Clovis ou la France chrétienne/Livre I

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Qvittons les vains concerts du profane Parnaſſe.
Tout eſt auguste & saint au sujet que j’embraſſe.
A la gloire des Lis je conſacre ces vers.
I’entonne la trompette ; & respans dans les airs
Les faits de ce grand roy, qui ſous l’eau du bapteſme
Le premier de nos rois courba ſon diadême ;

Qui ſage & valeureux, de ſes fatales mains
Porta le coup mortel aux reſtes des Romains ;
Mit la Saone & le Rhein sous ſa vaſte puiſſance ;
Fit tomber ſous ſon bras la Gothique vaillance ;
Et faiſant aux vaincus aimer ses juſtes loix,
Donna le nom de France à l’empire Gaulois.
Grand DIEV, de qui la force en miracles feconde,
Arma les princes francs, pour affranchir le monde
Du barbare pouvoir de cent peuples divers,
Dont le cours indompté ravagea l’univers ;
Eclaire mon esprit, & soustiens mon audace,
Pour chanter ce grand chef de leur vaillante race,
Et ses nombreux exploits de splendeur éclatans,
Que tient ensevelis l’obscurité des temps.
En faveur de mon siecle, & des races futures,
Des ombres de l’oubly tire ses avantures,
Et tous les maux soufferts, avant que sous ta Loy
Une sainte princeſſe eût ſoûmis ce grand Roy.
LOVIS, à qui le ciel, de ce foudre de guerre
A donné justement & le nom & la terre ;
Qui sous ton joug puissant comme luy sceûs ranger
Et ton sujet rebelle, & l’orgueil estranger ;
Toy qui donné d’enhaut aux vœux de tes provinces,
Pour estre le plus sage & le plus grand des Princes,
Dois remplir noſtre eſpoir par mille nobles faits,
Et triompher un jour sur le char de la Paix ;

Apprens de tes estats la premiere conqueste ;
L’origine des fleurs qui couronnent ta teste ;
Et de l’esprit divin le present glorieux,
Dont le baume a sacré ton front victorieux.
Et toy, du haut olympe ayde mon entreprise,
Richelieu, qui soustins et la France et l’eglise,
Et voulus, pour leur gloire, animer mon desir
A ce grave labeur, digne de mon loisir,
Quand mon esprit content sous ta faveur aimable,
Suivoit en tes souhaits ton charme inévitable ;
Rens l’ardeur à mes sens par ta mort refroidis.
Fay que j’ose chanter, avec des tons hardis,
Des sicambres guerriers les idoles brisées ;
La foy qui rassembla les ames divisées ;
Les ruses des enfers contre l’arrest des cieux ;
Et le nom d’un seul dieu, vainqueur de tous les dieux.
Le superbe demon, qui pour de faux hommages
Enseigna l’art trompeur de tailler les images,
Que vingt siecles entiers le credule univers
Adora vainement sous mille noms divers ;
Apres le cours finy de cinq fois cent années,
Depuis qu’un dieu naissant changea les destinées,
Voyant de toutes parts ses oracles cessez,
Ses mysteres destruits, ses temples renversez ;
Et ne pouvant dompter son orgueil inflexible ;
Dans ses antres profonds heurloit d’un son horrible ;
Et faisoit

 retentir tout l’infernal manoir,
Souffrant avec ses feux son cuisant desespoir.
Enfin voyant sur luy fondre un nouvel orage,
Il conceût ces propos, plein de honte et de rage.
Que devient mon pouvoir ? à quel coin reculé
Se doit borner enfin mon regne desolé ?
Ce puissant createur de la terre et de l’onde,
M’ayant chassé du ciel, me veut chasser du monde.
Autrefois réveillant mes vœux ambitieux,
Ne pouvant estre dieu, j’inventay mille dieux.
J’usurpois ses honneurs, en luy faisant la guerre ;
Et content de son ciel, il me laissoit la terre.
A peine un peuple seul se pût-il reserver,
Qui contre luy cent fois osa se soûlever ;
Sur qui cent fois les miens leurs loix sceûrent estendre ;
Et qui fût le mespris des armes d’Alexandre.
Mais depuis que ce fils, dans la crêche enfanté,
Caché sous l’indigence, et sous l’humilité,
Sappa les fondemens de mon superbe empire,
A ma honte icy bas toute chose conspire.
Son eglise s’accroist de tout ce que je pers.
N’auray-je pour royaume enfin que les enfers ?
Rome, jadis mon trône, où de tant de victimes
Le sang fumoit pour moy dans les temples sublimes,
Qui vid de ma faveur des effets si puissans,
Quand de tout l’univers je payay ses encens ;
L’

ingrate suit la croix, m’abandonne et me chasse.
En vain j’ay suscité l’Illyrie, et la Thrace,
Et les plus froids climats si feconds en guerriers,
Par qui je l’ay destruite, et brûlé ses lauriers.
Mon secours me trahit ; et le barbare mesme,
Soûmettant tout à soy, se soûmet au baptesme.
Les seuls francs me restoient, amis de ma fureur,
Qui cherissent la guerre autant que leur erreur,
A qui du monde entier je destinois l’empire :
Et voila que Clovis pour Clotilde soûpire,
Une beauté chrestienne, et de qui la vertu
Triomphe du grand roy, sous ses loix abbatu.
Mais plustost que souffrir qu’un tel couple s’assemble,
L’air, la terre, et la mer, se mesleront ensemble.
Oüy, perisse plustost la race des mortels,
Que de me voir privé de puissance et d’autels.
Ainsi dit le demon, d’une rage enflammée,
Il part environné d’une épaisse fumée.
Il empeste sa route ; et cent rouges éclairs
D’une odeur ensoufrée infecterent les airs.
Il arreste son vol sur ces belles montagnes,
Passage de Bourgogne aux lorraines campagnes.
Il contemple ces lieux couronnez de forests ;
Les humides vallons, et leurs antres secrets ;
Les salutaires eaux des bains chauds de Plombieres ;
Et cent sources d’argent, meres de cent rivieres.
Il

 void l’heureux estat, et l’aimable sejour,
D’un prince qui le sert, et qu’il sert à son tour ;
D’Auberon l’enchanteur, dont les habiles charmes
Estoient des noirs enfers les plus fideles armes ;
Qui pouvoit de sa voix transporter les citez ;
Calmer les flots marins, ou les rendre agitez ;
Forcer les elemens, le soleil et la lune ;
Et courir sans vaisseau sur le dos de Neptune.
L’ange orgueilleux le trouve en son riche palais,
Plein d’un essain volant d’invisibles follets,
Qui par leurs siflemens, au prince font parestre
Qu’ils courent à l’envy, pour recevoir leur maistre.
De Mercure il emprunte et le visage accort,
Et la taille legere, et l’habit, et le port.
Sa teste et ses talons ont l’aile colorée :
Et sa dextre soustient une verge dorée.
Auberon se prosterne ; et sent à son aspect,
Une secrete horreur meslée à son respect.
Il redoute ses yeux, en qui la flame éclate.
Le faux dieu le releve, et de ces mots le flate.
Tu sçays que ton bon-heur a surpassé tes vœux,
Pour m’avoir honoré d’un temple si pompeux ;
Et quels biens t’a produit ma grace liberale,
Puis que nul prince au monde en pouvoir ne t’égale.
Sois fidele à tes dieux. Voicy le temps fatal
D’où naistra pour jamais ou leur bien ou leur mal.

Clovis, de nos autels la derniere esperance,
En secret a laissé l’air natal de sa France ;
N’ayant pour confidens de son traistre dessein,
Qu’un aurele, et l’amour qu’il porte dans le sein.
Il tient en son pouvoir sa princesse enlevée,
La chrestienne beauté prés du Rhône elevée,
Qui craignant Gondebaut, de son sang le meurtrier,
A commis sa fortune à ce fameux guerrier.
Il passe en ces vallons, glorieux de sa prise.
Mais qu’il perde par toy celle qu’il a conquise.
Use de ton sçavoir ; et sourd à la pitié,
Arreste leur voyage, et romps leur amitié.
Enflamme à son amour ces deux jeunes princesses
Que mon choix dés long-temps luy voüa pour maistresses ;
Et que l’une des deux, par sa douce fierté,
Du sensible guerrier dompte la liberté.
Sous mes soins, respond-il, elles sont élevées.
Car dans mon souvenir tes loix sont bien gravées.
Et j’ay sceû joindre encore à leurs divins attraits,
Les graces du discours, les magiques secrets,
L’adresse et la vigueur, à la chasse, à la guerre,
Pour triompher des cœurs les plus grands de la terre.
Sçache que pour troubler ces illustres passans,
Leurs charmes et les miens seront assez puissans.
Le demon, luy souflant l’audace et le mensonge,
L’anime, et plein d’espoir aux enfers se replonge.
Alors pres

 de ces monts le monarque des francs
D’un superbe coursier pressoit les nobles flancs,
Qui paroist orgueilleux, sentant sa croupe large
Des amours de son roy porter la douce charge.
Ce glorieux amant, tout émeu de plaisir,
Et brulant de l’ardeur d’un violent desir,
D’un œil impatient, tourne cent fois la teste,
Pour admirer l’éclat de sa belle conqueste.
Aurele à ses costez, l’illustre confident,
Loin derriere leurs pas jette un regard prudent ;
Et rasseûre l’effroy de la vierge timide,
Qui tremble au souvenir de son oncle perfide ;
Qui redoute sa rage ; et pense, au moindre bruit,
Que de fiers bourguignons une troupe la suit.
Rien ne dompte la peur dont son ame est saisie,
Bien que desja Clovis attaigne l’Austrasie,
Triomphant de sa reyne en son viste retour,
Et que Vienne encore ignore son amour.
Ainsi le fan craintif d’une biche lancée,
Par l’ombreux Appennin fuit, l’oreille dressée,
Croit voir à chaque pas ou les chiens, ou les loups ;
Et sent trembler son cœur, et ses foibles genoux.
Si le zephire émeut une feüille abbatuë
Il pense qu’un veneur le poursuit et le tuë ;
Bien que par ses détours sa mere au pied leger,
Emporte loin de luy la chasse et le danger.

Le ciel estoit serain ; et la voûte azurée
Blanchissant de l’ardeur d’une flame épurée,
N’avoit un seul nuage, en sa vaste grandeur,
Qui cachast du soleil la brillante splendeur ;
Quand un grand voile obscur s’épandit sur leurs testes ;
Sans entendre les vents, presages des tempestes ;
Et sans voir dans les airs de ces vistes oyseaux
Qui rasent de leur aile et les champs et les eaux.
La terre s’embrunit d’une horreur impreveuë ;
Et le ciel à regret se dérobe à la veuë.
Clotilde s’estonnant de ce calme trompeur,
Sent à sa peur se joindre une plus grande peur.
Un vent impetueux tout à coup se réveille.
Les éclairs frapent l’œil, et les foudres l’oreille.
Le nuage se creve ; et l’onde à gros boüillons
Dé-ja couvre la terre, et court par les sillons.
Alors sur les amans semblent estre versées
Les humides vapeurs dés long-temps amassées.
Sur leurs riches habits coulent de longs ruisseaux.
Clotilde enfin cedant aux importunes eaux,
Sous le manteau du roy s’en deffend, et se cache ;
Et d’un pudique bras à son prince s’attache.
Cependant des costaux tombent de gros torrens,
Qui roulent aux vallons par des chemins errans.
De là commence à naistre un danger qui les presse.
Sous le pied des chevaux l’onde s’enfle sans cesse.
Le fleuve rompt ses bords ; l’eau s’espand des estangs ;
Et dé-ja les assiege, et leur gagne les flancs.

La tempeste redouble, et la pluye, et la gresle.
De la terre et du ciel les sources pesle-mesle,
Font une large mer, dont la prompte fureur
Renverse en un moment l’espoir du laboureur.
Ainsi quand des humains l’outrageuse insolence
Eût irrité de Dieu la longue patience,
Et les cieux et les mers firent un juste accord,
Pour punir tant d’horreurs par une égale mort.
Les humides amas des airs et des abysmes,
De la race mortelle esteignirent les crimes ;
Les villes et les monts de flots furent couverts ;
Et l’element liquide engloutit l’univers.
Clovis qui de torrens void la terre couverte,
Croit que le ciel de mesme a conspiré leur perte.
Il gagne un lieu plus haut. Le fleuve qui le suit,
S’enfle, et semble orgueilleux de ce qu’un roy le fuit.
Enfin il cede aux eaux ; et va sur la montagne,
Découvrir le deluge épars dans la campagne.
Il arrive au sommet ; et ses yeux sont surpris
De voir d’un grand palais le superbe pourpris.
Aurele s’en approche, et curieux regarde
Que la pompeuse porte est ouverte et sans garde.
Ils admirent ce lieu, de forests enfermé,
Et de telle structure, et si peu renommé.
Ils entrent dans la court, où cent torses colonnes,
Dont les chapiteaux d’or sont les riches couronnes :
Separoient cent heros, que le ciseau sçavant
Sembloit avoir changez en un marbre vivant.

Le beau couple d’amans sous des voutes se range.
Ma reyne, dit Clovis, quelle avanture estrange !
Quel sejour admirable icy s’offre à nos yeux ?
Aurele, suis-je en terre : ou suis-je dans les cieux ?
Mais ces cruelles eaux, et ces coups de tonnerre,
Font voir qu’encore icy le ciel combat la terre.
Alors l’orage cesse ; et le ciel s’éclaircit.
Des vents impetueux l’haleine s’adoucit.
Et le prince enchanteur, en robbe venerable,
Vient offrir au roy franc sa maison secourable.
Une jeune princesse accompagne ses pas,
De qui les doux regards répandent mille appas.
A sa vive blancheur, sa blonde chevelure
Donne un éclat pareil à l’œil de la nature,
Quand pour recommencer sa course dans les cieux,
Il sort de l’ocean, supportable à nos yeux.
Son air qui montre une ame et douce et genereuse,
Fait admirer en elle une naissance heureuse.
De sa robbe à fonds d’or le bord estoit porté
Par deux nobles enfans d’une rare beauté,
Tous deux couverts d’argent sur leur casaque verte :
Tous deux à longs cheveux, à teste découverte :
Et qui d’un pas égal marchant superbement,
De la princesse encore rehaussoient l’ornement.
Clotilde en est surprise, et soudain se rassure.
Ses charmes à l’envy, pour réparer l’injure
De ses

 habits moüillez, de ses moites cheveux,
Semblent plus animez, ses yeux ont plus de feux ;
Et dans ce beau combat, ont encor plus de gloire,
Sans le secours de l’art, d’emporter la victoire.
Auberon estonné contemple ces beaux yeux,
Les superbes vainqueurs d’un roy si glorieux ;
Ce teint blanc, ce poil noir, sa pudeur sans égale,
Et la noble grandeur de sa taille royale.
Il regarde, enflammé d’un dépit sans pareil,
La brune au teint d’argent, qui ternit son soleil :
Que d’une vive ardeur son regard estincelle ;
Et que son air luy semble estre d’une immortelle.
Enfin dans cet éclat son esprit se confond ;
Et son espoir s’abysme en un trouble profond.
O ! Mes cheres beautez, dit-il en ses pensées,
D’une peine inutile en tous les arts dressées,
O ! Plantes, que mes soins cultiverent sans fruit,
Cachez vos vains attraits : Clotilde les destruit.
Puissans dieux, aiguisez mon esprit et mes charmes.
Pour vaincre ces amours, il faut bien d’autres armes.
Les amans cependant, mesnagers du loisir,
De poursuivre leur route ont un ardent desir.
Mais le prince enchanteur dit que dans les vallées
Les orageuses eaux ne sont pas écoulées :
Qu’il leur demande un jour, pour le combler d’honneur,
Puisque le sort luy donne un si rare bon-heur ;

Et qu’il n’ignore pas les respects et l’estime
Que merite le rang d’un roy si magnanime.
Que du ciel, ce jour mesme, il a receû l’avis
Qu’il devoit, pour son hoste, avoir le grand Clovis.
Le monarque est surpris, le regarde et l’admire ;
Dé-ja revere en luy quelque dieu qui l’inspire.
Par sa juste priere il se sent arresté.
Puis en quittant l’abry du portique vouté,
Ils montent dans la salle, où le fonds estincelle
D’un riche et noble feu de cedre et de cannelle,
Par qui le lambris d’or est tout brillant de feux,
Et par un double éclat superbe et lumineux.
Tandis que le secours de la chaleur ardente
Chasse de leurs habits l’humidité fumante,
Auberon se dérobe, et de ses noirs poumons
Tirant un long soûpir, invoque les demons.
Il entre en ses jardins ; et de cent caracteres
De cancres reculans, de menteuses chimeres,
De chifres renversez, et de mots à rebours,
D’une riche fontaine il grave les contours :
Afin qu’en quelque bouche où cette eau soit versée,
Il se forme un discours contraire à la pensée.
Venez, dit-il, amans de si doux feux épris :
Parlez vous desormais de haine et de mespris.
Ayant esteint l’ardeur de vostre soif extrême,
Prononcez, je vous hay, pour dire, je vous ayme.

Par cent propos cruels troublez vous tour à tour ;
Et qu’un dépit naissant fasse mourir l’amour.
Plein d’espoir il retourne en la salle dorée.
La flame, en les sechant, rend leur bouche alterée.
Dé-ja la soif les presse ; et le traistre enchanteur,
Couvrant son noir dessein d’un visage flateur,
Invite au promenoir ces deux amans fideles,
Les innocens sujets de ses trames cruelles.
Ils sortent du palais ; et vont, selon ses vœux,
Vers le trompeur appast du piege dangereux.
D’abord un grand parterre à leurs yeux se presente,
Monstrant de mille fleurs la peinture éclatante.
Dans un parc odorant, parmy les orangers,
Resonnoient les doux chants de mille oyseaux legers.
Les ruisseaux serpentans, qui moüilloient la verdure,
A ces chants animez mesloient leur doux murmure.
Et les bois et les prez, pour de longs promenoirs,
Presentoient ou l’air libre, ou les ombrages noirs.
Tel ne fut le palais de cent sources humide,
Où cacha son Renaud l’ingenieuse Armide :
Et des filles d’Hesper, tels ne furent encor
Les celebres jardins, feconds en pommes d’or.
Ils admirent confus ces beautez nompareilles,
Où la nature et l’art prodiguent leurs merveilles.
Mais la pressante soif vers l’eau porte leurs pas.
La fontaine, de loin, formoit un gros amas

De blanchissantes eaux dans les airs élancées,
Qui tomboient avec bruit, comme un arc renversées.
Au centre du bassin, d’une immense largeur,
Alcide pressoit l’Hydre avec un pied vangeur.
Chaque teste, autrefois de Lerne l’épouvante,
Sembloit languir à bas, ny morte, ny vivante.
De sept gosiers coupez sortoient de longues eaux,
Traçant sur le vainqueur sept humides berceaux :
Et sur l’onde ridée, alloient par le zephire,
Cent vases de cristal, prés des bords de porphire.
La merveille et la soif les traisnent à leur mal.
Auberon qui les void vers le piege fatal,
D’un insensible pas en destourne Albione.
La princesse à regret dé-ja les abandonne.
Amour gagne son cœur : et ses yeux sont ravis
Du surprenant éclat des graces de Clovis.
Le couple infortuné, d’une égale vistesse,
Arrive aux bords cruels de l’onde enchanteresse.
Miserables amans, reprimez vos desirs.
Helas ! Perdant la soif, vous perdrez vos plaisirs.
Clotilde, en s’avançant, prend de sa main divine
Un cristal qui formoit une conque marine.
Clovis choisit un vase, image d’un vaisseau.
Aurele suit, et plonge une coupe dans l’eau.
Chacun, de ses poumons esteint l’ardeur pressante,
Et verse de longs flots dans sa bouche innocente.

Nouveauté merveilleuse, incroyable aux neveux !
Le roy, pour exprimer le plus de cher ses vœux,
Qu’il voudroit dans Paris la voir en asseurance ;
Que loin de vous, dit-il, ne suis-je dans ma France.
Clotilde rougissant, veut montrer son ennuy,
De souffrir ce mespris n’ayant aimé que luy ;
Et dit ; un autre prince ayant place en mon ame,
Devois-je m’exposer à ta perfide flame ?
De cent propos pareils ils s’attaquent soudain.
L’oubly, la cruauté, l’orgueil, et le dédain,
Pour des reproches doux, et des plaintes flateuses,
Eclatent à l’envy dans leurs bouches menteuses.
La rougeur qui s’espand sur leur front courageux,
Leur paroist un effet d’un mespris outrageux ;
Et des mots impréveûs les sensibles injures,
Dans leurs cœurs abusez portent mille blessures.
Le triste favory, confus d’estonnement
D’entendre sans sujet un si prompt changement,
Pensant par le secours d’une adroite entremise,
Renouër doucement l’amour qui se divise ;
Pour dire, ces dédains naissent hors de saison,
Vos mespris sont fondez, dit-il, sur la raison.
Tous deux de ce propos ayant l’ame offensée,
En pensant l’accuser, approuvent sa pensée.
Puis ce trompeur aveu confirme leurs mespris ;
Et renforce le trouble en leurs tristes esprits.
Ils souffrent desormais avec

 trop de contrainte
De leurs yeux irritez l’insupportable attainte ;
Et ces cœurs amoureux, accablez de douleur,
S’éloignent à regret, pour plaindre leur malheur.
Quelle voix rediroit, princesse infortunée,
A quel excés d’ennuis tu fus abandonnée ?
Son infidele amant, tant de sermens trahis,
Son trop credule esprit, l’exil de son païs,
Son oncle furieux, et sa pudeur blessée,
Dans un amas confus roulent en sa pensée.
Ah ! Dit-elle en son ame, espoirs trop malheureux,
De mes courtes amours ministres dangereux,
Qui me disiez qu’un jour, par l’effort de mon zele,
Je pourrois à mon dieu gagner cét infidele,
Pourquoy me celiez vous, quand je reçeûs sa foy,
Qu’un infidele à Dieu, le seroit bien à moy ?
Dieu, quels sont les secrets de ta loy souveraine ?
Tu m’offris ton secours : d’où peut naistre ta haine ?
Quoy, m’abandonnez vous, anges heureux et saints,
Qui deviez en tous lieux seconder mes desseins ?
Toy, qui luis dans le ciel, divin areopage,
Dont la voix m’incita d’ayder au grand ouvrage,
Quoy doncques, tes conseils, au lieu d’un tel bonheur,
M’ont portée à la honte, et non pas à l’honneur ?
Vous, remplis de sçavoir, et feconds en miracles,
Prelats, dont j’ay cent fois consulté les oracles,

Sont-ce là ces grands biens, ces signes apparens
Des promesses du ciel, dont vous m’estiez garens ?
Je vous fiay mon cœur ; je vous fiay ma vie.
Rendez moy la splendeur que vous m’avez ravie.
O ! Celestes decrets, ordres du tout-puissant,
Fus-je donc criminelle, en vous obeïssant ?
Seigneur, doy-je tousjours esprouver ta colere ?
Dés que j’ouvris les yeux, je vis meurtrir mon pere,
Mon sang verser mon sang ; et depuis le berceau
J’ay supporté les yeux de nostre fier bourreau.
Pour servir les autels, un saint zele m’emporte :
Le ciel me fait sentir une haine plus forte.
Il s’arme tout d’éclairs : il se fond en torrens :
Il m’offre des trompeurs, quand je fuy des tyrans.
Que feras-tu, Clotilde, amante miserable
D’un prince autant ingrat, qu’il me parut aimable ?
Ah ! Qui me fit choisir ce traistre pour espoux ?
L’assassin de mon sang m’estoit encor plus doux.
Alors son noble cœur, detestant les perfides,
Fit verser à ses yeux mille perles liquides.
Le desespoir l’attaque ; et les airs sont frapez
De ses tristes sanglots, cent fois entrecoupez.
Une honte cruelle à son ame s’attache ;
Et dans le bois prochain confuse elle se cache.
Elle succombe enfin sous tant de maux pressans.
Son regard s’affoiblit : elle perd tous les sens.

Elle tombe ; et son corps, en son sort déplorable,
Et d’herbes et de fleurs trouve un lit favorable.
Son beau teint se ternit d’une froide pasleur :
Les oyseaux allentour se taisent de douleur :
Les arbres fremissans plaignent son avanture ;
Et d’un bruit douloureux l’eau prés d’elle en murmure.
Telle, apres mille cris vers la mer épandus,
Apres mille sanglots, et mille pas perdus,
Sans vigueur et sans voix tomba pasle et glacée,
Aux bords inhabitez Ariadne laissée.
Et telle se pasma dans les bras de sa sœur,
Ayant en vain tenté la rage et la douceur,
Quand la nef du troyen partit de son rivage,
La reyne qui bastit les grands murs de Cartage.