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Cinquante ans de règne - Le Monténégro et son prince

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CINQUANTE ANS DE RÈGNE

LE MONTÉNÉGRO
et son prince

De minimis non curat prætor. L’axiome barbare du vieux droit romain ne saurait être la devise des hommes d’État ; ils savent que les petites gens font les grandes révolutions, et les petits États les grandes guerres. La Prusse et le Piémont ont été de petits États. C’est d’un Etat minuscule, le Monténégro, qui compte moins de 250 000 habitans, que nous voudrions parler aujourd’hui pour nous demander ce qu’il est, d’où il vient, où il va, quelle place il tient dans la politique européenne. « Nous sommes petits par le nombre, mais grands par la volonté. » Les annales des Monténégrins justifient cette fière parole d’un de leurs princes et leur patriotisme veut en faire une prophétie. Ils ont eu, jusqu’au degré héroïque, la volonté de vivre libres ; ils se sont réfugiés, pour ne pas mourir, dans l’aridité des hautes montagnes et ils en descendent aujourd’hui pour subsister : c’est leur histoire et c’est le problème de leur avenir.


I

Les géologues nomment « butoirs » certains noyaux de formation ancienne qui ont arrêté ou dévié les plissemens plus récens. Dans l’histoire des peuples aussi, il y a des « butoirs » où viennent se heurter les marées conquérantes et que les invasions ne parviennent pas à submerger. Tel a été le Monténégro. Les armées turques sont venues se briser sur l’écueil de ses rochers ; elles ne l’ont pas dompté : il marque aujourd’hui une frontière de l’Empire ottoman, et, en même temps, il est, avec la Serbie, l’obstacle où s’arrête la descente autrichienne vers Salonique et vers l’Albanie. Cette fonction historique, le paysage la traduit à l’imagination du voyageur qui, de Cattaro, monte à Cettigne pour redescendre vers les bords du lac de Scutari. La domination autrichienne qui, à Raguse et dans les Bouches de Cattaro, donne déjà l’impression d’être dépaysée, s’arrête au mur vertical du mont Lovtchen. À mesure que l’on s’élève par les lacets vertigineux de la route, apparaît un monde nouveau, tourmenté, déchiqueté, crevassé, où tout est rude et va aux extrêmes, depuis le climat jusqu’au cœur des hommes. En bas, le sourire de l’Adriatique, les cyprès noirs, le vin d’or, l’abondance, la douceur de vivre, la grâce légère de l’art vénitien. En haut, l’entassement chaotique des grands rochers de calcaire, d’un gris uniforme et comme lavé, décor grandiose et sévère, fait pour des cœurs forts et pour une vie dure. De la monotone symphonie des nuances ternes, il se dégage une mélancolie si hallucinante que, par un instinct de réaction, les habitans ont adopté des costumes aux couleurs éclatantes ; la petite veste coquelicot et la culotte bleu de roi sont, avec le rouge vif des toits couverts de tuiles, les seules notes gaies qui tranchent sur la morne désolation des gris. Au sommet du col, on découvre tout à coup, dans un saisissant raccourci, l’étendue entière du Monténégro ; les vallées n’apparaissent pas ; l’œil épouvanté n’aperçoit de tous côtés que les monstrueuses vagues de pierre qui, si loin que s’enfonce le regard, se succèdent et se surplombent, figées en pleine colère, arrêtées en plein assaut, dans cette attitude tourmentée et douloureuse dont Fromentin a si bien dit qu’elle est comme la mort du mouvement. Ce cercle d’enfer, c’est le domaine du Monténégrin. Vers le Sud-Ouest, la plaine minuscule où se terre le village de Cettigne, capitale de la Principauté, reste invisible, mais, plus loin, s’ouvre une profonde dépression au fond de laquelle miroite au soleil la nappe bleue du lac de Scutari. Ces plaines diaprées, verdoyantes, fertiles, c’est le domaine du Turc ; il n’en a cédé quelques morceaux aux Monténégrins qu’en 1878 par le traité de Berlin. Plus loin encore, ces grandes montagnes qui, sur l’horizon du Sud, scintillent au soleil, c’est le repaire des tribus albanaises, ennemies séculaires du Serbe de la Tchernagora auquel elles disputent les plaines grasses et les plateaux aux pâturages parfumés. Serré entre ses deux voisins, l’Autrichien et le Turc, maîtres de la mer et des plaines, le Monténégrin n’a gardé que l’étage supérieur, la montagne. Un jour, avant la guerre de 1877, François-Joseph, voyageant en Dalmatie, reçut à Cattaro la visite du prince Nicolas. Les hauts sommets du Monténégro, qui couronnent les Bouches, brillaient de milliers de feux. « Mon frère demeure bien haut, dit l’Empereur émerveillé. — Les Turcs m’ont pris la terre, les Autrichiens la mer, il ne me reste que le ciel, » répondit le prince[1]. Le Monténégro est une forteresse de pierre, les Monténégrins en sont la garnison.

Seules, de grandes catastrophes peuvent obliger les hommes à se créer une patrie là où devraient régner sans partage l’aigle et le chamois. Ce fut l’invasion turque, victorieuse à Kossovo (1389), qui, disloquant l’Empire serbe de Douchan, isola les princes de la Zêta et les confina dans la Tchernagora. Ces premiers seigneurs du Monténégro appartenaient à la famille de Balsa ; leur nom ne nous arrêterait pas si les traditions ne faisaient d’eux les descendans de ces princes des Baux dont le manoir ruiné garde si fière allure au pays de Mireille ; ils avaient suivi en Sicile la fortune de Charles d’Anjou ; de là, ils passèrent en Epire, puis en Illyrie où ils se taillèrent un domaine à grands coups d’épée. On aime, en vérité, à se représenter ces gerfauts de Provence prenant leur vol vers l’Orient et installant leur couvée dans les nids d’aigle de la Montagne Noire. Ils n’y étaient pas dépaysés, ils y retrouvaient le même ciel méditerranéennes mêmes rochers fissurés, les mêmes sources jaillissantes, la même végétation maigre et aromatique. On voudrait savoir leur histoire pour ajouter une page à celles où Maurice Barrés a évoqué les âmes de ces hardis féodaux qui, à la même époque, essaimèrent des dynasties françaises sur le vieux sol de l’Hellade.

La famille des Balsa s’éteint en 1427, celle des Tsernovitch lui succède. En 1516, le dernier de cette lignée désigne comme héritier de son pouvoir temporel le métropolite qui exerçait déjà le pouvoir religieux. Depuis cette époque jusqu’à 1851, les Vladikas (princes-évêques) gouvernent le Monténégro ; leur fonction reste élective en droit, mais, à partir de 1757, transmise d’oncle à neveu, elle ne sort plus de la famille des Pétrovitch Niegouch ; Pierre II, en 1851, laïcisant son pouvoir, se proclame souverain absolu, lui et ses héritiers par ordre de primogéniture. Cette longue période est remplie par une lutte de chaque jour contre le Turc et l’Albanais. Les Ottomans, maîtres de toutes les vallées autour de la Tchernagora, laisseraient volontiers tranquilles sur leurs plateaux arides ces quelques tribus serbes ; ils n’ont que faire de ces maigres terres où ils ne récoltent que des coups. Mais les Monténégrins, eux, pour subsister, ont besoin de descendre dans la plaine ; ils vivent de la guerre ; leurs faucilles sont des yatagans et leurs moissons des têtes de Turcs ; dans leur repaire de Cettigne, au-dessus du saint monastère d’Ivan-le-Noir, se dresse la tour des crânes où ils étalent leurs trophées hideux. Les montagnards rapportent aussi de leurs expéditions un butin plus utile ; ils pillent les camps et les villages, ils razzient les récoltes et les troupeaux. Ainsi vivent ces peuples, toujours l’œil au guet et la main au sabre, chasseurs d’hommes, à l’affût derrière leurs grands rocs. Le palladium de leur liberté, c’est le couvent d’Ivan-le-Noir, dans l’étroite plaine de Cettigne ; c’est leur centre religieux, le lien national qui unit les divers dans de la montagne. Il n’est pas surprenant que le métropolite de Cettigne soit devenu le chef de la nation. Deux fois, en 1623 et en 1687, les Turcs pénètrent jusqu’à Cettigne, détruisent le saint monastère, imposent aux montagnards l’humiliant impôt du haratch, et, pour les tenir en respect, installent au centre du pays une troupe de Monténégrins renégats. L’âme monténégrine, si l’apostasie venait à s’étendre, était menacée de disparaître : elle eut, dans la veillée de Noël 1702, ses Vêpres sanglantes qui la ressuscitèrent. À la voix de Danilo, le premier vladika de la famille des Pétrovitch, les Monténégrins se lèvent, massacrent les renégats, rejettent la suzeraineté turque ; plusieurs années d’effroyables luttes s’ensuivent : en 1714, les Turcs brûlent encore une fois le monastère de Cettigne. Combien d’ossemens turcs blanchirent alors dans les gorges sauvages de la montagne ! La liberté fut le prix de l’héroïsme : depuis cette époque, les Monténégrins vivent indépendans ; mais on les retrouve sans cesse en armes contre l’ennemi héréditaire, en 1829, en 1856, en 1876. Jusqu’à nos jours la guerre reste l’unique préoccupation du Monténégrin, sa raison d’être, sa fonction normale ; il vit pour tuer et, lui-même, tient à déshonneur de mourir dans son lit.

Si dénudées que soient les Montagnes noires, les eaux qui en dévalent entraînent avec elles de menues parcelles végétales qu’elles déposent au fond des entonnoirs naturels où elles-mêmes s’infiltrent dans le sol fissuré : ces petites cuvettes, on les aperçoit, de-ci de-là, rompant la monotonie du paysage ; elles sont caractéristiques du pays monténégrin et herzégovinien ; ce sont les champs des montagnards. Les uns n’ont qu’un ou deux mètres de diamètre et l’ingéniosité laborieuse des femmes monténégrines parvient à y faire pousser une minuscule moisson : une gerbe de seigle, trois ou quatre pieds de pommes de terre ou de maïs ; d’autres ont quelques ares ; la petite plaine où sont bâties les maisonnettes de Cettigne était, avant 1878, l’une des plus vastes surfaces cultivables du Monténégro. Tandis que l’homme porte les armes, les femmes, les enfans, les vieillards cultivent ces petites poches de terre noire ou conduisent dans la montagne quelques troupeaux de chèvres et de moutons : c’est à peu près toute l’industrie de ce peuple.

L’isolement au milieu de populations hostiles, la difficulté d’arracher à la montagne de chétives récoltes, ont fait de la Tchernagora le conservatoire des anciennes mœurs. La famille (inokostina) a gardé l’organisation caractéristique des anciennes sociétés slaves : l’égalité entre les divers membres et la jouissance collective de la terre cultivée en commun ; aucun membre de la communauté ne peut posséder de pécule provenant de son travail qui appartient tout entier à la famille ; le père ne peut disposer des biens de la famille sans le consentement des fils ; il est en général l’administrateur de la communauté, mais s’il se montre inférieur à sa tâche, il peut être remplacé par un de ses fils ; en cas de dissolution de la communauté, le père et chacun des fils reçoivent des parts égales. Une zadruga est la juxtaposition de plusieurs familles associées pour cultiver collectivement, sous la direction d’un chef élu, une plus vaste tenure, cette forme, en raison de l’exiguïté des propriétés, est assez rare au Monténégro.

Un événement survint, en l’année 1714, qui allait avoir les plus grandes conséquences pour l’avenir politique du Monténégro. Le renom de Pierre le Grand, qui revendiquait le rôle de protecteur des Slaves orthodoxes et qui les appelait à la guerre sainte contre la Turquie, avait pénétré jusque dans la Montagne-Noire. Le premier des vladikas Petrovitch, à bout de ressources après l’occupation de Cettigne par l’armée du pacha de Scutari, partit pour la Russie. Le Tsar accueillit avec empressement le vladika et lui donna 10000 roubles d’argent. De là date l’intimité politique entre la grande Russie et le petit Monténégro, entre la dynastie des Romanof et celle des Petrovitch. Les vladikas, à chaque avènement, prirent l’habitude d’aller à Pétersbourg demander l’investiture.

C’est comme alliés des Russes que les Monténégrins eurent à combattre les soldats de Napoléon Ier. Au moment où il fait occuper Raguse et les bouches de Cattaro, l’Empereur écrit au vice-roi d’Italie, le 1er septembre 1807 : « Ordonnez au général Lauriston d’entrer en liaison avec les Monténégrins ; » il faut « les gagner et s’en faire aimer. » La première expérience ne fut pas heureuse, un détachement français fut repoussé jusqu’à Raguse ; le vladika Pierre, que les Monténégrins vénèrent comme un saint, dirigeait l’attaque impétueuse. Vialla de Sommières nous le dépeint : « ceint du baudrier, la tiare en tête, il excitait le courage et conduisait ses hordes avec autant d’énergie que d’habileté. » Les Monténégrins massacrèrent le général Delgorgue et un aide de camp de Marmont : on vit des têtes françaises sur la « tour des crânes » et les Monténégrins, s’en servant pour jouer aux boules, les trouvèrent légères et bien roulantes. Après les avoir battus, Marmont chercha à les apprivoiser. « Comment se fait-il que vous ne me parliez jamais des Monténégrins, lui écrivait l’Empereur ; il ne faut pas avoir le caractère roide. Il faut envoyer des agens et vous concilier les meneurs de ce pays. » Marmont eut à Cattaro une entrevue avec le vladika ; il essaya de le détacher de l’alliance russe. « Les Russes, répondit Pierre Petrovitch, sont nos frères, dans une même foi et dans une même famille… Les Slaves, sachez-le, attendent leur salut d’une union étroite avec leurs puissans frères russes. Celui qui est l’ennemi des Russes est l’ennemi de tous les Slaves. » Et comme Marmont lui reprochait les cruautés de ses soldats envers les prisonniers, il s’attira la fameuse réponse : « Il est vrai que notre peuple décapite ses ennemis captifs, mais n’est-il pas plus étrange que le peuple français ait décapité publiquement son roi légitime ? » Des relations pacifiques finirent cependant par s’établir ; le colonel Vialla de Sommières parcourut le pays d’où il rapporta la curieuse relation de voyage qui révéla le Monténégro au monde occidental. Napoléon ne supportait pas que l’on dédaignât son amitié ; il n’oubliait pas le Monténégro ; il écrivait, le 15 juillet 1811, au général Bertrand, gouverneur des provinces illyriennes : « Tôt ou tard je désire détruire l’influence de l’évêque des Monténégrins, » et il réclamait des détails sur les moyens d’exécution. 1812 donna raison à la fidélité des Monténégrins envers la Russie et, lorsqu’en 1851 Danilo voudra laïciser son pouvoir et se proclamer gospodar (prince), c’est au Tsar de Russie qu’il ira demander la consécration de son nouveau titre.

Plus le Monténégro, au XIXe siècle, par ses relations avec les grandes puissances, tend à devenir un élément de la politique européenne, plus acharnés sont les Turcs à l’annihiler. Au Congrès de Paris, le plénipotentiaire ottoman ne souleva aucune contradiction en déclarant qu’il regardait le Monténégro « comme partie intégrante de l’Empire ottoman. » Le Tsar, mécontent de la neutralité de Danilo pendant la guerre de Crimée, l’abandonnait. Le prince eut une inspiration heureuse : il vint à Paris, en 1857, où Napoléon III, qui était alors l’arbitre de l’Europe, l’accueillit avec distinction. L’année suivante, Danilo, attaqué par les Turcs, leur infligea à Grahovo une rude défaite que les bardes de la montagne célèbrent comme la revanche de Kossovo ; malgré ce succès, il allait succomber sous le nombre quand le pavillon de France apparut sur la côte de l’Adriatique, au grand mât du vaisseau de l’amiral Jurien de la Gravière. La France obligea les Turcs à faire la paix et une commission européenne fut chargée de délimiter les frontières du Monténégro, qui garda le district de Grahovo. Désormais, par l’intervention française, le Monténégro entrait dans le droit public européen en même temps que, par sa victoire, il devenait l’espérance des chrétiens des Balkans. Danilo ne survécut guère à ses succès ; il fut assassiné à Cattaro, victime d’une vendetta albanaise ; il avait désigné pour lui succéder le fils de son frère Mirko, Nicolas (Nikita), jeune homme de dix-neuf ans qui venait d’achever ses études à Paris au lycée Louis-le-Grand : il gouverne encore aujourd’hui le Monténégro. Son règne commence par d’effroyables luttes. Orner Pacha envahit le Monténégro, écrase sous le nombre ses héroïques défenseurs ; la Russie, déjà inquiète pour la Pologne, reste inerte ; Palmerston déclare « qu’il applaudira des deux mains en voyant les rebelles monténégrins châtiés par les troupes du Sultan. » Enfin la France prend l’initiative d’une intervention diplomatique qui arrête les Turcs et les fait consentir à la paix : ils obtiennent le droit d’élever des forteresses dans l’intérieur du pays ; le Monténégro semble retomber sous le joug. L’opinion française s’émeut des malheurs du petit pays, elle s’enthousiasme pour le jeune prince, elle envoie du blé, du maïs, pour ravitailler les montagnards mourant de faim ; une loterie, autorisée par le ministre Fould, aide le prince Nicolas à parer aux premiers besoins, puis à payer les fusils nouveaux avec lesquels son peuple combattit si brillamment pendant la grande crise de 1875 à 1878. Longtemps avant les Russes, le prince Nikita entre en campagne avec les Serbes pour aider les Herzégoviniens révoltés, il remporte de brillans succès et quand, enfin, les Russes se décident à entrer en lice, les Monténégrins sont avec eux ; ils tirent les premiers et les derniers coups de fusil, livrent six batailles et une infinité de petits combats[2]. À force de bravoure et de sacrifices, le prince Nicolas et ses Monténégrins avaient enfin gagné la pleine indépendance et les accroissemens de territoire que l’Europe allait leur marchander, mais qu’elle ne pourrait pas leur refuser entièrement.

Le traité de San Stefano agrandissait le Monténégro dans toutes les directions aux dépens de l’Herzégovine, du sandjak de Novi-Bazar et de l’Albanie ; les plénipotentiaires de Berlin, inspirés par Bismarck, préoccupés avant tout de ne point déplaire à l’Autriche, rognèrent, surtout du côté du Nord, la part du Monténégro ; il acquérait cependant quelques morceaux précieux, la plaine de Podgoritza, une partie des bords du lac de Scutari, le district d’Antivari. Nous avons raconté ici[3] comment le Monténégro ne put pas entrer en possession de tout son lot et comment, en échange de districts albanais, il reçut le port et le territoire de Dulcigno jusqu’aux rives de la Bojana. Nous aurons à revenir sur les conditions onéreuses que l’article 29 du traité de Berlin apporta, au profit de l’Autriche, au libre exercice de la souveraineté monténégrine sur les districts maritimes. Un avantage d’importance capitale lui est désormais acquis : le Monténégro touche à la mer ; il entre en contact avec le reste du monde : l’emmuré respire.


II

Sonne, sonne, ô cloche chérie ; des Serbes tu attestes la foi, la foi sainte pour laquelle ont coulé des flots de sang, don de Dieu. Sonne, sonne ; qu’à travers l’air et les nuages ton doux bruit retentisse ; salue tous les-héros que notre siècle admire, salue Kara-Georges et Danilo. Que tes sons leur annoncent que plus grande est la puissance des Musulmans, plus grand sera le triomphe de mon peuple en l’anéantissant.


Ainsi chante le barde inspiré qu’est, à ses heures, le prince Nicolas. Accourir à l’appel de la cloche sainte du monastère de Cettigne, dévaler du haut des monts, se ruer sur l’Infidèle, conquérir les riches vallées de l’Albanie et de la Macédoine, refaire l’empire de Douchan, c’est le rêve qui vibre au fond de tout cœur monténégrin ; le prince l’a noblement traduit dans ses poésies et dans son beau drame la Balkanska Tsaritza (l’Impératrice des Balkans). Mais ce chantre d’épopée est aussi le plus avisé, le plus pratique des souverains ; son grand mérite dans l’histoire restera d’avoir compris qu’une transformation était nécessaire au salut de son peuple, et de l’avoir patiemment guidé dans cette évolution décisive. Le temps des beaux coups d’estoc et des têtes coupées est passé : il faut vivre et, pour vivre, travailler. Pour l’Occidental qui se promène dans la rue de Cettigne, l’impression qui domine est celle du désœuvrement ; tous ces Monténégrins, avec leurs élégans costumes militaires aux couleurs voyantes, avec l’arsenal qu’ils portent à leur ceinture, ont l’air d’une garnison endimanchée qui baye aux corneilles en attendant la guerre prochaine. Le légendaire colonel Ramollot se plaignait que l’on recrutât l’armée « dans le civil ; » au Monténégro, il n’y a pas de « civil, » tout Monténégrin est un soldat, depuis le Prince jusqu’au berger qui ne se sépare jamais de son fusil, de ses cartouches et de ses vivres. Comme le Berbère du Maroc et l’Albanais, le Monténégrin chemine allègrement sans rien porter que ses armes ; cultiver, traîner les fardeaux, faire le marché, c’est affaire aux femmes.

Le traité de Berlin donnait au Monténégro de belles vallées, la riche plaine de Podgoritza avec une partie des rives du lac de Scutari ; la mer s’ouvrait à l’activité commerciale et à l’émigration des montagnards. Le prince Nicolas s’adonna résolument à sa tâche nouvelle ; il fallait habituer ses sujets au travail manuel, orienter leur énergie vers des formes nouvelles d’activité, coloniser les terres gagnées par la victoire ; on le vit prêcher d’exemple, forger sur la place publique, exhorter paternellement son peuple à ses nouveaux devoirs, l’initier à des méthodes plus perfectionnées de culture, donner des concessions aux plus méritans. Les races de bétail ont été patiemment améliorées ; de riches cultures de tabac, de maïs, de fruits, prospèrent dans les plaines. Podgoritza est devenue un centre agricole et commercial ; avec ses 4 000 habitans, elle est le plus gros bourg, le marché le plus important de la principauté. Un réseau de routes, commencé sur l’ordre du prince, atteint aujourd’hui les principaux centres ; la route autrichienne de Cattaro à la frontière a été continuée jusqu’à Cettigne et de là elle descend sur Rjeka, Vir-Bazar, Antivari et Dulcigno ; une autre gagne Podgoritza et Nikchitch. Une compagnie tchèque, subventionnée par l’État, a établi un service régulier d’automobiles de Cattaro à Cettigne et de Cettigne au lac de Scutari et à Podgoritza. Les Monténégrins, pressés par la faim, se sont mis tristement à travailler aux routes, et c’est pitié de voir ces beaux hommes, dans leur uniforme maculé et poudreux, casser, pour un intime salaire, les pierres du chemin ; je pensais, en les regardant, à ces oiseaux de proie captifs qui traînent dans la poussière leurs ailes paralysées et leur plumage souillé. Les fils des héros des vieilles pesmas vivent en pleine prose, parmi les plus dures réalités.

Il en est qui, plus hardis, s’expatrient. J’en ai vu des centaines travaillant au nouveau port de Trieste. Beaucoup, chaque année, s’en vont jusqu’en Australie, jusqu’en Amérique, au pays des salaires fabuleux où les revenus d’un seul riche dépassent ceux de toute la principauté monténégrine. Ils sont pris dans l’engrenage impitoyable de la grande industrie qui les enrichit, mais qui use la force de leurs muscles et brise le ressort de leurs volontés ; revenus au pays avec des économies qui, pour eux, constituent une fortune, souvent ils sont, pour le reste de leur vie, incapables d’un effort. Ces exilés volontaires donnèrent, l’année dernière, un touchant exemple de patriotisme ; après l’annexion de la Bosnie, quand les journaux parlèrent d’une guerre imminente entre le Monténégro et l’Autriche-Hongrie, tous voulurent revenir se battre dans leurs montagnes ; il fallut envoyer des dépêches à New-York pour les rassurer, les remercier et leur promettre qu’en cas de vrai danger, la patrie ne les oublierait pas.

Le Monténégro a deux ports, la rade d’Antivari et la petite baie de Dulcigno, mais l’un et l’autre sont séparés, par de hautes montagnes, de l’arrière-pays dont ils devraient être le débouché ; il fallait donc, pour tirer parti des ports, leur créer des voies d’accès du côté de la terre et les aménager du côté de la mer. Une compagnie italienne a entrepris tous les travaux à faire à Antivari : une jetée prolongeant un promontoire naturel achèvera bientôt d’enfermer un beau bassin en eau profonde ; la vieille cité d’Antivari commence à quitter le rocher où elle est si pittoresquement perchée, parmi ses oliviers centenaires, pour descendre au bord de la mer dans la plaine drainée et assainie. La jolie villa de Topolitza, appartenant au prince héritier, jalonne l’emplacement où est déjà tracée la future « promenade des Anglais » de cette « Nice de l’Adriatique, » dont le prince Nicolas veut doter son pays. Le « port franc » d’Antivari a été inauguré le 24 octobre dernier ; on travaille à le doter des magasins et de l’outillage nécessaires. Malheureusement la rive Nord de la baie d’Antivari et les collines de Spizza qui la dominent appartiennent à l’Autriche ; le territoire dalmate barre de ce côté les avenues du port monténégrin. À l’Est, entre la petite plaine d’Antivari et le lac de Scutari, s’élève l’épais massif du Roumia qui atteint 1 500 mètres d’altitude ; une route le traverse et on a inauguré, il y a quelques mois, un chemin de fer à voie étroite qui grimpe et serpente au milieu des rochers, traverse en tunnel la dernière crête et redescend, par des lacets vertigineux, sur la plaine de Vir-Bazar et le lac. Mais ce chemin de fer, qui a coûté très cher et a été très mal construit, est absolument insuffisant pour alimenter le trafic d’un grand port. Du côté Sud, l’accès de la rade d’Antivari est moins difficile ; par-là les Monténégrins espèrent que passera le tronçon terminal de la ligne Danube-Adriatique ; Antivari, avec son bon port, en serait l’aboutissement naturel ; si les Turcs et les Autrichiens tiennent absolument à la faire arriver dans le marais pestilentiel de Saint-Jean de Medua, tout au moins un embranchement devrait partir de Scutari, franchir la Bojana et arriver à Antivari par un tunnel de base sous la montagne. À ce prix seulement Antivari deviendra un grand port.

La jolie baie de Dulcigno, presque fermée, comme une voûte de style arabe, a été jadis un merveilleux repaire de pirates, mais elle est trop étroite et trop peu profonde pour devenir un port moderne. Dulcigno sera une délicieuse plage de bains de mer lorsque Scutari sera devenue une ville civilisée et aura construit une route et un pont pour franchir les 30 kilomètres qui la séparent de Dulcigno où l’on ne peut aller aujourd’hui qu’à cheval par de mauvais sentiers. L’avenir de Dulcigno est encore lointain ; il suppose bien des millions dépensés, une régénération profonde de l’Empire ottoman et une adaptation complète de la vie monténégrine aux nécessités modernes.

Emigration de Monténégrins à l’étranger, introduction de nationaux et de capitaux étrangers au Monténégro, contacts de plus en plus nombreux avec l’extérieur, transformation progressive des moyens de production, devaient avoir pour conséquence une rapide transformation des mœurs et de l’organisation sociale. Cette évolution, il fallait la préparer en répandant l’instruction. Avant le prince Nicolas, elle existait à peine ; il fallut tout créer avec les maigres budgets de la Principauté ; on commença par organiser un corps d’instituteurs ; avec beaucoup de précautions on les fit agréer dans les communautés de villages. L’instruction primaire est devenue obligatoire depuis 1906. Un gymnase, une école de théologie et de pédagogie pour les prêtres et les instituteurs ont été créés à Cettigne. Une école supérieure pour les jeunes filles, y prospère depuis 1869. Tout un réseau scolaire, très méritoire pour un si petit pays, a été institué. Enfin bon nombre de jeunes Monténégrins, soit avec leurs propres revenus, soit à l’aide de bourses données par le prince, ont fait, dans les grandes universités européennes, des études supérieures ; ils forment aujourd’hui l’élite cultivée du peuple monténégrin, apte à la vie et aux fonctions publiques.

À l’évolution des mœurs doit correspondre l’évolution des lois. Le prince Nicolas résolut de donner à ses sujets un code civil nouveau, mais il prit garde de n’apporter dans les lois que des change mens que les mœurs sanctionnaient par avance. Il eut la bonne fortune de rencontrer en Baltazar Bogisic (prononcez Boghichitch) le législateur dont il avait besoin. M. Bogisic, mort au printemps de 1908, était un savant ragusain devenu conseiller de l’empereur de Russie et professeur à l’Université d’Odessa ; sociologue et juriste éminent, il était aussi — ce qui est plus rare — un observateur sympathique des vieilles coutumes. Le code promulgué en 4855, au temps de Danilo, s’inspirait des idées philosophiques du Code français ; il était inapplicable au Monténégro. Chargé par le tsar Alexandre II de rédiger un nouveau code pour le Monténégro, Bogisic se garda de détruire — comme l’a si malheureusement fait notre code civil — l’antique constitution de la famille et de la propriété ; il se contenta d’y apporter plus d’unité et de clarté, tout en respectant le principe de l’ancienne organisation paysanne et en l’adaptant aux nécessités nouvelles. Le nouveau code fut promulgué en 1888 ; M. Bogisic en fit lui-même, dix ans plus tard, une édition révisée et, comme ministre de la Justice, il s’appliqua à résoudre les difficultés pratiques et à guider la jurisprudence. Son code, traduit dans toutes les langues, est l’objet d « l’admiration des juristes ; il a été, pour le peuple monténégrin, un très grand bienfait ; il l’a préservé, dans la mesure du possible, de la désagrégation dans la famille, prélude de l’anarchie dans l’État ; il l’a mis à l’abri de l’ébranlement dangereux que produisent les réformes hâtives, dans un pays très longtemps immobile. Le Monténégro et son prince ont à regretter, nous le verrons, de n’avoir pas, en matière constitutionnelle, procédé avec les mêmes précautions. Mais, pour faire comprendre le sens des crises politiques qui ont, en ces derniers mois, troublé la Principauté, il nous faut d’abord dire un mot de ses relations extérieures.


III

Avant le traité de Berlin, les relations extérieures du Monténégro n’étaient pas compliquées : entouré de tous côtés par les Turcs, il ne connaissait qu’un adversaire contre lequel, au nom de la Croix et de l’humanité, il faisait appel à tous les concours : Venise jadis, la Russie depuis Pierre le Grand, le Saint-Siège parfois, la France en 1857. Après 1878. le Monténégro devenait un Etat balkanique et adriatique ; sa position géographique, son énergie militaire, rendaient désirable son amitié, utile son alliance. Il n’est, dit-on, meilleur maître que la nécessité ; elle a fait, du prince Nicolas, l’un des plus avisés diplomates de son temps. Il a su, avec un art consommé, tirer parti, dans l’intérêt de ses sujets et de sa dynastie, des avantages que la nature a donnés au Monténégro ; il a cherché à son peuple des amitiés qui lui permissent de faire figure dans cette société européenne où le traité de Berlin l’avait fait entrer. Depuis 1878, il a comprimé les instincts batailleurs de ses montagnards, maintenu la paix, et l’on a vu, en 1883, le descendant des anciens preux, le fils de Mirko le Brave, lui-même vaillant tueur de Turcs dans les guerres de sa jeunesse, rendre visite, dans Constantinople, au sultan Abd-ul-Hamid. Cet acte, significatif entre tous, a rendu manifeste à tous les yeux que le temps des croisades est passé et que l’âge politique commence. Entre la Turquie et le Monténégro, les relations officielles sont restées pacifiques, mais on ne change pas, en quelques années, des coutumes et des haines séculaires ; sur la frontière, où s’enchevêtrent les terrains de pâturage et où certaines tribus, tant albanaises que monténégrines, ont été séparées en deux fractions par une limite artificiellement tracée, des coups de fusil sont fréquemment échangés ; encore aujourd’hui, il n’y a presque pas de jour où la poudre ne fasse résonner les échos de la montagne. On vit, en 1907, le bataillon de Kolaschin passer la frontière, commandant en tête, pour porter secours à une fraction d’une tribu monténégrine molestée par les Albanais du sandjak de Novi-Bazar : il y eut combat en règle avec morts et blessés, puis de longues négociations diplomatiques. Le 11 janvier dernier, les journaux signalaient un combat où plusieurs Turcs auraient été tués. Le prince s’oppose tant qu’il le peut aux incursions sur le territoire voisin, même quand les « frères slaves » crient au secours. L’année dernière, il a même esquissé, vis-à-vis des Albanais, une politique toute nouvelle.

C’était au fort de la crise provoquée par l’annexion de la Bosnie. Le prince redoutait, si la guerre venait à éclater, d’être pris à revers par des bandes albanaises à la solde de Vienne. Le recrutement de montagnards Malissores, par le consulat d’Autriche à Scutari, se faisait au grand jour ; le consul laissait dire qu’après la victoire, l’Autriche rendrait Dulcigno aux Albanais ; les contingens à fournir par chaque tribu étaient fixés d’avance et chaque futur combattant recevait un « napoléon » à titre d’arrhes. Le poète franciscain Georges Fishta, tout dévoué à l’Autriche, chantait les anciens exploits des Albanais contre l’ennemi slave et enflammait leur ardeur contre le Monténégro, « ce chiot de la Russie. » Le prince Nicolas chercha le moyen de prévenir le danger et de préparer une réconciliation de son peuple avec les Albanais du Nord. Il avait alors à Scutari un consul des plus distingués dont le zèle égalait le patriotisme et le loyalisme ; il s’employa activement à persuader aux chefs de la montagne que le temps des vieilles haines était à jamais passé ; quelques-uns furent gagnés et l’un d’eux alla à Cettigne où le prince lui fit l’accueil le plus flatteur. À la fin de mars, le général Voukotitch, grand maréchal de la cour princière, vint à Scutari accompagné de trois officiers ; reçu officiellement par les autorités ottomanes, il prononça un toast dans lequel il déclara que, dans la guerre qui paraissait proche, les Monténégrins espéraient « l’appui des plus grands héros du monde, les Turcs. Les musulmans aussi bien que les orthodoxes serbes, continuait-il, attendent notre aide commune, aide que nous ne pouvons leur refuser ni devant Dieu ni devant les hommes. Leurs yeux comptent voir les insignes de la croix et du croissant surgir à la fois par le sandjak et par nos montagnes. » Ces premières démarches n’eurent pas de suite ; elles n’en sont pas moins significatives : le sentiment de la solidarité slave l’emporte sur la haine de l’ennemi héréditaire.

L’alliance intime avec la Russie reste le fondement immuable de la politique du prince Nicolas ; deux de ses filles ont épousé des membres de la famille impériale, le grand-duc Pierre Nicolaievitch et le duc de Leuchtenberg. Pour le Monténégro, l’alliance russe est à la fois la politique du cœur et la politique des intérêts. L’amitié des Tsars est, pour le petit État slave, une garantie de longue vie et de sécurité. Qui nuit au Monténégro blesse la Russie. L’Europe n’est pas tentée de l’oublier, depuis ce jour de 1889 où Alexandre III, recevant à Pétersbourg le prince Nicolas, but « à l’unique ami de la Russie. » Les Russes regardent le Monténégro comme une avant-garde slave dans le Balkan occidental, comme une forteresse russe en travers de la route qui conduirait l’Autriche vers Salonique. Le Monténégro n’a pas de budget de la guerre, c’est la Russie qui pourvoit à tout : l’armée monténégrine est un corps d’armée russe sur le flanc Sud de l’Empire austro-hongrois.

Pour le peuple monténégrin, la sainte Russie est la grande sœur qui a la même religion et le même idéal ; c’est avec elle qu’il espère, un jour, « bouter dehors » le Turc. Pour le prince, l’alliance est indispensable, mais peut-être la tutelle paraît-elle parfois un peu lourde. Tout en s’appuyant avec confiance sur la Russie, il a, pour le bien de son pays dont les intérêts sont devenus plus variés et les relations plus compliquées, cherché d’autres amitiés. Le Monténégro est voisin de l’Autriche par la Dalmatie et par l’Herzégovine ; les montagnards, du haut du Lovtchen, ne peuvent regarder sans envie la petite cité de Cattaro peuplée de « frères serbes » qui, en 1813, quand les Français se retirèrent, votèrent par acclamation leur réunion à la principauté. D’Antivari, ils montrent aussi avec colère les hauteurs de Spizza qu’ils avaient conquises au prix de leur sang en 1877 et que les Autrichiens se firent donner au Congrès de Berlin. Le peuple monténégrin ne conçoit pas d’accommodement possible avec l’Autriche, telle qu’elle est aujourd’hui constituée ; mais le prince, responsable de l’avenir de son pays, ne peut manquer d’avoir une autre attitude envers un voisin très puissant. Entre le Cabinet de Vienne et le gouvernement princier, les rapports sont très bons, avec, de la part de l’Autriche, une nuance de hautaine protection dont s’irrite parfois l’amour-propre de la cour de Cettigne. Souvent les agens autrichiens, dans les petits Etats des Balkans, croient politique de prendre un ton rogue et, à la moindre difficulté, d’user de menace ; ce manque de doigté leur a probablement plus nui que tous les efforts de leurs adversaires. Mais, entre la Russie qui le protège de loin et l’Autriche qui l’opprime de près, le prince Nicolas est obligé, surtout dans les momens où Vienne et Pétersbourg ne sont pas en rapports amicaux, de louvoyer et de ménager ceux qui peuvent lui nuire ; il est passé maître à ce jeu d’équilibre dans lequel il a, très habilement, introduit l’Italie et l’Allemagne. D’ailleurs, la principauté et le prince sont si pauvres, et il en coûte si cher de moderniser un pays de montagnes comme la Tchernagora, qu’il faut savoir accepter tous les bons offices et puiser aux bourses qui s’ouvrent. Le Monténégro serait tenu, dit-on, envers la cassette impériale de François-Joseph, et même envers celle d’Abd-ul-Hamid, à certaines gratitudes. En face de la politique autrichienne d’expansion balkanique, le Monténégro, comme la Serbie, est un « butoir » que le Ballplatz cherche à aplanir par les mêmes procédés qui réussissaient en Serbie au temps des Obrenovitch. Le prince Nikita n’a pas l’âme d’un Milan ; mais il a parfois cherché un point d’appui du côté de Vienne. En 1907, il a fait à Berlin une visite dont il a parlé avec une particulière satisfaction dans le discours d’ouverture de son Parlement, et il a reçu chez lui, avec un empressement remarqué, après les manœuvres d’été de l’escadre autrichienne, la visite officielle de l’amiral Montécuculli.

Le roi d’Italie est le gendre du prince Nicolas dont il a épousé, en 1899, la quatrième fille, Éléna. C’était l’époque où l’Italie commençait à se préoccuper davantage de « l’équilibre adriatique » et cherchait à accroître son influence dans les mers ottomanes. Rivale de l’Autriche en Albanie, elle l’est aussi au Monténégro ; pour les Italiens, aussi bien que pour les Russes, ces montagnes, hérissées de robustes guerriers, apparaissent comme un obstacle à la poussée autrichienne ; l’existence d’un Monténégro libre et fort est nécessaire à la politique du Quirinal et les cadeaux du gendre à son beau-père consistent le plus souvent, comme ceux du Tsar, en canons. Beaucoup d’Italiens ont acquis des intérêts économiques au Monténégro, des capitaux italiens y travaillent ; nous avons vu qu’une compagnie italienne est fermière de la navigation sur le lac de Scutari, de la construction du port d’Antivari et du chemin de fer d’Antivari à Vir-Bazar ; le monopole des tabacs a été donné à une société italienne. Beaucoup de mercanth viennent trafiquer au Monténégro ; de jeunes Monténégrins fréquentent les collèges, les universités, les écoles militaires de la péninsule. Mais, entre Italiens et Monténégrins, l’intimité s’établit avec peine ; l’Italien parle du montagnard comme d’un barbare sans culture, et le montagnard dédaigne dans l’Italien l’homme qui préfère, au noble jeu de la guerre, les petits métiers qui enrichissent. Il n’y a pas, entre les deux races, d’affinités électives et, dit-on, même entre les deux cours, les rapports manqueraient d’intimité.

Les Serbes du royaume et ceux du Monténégro se reconnaissent pour frères ; les Monténégrins, à mesure qu’ils s’instruisent davantage, prennent de plus en plus conscience de leur origine et de leur histoire. Langue, religion, poésie, musique, traditions, sont communes aux deux pays : de l’Adriatique au Danube, il n’y a qu’un seul peuple serbe sous plusieurs dominations ; mais, entre les gouvernemens, la sympathie est loin d’être aussi vive. Au temps des Obrenovitch, les rapports entre les deux cours n’étaient pas bons, Nicolas ayant marié sa fille aînée à Pierre Karageorgevitch. Après la tragédie de 1903, le prince applaudit à l’avènement du nouveau roi dans une lettre enthousiaste qu’il terminait par le cri de : « Vive mon gendre ! » Pourtant une sourde méfiance se manifestait déjà entre les deux dynasties ; Pierre 1er n’envoya pas de représentant à Cettigne. La princesse Zorka était morte avant d’avoir été reine et l’on s’est demandé si, après la catastrophe des Obrenovitch, le prince Nicolas n’aurait pas secrètement désiré voir la succession revenir à son second fils, Mirko, marié ; la fille du colonel Constantinovitch, cousin du roi Alexandre. La propagande nationale serbe en Bosnie et en Macédoine alarme le prince Nicolas ; si la grande Serbie, rêvée par quelques patriotes, était réalisée, que deviendrait la petite principauté monténégrine ? Elle irait se perdre dans la masse serbe et l’union se ferait au profit des Karageorges plutôt qu’au bénéfice des Petrovitch. Cette inquiétude ne serait pas étrangère, dit-on, au rapprochement qui, vers la même époque, fut remarqué entre la Cour de Cettigne et celle de Vienne. L’union des Serbes, le prince Nicolas la souhaite, mais au profit de sa dynastie et de son peuple ; n’est-ce pas le Monténégro qui, seul de tous les pays serbes, n’a pas subi le joug avilissant du Turc ? Ne lui appartient-il pas de marcher, sous le signe de la Croix, en avant de tous les Slaves pour la défaite définitive de l’Islam et la fondation de l’Empire des Balkans ? Quand les ancêtres des Karageorges gardaient les porcs dans les forêts soumises aux Turcs, les Petrovitch étaient déjà les fiers vladikas de la libre Tchernagora. Le prince Nicolas regarde Belgrade comme le foyer dangereux d’où souffle, jusque dans ses montagnes, l’esprit révolutionnaire. Nous verrons comment l’« affaire des bombes » a fortifié chez lui cette conviction et rendu très mauvaises les relations entre Belgrade et Cettigne. Il fallut, pour opérer une réconciliation, l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche. Quand, le 7 octobre 1908, éclata cette nouvelle, la poussée de l’opinion publique fut plus forte que les défiances des souverains. Le ministre de Serbie qui, à peine installé à Cettigne, avait dû en partir lors du « procès des bombes, » y rentra triomphalement, tandis que le général Voukotitch, envoyé à Belgrade, y était accueilli avec enthousiasme. A Cettigne, dans les premiers jours de la crise, des télégrammes, venus de Pétersbourg et de Londres, encourageaient le prince à la résistance. Les Monténégrins coururent aux armes et bordèrent leurs frontières, tandis que les Autrichiens concentraient des troupes à Cattaro et à Trébigne. On se demande pourtant si le prince Nicolas et ses ministres crurent réellement à l’imminence d’un conflit armé. Dès l’entrevue de Salzbourg (4 septembre), entre le baron d’Æhrenthal et M. Tittoni, celui-ci avait été rassuré sur les conséquences de l’annexion ; quelque temps après, il avait déclaré dans un discours que l’Italie aurait des satisfactions et qu’elles consisteraient en un avantage pour le Monténégro, la libération du port d’Antivari et la modification de l’article 29 du traité de Berlin. Il est permis de croire que la diplomatie autrichienne ne laissa pas ignorer ses dispositions au prince Nicolas. En avril 1909, lorsque la crise fut entrée dans la voie des solutions, parole fut tenue au Monténégro qui sut faire plaider sa cause par l’Italie, au nom de la liberté de l’Adriatique, par la Russie, par la France et par l’Angleterre.

L’article 29 institue sur le port d’Antivari des servitudes autrichiennes. Il attribue à l’Autriche la commune de Spica (Spizza), turque avant la guerre, mais conquise par les Monténégrins avec Antivari et Dulcigno. Spizza domine du haut de ses collines la rade d’Antivari ; elle-même est dominée par des montagnes qui sont monténégrines, mais l’article 29 stipule que les Monténégrins ne devront pas élever de fortifications entre l’Adriatique et le lac de Scutari, tandis que les Autrichiens restent libres de fortifier Spizza. L’article 29 ajoute :


Le Monténégro ne pourra avoir ni bâtimens, ni pavillon de guerre. Le port d’Antivari et toutes les eaux du Monténégro resteront fermés aux bâtimens de guerre de toutes les nations.

La police maritime et sanitaire, tant à Antivari que le long de la côte du Monténégro, sera exercée par l’Autriche au moyen de bâtimens légers garde-côtes.

Le Monténégro adoptera la législation maritime en vigueur en Dalmatie ; de son côté l’Autriche-Hongrie s’engage à accorder sa protection consulaire au pavillon marchand monténégrin.

Le Monténégro devra s’entendre avec l’Autriche-Hongrie sur le droit de construire et d’entretenir, à travers le nouveau territoire monténégrin, une route et un chemin de fer.


Dans le traité de Berlin, où ils ne sont pas rares, il n’y a peut-être pas de plus criant abus de la force que celui que consacre l’article 29. L’Autriche, qui n’a pas combattu, prive le Monténégro du fruit de son héroïsme ; grâce à l’article sur la police sanitaire, elle peut empêcher même les bateaux marchands d’accéder à Antivari ; elle peut étouffer le commerce monténégrin ; elle étreint la principauté à la gorge. Ce sont ces servitudes que les négociations de l’hiver 1909 ont, du moins en partie, fait disparaître. Le port d’Antivari est aujourd’hui libre, ouvert aux bâtimens de guerre comme aux bateaux de commerce ; la police sanitaire et maritime n’appartient plus à l’Autriche. Les Monténégrins auraient souhaité d’obtenir la cession de Spizza ou au moins l’obligation pour les Autrichiens de n’y pas élever de fortifications ; ils n’y ont pas réussi[4].

Le nouvel état de droit créé par les négociations de l’hiver dernier vient d’être démontré par un acte : une escadre française est venue, les 1er et 2 janvier, dans la rade d’Antivari ; le contre-amiral Pivet a été reçu par le prince et ses sujets avec un enthousiasme qui a prouvé non seulement le prix qu’ils attachent à l’amitié de la France, mais aussi l’importance que prenait à leurs yeux cette première visite d’une force navale étrangère « dans le libre port d’Antivari. » Le prince, dans son toast de bienvenue, a employé par deux fois cette expression. La presse autrichienne a montré quelque mauvaise humeur de cette visite ; elle lui a même attribué plus de signification politique qu’elle n’en avait ; elle a voulu y voir une conséquence de l’entrevue de Racconigi et de l’amitié de l’Italie et de la Russie. Si la visite de l’escadre française a eu pour effet de confirmer la pleine indépendance du Monténégro, elle n’aura pas été inutile, car cette indépendance et celle de la Serbie sont nécessaires à l’équilibre de l’Europe.

Dans cette crise de 1908-1909, si le Monténégro a, dans des circonstances difficiles, obtenu un avantage, il le doit à la haute autorité de son prince parmi les souverains et à l’habileté de sa diplomatie personnelle. Le mariage de ses filles et de ses fils l’a fait parent ou allié de la plupart des grandes familles régnantes ; les cours européennes ont pour lui les égards respectueux qu’elles témoignaient au vieux roi Christian de Danemark ; comme lui, Nicolas est un des « grands-pères » de l’Europe. Sa noble figure, rehaussée par le piédestal de ses montagnes, auréolée des exploits de sa jeunesse, se dresse au seuil de l’Orient, comme une survivance des temps héroïques où les affaires n’avaient pas encore envahi toute la politique et où l’on savait combattre et mourir pour la foi et la liberté. Mais, tout en bénéficiant de son prestige de personnage d’épopée, le prince Nikita sait être surtout un homme d’Etat très moderne, très réaliste, qui possède à fond l’art subtil des contre-assurances et des doubles garanties. Sa politique est un chef-d’œuvre de souplesse et de doigté ; elle ne manque même pas d’un grain de cette duplicité que l’on reproche aux faibles pour qui elle est une nécessité et que l’on admire volontiers chez les forts pour qui elle n’est que fourberie. C’est ainsi que le prince Nicolas a su faire de son tout petit Etat une pièce importante dans le jeu de la politique européenne, et de sa minuscule capitale l’un des centres où se décide le présent et s’élabore l’avenir.


IV

L’Europe apprit, non sans surprise, un jour d’octobre 1905, que le prince Nicolas de Monténégro venait d’octroyer une constitution à ses sujets : il y aurait désormais, à Cettigne, une Chambre élue, un ministère responsable. Jusque-là, le prince Nicolas avait, selon la tradition de ses pères, exercé seul un pouvoir illimité en droit, tempéré en fait par la simplicité des mœurs patriarcales, qui rendent très facile l’abord du souverain, et par l’exiguïté même d’un pays dont le prince peut connaître personnellement presque toutes les familles. N’a-t-on pas vu, dans sa jeunesse, le prince Nicolas, comme saint Louis, rendant la justice assis sous un arbre devant son palais ? Le prince, dans le discours du trône prononcé à l’inauguration de son premier Parlement, a lui-même défini son pouvoir : « La confiance que le peuple monténégrin nous a témoignée démontre que notre pouvoir ne fut jamais l’autocratisme, mais la délégation directe de la volonté nationale. » Dans certaines circonstances exceptionnelles les vladikas ou les princes réunissaient des assemblées nationales (Skoupchtinas) temporaires ; l’objet de leurs délibérations était déterminé et limité. Depuis un siècle, l’autorité des princes n’a pas cessé de s’accroître. Pierre II avait remplacé l’assemblés des Knezes (chefs des familles féodales, chefs de clans) par un Sénat moins nombreux dont les membres étaient nommés par lui. Danilo, en 1851, « laïcisa » son pouvoir et réunit sur sa tête l’autorité des vladikas et les fonctions des gouverneurs civils supprimés par Pierre II. Nicolas lui-même, en 1879, supprima le Sénat et le remplaça par un ministère composé de cinq personnes nommées par lui et responsables devant lui seul. Quels mobiles ont donc pu décider le prince, déjà au seuil de la vieillesse, à faire spontanément, sans qu’aucun vœu lui ait été présenté, l’essai d’un régime nouveau ?

« La Constitution, a dit le prince, est exclusivement l’enfant de mon âme. » C’est donc d’abord dans ses actes et ses discours publics qu’il faut chercher la raison de cet enfantement inattendu.

« Tout homme appartenant à une société cultivée doit en même temps être un citoyen libre, » ainsi commence la proclamation par laquelle Nicolas annonce à son peuple sa résolution. Ayant modernisé l’administration, le code, la justice, l’instruction, sans toutefois toucher aux principes traditionnels et fondamentaux sur lesquels est fondée l’autorité, sans rien renier de l’héritage de ses ancêtres, il crut le moment venu de donner à son pays figure tout à fait moderne en le dotant d’un Parlement.


L’autocratisme était une nécessité historique ; cette ère fut remplie de labeurs, de résultats et de gloire,… mais aujourd’hui, le temps de l’autocratisme est révolu pour le Monténégro,… les peuples qui nous ont devancés dans la voie de la civilisation nous serviront d’exemple. Nous prendrons dans leur système politique toutes les améliorations justifiées par l’expérience et, par une application progressive, nous remédierons à ce qu’il pourrait y avoir d’imparfait dans nos coutumes patriarcales… Je veux, dans la plénitude de mon indépendance, vous accorder certains droits qui vous permettent de collaborer aux affaires de l’État. Je laisse à mes héritiers le soin d’en assurer le développement raisonnable selon l’exigence des temps. Les droits que je vous consens aujourd’hui ne dépassent pas une certaine limite, mais ils n’apporteront aucune déception aux espérances raisonnables. (Discours du trône.)


En dehors de ces motifs d’ordre général, le prince n’a-t-il pas eu quelques raisons plus immédiates, plus personnelles aussi peut-être ? Bien qu’il n’ait pas communiqué ses idées de derrière la tête, serait-il téméraire d’essayer de les deviner ? On trouverait peut-être d’abord une question financière. La « modernisation » du Monténégro demande beaucoup de capitaux, et les banques prennent plus facilement un emprunt lorsqu’il est voté et garanti par un Parlement. N’y aurait-il pas, en outre, une raison d’intérêt politique ? Le Monténégro était le seul pays chrétien de la péninsule balkanique qui ne fût pas une monarchie constitutionnelle. « Le trône d’or des Balkans » n’appartiendra jamais à un souverain qui n’aurait pas assuré à ses peuples des institutions libérales. Devenir un Etat constitutionnel, c’était rendre possible, autour du Monténégro, ce groupement des Etats balkaniques dont le rêve hante l’imagination du prince Nicolas. Vers 1905, à propos de la Macédoine, on commença à parler de la future « Confédération balkanique. » Si elle existait jamais, la plus ancienne dynastie de la péninsule ne pourrait-elle pas aspirer à en exercer la présidence ? Si, d’autre part, la nation serbe réalisait un jour son unité, ce serait certainement autour d’un Etat jouissant d’institutions libres. Enfin, le Tsar de Russie, le dernier souverain autocratique, ne venait-il pas, lui-même, de donner l’exemple en convoquant une Douma ?

Le prince Nicolas octroya donc une constitution. Elle institue une Chambre unique. Le suffrage est universel ; pour être éligible, il faut payer quinze couronnes d’impôt annuel, ce qui exclut environ un tiers des citoyens. La presse est libre. L’instruction primaire est obligatoire et gratuite. La Skoupchtina se, compose de quatorze membres virilistes, c’est-à-dire siégeant en vertu de leurs fonctions, hauts fonctionnaires de l’Etat, chefs des clergés, etc., et de soixante-deux députés élus pour quatre ans. Elle a surtout le contrôle des dépenses, aucun emprunt ne peut être conclu sans son concours. Le prince garde de très larges prérogatives : il décide seul de la paix et de la guerre ; il signe les traités ; il est le chef de l’armée ; il nomme tous les fonctionnaires, il a le droit très étendu de grâce et de commutation de peine ; il nomme et révoque les ministres sans avoir à tenir compte de l’avis de l’assemblée ; il a le droit de la dissoudre et de ne la convoquer de nouveau que quand il lui plaît ; il peut, s’il y a désaccord entre elle et le gouvernement à propos du budget, rendre exécutoire la loi de finances de l’année précédente. Ainsi la monarchie est constitutionnelle, elle n’est pas parlementaire.

Le jour de la Saint-Nicolas 1905 (6-19 décembre), la première Skoupchtina monténégrine, très librement élue, se réunit à Cettigne. Le prince prononça un discours du trône, brillante et véridique apologie de son règne. Après avoir rappelé les bienfaits du régime ancien, il explique la nécessité d’un régime plus moderne : il a l’espoir que les Monténégrins sauront avec sagesse se serrer au tour de leur prince pour réaliser plus de bien encore. Puis il trace un tableau de la situation du Monténégro parmi les nations et rappelle avec fierté les hautes amitiés qu’il a assurées à son peuple. Il en vient enfin à la Constitution :


Cette constitution, j’en suis le père ; un père pourrait-il jamais mutiler son enfant… je demande à mon peuple obéissant et fidèle de régler sa conduite d’après la constitution nouvelle ; qu’il la soutienne et la défende comme il défendrait ma propre personne ; rien ne me serait plus pénible que d’entendre dire : « Dans un moment d’enthousiasme, le vieux prince, s’est trop hâté, considérant son peuple comme plus avancé qu’il ne l’est réellement. » Prenez garde, Monténégrins, que l’on ne puisse jamais dire du mal de vous et du bien de moi, car le peuple m’est plus cher que ma propre. vie et son renom m’est plus précieux que le mien. Si cela advenait jamais, je maudirais ce jour, et la malédiction paternelle est lourde… À la face de Dieu, de tous les anges et de tous les saints et devant l’assemblée de mon cher peuple, je jure de régner fidèle à cette constitution et aux lois et de tendre de toutes mes forces au bien et au bonheur de mon pays[5].


Et, le premier, il prêta serment au milieu d’une immense allégresse populaire.

La proclamation de la Constitution, les élections et les premiers débats de la Chambre révélèrent le travail de désagrégation qui s’opère dans la société, et l’évolution des esprits qui, plus rapide chez les uns que chez les autres, a créé des nuances très sensibles d’opinion parmi les Monténégrins. Malgré la prudence du code Bogisic, les nécessités nouvelles de la vie économique et sociale ont fait craquer les vieux cadres du clan et de la famille. Dans cette décomposition sociale, des mécontentemens ont germé ; ils se sont manifestés par le choix d’un grand nombre de députés opposés aux chefs de clans, indépendans des anciennes « autorités sociales. » La Constitution a été la pierre de touche qui a fait apparaître les tendances et les aspirations de toute une jeune génération qui n’a pas connu les temps épiques où l’on ne vivait que pour la guerre, et qui juge le monde autrement que ne le faisaient les haïduques de l’âge héroïque. Beaucoup de ces jeunes gens ont étudié dans les universités de l’Occident, ils ont voyagé, ils ont pris le goût de la politique, le désir d’acclimater chez eux un régime plus « libéral » et plus « démocratique ; » d’autres ont vécu en Serbie, dans cette atmosphère de Belgrade où fermentent les passions politiques ; quelques-uns, séduits par la logique impitoyable des doctrines révolutionnaires, se sont jetés dans le mouvement avec cette fougue et cette candeur qui rendent ces jeunes Slaves dévoyés, à la fois, moralement, si dignes de pitié et, socialement, si dangereux. On entendit, à la Skoupchtina, des discours très « avancés. » Le prince en fut étonné, blessé ; il ne s’était pas rendu compte de cette mentalité d’une génération qui n’est plus la sienne et que la sienne ne comprend plus ; il commença à se demander si « son enfant » n’aurait pas grandi trop vite.

Il serait exagéré de dire que deux partis se formèrent, mais deux tendances se firent jour : les uns, représentans des anciens clans, regrettaient, sans le dire, la Constitution et tendaient à en réduire l’application au minimum ; les autres, que l’on appelait parfois le « parti national, » souhaitaient le développement des libertés politiques et travaillaient à acclimater au Monténégro le régime parlementaire. Ardemment patriotes, comme tous leurs concitoyens, ils l’étaient d’une manière un peu nouvelle et superposaient au patriotisme monténégrin un patriotisme serbe plus général. Ils donnèrent à la Skoupchtina le nom d’ « Assemblée serbe de la Tchernagora ; » c’est dans une union de tous les Serbes et, pour commencer, dans une alliance étroite avec le royaume de Serbie, qu’ils voyaient l’avenir et les espérances de grandeur de leur pays.

Lorsque le prince octroya la Constitution, le chef du ministère était, depuis quarante ans, un membre de sa famille, son cousin germain, M. Bojo Petrovitch, dont l’intelligence élevée, le caractère loyal et ferme avaient rendu de grands services au prince et au pays. À politique nouvelle, hommes nouveaux : le prince choisit comme président du Conseil M. Miouchkovitch[6], et, comme ministre des Finances, M. André Radovitch. Ce ministère, dura presque un an et donna sa démission au moment de la seconde session de la Skoupchtina en novembre 1906. Le prince voulut alors qu’une commission de l’Assemblée désignât les futurs ministres. Le Cabinet Radoulovitch fut constitué et dut donner sa démission en janvier pour avoir voulu substituer, dans l’armée, aux anciens chefs de clans, les officiers sortis des écoles européennes. Un ministère présidé par M. Radovitch prit alors le pouvoir ; il menaça directement les intérêts d’une camarilla très puissante en décidant qu’une enquête serait faite sur la gestion des fonds publics pendant les dix années précédentes. Le prince lui retira sa confiance au bout de trois mois et appela M. Tomariovitch avec un ministère de « réaction » qui est encore en fonctions aujourd’hui. La Skoupchtina, d’abord ajournée pour trois mois, fut dissoute en juillet 1907 ; une autre fut élue en septembre et, grâce à une énergique pression, fut presque unanimement ministérielle. Le règne de la terreur commençait au Monténégro ; la « malédiction paternelle » s’abattait sur l’enfant accusé d’ingratitude.

Un prince, parvenu aux alentours de la soixantième année, peut accorder des réformes à son peuple, il ne peut pas arracher de son esprit, ni surtout de son cœur, les idées et les sentimens de sa jeunesse. Le prince Nicolas est resté l’homme qui a souvent dit qu’il voulait mourir « le dernier souverain féodal de l’Europe. » Il a fait sur lui-même l’effort méritoire d’accorder une constitution, mais il l’a conçue avec son esprit habitué au gouvernement patriarcal. Il n’a vu que les hommes de sa génération ; il s’est représenté une Skoupchtina qui serait composée de ses vieux compagnons d’armes qui donnerait, surtout pour le décor, pour le dehors, une figure nouvelle à son gouvernement, mais qui n’en changerait pas l’assiette et qui lui laisserait à lui-même toutes les réalités du pouvoir. Je veux bien un parlement, disait-il en inaugurant la seconde Skoupchtina, mais je ne veux pas d’opposition. Et voici qu’apparaissaient des hommes nouveaux, avec d’autres conceptions ; ils lui étaient tous fidèlement, filialement dévoués, mais les fils ne sont pas les pères ; le prince fut froissé de rencontrer, chez ses ministres, des idées différentes des siennes, parfois des résistances. Il fut question d’économies, par exemple sur certaines dépenses de la Cour : le prince en fut vivement blessé. Certains actes des ministres, souvent dénaturés par des personnages de l’entourage du souverain, certains propos perfidement grossis, lui apparaissaient comme autant d’usurpations sur ses droits. Ainsi allait s’accentuant un malentendu entre lui et les plus désintéressés de ses conseillers. Il y eut, à cette même époque, d’imprudentes manifestations d’étudians ; quelques jeunes gens monténégrins, étudians à l’université de Belgrade, publièrent une brochure contre Nicolas (1906) ; accusé, de lèse-majesté, ils revinrent à Cettigne pour se justifier, furent acquittés et allèrent acclamer le prince sous ses fenêtres.

D’autres faits du même genre suivirent celui-là ; le prince qui veut être l’ami, le père de tous « ses chers Monténégrins » en fut péniblement affecté. C’était le temps où, à Belgrade comme à Cettigne, on parlait beaucoup de l’unité de la race serbe ; la jeunesse ne se cachait pas pour déplorer que la nation eût deux têtes : de là, pour quelques Serbes, à accuser les Monténégrins de vouloir faire disparaître les Karageorges au profit du prince Mirko, il n’y avait qu’un pas, qui fut franchi ; de même, à Cettigne on accusa les Serbes de chercher à réaliser l’unité, par les mêmes moyens, au profit du roi Pierre ou de son fils aîné. Les adversaires du parti « national libéral » monténégrin exploitèrent habilement ces manifestations d’une jeunesse imprudente et représentèrent le patriotisme panserbe de M. Radovitch et de ses amis comme un péril pour la dynastie des Petrovitch. Ce fut l’une des causes qui précipitèrent la chute du Cabinet Radovitch et poussèrent le prince à une politique réactionnaire. Quelques mois après éclatait l’ « affaire des bombes ; » elle allait servir à anéantir le parti dont M. Radovitch était le chef et à rendre plus difficiles les rapports entre Belgrade et Cettigne.


V

Nous n’abordons pas sans inquiétude l’histoire de ce « procès des bombes » qui, depuis 1907, a jeté la division, le trouble, le deuil dans un petit pays que l’on aimerait à dépeindre comme l’asile de la concorde et des mœurs patriarcales. Cette histoire, nous ne pouvons la passer sous silence, parce qu’elle a une portée générale : le « procès des bombes » est un procès politique. C’est comme tel que nous en parlerons ; nous nous efforcerons d’exclure le côté purement juridique de l’affaire, n’étant pas de ceux qui, en toute occasion, se croient qualifiés pour donner aux autres des leçons de justice. Nous exprimerons très franchement l’idée que nous avons pu nous faire, après avoir écouté toutes les opinions. Si nous n’avons pas réussi à être impartial, que l’on sache d’avance que nos sympathies ont penché du côté des plus malheureux.

Historiquement, le « procès des bombes » est, au sens sinistre que la Terreur a donné à ce mot, un « amalgame ; » il est, à la fois, le procès d’un parti, ou, si l’on veut, d’une tendance politique, et le procès de la propagande nationale serbe. À ce dernier titre, il apparaît comme la préface du procès d’Agram, dont nous aurons à parler ici quelque jour. Ce double procès est greffé sur une affaire de bombes, assez obscure par elle-même, qu’il faut d’abord raconter.

Un soir d’octobre 1907, un ouvrier typographe nommé Raicovitch, venant de Serbie par Cattaro, arrive à Cettigne, avec un panier contenant plusieurs bombes. Il se rend, avec son fardeau, à une petite auberge qu’il trouve pleine de monde, de lumières et de chants : on y veillait, à la mode serbe, un enfant mort. Voilà notre homme fort empêtré ; il confie son embarras à un ami qui lui conseille de porter son fardeau au ministère de l’Intérieur. Excellent conseil, que Raicovitch s’empresse de suivre ! Au ministère, on reçoit les bombes, et ce n’est que vingt-quatre heures après que l’on s’avise d’arrêter le porteur. Il s’accuse lui-même et dénonce ses complices qui, les uns par la frontière du sandjak, les autres par Antivari, devaient apporter d’autres bombes. Effectivement, ils sont arrêtés sans difficultés. C’étaient, pour la plupart, de très jeunes étudians et quelques ouvriers, à la fois anarchistes et nationalistes ; ils faisaient partie, disait-on, d’un groupement dont le prince héritier de Serbie, Georges, encourageait les tendances et connaissait les desseins. Le plan aurait été de tuer le prince Nicolas et ses fils. Les conjurés auraient voulu, par-là, réaliser l’unité de tous les Serbes, soit, disent les uns, au profit des Karageorges, soit, prétendent d’autres, au profit du prince héritier de Monténégro, Danilo, que l’on aurait proclamé à la place de son père. Il y eut, plus tard, à la Skoupchtina monténégrine, de violens débats où ces hypothèses furent ouvertement émises ; la dynastie serbe et particulièrement le prince Georges furent désignés comme les instigateurs du complot. Accusation invraisemblable, car le prince Nicolas est le grand-père du prince Georges et, à l’époque où les attentats devaient être commis, la princesse Hélène, fille du roi Pierre, était au palais de Cettigne auprès de son grand-père, et c’est ce moment que son frère aurait choisi pour faire sauter le palais ! Il est difficile de croire à tant de noirceur. Ceux qui affirment qu’il a existé un véritable complot, l’attribuent à de jeunes zélateurs du panserbisme, dont le prince héritier aurait connu les tendances générales, mais non les projets criminels. La dynamite venait réellement de Serbie ; les conjurés auraient réussi à se la procurer en déclarant qu’ils voulaient s’en servir en Macédoine où les propagandes nationales ne sont pas scrupuleuses sur le choix des armes. D’autres voient, dans toute cette affaire, la main d’habiles agens provocateurs. Ils font remarquer d’abord l’absurdité des desseins, d’ailleurs vagues, que l’on prête aux conjurés. L’histoire de Raicovitch et de ses bombes paraît singulièrement suspecte. En voici une autre, qui ne l’est guère moins, et qui cependant a servi de preuve contre les accusés. Quelques jours après les premières arrestations, un complice, resté à Cattaro, adresse à un de ses affidés, à Cettigne, une lettre sans intérêt, mais, sur l’enveloppe, il écrit quelques mots qu’il dissimule sous les timbres : il demande si les complices arrêtés ont tout avoué. Or, il advient que l’enveloppe de la lettre tombe entre les mains d’un professeur, amateur de timbres, qui décolle ceux qui recouvraient les phrases compromettantes, lit et s’empresse de porter à la police cette précieuse pièce à conviction. L’aventure est étrange ; une police qui chercherait à se procurer des preuves agirait-elle autrement ? Encore l’expédient pourrait-il passer pour assez grossier !

Quelques jours après la capture du menu fretin des porteurs de bombes, commence le coup de filet politique. Inculpés d’avoir connu et favorisé Je complot, de hauts personnages, anciens conseillers d’Etat, anciens ministres, anciens députés à la Skoupchtina, magistrats, médecins, avocats, sont emprisonnés. Le plus en vue était M. Gardachevitch, ancien conseiller à la Cour de cassation, beau-frère du prince Nicolas par son mariage avec la sœur de la princesse Miléna. L’accusation portait que le ministre de Russie aurait assisté à plusieurs réunions de conjurés. L’ancien président du Conseil, M. André Radovitch, se sentant menacé, avait quitté Cettigne pour Paris. Parmi les inculpés démarque, c’est lui que l’accusation cherchait surtout à atteindre. M. Radovitch a été l’âme et la tête du parti national libéral. Vieux Monténégrin par l’énergie, le loyalisme et le courage, il appartient à la jeune génération par ses aspirations libérales et son sentiment profond de l’unité de la nation serbe. Elevé dans les écoles militaires d’Italie, il a voyagé dans toute l’Europe dont il connaît les langues et les institutions. Il a épousé la fille de M. Bojo Petrovitch ; il est donc neveu par alliance du prince Nicolas. À Paris, où il passa l’hiver de 1908, il eut l’occasion de servir utilement les intérêts du Monténégro, au moment où le discours du baron d’Æhrenthal mit sur le tapis la question du chemin de fer du Danube à l’Adriatique. Il parlait de son pays avec un patriotisme, et de son souverain avec une vénération, dont ceux qui, comme nous, l’ont entendu, ne sauraient oublier l’accent. Au moment où le procès allait commencer, il partit pour Cettigne. « Je suis le chef du parti, disait-il, je ne dois pas abandonner mes amis, je suis innocent et je comparaîtrai avec confiance devant la justice de mon pays. » Il est aujourd’hui pour quinze ans au bagne de Podgoritza, une chaîne à la jambe gauche. Ses plus acharnés accusateurs affirment qu’il a été au courant de tout le complot, mais que cependant il n’a jamais cru qu’un attentat dût être dirigé contre le Prince ; ils disent qu’il a vu à Cattaro les individus chargés d’apporter les bombes et que, s’il est revenu à la veille du procès, c’est qu’il ignorait que les accusés eussent fait des aveux. D’autres se contentent d’affirmer que Radovitch était au courant de la propagande panserbe, mais qu’il fit tous ses efforts pour dissuader les agens de cette propagande d’agir par les bombes ; voyant qu’on ne l’écoutait pas, prévoyant des malheurs, mais ne voulant pas’se faire délateur, il se serait enfui. Quoi qu’il en soit de ces allégations, aucune preuve sérieuse n’a été apportée contre lui au procès.

Des débats eux-mêmes, nous ne dirons rien, sinon que le procès a été jugé par un tribunal d’exception dont la plupart des membres n’avaient aucune capacité juridique et que, dans la procédure comme dans la conduite des débats, on n’observa pas les règles tutélaires qui sont considérées, dans l’Europe occidentale, comme la garantie indispensable à une bonne justice[7]. Un incident, cependant, vaut d’être relevé, car c’est peut-être celui-là qui donne la clé de tout le procès. On vit un jour paraître au tribunal un jeune Bosniaque, se disant journaliste, dont le nom, alors ignoré, allait bientôt acquérir une célébrité d’assez triste aloi : c’était Georges Nastitch. Il demanda à parler et, sans étonnement, le président lui accorda la parole ; il fit alors le tableau détaillé de toute la propagande serbe à l’étranger ; il rattacha le procès de Cettigne à une série de faits de même nature, montrant partout la propagande serbe à l’œuvre, au Monténégro, en Bosnie, en Croatie. On sait comment, depuis lors, Nastitch a publié sa brochure Finale d’où sortit le procès d’Agram, et a fait carrière de dénonciateur. De l’avis général, Nastitch est un personnage louche ; il passe pour un agent provocateur au service de qui le paie, que ce soit Vienne, Budapest ou le ban de Croatie. Si l’on se rappelle qui, à cette époque, avait intérêt à brouiller Cettigne avec Belgrade et à dénoncer l’existence d’une vaste intrigue serbe au Monténégro comme en Croatie et en Bosnie, et si l’on songe à l’intervention, inattendue tout au moins pour le public, de Nastitch au procès des bombes, on se demande, en vérité, si, à travers les obscurs détours de toutes ces affaires, on ne tient pas un fil conducteur.

Le 28 juin 1908 l’arrêt de la Cour est rendu. Deux accusés présens, parmi lesquels n’est pas Raicovitch, sont condamnés à mort, quatre le sont par contumace. Les autres accusés sont condamnés à des peines variant de la réclusion à perpétuité à six années de la même peine. M. Radovitch a quinze ans de réclusion. Le prince gracie les condamnés à la peine capitale. Deux des condamnés à mort par contumace étaient en prison à Cattaro. Ils y sont jugés, quinze jours après le verdict de Cettigne, par le tribunal de la ville qui reçoit communication de la procédure de la cour monténégrine. Ils sont acquittés.

Le parti « national-libéral, » au Monténégro, est anéanti. Le ministre de Serbie à Cettigne, installé depuis quelques mois seulement, quitte le Monténégro. Le procès d’Agram va commencer. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine est proche. Tels sont les événemens qui suivent le procès des bombes : quelques-uns en sont la conséquence directe, et l’on jugera peut-être que les autres ne sont pas sans corrélation avec lui.

Nous avons déjà dit ici[8] comment l’émotion provoquée dans tous les pays de langue serbe par l’annexion de la Bosnie (7 octobre 1908) eut pour conséquence de réconcilier, non pas le peuple monténégrin et le peuple serbe, dont les sympathies ont toujours été très vives, mais les dynasties et les gouvernemens des deux pays. On crut généralement que cet élan de fraternité panserbe entraînerait la grâce des condamnés de Juin : il n’en fut rien. La réconciliation fut plus bruyante que sincère ; atténués par des nécessités patriotiques plus fortes, les ressentimens anciens subsistaient. Nous avons dit plus haut comment le Monténégro sut, avec l’appui des grandes puissances, obtenir de l’Autriche des avantages importans. La crise de l’hiver 1908-1909 passée, une nouvelle affaire n’allait pas tarder à éclater.

Vers le milieu du mois de septembre dernier, on commence à parler mystérieusement d’un complot qui aurait éclaté à Kolaschin (près de la frontière du sandjak) ; des officiers auraient tenté d’entraîner leurs hommes et d’enlever le dépôt d’armes de Kraila. Le ministre de l’Intérieur, M. Plamenatz, — qui passe pour être le moins éclairé et le plus implacable des conseillers du prince, — se rend sur les lieux et fait opérer de nombreuses arrestations. Complot serbe, disent les uns, suite de l’affaire des bombes, tentative pour délivrer les prisonniers : on aurait trouvé sur l’un des officiers arrêtés des lettres de l’Asha Nenadovitch, un parent du roi Pierre, dont il fut déjà question au procès des bombes. Complot autrichien, ripostent les autres : on a vu un agent de la légation d’Autriche en conversation, sur une route déserte, avec un certain commandant Mitrovitch qui, à la première alarme, passa la frontière. Du procès, on ne sut rien ; il fut jugé sommairement, loin de Cettigne ; il y eut onze condamnations à mort, dont six par contumace. Le lieutenant Ginovitch, le porte-drapeau Yoyitch, le kmed (maire) Radeitch furent fusillés à Andriévitza ; le même jour, le lieutenant Mitrovitch et le fournisseur de l’armée Ylia Bojen Petrovitch subirent le même sort à Podgoritza. L’exécution eut lieu en plein midi, sur la place du marché, en présence d’une foule qui criait : « Vivo le Prince ! » L’un des officiers fusillés était le beau-frère de M. Radovitch, ayant épousé sa sœur. À Belgrade, à la nouvelle de l’exécution, des bandes de manifestans parcourent les rues et protestent violemment contre la rigueur du prince Nicolas.

À la même époque, on raconta qu’une échauffourée s’était produite à la prison de Podgoritza. Le condamné. Radovitch, disent les officieux, aurait été malmené par ses codétenus qui l’accusaient de les avoir entraînés dans le complot des bombes et qui auraient cherché à l’assommer, croyant ainsi rendre leur grâce plus prochaine. La rixe, répondent les autres, a été préparée, soit pour faire tuer sur place le prisonnier, soit pour le séparer— de ses compagnons et permettre, quelque jour, de le faire plus aisément disparaître. Lui mort, les autres condamnés seraient graciés ; car c’est lui que l’on veut garder en prison et l’on n’ose pas gracier les autres sans lui que l’on sait le moins coupable et qui est venu, spontanément, se soumettre au jugement. Un fait reste certain et il est troublant : on a tenté de tuer le prisonnier.

Comment expliquer un tel acharnement ? Faut-il y voir seulement un effet de cette « malédiction paternelle » promise par le Prince aux audacieux qui troubleraient son rêve idyllique de constitution patriarcale ? Ses conseillers actuels seraient-ils parvenus à lui faire voir, en Radovitch et ses amis, les ennemis de sa gloire et de sa grandeur, acharnés à le diminuer, à le reléguer dans l’impuissance pour gouverner sans lui ? Ou bien faut-il, éclairant le présent par le passé, chercher, dans les anciennes mœurs des dans de la montagne, l’origine psychologique de ces tristes événemens ? Le pouvoir, au Monténégro, est héréditaire de fait, mais les vladikas et, après eux, Danilo, mort sans enfant, ont toujours désigné leur successeur. Le prince Nicolas, qui veut assurer l’hérédité dans sa lignée, redouterait les autres branches de sa famille, et particulièrement son cousin germain Bojo Petrovitch, dont le caractère et l’intelligence sont appréciés de tous les Monténégrins. Un jour, à la chasse, en présence de membres du corps diplomatique, le Prince, s’asseyant, se plaignit de souffrir du pied et demanda à son cousin de lui tirer sa botte : Bojo pâlit et s’exécuta. On se souvient que la candidature de Bojo Petrovitch fut mise en avant pour la fonction de haut-commissaire des puissances en Crète ; le Prince permit à son cousin d’accepter, mais à la condition qu’il renoncerait à la nationalité monténégrine et à ses droits de membre de la famille princière, Bojo refusa. Lorsque le Prince apprit que M. Radovitch allait épouser la fille de Bojo Petrovitch, il en aurait été vivement irrité et aurait cherché à l’en dissuader. Un autre cousin du Prince vit, depuis longtemps, en exil à Belgrade. Les querelles de famille et de clan, qui, — la littérature monténégrine en fait foi, — étaient si fréquentes et si âpres dans le Monténégro d’autrefois, se retrouvent peut-être dans les cruels événemens d’aujourd’hui ; elles ne suffisent pas à en donner la clé. L’explication la plus vraie, ne faut-il pas la chercher dans la psychologie humaine la plus commune ? Ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont les conséquences de nos propres erreurs : « Dans un moment d’enthousiasme, le vieux prince s’est trop hâté… » Il semble bien qu’en effet il s’est trop hâté, en octroyant une constitution à son peuple qui, dans sa masse, n’était pas mûr pour la vie politique, et qu’il se trompe encore, l’ayant accordée, de n’en pas accepter les conséquences.

La haute personnalité du prince Nicolas est si respectée, son nom si aimé de ses sujets, toute sa vie a été si noblement remplie, que ceux mêmes qui ont à souffrir de sa politique n’en rendent responsables que des conseillers médiocres et vindicatifs. Pour nous, dans ces affaires pénibles et obscures, nous nous garderons de prononcer un jugement définitif ; mais ce qu’il est permis à un Français, ami du Monténégro, de dire, c’est l’effet déplorable qu’ont produit, dans toute l’Europe, les événemens qui, depuis deux ans, se sont accomplis dans la Principauté. Il se peut que l’Europe se trompe, mais il est certain qu’elle se trompe avec unanimité ; elle regarde M. Radovitch et ses amis comme les défenseurs et les victimes d’idées politiques qu’elle a depuis longtemps mises en pratique et qu’elle se doit à elle-même de trouver bonnes. Même si les accusés des derniers procès avaient été légalement et justement condamnés, il n’en resterait pas moins qu’ils ont pour eux cette force souveraine des temps actuels qui s’appelle l’opinion : du point de vue politique, c’est cela surtout qui importe.


VI

Le prince Nicolas fêtera, Pété prochain, entouré de sa nombreuse et illustre famille, le cinquantième anniversaire de son avènement ; de grand es fêtes sont annoncées ainsi que de royales visites. Le Monténégro reconnaissant bénira son prince pour la grande œuvre qu’il a accomplie. Acclamé roi par ses sujets, le Prince, dit-on, demanderait à l’Europe de lui en reconnaître le titre. Ces solennités joyeuses seront pour lui l’occasion d’accorder une amnistie générale ; il voudra, pour cette fête de famille, se voir entouré de tous « ses chers Monténégrins. » Puisse, ce jour-là, le fantôme de ceux qui ne peuvent plus être graciés ne pas troubler l’allégresse nationale !

Lorsque enfin ces temps de tristesse et de calamité seront passés, les Monténégrins réconciliés se trouveront en face du problème de leur avenir.

Le danger qui pèse sur toute l’Europe, nous voulons dire la mésintelligence, qui commence heureusement à s’atténuer, entre Vienne et Pétersbourg, est particulièrement redoutable pour eux. Dans un conflit entre l’Autriche et la Russie, ils seraient nécessairement entraînés ; leur existence même serait en jeu ; c’est dans cette crainte qu’ils complètent leur armement et fortifient les points stratégiques. Le port d’Antivari, libéré des entraves de l’article 29, a reçu l’été dernier toute une cargaison de grosses pièces de position, de batteries de montagne, de munitions, cadeau du Tsar à son allié.

La guerre, pour le Monténégro, c’est le risque, mais c’est aussi la possibilité du gain, l’espoir d’un avenir meilleur ; la paix sera peut-être le dépérissement, la mort lente. Dans les conditions actuelles de la vie des peuples, le Monténégro ne peut vivre qu’artificiellement ; le budget des recettes est insignifiant et l’État ne subvient à ses dépenses que grâce à des subsides étrangers ; le commerce est à peu près nul, l’agriculture manque de terres ; la population va en décroissant, malgré la fécondité des mères, par l’émigration. La pauvreté, la gêne, sont partout, jusque dans le palais princier. Depuis longtemps le gouvernement insiste auprès de la Turquie pour qu’elle procède à une régularisation du cours de la Bojana que les alluvions du Drin ensablent ; ce travail aurait pour effet d’abaisser le niveau du lac de Scutari et de rendre à la culture de belles plaines aujourd’hui noyées, dont Monténégrins et Ottomans profiteraient. Pour le Monténégro, ce serait peut-être, au moins momentanément, le salut. Les Turcs, jusqu’ici, ont fait la sourde oreille. Les cartons de l’ingénieur du vilayet, à Scutari, sont remplis de beaux plans, qui n’en sortent pas. La diplomatie autrichienne, dit-on, s’emploierait à les y faire rester : l’Autriche n’a pas intérêt au développement, du Monténégro qu’elle espère tenir un jour à sa merci ; elle leurre le gouvernement princier d’un traité de commerce qui n’aboutit jamais ; elle fait tout le trafic sur les côtes ; le chiffre de ses importations au Monténégro est, à lui tout seul, quatre fois plus fort que le chiffre total des exportations de la Principauté ; elle va ouvrir, à Spizza, un port franc pour annihiler celui d’Antivari. Cettigne, perchée au milieu de ses montagnes, était la forteresse naturelle d’un peuple de proie ; elle ne saurait demeurer la capitale d’un Etat vivant pacifiquement de son travail ; elle restera la ville sainte, la Moscou de la Principauté, mais il faut créer Pétersbourg à Antivari ou à Podgoritza. Tels sont les angoissans problèmes qui se posent pour les Monténégrins. Ils ne veulent pas mourir, mais ils se demandent s’ils pourront vivre.

Deux événemens européens pourraient exercer une action décisive sur l’avenir du Monténégro. Le premier serait, en Autriche-Hongrie, la réalisation du « trialisme. » Si un grand Etat jougo-slave, où entreraient la Croatie, la Bosnie, l’Herzégovine, la Dalmatie, était constitué, on se demande si le Monténégro, et même la Serbie, ne seraient pas entraînés à s’y agréger : le ruisseau se perdrait dans le grand fleuve.

La formation d’une confédération balkanique, au contraire, ouvrirait pour le Monténégro, tel qu’il est constitué, et pour sa dynastie, des perspectives d’avenir ; la Principauté tournerait son activité vers ces plaines et ces vallées de la péninsule où régnèrent jadis les grands Tsars slaves. Peut-être l’heure viendrait-elle, pour les Monténégrins, de s’y élancer de nouveau pour la guerre sainte qui chasserait enfin d’Europe l’ennemi héréditaire, le Turc. C’est l’espoir atavique qui survit au fond du cœur de tout Monténégrin. « Si les Serbes, les Bulgares et les Croates s’étaient fraternellement tendu la main, et si, appréciant à leur valeur les Grecs leurs voisins, ils avaient vécu en amis avec eux, d’autres chants retentiraient aujourd’hui du fier Olympe à la Drave. Hélas ! c’est la haine qui a triomphé ! » C’est un personnage de l’Impératrice des Balkans qui parle ainsi. Cette concorde qu’il a chantée comme poète, sera-t-il donné un jour à Nicolas Petrovitch de la faire régner comme souverain ? L’hégémonie de la confédération balkanique pourrait-elle échoir à sa dynastie ? L’avenir nous l’apprendra. Mais, que ce soit là le rêve suprême de sa vie, le but secret de toute son activité, c’est Danitsa, l’héroïne de son drame, interprète de sa pensée, c’est l’Impératrice des Balkans elle-même qui nous le dit : « Nous serons le mauvais génie de la Turquie. Elle se brisera contre nos monts. Nous tendrons à nos voisins nos bras fraternels ; nous les aiderons dans leur malheur. Notre devise sacrée sera éternellement : les maux des frères par les frères pansés ! »


René Pinon.
  1. Cité dans l’ouvrage du baron Jehan de Witte, Des Alpes bavaroises aux Balkans (Plon, 1903), p. 315.
  2. 25 800 Monténégrins avec 300 canons tiennent en échec 117 000 Turcs avec 307 canons ; les Turcs perdent 18 035 tués, 22 700 blessés, 20 000 morts de maladie, 4 095 prisonniers ; les Monténégrins perdent : tués 1 360, blessés 3 400, prisonnier 1.
  3. Voyez la Revue du 15 décembre 1909.
  4. L’article 29 a été modifié, mais non pas entièrement abrogé. Cependant aucune rédaction nouvelle n’a été officiellement adoptée. Il y a encore un article 29, mais personne ne sait quel en est le texte exact.
  5. Voyez le discours, ainsi que la proclamation du prince, dans la Revue Slave du mois d’avril 1906.
  6. Voyez, pour les détails de la politique monténégrine, René Henry, Des monts de Bohême au golfe Persique (Plon, 1908), pages 476 et suivantes.
  7. Cf. Ch. Printa, le Procès de Cettigne, dans les Questions diplomatiques et coloniales, 16 septembre 1908.
  8. Voyez la Revue du 15 décembre 1908.