Clovis ou la France chrétienne/Livre XVII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

 
Clovis avoit passé la plus triste des nuits,
Abbatu de travaux, de veilles, et d’ennuis ;
Et couché sous des pins, dans un morne silence
Voyoit du foible jour l’insensible naissance.
Il entend Aquilon dans les bois écarté,
Qui d’un hannissement salüoit la clarté,
D’un pas libre paissant et sans mords et sans bride :
A qui l’herbe et la nuit, par leur fraischeur humide,
Avoient renouvellé l’haleine et la vigueur.
Le roy, de quelque joye en soulage son cœur.

Il le cherche, et le void dans une large route.
Mais il entend du bruit : il regarde, il écoute.
Il void trembler la feüille : il s’avance, et surpris
Il oit des mots confus, des menaces, des cris ;
Puis ces propos distincts : que sert ta resistance ?
Quoy ? Seras-tu long-temps rebelle à ma puissance ?
Demon cruel, répond une plus douce voix,
Ne croy pas me soûmettre à tes impures loix.
Clovis s’émeut, et court d’une ardente vistesse,
Croyant que Jupiter veut forcer sa princesse :
Void qu’à terre et sans casque un guerrier insolent
Tient une femme à bas, dont le bras est sanglant :
Qu’il s’efforce à la vaincre ; et sur sa gorge aimable
D’un poignard menaçant tient la pointe effroyable.
Est-ce un homme ? Est-ce un dieu ? dit-il. Mais quoy ? Douter
Si dans un tel peril je la dois assister ?
Pour luy donner secours, je porterois la guerre
A toutes les grandeurs du ciel et de la terre.
Aquilon s’approchoit, quand le roy desarmé,
Respirant la vangeance en son cœur enflammé,
Jette l’œil sur l’arçon, et void luire sa hache.
Plein de joye il s’avance, et soudain la détache.
Il court sur le guerrier : son bras adroit et prompt
De la hache en deux parts luy separe le front.
L’ame sortant du corps, trouve un large passage.
Et le sang répandu couvre ce beau visage.

O ! Clotilde, dit-il, ô mes cheres amours,
Enfin assez à temps je t’ay donné secours.
Il efface le sang avec un linge humide.
Mais confus, pour Clotilde, il rencontre Alpheïde.
Un triste estonnement succede à son espoir.
Peut-estre un charme encor m’empesche de la voir,
Dit-il. Et si n’aguere Albione en sa rage
Avoit de ma Clotilde emprunté le visage ;
Pour abuser mes sens, un dieu peut la changer
Sous le déguisement d’un visage estranger.
Aussi-tost de ses chefs une troupe impreveuë
Accourt, et tout à coup se presente à sa veuë.
Et le duc, et Lisois, sont confus et ravis,
Et du sanglant spectacle, et de revoir Clovis.
Le monarque occupé de fureurs amoureuses,
Et de ses deïtez vaines et fabuleuses,
Enfin voyant ses chefs, à l’esprit plus rassis.
Aurele par ces mots allege ses soucis.
Je sçay que de Montan la bouche est veritable.
Elle m’avoit predit ce mal inévitable :
Mais qu’enfin de l’enfer le roy seroit vainqueur :
Qu’une ferme constance armast toûjours son cœur.
Que Clotilde auroit part à la grande victoire :
Et qu’en elle son dieu feroit briller sa gloire.
Cependant Alpheïde à le bras découvert ;
Et tasche d’arrester son beau sang qui se perd.

Lisois enfin l’estanche, et bande sa blessure.
Et la guerriere ainsi conte son avanture.
Depuis deux jours, dit-elle, ardente je suivois
Mon infidelle amant par les champs et les bois.
Je le trouve en ce lieu : je luy dis, ô ! Parjure,
Rien ne peut que ta mort reparer mon injure.
Crois-tu m’avoir ainsi laissée impunément ?
Traistre, je viens icy te rendre ton serment.
Seul trompeur dans la troupe, et moy seule trompée,
Faisons finir tous deux sa honte par l’épée.
Mourons, puisque tous deux, par ta folle fureur,
Nous sommes des humains le mépris et l’horreur.
De trois coups je l’attaque : il se deffend, il pare.
Tu m’épargnes, luy dis-je : et moy je te declare
Qu’apres t’avoir puny, je veux, comme un forfait,
Punir aussi sur moy le faux choix que j’ay fait.
Il faut par nostre sang laver nostre infamie.
Je ne suis plus amante, et suis ton ennemie.
Crains-tu, pour me fraper, d’estre plus criminel ?
Alors, pour n’oüir plus un reproche éternel,
De honte, de fureur, et troublé par son crime,
A me porter ses coups il s’emporte et s’anime.
Son fer me blesse au bras : il paroist satisfait,
D’autant plus furieux, qu’il accroist son forfait.
Et moy, je ne croy pas, luy portant trois blessures,
Qu’il ait assez de sang pour payer mes injures.

J’abandonne ma vie ; et d’un dernier effort,
Pour le moins, en mourant, je veux donner la mort.
Nos fureurs s’irritoient, quand ce guerrier arrive,
Qui regarde nos coups d’une veuë attentive.
Enfin il nous separe : et Volcade s’enfuit,
Craignant que l’incognu, par ses crimes instruit,
Ne joignit sa valeur à ma juste colere.
Cependant le soleil touchoit l’autre hemisphere.
Mon corps alloit tomber dans le sang qu’il versoit :
Mais le guerrier soigneux s’avance, et le reçoit.
De mes armes soudain sur l’herbe il me décharge :
Et de mon bras sanglant void la blessure large.
De linges et de mousse, avec un prompt secours,
Du sang que je perdois il arreste le cours.
Mon sein luy dit mon sexe : et son soin qui s’augmente,
Me découvre aussi-tost son ardeur violente.
Il me vante son rang entre tous les germains :
Qu’Algerion son prince avoit mis en ses mains
Et l’offre et le serment d’une sainte alliance,
Qu’il portoit de sa part au monarque de France.
Que son cœur sous mes loix est prest à se ranger,
Si d’un feu mutuel je le veux obliger.
Je reparts à ses vœux, que j’ay sceû reconnoistre
Qu’un feu mouroit bien-tost qu’un moment faisoit naistre.
Que mon cœur equitable apprendroit par le temps
Si le sien avoit place au nombre des constans.

Il me fait cent sermens : mais je demande un terme.
De la nuit cependant le voile nous enferme.
Mon corps et foible et las à besoin de repos.
Enfin à ma priere il finit ses propos.
Par respect il s’écarte. Alors dans le lieu sombre
Loin de luy je m’écoule à la faveur de l’ombre.
Durant la nuit obscure il m’a cherchée en vain,
Sondant chaque buisson des pieds et de la main.
Mais par un long soupir, je me trahis moy-mesme.
Il l’entend : il accourt d’une vistesse extréme.
Puis l’aurore chassant la tenebreuse horreur,
Son amour à ma veuë est devenu fureur.
Soudain à force ouverte à me vaincre il essaye.
Nos violents efforts ont fait rouvrir ma playe.
Et j’allois, sans mon roy conduit par mon bon-heur,
Perdre avecque mon sang, et la vie et l’honneur.
Tous admirent le prince, et la vangeance heureuse,
Et les maux qu’a soufferts son ame genereuse.
Il doute en quelle part il doit tourner ses pas :
Et par les soins du duc, fait sur l’herbe un repas.
Aussi-tost, pour sortir des terres peu hantées,
Il prend du guerrier mort les armes argentées.
Un passant void le corps sur le sable couché,
De qui le chef hideux en deux parts est tranché.
Il connoist ses habits. Ah ! Deplorable maistre,
Dit-il, jettant des cris : qui seroit donc le traistre,

L’infame, le bourreau, le meurtrier inhumain,
Qui trempa dans ton sang son execrable main ?
Alors levant les yeux, il void que le monarque
Endossoit à l’écart les armes qu’il remarque.
Ah ! Le voila, dit-il d’une effroyable voix,
L’assassin d’Agyric : puis s’enfuit dans le bois.
En peu d’heure il retourne. Une brigade armée
Accompagne ses pas, de vangeance enflammée,
Qui vient fondre sur luy, pour vanger cette mort.
Clovis monte Aquilon, pour repousser l’effort.
Genobalde, Lisois, Ulde, Arderic, Aurele,
Souffrent le premier choc, et fermes dans la selle,
Aux guerriers opposez font vuider les arçons,
Et renversent l’orgueil des plus rudes saxons.
Clovis, le fer en main, aux plus vaillans s’attache :
A son glaive rompu fait succeder sa hache :
Abbat armes et bras ; et fait de tous costez
Fremir l’œil des saxons de ses coups redoutez.
Quatre dé-ja sanglans s’écartent de la presse.
Le monarque s’anime, et les poursuit sans cesse.
Les autres, par les francs battus de toutes parts,
Prennent pour leur salut l’exemple des fuyards.
Clovis aspre au combat, en suivant la déroute,
Arrive avec ses chefs dans une large route,
Où paroist sur un char par six chevaux conduit,
Le fier Algerion, dont la grandeur reluit

Dans le pompeux amas de sa suite royale.
Sa fille prés de luy mille charmes estale,
Et répand alentour ses regards éclatans.
Le prince void Clovis, s’écrie en mesme temps,
Surpris à son abbord par les armes qu’il porte,
Quelle rage, Agyric, quelle ardeur te transporte ?
Pourquoy fraper les miens ? Quel crime ont-ils commis ?
Clovis alors s’arreste ; et d’un œil plus remis
Regarde et le monarque, et la belle princesse :
Void que c’est la beauté dont Venus la deesse
La nuit luy fit present par le choix de ses dieux.
Et pendant que sur elle il attache ses yeux,
Le roy germain poursuit : differe ton voyage.
Clovis guidé du ciel marche dans ce bocage.
Nos prestres par nos dieux en ont receû l’advis.
Le roy se découvrant, je suis, dit-il, Clovis.
D’Agyric tu ne vois que la dépoüille infame,
Surpris dans un forfait en forçant une dame.
Quoy ? Violer les droits dont les rois sont jaloux ?
Quoy ? Mon ambassadeur, dit le prince en courroux,
Massacré, dépoüillé ? Quel mépris, quelle injure ?
N’accuse, dit Clovis, que son ardeur impure.
Il pretendoit cacher son crime dans ce bois.
Je sçay des nations et le droit et les loix.
Il est coupable seul : modere ton courage.
Tout guerrier doit vanger un si cruel outrage.

Ta rencontre m’émeut et de joye et d’horreur.
J’ay l’espoir d’une part, de l’autre, la fureur,
Répond le roy saxon : car mes dieux équitables,
En t’offrant à mes yeux se monstrent veritables.
Et je dois consentir à l’heur qu’ils m’ont promis,
Si joignant nostre sang nous devenons amis.
Mais je ne sçay, Clovis, quel mal-heur me presage
De te voir revestu d’un funeste équipage :
Et de voir qu’un des miens, te portant un accord,
Ait trouvé dans tes mains et la guerre et la mort.
Toutefois je soûmets aux volontez celestes
Toutes vaines terreurs, tous presages funestes.
Et si tu veux du monde estre le plus puissant,
Meriter des autels, en les restablissant,
Il faut unir nos cœurs, il faut unir nos armes.
Donc si de la beauté tu cheris les doux charmes,
Je t’ameine. à ces mots Clovis l’interrompant,
Toûjours dans son ennuy ses pensers occupant,
Et pour n’y joindre pas l’incivile rudesse
De faire un fier refus de la belle princesse,
Tu dois douter, dit-il, du bien qui t’est promis.
Garde toy de ces dieux, traistres plustost qu’amis.
Ils m’ont promis des biens, et m’ont fait un outrage.
Du vœu de les servir mon ame se dégage.
Et s’ils peuvent encor regner sur les mortels,
Ils pourront bien sans moy restablir leurs autels.

Qu’ils rendent en mes mains celle qu’ils m’ont ravie.
Sinon je voüe à Christ mon empire et ma vie.
Hé ! Quoy ? Dit le saxon de colere animé,
Est-ce là ce Clovis, ce roy si renommé ?
Un impie, un ingrat aux puissances supremes,
Osant contre nos dieux vomir tant de blasphemes ?
Leur foudre éclatera sur ton chef mal-heureux :
Et nos bras cependant te combattront pour eux.
Saxons, vangez nos dieux que sa fureur offense ;
Et le sang d’Agyric, qui demande vangeance.
Soudain de toutes parts ils heurtent les françois.
Clovis, et Genobalde, et le duc, et Lisois,
Et le prince Arderic, et leur suite vaillante,
Soûtiennent les efforts de leur ardeur boüillante.
Aurele plein de joye, et benissant les cieux,
De voir son cher monarque aigry contre ses dieux,
Et combattant un roy qui s’arme en leur deffense,
D’un saint zele animé renforce sa vaillance.
De la valeur des francs le saxon estonné,
Void de corps terrassez son char environné.
D’une lance brisée un tronçon qui s’éclate,
De la princesse attaint la dextre delicate.
Elle jette un long cry, causé par la douleur.
La peur oste à son teint sa vermeille couleur.
Elle pleure, elle craint parmy le bruit des armes :
Et son beau sang l’estonne, et redouble ses larmes,

Tel que sur de l’albatre est un rouge coral.
Le roy la trouble encore, en craignant pour son mal :
Et pour ravir aux coups la princesse timide,
Veut que le prompt cocher lasche aux chevaux la bride.
Ainsi fuyoit jadis sur le grand char de Mars,
Quand elle eut de la guerre éprouvé les hazards,
La belle Cytherée et sanglante et honteuse,
Si l’on en croit les chants de la Grece menteuse.
Quand le fils de Tydée, ardent, audacieux,
D’une dextre mortelle osa blesser les dieux ;
Et guidé de Pallas, qui poussoit son audace,
Fit detester la guerre au dieu mesme de Thrace.
Le char soudain s’écarte, et s’échape aux regards.
Les saxons par les francs battus de toutes parts,
Ne voyant plus leur prince, et courant à sa suite,
Couvrent de ce pretexte une honteuse fuite.
Le monarque vainqueur, en ménageant le temps,
Laisse reprendre haleine aux chevaux haletans.
Arderic, et Lisois, et le duc se separent :
Et suivant l’ennemy, dans la forest s’égarent.
Aurele dans les forts, apres cent vains destours,
Seul et triste, du ciel implore le secours.
Il perd le doux espoir de rejoindre son maistre ;
De son cheval lassé descend, le laisse paistre ;
Et sur l’herbe couché prés du bord d’un ruisseau,
Soulage sa chaleur dans la fraischeur de l’eau.

C’est donc ainsi, dit-il, que dans la vie humaine
Succedent tour à tour et la joye et la peine ;
De peur que le mortel, dans un sort trop égal,
Ne soit trop fier du bien, ny trop dompté du mal.
Quel heur estoit n’aguere à mon heur comparable,
Lors que j’ay vû mon roy dans sa fureur aimable ;
Et contre ses faux dieux son grand cœur irrité,
Presque toucher le port que j’ay tant souhaitté ?
Toûjours l’enfer s’oppose au zele dont je brule.
Quand de moy l’heur s’approche, un malheur m’en recule.
Alors il oyt un bruit parmy des alisiers.
Soudain tournant la teste, il void quatre guerriers,
Dont chacun porte en croupe une dame charmante,
Et presse du cheval la course diligente.
D’une vive surprise il se sent émouvoir,
Voyant ce que ses yeux n’esperoient plus revoir,
L’admirable beauté que sa memoire adore,
Que la mort luy ravit sur les bords du Bosphore.
Ce bon-heur impreveû luy trouble tous les sens.
Son cœur est trop sensible à ces assauts puissans.
L’estonnement l’abbat, mais l’espoir le réveille.
Ah ! Dit-il, Agilane, ah ! Divine merveille,
Serois-tu donc vivante ? En ses ardens transports
Il se leve : au coursier met en bouche le mords.
Il le monte ; il le pousse ; il court suivant leur voye,
Et confus et content dans le trouble et la joye.

Il les void loin de luy galopans dans le bois.
Les arbres à ses yeux les couvrent quelquefois.
Tantost il les découvre éloignez dans la plaine :
Puis un vallon les cache, et redouble sa peine.
Il marche sur leurs pas : il pense les revoir :
Il en perd à l’instant et la veuë et l’espoir.
Dans un bois il les cherche, et n’en void nulle trace.
En des sentiers trompeurs il court, il s’embarrasse.
Son cheval perd enfin l’haleine et la vigueur.
Le duc se jette à terre, abbatu de langueur.
Insensé, que fais-tu dans cette forest sombre,
Dit-il : pauvre abusé, tu cours apres une ombre.
Quoy ? Ma belle Agilane auroit quitté les cieux,
Pour revivre sur terre, et passer en ces lieux ?
Un demon m’a trompé : le cruel et le traistre
M’a, par ce beau fantosme, écarté de mon maistre,
Voyant que la colere agitoit ses esprits,
Et dé-ja pour ses dieux luy donnoit du mespris.
Belle ame qui sous toy vois luire les étoiles,
Qui vois briller ton dieu sans ombres et sans voiles,
Souffres-tu que l’enfer se serve ainsi de toy,
Pour tromper ton espoux, et pour nuire à mon roy ?
Tu triomphes là haut prés du dieu que j’adore ;
Ayde ceux icy bas qui combattent encore.
Joins tes vœux pour Clovis, prest à quitter ses dieux,
Pour luy donner la foy, qui t’a donné les cieux.

O ! Christ, qui sur les francs dois estendre ta gloire,
Souffres-tu que sur nous l’enfer ait la victoire ?
Peux-tu voir que les tiens soient soûmis à sa loy ?
Il nous ravit Clotilde : il m’arrache à mon roy.
Pour rejoindre ses pas, donne aux miens une addresse.
Seigneur, rends moy mon prince, et rends luy sa princesse.
Le malheureux Aurele ainsi parloit aux cieux,
Las de veilles, de maux, et de soins ennuyeux.
D’un violent sommeil la puissance invincible
S’empare de ses yeux par son charme insensible,
Pour reparer sa force, et soustenir son cœur,
Qui doit de plus grands maux estre encore vainqueur.