Clovis ou la France chrétienne/Livre VI

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A peine douze fois l’astre qui fait les jours
Sur la terre et sous l’onde eut achevé son cours,
Qu’il s’épand dans Vienne une prompte nouvelle,
Qu’une ambassade arrive en pompe solemnelle.
Soudain le sage Aurele, et le brave Lisois,
Font admirer leur troupe, et l’éclat des françois,
La mine et l’air charmant que nul peuple n’égale,
Et le courage fier, et l’humeur liberale.
Par tout les bourguignons se pressent pour les voir ;
Et d’une longue paix goustent un vain espoir.

O ! Jugemens legers des testes du vulgaire !
Leur roy fait en secret un jugement contraire.
Clotilde mille fois benit cet heureux jour ;
Et son cœur sent la joye, et la crainte, et l’amour.
Sigismond allarmé sent émouvoir son ame,
Craignant le coup fatal que redoute sa flame.
Ceux qui d’une foy pure embrassent Jesus-Christ,
Au ciel lévent les mains, et les yeux, et l’esprit ;
Presentent mille vœux aux autels adorables ;
Baisent des saints martyrs les tombes venerables ;
Afin que Dieu benisse un nœud qui sous la croix
Doit ranger tout l’estat des valeureux françois.
Le monarque eternel accorde leurs demandes :
Des bien-heureux esprits les lumineuses bandes
Font de joye éclater leurs chants delicieux ;
Et mille doux concerts resonnent dans les cieux.
Mais dans les creux enfers tout boüillonne de rage,
Voyant sur leur pouvoir fondre un fatal orage.
De blasphemes, de cris, d’horribles hurlemens,
Du tenebreux palais tremblent les fondemens.
Un bruit regne confus aux cachots de l’Averne.
Tous sortent en fureur de leur sombre caverne,
Comme d’un toit brûlant on void sortir des feux,
Rouges, environnez d’un tourbillon fumeux.
Tous prés du trône affreux s’assemblent en tumulte ;
Et le grand Lucifer en trouble les consulte :

Puis dicte à chacun d’eux son execrable loy.
Toy, qui dans les esprits sçais répandre l’effroy,
Et troubler le repos des ombres taciturnes,
En monstrant aux mortels des fantosmes nocturnes ;
Va soudain te vestir d’une molle vapeur.
Prens du mort Childeric le visage trompeur.
Va tout pasle et sanglant dire au meurtrier son frere,
Mon sang va me vanger par la force estrangere.
Que de tant de terreur tes propos soient suivis,
Qu’il refuse Clotilde aux flames de Clovis.
Toy, qui sçais attiser l’ardente jalousie,
Verse dans Sigismond ta sombre frenaisie.
Irrite son amour, et dans son sein respans
Le dangereux venin de tes plus noirs serpens.
Qu’en ruse il soit fecond, qu’il trouble, qu’il invente,
Pour renvoyer les francs frustrez de leur attente.
Toy, demon de la fraude, aux intrigues sçavant,
Dicte au fier Gondebaut un accord decevant.
Soufle à ses conseillers tes adroites malices ;
Et de feintes couleurs couvre leurs artifices.
Toy, qui dans les estats où domine la croix,
As si bien sceû broüiller cette unité de trois,
Docte maistre d’erreur, qui de tant d’ames blesmes
As peuplé ce sejour, corrompant leurs baptesmes ;
Puis que les bourguignons de mesme que les gots,
Sont de tes faux docteurs les credules supposts,

Colore les refus : fay que leur roy dédaigne
Un prince qui de Christ n’adore point l’enseigne.
Toy, de qui les autels fument de tant de sang,
Qui sous tes dieux trompeurs tiens encore le franc ;
Par honneur, par plaisir, par magiques paroles,
Attache le guerrier à ses vaines idoles.
Et toy, demon de feu, qui sous le nom d’amour
Remplis de tant de maux le terrestre sejour,
Sous qui tombent par jour tant de cœurs tes victimes,
Qui de tant de douceurs assaisonnes les crimes,
De l’amour de Clovis, avec ton trait brulant,
Va blesser Albione, et la fiere Yoland ;
Et fay que toutes deux, pour guerir leur blessure,
Osent tout ce que peut et l’art et la nature.
Alors, comme des vents sous la terre enfantez,
Sortent par un débris de monts ou de citez ;
Puis souflent par les airs une haleine empestée,
Et versent les moissons d’une rage indomptée :
Ainsi ces noirs esprits, malicieux et prompts,
Partent pleins de fureur des abysmes profonds,
Pour renverser les cœurs des redoutables princes,
Corrompre leurs conseils, et perdre leurs provinces.
Clotilde, dans l’enclos d’une sainte maison,
Void Aurele en secret, luy dit la trahison
Du jour qu’on leur fit boire une onde ensorcellée,
Dont luy fut par le ciel la fourbe revelée ;

Et la fausse Clotilde, et le faux Sigismond,
Et les gendarmes faux, galopans sur le mont.
Aurele est éperdu de joye et de merveille ;
Et dans ce doux recit, est charmé par l’oreille ;
Tel que si pantelant, et de suëur moüillé,
Apres un songe horrible il se fut réveillé.
Et soudain à son roy, d’un soin prompt et fidele,
En va faire voler l’admirable nouvelle.
Elle l’asseûre encor du celeste secours,
De la mere de Dieu repetant les discours,
Avec les veritez dans le cristal empraintes,
Qui flatent leurs desirs, et dissipent leurs craintes.
Aurele, à ces propos nageant dans le plaisir,
Si le sage respect n’arrestoit son desir,
Voudroit faire cent fois repeter la parole,
Qui par tant de bon-heur l’asseûre et le console.
Mais de peur qu’on les veille, il quitte avec regret
Les charmantes douceurs de l’entretien secret ;
Et pour dernier advis, la princesse l’exhorte
D’avoir en son dieu seul une esperance forte.
La nuit au doux sommeil invitoit tous les yeux,
Couvrant d’une ombre épaisse et la terre et les cieux.
Gondebaut en son lit, d’une ame inquietée,
Rouloit mille pensers dans sa teste agitée ;
Et voulant du roy franc amuser les desirs,
De ses poumons pressez tiroit de longs soupirs ;

Quand de sexe divers deux spectres s’avancerent.
Ses cheveux à l’instant d’horreur se herisserent.
L’un have, sans couleur, et d’un sang noir trempé,
Des deux mains sur son tronc portoit son chef coupé.
L’autre est bleüe et livide ; et sa teste panchée
Porte une lourde pierre à son col attachée.
Voy, dit l’un, tes beaux faits, execrable bourreau.
De tes fieres fureurs voy l’horrible tableau.
Parricide inhumain, voy ton frere et sa femme,
Dont ta rage esteignit et la vie et la flame.
Mais sçache que mon sang est prest à nous vanger,
Par l’indomptable bras d’un espoux estranger.
Cependant, pour punir ta cruauté barbare,
Que jamais la terreur de toy ne se separe.
Sa bouche alors lança deux infames serpens,
Qui dé-ja sur son lit, et par son sein rampans,
Le mordent, et dé-ja le percent jusqu’à l’ame.
Il se trouble, il s’éffraye, il fremit, il se pasme.
Mais l’effroy le réveille. En vain il veut crier.
Son impuissante voix s’attache à son gosier.
Au deffaut du parler, il se debat, il tremble.
Il pousse des sanglots, et gemit tout ensemble.
Tous les siens à son ayde accourent à ce bruit.
Il craint encor le spectre. Il le cherche, et le fuit.
Son œil hagard revoid ces terribles visages :
Ou du moins sa memoire en revoid les images.

Doit-il dire son mal ? Ou doit-il le celer ?
L’horreur de son forfait l’empesche d’en parler.
Un songe m’a troublé, dit-il, et j’en frissonne.
Veillez autour de moy : que nul ne m’abandonne.
Il tremble ; et la sueur luy decoule du front.
L’un le tient : l’autre court d’un pas soigneux et prompt.
Soudain le feu flambant, et la cire brulante,
Adoucissent l’effroy de son ame tremblante.
Il croit revoir la vie, en voyant la clarté.
Son regard peu-à-peu r’allentit sa fierté.
Sur l’un son chef humide avec langueur s’appüie,
Tandis que par le feu sa sueur se ressüie.
La nuit se passe en crainte ; et l’aube de retour
Arrive à son souhait, et rallume le jour.
Irier, le confident, sage, adroit et fidele,
Au bruit de sa frayeur accourt remply de zele.
Amy, dit Gondebaut encor pasle et tremblant,
J’ay veu de Chilperic le corps froid et sanglant.
De l’espoux de Clotilde horrible il me menace.
Je devois estouffer tout le sang de sa race.
Pourquoy de ma fureur fis-je cesser le feu ?
Ah ! Je fus trop cruel, ou je le fus trop peu.
Les morts me font la guerre avec leur face blesme.
J’armeray les vivans encor contre moy mesme.
Je crains le sang versé, qui m’appelle au trépas :
Mais je crains plus le sang que je ne versay pas.

Quel bras retint ma main non encore assouvie ;
Et reserva le fer qui doit trancher ma vie ?
Que mon roy, dit Irier, n’afflige point son cœur.
Sa prudente justice éclata sans rigueur.
S’il eut fait de Clotilde un sanglant sacrifice,
La rigueur eut regné, mais non pas la justice.
Equitable il suivit les loix du tout-puissant,
Qui punit le coupable, et sauve l’innocent.
Son esprit agité forge ces réveries ;
Et luy forme en dormant des spectres, des furies.
Je veillois, dit le prince ; et mon trouble ennuyeux
N’avoit permis encor nul sommeil à mes yeux.
Son front frapa ma veüe ; et sa voix, mes oreilles.
Dans les tristes langueurs des ombres et des veilles,
Repart le sage Irier, quand l’ame a du tourment,
La fantaisie embrasse un penser vehement,
Conçoit, et nous fait voir l’image qu’elle enfante,
Qui ressemble au penser, et nous paroist vivante.
De la seule raison recherchons le secours.
Rien des armes du franc n’arrestera le cours.
Que tu livres Clotilde, ou que tu la refuses,
Mesme peril t’attend, et confond toutes ruses.
Si d’un cruel refus tu pretens l’outrager,
Son camp sur ta frontiere est prest pour le vanger.
Si tu veux la livrer, que ton cœur delibere
D’armer, ou de livrer l’heritage du pere.

Clovis vaillant, heureux, plein de jeune fierté,
Ne cherche qu’un pretexte à sa temerité.
Gondebaut luy respond, du pied frapant la terre :
La guerre est donc certaine ; hé bien, j’auray la guerre.
Mais où sont tes soldats ? Reprit le sage amy.
Soit refus, soit accord, dit le prince blesmy,
Tu dis qu’il faut s’armer ; donc que mon camp s’assemble.
Ne fay ny l’un ny l’autre : ou fay les deux ensemble ;
Dit le prudent Irier, son monarque appaisant.
En accordant refuse, accorde en refusant,
Jusqu’au jour qu’à son camp s’opposera le nostre :
Et faisant tous les deux, ne fay ny l’un ny l’autre.
Tandis que nos voisins, dans le commun danger,
Viendront joindre ta force, et chasser l’estranger,
Flate l’espoir des francs ; tu pourras les confondre.
Differe à les ouïr ; differe à leur respondre.
Puis des ruses sans fin naistront de jour en jour,
Pour amuser long-temps et la force et l’amour.
Le roy, d’un œil plus doux approuve sa parole ;
L’embrasse ; et montre aux siens que son cœur se console.
Pour arrester des francs la pressante chaleur,
Il sçait en cent façons plaindre quelque douleur.
Son effroy sur son front semble encore se peindre ;
Et luy preste un secours pour le mal qu’il veut feindre.
Le prince Sigismond, et le fier Gondomar,
Qu’Amalberge cachée aux sources de l’Arar,

Fit naistre à Gondebaut pendant le sort contraire,
Viennent d’un pas soigneux au lever de leur pere.
Tous deux des bourguignons rendent les cœurs ravis.
Tous deux adroits et beaux, tous deux dé-ja suivis
De la noble jeunesse autour d’eux agissante,
Et qui cherche à l’envy la fortune naissante.
Sigismond, qu’un beau trait a percé dans le cœur,
Sent son mal qui destruit sa boüillante vigueur.
D’une ardente rougeur sa jouë est colorée,
Et fait voir que d’ennuys son ame est devorée.
Taciturne, inquiet, il resve incessamment ;
Et ne peut en un lieu s’arrester un moment.
Souvent il mord sa levre ; et monstre en sa souffrance,
Qu’il ronge un fier dépit, et qu’il perd l’esperance.
Gondomar d’un pied libre, et d’un plus libre cœur,
D’un agreable esprit, d’une charmante humeur,
Et marchant sans repos par sa troupe éventée,
S’emporte où le conduit sa jeunesse indomptée ;
Tel qu’un jeune belier, qui de fougue animé,
De cornes se sentant nouvellement armé,
Bondit, heurte, renverse ; et follement superbe
Met sa troupe en desordre, et domine sur l’herbe.
Gondebaut les appelle ; et d’un grave sourcy
Leur confie en secret son danger, son soucy ;
Et le pressant besoin d’unir à sa querelle
Des monarques voisins l’aide prompte et fidelle.

Que le Roy Visigoth, d’un plus proche interest,
Seroit pour leur secours aux armes le plus prest ;
Et d’une mesme ardeur brulant pour la princesse,
Viendroit, pour la deffendre, employer sa proüesse ;
Bien qu’à l’égal tous deux soient par luy redoutez ;
Et doivent l’un par l’autre estre exclus ou domptez.
Que l’heureux ostrogoth dominant l’Ausonie,
Viendroit du jeune franc borner la tyrannie ;
Avec les peuples fiers, qui nombreux et puissans
Du Danube et du Rhein boivent les flots naissans ;
Et des vallons telins les bandes courageuses,
Et du champ allobroge, et des Alpes neigeuses.
Sigismond réveillé par ces charmans discours,
Sent mille doux plaisirs qui flatent ses amours ;
Et quittant les langueurs de sa triste souffrance,
Void revivre un rayon de sa douce esperance.
Il anime son pere ; et pour mieux l’engager,
Sçait renforcer encor la crainte et le danger.
J’aime, dit Gondebaut, ton ardeur enflammée ;
Et te remets l’honneur de commander l’armée.
Tandis qu’un long delay traisnera les françois,
De guerriers fay sans bruit le ramas et le choix,
Ou bien-tost se joindront les forces estrangeres.
Gondomar sera chef de mes troupes legeres.
Le cœur saute à tous deux par des transports soudains.
Tous deux baisent contens les paternelles mains.

Leurs yeux dé-ja brilloient d’une ardeur excessive,
Respirant les combas, quand Amalberge arrive.
Sa belle troupe éclate, et s’avance avec bruit :
Et sur toutes paroist Clotilde qui la suit,
Couvrant d’un front modeste une haine cachée,
Malgré son ame sainte, à son sang attachée :
Telle que luit la lune, et plus brillante encor,
Quand pompeuse elle regne entre mille astres d’or ;
Et d’un teint rougissant, presage les tempestes
Qui briseront des pins les orgueilleuses testes.
Cette douce beauté cause de la terreur.
Le fils fremit d’amour, et le pere d’horreur.
L’un l’aime et la redoute ; et l’autre croit encore
Voir ses parens hideux, dont l’aspect le devore.
Il apperçoit son mal sous ces vives couleurs,
Comme un serpent caché sous les plus belles fleurs,
Qui sifle, et fait grincer la dent envenimée
Par qui sera bien-tost sa trame consumée.
Il s’émeut, il paslit ; et d’un geste forcé
Renferme le tourment dont il est oppressé.
Un bref discours se passe en douceurs déguisées,
En regards mesurez, en paroles pesées ;
Et dans un pas estroit l’un et l’autre engagé,
Sent son cœur, au depart, d’un grand faix soulagé.
Sigismond du respect souffre la dure chaisne,
N’osant suivre son cœur que sa princesse entraisne ;

Long-temps la suit des yeux, long-temps par les soupirs,
Toûjours par la pensée, et par les vains desirs.
Alors les soins pressans de Lisois et d’Aurele,
Trouvent à leur dessein le bourguignon rebelle.
Dé-ja sa fourbe attaint le dixiesme soleil,
Quand ce prince rusé prend un nouveau conseil ;
Seme sa guerison ; veut que son fils envoye
Publier un tournoy, pour celebrer sa joye ;
Et que sous ce projet, les gendarmes épars,
Sans allarmer les francs, viennent de toutes parts.
Sigismond de son bras, à sa belle princesse
Pretend faire admirer et la force et l’addresse.
Mais le brave Lisois, dans les joustes appris,
Par fois le fait rougir, luy ravissant le prix.
Souvent le fort Aurele emporte l’avantage ;
Et souvent entr’eux deux la gloire se partage.
Le roy se feint alors sous son mal abbatu :
Mais Aurele à ce coup réveillant sa vertu,
Des inutiles jeux laisse les vains spectacles ;
Et des vœux de Clovis veut rompre les obstacles.
Il expose son ordre au confident Irier :
Puis d’un langage ferme, et succinct et guerrier ;
Ou response, dit-il ; ou la nouvelle aurore
A peine en ces climats pourra nous voir encore.
Irier espere en vain consumer les momens.
Un discours prompt et fier rompt tous amusemens.

Les françois irritez au depart se preparent :
Et pour dernier effort impatiens déclarent,
Sans plus prester l’oreille au bourguignon confus,
Qu’un delay d’une nuit tiendra lieu de refus.
Gondebaut roule en vain des ruses dans son ame,
Quand de son artifice il void manquer la trame.
Il consent à l’accord, si le roy des françois
Veut quitter les faux dieux, et reverer la croix.
Aurele donne alors la royale parole,
Que Clovis suivra Christ, et laissera l’idole.
Le monarque trompeur, d’un tel propos surpris,
Et du coup impreveû qui troubloit ses esprits ;
Dans un jour j’apprendray, dit-il, si la princesse
Veut engager sa foy sous la sainte promesse.
Aurele satisfait, de Clotilde asseuré,
Et vainqueur de l’enfer contre luy conjuré,
Rend graces dans sa joye à la bonté divine,
Voyant que vers la fin son labeur s’achemine.
Sigismond cependant tremble, et commence à voir
Qu’au bord du precipice est reduit son espoir.
Il va de tous costez, incertain dans sa voye,
S’abandonne aux douleurs, en ses larmes se noye ;
Et souffrant de l’amour les plus grandes rigueurs,
De pitié dans Vienne afflige tous les cœurs.
Gondomar à son mal en vain cherche des charmes ;
Et mesle tendrement des larmes à ses larmes.

Donc, luy dit Sigismond, si ta chere amitié
Te fait sentir ma peine, et t’émeut à pitié,
Avant le triste arrest obtiens qu’elle m’écoute.
Parle à ce cœur de fer : tu l’obtiendras sans doute.
Car ton humeur luy plaist : tu scais ses doux momens ;
Et ce qui peut flater ses cruels mouvemens.
Gondomar suit son ordre ; et saisi de tristesse,
S’en va vers le sejour de la belle princesse :
La trouve en sa retraite, embrassant une croix.
Par ce roy, luy dit-il, sous qui tremblent les roys,
Je demande à Clotilde un moment favorable,
Pour écouter mon frere, en son sort déplorable.
Je l’accorde, dit-elle, et le veux écouter
Devant ce mesme roy qui vint nous racheter.
Il retourne content, bien qu’à peine il espere ;
Et d’un leger espoir tasche à flater son frere.
Il le meine ; et le prince, à ce divin aspect,
Est pasle, et tout tremblant d’amour et de respect ;
Met un genoüil en terre ; et son triste silence
De sa vive douleur monstre la violence.
Recueille, Sigismond, ton esprit éperdu,
Dit-elle : c’est à Dieu que cet honneur est deû.
Je l’atteste, dit-il, en te faisant ma plainte,
Si brulant par tes yeux d’une flame si sainte,
Mes vœux ne doivent pas estre plustost permis,
Que ceux d’un estranger aux idoles soûmis ;

Et si ton ame sage, et constamment chrestienne,
Plustost ne devroit pas s’unir avec la mienne,
Qu’avec celle d’un franc, qui parfume d’encens,
Au mépris du vray dieu, des marbres impuissans.
Qui jurant qu’en son cœur l’erreur est assoupie,
Dans ce pieux propos fait voir son ame impie ;
Puis que pour un desir, abandonnant ses dieux,
Sans doute, il ne croit pas qu’il en soit dans les cieux :
Et d’un esprit leger pour tout ce qu’il adore,
De mesme il sera prest à te quitter encore.
Dédaigne ce profane. En moy, princesse, en moy,
Tu trouves ta patrie, et ton sang, et ta loy ;
Un immuable amant, qui t’adore et qui t’aime,
Non par un vain rapport, mais par ta beauté mesme.
Qui presque avec le lait a succé ton amour ;
Qui depuis vid son feu croistre de jour en jour,
Dont la grandeur constante, à toy seule asservie,
Ne peut avoir pour fin que celle de ma vie.
Clotilde luy respond ; j’atteste comme toy
Ce dieu crucifié, le seul en qui je croy,
Que j’aime ta valeur ; j’aime ton cœur qui m’aime,
Ta grace, et tes vertus dignes du diadéme :
Mais consultant mon cœur, quoy que doux et chrestien,
J’abhorre en toy le sang qui respandit le mien.
Alors que je te voy, je voy la hache fiere,
De l’autheur de mes jours execrable meurtriere :

Je voy du Rhône affreux les goufres inhumains,
Dans leur sein devorans ma mere et mes germains.
En toy, bien qu’innocent, je voy leur parricide.
O ! Mon ressentiment, que ton cours est rapide !
Sans toy, mon dieu, sans toy, je suis dans le danger
De vouloir tous les jours mourir, ou me vanger.
Mais voy si tes desirs, prince, sont legitimes.
Combien, en t’épousant, j’épouserois de crimes.
Si jamais à ton sang mon sang s’estoit uny,
Des meurtres il seroit et coupable et puny.
Dieu ! Reprit Sigismond, que je suis miserable !
Je suis du mesme crime innocent et coupable.
Mon cœur est innocent : mon sang est criminel.
Donc pour punir en moy le forfait paternel,
Je t’immole ma vie, et la goutte derniere
De ce sang malheureux dont la source est meurtriere.
Mais sauve l’innocent ; et devant mon trépas,
Reçoy ce cœur heureux, qui ne te déplaist pas,
Qui t’ayme, et de son sang en secret se détache,
Pour purger dans son feu l’originelle tache ;
Qui pour les tiens meurtris ne cesse de pleurer ;
Ne void qu’avec horreur ce qu’il doit honorer ;
Et par une justice à moy mesme inhumaine,
Deteste jour et nuit les causes de ta haine.
Clotilde à ces propos les yeux baignez de pleurs,
Et sensible et cruelle à tant d’aspres douleurs,

Dans le double tourment qui l’agite et la presse,
Dit se levant soudain : cesse, Sigismond, cesse
De nourrir ton espoir, et de te consumer.
Je ne te puis haïr ; je ne te puis aimer.
Puis elle se détourne, et le laisse, et s’enferme.
Le prince malheureux, et reduit à ce terme,
Tombe froid et pasmé dans le sein fraternel.
Ses yeux semblent fermez d’un sommeil eternel.
Aux larmes, aux sanglots, Gondomar s’abandonne.
Une muëtte horreur tous deux les environne.
Le prince ouvrant les yeux, à regret void le jour ;
Puis tourne un regard foible, et cherche son amour.
Mais ne la trouvant plus, le dépit, et la rage,
Et ses feux irritez, raniment son courage.
Il perd, avec l’espoir, l’art de dissimuler :
Son ardente fureur le force de parler.
Quoy donc je souffriray qu’un payen, qu’un barbare,
L’enleve, et de mes yeux pour jamais la separe ?
Un voleur estranger, un traistre audacieux,
Sans peine, sans combat, avec ses foibles dieux,
L’arrachant de mes mains pour en parer son trône,
Enrichira la Seine à la honte du Rhône ?
Plustost en ma faveur, de cent climats divers,
Je vay faire sur luy fondre tout l’univers.
Je previendray le rapt que fier il se propose.
Ilion fut en feux pour une moindre cause.

Nous avons comme luy des forces et du cœur :
Un soldat aguerry de cent peuples vainqueur.
Nous avons comme luy des voisins secourables.
Mais à nous, plus qu’à luy, les cieux sont favorables.
Et pour pousser l’effort d’un amoureux dessein,
Nous avons plus que luy de brasiers dans le sein.
Mais toy dont je ne puis me loüer ny me plaindre,
Qui mesprises ma flame, ou qui la veux esteindre,
Voy qu’en me dédaignant, simple, tu te soûmets
A qui dit qu’il t’adore, et ne te vid jamais ;
Dont l’ardeur par le temps ne fut point éprouvée ;
Qui n’eut jamais au cœur ton image gravée :
Tout prest à recevoir, d’un aveugle desir,
La premiere beauté qu’on voudroit luy choisir ;
Quelque fade blancheur, quelque esclave effrontée,
Qui sous ton nom fameux luy seroit presentée.
Pour la sauver des bras de cet indigne amant,
Deffens la Sigismond, contre son sentiment ;
Et puis qu’à son bon-heur son desir est rebelle,
Il faut, il faut combattre et contr’elle, et pour elle.
Oüy, cruelle à toy mesme, encore plus qu’à moy,
Plustost qu’un fier payen triomphe de ta foy,
Qu’un traistre sans amour te ravisse à ma flame,
Au prix de mille morts je luy raviray l’ame.
Apres mon sang versé dans ma juste fureur,
Rien ne me restera qui te soit en horreur.

Mon amour innocent, et ma triste infortune,
Te livreront sans cesse une attaque importune.
Le prince, pour soustien n’ayant que son transport,
Ainsi par la fureur fait un dernier effort :
En vain frape les airs d’un propos inutile :
Puis il retombe à terre ; et devient immobile.
Le triste Gondomar, de pitié paslissant,
Avec l’ayde des siens, l’emporte en gemissant.
Et par tout le palais, les voûtes sont attaintes
De murmures confus, de sanglots, et de plaintes.