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Claudine à l’École/Préface

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Société d'éditions littéraires et artistiques. Librairie Paul Ollendorff (p. v-ix).


PRÉFACE



Je ne reçois jamais un manuscrit sans quelque terreur ; tous les hommes de lettres qui évoluent autour de la quarantaine comprendront cette épouvante sans que j’insiste davantage. Celui de Claudine m’effraya plus particulièrement pour ce qu’il était noué de la faveur rose qui, d’ordinaire, distingue les manuscrits féminins ; je le développai d’une main tremblante ; mes prévisions ne m’avaient pas trompé : c’était de la prose de femme, bien mieux (bien mieux ?) un journal de jeune fille !

De jeune fille, mais non pour jeunes filles… Et moi qui craignais de me poisser à quelques papotages sirupeux ! Dès les premières pages, mes craintes d’ennui s’évanouirent, — il ne me resta plus que de la stupéfaction.

Assurément, d’analogues lectures m’avaient préparé déjà au récit des passionnettes fourvoyées que l’auteur de cette autobiographie dévide au jour le jour avec une ingénuité de Taïtienne — avant l’arrivée du missionnaire ; — mais la tendresse de « Chonchette » pour sa petite amie de couvent, un peu de mysticisme en estompe les précisions périlleuses ; mais la transposition en prose contemporaine des romantiques Femmes damnées, toujours un restant de passion baudelairienne la vient ennoblir ; morose esclavage de « Mlle Giraud », ou détraquement fervide des « Deux Amies ». Ne parlons point de l’irréelle et charmante « Mlle de Maupin » dont la fantaisie se penche, indulgente un instant, sur le lit de Rosette ; ne parlons pas surtout des spécialités qui ne relèvent d’aucune littérature, productions belges — ou dignes de l’être.

Claudine, elle, petite personne lucide, ignore les frénésies de passion flambant aux yeux d’or de Paquita Valdès ; même, elle sourirait de l’exaltation pieuse qui transporte les couventines sagacement observées par Marcel Prévost, elle qui, pendant le cours de toute une année — où sont relatés jusqu’aux moindres détails de son existence — ne fait pas mention de prières une seule fois. Imperturbable, elle recense les scènes les plus scabreuses avec une narquoiserie amusée, de même que les bourdes lâchées par une condisciple étourdie, et sans plus d’émoi. Car elle ne met jamais au point : comme les bambins ignorants de la perspective déclarent la Tour Eiffel, aperçue dans le lointain, « joliment plus petite que la maison de papa » — quitte à reconnaître quand on la leur montre de près : « elle a joliment grandi depuis l’autre jour », — Claudine ne soupçonne pas l’importance relative des sensations qui successivement sollicitent son âme non formée, son cœur non averti. Elle note tout sur le même plan : ses angoisses suscitées par l’extraction douloureuse d’une racine carrée et son chagrin rageur lors de l’ukase directorial supprimant les leçons particulières — très particulières en effet — dispensées par la plus jolie institutrice de l’École où elle s’instruit, prodigieusement ; toute joyeuse et fière de constater la déconvenue penaude d’un instituteur-adjoint, Don Juan de l’enseignement primaire, qu’elle a drôlement berné, son allégresse éclate non moins vive à découvrir l’incontestable droit qu’ont les pains à cacheter de se classer parmi les comestibles.

Sauvageonne, elle a la spontanéité inconsciente d’un jeune animal souple qui mordille sans méchanceté et câline sans penser à mal : cette gamine qui, sans doute, n’a pas été élevée dans les bons principes, mais non plus dans les mauvais, car elle n’en reçut aucun, cette petite Claudine qui est presque l’enfant de la Nature — ô Rousseau ! — m’apparaît, ma foi, quasi innocente en sa perversité ingénue. Et j’emploie à regret ce mot de « perversité » qui trahit ma pensée — hélas ! notre langue française, si riche, ne comporte point de vocable qui convienne au cas spécial de Claudine — puisque, précisément, je tiens qu’on ne trouve nul vice réfléchi en cette fillette moins immorale que, si l’on peut dire, « a-morale ». Et ceci, je pense, sort de la banalité coutumière aux confidences des demoiselles.

Voilà pourquoi je me suis décidé à publier ce manuscrit, comme m’y autorisait, m’y invitait même une lettre épinglée au premier feuillet avec un portrait « qui date de deux ans » : la pudeur de mon sexe m’a seulement contraint d’opérer quelques coupures et d’atténuer certains passages, d’une franchise campagnarde un peu brutale ; et j’ai naturellement changé tous les noms de pays et de personnes sauf celui du ministre qui, sans doute, tandis qu’il inaugurait l’an dernier, officiel et grave, la nouvelle école de Montigny, ne se savait pas scruté par des yeux aussi fouilleurs.

Car c’est à des événements échus en 1899 que se rapportent ces confessions déroutantes… et Claudine compte aujourd’hui dix-sept années : il serait amusant qu’elle fût quelque jour élue par un de ces admirables célibataires qui, redoutant d’associer leur existence à celles de Parisiennes trop renseignées, s’en vont chercher par les provinces de blanches petites fiancées qui ne savent rien de rien…

Willy.