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Clément Marot aux lecteurs

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Œuvres complètes de François Villon, Texte établi par éd. préparée par La Monnoye, mise à jour, avec notes et glossaire par M. Pierre JannetA. Lemerre éd. (p. 1-4).
CLÉMENT MAROT DE CAHORS

Varlet de chambre du Roy



AUX LECTEURS.



Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne s’en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy de Villon, et m’esbahy (veu que c’est le meilleur Poète parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de la ville n’en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en rien son voysin ; mais, pour l’amour de son gentil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Œuvres, j’ai faict à icelles ce que je vouldroys estre faict aux miennes, si elles estoient tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l’ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en la raison que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l’œuvre ainsi oultrement gastée, ou de l’ignorance de ceux qui l’imprimèrent ; et, pour en faire preuve, me suys advisé (Lecteurs) de vous mettre icy ung des coupletz incorrectz du mal imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d’ung grand nombre d’autres autant broillez et gastez que luy, lequel est tel :


Or est vray qu’apres plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travaille mes lubres sentemens
Aguysez ronds, comme une pelote
Monstrent plus que les commens
En sens moral de Aristote.


Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n’en estre grandement corrompu ? Ainsi, pour vray, l’ay-je trouvé aux vieilles impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant comment il a esté r’abillé, et en jugez gratieusement :


Or est vray qu’apres plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs,
Labeurs et griefz cheminemens,
Travail mes lubres sentements
Aguysa (ronds comme pelote),
Me monstrant plus que les comments
Sur le sens moral d’Aristote.


Voylà comment il me semble que l’autheur l’entendoit ; et vous suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passaiges, dont les aucuns me ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie avecques les vieulx imprimez, partie avecques l’ayde de bons vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en meilleure et plus entière forme qu’on ne l’a veu de nos aages, et ce sans avoir touché à l’antiquité de son parler, à sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant feminines que masculines ; esquelles choses il n’a suffisament observé les vrayes reigles de françoise poesie, et ne suys d’advis que en cela les jeunes Poetes l’ensuyvent, mais bien qu’ilz cueillent ses sentences commes belles fleurs, qu’ilz contemplent l’esprit qu’il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et qu’ilz contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay doubte qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les Poètes de son temps, s’il eust esté nourry en la Court des Roys et de Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent. Quant à l’industrie des lays qu’il feit en ses Testamens, pour suffisament la congnoistre et entendre il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses, les hommes dont il parle : la mémoire desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire une œuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles choses basses et particulières. Le reste des Œuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne l’a sceu effacer ; et moins encor l’effacera ores et d’icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les annotations, ce qui m’a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à vos promptes intelligences, comme ly Roys pour le Roy, homs pour homme, compaing pour compaignon ; aussi force pluriers pour singuliers et plusieurs autres incongruitez dont estoit plain le langaige mal lymé d’icelluy temps.

Après, quand il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l’intention de l’autheur, et les trouverez expressement marquez de cette marque, afin que ceulx qui les sçauront en la sorte que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.

Oultre plus, les termes et vers qui estoient interposez, trouverez reduictz en leurs places ; les lignes trop courtes, allongées ; les trop longues acoursies ; les mots obmys, remys ; les adjoutez ostez, et les tiltres myeux attiltrez.

Finablement j’ay changé l’ordre du livre, et m’a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament, d’autant qu’il fut faict cinq ans avant l’autre.

Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq.

Et si quelqu’un d’adventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu’il appartient, je luy respons dès maintenant que, s’il estoit autant navré en sa personne comme j’ay trouvé Villon blessé en ses Œuvres, il n’y a si expert chirurgien qui le sceust panser sans apparence de cicatrice ; et me suffira que le labeur que ce j’ay employé soit agreable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de l’execution d’icelle, pour l’avoir veu voulontiers escouter et par très bon jugement estimer plusieurs passages des Œuvres qui s’ensuyvent.