100 percent.svg

Claire d’Albe (Ménard, 1823)/Lettre 08

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1p. 155-158).


LETTRE VIII.


CLAIRE À ÉLISE.


Cela t’amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric ? et par une espèce de contradiction je n’ai presque rien à t’en dire aujourd’hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu’aux heures des repas ; encore, pendant tout ce temps, s’occupe-t-il à causer avec mon mari de ce qu’ils ont fait ou de ce qu’ils vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu’avant son arrivée, parce que M. d’Albe, se plaisant beaucoup avec lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers jours cela m’a attristée. Pour être avec eux, j’avais rompu le cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le reprendre ; il me semblait toujours que j’attendais quelqu’un, et l’habitude de la société désenchantait jusqu’à mes promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon amie ; il suffit de s’accoutumer à une chose pour qu’elle nous devienne nécessaire ; et par cela seul que nous l’avons eue hier, nous la voulons encore aujourd’hui. Je crois qu’il y a dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort de nos penchans ; et s’il y a si peu d’hommes vertueux, c’est moins par indifférence pour la vertu que parce qu’elle tend toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme elle sait récompenser ceux dont le courage s’élève jusqu’à elle ! si les premiers instans sont rudes, comme la suite dédommage des sacrifices qu’on lui fait ! Plus on l’exerce, plus elle devient chère : c’est comme deux amis qui s’aiment mieux à mesure qu’ils se connaissent davantage. Il est aussi un art de la rendre facile, et ce n’est pas à Paris qu’il se trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu’il est difficile d’apercevoir la misère qui gémit dans les greniers ! Si la bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien d’obstacles nous y replongent ! Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de l’infortuné ? On commence par se fier à la physionomie ; mais bientôt revenu de cet indice trompeur, pour avoir été dupe des fausses larmes, on finit par ne plus croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais malheureux ! En voyant leur nombre infini, combien l’âme est tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu’une si faible partie ! et, malgré le bien qu’on a fait, l’image de celui qu’on n’a pu faire vient troubler notre satisfaction. Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne pouvoir tout faire : si le but est moins grand, du moins laisse-t-il l’espoir de l’atteindre. Ah ! si chacun se chargeait ainsi d’embellir son petit horizon, la misère disparaîtrait de dessus la terre, l’inégalité des fortunes s’éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité serait le nœud céleste qui unirait tous les hommes ensemble !