Claudine (Huysmans)

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Le Drageoir aux épices, suivi de Pages retrouvées (1874)
Les Éditions G. Crès et Cie (p. 51-77).


VIII

CLAUDINE


Un matin d’avril, vers cinq heures, Just Moravaut, garçon boucher, remonta la rue Régis et se dirigea vers l’une des entrées du marché Saint-Maur. À la même heure, Aristide Spiker, marchand de poissons, sortit de la rue du Cherche-Midi par la rue Bérite et se dirigea vers l’entrée du marché opposée à celle de la rue Gerbillon. Just et Aristide marchèrent l’un vers l’autre et, sans dire mot, se bourrèrent la face de coups de poing. Avant que l’on fût venu les séparer, Just avait un œil gonflé comme un œuf poché et Aristide le nez rouge comme une framboise meurtrie. On les emmena au poste, et chacun d’eux put réfléchir à son aise sur les vicissitudes et horreurs de la guerre.

Une demi-heure après que cette rixe avait mis en émoi tout le marché, la petite Claudine arriva avec sa mère, la maman Turtaine, dans une grande charrette encombrée de légumes. Claudine sauta vivement à terre, caressa le nez du cheval et se mit à courir pour se réchauffer. C’était merveille de la voir se trémousser avec son madras sur la tête, sa grosse robe de burat gris, ses manchettes de couleur et ses sabots bourrés de paille.

Le soleil se levait, jaune comme ces nymphéas qui nagent sur l’eau des étangs ; la brume se dissipait, une bise glaciale sifflait dans l’air, et le vent d’automne sonnait à plein cor ses navrantes fanfares. Les maraîchers arrivaient en foule, soigneusement emmitouflés, la figure enfouie dans une casquette, le nez seul sortant tout violet des plis d’un vieux foulard, les épaules protégées du froid par une couverture de laine grise vergetée de raies noires, les mains enveloppées de gros gants verts. Les uns déchargeaient leur charrette, les autres allaient boire un petit verre chez le marchand de vin, tandis que les chevaux, enchantés de se retrouver, se frottaient les naseaux et hennissaient joyeusement.

La chaussée était encombrée de légumes et de fruits, et un grand potiron, coupé par le milieu et couché sur le dos, arrondissait sa vasque jaune sur la pourpre sombre des pivoines jetées en tas, pêle-mêle, sur le rebord du trottoir.

Trois boutiques étaient seules ouvertes, celles d’un boucher, d’un marchand de vin et d’un pharmacien. La porte vitrée du cabaret était imprégnée d’une buée qui ne laissait voir les buveurs qu’à travers un voile. Ils ressemblaient ainsi à des ombres chinoises. Ces silhouettes dansaient sur le mur et sur la porte comme sur un drap blanc, les nez se dessinaient bizarrement, les moustaches semblaient démesurées, les barbes devenaient colossales et les chapeaux se cassaient de burlesque façon. Par instants, la porte s’ouvrait, un bruit de voix s’échappait de la salle, et celui qui sortait s’enfonçait les mains dans les poches et courait bien vite à sa boutique ou à sa voiture. Tout en travaillant et buvant, on échangeait le bonjour, on se serrait la main, on gloussait, on riait. Le boucher allumait le gaz, jetait sur le dos de ses garçons des charretées de viande ; sa femme bâillait et lavait avec une éponge la table de marbre de la devanture, pendant que, suspendu par les pieds à des crocs en fer fichés au plafond, le cadavre d’un grand bœuf étalait, sous la lumière crue du gaz, le monstrueux écrin de ses viscères. La tête avait été violemment arrachée du tronc et des bouts de nerfs palpitaient encore, convulsés comme des tronçons de vers, tortillés comme des lisérés. L’estomac tout grand ouvert bâillait atrocement et dégorgeait de sa large fosse des pendeloques d’entrailles rouges. Comme en une serre chaude, une végétation merveilleuse s’épanouissait dans ce cadavre. Des lianes de veines jaillissaient de tous côtés, des ramures échevelées fusaient le long du torse, des floraisons d’intestins déployaient leurs violâtres corolles, et de gros bouquets de graisse éclataient tout blancs sur le rouge fouillis des chairs pantelantes.

Le boucher semblait émerveillé par ce spectacle, et près de lui, sur le trottoir, deux vieux paysans avaient appuyé leurs pipes l’une sur l’autre et tiraient de grosses bouffées. Leurs joues s’enflaient comme des ballons et la fumée leur sortait par les narines. Ils aspirèrent une bonne provision d’air froid pour se rafraîchir la bouche, et mirent un petit morceau de papier sur le tabac qui se prit à grésiller et dessina tout flamboyant de capricieuses arabesques sur le papier qui se consumait.

— Voyons, Claudine, dit la mère Turtaine, tu te réchaufferas aussi bien en déchargeant la voiture qu’en sautant, viens m’aider.

— Voilà, maman. Et elle se mit en face de l’aile gauche de la carriole et reçut dans les bras des bottes de fleurs et de salades. — Dis donc, lui dit une petite paysanne à l’oreille, il paraît que Just et Aristide se sont battus, ce matin : c’est bien sûr pour toi. — Oh ! les vilains garçons ! dit Claudine, dont la petite figure devint triste ; je leur avais tant recommandé d’être sages ! — Ah ! tu es bonne ! mais ils sont comme deux coqs, ils t’aiment tous les deux, et tu ne t’es pas encore décidée à faire un choix. — Mais je ne sais pas, moi ; je les aime autant l’un que l’autre, et maman ne les aime ni l’un ni l’autre, comment veux-tu que je choisisse ?

— Satanée enfant, dit la mère Turtaine, qui sauta lourdement de sa voiture, elle bavarde, elle bavarde, et l’ouvrage n’avance pas. J’aurai aussi vite fait toute seule. Voyons, Claudine, va nettoyer notre case et préparer les chaufferettes. La petite s’éloigna et continua, avec son amie, à disputer des mérites et défauts de ses deux amoureux.

La situation était en effet embarrassante, Claudine les aimait tous deux comme une sœur aimerait deux frères ; mais, dame, de là à choisir entre eux un mari, il y avait loin. Just et Aristide ne se ressemblaient pas comme figure, mais chacun, dans son genre, était aussi beau ou aussi laid que l’autre. Aristide était peut-être plus bel homme, mais il témoignait d’un penchant prononcé pour l’adiposité. Just était moins bien taillé, son encolure était moins large, mais il promettait de rester musculeux, et point trivialement bardé de graisse comme son adversaire. Just avait de jolis cheveux blonds, tout frisottants, mais ils n’étaient pas fournis, et, par endroits, l’on entrevoyait sous le buisson une petite clairière. Aristide avait des cheveux blonds, roides et sans grâce, mais d’une nuance plus tendre ; et puis, c’était une véritable forêt luxuriante, la raie était à peine tracée, comme un tout petit sentier dans une épaisse forêt. Tous deux étaient francs et bons, mais batailleurs ; tous deux n’avaient pas de fortune, mais étaient courageux et ne reculaient pas devant l’ouvrage. — Enfin, disait la petite Marie, en se posant devant Claudine qui tournait les rubans de son tablier d’un air indécis, cette situation-là ne peut durer, ils finiront par s’égorger. Je parlerai à ta mère, si tu n’oses. — Oh ! non je t’en prie, ne dis rien, maman me gronderait, leur dirait des sottises et leur défendrait de m’adresser la parole. — Voyons, Claudine, nous allons peser les qualités et les défauts, les avantages et les désavantages de chacun, et puis nous verrons lequel des deux vaut le mieux ! D’un côté, Aristide est un brave garçon. — Oui ! oui, pour ça, c’est un brave garçon. — Mais sais-tu bien qu’il deviendra comme un muid ? et dame ! c’est bien désagréable d’avoir pour mari un homme dont tout le monde plaint la corpulence. Il est vrai, poursuivit-elle, que Just est un brave garçon. — Oh ! oui, pour ça, c’est un brave garçon. — Bien, mais sais-tu qu’il demeurera toute sa vie maigre comme un échalas, et, ma foi, je t’avoue qu’il est bien triste de vivre tous les jours avec un homme qui a l’air de mourir de faim. — De sorte que, reprit en souriant Claudine, le mieux serait d’épouser un mari qui ne fût ni trop gras ni trop maigre ; mais alors il ne faut prendre ni Just ni Aristide. — Ah ! mais non ! s’écria Marie ; ces garçons t’aiment, il faut au moins que l’un des deux soit heureux. — Chut ! je me sauve, j’entends maman qui gronde. — Ah ! bien oui ! disait la mère Turtaine d’une voix courroucée, les mains plantées sur les hanches, le ventre proéminent sous son tablier bleu ; c’est bien la peine d’élever une jeunesse pour qu’elle écoute ainsi les ordres de sa mère ! Elle n’a pas seulement balayé notre place, il n’y a pas moyen de s’y tenir tant il y a d’épluchures. — Voyons, petite maman, ne me gronde pas, fit sa fille, en prenant un petit air câlin qui ne justifiait que trop l’amour des pauvres garçons pour elle ; je ne bavarderai plus autant, je te le promets. Elle prépara sa devanture et demeura songeuse. Elle se rappelait maintenant que les deux rivaux s’étaient battus, et que c’était pour cela que ni l’un ni l’autre n’avait balayé son petit réduit, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire. Pourvu qu’ils ne se soient pas blessés, pensait-elle, et elle se sentait plus d’inclination pour celui qui aurait le plus souffert. — Voyons, dit sa mère, je vais chercher notre café ; que tout soit prêt quand je reviendrai, que je puisse déjeuner tranquillement. — Est-il vrai, dit Claudine à la femme Truchart, sa voisine et tante, que l’on s’est battu ce matin ici ? — On me l’a dit ; c’est deux mauvais sujets ; on devrait pendre des batailleurs comme ça, ou les mettre dans l’armée, puisqu’ils aiment les coups. Petite Claudine se tut et cessa la conversation. Un quart d’heure après, la maman arriva, tenant dans chaque main un grand bol plein d’une liqueur fumante et saumâtre. — Ah ! bien, j’en apprends de belles, cria-t-elle, il paraît que ces deux gredins de Just et d’Aristide se sont battus, ce matin, à cause de toi. Qu’ils s’avisent un peu de rôder autour de nous ! c’est moi qui vais les recevoir ! Et toi, si tu leur adresses la parole ou si tu réponds à leurs discours, tu auras affaire à moi. A-t-on jamais vu ! — La pauvre fille avait le cœur gros et ne pouvait manger ; soudain elle pâlit et renversa la moitié de son bol sur sa jupe : les deux adversaires venaient d’entrer dans le marché, l’un avec son œil bleu, l’autre avec son nez tout escarbouillé. Ils se séparèrent à la porte et chacun s’en fut à sa boutique par une allée différente.

Toute la journée, elle les regardait alternativement, se disant : Le pauvre garçon, comme il doit souffrir avec son visage enflé ! Ce nez turgide et sanglant la désespérait. Puis elle regardait l’autre. A-t-il l’œil abîmé ! murmurait-elle. Et cet œil qui débordait d’un cercle de charbon lui faisait passer de petits frissons dans le dos. Faut-il qu’un homme soit brutal, pensait-elle, pour frapper ainsi un ami aux yeux. Elle se prenait à détester Aristide, puis elle voyait ce nez turgescent, et elle en venait à exécrer le gros Just. Elle y songea toute la nuit et ne put dormir. Que faire, pensait-elle, que faire ? Ce n’est pas de leur faute s’ils m’aiment. Je tâcherai de leur parler demain et je leur ferai promettre de ne plus se battre. Elle s’endormit sur cette heureuse idée et prépara, dans sa petite cervelle, de belles paroles pour les apaiser. Elle s’habilla, le matin, toute songeuse, aida sa mère à atteler le cheval et chemin faisant, de Montrouge au marché, elle repassa son petit discours. La difficulté était de leur parler sans être vue par sa mère. Elle s’ingéniait à trouver des prétextes pour s’échapper un instant de la boutique et parler à chacun d’eux sans être vue par l’autre. Enfin, le hasard me fournira peut-être une occasion et, sur cette pensée consolante, elle fouetta vivement le cheval qui prit le petit trot et fit sonner, dans les rues endormies, les semelles de fer qu’il avait aux pieds.

Les deux rivaux étaient à leur place et se jetaient des regards défiants. Elle eut l’air de ne point les voir, déchargea la voiture et se promit, vers neuf heures, alors que le marché serait rempli de monde, de s’échapper. En effet, vers cette heure, une affluence de femmes mal peignées, couvertes de châles effilochés, jetant un regard de joie sur leurs chiens qui folâtraient dans les ruisseaux, inonda les rues étroites qui enserrent le marché. Sous prétexte de chercher une botte de persil qu’elle avait égarée, Claudine se faufila dans la foule et s’en fut à la boutique de Just. Il pâlit à sa vue, rougit subitement et son œil devint d’un noir plus foncé ; sa boutique était encombrée de clientes, il leur répondait à peine, avait grande envie de les envoyer au diable et n’osait le faire, attendu que son patron était là et le surveillait du coin de l’œil. « Just, lui dit-elle enfin à voix basse, oubliant toutes les belles phrases qu’elle avait préparées, promettez-moi de ne plus vous battre. — Mais, mademoiselle… — Promettez-moi, ou je me fâche pour toujours avec vous. — Je vous le promets, dit-il, tout rouge. — Merci. » Et elle se sauva en courant et rentra chez sa mère. Un quart d’heure après, elle parvint également à s’enfuir et s’en fut trouver Aristide qui la regarda d’un air effaré, vacilla sur ses jambes, balbutia quelques mots et fut obligé de s’asseoir, au grand ébahissement des acheteuses, qui crurent qu’il se trouvait mal et se mirent à crier. Elle n’eut que le temps de se sauver. « Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-elle, quel malheur ! Je n’ai pourtant rien fait pour qu’ils m’aiment comme cela, ces pauvres garçons ! »

Vers midi, Just s’en vint rôder autour d’elle et lui glissa un petit mot qu’elle s’en fut ouvrir dans la rue : « Je ne puis vivre ainsi, disait-il, je vais vendre mon fonds et quitter le marché. » — Ah ! s’écria-t-elle, celui-ci m’aime le plus ; si maman veut, je l’épouse. Un quart d’heure après, comme elle allait chercher du cerfeuil chez une amie, Aristide lui dit : « Mademoiselle Claudine, je vais m’en aller, je suis trop malheureux. — Ah ! mon Dieu ! il m’aime autant que l’autre ; c’est désespérant d’être aimée ainsi ! » Et, tout en disant cela, elle éprouvait, malgré elle, une certaine joie à se sentir ainsi adorée.

Elle revint plus perplexe encore. Que faire ? Telle était la question qu’elle se posait sans cesse. En attendant, les jours passaient et les amoureux ne partaient pas. Le premier qui partira sera celui qui m’aimera le plus, pensait-elle ; puis elle se reprenait et se disait tout bas : Non, celui qui me quittera le premier pourra vivre sans me voir, donc il m’aimera moins. En attendant, chacun restait à sa place, s’étant fait cette réflexion bien simple que partir c’était laisser le champ libre à son adversaire, qui ne partirait certainement pas. Donc, ils s’observaient et éprouvaient de furieuses tentations de se cribler la figure de nouvelles gourmades.

Malheureusement, cet amour insensé que les petits yeux et les bonnes joues de Claudine avaient allumé dans le cœur des pauvres garçons fut bientôt connu de tout le quartier. Le coiffeur d’en face, enchanté d’avoir une occasion de parler, en promenant ses mains graisseuses et son rasoir non moins graisseux sur la figure de ses clients, entra dans d’interminables discussions sur la beauté et la coquetterie de Claudine. Ces propos, grossissant à mesure qu’ils roulaient de bouche en bouche, ne devaient pas tarder à arriver aux oreilles de la mère Turtaine. Un marché, c’est une miniature de ville de province : on y passe son temps à médire de son prochain et à le piller autant que faire se peut, deux occupations agréables, si jamais il en fut. Les concierges du quartier, las de se plaindre de leurs locataires et de déplorer le sort qui les avait faits concierges, saisirent cette occasion d’interrompre leurs doléances et s’empressèrent de dire pis que pendre de la pauvre fille. Exaspérée par tous ces commérages et par toutes ces médisances, la mère Turtaine résolut de l’envoyer chez sa sœur, à Plaisir, dans le département de Seine-et-Oise.

Claudine partit le cœur gros en priant sa mère de la rappeler bientôt près d’elle. Les premiers jours lui semblèrent bien tristes et elle écrivit à sa mère une lettre dans laquelle elle la suppliait de lui permettre de revenir au marché. Bientôt cette lettre qu’elle désirait tant lui causa de terribles craintes. En quelques soirées son sort avait changé. Un soir qu’elle se promenait près de la tremblaie, elle fit rencontre d’un grand et beau garçon dont la mine éveillée et les allures puissantes lui plurent tout d’abord.

La première fois, il la regarda timidement et, sentant les yeux de la jeune fille fixés sur les siens, il baissa la tête, devint rouge du cou aux oreilles et ne put ouvrir la bouche ; la seconde fois, il osa l’aborder, mais il balbutia comme un imbécile et devint plus rouge encore que la première fois ; la troisième, il ouvrit la bouche, parvint à bredouiller quelques mots, à lui dire qu’il la connaissait, que son père était un grand ami de sa mère, et, depuis ce temps, ils étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Le soir, ils s’échappaient, se rencontraient au bas de la côte et se promenaient le long d’un petit ruisseau. Claudine marchait tout doucement, les yeux fixés à terre, les mains dans les poches de son petit tablier, et elle se sentait oppressée de délicieuses épouvantes. Lui la regardait à la dérobée et se mourait d’envie d’embrasser une petite place rose sur laquelle bouffait, comme une touffe d’herbes folles, un petit bouquet de cheveux pâles ; vingt fois il fut sur le point de se pencher et d’effleurer de ses lèvres cette rose moussue, puis, au moment où il se courbait et où sa bouche frôlait les cheveux, Claudine faisait un mouvement, et vite il reprenait son calme et marchait à côté d’elle, maudissant sa timidité, se jurant que la première fois il serait plus hardi. Un soir, ils marchaient tout au bord du ruisseau. La lune avait rejeté sa fourrure de nuées blanches et se mirait dans l’eau ; on eût dit une faucille d’argent posée sur une bande de moire bleue. Notre amoureux s’approcha de Claudine, et, au moment où il allait enfin lui embrasser le cou, il aperçut dans le ruisseau l’image de sa bien-aimée qui souriait de le voir si gauche. Cette fois, il perdit la tête et embrassa si fort la petite place rose, qu’elle en resta blanche pendant quelques secondes et devint subitement rouge.

Tandis que Claudine simulait une colère qu’elle était loin de ressentir, Just et Aristide, que leur commune détresse avait rapprochés, alternaient, en des strophes désolées, sur la bonne mine et les charmes de leur fugitive déité. Néanmoins, comme la plus cuisante douleur finit par se calmer, il arriva qu’un beau jour l’un et l’autre se marièrent. Encore qu’elle ne les aimât point, Claudine ne laissa pas que d’être un peu vexée lorsqu’elle apprit cette nouvelle. — Être si vite oubliée ! les hommes sont donc des monstres. — Vois-tu, ma fille, lui dit sentencieusement la maman Turtaine qui était venue la rejoindre à Plaisir, plus un homme aime, moins longtemps il reste fidèle ; retiens bien ça. — Pourvu que mon amant ne m’aime pas autant que Just et Aristide ! pensa Claudine, et elle lui défendit de l’aimer. « Si tu m’aimes beaucoup, je ne t’épouse pas, dit-elle. — Mais… — C’est à prendre ou à laisser. — J’accepte : il est donc bien entendu, Claudine, que je ne t’aime point, que je te déteste. — Ah ! mais non, je ne te demande pas de me détester, je veux seulement que tu ne m’aimes pas beaucoup tout d’abord. — Et ensuite ?… — Ensuite, nous verrons. »

Quinze jours après, le mariage eut lieu.

Ah ! Claudine, la petite place rose est restée rouge depuis cette époque, et votre mari ne vous aime pas ! mais quelle couleur arborera-t-elle, alors qu’il vous aimera et que vous lui permettrez de faire sonner sur elle le grelot des baisers ?