation pour l’Italie de secourir l’Allemagne, si cette puissance vient à être attaquée. Or, sans tenir compte de cette observation si juste de M. Bonghi, que rien n’est plus facile que de paraître attaqué tandis que l’on attaque, je me bornerai à poser cette question : en supposant, ce que j’exclus, la possibilité d’une initiative de guerre prise par la France, pourquoi aurait-elle jamais occasion d’attaquer l’Allemagne ? Évidemment pour la délivrance de l’Alsace-Lorraine, comme le Piémont dut le faire en 1859 et en 1866, pour la libération successive de la Lombardie et de la Vénétie. De quelle valeur, en ce cas, est l’absence de garantie italienne quant à la possession de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne ? Et notons, comme circonstance aggravante, que le théâtre du conflit franco-allemand, auquel l’Italie devrait, en ce cas, prendre part de toute nécessité, ne pourrait être autre que le territoire alsacien-lorrain. Comment, dans ces conditions, oser espérer que l’opinion se tromperait sur cette apparence de non-garantie des conquêtes allemandes ? Voilà pour la forme.

Quant au fond, il y avait, comme je viens de le dire, plus d’habileté dans le mode de révélation adopté par le ministère. Mettre le renouvellement de la triple alliance sous l’égide du nom anglais ; faire, en quelque sorte, de ce renouvellement le corollaire indispensable d’une alliance anglo-italienne, c’était un moyen assez heureux de tenter de le rendre excusable par l’opinion du pays. L’Angleterre, en effet, est très populaire en Italie. Elle y passe, à tort ou à raison, pour avoir fait plus que tout autre, plus que la France elle-même, pour l’indépendance italienne. La probabilité d’un secours anglais y est considérée comme le meilleur gage de sécurité que la péninsule puisse espérer en cas de guerre. Présenter le renouvellement de l’alliance germanique comme une sorte de condition mise à l’obtention d’une alliance avec l’Angleterre, c’était donc avoir l’espoir de fermer la bouche à l’opposition radicale ; et cela d’autant plus que l’annonce de l’adhésion de l’Angleterre à la triple alliance devrait inévitablement provoquer dans une partie de la presse française des explosions de colère et même d’injures à l’adresse de cette puissance, dont l’alliance a toujours eu les sympathies des radicaux italiens eux-mêmes.

Toutefois ces artifices de langage furent facilement percés à jour, parce que, dirais-je, s’il m’était permis, écrivant en français, d’employer une de ces locutions familières qui vont si bien au tour d’esprit italien de M. Bonghi, ils étaient « cousus de fil blanc. »

Le parti radical italien compte dans son sein des hommes d’un esprit très pénétrant ; il leur fut facile de comprendre que l’alliance britannique, dont toute la presse ministérielle, après le Corriere della Sera, menait tant de bruit, n’était qu’un leurre ; qu’elle était un expédient du moment, destiné à neutraliser l’opposition à laquelle la continuation de l’alliance germanique se heurtait dans le sentiment de toutes les classes de la population italienne, sans même en excepter les chefs de l’armée [5].

Dès lors, il fut jugé qu’il n’était plus temps de s’attarder à un vain échange de propos amicaux entre ministres et radicaux. Dans une réunion plénière tenue le 16 juin au cercle radical, il fut décidé qu’une agitation contre la triple alliance serait provoquée dans tout le pays ; on eut soin d’y rédiger un programme excluant toute manifestation irrédentiste. Cette précaution était nécessaire pour affirmer le sens pacifique de l’agitation et empêcher ainsi qu’elle put être accusée d’intentions belliqueuses contre l’Autriche. En même temps, M. Cavallotti déposait sur les bureaux de la chambre une demande d’interpellation sur les bruits de renouvellement de la triple alliance.

Le danger de ces résolutions fut vivement senti dans les sphères de la triple alliance. D’où que vint la pression, elle s’exerça d’une manière assez intense pour que le ministère levât définitivement le masque : il interdit toute réunion publique ayant pour objet de protester contre le renouvellement de la triple alliance.

Sur quoi, M. Colajanni à son tour demanda à interpeller le ministre de l’intérieur. M. di Rudini avait accepté l’interpellation Cavallotti en déclarant vouloir y répondre sans retard. M. Nicotera en fit de même pour celle de M. Colajanni. Les deux interpellations furent inscrites à l’ordre du jour de la séance du samedi 27 juin.

L’empressement du chef du cabinet à discuter une question aussi délicate pouvait paraître suspect. L’honorable chef de l’extrême gauche crut comprendre que, puisque le gouvernement avait tant de hâte de parler, c’est que son parti était décidément pris ; qu’il se proposait de provoquer la présentation d’un ordre du jour exprimant en termes généraux la confiance de la chambre sur sa politique extérieure, et nécessairement destiné à être voté à une assez grande majorité ; que, ce vote obtenu, il se considérerait comme ayant les mains libres pour signer le renouvellement de la triple alliance, en s’autorisant de l’assentiment des représentans de la nation. M. Cavallotti dressa très habilement son plan en conséquence. Ce plan consistait à retirer sa propre interpellation et à laisser ainsi discuter à sa place l’interpellation de M. Colajanni. Cette seconde interpellation, qui concernait la politique intérieure, suivait immédiatement celle de M. Cavallotti sur l’ordre du jour de la chambre. Elle risquait d’enlever un vote de blâme, si les droites, persistant dans leurs passions de parti, votaient avec l’opposition en vue de mettre M. Nicotera en échec. En tout cas, elle devait sûrement réunir un nombre de voix assez considérable pour réduire à un chiffre infime la majorité qui aurait voté l’ordre du jour de confiance. En effet, les cent députés de gauche, environ, qui se groupent autour de M. Zanardelli et de M. Crispi, ne pouvaient pas voter dans le sens de l’interpellation Cavallotti ; c’eût été voter contre une politique extérieure dont ces deux hommes d’État sont trop solidaires eux-mêmes. Mais autrement en était-il de la politique intérieure visée par M. Colajanni. Ici il s’agissait du droit de réunion, que la gauche a défendu de tout temps ; il s’agissait en outre de M. Nicotera, que ce groupe combat avec acharnement. La défense des principes et la satisfaction des animosités personnelles s’accordaient donc pour que, majorité ou minorité, le vote résultant de l’interpellation Colajanni dût être une manifestation assez imposante pour affaiblir le prestige du gouvernement. Et comme cette interpellation, tout en portant sur un acte de politique intérieure, touchait à la politique extérieure par les origines de cet acte, il s’ensuivait que le vote qu’elle provoquerait préjugerait nécessairement la question extérieure elle-même.

Ce plan, comme je viens de le dire, était très habile dans sa conception ; mais, pour réussir, il fallait qu’il ne le fût pas moins dans son exécution. Tout le succès dépendait du secret gardé jusqu’au moment même de l’ouverture de la discussion : faute de quoi le gouvernement pouvait provoquer en temps utile une interpellation venant se substituer complaisamment à celle de M. Cavallotti. Or, il est d’usage constant à la chambre de Monte-Citorio, et le règlement d’ailleurs est conforme à cet usage, qu’une interpellation qui se produit au cours d’une séance ne puisse altérer l’ordre du jour déjà établi. C’est seulement à l’ordre du jour du lendemain qu’elle peut venir.

Le secret fut bien gardé. La séance du 26 se passa sans qu’aucune autre demande d’interpellation se fût produite ; le coup de théâtre préparé par l’extrême gauche réussissait.

Le 27 juin, l’affluence des députés fut beaucoup plus grande qu’à l’ordinaire. Environ 400 présens, dont un dixième, 40 environ, d’extrême gauche. Chambre et tribunes, tout ce qui était dans la salle paraissait nerveux ; il y courait un de ces frémissemens qui sont précurseurs des séances émotionnantes. On assistait avec une impatience visible à l’expédition des questions qui précédaient les interpellations sur l’ordre du jour.

Enfin, M. Cavallotti a la parole pour développer son interpellation. Au milieu du silence général, il expose que, depuis le dépôt de sa demande d’interpellation sur la politique extérieure, un fait d’une grande gravité s’est produit : la violation du droit de réunion, par suite d’une décision du ministre de l’intérieur, fait ayant provoqué une demande d’interpellation spéciale de la part de M. Colajanni. D’après l’honorable chef de l’extrême gauche, ce fait soulève une question de principes qui doit passer avant toutes autres. En conséquence, il retire sa demande d’interpellation et cède son tour de parole à son collègue.

A peine a-t-il cessé de parler, que le président, M. Biancheri, au lieu de donner la parole à M. Colajanni sur la politique intérieure, donne lecture d’une demande d’interpellation de M. Brin sur la politique extérieure, communication dont M. di Rudini prend acte pour requérir que l’interpellation Brin soit développée immédiatement. En conséquence, le président, arguant de la similitude du sujet, substitue cette interpellation à celle de M. Cavallotti, et la parole est donnée à M. Brin.

L’extrême gauche s’oppose à cette tentative d’escamotage parlementaire. Elle a pour elle le droit, c’est-à-dire le règlement et la jurisprudence invariable de la chambre. L’énergie de ses protestations met dans l’impossibilité de parler le malavisé M. Brin, à qui M. Imbriani, avec sa voix de tonnerre, lance un grand nombre de fois cette épithète peu enviable : « Compère ! Compère ! .. »

Un tumulte effroyable s’ensuit, pendant lequel ni président, ni ministres ne peuvent se faire entendre, pas plus que l’interpellant qu’ils avaient si malencontreusement mis dans leur jeu. De guerre lasse, le président se couvre. Une heure de suspension de séance n’a pas rendu à la chambre le calme nécessaire à la reprise de la discussion. A peine la sonnette présidentielle s’agite-1-elle pour annoncer la reprise de la délibération, que le même tumulte recommence, plus bruyant, plus violent que la première fois. Impuissant à dominer l’orage que son évidente partialité a soulevé, le président se couvre de nouveau, levant définitivement la séance, effaré à tel point, qu’il ne songe pas même à proposer la fixation de l’ordre du jour du lendemain.

C’était une première victoire des adversaires de la triple alliance. Malgré la complaisance du président de la chambre, le gouvernement avait été impuissant à faire engager la discussion pendant laquelle il devait faire les déclarations qu’il préméditait et obtenir le blanc-seing parlementaire qu’il jugeait nécessaire à ses projets. En vain, M. Biancheri avait tenté de tourner la difficulté en proposant de soumettre au vote de la chambre la question de la mise en discussion de l’interpellation Brin. M. Cavallotti, avec une haute raison, s’y était opposé. « Le règlement, dit-il, est supérieur à la volonté de la chambre. C’est le bouclier qui protège les minorités contre les coups de majorité. » Et « le coup de majorité » prémédité par la présidence n’avait pu s’effectuer. Et, pendant toute une séance, la majorité avait été mise dans l’impossibilité de délibérer, par l’énergie des députés de la minorité, luttant pour leur droit, pour le droit, un contre dix !

La même impuissance du gouvernement, du président de la chambre et de la majorité qui voulait se prêter docilement aux vues de la politique ministérielle, éclata à la séance du lendemain, dimanche. La même énergie indomptable, victorieuse y fut déployée par l’opposition. Le président voulut vainement donner la parole à M. Brin, qui, dominé par le tumulte, en fut réduit à faire un simulacre de développement de son interpellation. De même on fut-il pour le président du conseil, qui, aux dépens de la dignité gouvernementale incarnée dans sa personne, s’astreignit à la dure nécessité de faire une déclaration ministérielle en pantomime. Rien de plus étrange que cette belle et imposante figure du marquis di Rudini, gesticulant et remuant les lèvres comme dans une scène où un acteur débite un rôle de muet.

Le tumulte, d’ailleurs, était arrivé à son comble ; des cris on en était venu aux coups, dans l’enceinte de Monte-Citorio ; et c’est au milieu de ces violences sans exemple que le président dut, comme par deux fois la veille, suspendre la séance en se couvrant.

La minorité avait décidément dominé la majorité. On le comprit pendant la longue suspension de séance qui s’ensuivit. On négocia. Il fut convenu qu’à la reprise de la séance il ne serait plus question de l’interpellation Brin, et que l’on se bornerait à échanger d’extrême droite à extrême gauche des paroles courtoises et amicales effaçant tout ensemble et injures et coups.

Les adversaires de l’alliance germanique triomphaient définitivement. Le gouvernement était vaincu. Pendant deux séances consécutives, sa politique s’était trouvée en échec. Le ministère avait été mis dans l’impossibilité matérielle, absolue de faire entendre sa parole. Libre à lui de considérer comme un vote de confiance les applaudissemens dont les députés de la majorité, plus en haine de leurs collègues d’extrême gauche que par amour de la triple alliance, avaient salué la mimique à laquelle il avait dû se livrer. Ce qui est certain, c’est que nul, ni dans la chambre, ni dans le pays, ne peut dire que la voix du gouvernement soit arrivée aux oreilles des représentans de la nation.

Or, cela est grave ; car le lendemain même l’empereur d’Allemagne annonçait, dans la forme quelque peu grotesque que j’ai déjà indiquée plus haut, que la triple alliance était renouvelée. Et le même jour, lundi 29 juin, M. le marquis di Rudini, comme s’il se conformait à quelque chose de convenu entre Berlin et Rome, prononçait devant le sénat les paroles suivantes : « A l’égard de nos rapports avec les puissances centrales, on sait depuis longtemps qu’ils sont intimes et que vive et sincère est l’amitié de l’Italie pour l’Allemagne et pour l’Autriche. Les traités souscrits sont une sûre et solide garantie de paix. Le moment de leur échéance approchait. Il était naturel qu’il y eût une période d’hésitations, de doutes, d’incertitudes qui agitaient l’opinion en Italie comme au dehors. J’ai pris en conséquence des accords, et j’affirme que, avant même que les traités anciens viennent à échéance, les nouveaux seront déjà en vigueur depuis longtemps, car la politique extérieure ne comporte pas de solutions de continuité. Nos alliances, maintenues fermement et sincèrement, assureront la paix à l’Europe pour longtemps. Je crois que l’Europe entière devra reconnaître que l’œuvre du gouvernement italien a été sage et pacifique. Dix années d’expérience auraient dû suffire à dissiper les défiances ; j’espère que ces nouvelles et très nettes déclarations ajouteront quelque chose à l’expérience déjà faite et convaincront tout le monde que nos intentions sont des intentions de paix et non d’agression. La paix sera conservée ; les défiances s’évanouiront. Je crois que le gouvernement a rendu un service au pays ; j’espère que le sénat approuvera notre politique inspirée par le bien de l’Italie et par le désir de lui assurer une situation forte en Europe. » Très vives et générales approbations, ajoute le journal officieux l’Opinione, auquel j’emprunte ce texte de la déclaration ministérielle. Donc les sénateurs qui sont nommés par le gouvernement ont approuvé ; mais les députés, qui sont élus par la nation, n’ont pas entendu. Il y a là une lacune grave.

Si la triple alliance, comme l’affirme le président du conseil, n’a fait que conclure un nouveau bail de paix, et si, pendant toute la nouvelle durée qui lui est assignée,.elle n’a pas, pour l’Italie, la conséquence de nouveaux et trop ruineux sacrifices, les responsabilités de cette lacune pourront être éludées. Mais si cette politique extérieure ainsi continuée devait entraîner la continuation d’une politique militaire accablante pour la fortune publique et privée de l’Italie ; si surtout elle devait, pour une cause quelconque, occasionner la participation de l’Italie à une guerre, alors, les responsabilités apparaîtraient dans toute leur gravité. Alors, M. di Rudini peut en être certain, pas un des députés qui ont applaudi à la déclaration gesticulée dans la séance du 28 juin n’oserait dire qu’il a approuvé le renouvellement de la triple alliance ; tous, au contraire, s’empresseraient, avec l’absence de courage qui est la caractéristique des collectivités, de maudire sa politique et sa personne. Bienheureux si les malédictions qui l’atteindraient en ce cas ne passaient pas au-dessus de sa tête pour atteindre plus haut que lui ; car, dans toute cette période, la force des circonstances a, comme je l’ai dit plus haut, entraîné le ministère qu’il préside à découvrir la couronne plus que ce n’eût été désirable. Or, je n’irai certes pas aussi loin, dans cet ordre d’idées, que « l’homme d’État du continent » l’a fait dans la Dynastie de Savoie, le pape et la république [6], cet écrit si circonstancié, cette démonstration si serrée, qui empêche M. Crispi de dormir et lui a déjà fait publier deux réfutations successives. Je n’irai certainement pas à des conséquences aussi extrêmes, dont la légitime popularité qui entoure le roi Humbert me paraît, quant à présent, devoir garantir sa dynastie ; mais il serait absurde de croire que le prestige de la couronne n’aurait pas à en souffrir. Un souverain, quelque aimé de ses sujets qu’il puisse être, n’encourt jamais impunément leur mécontentement. Auraient-ils lieu d’être mécontens de la couronne si, par le fait d’une politique qu’on pourrait tendre à lui attribuer, il arrivait que des calamités vinssent à les frapper ? Toute la question est là. Mais comment pourraient-ils n’être point mécontens en pareil cas, lorsque la ligne politique à laquelle ils devraient leurs souffrances leur serait présentée par l’opposition comme ayant été conçue moins dans un intérêt national que dans des vues dynastiques ?

M. di Rudini, dans la phraséologie vague qu’il a adoptée depuis qu’il dirige les affaires extérieures de son pays, évite toujours de mettre les points sur les i. C’est ce qu’il a fait encore dans sa déclaration au sénat que l’on vient de lire. Comme s’il sentait que l’opinion publique ne lui saurait nul gré d’apprendre brutalement que le renouvellement de la triple alliance est un fait accompli et sur lequel il n’y a plus à revenir, il a employé, pour l’annoncer, cette prudente figure de rhétorique ministérielle : « Avant que les anciens traités viennent à échéance, les nouveaux seront déjà en vigueur depuis longtemps. » On sent, dans cette formule timide, l’appréhension du qu’en dira-t-on. Mais plus encore se fait-elle sentir, cette appréhension, dans le silence absolu qu’il garde sur la durée du nouveau lien contracté par l’Italie. Le fait, très grave, de l’annonce de cette durée, il a préféré le placer sous l’abri protecteur d’une responsabilité anglaise, de même d’ailleurs que, dans le début de son discours que j’ai négligé de transcrire, c’est de l’annonce d’un accord italo-anglais qu’il s’est couvert pour oser affirmer le renouvellement de la triple alliance. C’est donc dans ces termes que, par un télégramme de Londres, on a fait savoir à l’Italie pour combien d’années ses destinées sont de nouveau liées à celles des puissances germaniques :

« Londres, 30 juin. — Le Standard annonce officiellement que le traité de la triple alliance a été signé, avec certaines modifications, pour une période de six années [7]. »

Six et neuf font quinze. L’Italie aura donc immobilisé, pendant quinze ans, tous ses intérêts, politiques, militaires, économiques, sociaux, tous, dans un même cercle ; tous, comme si dans un temps aussi long, il ne pouvait pas se produire tel ordre de faits exigeant qu’elle pût se trouver libre de leur imprimer une autre direction ! Mais de quel nom peut se nommer un semblable système d’alliance à perpétuité ? Le nom de sainte-alliance est usé autant que odieux ; triple alliance ne dit rien ; c’est bien par alliance dynastique que l’opposition le traduira.

Que l’on passe en revue toutes les alliances qui ont été conclues dans la seconde moitié de ce siècle. L’alliance anglo-franco-italo-turque de 1854, qui eut pour résultat la guerre de Crimée ; l’alliance franco-sarde de 1858, d’où sortit la guerre de Lombardie ; l’alliance anglo-française de 1860 pour la répression des massacres de Syrie ; l’alliance anglo-française de la même année 1860 pour le châtiment à infliger à la Chine ; l’alliance anglo-franco-espagnole de 1862 pour l’expédition du Mexique ; l’alliance austro-prussienne de 1864 pour la conquête des duchés ; l’alliance italo-prussienne de 1866 pour la délivrance de Venise et l’expulsion de l’Autriche de la confédération allemande ; toutes, même les alliances d’intérêt panslavique, conclues incidemment par la Russie avec les petits états danubiens pendant la guerre turco-russe de 1878, toutes ont été conclues en vue d’un but déterminé et pour un temps très limité.

Mais, nous dira-t-on, la triple alliance aussi a son but parfaitement déterminé, et ce but c’est la paix. Il faut que l’on en finisse avec ces jeux de mots qui, lorsqu’il s’agit du sang et de l’existence des nations, ne sont qu’une offense à la moralité universelle. On s’allie toujours pour la paix, c’est-à-dire pour les conditions de la paix à conclure à la suite d’une guerre que l’on prémédite ; mais s’allier pour imposer la paix, c’est exciter autrui à mettre ses forces en état de résister ; c’est, en réalité, provoquer la guerre ; car, ainsi que l’a dit un poète dont tout le monde en Italie sait par cœur les sentences,

Se Pesca avvampa, stupir non dee chi l’avvicina al fuoco [8].

Au surplus, une alliance de deux ou plusieurs puissances militaires ne peut s’entendre que dans le sens offensif ou dans le sens défensif. Un troisième terme, celui, par exemple, du sens expectatif, n’a pas encore trouvé place dans le vocabulaire diplomatique. Or, j’admets qu’aucun des membres de la triple alliance n’ait des vues offensives. J’admets que l’Allemagne ne poursuive qu’un but défensif contre les intentions de revanche qu’elle peut prêter â la France ; j’admets que l’Autriche n’ait que des intentions défensives contre les projets agressifs qu’elle peut supposer à la Russie à propos de leur situation respective dans la question slavo-orientale. Mais l’Italie, quel intérêt défensif a-t-elle à entrer dans une ligue qui, malgré ses meilleures intentions pacifiques, peut l’exposer à devoir faire la guerre soit à la France, soit à la Russie, — la Russie, placée à une énorme distance d’elle, et dont rien, absolument rien, ne la divise ; la France, sa voisine il est vrai, mais à qui la configuration des territoires respectifs interdit de convoiter un seul pouce de terre italienne ?

Ici M. Crispi prend la parole. « Quel intérêt ? Je vais vous le dire, moi, répond-il. L’intérêt que l’Italie a à se jeter dans cette tourmente, c’est la guerre offensive contre son unité, dont la France ne cesse de la menacer en vue du rétablissement du pouvoir temporel des papes. »

Toute la presse italienne, moins quelques journaux appartenant en propre à cet homme d’État, ou s’inspirant de lui, a crié à l’absurde, comme la presse française, j’ajoute même comme la presse anglaise, malgré l’intérêt évident de la politique anglaise à maintenir l’Italie et la France en état de suspicion et de discorde. Pas si absurde qu’on l’a dit pourtant. M. Crispi, au contraire, s’est montré, dans les deux écrits qu’il a envoyés à la Contemporary Review, l’habile homme qu’il a toujours été. Cette revue avait publié, dans la livraison du 1er avril que j’ai citée plus haut, un article qui a produit une profonde sensation en Italie ; et, si la presse italienne en a peu parlé, c’est peut-être parce qu’il y était traité de matières délicates que le code pénal italien punit de peines très sévères [9]. Cet article, qui est un véritable précis d’histoire documentée des trente dernières années de la politique italienne, disait en substance à la monarchie italienne : Vous êtes une monarchie de droit révolutionnaire, et vous liez votre cause à celle des monarchies de droit divin. Vous êtes un produit de l’esprit de libéralisme, et vous vous solidarisez avec des trônes qui ont pour base les principes du despotisme. Vous êtes une expression vivante de l’esprit de latinité et vous forcez l’Italie, cette nation latine par excellence, à se liguer avec une race qui aspire à étouffer la civilisation latine sous le triomphe définitif de la civilisation germanique. Vous reniez ainsi toutes vos origines, et vous vous exposez à en porter la peine. Prenez garde ! Et pour ajouter du poids à l’avertissement qu’il donnait ainsi à la couronne d’Italie, l’auteur indiquait que, si dans la guerre contre la France qui pourrait sortir de ce système d’alliances, cette puissance était victorieuse, elle ne pourrait exiger, comme compensation, aucun territoire italien, faute de raisons, soit politiques, soit militaires, de le convoiter ; qu’elle ne pourrait non plus vouloir le retour de l’Italie à ses anciennes divisions territoriales, le souvenir des accablantes et dangereuses nécessités de l’occupation de Rome lui étant à cet égard d’un enseignement plus que suffisant ; que la seule satisfaction qu’elle pourrait souhaiter, en raison de sa victoire éventuelle, ce serait l’établissement, en Italie, d’une république ; que l’exemple donné ainsi par l’Italie serait aussitôt suivi par les autres nations latines, demandant à se confédérer pour constituer une barrière infranchissable aux projets envahissans du pangermanisme. Et, incidemment, mais très incidemment, il faisait allusion à l’adhésion qu’une telle solution devrait trouver aussi dans le parti clérical italien. Et l’auteur explique clairement sa pensée sur ce point : l’Église, d’après lui, ne songe plus au rétablissement du pouvoir temporel ; elle ne vise plus qu’à développer son influence sociale sous une nouvelle forme, qui est la conséquence de notre temps ; mais, pour atteindre ce but, elle a besoin que son chef vive côte à côte avec un pouvoir civil avec lequel il puisse s’entendre. Or, la conciliation du pape et du roi, « de ces deux souverains dont l’un vit dans un palais ravi à l’autre, » n’est pas possible. D’où la conséquence de la nécessité de l’existence d’un pouvoir républicain se substituant au pouvoir royal, pour que la papauté puisse enfin se concilier avec l’Italie moderne et unifiée.

Telle est la thèse exposée dans l’article en question.

M. Crispi, avec sa très grande pénétration, a senti le danger de voir se répandre en Italie des idées aussi justes et qui sont en si grande opposition avec le système politique dont il s’est fait la personnification la plus exacte. Il en a senti également le danger au point de vue de l’opinion anglaise, dont l’appui est si nécessaire à la politique italienne. Il a cherché l’expédient qui pouvait en neutraliser l’effet, et il l’a trouvé. Dégageant de l’article auquel il voulait répondre toute la partie démonstrative et documentaire qu’il était impuissant à réfuter, il en a pris, en la dénaturant, la partie incidente. Il a voulu, comme on dit vulgairement, faire « perdre la piste. » Il s’est donc emparé de la question cléricale, dans laquelle il était certain de se rencontrer d’accord avec l’esprit d’unitarisme italien aussi bien qu’avec l’esprit de protestantisme anglais, et il l’a présentée du mieux qu’il a pu, à son point de vue. S’il n’a pas été plus probant dans sa démonstration, ce n’est point de sa faute. Si habile qu’il soit, il ne pouvait pas, en réalité, arriver à prouver que ce qui n’est pas existe. Mais l’expédient n’était pas moins choisi avec une grande dextérité. Il prouve une fois de plus combien M. Crispi était bien à sa place parmi les principaux acteurs de ce grand drame politique dans lequel l’esprit public européen fut amené, à force d’habiles coups de scène, à laisser l’Italie se faire, et la monarchie sarde entraînée à se laisser hisser sur le trône d’Italie par des bras révolutionnaires, par des bras républicains.

A côté de ce but d’intérêt purement politique, M. Crispi, lorsqu’il cherche ainsi à dépister l’opinion, en poursuit d’ailleurs un autre, qui est de l’intérêt de sa popularité personnelle ; et, dans cet ordre d’idées particulier, il ne se montre pas moins habile que dans l’autre. L’auteur de l’article dont il cherche à effacer le souvenir le présente, lui Crispi, comme s’étant fait agent provocateur d’une guerre pour compte de l’Allemagne ; des esprits autorisés et en situation de connaître les secrets politiques du gouvernement du Quirinal, en tête desquels se plaçait le prince Napoléon, l’ont affirmé de la manière la plus positive ; ils ont accusé M. Crispi d’être allé à Friedrichsruhe pour combiner « une sorte de plan de Plombières renversé, » à la suite duquel la France devait être entraînée à déclarer imprudemment la guerre en 1888 ou 1889, comme l’Autriche le fut en 1859. D’autre part, les partisans du cabinet qui a succédé au sien en février l’accusent obstinément d’avoir été l’unique auteur de la guerre commerciale et financière avec la France, des déficits budgétaires du gouvernement, des provinces et des communes ; ils lui attribuent, en un mot, toute la responsabilité des ruines économiques qui pèsent sur le pays et ont pour cause la détresse dont un grand nombre de familles sont affligées. M. Crispi sent que, tant que l’écho de ces accablantes accusations ne sera affaibli, son retour au pouvoir sera impossible ; mais il compte sur l’effet du temps pour en atténuer l’impression, et il prépare ses élémens de revanche pour le moment opportun. Il met, en conséquence, ses moyens de défense en réserve. Le jour de sa rentrée en scène venu, il se gardera bien de rappeler les voyages de Friedrichsruhe où il allait subir l’hypnotisation bismarckienne ; il se gardera non moins soigneusement d’évoquer le souvenir delà violation des archives du consulat français de Florence, pas plus que celui des offensantes notes diplomatiques qu’il adressait à la France lors de l’affaire de Massaouah ; toutes ces choses resteront dans l’ombre comme y resteront et l’appel de l’escadre anglaise pour détendre la Spezzia et Gênes soi-disant menacées de bombardement, et les prétendus préparatifs français de descente eu Tripolitaine, dont toutes les agences télégraphiques à la solde de la Consulta remplissaient les journaux dans les dernières semaines de son ministère. Ce jour-là, M. Crispi dira simplement à ses adversaires : Vos allégations sont fausses, en voici les preuves. Peu de temps avant mon entrée au pouvoir, j’étais si peu considéré comme un ennemi de la France, que le gouvernement français m’envoyait la plaque de la Légion d’honneur ; et, pendant toute la durée de mon ministère, je n’ai rien fait, quoi qu’on en ait dit, qui pût me rendre indigne de ses sympathies. Que me reproche-t-on ? La rupture commerciale ? Ce n’est pas moi qui ai dénoncé le traité de commerce ; j’ai, au contraire, ouvert des négociations pour en conclure un nouveau. Les dépenses militaires et les déficits budgétaires qui en ont été la conséquence ? Mais rappelez-vous bien que je n’ai fait en cela que suivre les penchans du public et du parlement qui, en 1887 et 1888, étaient au moins aussi belliqueux que moi. L’alliance avec l’Allemagne ? Ce n’est pas moi qui l’ai faite ; elle a été renouvelée deux fois et toujours à des époques où je n’étais pas au pouvoir. Loin de là, à la séance du 28 juin dernier où il s’agissait de protester contre les intentions de la renouveler, attribuées au cabinet Rudini, ne me suis-je pas rendu à mon poste de député pour prêter à la protestation l’appui de ma présence ? N’ai-je pas, en cette journée, aidé l’extrême gauche de mes conseils contre les tentatives d’escamotage parlementaire faites par le président de la chambre, comme M. Cavallotti et tous ses amis politiques peuvent en témoigner ? Lorsqu’enfin il a été affirmé que la triple alliance était définitivement renouvelée, la Rîforma, le Capitan Fracassa et autres journaux qui m’appartiennent ou s’inspirent de moi ne se sont-ils pas associés avec ardeur au blâme que la presse indépendante infligeait au gouvernement à cette occasion ? Quant à mes procédés politiques envers la France, il est faux qu’ils aient été de nature à en faire une ennemie de mon pays, ni même de mon gouvernement. A-t-on oublié la lettre, si amicale pour la France, que j’écrivis au Rappel à mon avènement au pouvoir ? Et depuis en quoi ai-je démenti ces protestations d’amitié ? Voyez mes actes. N’ai-je pas aboli nos tarifs différentiels, tandis que la France maintenait les siens ? N’ai-je pas envoyé notre escadre saluer M. Carnot à Toulon, tandis que la presse française, par son attitude inconvenante, empêchait le roi d’aller recevoir à la Spezzia un hommage équivalent de l’escadre française [10] ? Lorsqu’une délégation des tireurs français est venue à Rome, qui a conseillé de leur prodiguer les démonstrations affectueuses, de les couvrir de décorations, et de les admettre aux honneurs de la table royale ? N’est-ce pas moi ? Malheureusement aucune de ces manifestations amicales, qui étaient autant de véritables avances de ma part, ne portait. Pourquoi ? Parce que la France, pour son malheur et pour le nôtre, est imbue d’un esprit de cléricalisme qui en fera notre adversaire déclarée tant qu’elle n’aura pu briser notre unité nationale, en rétablissant le pape sur le trône temporel d’où nous l’avons fait descendre. C’est ce que j’ai expliqué par deux fois dans les écrits qu’a publiés la Contemporary Review. Et encore, ces écrits, dont on a tant parlé, ne contenaient-ils pas une nouvelle et décisive avance faite à la France ? Ne lui disais-je pas : Cessez de vous attarder dans la poursuite d’un irréalisable rêve de politique cléricale, et jetez-vous dans les bras amis que nous vous tendons de tout cœur…

Voilà ce que M. Crispi, dans une couple d’années, plus tôt même peut-être, dira et fera dire par ses amis et par les ennemis du ministère qui sera alors au pouvoir. Et sa parole, appuyée des documens qu’il collectionne, depuis sa lettre au Rappel jusqu’à ses articles de la revue anglaise, risquera d’être crue. N’est-il donc point vrai que cette dernière manifestation de son esprit de ressources a été, bien à tort, considérée comme une chose absurde ?

Un seul point de sa thèse est juste, et c’en est le point de départ : il a parfaitement raison lorsqu’il dit que la cause efficiente, unique en quelque sorte, de la présence de l’Italie dans l’alliance des puissances germaniques, c’est la question de Rome. L’affaire de Tunis n’a été que la circonstance occasionnelle de la déplorable détermination qui, en 1882, lui fit solliciter son admission dans cette ligue. La chancellerie allemande sut exploiter très habilement la terreur, superstitieuse bien plus que fondée, qu’a l’unitarisme italien de se voir enlever Rome. Elle inspirait, dans le courant de 1881, les articles furibonds de la Post de Berlin, démontrant que la situation du pape n’était ni digne ni sûre en Italie, et engageant sa sainteté à se réfugier à Fulda. Elle faisait mine de renouer des relations officielles avec le saint-siège, ce qui fut considéré en Italie comme un symptôme tout à fait alarmant. La question romaine, au surplus, n’avait jamais été résolue dans les chancelleries européennes. L’Autriche, catholique, a toujours vu le roi d’Italie à Rome d’assez mauvais œil, pour que l’empereur François-Joseph n’ait jamais pu se décider à s’y rendre pour l’accomplissement d’un devoir de courtoisie cependant bien impérieux. On se rappelle, en effet, que le roi Humbert et la reine Marguerite ont lait, en 1881, une visite à la cour d’Autriche. Or, cette visite, même après neuf années d’alliance, n’a pas été rendue. Déjà, il convient de le noter, le vieil empereur Guillaume Ier lui-même, en 1874, n’avait consenti à rendre qu’à Milan, au lieu de Rome, la visite qu’en 1873 il avait reçue du roi Victor-Emmanuel à Berlin. La France, de son côté, bien qu’elle n’ait jamais songé à rétablir le pouvoir temporel, comme M. Crispi ne craint pas de l’affirmer, contrairement à toute vraisemblance, cachait mal son dépit des événemens de 1870. Elle se ressouvenait, plus qu’il n’eût été nécessaire, d’avoir vu les Italiens, sur l’amitié de qui elle avait cru pouvoir compter, profiter pour prendre Rome d’assaut ; de la douloureuse circonstance où ses désastres l’obligeaient d’en éloigner les troupes qui l’occupaient. C’est sur ce dépit que le parti clérical français, notamment sous les gouvernements de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon, s’appuyait pour faire des manifestations qui devaient nécessairement inquiéter l’unitarisme italien. L’Angleterre protestante, elle aussi, et, chose plus remarquable encore, sous le ministère libéral de M. Gladstone, avait manifesté sa désapprobation. M. Crispi lui-même l’avoue encore aujourd’hui lorsqu’il fait rappeler par ses journaux « les très vives remontrances du foreign office contre le transfert de la capitale de Florence à Rome, détermination susceptible d’exciter une grande agitation en Irlande [11]. »

La question de Rome n’était donc pas réglée. A défaut des catholiques de France, les catholiques d’Allemagne pouvaient la poser d’un instant à l’autre, si les habiles menées du chancelier allemand y trouvaient un intérêt. D’autre part, les mêmes menées avaient réussi à créer en Italie un état d’esprit qui y faisait redouter tout ensemble une agression française, en réponse aux déclamations soulevées par l’occupation de Tunis, et une agression autrichienne, en représaille des menaçantes manifestations de l’irrédentisme. C’était beaucoup plus qu’il n’en fallait pour pousser l’Italie à se jeter dans les bras de l’Allemagne. De ses trois adversaires du moment, elle en neutralisait deux en obtenant, pour prix du concours qu’elle leur apportait comme alliée, la garantie non-seulement de son territoire, mais encore de son unité. Et quant au troisième, elle se mettait, par ses alliances, à l’abri des projets belliqueux que, vrais ou faux, elle lui avait supposés.

Voilà les origines vraies de la détermination par laquelle l’Italie, en quelque sorte à son insu et à son corps défendant, comblait les vœu du chancelier allemand à qui son alliance était devenue indispensable depuis que « l’ami sûr, » qu’il avait dû chercher à Saint-Pétersbourg contre le mécontentement de la France après le traité de Prague, devenait à son tour mécontent après le traité de Berlin ; si bien que le chancelier avait dû se mettre en quête d’un « nouvel ami sûr, » l’Autriche, pour se prémunir contre lui. Mais ce nouvel ami resterait douteux tant qu’il devrait, avec les forces de l’Allemagne, unies seules aux siennes, courir le risque d’une grande guerre avec la Russie en même temps que celui d’une attaque irrédentiste de l’Italie. Pour que l’Autriche devînt le vrai « ami sûr » dont l’Allemagne avait besoin, il fallait que l’Italie vînt leur apporter un concours de forces nouveau en sa qualité de troisième alliée, en même temps qu’une garantie territoriale, naturellement exclusive des projets de conquête de territoire autrichien qu’on avait pu lui prêter à Vienne [12]


On le voit, l’Italie n’était pas sans excuse lorsqu’elle s’allia pour la première fois aux puissances centrales ; et M. Crispi a parfaitement raison de vouloir la justifier, en présence de la sévérité, peut-être irréfléchie, avec laquelle son évolution diplomatique fut alors jugée en France.

Autres temps, autres mœurs pourtant : comme l’a si bien observé M. Bonghi, dans son article du Fanfulla cité plus haut, « ces sortes d’alliances ne peuvent durer un long temps sans dommage. » Il ajoutait, pour expliquer sa pensée, que « passé un certain nombre d’années, de nouveaux faits surgissent, » et il en déduisait, comme « naturelle conclusion, » qu’il ne fallait pas renouveler la triple alliance. Des « faits nouveaux » avaient, en effet, « surgi, » et, dans le nombre, il y en avait de nature telle que, peu avant lui, M. Jacini avait pu s’en autoriser pour écrire ces lignes, auxquelles de récens incidens survenus en Russie et en France semblent assigner aujourd’hui une sorte de sens prophétique : « La guerre sera-t-elle empêchée par le fait du renouvellement de la triple alliance ? Ce serait possible, si la France restait seule devant la coalition. Mais si la triple alliance se renouvelait, elle susciterait nécessairement la formation d’une alliance à deux entre la France et la Russie, toutes deux mécontentes à divers titres et toutes deux visées par elle [13]. »

La situation, de 1882 à 1891, s’était sensiblement modifiée : les mobiles de l’Italie ne pouvaient plus être les mêmes. Celui, en particulier, du fantôme clérical, n’avait certes plus aucune raison d’être. Dans cet intervalle, le régime républicain s’est affermi en France, un régime républicain prenant précisément pour base de sa politique, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’anticléricalisme ; un régime républicain qui n’a pas craint de chasser les congréganistes des écoles et les moines des couvens ; un régime pendant lequel, chaque année, la proposition de supprimer l’ambassade près le saint-siège gagne de nouvelles voix à la chambre, au point de laisser redouter qu’un jour prochain peut-être elle en vienne à réunir la majorité ; un régime, enfin, sous lequel un ministre des affaires étrangères, M. Goblet, n’a pas hésité à faire officiellement à la tribune du parlement, la déclaration si nette qui suit [14] : « On a dit récemment que le pape ne pouvait compter que sur la France. Si l’on entendait par là qu’il pût espérer de la France un concours quelconque pour le relèvement du pouvoir temporel, c’est une illusion qu’il serait impossible de laisser subsister. Assurément, aucun gouvernement en France, — je ne sais si un autre gouvernement fondé sur d’autres principes que les nôtres agirait autrement, — aucun gouvernement ne consentirait à prendre une semblable responsabilité. En tout cas, j’affirme que ce n’est pas du gouvernement républicain qu’on peut l’espérer ou qu’on peut le craindre. »

Vraiment, M. Crispi, en présence de tant de probans indices, n’a pas été bien inspiré en cherchant à démontrer la nécessité du renouvellement de l’alliance allemande par la persistance du danger d’une guerre française au profit du rétablissement du pouvoir temporel des papes. On s’explique mal qu’un homme d’une si haute valeur intellectuelle ait pu s’embarrasser d’une cause si difficile à défendre. Aussi, en ai-je cherché l’explication dans les motifs de politique personnelle que j’indiquais plus haut, motifs auxquels s’ajoutent ceux des habitudes de l’esprit, qui dominent parfois les intelligences les plus lucides et les obscurcissent. Or M. Crispi a deux vieilles habitudes d’esprit qui sont : la vaticanophobie et la germanomanie.

Quoi qu’il en soit des motifs de M. Crispi ou de ceux, très probablement fort différens, de M. di Rudini, ces deux hommes d’État, si opposés dans leurs vues comme dans leurs origines, sont arrivés à un résultat identique : la triple alliance est renouvelée. Mais le successeur de M. Crispi s’est bien gardé de nous parler du danger clérical auquel personne n’aurait cru. Il nous a dit : J’ai renouvelé la triple alliance, parce que c’était le moyen d’assurer à notre politique la protection de l’Angleterre, « de l’Angleterre qui m’en a fait une condition [15]. » Celle-ci est une raison bien autrement sérieuse, bien autrement politique, et qui était sûre d’avance d’impressionner beaucoup de gens, même parmi ceux-là qui ne voulaient plus de l’alliance allemande et du trouble qu’elle occasionnait dans les relations de l’Italie avec la France.

On ne peut pas mettre en doute la véracité de M. di Rudini. S’il a laissé percer autour de lui l’idée d’une pression anglaise s’ajoutant à la pression allemande, c’est que cette pression anglaise a dû exister ; et le fait est de nature à faciliter singulièrement sa justification personnelle.

Ce que l’on peut discuter avec tout le respect qui est dû à sa haute et d’ailleurs très sympathique personnalité, c’est la valeur intrinsèque du résultat qu’il a voulu poursuivre ; c’est le plus ou moins bien jugé, de sa part comme de la part de beaucoup de ses compatriotes, des mérites de cette protection anglaise qu’il s’est fait un devoir patriotique d’obtenir d’une manière aussi certaine que possible.

Je vois d’avance mes amis d’Italie crier à l’hérésie ; mais il faut que je dise une chose que je crois être une belle et bonne vérité, à savoir que je crains fort que leur confiance dans la coopération anglaise, au cas d’une guerre italienne, ne soit qu’un vieux préjugé, à ranger à côté de celui de leur crainte d’une guerre française, pour raisons de pouvoir temporel.

Certes, l’Angleterre a rendu de grands services à la cause de l’indépendance italienne ; mais pour bien apprécier le caractère de ces services, il s’agit de savoir quand et comment ils furent rendus.

Pour démêler les origines de la question, il faut remonter au congrès de Paris en 1856 ; puis, suivre attentivement l’action de la politique anglaise en Italie, jusqu’à l’époque où la nécessité de cette action n’a plus eu lieu de se faire sentir d’une manière intense, c’est-à-dire vers 1863 ou 1864. Il faut avant tout lire la correspondance personnelle très suivie que le comte de Cavour entretenait avec le marquis Emmanuel d’Azeglio, ministre du roi de Sardaigne à Londres, et qui commence précisément à l’époque du congrès de Paris. Dans ces lettres, que le grand homme d’État piémontais a toutes écrites de sa main, avec la mention particulière et confidentielle [16], il racontait des séances officielles, comme de ce qu’on pourrait appeler les coulisses du congrès, tout ce qu’il en fallait pour faire bien saisir à son représentant en Angleterre les péripéties du travail de préparation auquel il se livrait en vue de l’affranchissement de l’Italie : il voulait ainsi le mettre en état de le bien seconder dans ses conversations avec les hommes politiques anglais de tous les partis. On y voit, outre la prodigieuse puissance de travail de cet homme illustre, les admirables ressources d’ingéniosité et de souplesse dont il était doué, ressources dont l’emploi n’avait qu’un mobile et qu’un but : le succès de ses grands et patriotiques projets. Il s’appliquait à plaire à tous et il y réussissait à merveille : à ses collègues du congrès, moins, bien entendu, les collègues autrichiens avec qui ses rapports étaient naturellement très tendus, tandis que les Russes, à qui il venait de faire la guerre, prenaient beaucoup de goût pour lui. « Je m’aperçois, lui disait le prince Orlof dans un moment d’expansion, que nous n’étions ennemis qu’à demi. J’espère que nous ne tarderons pas à être entièrement amis [17]. »

A leurs femmes et aux femmes des personnages influens de leur pays, que l’intérêt qui s’attachait aux travaux du congrès attiraient en ce temps à Paris, il leur faisait une cour assidue, à laquelle il ne dédaignait pas de faire participer leur caniche, quand elles en avaient un. « Je soigne les Hollands autant que je peux, écrivait-il. Je vais déjeuner en petit comité avec eux et je tâche d’être aimable avec tout le monde, même avec le chien de milady. Jugez de mon succès : je suis déjà parvenu à lui faire mettre ses grosses pattes sur mon bel habit tout neuf [18]. »

Mais c’est surtout sur l’empereur qu’il s’efforçait d’exercer son charme, et, dans l’entourage de ce souverain, sur quiconque, homme ou femme, pouvait avoir l’oreille du maître.

Il serait trop long de passer en revue tous les plans qu’il soumettait à Napoléon III et qui étaient toujours accueillis avec bienveillance : il s’agissait tantôt des duchés de la Haute-Italie, dont l’empereur, dès cette époque, désirait donner un morceau au Piémont ; tantôt des États du pape et du régime plus libéral qu’il conviendrait d’y organiser ; tantôt aussi des principautés danubiennes, dont l’indépendance et l’union étaient une question qui se reliait, dans la pensée du comte et de son impérial interlocuteur, à celle de l’indépendance italienne. Dans toutes ces questions, moins celle de la Moldo-Valachie, à laquelle l’Angleterre se montrait systématiquement hostile, son collègue anglais, lord Clarendon, que dans ses lettres il désigne souvent par le nom de l’homme au menton, parce que le noble lord avait l’habitude de se frotter le menton quand il hésitait à parler, comme Napoléon III caressait sa moustache dans des occasions analogues ; dans toutes ces questions, dis-je, dans celles du moins qui se rapportaient directement à l’Italie, mais surtout aux États pontificaux, son collègue anglais se prêtait souvent à ses vues, cherchant même à influencer l’empereur, et rarement il y faisait obstacle.

Aussi l’entente de Cavour avec la diplomatie anglaise fut-elle parfaite, tant que dura le congrès, jusques et y compris la célèbre séance du 31 mars, dans laquelle il eut la gloire de poser la question italienne, qui, en réalité, était étrangère à celles que le congrès avait à régler, et de faire que, désormais, elle s’imposât en Europe aux préoccupations des cabinets comme aux entraînemens de l’opinion.

C’est seulement après la signature du traité de Paris et un court voyage qu’il fit à Londres avant de rentrer à Turin, qu’il commença à deviner le véritable sentiment du cabinet de Saint-James à l’égard des affaires d’Italie. Ce sentiment, voici comment, peu après son retour en Piémont, il l’exprimait :

« Turin, 24 mai 1856.

a Je m’explique fort bien le changement qui s’est opéré dans lord Clarendon. A Paris, il craignait le mauvais effet que le traité de paix aurait pu produire en Angleterre. Il voulait gagner un peu de popularité par la question italienne. Maintenant que la paix a été acceptée, il voudrait ensevelir la question pour longtemps.

… Ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment, c’est de laisser tranquille le ministère anglais, se tenant dans la plus grande réserve, de manière toutefois à lui laisser deviner que nous ne sommes pas transportés de reconnaissance de ce qu’il a fait depuis la conclusion de la paix. »

Cette lettre est suivie d’une centaine d’autres dans lesquelles on voit le désappointement de Cavour s’accroître sans cesse jusqu’à l’indignation et à la colère.

Je ne pourrais les citer toutes sans sortir du cadre que je me suis tracé. Le lecteur, curieux d’études politiques rétrospectives, en trouvera la collection complète dans le livre de M. Nicomede Bianchi que j’ai déjà cité.

Dans le nombre, je n’en détacherai qu’une ou deux par an, et ce afin d’indiquer comme quoi, malgré la marche du temps et les changemens des ministères anglais, la politique anglaise en Italie confirmait invariablement cette première appréciation de M. de Cavour.

En voici une datée de la même année 1856 (15 octobre), qui prouve que l’opposition tory ne donnait pas moins lieu de mécontentement au cabinet de Turin que le ministère whig.

« Ce qui m’a le plus frappé, c’est le discours de Disraeli. Après les protestations des tories, j’étais loin de m’attendre à cette violente philippique contre l’Italie et contre nous. On dirait que ses paroles ont été dictées par l’Autriche… »

Voici maintenant pour l’année 1857 :

« Turin, 58 mars.

« Je suis très reconnaissant à lord Clarendon de sa franchise. En politique, rien n’est plus dangereux que les illusions ; je lui sais gré d’avoir voulu détruire la moindre trace de celles que j’avais pu concevoir à l’occasion du traité de Paris. Au fond, les franches déclarations de lord Clarendon ne m’ont rien appris de nouveau, car il y a longtemps que je m’aperçois que la cause italienne a complètement perdu les sympathies du gouvernement anglais. J’en suis affligé, mais non découragé. L’alliance avec l’Autriche est maintenant la base de la politique anglaise. Lord Palmerston revient, sur la fin de sa carrière, aux erremens qu’il a suivis lorsque, dans son jeune âge, il débutait sous les auspices de lord Castlereagh. Je crois que c’est une grande faute dont l’Angleterre aura tôt ou tard à se repentir ; mais je reconnais que nous n’avons aucun moyen pour l’empêcher de la commettre… »

Au commencement de l’année 1858 avaient eu lieu la chute du ministère whig et l’avènement du ministère tory, dont Cavour juge la politique à son égard comme il suit :

« 23 avril.

« Si le gouvernement anglais veut nous abandonner de la manière la plus ignoble, il est le maître de le faire. Mais nous avons du moins le droit d’exiger qu’il soit poli [19]. »

Cette année, quant aux impressions de Cavour à l’égard de la politique anglaise, devait finir comme elle avait commencé. Voici ce qu’il écrivait un mois, jour pour jour, avant les paroles de blâme que Napoléon III adressa, le jour de l’an de 1859, à l’ambassadeur d’Autriche et qui eurent tant de retentissement.

« Turin, 1er décembre 1858.

« Nous ne pouvons pas espérer de modifier la politique de l’Angleterre en notre faveur. Elle est devenue autrichienne ; il faut bien en prendre son parti. Salvagnoli m’a raconté ses conversations avec lord Palmerston et lord John Russell. Ils sont, en paroles du moins, cent fois pires que les tories… »

En janvier 1859, l’Angleterre s’était signalée par la véhémente admonestation que M. de Cavour avait reçue de sir J. Hudson [20] à propos du discours royal dans lequel Victor-Emmanuel constatait « les cris de douleur » de la nation italienne. Le roi lui-même n’avait pas été ménagé dans cette mercuriale d’une sévérité si excessive. Le gouvernement anglais ne craignait pas de l’accuser « d’ambition ou d’imprudence » et de le montrer comme « soufflant la révolution au cœur des sujets des États voisins. » Cavour supportait mal tant d’arrogance. Par momens, il éclatait. Voici, par exemple, comment il s’exprimait à l’égard de la presse anglaise dont une partie montrait au Piémont autant de mauvais vouloir que le foreign office :

« Janvier 1859 (sans date de jour.)

« J’ai vu avec douleur ou, pour mieux dire, avec indignation, le revirement opéré par le Times. L’article que contenait le n° du 10 est tellement infâme que j’aurais payé une forte somme pour en souffleter l’auteur. Si les âmes honnêtes et généreuses en Angleterre n’en sont pas indignées, il faut s’en affliger plus pour l’Angleterre que pour nous… »

Cependant les événemens suivaient leur cours. La guerre paraissait de plus en plus inévitable. La proposition de réunir un congrès avait surgi. L’Autriche n’y adhérait qu’à la condition préalable du désarmement du Piémont. L’Angleterre, d’accord avec la Prusse, se fait l’organe de cette proposition offensante ; mais lorsque M. Sackwill West, chargé d’affaires anglais, prononce les mots de « désarmement immédiat de la Sardaigne [21], » la réponse de Cavour, pour être plus parlementaire que celle que l’on prête au général Cambronne, n’est certes pas moins énergique ni moins insolente : « Je réponds que je ne réponds point ! »

Je pourrais aisément multiplier les citations, car l’activité épistolaire de ce grand homme, non moins féconde que celle qu’il déployait dans chacune des branches de son action gouvernementale si intense, offre un vaste champ à qui veut glaner des observations de même nature. Ce que j’en donne me paraît, d’ailleurs, suffire amplement à prouver cette vérité historique que, tandis que le Piémont, d’accord avec la France [22], préparait la délivrance de l’Italie, l’Angleterre appliquait tous ses efforts à faire avorter des projets qui étaient en opposition directe avec sa politique. Elle ne voulait ni l’affaiblissement de l’Autriche, ni la lacération des clauses des traités de 1815, dans lesquelles cette puissance puisait le droit d’opprimer la nation italienne.

Mais ces impressions pourraient paraître insuffisantes si elles n’étaient recueillies que dans le cercle de l’action piémontaise officielle dont Cavour était l’âme et le cerveau. On pourrait croire que là l’influence française aurait pu parvenir à troubler les idées des hommes d’État italiens et à leur faire voir la politique anglaise sous un jour inexact.

Il m’est facile de produire, à titre de contre-épreuve, des notions que je trouve dans un livre de Mme Jessie-White Mario. Le témoignage de la veuve d’Alberto Mario, Anglaise de naissance, Italienne de cœur, ne saurait être récusé ; son mari, grand écrivain autant que grand patriote, était républicain et fédéraliste, adversaire déterminé par conséquent des Piémontais, monarchistes et unitaires, et surtout de la politique napoléonienne ; très hostile personnellement à Cavour, dont, dans son entourage, on germanisait le nom en l’orthographiant Kavour [23], comme pour dire qu’il fallait le détester autant qu’un tedesco.

Mme White Mario, pour d’autres raisons aussi, doit paraître non suspecte. D’une manière générale, ses amitiés se trouvaient confinées dans le cercle des hommes politiques italiens les plus hostiles à la France, de ceux-là qui, comme M. Crispi, signaient, en 1859, la protestation demeurée célèbre contre la participation de l’armée française à la guerre de délivrance de l’Italie. Aujourd’hui encore elle conserve intactes ses préférences pour l’ex-premier ministre, dont elle exalte avec enthousiasme les mérites dans la Riforma [24], aussitôt après l’apparition de chacun des articles qu’il fait paraître dans la Contemporary Review. Je ne voudrais pas cependant que l’on se méprît sur mon véritable sentiment à l’égard de cette dame qui ne fut pas moins vaillante à la guerre de coups de fusil qu’elle ne l’est à la guerre de coups de plume. Je me hâte, au contraire, de constater qu’elle a droit à la reconnaissance des cœurs français pour avoir suivi, dans la guerre de France contre la Prusse, le glorieux condottiere, dont la France et l’Italie s’apprêtent à glorifier la mémoire devant le splendide monument que le sculpteur Gustave Déloye lui a dressé à Nice, et dans lequel son habile ciseau a rendu d’une manière si heureuse cette sublime inspiration : les deux sœurs latines protégeant et enveloppant de leurs deux drapeaux entremêlés le berceau d’un enfant qui fut l’apôtre armé de la latinité, Giuseppe Garibaldi.

Or, pour revenir à Mme White Mario, on rencontre dans son livre sur Agostino Bertani plus d’une confirmation de ce qu’avait de juste l’irritation de Cavour à l’égard de l’Angleterre. Pour ne pas multiplier mes citations, je me bornerai à extraire quelques paragraphes significatifs d’une lettre écrite à Agostino Bertani par Panizzi, — Panizzi, le grand patriote et le grand érudit, qui a tant fait pour la cause italienne en Angleterre, et dont la mémoire est l’objet de tous les respects en Italie. Voici ce qu’il écrivait de Londres, British-Museum [25], 7 février 1859 :

« Vous me demandez ce que l’on pense ici de la guerre probable et des sentimens que l’on nourrit envers l’Italie. Ici, quoi qu’on en dise, ils sont, au fond, tous pour l’Autriche. Je ne veux pas dire cependant qu’ils iraient jusqu’à prendre part à la guerre. Il est naturel qu’ils veuillent la paix ; ils s’en trouvent bien et le statu quo leur convient à merveille : il est naturel aussi qu’ils aiment mieux une Autriche puissante, car l’Autriche est leur alliée naturelle contre la France et la Russie, seules puissances dont ils aient quelque chose à craindre………..

… Voici ce que je crois : l’aide de la France peut, comme vous dites, être fâcheuse ; cela n’est pas douteux. Mais que peut-on faire sans elle ? L’Italie est si malheureuse, qu’elle ne pourrait être pis même si, ce qu’à Dieu ne plaise, on était battu. Mais la France, après tout, outre qu’elle est une aide nécessaire, l’unique planche qui peut nous sauver du naufrage, peut aussi être une aide non fâcheuse. C’est un risque à courir, mais comment faire ? .. [26]. »

Je croirais superflu de chercher à démontrer que, sans le conflit qui a mené les armées franco-piémontaises victorieuses de Montebello à Solferino, les faits successifs qui ont, après Villafranca, achevé la libération et l’unification de la péninsule, n’auraient pu se produire.

Je crois, d’autre part, en avoir assez dit pour démontrer avec la clarté de l’évidence cette vérité : que, au moment des résolutions suprêmes, au moment où se préparait la guerre de 1859, l’Angleterre a tout fait pour empêcher cette guerre d’éclater. Il y a plus ; l’annonce de la déclaration de guerre souleva en Angleterre un torrent d’opinion dont la violence emporta le ministère tory, qui n’avait pas su le prévenir. Cette violence s’adressait surtout à la France, qui avait osé s’attaquer à la vieille alliée continentale de John Bull. Aussi, la couronne, cédant au courant de l’esprit public, s’empressa-t-elle de décréter d’office des dépenses considérables d’armemens, sans même attendre que fût élue la nouvelle chambre qui devait les sanctionner, et qui d’ailleurs poussa son approbation jusqu’à voter une notable augmentation des mêmes dépenses [27]. Voilà donc l’Angleterre en armes, menaçante, tandis que, d’un autre côté, la confédération germanique mettait sur pied trois cent mille hommes en Prusse et trois cent mille hommes dans les autres États allemands.

Le nouveau ministère whig, dont les lords Palmerston et Russell étaient les chefs, ne songeait pas, certes, à faire la guerre pour replonger l’Italie dans les fers de l’Autriche ; il lui suffisait, pour le succès de l’habile politique qu’il comptait suivre désormais, que Napoléon III fût assez intimide pour arrêter le cours de ses victoires, et laisser en partie irréalisées les promesses de son célèbre programme : « l’Italie libre des Alpes à l’Adriatique. » L’attitude de l’Angleterre contribua, en effet, beaucoup à faire prendre à Napoléon, parfaitement d’accord avec Victor-Emmanuel [28], la résolution de négocier avec l’empereur d’Autriche ; nous en avons une preuve irréfragable dans l’aveu fait par lord Woodhouse à la chambre des lords [29], d’avoir « transmis les propositions de la France à Vienne avant Villafranca. »

Ainsi cette paix de Villafranca, qui a valu tant de malédictions à Napoléon III de la part des patriotes italiens, a été, pour une bonne part au moins, l’œuvre de l’Angleterre, — de l’Angleterre qui, à dater de ce moment, est néanmoins devenue l’objet de la reconnaissance exclusive des Italiens ; tandis que la France, liée par le traité de paix qu’elle venait de conclure, enchevêtrée dans les entraves que la question de Rome lui avait mises aux pieds, était condamnée à une attitude diplomatique devant nécessairement lui attirer leur haine.

A partir de la paix de Villafranca, la politique anglaise change son orientation. D’autrichienne qu’elle avait été, elle devient italienne. Malgré son inconséquence apparente, elle reste parfaitement logique ; elle ne varie que dans sa modalité. Son mobile est facile à discerner. Il fallait à l’Angleterre ou une Italie impuissante, telle que l’avaient faite les traités de 1815 en la livrant à l’oppression autrichienne ; ou bien une Italie qui, en devenant indépendante et forte, ne pût jamais devenir un auxiliaire de la puissance française.

Le traité de Villafranca se prêtait merveilleusement aux combinaisons anglaises. Il liait Napoléon III vis-à-vis de l’Autriche ; quelque favorable qu’en son cœur il fût resté à l’idée de la délivrance complète de l’Italie [30], le respect des accords qu’il avait signés s’imposait à lui. Il devait toujours et quand même se trouver obligé de prendre une attitude de protestation contre toute tentative révolutionnaire italienne tendant à en violer les stipulations. Cela étant, le rôle de l’Angleterre était tout tracé. Elle n’avait qu’à pousser les Italiens dans la voie de la révolution, pour s’attirer leur gratitude et pour exciter leurs colères contre la France. Elle s’arrêtait par momens dans cette voie, enrayée en quelque sorte des conséquences possibles de son œuvre ; comme par exemple, lorsque lord John Russell, dans sa dépêche du 26 novembre 1859, recommandait, au lieu de l’annexion de la Toscane et des Romagnes au Piémont, la fusion de ces deux territoires avec le duché de Modène, pour en former un a État central. » Cette halte s’explique facilement : l’Autriche menaçait de recommencer la guerre. Mais ce n’était qu’une halte. La politique de l’Angleterre avait, pour ruiner l’influence de la France en Italie, un auxiliaire déterminé dans la France elle-même, la France, qui avait posé à Villafranca le principe de non-intervention et ne cachait nullement son intention formelle de reprendre les armes pour empêcher que le résultat de ses victoires vînt à être compromis. Ainsi la politique anglaise reprenait facilement haleine et poursuivait son cours, jusqu’à ce qu’un nouveau cas d’obstacle surgît. C’est ce qui se produisit lorsque, à la suite de son voyage en Prusse où il accompagnait la reine Victoria, et des entrevues qu’il eut à Coblentz avec M. de Schleinitz, lord John Russell, alarmé des dangers de complication que semblait révéler l’attitude concertée de la Prusse et de la Russie, rédigea sa dépêche du 31 août 1860. Dans ce document, le foreign office n’hésitait pas à appeler l’attention du cabinet de Turin sur les périls de la politique révolutionnaire à laquelle il prêtait la main ; il le conjurait notamment de ne pas s’attaquer à la Vénétie, l’avertissant qu’en ce cas il considérerait a comme justes les représailles de l’Autriche, puisque cette puissance combattrait pour l’intégrité de son territoire et la réhabilitation de son honneur militaire. »

Mais deux mois ne s’étaient pas écoulés, que le langage du cabinet de Saint-James changeait encore ; et le même lord J. Russell, dans sa dépêche du 26 octobre suivant, refusait hautement de s’associer « à la censure sévère avec laquelle l’Autriche, la Prusse, la Russie et la France avaient blâmé les actes du roi de Sardaigne. » La raison de ce contraste est que, dans ce court intervalle, l’entrevue des deux souverains du nord à Varsovie, dont on s’était beaucoup préoccupé, avait été brusquement interrompue. Cet événement inattendu prouvait à l’Angleterre l’impuissance de la réaction européenne à arrêter les flots du torrent révolutionnaire qui emportait la vieille Italie, et donnait naissance à une Italie nouvelle, toute prête à aiguiller sa politique dans la voie de la politique anglaise.

Quant aux hésitations que révèlent les deux dépêches que je viens de citer, il est aisé d’en comprendre les motifs. L’Angleterre voulait encore moins la guerre en 1860 qu’elle ne l’avait voulue en 1859 ; car, en 1860, compromise comme elle avait fini par l’être avec les Italiens, elle n’aurait pu, sans se déshonorer, les abandonner aux vengeances des armes autrichiennes. En 1859, Bertani écrivait à Garibaldi [31] : « L’Angleterre est jalouse de la France ; qu’elle nous aide elle-même, et nous serons avec elle. » C’était naïf. L’Angleterre, comme tout ce qui précède le démontre amplement, ne se souciait nullement de faire la guerre pour délivrer l’Italie. En 1859, elle mettait au contraire tous ses efforts dans le sens opposé. En 1860, c’était différent. Elle ne voulait toujours pas de guerre, mais elle exploitait la situation qu’avaient créée les victoires de la France ; elle l’exploitait contre l’influence de cette puissance et au profit de la sienne propre. Voilà tout son secret.

Ce qui achève de prouver que le but de l’Angleterre n’était pas autre que celui que je me suis efforcé de définir, c’est l’attitude de quasi-indifférence qu’elle a adoptée à l’égard des affaires italiennes, dès que le résultat qu’elle poursuivait a pu lui paraître suffisamment assuré.

En effet, après l’annexion des Deux-Siciles et la proclamation du royaume d’Italie, l’action de la politique anglaise dans la péninsule a cessé de se manifester avec la même intensité. Venise cependant n’était pas encore libre ; mais Rome était occupée par une division française, et, tant que cette situation durerait, l’Angleterre était sûre de ne point voir le sentiment italien dévier de la ligne d’opposition à la politique française, vers laquelle elle avait tant contribué à la diriger. Il lui suffisait désormais de tenir, comme on dit, « en main » Garibaldi et, par lui, les autres chefs du parti d’action ; leur républicanisme, naturellement hostile à la France impériale, saurait empêcher tout écart de l’opinion ; il saurait neutraliser l’effet des sentimens de gratitude que Victor-Emmanuel, dans son cœur loyal, pourrait garder à son providentiel allié, l’empereur des Français. Aussi, après la blessure d’Aspromonte, l’élan du peuple anglais vers le héros de la révolution italienne devint-il irrésistible. Les Anglais voulaient absolument voir parmi eux le légendaire conquérant des Deux-Siciles, celui qui, dictateur tout-puissant, avait fait royalement don de deux royaumes à son souverain, et s’en était retourné pauvre sur son rocher de Caprera [32].

Garibaldi, en effet, se rendit à ces pressantes et enthousiastes invitations du peuple anglais, en avril 1865. L’accueil qui lui fut fait tint de la frénésie. Jamais souverain, jamais triomphateur, n’a reçu ni ne recevra semblable hommage d’un grand peuple.

Mais ces démonstrations délirantes de la nation anglaise finirent par gêner le cabinet britannique. Tout d’abord, le gouvernement italien s’en sentit encouragé jusqu’à envoyer à Londres un agent secret pour suggérer aux ministres de la reine l’idée de sanctionner tout cet enthousiasme italophile en cédant Malte à l’Italie, comme ils venaient de céder généreusement les îles Ioniennes à la Grèce. Les ministres anglais, qui ne l’entendaient pas de cette oreille, commencèrent à souhaiter que le départ de Garibaldi vînt bientôt les délivrer de semblables obsessions [33]. Mais il y avait plus : les cabinets européens se montraient inquiets de cette ovation faite au champion de la révolution. Il s’agissait, en ce temps-là, de régler entre la Prusse et l’Autriche l’interminable affaire du Schleswig-Holstein. La situation était très tendue. La guerre pouvait en sortir d’un moment à l’autre, comme d’ailleurs elle en sortit deux ans plus tard. La réunion d’une conférence était proposée, et l’Autriche refusait d’y envoyer ses représentans « tant que le soldat révolutionnaire ne serait pas parti d’Angleterre. » Le cabinet de Turin, de son côté, s’alarmait des intelligences secrètes qui pouvaient se nouer à Londres entre Garibaldi et Mazzini. Il travaillait à faire précipiter le départ du général. Toutes ces causes réunies produisirent leur effet. Un jour, le duc de Sutherland, dont Garibaldi était l’hôte, entreprit de le décider à s’en aller, en touchant son cœur généreux par cet argument décisif que sa présence en Angleterre devenait préjudiciable aux intérêts du gouvernement anglais. Garibaldi, dans sa sublime naïveté, se laissa facilement convaincre ; il se montra disposé à partir, renonçant aux réceptions qu’on lui préparait dans tous les comtés ; M. Muller, intermédiaire secret entre Victor-Emmanuel et Mazzini, s’empressait de l’annoncer au roi dans un télégramme, en date du 18 avril 186/i. Le général se laissa séparer sans défiance de son fils Menotti et de son secrétaire Guerzoni, qui, seuls, auraient pu le soustraire à l’influence des suggestions de lord Clarendon et de lord Sutherland ; si bien que le lendemain la légation italienne put transmettre à Turin un télégramme ainsi conçu :

Londres, 19 avril 1864.

« Relativement au départ de Garibaldi, informez le roi que le duc de Sutherland, au lieu de le ramener à Caprera, le gardera à bord de son yacht, pendant tout le temps qu’il voyagera en Orient. Il restera deux mois en voyage. Pendant le voyage, il touchera probablement quelque port de l’Italie méridionale. Là, le duc empêchera Garibaldi de descendre ou faire des entreprises. Télégraphiez-moi si cela convient au roi.

« Signé : ALBERT MAFFEI. »

C’était, comme on le voit, une véritable séquestration ; mais l’Angleterre ne voulait pas patronner des entreprises susceptibles de troubler l’ordre établi dans la péninsule italique.

Pourtant Venise était encore dans les fers de l’Autriche, comme je l’ai dit plus haut. C’était là une question que le temps réglerait d’une manière ou de l’autre, et que l’Angleterre, désormais, n’avait pas d’intérêt à prendre directement en main. Une autre puissance allait bientôt entrer en scène. A elle, le soin de disputer à la France le mérite de la délivrance de Venise. Quant à l’Angleterre, elle pouvait se contenter du résultat qu’elle avait acquis. Désormais, si l’Italie était destinée à devenir une puissance maritime, ses escadres, au lieu de jamais renforcer celles de la France viendraient toujours sûrement accroître les forces des flottes britanniques.

Les forces maritimes de l’Italie étant ainsi inféodées à l’Angleterre, il appartenait à un autre État rival de la France de convoiter l’inféodation de ses forces territoriales.

C’est en effet au moment où le rôle actif de l’Angleterre s’effaçait en Italie, que celui de la Prusse commença à s’y dessiner.

La Prusse, depuis 1848, avait manifesté son incessante hostilité contre les aspirations de l’Italie vers l’indépendance, et contre la politique libérale du roi de Sardaigne et de ses ministres.

A l’appui de la politique italienne de l’Autriche, elle professait dès lors ce principe, formulé par le général Radowitz : que « l’Allemagne doit être défendue sur le Mincio. » En 1851, elle voulait que, sous peine d’avoir « à s’en repentir, » le roi de Sardaigne M conformât sa politique à celle des autres princes italiens [34], » véritables vassaux de l’Autriche.

En 1856, ses plénipotentiaires au congrès de Paris appuyaient énergiquement les protestations de l’Autriche contre les vues du plénipotentiaire sarde [35]. En 1859, elle levait une armée formidable pour aller au secours de l’Autriche en Lombardie [36]. En 1860, elle protestait avec insolence, dans les notes diplomatiques du comte de Schleinitz, contre les annexions de territoires italiens effectuées par le Piémont, ainsi que contre l’invasion des États du roi de Naples et du pape [37]. En 1861, elle ne cédait qu’avec répugnance aux vives instances de la France tendant à ce qu’elle reconnût le nouveau roi d’Italie [38]. En 1862, par une dépêche de M. de Bernstorf, datée du 4 juillet, elle protestait contre tout projet d’attaquer l’Autriche dans la Vénétie, que le cabinet de Berlin considérait a comme un gage de sûreté pour la confédération germanique. » En 1864, elle offrait à l’Autriche, pour prix d’un accord dans l’affaire des duchés, de lui garantir par ses armes la possession du royaume vénitien [39] Peu après, — hiver de 1864-1865, — le kronprinz Frederick et sa femme, la princesse Victoria, de passage à Turin, faisaient au prince royal d’Italie le désagréable refus d’une hospitalité courtoisement offerte, et s’en allaient tout droit figurer aux fêtes que le général autrichien Benedeck leur préparait à son camp de Vérone [40]. Telle avait été la constante politique de la Prusse, lorsque, par un revirement subit, elle songea à se faire un allié de ce royaume d’Italie pour lequel elle n’avait nourri, jusqu’alors, que des sentimens malveillans.

Je ne raconterai pas ici les péripéties de l’alliance italo-prussienne de 1866, qui eut pour résultats parallèles : du côté italien, la défaite de Custozza et la délivrance de Venise ; du côté prussien, la victoire de Sadowa et l’expulsion de l’Autriche de la confédération allemande. Ces péripéties se trouvent décrites, avec une pleine autorité, dans le livre si connu du général La Marmora, Un pò più di luce sugli eventi polilici e militari dell’anno 1866, ainsi que dans d’autres ouvrages également très répandus.

Je n’en veux relever que deux traits saillans, l’un qui marque le début de cette alliance, l’autre la fin. Voici le premier :

L’Autriche, inquiète des bruits d’alliance italo-prussienne, faisait avancer des forces considérables sur la frontière italienne. L’Italie s’en alarme et demande à la Prusse de la secourir en cas d’attaque. La Prusse répond simplement que le traité ne la lie pas à cet égard ; que c’est seulement l’Italie qui est liée et doit secourir la Prusse en cas d’attaque de l’Autriche. — Réponse à rapprocher de celle que la France, en 1859, fit au Piémont dans une conjoncture absolument identique : « Si pourtant nous étions attaqués, j’ai demandé à l’empereur si nous pouvions compter sur un prompt secours. Il a répondu : « Oui, et j’ai déjà envoyé un officier à Turin… J’ai 36,000 hommes à Lyon… [41]. »

Le second trait se rapporte à la conclusion de la paix. Le roi de Prusse signa la paix sans consulter son allié le roi d’Italie, sans même lui accorder « quelques heures » de répit qu’il sollicitait dans l’espoir de voir sa situation militaire améliorée, de manière à pouvoir signer l’armistice dans des conditions plus favorables pour l’Italie. Le roi de Prusse répondit que « l’intérêt de la Prusse » s’opposait à tout retard [42], et il passa outre, livrant son allié à cette cruelle alternative : ou accepter la paix quand même, ou rester exposé à être écrasé par toutes les forces autrichiennes, devenues libres à la suite des préliminaires de paix signés au camp prussien.

Ces faits renfermaient, certes, un grave enseignement ; mais le long travail d’opinion dont les Italiens avaient été l’objet portait ses fruits. Rien n’avait plus prise sur leur esprit prévenu ; ils ne voyaient de torts que du côté de la France ; s’ils avaient été battus à Custozza et à Lissa, c’était parce que la France leur avait enjoint de « ménager l’Autriche [43] ; » ils faisaient chorus avec M. de Bismarck, accusant de déloyauté, en plein Reichstag [44], le général La Marmora ; or celui-ci avait été loyal jusqu’à rester fidèle à l’alliance prussienne, malgré l’offre obtenue par l’intermédiaire de la France, de la cession de la Vénétie « sans conditions [45], » sans les sacrifices et les risques de la guerre, par conséquent !

Désormais, c’était l’influence prussienne, qui, sans destituer l’influence anglaise, d’ailleurs trop enracinée, dominait l’Italie par ses accointances avec le parti d’action, dont l’ascendant était prépondérant dans la péninsule. Et le parti d’action, il convient de le noter, n’avait qu’un grief contre la France : Rome. La présence des troupes françaises dans la ville éternelle, la protection dont elles y couvraient le saint-siège, était le dernier obstacle à la réalisation du rêve de l’unité italienne. Tant que cet obstacle subsisterait, la Prusse, qui se préparait dès lors à faire la guerre à la France, aurait un moyen sûr de rendre l’Italie ennemie de cette puissance ; car, comme l’écrivait Mazzini à M. de Bismarck : « l’objectif de tout mouvement italien devant d’ailleurs se confondre avec l’objectif de Rome, — risolversi in quello di Roma, — la collision entre la France et l’Italie deviendrait inévitable [46] ; » en suite de quoi M. de Bismarck, pour exciter davantage les passions antifrançaises de Mazzini et de ses amis, faisait transmettre à Mazzini, par le ministre de Prusse à Florence, en date du 20 novembre 1867, une information établissant que « les généraux Cialdini et Durando ont dit avoir lu les dépêches échangées entre Sa Majesté Victor-Emmanuel et l’empereur, et dans lesquelles le roi prend l’engagement de ne pas aller à Rome. » C’est au cours de cette correspondance secrète entretenue par M. de Bismarck avec le grand révolutionnaire italien, que fut remise à celui-ci la fameuse note Usedom [47], dont il est parlé dans l’article de la Contemporary Review, et qui concluait par ces deux axiomes : « L’alliée naturelle de l’Italie, c’est l’Allemagne ; « La rivale naturelle de l’Italie, c’est la France. » C’est sans doute plus qu’il n’en faut pour prouver au lecteur comment la chancellerie prussienne se faisait une arme de la question romaine en Italie pendant la période qui s’est écoulée entre la guerre de 1866 et celle de 1870 [48]. Et le gouvernement français sentait bien de quel obstacle cette question était à sa politique ; mais toutes les tentatives qu’il faisait pour la résoudre échouaient, grâce aux menées du cabinet de Berlin, menées plus ou moins secondées par celui de Londres : « Oldofredi, écrivait Michelangelo Castelli à son ami Dina, le 3 novembre 1867, a lu une lettre que lord Clarendon écrit à un ami de Florence, et dans laquelle il a noté les lignes suivantes : L’empereur est tellement torturé par la question de Rome, qu’on craint qu’il en perde la tête [49]. » Quant à la période même de la guerre de 1870, nous avons, comme preuve des manœuvres prussiennes en Italie, la mission que le député Francesco Cucchi alla remplir au camp prussien, afin d’obtenir les secours d’armes et d’argent avec lesquels le parti d’action devait aller attaquer Rome occupée par les troupes françaises [50].

Je ne prolongerai pas cette démonstration du soin apporté par la Prusse dans la poursuite de l’idée consistant à s’emparer de l’esprit des populations italiennes pour les diriger à son gré. Les événemens plus récens sont connus de tous. On se rappelle sans doute que, lors de la mort de Victor-Emmanuel et des graves préoccupations que cet événement si considérable laissait percer, ce fut le prince impérial d’Allemagne [51] qui se chargea de présenter l’héritier du roi Humbert aux peuples d’Italie. Ce prince, qui fut depuis l’empereur Frédéric III, était sur le balcon du palais du Quirinal avec la famille royale, qu’il dominait de sa haute taille. Il souleva dans ses bras le frêle enfant jusqu’à ses lèvres pour lui donner un baiser. Et la foule, assemblée sur la place de Monte-Cavallo, applaudissait frénétiquement, sans songer, certes, à faire le rapprochement de cette saisissante action avec le souvenir des investitures qu’octroyaient en Italie les empereurs germains des temps passés !

Depuis lors, la mainmise de la Prusse sur la politique italienne n’a plus cessé. Il y eut bien, parfois, des alternatives de rapports tendus. Mais ce n’étaient là que des ruses de la politique bismarckienne, qui s’imposait au gouvernement du Quirinal par la rudesse ou par la douceur, selon les nécessités du moment !

La presse italienne, comme l’écrivait M. Minghetti dès 1874, était dans la main de M. de Bismarck [52]. Elle put grossir au gré des desseins de cet homme d’État tous les incidens de l’affaire de Tunis ; ainsi cette question s’envenimait au point d’amener les résolutions par lesquelles la France fournit aux partisans de l’alliance allemande un prétexte suffisant pour le voyage du roi Humbert à Vienne, où elle fut conclue.

Ainsi l’Italie eut ses forces de terre liées par traité à l’Allemagne, comme déjà elle avait ses forces de mer liées, par le penchant de son esprit public, à l’Angleterre.

Voilà donc la double pression à laquelle le ministère di Rudini aurait cédé en renouvelant l’alliance austro-germanique en juin dernier : pression allemande, prudemment inavouée, et pression britannique, ostensiblement invoquée pour atténuer l’inévitable mauvais effet de l’autre.

Si, dans cette politique d’alliances, l’intérêt de l’Italie se voit assez peu pour que ceux qui la critiquent n’y découvrent, à tort ou à raison, que des mobiles dynastiques, il n’en est pas de même des deux autres intérêts qui s’y relient.

Celui de la Prusse est visible à tous les yeux. Chacun comprend que cette puissance veuille, en cas de guerre, placer la France dans la position dangereuse où, lors de la guerre de 1866, elle plaça l’Autriche ; c’est-à-dire l’obliger à affaiblir ses forces du côté des Vosges de tout ce qu’elle devrait en distraire pour faire face à l’Italie du côté des Alpes. La chancellerie allemande n’a d’ailleurs jamais caché le mobile purement allemand qui lui fait rechercher l’alliance italienne. Après les déclarations de M. de Bismarck à cet égard, celles de son successeur en font suffisamment foi.

« L’alliance avec l’Italie, a dit M. de Caprivi [53], ne doit pas tomber avec M. Crispi. Et si le député Windthorst s’imagine que les autres alliances suffisent à l’Allemagne, je dois lui rappeler le principe militaire que l’on n’est jamais assez fort. Il est de l’intérêt de l’Allemagne que les alliances actuelles ne souffrent ni diminution ni affaiblissement d’aucune sorte. »

C’est donc parfaitement clair : c’est l’intérêt de l’Allemagne qui veut que l’Italie continue à faire partie de la triple alliance.

L’intérêt que peut avoir l’Angleterre à ce qu’il en soit ainsi, s’inspire-t-il du moins de vues plus généreuses ?

En d’autres termes, l’Angleterre, en souhaitant que l’Italie reste l’alliée des puissances centrales, n’a-t-elle d’autre but que de voir s’accroître le prestige d’un jeune État dont elle a favorisé la nais-sauce ? Et se dit-elle que, à tout prendre, si cette situation d’alliances avait un jour pour résultat de créer à ce jeune État le danger d’être battu par un État voisin plus puissant, elle en serait quitte pour continuer à le protéger en faisant la guerre ?

Il y a évidemment de cela dans la sérénité confiante avec laquelle certains Italiens, hommes d’Etat ou simples citoyens, ont admis l’idée du renouvellement de la triple alliance sous le patronage de l’Angleterre. Mais l’on ne saurait trop les prémunir contre un ordre d’idées dont le danger ne tarderait pas à se faire cruellement sentir. Il est une puissance dont, dans ce siècle, on a eu plus d’une fois occasion de dire qu’elle était seule capable « de faire la guerre pour une idée. » cette puissance n’est assurément pas l’Angleterre. Le souvenir de la guerre de Lombardie, en 1859, suffit à le prouver. L’Angleterre, si elle fait la guerre, c’est pour un intérêt, et pour un intérêt anglais. Que les États qui, sur l’espérance d’un secours anglais, pourraient être portés à s’engager dans une politique susceptible de leur attirer une guerre dangereuse, se le disent. Que l’exemple de la dernière guerre turco-russe soit toujours présent à leur mémoire : il est constant que, sans les encouragemens de l’Angleterre et la foi qu’ils avaient dans son secours, jamais les Turcs ne se seraient engagés dans cette guerre. L’Angleterre cependant assista sans s’émouvoir à la destruction territoriale de l’empire turc. Elle ne songea à intervenir qu’après San-Stefano, aux portes de Constantinople ; là, l’intérêt anglais surgissait par la question des détroits. Les escadres russes ayant libre accès dans la Méditerranée altéreraient l’équilibre méditerranéen, tel que l’intérêt anglais le conçoit, c’est-à-dire l’équilibre au moyen de la suprématie anglaise. Et l’on peut aller plus loin encore sans crainte de se tromper. S’il est une puissance à laquelle l’Angleterre ne fera jamais la guerre, à moins d’un intérêt anglais ou de l’honneur anglais spécialement et directement engagé, cette puissance c’est la France. La France peut n’avoir pas assez de cuirassés pour s’enhardir jusqu’à entreprendre une campagne de batailles navales contre la marine anglaise et celle de tous les alliés dont elle peut parvenir à se renforcer ; mais elle a assez de bons navires, assez de braves marins, assez de traditions navales glorieuses, pour faire, avec un plein succès, la chasse à toute la marine marchande anglaise, sur toutes les mers du globe. Le commerce anglais, l’industrie anglaise et la banque anglaise le savent. Il n’y a pas de cabinet, whig aussi bien que tory, qui pourrait espérer de se trouver encore en place le soir même du jour où, autrement que pour un intérêt anglais bien démontré, il aurait déchaîné sur la fortune du royaume-uni le danger d’une telle guerre.

D’autre part, la France et l’Angleterre n’ont que des difficultés de détail pour des questions ne touchant pas directement leur honneur ni leur territoire national respectif. La république française, en outre, est exclusivement préoccupée de l’éventualité d’une grande guerre avec l’empire allemand. Dans ces conditions, supposer qu’elle pourrait en venir à prendre des initiatives devant lui occasionner une guerre avec l’empire britannique, ce serait supposer l’absurde.

Au point de vue anglais, comme au point de vue français, l’hypothèse d’une guerre anglo-française est donc à écarter comme absolument insoutenable. Mais il est une guerre, d’intérêt anglais celle-là, que tout bon sujet anglais prévoit comme probable, comme inévitable peut-être, et à laquelle tous les ministères qui se succèdent préparent de longue main leur pays avec une prévoyance jamais interrompue. Cette guerre, dont M. de Bismarck a dit, en riant d’un mauvais rire, que ce serait celle « de l’éléphant et de la baleine, » c’est la guerre anglo-russe. C’est pour l’éventualité de ce grand conflit, toujours retardée, mais destinée à ne jamais s’évanouir, que l’Angleterre a besoin d’alliances et sur terre et sur mer.

Le nouveau groupement des puissances européennes, peu à peu produit par les conséquences des guerres survenues après le congrès de Paris, a profondément troublé les conditions de sa politique internationale. Aux temps de l’alliance occidentale, elle pouvait voir d’un œil plus tranquille les approches d’un conflit avec la Russie. Alors, l’état territorial et politique de l’Allemagne s’y prêtant d’ailleurs parfaitement, elle avait dans la France un allié dont la coopération, toujours certaine, suffisait à la rassurer. Elle pouvait, en ce temps-là, se donner en Europe ce qu’on pourrait appeler une politique de luxe ; elle pouvait songer sans témérité à considérer comme choses nécessaires la défense, par exemple, de l’intégrité de la Turquie ou de la neutralité de la Belgique, sans en exclure même la défense de l’Italie, bien que les faits aient démontré le contraire. Aujourd’hui ce luxe ne lui est plus permis. Elle en est réduite aux nécessités de ce qu’on peut appeler une politique de foyer. Les idées des chefs militaires anglais sont connues. Leur opinion est « qu’on doit se borner à défendre les îles britanniques et les Indes. »

Pour les îles britanniques, le danger n’est pas grand, malgré ce cri d’alarme poussé par le général Wolseley dans le discours qu’il prononça le 23 avril 1886 au Club de la Presse : « Le pays est ouvert à l’invasion, et il faut y entretenir une force militaire suffisante pour que les sujets de la reine puissent dormir tranquilles dans leur lit. »

Pour les Indes, le problème est plus difficile. Les progrès de la Russie dans l’Asie centrale, en voies de communication, en forces militaires, en influence sur les populations, sont incessans. Dans l’opinion de certains écrivains militaires anglais, les Russes pourraient marcher sur les Indes anglaises à la fois par l’Oxus et le Caucase et par la frontière sibérienne sud. La première de ces marches les porterait sur les points de la concentration anglaise « avec leur inépuisable contingent caucasien, » avant que les Anglais eussent pu y réunir 40,000 hommes. La seconde aurait toute facilité d’action pendant les « trois mois au moins » qu’il faudrait aux Anglais pour lui opposer un autre corps de 40,000 hommes. Cela pour les armées de terre. Quant à l’action maritime de l’Angleterre du côté des Indes, elle présenterait également de très graves difficultés ; car la Russie, selon les mêmes écrivains, s’est appliquée à réunir dans le nord du Pacifique des forces navales bien autrement imposantes que celles que représentent ses escadres européennes. En tout cas, la possibilité de la coopération de la France, dans une guerre soutenue par la Russie, rendrait peu sûre la voie de Suez et forcerait peut-être l’Angleterre à ne communiquer avec ses possessions des Indes que par la longue et difficile route du Cap.

Il faudrait donc de toute nécessité à l’Angleterre des diversions sur terre comme sur mer. Sur terre, la diversion favorable à l’Angleterre peut se produire, en Asie, par la Chine, dont il est très difficile d’apprécier les moyens d’action, en Europe par l’Allemagne et l’Autriche. Quant à une diversion turque, elle semblerait peu probable ; tout ce que l’on peut savoir des opinions du sultan donne à penser qu’il serait difficile de l’arracher à une attitude de prudente neutralité. Resteraient les états secondaires, Scandinaves ou danubiens, desquels la Russie aurait probablement plus à espérer qu’à craindre. Or l’éventualité d’une diversion austro-allemande ne paraît pas beaucoup inquiéter les Russes. S’ils doivent se borner à une attitude défensive contre l’Allemagne, tandis que leur principal effort devrait se porter, d’une part, vers les Indes, de l’autre, vers l’Autriche, leur position naturelle et leurs places fortes de la frontière paraissent devoir leur « permettre toujours d’user la patience germanique. » En attendant, l’Allemagne devra y immobiliser au moins 200,000 hommes [54], qui lui manqueront soit dans le choc auquel elle doit s’attendre simultanément avec les forces françaises, soit dans son effort pour défendre l’Autriche ; car l’Autriche, livrée à ses seules forces, ne paraît pas pouvoir résister sérieusement à une guerre d’invasion russe. La Russie, quand même elle serait en même temps occupée en Asie, pourrait disposer de forces telles contre l’Autriche, que l’écrasement de cette puissance semblerait inévitable. Un écrivain anglais [55] estime que l’artillerie russe est deux fois et demie à trois fois plus forte que l’artillerie autrichienne. Quant à la cavalerie russe, elle serait, selon le même écrivain, plus forte que la cavalerie allemande et la cavalerie autrichienne réunies, « trois fois plus forte, ajoute-t-il, que celle de l’Autriche seule. » Devant de tels moyens d’invasion, il semble que l’Autriche devrait avoir absolument besoin d’être secourue par ses alliés. Mais l’Allemagne, dont les forces aujourd’hui sont inférieures à celles de la France, n’en pourrait distraire beaucoup pour prêter aide à l’Autriche. Cette aide indispensable, serait-ce l’Italie qui devrait la lui apporter ? Au premier abord, cela paraît impossible, moralement, au moins, autant que matériellement. Pourtant, soit. Mais, en ce cas, de quelle valeur deviendrait la diversion italienne nécessaire à l’Allemagne du côté de la France ?

On voit de quels graves et difficiles problèmes se trouve hérissée la situation que le renouvellement de la triple alliance a créée, en déterminant la conclusion d’un concert militaire franco-russe, dont personne aujourd’hui ne met plus en doute l’existence. Et l’on conçoit difficilement comment l’Italie a pu s’y déterminer, en admettant même, ce qui est loin d’être improbable, qu’une pression anglaise se soit, pour la convaincre, ajoutée à la pression allemande. Si, en effet, nous connaissons, par les paroles du comte de Caprivi, l’intérêt allemand qui s’attache à la participation de l’Italie à l’alliance des puissances germaniques, il n’est nullement difficile de deviner, d’autre part, l’intérêt anglais qui peut s’attacher à ce que cette puissance soit reliée à un faisceau politique et militaire se trouvant nécessairement placé en état d’hostilité avec la France et la Russie. Un écrivain politique anglais de haute valeur, que j’ai déjà eu occasion de citer, sir Charles Dilke, va nous le dire avec l’autorité que lui donne l’expérience acquise dans les conseils du gouvernement de son pays, dont il a fait partie. « Il serait, écrit-il, aussi difficile à l’Angleterre de prétendre, avec le seul secours de sa flotte, sans l’alliance de l’Italie, conserver contre les Français la suprématie absolue dans la Méditerranée et la Mer-Rouge, que de vouloir employer son armée à la défense de la Belgique ou de l’empire ottoman [56]. » Et un peu plus loin, il est plus explicite encore. Après avoir fait ce grave aveu que, si l’Angleterre devait défendre l’Egypte contre la France, elle devrait « renoncer à toute opération aux Indes, » il revient sur la question avec ce correctif : « La route du Cap serait la seule sûre, en cas de guerre avec la France, l’Italie restant neutre. »

L’Italie devait donc renoncer aux avantages si palpables d’une position de neutralité, non pas pour obtenir les secours de l’Angleterre au cas, d’ailleurs irréalisable, d’une agression dont la France la menacerait, mais uniquement pour se mettre en situation de porter elle-même secours à l’Angleterre au cas où cette puissance devrait soutenir une guerre contre la Russie, — la Russie, il faut le répéter, — avec qui l’Italie n’a, ni de près ni de loin, absolument rien à démêler pour son propre compte !

Quand, la plume à la main, on traduit en termes précis une idée comme celle dont je viens d’écrire la formule, et que, d’autre part, l’on se reporte à la connaissance que l’on a de cet esprit politique si pratique dont le peuple italien a donné tant de preuves dans tous les temps, l’on s’arrête vraiment confondu.

Et pourtant les avertissemens susceptibles de l’éclairer sur les conséquences de l’acte grave auquel on le conviait ne lui ont point manqué. M. le député Marazzi, entre autres, a dit à ses compatriotes avec la compétence qui s’attache à sa qualité d’officier supérieur : — Prenons garde ! En 1882, nous avons peut-être bien fait de nous mettre du côté des puissances allemandes, parce que c’était le côté des plus forts ; mais aujourd’hui la France et la Russie représentent une masse de forces dont la somme dépasse de 180,000 hommes celles dont peut disposer la triple alliance. Si nous persistons à y rester, c’est donc du côté des plus faibles que nous nous trouverons. — Telle est l’opinion émise par cet officier supérieur de l’armée italienne, et, telle qu’il l’exprimait, elle était déjà de nature à impressionner son auditoire. Mais l’impression eût été bien autrement profonde si, au lieu de l’opinion de l’honorable M. Marazzi, le parlement italien avait pu entendre citer celle de sir Charles Dilke. Cet homme d’État anglais, qui doit être placé aussi bien que M. Marazzi, pour évaluer les forces de la Russie, les porte à k millions d’hommes en première ligne et 2 millions d’hommes en deuxième. La France pouvant, de son côté, porter sa mise sur pied de guerre jusqu’à 3 millions 500,000 hommes, ils s’ensuivrait que la triple alliance, qui ne disposerait en tout que de 6 millions d’hommes, se trouverait exposée à devoir supporter le choc de 9 millions 1/2 de soldats entre Russes et Français. Ces chiffres ont quelque chose de fantastique. Ils frappent l’imagination en quelque sorte à la manière de l’immensité des évaluations astronomiques ; mais avec cette différence que celles-ci récréent et ornent l’esprit de quiconque s’y arrête, tandis que ceux-là le remplissent d’horreur. Tous ces millions d’hommes, qu’ils soient tant qu’en voit M. Marazzi ou tant qu’en indique sir Charles Dilke, ne sont-ils pas autant de millions de bras armés d’instrumens de destruction et de mort ! Mais écartons ces réflexions dans l’abîme desquelles la pensée s’égarerait et revenons à notre sujet. Les adversaires de M. Marazzi, auxquels le gouvernement italien a, en dernière analyse, donné raison, disent : soit ; la triple alliance a peut-être moins de forces que l’alliance à deux à laquelle elle est exposée à tenir tête ; mais nous, Italiens, en notre particulier, nous avons notre accord anglais qui nous vaut comme un contrat d’assurances contre les risques de la triple alliance. Fiez-vous-y, leur répond-il, et peut-être aurez-vous à le déplorer. Et, à l’appui de son peu de confiance, il leur cite l’exemple d’une autre triple alliance, celle qui fut formée à la fin du siècle dernier entre la Sardaigne, l’Autriche et l’Angleterre. Il rappelle les foudroyantes victoires du début de la campagne du général Bonaparte ; puis il ajoute : « Alors, les Autrichiens durent se séparer des Sardes pour défendre leurs propres possessions ; les Anglais ne tentèrent rien contre la route de la Corniche, distraits qu’ils furent probablement par les mouvemens de Gênes ; et nos rois restèrent seuls avec leurs vieilles brigades ; et après l’héroïque résistance du château de Cosseria, et les batailles de Ceva et de Mondovi, ils durent signer le traité de Cherasco, qui entraînait la perte de leur couronne et ouvrait l’Italie au redouté envahisseur [57]. »

Voilà, pour le dire en passant, comment ce député italien, qui n’a rien d’un anti-dynastique, confirme les redoutables pronostics de l’écrivain de la Contemporary Review, que M. Crispi a tant de peine à réfuter. Cette remarque me dispense d’insister sur la gravité des conséquences possibles de la situation faite au royaume d’Italie par le renouvellement de son alliance avec les deux empires germaniques. Mais cette gravité n’a pas pu échapper au regard des hommes éminens que la confiance du roi Humbert a mis à la tête de son gouvernement. En renouvelant la triple alliance, ils ne pouvaient ignorer que, selon les prévisions de M. Jacini, ils augmenteraient les probabilités de mesures conservatoires devenues nécessaires pour celles des puissances européennes qui auraient lieu de s’en croire menacées ; ils ne pouvaient pas surtout ignorer que la révélation de l’adhésion plus ou moins caractérisée de l’Angleterre à leurs accords ferait sortir décidément la Russie de sa réserve habituelle ; qu’une telle révélation était de nature à déterminer cette puissance à conclure enfin avec la France un accord parallèle devant lequel elle paraissait avoir jusqu’alors hésité. Les ministres italiens savaient donc bien à quoi ils s’exposaient, à quoi ils exposaient leur pays en l’engageant irrévocablement comme ils l’ont fait. Ce sont pourtant des hommes d’un esprit hautement réfléchi, hautement modéré en même temps que d’un incontestable patriotisme. Il n’est pas probable qu’ils aient voulu jeter leur patrie dans une politique d’aventures, au bout de laquelle peut se trouver la guerre avec ses redoutables hasards. C’est d’autant moins probable que leur détermination pouvait leur faire craindre une aggravation de la crise économique et financière qui pèse sur l’Italie ; ils pouvaient craindre en effet, — chose qui n’a heureusement pas eu lieu, — une exaspération du seul marché sur lequel cette crise puisse enfin se résoudre avantageusement.

Cela étant, comment peut-on logiquement expliquer la résolution qu’ils ont prise ? Faut-il ajouter loi à ceux qui prétendent qu’une irrésistible pression de la couronne aurait rendu vaines toutes leurs résistances ? Ce n’est pas l’opinion des hommes politiques italiens qui sont le plus en situation d’apprécier le caractère de leur souverain. Le roi Humbert aime à professer des sentimens chevaleresques ; il a pu croire qu’il y aurait de sa part un certain devoir d’honneur à ne point déserter la cause de deux souverains auxquels il est allié depuis huit ans ; ce devoir a pu lui paraître plus impérieux encore au moment précisément où les circonstances pourraient en rendre la pratique plus dangereuse que par le passé ; le roi a donc pu in petto désirer que son alliance avec ces deux souverains ne fût pas rompue et même laisser percer cette préférence dans sa manière d’être. Mais qu’il soit allé plus loin, c’est ce qui paraît peu admissible. Son tempérament de roi rigoureusement constitutionnel, dont il a donné tant de preuves, en exclurait la probabilité.

Faut-il admettre, d’autre part, que les ministres aient eux-mêmes apporté, en arrivant au pouvoir, le parti-pris de renouveler l’alliance quand même ? Hypothèse non moins inadmissible que la précédente. La loyauté connue de M. di Rudini et de ses collègues doit la faire écarter a priori. Comment concilier en ce cas leur indiscutable respectabilité avec l’attitude qu’on leur a vu garder pendant les premières semaines de leur ministère ? Que M. di Rudini ait senti vers la fin de mars qu’il lui serait difficile d’éluder la nécessité de renouveler l’alliance ; qu’il ait cherché dès lors, comme je le disais dans les premières pages de ce travail, à mettre en réserve des argumens de nature à en faire retomber la responsabilité sur la France plutôt que sur sa propre politique, c’est parfaitement possible. Un homme d’État a, comme tous les autres hommes, le devoir de se montrer loyal ; mais il a, plus que tout autre, le devoir aussi de s’affirmer habile. Or il y eût eu inhabileté de sa part à s’exposer à ne pouvoir réfuter les critiques de ceux qui l’accuseront certainement d’avoir achevé de brouiller son pays avec la France. L’on peut donc admettre qu’il ait voulu prendre cette précaution ; mais ce qui semble improbable, c’est qu’il ait pu agir de parti-pris ; qu’il se soit déterminé avant même de se trouver aux prises avec les difficultés que le retrait de l’Italie de la triple alliance pouvait pratiquement lui présenter. Il faudrait supposer, en ce cas, qu’il aurait accepté le pouvoir avec la pensée de commencer par jouer une comédie indigne de son caractère et indigne également du caractère de ses collègues appelés à s’en rendre solidaires.

Pourtant, M. di Rudini, avec l’assentiment ou non de ses collègues, a renouvelé les engagemens qui tenaient l’Italie dans la triple alliance ; il les a renouvelés, après avoir laissé croire, soit par son attitude et celle des autres membres de son cabinet, soit par l’attitude des journaux considérés comme étant les organes de sa véritable pensée, qu’il était disposé à ne pas la renouveler. Quels ont donc pu être les mobiles qui ont finalement déterminé le cabinet qu’il préside ?

L’explication la plus plausible qui en ait été donnée paraît être celle-ci : il n’était pas facile de changer une ligne de politique extérieure, qui avait acquis la puissance d’une habitude, et vers laquelle tous les services publics du royaume s’étaient accoutumés à faire converger leur mise en mouvement ; la couronne elle-même, ainsi que je viens de le dire, pouvait être portée à considérer la continuation de cette habitude comme une sorte de devoir intéressant sa dignité. Les cours alliées, d’autre part, luttaient de toute leur influence contre les hésitations du cabinet ; leurs instances augmentaient d’intensité à mesure que l’opinion publique offrait des symptômes pouvant, faire craindre que sa pression ne devînt irrésistible. Enfin, l’Angleterre, émue par les probabilités d’un accord franco-russe, aurait vaincu toutes ses résistances par sa décisive intervention.

Ainsi les ministres du roi Humbert se seraient résignés au renouvellement du traité. Mais, — du moins autant qu’on peut en déduire des confidences recueillies dans leur entourage intime, — avec le ferme propos : 1° de faire que l’Italie soit dans la triple alliance une sorte de poids mort faisant obstacle à tout mouvement vers la guerre, d’une manière générale ; 2° de veiller, en particulier, au casus fœderis, de façon à rendre impossible toute éventualité de guerre entre l’Italie et la France.

Une telle explication ne manque pas de vraisemblance. On peut même ajouter qu’elle est très probablement la seule vraie, vu les conditions financières de l’Italie, vu l’état encore imparfait de son outillage militaire, vu les tendances de l’opinion publique, vu enfin le caractère personnel des membres du cabinet et la sincérité des sympathies que quelques-uns d’entre eux professent pour la France. Mais cette explication conservera-t-elle la même valeur rassurante, lorsque d’autres ministres qu’eux auront à interpréter les devoirs de l’Italie vis-à-vis de ses alliés ?

Qu’en serait-il, par exemple, si un homme du caractère de M. Crispi venait à leur succéder ? Qu’en serait-il, en admettant, ce dont il est parfaitement permis de douter, que cet homme d’État voulût, en reprenant le pouvoir, se montrer l’ennemi de la France que l’on est assez généralement porté à voir en lui ?

Voilà ce à quoi les ministres actuels, sous l’étreinte des difficultés qu’ils avaient à surmonter, n’ont peut-être pas suffisamment songé. Et c’est là un point d’interrogation auquel l’avenir pourra seul répondre.

Quant au présent, les Français peuvent l’envisager sans appréhension. La nation italienne a donné, dans ces derniers temps, plus d’une preuve non douteuse de son amour de la paix, de son amitié pour la France. Que la nation française réponde à ces manifestations avec amitié, je dirai plus, avec confiance ; que la cessation de la guerre des affaires devienne, entre les deux pays, le gage de l’impossibilité de la guerre de canon. Ainsi passera à travers les Alpes un souffle de sympathies et d’intérêts réciproques assez puissant pour refroidir les ardeurs haineuses des ennemis de la fraternité latine ; ainsi les deux peuples voisins, quels que soient les liens temporaires que la diplomatie ait cru devoir contracter, scelleraient le pacte durable de la paix latine, véritable paix de famille, qui, des deux côtés, s’impose à toutes les consciences. Je ne saurais, en terminant, donner meilleur témoignage de l’irrésistible pouvoir de ce lien de famille, que celui du roi Humbert lui-même : malgré l’alliance allemande, et moins d’un mois après l’avoir renouvelée, ce souverain, voulant, dans un langage noblement inspiré, désigner l’Italie et la France, n’a su les nommer autrement que les deux nations sœurs [58].


G. GIACOMETTI.


  1. Nuova Antologia, livraison du 16 février 1891, p. 681.
  2. Voir la Tribuna du 6 mars 1891.
  3. Voir à cet égard la correspondance diplomatique du temps, notamment dans le livre du général La Marmora, Un pò più di luce. Voir aussi le général La Marmora et l’aillance prussienne, par Chiala, Paris, 1867, chez J. Dumaine, éditeur. Voir également Italia, 1859-1889, Rome, Mozzi, éditeur ; voir enfin, dans la Contemporary Review du 1er avril 1891 : la Dynastie de Savoie, le pape et la république.
  4. Dès l’arrivée du courrier de Milan, le matin du 6 juin, les ministres s’empressèrent de signaler à leurs amis la lettre du Corriere della Sera comme définissant exactement la situation vraie de la question de la triple alliance.
  5. S’il était possible de le faire sans compromettre personne, je pourrais citer des paroles très vives, dites et même écrites par des généraux et des amiraux, ne laissant aucune espèce de doute sur ce point spécial.
  6. Voir la Contemporary Review du 1er avril 1891. Voir aussi la Justice, qui donne la traduction française de cet écrit dans ses numéros des 4, 5, 6, 7, 8 et 9 avril.
  7. Secolo du 2 juillet 1891.
  8. « Si l’amorce s’enflamme, qui l’approche du feu n’a pas à s’en étonner. » (Metastasio.)
  9. Article 125 du code pénal : « Quiconque publiquement fait remonter au roi le blâme ou la responsabilité des actes de son gouvernement est puni de la détention jusqu’à un an et d’une amende de cinquante à mille francs. »
  10. La vérité est que M. Crispi, en envoyant l’escadre italienne à Toulon, avait voulu s’en faire un mérite auprès du public italien dont il sentait l’opinion tournée vers la France ; mais ce mérite, il ne voulait pas que la France pût l’avoir aux yeux du même public italien, en envoyant à son tour ses vaisseaux saluer le roi à la Spezzia. Voilà pourquoi le voyage royal n’eut pas lieu. Los journaux français n’y furent pour rien.
  11. Voir la Riforma du 10 août 1891.
  12. Toute cette genèse de la triple alliance a été très franchement exposée par le prince de Bismarck, dans le grand discours qu’il prononça au Reichstag le 5 février 1888 dans la discussion relative au renouvellement du septennat militaire.
  13. Voir l’article déjà cité de.M. Jacini dans la Nuova Antologia du 16 février 1891.
  14. Séance de la chambre des députés du 13 novembre 1888.
  15. C’est en effet dans ces termes que des personnes qui approchent M. di Rudini expliquent non-seulement le renouvellement de la triple alliance, mais encore sa conclusion si étrangement hâtive.
  16. Voir la Politique du comte de Cavour, — de 1852 à 1866. — Lettres inédites avec notes. Par Nicomède Bianchi. Turin. Chez Roux et Favale. 1885.
  17. Lettre du 2 mars 1856.
  18. Autre lettre de la même date, 2 mars 1856.
  19. Lord Malmesbury, en qualifiant la conduite du cabinet de Turin, s’était servi, dans une note, du mot unfair, qui équivaut à peu près à déloyale.
  20. Voir les dépêches de lord Malmesbury des 9, 12 et 13 janvier 1859.
  21. Voir la lettre de Cavour à Massimo d’Azeglio (qu’il ne faut pas confondre avec Emmanuel d’Azeglio) en date du 14 avril 1859.
  22. La France savait cependant déjà qu’en soutenant l’Italie elle risquait une guerre dans laquelle, outre l’Autriche, elle pouvait avoir à combattre la Prusse et tous les autres États germaniques. « II, — l’empereur, — m’a dit que toute l’Allemagne est contre lui. » (Lettre de Massimo d’Azeglio à Cavour, de Paris, 17 avril 1859, deux jours avant l’ultimatum autrichien.)
  23. Voir, dans Agostino Bertani e i suoi tempi, les lettres de l’ami le plus intime de Mario, le célèbre tragédien Gustavo Modena, qui, lorsqu’il écrivait de Turin, les datait de La Meccafetida, « La Mecque fétide. »
  24. Voir la Riforma du 19 juin et du 10 août 1891.
  25. Panizzi avait au British-Museum une situation importante que les Anglais lui avaient assignée en témoignage de sympathie pour sa personne et de considération pour ses talens. — Raison de plus, par conséquent, pour qu’il ne pût être porté à juger sévèrement leur attitude envers son pays.
  26. Voir Jessie-White Mario, Agostino Bertani e i suoi tempi, p. 309.
  27. Séance de la chambre des communes du 9 août 1859.
  28. Voir Cronaca della guerra d’Italia del 1859, t. II, p. 4. Rome. Tipografia tiberina.
  29. Séance du 9 août 1859.
  30. Un exemple saisissant de ce sentiment caché de Napoléon III se trouve révélé dans une lettre du prince Napoléon à Cavour. Le prince raconte que M. Thouvenel avait préparé et soumis à l’empereur une note sévère contre la politique piémontaise, à l’époque des événemens de Naples. « L’empereur, poursuit-il, biffa la note en disant à son ministre que le Piémont savait fort bien que la France ne lui ferait pas la guerre, s’il ne suivait pas ses conseils. » (Voir il Principe Napoleone par Pietro Vayra, p. 57, Turin, Casanova, éditeur, 1891.)
  31. J.-White Mario, Agostino Bertani e i suoi tempi. t. I, p. 324.
  32. Voir la dépêche de sir Henri Elliot à lord Russell, datée de Naples 9 novembre 1860.
  33. Voir Politica segreta italiana, 1863-1871, p. 171, 2e édition, Roux et Cie, Turin. Rome, 1891.
  34. Voir Une page d’histoire du gouvernement représentatif du Piémont par Chiala. Turin, 1858.
  35. Voir la Politique du comte de Cavour, par Nicomede Bianchi.
  36. Voir le discours d’ouverture de la couronne de Prusse. (Session de 1859.)
  37. Note de M. de Schleinitz en date du 13 octobre 1860.
  38. Voir La Marmora, Un pô più di luce.
  39. Dépêche de sir A. Buchanan à lord John Russell du 12 mars 1864.
  40. Voir le général La Marmora et l’alliance prussienne. Voir aussi Jacini, Due anni di politica italiana.
  41. Lettre de Massimo d’Azeglio à Cavour en date de Paris, 17 avril 1850.
  42. Dépêche de M. de Barral, datée du camp prussien, 26 juillet 1866, à M. Visconti-Venosta, ministre des affaires étrangères.
  43. Je connais des patriotes italiens, hommes d’une loyauté à toute épreuve, amis sincères de la France, qui, aujourd’hui encore, croient comme un article de foi que Napoléon III, d’accord avec La Marmora, a exigé que les Italiens se laissassent battre à Custozza, pour se réserver, lui, le mérite d’imposer la paix par sa médiation et pouvoir ainsi les forcera recevoir de ses mains le don « humiliant » de la Vénétie.
  44. Séance du Reichstag du 16 janvier 1874.
  45. Dépêche de M. Nigra à La Marmora, datée du 6 mai 1866.
  46. Note adressée par Giuseppe Mazzini à M. de Bismarck en date du 17 novembre 1867. — Dans cette note, Mazzini demandait au gouvernement prussien un million de francs et 2,000 fusils à aiguille pour sceller ce qu’il appelait « une alliance stratégique contre l’ennemi commun, entre le gouvernement prussien et le parti d’action. »
  47. M. Usedom était ministre de Prusse à Florence.
  48. Voir la lettre de M. Benedetti au marquis de Moustier, en date de Berlin, 10 novembre 1867.
  49. Voir Carteggio politico di Michelangelo Castelli, t. II, p. 305.
  50. Voir le Don Chisciotte du 5 septembre 1889 et presque tous les autres journaux italiens de la même date.
  51. Le même prince royal de Prusse qui, en 1864, préférait l’hospitalité d’un général autrichien à celle du prince Humbert.
  52. Voir sa lettre du 28 octobre 1874, dans le Carteggio politico di M. A. Castelli, t. I, p. 580 à 688.
  53. Séance du Reichstag du 2-i juin 1890.
  54. M. de Bismarck a dit « 1 million d’hommes » dans son discours précité du 5 février 1888.
  55. Sir Charles Dilke, l’Europe en 1887.
  56. L’Europe en 1887, p. 302.
  57. Voir le discours de M. Marazzi à la séance de la chambre des députés du 13 mai 1891.
  58. Voir le télégramme du roi Humbert au baron Lazzaroni, adressé à Lyon, le lit juillet 1891. Ce télégramme est d’autant plus significatif qu’il répondait en sens approbatif à une dépêche de M. Lazzaroni, rendant compte à sa majesté de l’accueil fait à son discours, dans lequel il avait émis le vœu que les drapeaux des deux nations, « ces sacrés emblèmes, » fussent, comme au moment où il parlait, « toujours placés l’un à côté de l’autre. » L’expression d’un tel vœu, honorée de l’approbation royale, vingt jours seulement après la confirmation d’une alliance dont la conséquence pourrait être que les deux « sacrés emblèmes » dont il est parlé eussent à se trouver dans des camps opposés un jour de bataille, n’est pas la moindre des étrangetés que présente la situation de l’Italie dans le système des alliances où elle se trouve engagée.