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Claude Bernard (Mathias Duval)

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CLAUDE BERNARD


Ce n’est pas seulement dans l’histoire politique des peuples qu’il est des hommes dont le nom suffit à résumer une époque, un progrès ; les sciences aussi, et cette fois d’une manière plus stable, par un progrès d’une nature plus définitive, comptent leurs grands fondateurs. Si l’œuvre de ceux-ci n’apparaît souvent avec toute sa grandeur que longtemps après qu’ils ont disparu, quelques-uns sont assez heureux pour assister au triomphe définitif de la science qu’ils ont créée, et pour pouvoir, dès lors, consacrer tous leurs efforts, sans lutte et sans déboire, au large développement de recherches qui ne rencontrait plus d’obstacles que dans les difficultés inhérentes à la nature même de leur objet. Aussi la perte de tels hommes est-elle pour leurs contemporains d’autant plus douloureuse, que le sentiment de ce qu’ils avaient déjà accompli donne la mesure de ce qu’ils étaient appelés à faire encore. Tel a été le double sentiment de regret de tous ceux qui savent ce que sont aujourd’hui les sciences biologiques, en apprenant la mort de Claude Bernard, le fondateur de la physiologie générale, le créateur de la médecine expérimentale.

Si la physiologie proprement dite doit à Claude Bernard son titre incontesté de science précise, c’est-à-dire dont l’objet et la méthode sont également déterminés, l’œuvre de l’illustre expérimentateur sort par cela même du cadre étroit où il semblait lui-même se plaire à la confiner : elle touche à la philosophie générale des sciences, dont elle étend et complète le cadre, et c’est à ce point de vue que nous allons essayer de jeter ici un coup d’œil d’ensemble sur les principaux points de l’œuvre du maître.

Nous ne saurions, en cette revue générale, entrer dans les détails du tableau ; nous nous garderons même d’emprunter nos citations aux publications nombreuses dans lesquelles Claude Bernard a reproduit ses leçons techniques du Collège de France, et fait assister, pour ainsi dire, le lecteur aux expériences mêmes qui furent la base de son enseignement ; nous renverrons le lecteur à des œuvres moins spéciales, dans lesquelles le maître lui-même s’est plu à condenser les résultats les plus généraux, les conséquences philosophiques de ses recherches ; à ce point de vue, il faut citer tout d’abord son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, parue dès 1865, et puis une série d’articles publiés dans diverses revues, et qui viennent d’être réunis en un tout homogène sous le titre de la Science expérimentale[1].

Claude Bernard, tout en traçant de nouvelles voies, n’a pas négligé de tenir compte des faits établis par ses prédécesseurs, et plus ou moins rigoureusement interprétés par eux. Attaché sans cesse à faire prévaloir une critique expérimentale rigoureuse, il a appliqué cette méthode aussi bien aux faits résultants d’expériences contemporaines, qu’à ceux qui avaient été fournis par les recherches anciennes. Il est donc nécessaire, pour se rendre compte de l’œuvre qu’il a accomplie, d’examiner rapidement ce qu’était la physiologie avant de recevoir son impulsion puissante et créatrice ; nous verrons ainsi qu’à côté de grandes découvertes, le génie de Claude Bernard s’est révélé encore par l’esprit de méthode, qui a présidé à son œuvre et a fait d’un amas de faits brutalement accumulés une science positive et philosophiquement coordonnée.


I

C’est au commencement de ce siècle que Xavier Bichat formula le premier nettement cette idée, que la raison des phénomènes qui caractérisent les êtres vivants, doit être cherchée non pas dans l’activité mystérieuse d’un principe d’ordre supérieur immatériel, mais, au contraire, dans les propriétés de la matière au sein de laquelle s’accomplissent ces phénomènes. Bichat, fondateur de l’anatomie générale, créateur de la science des tissus, devait être fatalement amené à considérer les phénomènes vitaux comme résultant des propriétés, des activités particulières des tissus. En s’en tenant à cet énoncé général, Bichat nous apparaîtrait comme le fondateur de la physiologie générale ; mais, en réalité, il n’en est rien : si à la conception métaphysique des anciens, Bichat substitue une conception physiologique qui cherche à expliquer les manifestations vitales par les propriétés même de la matière des tissus, il retombe dans une hypothèse vitaliste lorsqu’il s’agit de définir les propriétés de ces tissus ; loin de chercher à établir une ressemblance, une identité entre les phénomènes des corps vivants et ceux des corps inorganiques, il pose en principe que les propriétés vitales des tissus sont absolument opposées aux propriétés physiques : la vie est à ses yeux une lutte entre des actions opposées, entre les actions physico-chimiques et les actions vitales, car il admet que les propriétés vitales conservent le corps vivant en entravant les propriétés physiques qui tendent à le détruire. Quand la mort survient, c’est le triomphe des propriétés physiques sur leurs antagonistes. Bichat, d’ailleurs, résume complètement ses idées dans la définition qu’il donne de la vie : la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ; ce qui signifie pour lui : la vie est l’ensemble des propriétés vitales qui résistent aux propriétés physiques.

L’œuvre de Magendie fut une vive réaction contre la doctrine de Bichat : Magendie s’appliqua à l’étude des phénomènes physico-chimiques des êtres vivants, et chercha à ramener autant que possible les actes dits vitaux à des actes physico-chimiques. Mais habile et hardi expérimentateur, Magendie fut trop timide pour essayer aucune espèce de généralisation. Jusque-là on avait surtout raisonné sur quelques phénomènes observés ; Magendie s’attacha surtout à conquérir de nouveaux faits en interrogeant la nature par des expériences ; il porta très-loin l’art des vivisections ; mais il n’arriva pas jusqu’à fonder la science expérimentale ; il accumule des faits, mais sans préciser la nature et l’objet des recherches. Comme il arrive toujours par le fait des réactions extrêmes, vivement frappé de la futilité des hypothèses et des raisonnements à priori de ses prédécesseurs, il semblait vouloir réduire l’expérimentateur à l’état de simple machine, interrogeant la nature, notant les réponses, mais s’abstenant de conclure et surtout de partir hâtivement d’un fait observé pour bâtir une théorie où l’hypothèse comblerait les lacunes de l’expérimentation. En tenant compte de l’époque et des abus métaphysiques du passé, il n’est personne qui ne reconnaisse que cette conduite, car nous ne saurions employer ici le nom de méthode, fût celle d’un sage ; c’était une sorte d’empirisme volontaire, un degré nécessaire dans l’évolution, qui, des pures conceptions métaphysiques, devait nous conduire à l’interprétation vraiment scientifique des phénomènes vitaux.

Dans ces circonstances, il est facile de se rendre compte de l’état des esprits au sujet de la valeur des études physiologiques. Parmi les hommes adonnés à l’étude, parmi les médecins eux-mêmes, et peut-être surtout parmi ces derniers, la physiologie n’était pas considérée comme une science. Ceux qui reconnaissaient la valeur absolue des lois de la physique et de la chimie, étaient prêts à nier que les corps vivants pussent, dans les manifestations de leurs phénomènes propres, être soumis à des lois aussi rigoureuses. Le principe vital, même lorsqu’ils en niaient l’existence, n’en subsistait pas moins dans leur manière de concevoir les actes vitaux comme quelque chose d’éminemment variable, d’essentiellement instable, et pour ainsi dire de capricieux ; et, si nous pouvions nous étendre ici sur l’étude de cet état des esprits, même les plus éminents, en remontant seulement à l’époque où Claude Bernard communiqua aux sociétés savantes les résultats de ses premières recherches, il nous serait facile de montrer que bien des objections qui lui furent faites alors se réduisaient à peu près à ceci : « Vous cherchez à poser des lois pour des actes qui n’obéissent à aucune loi ; vous avez constaté tel phénomène dans telle circonstance ; mais qui vous dit que demain, dans ces mêmes circonstances, ce phénomène ne se présentera pas tout différemment ? » On comprend que, pour répondre à de telles objections, Claude Bernard ait été amené à insister avec tant de force sur le déterminisme des actes physiologiques, et qu’il ait fait de ce déterminisme le principal objet de ses doctrines générales, le lien essentiel de toutes ses conceptions philosophiques sur les phénomènes des êtres vivants.

Mais, avant de passer à l’étude de cette œuvre en réalité immense quand on pénètre dans le détail, et qui cependant, étonne par sa simplicité quand on en considère l’ensemble, nous devons encore préciser deux points propres à marquer l’état d’évolution des sciences biologiques à l’époque où parurent les premiers travaux de Claude Bernard. Nous venons de voir qu’avec Bichat la physiologie ne s’était pas complétement dégagée des vieilles doctrines métaphysiques, puisque le fondateur de l’anatomie générale cherchait à mettre en opposition les propriétés dites vitales des tissus, et les propriétés physico-chimiques des corps inorganiques ; nous avons vu que l’empirisme expérimental de Magendie ne constituait pas encore une science, quoiqu’il contribuât puissamment à en réunir les éléments ; enfin, nous venons de rappeler qu’en effet la physiologie se voyait refuser son rang parmi les autres sciences expérimentales, et que nombre d’esprits, d’ailleurs éminents, ne voulaient voir en elle que le roman de la médecine. Il nous faut encore, touchant à des questions qui entrent davantage dans le détail des études biologiques, indiquer deux des traits caractéristiques des doctrines et des recherches physiologiques de cette époque.

La question de doctrine se rapporte à la distinction complète qu’on établissait alors entre les organismes animaux et les organismes végétaux. Du reste cette distinction est encore admise par quelques physiologistes, et les récentes conquêtes de la science au sujet de l’équivalent mécanique de la chaleur, ont paru, grâce à une interprétation un peu étroite, venir corroborer ces manières de voir : la vie des organismes végétaux consisterait surtout en actes chimiques de réduction, par lesquels la chaleur solaire serait emmagasinée sous forme de produits tels que la cellulose, l’amidon, et en général les hydrocarbures ; la vie des organismes animaux consisterait au contraire essentiellement en des actes d’oxydation, dans lesquels sont brûlés les produits empruntés aux végétaux. Comme résultats généraux ces conceptions sont parfaitement exactes ; mais elles sont exclusives, et par cela même erronées au point de vue de la vie des organismes : les végétaux et les animaux vivent de même, quant aux actes intimes de leur nutrition, de leur formation, de leur génération ; les fonctions seules sont différentes dans les organes achevés : les conditions d’immobilité de la plante permettent aux actes de réduction d’y devenir prédominants, tandis que la mobilité des animaux, la dépense de force dont ils sont le siège, nécessite chez eux des combustions très-actives : il y a entre eux différence de degré dans les deux actes essentiels de tout phénomène de nutrition (assimilation et désassimilation), mais il n’y a nullement différence de nature. Nous verrons, dans un instant, Comment Claude Bernard fut amené, par la découverte de la glycogénèse animale, à rétablir, au point de vue de la physiologie végétale, les vrais rapports entre les organismes animaux et végétaux.

L’indication précédente fait déjà entrevoir la seconde question que nous devons signaler ici : cette fois il s’agit, en apparence, non de doctrines, mais de faits expérimentaux, ou, pour mieux dire, il s’agit de la détermination même des faits qui ont été, avant et depuis Claude Bernard, l’objet des recherches expérimentales. Nous venons de voir, à propos des résultats généraux de la nutrition et du fonctionnement des organismes animaux et végétaux, qu’il faut pénétrer jusque dans l’intimité des actes élémentaires pour se rendre compte de la nature exacte des phénomènes de la vie dans les deux règnes organiques, et ne pas se contenter d’enregistrer les résultats les plus saillants du fonctionnement de ces organismes : en un mot, la physiologie générale a aujourd’hui son objet et son but nettement indiqués, indépendamment de l’objet et du but de la physiologie spéciale, qui s’occupe des fonctions des organes. Cette dernière seule était l’objet des recherches expérimentales avant les travaux de Claude Bernard : le de Usu partium de Galien était encore et semblait devoir être toujours l’objectif unique des investigateurs. Aussi la vivisection consistait-elle essentiellement en ablations d’organes, en lésions de nerfs ou de vaisseaux, l’expérimentateur cherchant à conclure, des troubles observés, à la nature et à l’importance des fonctions de l’organe enlevé.

On éclaircissait ainsi la question des mécanismes fonctionnels et, par exemple, pour ce qui est des fonctions de la respiration, on déterminait le rôle de la glotte, de la trachée, du poumon ; mais tous ces appareils mécaniques ne sont que pour amener l’air au contact du sang, et le sang lui-même n’est que pour amener l’oxygène au contact des tissus. Que le mécanisme respiratoire soit accompli par un poumon, des branchies ou des trachées, ce qui semble indiquer la différence la plus absolue dans le mode de respiration, l’acte intime d’utilisation de l’oxygène par les éléments des tissus est cependant toujours le même. Au-dessous des variétés les plus infinies de mécanismes préparatoires, nous trouvons toujours les mêmes phénomènes élémentaires. Les mécanismes sont l’objet de la physiologie spéciale, presque exclusivementcultivée au commencement de ce siècle ; les phénomènes élémentaires, c’est-à-dire se passant dans les éléments anatomiques des tissus, sont l’objet de la physiologie générale : avoir créé cette physiologie générale sera à tout jamais le titre le plus glorieux de Cl. Bernard.


II

Si nous résumons les quelques indications que nous venons de donner sur l’état comparé de la physiologie avant et après Claude Bernard, nous pouvons dire que la physiologie actuelle est surtout caractérisée en ce que : 1° Elle s’est débarrassée de l’hypothèse vitaliste non-seulement pour expliquer les phénomènes dont les organes sont le siège, mais encore pour interpréter les propriétés des tissus, objet de la physiologie générale ; 2° Aux expériences empiriques, elle a substitué une méthode rigoureuse ; 3° Elle est devenue une véritable science, présentant les mêmes caractères de certitude que la physique et la chimie ; 4° Elle a ramené à sa juste valeur le prétendu antagonisme des organismes végétaux et animaux ; 5° Elle s’est complétée, étendue et même transformée en passant de l’étude des mécanismes fonctionnels à celle des actes intimes et élémentaires, et ainsi a été créée la physiologie générale qui est à la physiologie des organes ce que l’histologie est à l’anatomie descriptive.

Comment se sont accomplies ces transformations, et quels sont, parmi les nombreux travaux de Cl. Bernard, ceux qui ont le plus directement contribué à chacune d’elles, c’est ce qu’il nous sera facile d’établir en passant en revue, non plus dans un ordre chronologique, mais d’après l’ordre d’idées sus-énoncées, les principales découvertes de ce grand expérimentateur.


— Les idées vitalistes ne pouvaient trouver place dans la pensée du savant qui s’inspirait et se réclamait sans cesse l’œuvre de Lavoisier et de Laplace; le phénomène le plus mystérieux de l’organisme vivant, la production de la chaleur animale avait été démontrée par Lavoisier identique à la production de chaleur par les combustions vulgaires, par les oxydations chimiques. Dès lors Claude Bernard cherche et trouve des actes purement chimiques dans les phénomènes élémentaires de l’organisme : le globule rouge de sang se charge d’oxygène et en devient le véhicule du poumon vers les tissus. Cette propriété de l’hématie (ou globule rouge) n’est autre chose que le résultat des propriétés chimiques d’une substance qui entre dans sa constitution ; l’hémoglobine, ou matière rouge du globule, est avide d’oxygène, elle s’oxyde ; mais, ce n’est pas là le seul gaz pour lequel elle présente cette affinité ; elle fixe l’oxyde de carbone avec plus d’énergie encore ; elle s’en sature et ne peut plus dès lors prendre d’oxygène ; ainsi se trouve expliqué le mécanisme intime de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, le globule, saturé de ce gaz, devenant désormais un corps inerte vis-à-vis de l’oxygène. Cette découverte de la fixation de l’oxyde de carbone sur l’hémoglobine a été ensuite le point de départ de procédés d’analyse des gaz du sang et la base de toute une méthode de recherches physiologiques. Sans entrer ici dans ces détails techniques, cet exemple suffira pour faire comprendre qu’un phénomène physiologique, dit vital, est expliqué, du moment qu’il est ramené à un acte physico-chimique.

Nous parlerons dans un instant et des recherches sur la chaleur animale et de la découverte de la glycogénèse hépatique. Mais fixons dès maintenant, d’après l’exemple précédent, la valeur des interprétations physico-chimiques appliquées à l’étude des actes dits vitaux. Nous voyons que, dans le globule sanguin, ce qu’il y a de spécial, c’est la substance organique, l’hémoglobine, mais que les propriétés de cette substance sont semblables à celles de corps inorganiques : c’est une affinité chimique, et cette affinité s’exerce aussi bien dans l’organisme vivant qu’en dehors de lui, car le globule du sang défibriné conserve les mêmes propriétés ; bien plus, l’hémoglobine, chimiquement isolée et en dissolution présente la même avidité pour l’oxygène et pour l’oxyde de carbone. Ainsi donc les phénomènes de l’organisme vivant n’ont rien qui les distingue des phénomènes physiques ou chimiques généraux, si ce n’est les instruments qui les manifestent. Le muscle produit des phénomènes de mouvement, qui, comme ceux des machines inertes, ne sauraient échapper aux lois de la mécanique générale ; les poissons électriques produisent de l’électricité, qui ne diffère en rien de l’électricité d’une pile métallique.

Ces propriétés physico-chimiques des appareils et éléments organiques n’entrent en jeu que dans certaines circonstances ; mais il en est de même des propriétés des corps inorganiques ; seulement les conditions qui mettent en jeu les propriétés des êtres organisés sont le plus souvent si complexes, que, dans l’impossibilité de déterminer les causes, on a pu croire à une certaine spontanéité. Un examen exact montre ce qu’il faut voir au-dessous de cette prétendue spontanéité, surtout quand on étudie les formes élémentaires. Ainsi dans les êtres inférieurs, tels que les infusoires, il n’y a pas d’indépendance réelle de l’organisme vis-à-vis du milieu cosmique. Ces êtres ne manifestent les propriétés vitales, souvent très-actives, dont ils sont doués, que sous l’influence de l’humidité, de la lumière, de la chaleur extérieure ; et, dès qu’une ou plusieurs de ces conditions viennent à manquer, la manifestation vitale cesse, parce que les phénomènes physico-chimiques qui lui sont parallèles s’arrêtent. Or l’eau, la chaleur, l’électricité, sont aussi les excitants des phénomènes physico-chimiques, de telle sorte que les influences qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les manifestations vitales chez les êtres vivants, sont exactement les mêmes que celles qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les manifestations minérales dans les corps bruts.

Nous pouvons donc dire, empruntant à Cl. Bernard ses propres expressions : « qu’il n’y a en réalité qu’une physique, qu’une chimie et qu’une mécanique générales, dans lesquelles rentrent toutes les manifestations phénoménales de la nature, aussi bien celles des corps vivants que celles des corps bruts. Tous les phénomènes en un mot, qui apparaissent dans un être vivant, retrouvent leurs lois en dehors de lui, de sorte qu’on pourrait dire que toutes les manifestations de la vie se composent de phénomènes empruntés, quant à leur nature, au monde cosmique extérieur »[2].

Autrefois Buffon avait cru qu’il devait exister dans le corps des êtres vivants un élément organique particulier qui ne se retrouverait pas dans les corps minéraux. Les progrès des sciences chimiques ont détruit cette hypothèse en montrant que le corps vivant est exclusivement constitué par des matériaux simples ou élémentaires empruntés au monde minéral. On a pu croire de même à l’activité d’une force spéciale pour la manifestation des phénomènes de la vie ; mais les progrès des sciences physiologiques détruisent également cette seconde hypothèse, en faisant voir que les propriétés vitales n’ont pas plus de spontanéité par elles-mêmes que les propriétés minérales, et que ce sont les mêmes conditions physico-chimiques générales qui président aux manifestations des unes et des autres.


— Nous avons dit que la physiologie expérimentale est devenue entre les mains de Claude Bernard une science dans laquelle l’empirisme a été remplacé par une méthode rigoureuse et exacte. C’est que Claude Bernard s’est appliqué à découvrir les circonstances déterminantes des phénomènes et à établir par mille exemples particuliers la valeur absolue de ce principe général, à savoir que, pour les phénomènes de la vie, comme pour les phénomènes des corps bruts, les mêmes causes, dans les mêmes circonstances, produisent les mêmes effets. Cet axiome, universellement admis pour ce qui est des faits physico-chimiques, avait à être démontré pour les phénomènes de l’organisme vivant, où la complexité des causes déterminantes et des conditions modificatrices est telle, que l’observateur peut se croire, au premier abord, en présence de manifestations capricieuses affranchies de toute loi : la loi des phénomènes vitaux, disait hardiment Gerdy au commencement de ce siècle, est précisément de n’avoir pas de loi.

C’est dès le début de sa carrière que Claude Bernard se trouva aux prises avec des expériences qui l’amenèrent à cette recherche exacte des circonstances déterminantes des phénomènes, et à l’établissement de ce principe qui a été comme la philosophie de son enseignement, le déterminisme. Aujourd’hui que ces notions générales ont fait leur chemin, on a peine à se rendre compte que ce mot de déterminisme ait pu devenir le titre d’une doctrine et ce n’est qu’en jetant un coup d’œil sur l’histoire de cette question qu’on peut se rendre compte des difficultés qu’il y a eu à démontrer une loi fondamentale qui nous paraît évidente par elle-même. Magendie venait de découvrir le phénomène de la sensibilité récurrente du bout périphérique des nerfs moteurs ; par une circonstance en apparence inexplicable, ce phénomène qu’il avait montré à tous ses auditeurs, et que des savants contemporains avaient observé ensuite, se disposant même à lui disputer la priorité de la découverte, ce phénomène ne se reproduisit plus quand lui ou ses rivaux voulurent reprendre l’étude de la question. Y avait-il caprice de la nature ? Une propriété d’un nerf pouvait-elle exister aujourd’hui, et, sans que rien fût changé dans les circonstances, disparaitre demain ? Claude Bernard, alors préparateur de Magendie, se refusait à admettre une pareille instabilité ; si la nature vivante eût eu de tels caprices, il n’y avait plus, il ne pouvait y avoir désormais de science portant le nom de physiologie ; si les résultats étaient différents dans deux expériences, c’est que les circonstances expérimentales n’étaient pas les mêmes. En rappelant les conditions dans lesquelles avaient été entreprises les premières recherches, en cherchant à agir toujours dans les mêmes conditions, le préparateur de Magendie retrouva le phénomène de la sensibilité récurrente et sut préciser les conditions nécessaires à sa manifestation. Certes ces conditions étaient bien simples : l’opération préliminaire à laquelle sont soumis les animaux épuise leur sensibilité, et il faut un certain temps de repos pour que cette fonction recouvre son intégrité ; or de toutes les sensibilités, celle qui est la plus facilement épuisée, c’est la sensibilité récurrente : si donc on la recherche sur un animal immédiatement après avoir mis à nu les racines spinales, on ne trouve rien ; si l’animal est laissé en repos pendant quelques heures, on constate, et toujours, la sensibilité du bout périphérique des racines motrices.

Nous avons tenu à donner avec quelques détails l’histoire du fait qui fut comme le point de départ de la méthode expérimentale de Cl. Bernard. Ce déterminisme exact, il l’a appliqué depuis à l’étude de la chaleur animale, à l’étude des fonctions des glandes, à l’étude des anesthésiques, etc., etc. Ses expériences sur le curare et sur d’autres agents toxiques ou médicamenteux ont montré qu’il ne suffit pas seulement d’introduire dans l’organisme un de ces agents pour voir se produire les effets qui lui sont propres, mais que ces effets ne se manifestent que si la substance arrive en un temps donné en quantité suffisante au niveau des éléments anatomiques sur lesquels elle agit d’une manière élective. Or, pour qu’elle arrive jusqu’à ces éléments anatomiques, il faut qu’elle ne soit pas éliminée par le poumon, si, absorbée par le système veineux général, elle traverse le réseau pulmonaire avant d’arriver dans le système artériel. C’est ainsi que l’hydrogène sulfuré, si toxique lorsqu’il est rapidement absorbé par le poumon, devient inoffensif alors que, introduit dans les veines, il est au contraire éliminé avec l’air expiré. Pour que la substance arrive en quantité suffisante et s’accumule au niveau des éléments anatomiques, il faut que son excrétion soit inférieure à son absorption, et c’est ainsi que le curare devient inoffensif lorsqu’on modère son entrée dans la circulation générale de manière à ce que l’élimination se fasse au fur et à mesure.


— C’est ce déterminisme qui donne à la physiologie son caractère de science exacte, au même titre que la physique et la chimie. Ce caractère, Claude Bernard voulait surtout qu’il devint celui de la médecine, qui, disait-il, n’est qu’une branche de la physiologie. Aussi ne se lassait-il pas de proscrire de la médecine tout ce qui procède par statistique, tout ce qui dérive de ce qu’on a nommé la méthode numérique. Lorsque, disait-il, la science expérimentale a bien déterminé les conditions d’un phénomène, qu’il s’agisse de la production ou de la curation d’une maladie, il n’y a plus à dire que ce phénomène se produit 80 ou 90 fois sur 100 : il se produit toutes les fois que se trouvent réalisées les conditions déterminantes exactement connues ; le tout est de connaître ces circonstances, et dès lors on sera maître de provoquer ou d’empêcher la manifestation du phénomène. Un exemple qu’il aimait à citer donnera une forme saisissable à cet énoncé général. A l’époque où la nature parasitaire de la gale était ignorée, on appliquait à cette affection les traitements les plus divers : l’un donnait 30 pour 100, l’autre 40 pour 100 de guérisons. Aujourd’hui on connaît le parasite de la gale ; l’histoire du développement, des migrations, des mœurs de l’acarus explique la contagion et la marche de la maladie ; mais nous savons aussi quels agents détruisent le parasite. Le déterminisme de l’affection et de sa curation étant rigoureusement établi, ce n’est plus par 30 ou 40 pour 100 que se comptent les curations : autant il entre de galeux à Saint-Louis, autant il en sort de guéris au bout de peu de jours. Ainsi la statistique est une méthode empirique, un aveu même d’ignorance : tant qu’une science en est réduite à la méthode numérique, c’est qu’elle est encore indigne du nom de véritable science : en physique, en chimie, il n’y a pas de statistique : de l’acide sulfurique versé sur de la chaux donne toujours, et non pas 30 ou 40 fois sur 100, du sulfate de chaux.

Comme exemple de déterminisme en fait de recherches médicales ou thérapeutiques, il faut encore citer ses belles recherches sur les alcaloïdes de l’opium. Ce médicament, qui exerce sur le plus grand nombre une action calmante, agite quelques personnes et va même jusqu’à produire parfois des convulsions. Une même substance peut-elle avoir des effets si divers et même opposés ? Claude Bernard montra que l’opium est un produit complexe, renfermant jusqu’à six principes particuliers isolables, six alcaloïdes (morphine, narcéine, thébaïne, etc.), qui ont chacun leurs propriétés physiologiques propres, constantes, mais opposées les unes aux autres. De ces principes les uns sont soporifiques, les autres convulsivants ; rien de plus facile dès lors que d’expliquer, selon les sujets, les effets divers de la substance complexe, chaque individu pouvant se montrer plus sensible à l’action spéciale de tel des composants de l’opium.


— C’est dans la dernière moitié de sa carrière scientifique que Claude Bernard s’attacha à l’étude des phénomènes comparés de la vie des animaux et des végétaux. Il en avait fait depuis quelques années l’objet de son enseignement dans la chaire de physiologie générale du Muséum, s’appliquant à montrer que les phénomènes élémentaires ne présentent pas dans les deux règnes l’antagonisme étroit qu’on s’était plu à établir. Le point de départ de ces recherches avait été une découverte faite depuis de longues années, longtemps mûrie et développée, et qui immortalisera à jamais le nom de Claude Bernard, nous voulons parler de la fonction glycogénique du foie, et, d’une manière plus générale, de la glycogénèse animale.

Chez tout vertébré à l’état physiologique, le sang renferme toujours du sucre, de la glycose, quelle que soit l’alimentation. Or, comme ce sucre est incessamment brûlé, notamment dans les muscles lors de leur contraction, et que cependant l’animal, même avec une alimentation qui ne renferme pas de trace de sucre, même en dehors de toute alimentation, présente toujours du sucre dans son sang, il est évident que ce sucre doit se former dans l’organisme même. Chez l’adulte, cette fonction est localisée dans le foie, car l’analyse comparée du sang qui entre dans le parenchyme hépatique et du sang qui en sort, montre que ce dernier est toujours chargé de glycose, alors même que le premier n’en renferme pas. Telle est, dans sa démonstration expérimentale la plus simple, le fait de la glycogénèse hépatique ; mais à l’aide de quels matériaux le tissu du foie forme-t-il du sucre ? Chez les végétaux, dans le tissu desquels les actes glycogéniques sont le plus développés, l’apparition du sucre est toujours précédée de celle de l’amidon ou de composés analogues, et c’est la transformation de l’amidon qui donne naissance au sucre. Or, l’étude de la glycogénèse hépatique montre qu’il en est exactement de même dans l’organisme-animal : le sucre a ici pour antécédent le glycogène, qu’il est facile d’isoler, d’étudier chimiquement et de caractériser comme composé ternaire. Or, comme cet amidon existe dans le foie, et s’y produit alors même que l’alimentation ne se compose que de matières quaternaires, il faut bien admettre que le parenchyme hépatique est capable de former des substances ternaires, des hydrocarbures, formation dont les végétaux étaient considérés connue ayant seuls le monopole.

Il faut donc renoncer, au point de vue de la nature chimique des actes intimes de la nutrition, à établir une distinction absolue entre l’organisme animal et l’organisme végétal. Cependant, en comparant dans l’un et l’autre règne, les résultats généraux de la nutrition, on a été généralement amené à établir entre eux un antagonisme contre lequel Claude Bernard a justement protesté au nom de la physiologie générale. On a dit que chez les végétaux la nutrition se fait exclusivement par voie de formation, tandis que chez les animaux elle a lieu par destruction : les premiers auraient pour attribut la réduction chimique ; les seconds, la combustion (en oxydation). Depuis les travaux de Cl. Bernard, cette conception ne saurait, en physiologie générale, soutenir un examen sérieux. En effet, d’une part, si les plantes, sous l’influence des radiations solaires, absorbent l’acide carbonique, le réduisent et fixent le carbone en dégageant de l’oxygène, il n’en est pas moins constant qu’à côté de cette respiration diurne, intermittente, les plantes sont le siège, pendant le jour et pendant la nuit, d’une respiration identique à celle des animaux, et que, comme l’ont démontré Garreau, Boussingault, Sachs, etc., elles consomment de l’oxygène et dégagent de l’acide carbonique. Or, de ces deux respirations, dont l’une traduit les phénomènes de réduction et l’autre les phénomènes d’oxydation, c’est cette dernière qui est la plus importante, la seule en rapport avec la vie de la plante, avec sa nutrition intime ; l’autre n’est qu’une fonction intermittente qu’on peut artificiellement arrêter, et qui a pour but de préparer des matériaux que la plante utilisera plus tard en les comburant, comme le feraient les animaux. Pour prouver que la fonction de réduction peut être suspendue sans compromettre la vie de la plante, Cl. Bernard expérimentait sur des plantes aquatiques placées dans un bocal plein d’eau éthérée ou chloroformée : dans ce cas la plante n’absorbe plus d’acide carbonique et ne dégage plus d’oxygène ; elle respire alors uniquement à la manière des animaux, c’est-à-dire qu’elle absorbe de l’oxygène et dégage de l’acide carbonique. D’autre part, si la plante donne naissance, par réduction, à l’amidon, aux matières grasses, les expériences faites sur les abeilles déjà anciennement par Hubert, Milne-Edwards, Dumas, etc., avaient montré que l’organisme animal peut former ces mêmes matériaux sans les emprunter aux végétaux, et la découverte de la glycogénèse hépatique vient confirmer ce fait pour les animaux supérieurs.

Il y a donc des combustions chez les végétaux comme chez les animaux. Il y a aussi des actes de synthèse chimique chez les animaux comme chez les végétaux. Chez les uns comme chez les autres, les actes de synthèse chimique sont des actes préparatoires de la nutrition proprement dite, de la désassimilation qui procède par oxydation et dédoublements. Ces actes synthétiques nous représentent des fonctions spéciales à certains éléments anatomiques (parenchyme hépatique, par exemple), tandis que les actes de nutrition sont communs à tous les éléments. Ainsi, au lieu de la dualité qu’on établissait autrefois entre le règne végétal et le règne animal, nous constatons, au contraire, une véritable unité vitale ; mais si tous les éléments organiques vivent de même, ils ne fonctionnent pas d’une manière semblable, et cette diversité dans le fonctionnement établit seule l’antagonisme réel entre le règne animal et le règne végétal. La principale fonction du végétal est de réduire l’acide carbonique, grâce aux propriétés de la chlorophylle sous l’action des rayons solaires ; transforme des forces vives (lumière et chaleur) en forces de tension qu’elle emmagasine ; au contraire, la principale fonction de l’animal, grâce aux propriétés de ses éléments musculaires et nerveux, est de transformer les forces de tension en forces vives (chaleur, mouvement, etc.).

Aussi ces deux fonctionnements se trouvent-ils, par les rapports naturels des êtres, étroitement enchaînés, de telle sorte que la plante fabrique du combustible que l’animal brûle ; mais au fond de cet antagonisme fonctionnel, l’analyse physiologique nous montre que la vie intime, la nutrition des éléments anatomiques, se fait dans tous les organismes par les mêmes procédés d’assimilation et de désassimilation, seulement l’animal emprunte au végétal les matières que celui-ci forme et emmagasine en quantités relativement considérables ; mais qu’il aurait été appelé lui-même à utiliser à un moment donné. « L’identification de l’organisme animal à un fourneau dans lequel vient se brûler le règne végétal peut répondre seulement à l’apparence chimique extérieure des phénomènes ; mais ce n’est pas une vue vraiment physiologique. Le physiologiste, qui descend dans la nature même des phénomènes pour en comprendre le but, ne saurait se contenter de ces rapprochements superficiels. En effet, si le chimiste voit le sucré formé dans la betterave se brûler dans l’animal qui la mange, le physiologiste ne trouve là qu’un accident ; il démontre, au contraire, que ce sucre formé et emmagasiné est destiné à être brûlé par la betterave elle-même dans la seconde année de sa végétation, lors de sa floraison et de sa fructification. Sans doute les animaux herbivores mangent les plantes, et les animaux carnivores mangent les herbivores ; mais ce sont la des résultats d’équilibre des lois cosmiques qui sont en réalité en dehors de la finalité des lois physiologiques. »


— Les développements que nous venons de donner à propos de la nutrition comparée chez les animaux et les végétaux montrent déjà d’une manière caractéristique avec quelle grandeur de vues Claude Bernard concevait l’objet de la physiologie générale. Si nous nous bornons à la physiologie générale des animaux, nous pouvons dire qu’à ce point de vue l’œuvre de Claude Bernard a eu surtout pour résultat de bien établir la distinction des fonctions qui constituent la vie proprement dite de celles qui établissent seulement les mécanismes préliminaires et plus ou moins nécessaires à l’accomplissement des actes intimes.

Pour donner une idée de ces mécanismes, prenons comme exemple le sang et sa circulation, et indiquons rapidement la conception si heureuse et si universellement adoptée aujourd’hui, que Claude Bernard a désignée sous le nom de fonctions du milieu intérieur. Chez les végétaux et chez les animaux inférieurs, les phénomènes de la vie sont, sous une indépendance étroite, liés aux variations thermiques et autres du milieu cosmique ; mais chez les animaux à sang chaud, il y a à cet égard, une indépendance presque complète, notamment chez l’homme, et en général chez les animaux qui peuvent disposer en tout temps d’une nourriture suffisante. Les fonctions de l’organisme ne sont plus étroitement liées aux conditions du milieu ambiant. Par suite d’un mécanisme protecteur, l’animal possède et maintient en lui, dans son sang, c’est-à-dire dans son milieu intérieur, les conditions d’humidité et de chaleur nécessaires aux manifestations des phénomènes vitaux : c’est-à-dire que « l’organisme de l’animal à sang chaud garde en quelque sorte ses tissus en serre chaude, et leur conserve ainsi leur activité vitale, en dehors des alternatives des variations cosmiques : c’est de même que nous voyons, dans les serres de nos jardins, se manifester une activité végétative indépendante des chaleurs et des frimas extérieurs. »

Ce milieu intérieur, dans lequel les éléments anatomiques puisent, comme autant de petits organismes, distincts les matériaux de leur nutrition et de leur respiration, ce milieu intérieur favorise ces échanges actifs par son mouvement continu de circulation. Le système circulatoire, dans son mécanisme, n’est ainsi autre chose qu’un ensemble de canaux destinés à conduire l’eau, l’air et les aliments aux éléments organiques du corps. C’est dans ces éléments anatomiques que se passent les phénomènes essentiels de la vie, et c’est par suite sur eux qu’agissent les causes capables d’amener la mort de l’organisme entier. A cet égard, l’étude du mode d’action des substances toxiques a donné lieu, entre les mains de Claude Bernard, aux analyses biologiques les plus délicates : le poison n’envahit jamais l’organisme d’emblée et dans sa totalité, mais il porte son action toxique sur un élément organique essentiel à la vie. Ensuite il amène la dislocation de l’édifice vital par un mécanisme qui variera en raison de l’élément primitivement atteint, de la nature et de l’importance de ses rapports physiologiques avec l’ensemble des phénomènes de la vie : c’est ce que nous avons vu en parlant précédemment de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone.


III

Nous ne saurions ici rappeler toutes les découvertes qui ont immortalisé Cl. Bernard. Si nous avons rappelé celles qui ont le caractère le plus général, et notamment celle de la glycogénèse animale, nous n’avons parlé ni de la découverte des nerfs vasomoteurs, ni des recherches sur les secrétions, sur les anesthésiques, sur les fermentations, etc. ; ce que nous avons dit cependant se rapporte à des exemples qui suffisent pour montrer quel était aux yeux de Claude Bernard le but précis de la physiologie expérimentale, et, d’une manière plus générale, celui de toute science d’observation. La recherche des causes premières n’était pas à ses yeux du domaine scientifique. Quand l’expérimentateur est arrivé au déterminisme des phénomènes, c’est-à-dire quand il a établi les conditions qui sont nécessaires et suffisantes à sa manifestation, il ne lui est pas donné d’aller au-delà, et cela dans les sciences des corps vivants aussi bien que dans celles des corps bruts. Ainsi ce mot de déterminisme, sur le sens duquel nous avons fourni déjà des explications, il nous faut encore le répéter, ce mot ne désigne rien autre chose que la cause déterminée ou la cause prochaine. Comme cette expression a été souvent mal comprise, il faut bien remarquer que ce mot déterminisme a une signification tout à fait différente de celle du mot fatalisme. Le fatalisme suppose la manifestation nécessaire d’un phénomène indépendamment de ses conditions, tandis que le déterminisme n’est que la condition nécessaire d’un phénomène dont la manifestation n’est pas forcée : le fatalisme est donc anti-scientifique à l’égal de l’indéterminisme. « Lorsque par une analyse expérimentale successive, nous avons trouvé la cause prochaine on la condition élémentaire d’un phénomène, nous avons atteint le but scientifique… Quand nous savons que l’eau, avec toutes ses propriétés, résulte de la combinaison de l’oxygène et de l’hydrogène dans certaines proportions, et que nous connaissons les conditions de cette combinaison, nous savons tout ce que nous pouvons savoir scientifiquement à ce sujet… En médecine aussi bien qu’en chimie, il n’est pas scientifique de poser la question du pourquoi ; cela ne peut, en effet, que nous égarer dans des questions insolubles et sans applications. »

Cette recherche du déterminisme résume la philosophie scientifique de Claude Bernard. A ceux qui la trouveraient trop étroite et d’un horizon trop borné, à ceux qui, surtout pour l’étude des phénomènes des organismes vivants, croiraient devoir chercher plus loin, et, trompés par l’apparente spontanéité des phénomènes, penseraient assister aux manifestations d’un principe actif, indépendant des conditions physiques et chimiques de l’organisme, nous répondrons, avec Claude Bernard, que sans doute le corps vivant est pourvu de propriétés et de facultés tout à fait spéciales à sa nature, telles que la plasticité organique, la contractilité, la sensibilité, l’intelligence, mais que toutes ces propriétés et toutes ces facultés sans exception, de quelque ordre qu’elles soient, trouvent leur déterminisme, c’est-à-dire leurs moyens de manifestation et d’action, dans les conditions physico-chimiques des milieux extérieur et intérieur ; que, si la connaissance de la condition d’existence du phénomène ne nous apprend rien sur sa nature, il en est de même, à cet égard, des phénomènes vitaux et des phénomènes minéraux : quand nous savons que le frottement et les actions chimiques développent de l’électricité, cela nous indique le déterminisme ou les conditions du phénomène, mais cela ne nous apprend rien sur la nature première de l’électricité.

De tous les phénomènes de l’organisme, c’est sans doute sur ceux de l’intelligence et de la pensée que les philosophes et les gens du monde se préoccupent le plus de connaître l’opinion de Cl. Bernard. Il n’avait que peu expérimenté, ou seulement d’une manière indirecte, sur les organes cérébraux ; mais l’étude des poisons et particulièrement des anesthésiques, et ses nombreuses recherches sur les centres nerveux inférieurs (bulbaires et spinaux), l’ont amené plusieurs fois à formuler sa pensée sur la conception physiologique des phénomènes de l’intelligence. « Les phénomènes métaphysiques de la pensée, dit-il, considérés au point de vue physiologique, ne sont que des phénomènes ordinaires de la vie, et ne peuvent être que le résultat de la fonction de l’organe qui les exprime. Et, en effet, sous le rapport des conditions organiques ou physico-chimiques, le cerveau ne fait pas exception parmi les autres organes : dans son développement anatomique, il suit la loi commune ; c’est-à-dire qu’il devient plus volumineux quand les fonctions auxquelles il préside augmentent de puissance ; comme pour tous les autres organes, la circulation devient plus active pendant les périodes de fonctionnement, et une anémie relative caractérise le moment de repos ou de sommeil ; enfin, l’expérimentation physiologique parvient à analyser les phénomènes cérébraux de la même manière que ceux de tous les autres organes… Il faut donc renoncer à l’opinion que le cerveau forme une exception dans l’organisme, qu’il est le substratum de l’intelligence et non son organe. Cette idée est non-seulement une conception surannée, mais c’est une conception anti-scientifique, nuisible aux progrès de la physiologie et de la psychologie. Comment comprendre, en effet, qu’un appareil quelconque du domaine de la nature brute ou vivante puisse être le siège d’un phénomène sans en être l’instrument ? On est évidemment influencé par des idées préconçues dans la question des fonctions du cerveau, et on en combat la solution par des arguments de tendance. Les uns ne veulent pas admettre que le cerveau soit l’organe de l’intelligence, parce qu’ils craignent d’être engagés par cette concession dans des doctrines matérialistes ; les autres, au contraire, se hâtent de placer arbitrairement l’intelligence dans une cellule nerveuse ronde ou fusiforme pour qu’on ne les taxe pas de spiritualisme….. Quant à nous, nous ne nous préoccupons pas de ces craintes. La physiologie nous montre que, sauf la différence et la complexité plus grande des phénomènes, le cerveau est l’organe de l’intelligence au même titre que le cœur est l’organe de la circulation, que le larynx est l’organe de la voix. Nous découvrons partout une liaison nécessaire entre les organes et leurs fonctions ; c’est là un principe général auquel aucun organe du corps ne saurait se soustraire. »

En reproduisant ici ces paroles mêmes de Claude Bernard, nous répondons en même temps à la question que se posent ceux qui veulent absolument classer notre illustre physiologiste dans une école de philosophie : Claude Bernard était-il spiritualiste, matérialiste ou positiviste ? Si l’on répond à cette question d’après l’impression qui résulte de l’étude générale de ses travaux et de ses tendances, il nous semble que le positivisme est le seul cadre philosophique qui réponde exactement à la doctrine du déterminisme ; mais, si l’on veut chercher la réponse dans une déclaration, dans une profession de foi de Claude Bernard lui-même, on la cherchera vainement dans ses nombreuses publications. « Jamais, dit Paul Bert, il ne se départit de la sincérité profonde de l’homme de science, qui doit chercher la vérité pour elle et pour les vérités qui la suivent, sans s’inquiéter jamais des conséquences lointaines ou indirectes qu’en voudront tirer ceux qui, semblables à des avocats, ont une cause à défendre. Nul ne fut plus passif dans la déduction, et ne l’exprima avec une sincérité plus candide. De là vient que ses écrits ont pu servir, à tour de rôle, à tous les souteneurs de thèses. Que s’il expose le déterminisme cérébral des actes intellectuels, les matérialistes le compteront parmi les leurs ; que s’il déclare qu’entre la pensée et le cerveau il y a le même rapport qu’entre l’heure et l’horloge, les spiritualistes le voudront enrôler ; en réalité, Claude Bernard n’est que physiologiste, livrant des faits nouveaux qui viennent rajeunir l’éternelle dispute des spéculateurs. »


Mathias Duval.




  1. Paris, 1878, J.-B. Baillière.
  2. La Science expérimentale, p. 116.