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Claire d’Albe (Ménard, 1823)/Lettre 10

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Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1p. 162-167).


LETTRE X.


CLAIRE À ÉLISE.


Ce matin on est venu m’éveiller, avant cinq heures, pour aller voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque d’apoplexie. J’ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins alarmans, elle a repris connaissance ; et son premier mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne maîtresse s’intéressait. Nous avons vu qu’une des causes de son accident venait d’avoir négligé la plaie de sa jambe ; et comme le chirurgien la blessait en y touchant, j’ai voulu la nettoyer moi-même. Pendant que j’en étais occupée, j’ai entendu une exclamation ; et, levant la tête, j’ai vu Frédéric… Frédéric en extase : il revenait de la promenade, et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré. Depuis un moment il était là ; il contemplait, non plus sa cousine, m’a-t-il dit, non plus une femme belle autant qu’aimable, mais un ange ! — J’ai rougi, et de ce qu’il m’a dit, et du ton qu’il y a mis, et peut-être aussi du désordre de ma toilette ; car, dans mon empressement à me rendre chez Françoise, je n’avais eu que le temps de passer un jupon et de jeter un schall sur mes épaules ; mes cheveux étaient épars, mon cou et mes bras nus. J’ai prié Frédéric de se retirer ; il a obéi, et je ne l’ai pas revu de toute la matinée. Une heure avant le dîner, comme j’attendais du monde, je suis descendue très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d’Albe ; aussi m’a-t-il trouvée très à son gré ; et, s’adressant à Frédéric : « N’est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à ma femme, et qu’elle est charmante avec ? — Elle n’est que jolie, a répondu celui-ci, je l’ai vue céleste ce matin. » M. d’Albe a demandé l’explication de ces mots : Frédéric l’a donnée avec feu et enthousiasme. « Mon jeune ami, lui a dit mon mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez plus simplement de ce qu’elle a fait aujourd’hui : s’étonne-t-on de ce qu’on voit tous les jours ? Frédéric, contemplez bien cette femme : parée de tous les charmes de la beauté, dans tout l’éclat de la jeunesse, elle s’est retirée à la campagne, seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses enfans, ne songeant qu’à les rendre heureux par sa douceur et sa tendresse, et répandant sur tout un village son active bienfaisance : voilà quelle est ma compagne ! qu’elle soit votre amie, mon fils : parlez-lui avec confiance ; recueillez dans son âme de quoi perfectionner la vôtre ; elle n’aime pas la vertu mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable. » Pendant ce discours Frédéric était tombé dans une profonde rêverie. Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule avec Frédéric ; je me suis approchée de lui : « À quoi pensez-vous donc ? lui ai-je demandé. » Il a tressailli, et prenant mes deux mains en me regardant fixement, il a dit : « Dans les premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l’idée du bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l’image d’une femme telle qu’il la fallait à mon cœur. Cette chimère enchanteresse m’accompagnait partout ; je n’en trouvais le modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle que votre mari a peinte ; il n’y manque qu’un trait : celle dont je me forgeais l’idée ne pouvait être heureuse qu’avec moi. — Que dites-vous, Frédéric ? me suis-je écriée vivement. — Je vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité ; j’avais cru jusqu’à présent qu’il ne pouvait y avoir qu’une femme comme vous ; sans doute je me suis trompé, car j’ai besoin d’en trouver une qui vous ressemble. » Tu vois, Élise, que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon amie ! lui aider à découvrir celle qu’il attend ! celle qu’il desire ! elle sera heureuse, bienheureuse ; car Frédéric saura aimer !

Il faut donc m’y résigner, chère amie : encore six mois d’absence ! six mois éloignée de toi ! Que de temps perdu pour le bonheur ! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le croient chimérique, n’existe que par la réunion de tous les sentimens auxquels le cœur est accessible, et par la présence de ceux qui en sont les objets ; un vide l’empêche de naître, l’absence d’un ami le détruit. Aussi ne suis-je point heureuse, Élise, car tu es loin de moi, et jamais mon cœur n’eut plus besoin de t’aimer et de jouir de ta tendresse. Je sais que, si l’amitié t’appelle, le devoir te retient, et je t’estime trop pour t’attendre ; mais combien mes vœux aspirent à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes bras ! Il me serait si doux de pleurer avec toi ; cela soulagerait mon cœur d’un poids qui l’oppresse, et que je ne puis définir ! Adieu.