Clovis ou la France chrétienne/Livre XXIII

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L’astre dont les rayons dorent tout l’univers,
Rendoit le jour aux champs de tenebres couverts ;
Et la nuit, en fuyant sa lumiere feconde,
Alloit de son grand voile obscurcir l’autre monde.
Clotilde, par son zele eloquent et pieux,
Veut destruire par tout l’empire des faux dieux ;
Visite les captifs ; et d’un cœur charitable,
Tasche à consoler Berthe en son deüil deplorable.
Arismond l’accompagne en ce triste devoir :
Et luy-mesme accablé d’un cruel desespoir,

Veut dissiper l’ennuy de la belle princesse,
En qui reluit encor son rang et sa noblesse.
Il trouve, en contemplant son air imperieux,
Dans sa grandeur vaincuë, un œil victorieux :
Et consent de remettre en cette main royale,
Son cœur que luy rendit l’inflexible vandale.
Berthe qui sçay le bruit que répand sa valeur,
Trouve que sa presence adoucit son malheur.
Elle admire son port, sa charmante parole ;
Et sent que son discours la flate et la console.
Clotilde, en dissipant les fausses deïtez
Par le brillant flambeau des saintes veritez,
Pour un trône perdu par de cruels desastres,
Veut qu’elle en gagne un autre élevé sur les astres.
Le monarque des francs prend le repos d’un jour,
Pour rafraischir l’armée en cet heureux sejour,
Où le joint de Thierry l’ambassade honorable,
Dont Symmaque est le chef illustre et venerable.
Il vient, selon l’accord, recevoir en ses mains
Lantilde, sœur du roy, pour reine des romains ;
Qui desja d’un cœur pur croyant un dieu supreme,
Part avec Blanchefleur, pour voir le saint baptesme.
Sa sœur, de son haut rang n’a point l’esprit jaloux ;
Esperant dans un cloistre un bien plus grand espoux.
Ceux d’entre les germains de la plus haute marque,
Viennent pour tout le peuple aux pieds du grand monarque,

Demander que soumis à l’estat des françois,
Ils puissent vivre heureux en conservant leurs loix.
Berthe est jointe à leur troupe, et sa bande captive.
Les francs à leur requeste ont l’oreille attentive.
Le prince est sur son trône, où maint ambassadeur
Adjouste avec sa cour un lustre à sa grandeur.
Symmaque, bien instruit des leçons de son maistre,
Prend le temps qu’à ses vœux la fortune fait naistre ;
Et dit, en presentant les vaincus au vainqueur ;
Ton bras a triomphé, fay triompher ton cœur.
Une grande victoire, élevant ta puissance,
Veut avoir pour compagne une grande clemence.
Le nord ne compte plus combien il a de mains.
En tes seules bontez est l’espoir des germains.
Alors que l’on recherche un vainqueur comme un pere,
Luy-mesme il se desarme, et soudain se modere.
Si tost qu’on est soumis, on demeure puissant.
Tant plus il a de force, et moins on la ressent.
Relevant les vaincus, il releve sa gloire.
L’humilité fait plus, que n’eût fait la victoire.
Voudrois-tu par rigueur les ranger sous tes loix ?
Troubler toute l’Europe ? émouvoir tous les rois ?
Sous un leger tribut, sous un fidele hommage,
Laisse-les dans leurs loix, exempts de l’esclavage.
La loy de la nature, est une antique loy,
Qui doit estre commune à tout peuple, à tout roy.

Troubler sa liberté, c’est luy faire une injure.
Et qui force les cœurs, veut forcer la nature.
Le vaillant prince émeû de ces sages discours,
Laisse aller sa vertu dans son rapide cours.
Il veut que sa clemence en tous lieux retentisse :
Et que dans sa largesse éclate sa justice.
Sur Arismond et Berthe il jette un œil plus doux.
L’un et l’autre à l’instant, parlant au nom de tous,
S’inclinent, implorant ses bontez paternelles.
Jurez-moy, leur dit-il, qu’ils me seront fidelles.
Ils levent leur main droite. Et moy j’unis ces mains,
Reprit-il, et vous rends l’empire des germains.
La rougeur à tous deux se répand sur leur joüe.
Mais je ne pretens pas que l’on me desavoüe,
Adjouste le grand roy. Ce bon heur les confond :
Et par ces mots s’accroist la rougeur de leur front.
Alors tous les germains, d’une voix éclatante,
Font voir qu’un si grand bien surpasse leur attente.
Clovis tenant leurs mains, se plaist en mesme temps
De les voir et müets, et surpris, et contens.
Je ne veux pas, dit-il, par ce don vous surprendre.
Consultez dans ce jour si vous le devez prendre.
Tous deux luy rendent grace, et se donnent la foy.
Arismond transporté, baise les mains du roy.
Je dois plus, dit le prince, à ton noble courage.
De tes mains seulement je reserve l’hommage.

Symmaque, au nom de tous dont les cœurs sont ravis,
Orne de mots pompeux la gloire de Clovis.
Pour rompre son discours, le roy rompt l’assemblée,
De tant de cris de joye heureusement troublée.
La grandeur de son ame éclate sur son front.
D’une main il prend Berthe, et de l’autre Arismond ;
D’agreables discours flate leur douce peine ;
Et veut dans leur bonheur les conduire à la reine ;
Qui prend part aux plaisirs que sent ce couple heureux,
Comblé des biens d’amour, aussi-tost qu’amoureux ;
Mais qui de son espoux ressent bien mieux la gloire,
Voyant que sur luy-mesme il gagne une victoire.
Il veut que sa douceur n’ait rien de limité.
Il redonne aux captifs leur chere liberté.
Et l’on entend par tout mille voix éclatantes,
Et les heureux transports de tant d’ames contentes.
Du roy de l’Ausonie il reçoit les presens :
Dix vases d’or, bordez de saphirs reluisans :
Venus de Phidias : deux antiques Hercules ;
Ouvrages reconquis sur le roy des herules,
Qui superbe du sac des grands temples romains,
Sentit de l’ostrogoth les vangeresses mains :
Vingt vaisseaux enrichis d’agathes precieuses,
Remplis d’huile odorante, et d’eaux delicieuses :
Douze robbes de pourpre, éclatante aux regards :
Et cent restes pompeux du luxe des Cesars.

Puis vient, pour couronner l’ample magnificence,
Un don jusques alors inconnu dans la France,
Qui de mille ans de guerre avoit senty les maux.
Des luts harmonieux en grandeur inégaux.
Ces armes, dit Clovis, pour nous sont inutiles.
A manier le fer, les francs sont plus habiles.
Ces hommes, dit Symmaque, en ce bel art instruits,
Sçavent charmer l’oreille, et chasser les ennuis.
Ils serviront souvent pour adoucir ta peine,
Quand la paisible nuit des travaux te rameine.
Le prince satisfait, les accepte, et répond ;
Ils pourront honorer les nopces d’Arismond.
Symmaque, nous joindrons ta musique à la nostre,
Pour luy rendre ce soir plus doux que ne fut l’autre.
Clovis se sent émeû de l’heur de ces epoux.
Il s’en trouve en luy-mesme et content et jaloux.
Et la douce musique encore dans son ame
Va rallumer l’ardeur de sa pudique flame.
Un concert de six luts, par ses sons ravissans,
Par ses graves accords, soudain émeut ses sens,
Ranime son tourment, puis aussi-tost le flate,
D’une main tantost forte, et tantost delicate.
Les sons impetueux penetrent dans son cœur ;
Et contre ses sermens irritent son ardeur.
Le bruit cesse. Une voix d’un bel art animée,
Alors par sa douceur rend son ame charmée.

Jeune Mars, luy dit-elle, écoute les plaisirs.
Vers l’aimable Venus laisse aller tes desirs.
Ne pers pas tes beaux ans à desoler la terre :
Et triomphe en amour, comme tu fais en guerre.
Les luts en mesme temps se meslent à la voix :
Et cinq chantres divers s’animent à la fois,
Qui joignent leurs douceurs à celle de sa flame.
Il sent qu’un double charme ensorcelle son ame.
Il pense que son cœur, d’un vol delicieux,
Sur l’aile des plaisirs s’éleve dans les cieux.
Aurele, de son roy void les peines secretes ;
Dans la court du palais fait sonner vingt trompettes,
Qui réveillent Clovis par ce trouble abbatu ;
Et par leurs tons guerriers raniment sa vertu.
O musique, dit-il, et plus noble et plus belle,
Qui fait voler mon cœur où la gloire l’appelle !
J’ay senty, par ces chants qui flatoient mon desir,
Qu’il n’est point de tourment plus grand que le plaisir :
Et qu’une ame jamais ne sent tant de suplices,
Que lors que sa vertu lutte avec les delices.
Reservons pour la paix ce doux appast des cœurs,
De peur qu’il n’ait l’honneur de vaincre les vainqueurs.
Ces chants n’incitent pas à dompter la Garonne.
Que nul dans l’univers desormais ne s’estonne,
Si Rome ayant les sens par ce charme endormis,
Est si souvent en proye à tous ses ennemis.

A ces mots il se leve : et chacun se retire.
Serieux il s’applique aux soins de son empire.
Comme le sage Ulysse, en son vaisseau leger,
Redoutant des beaux chants l’appast et le danger,
Oüyt les doux accens des charmantes syreines,
Puis s’enfuit de leurs bords, sur les humides plaines.
Clovis ainsi se dompte : et sensible aux plaisirs,
Est plus sensible encore à de plus hauts desirs.
A peine il void du jour renaistre la lumiere,
Qu’il s’addresse au seul dieu par une humble priere.
Ses vœux volent à Reims, où ses deffauts passez
Par les heureuses eaux doivent estre effacez.
Et sans cesse il bénit la puissance adorable,
Qui daigna le tirer d’un abysme effroyable.
Il va baiser les corps des martyrs glorieux,
Puis fait partir de Toul son camp victorieux.
Du patrice Valbert la troupe l’accompagne.
Il void les moissons d’or de la vaste Champagne.
Durant quatre soleils, le charme des discours
Du chemin ennuyeux semble abreger le cours.
Valbert conte au grand roy ses remarques plus rares,
Aux terres des romains, des grecs, et des barbares :
L’orgueil de Basilisque, et sa honteuse fin ;
Les crimes de Zenon ; et par l’ordre divin,
Son exil, son retour des deserts de l’Epire :
Et par quelle avanture Anastase eut l’empire.

Et Clotilde et le roy, par ce divers recit,
Sentent que des chemins l’ennuy se radoucit.
Valbert leur conte encor les rigueurs de son pere ;
Son invincible erreur ; son injuste colere ;
Sa mort épouvantable ; et d’un fils la douleur,
Quand un pere a du ciel attiré son mal-heur.
Il dit le noble sang d’Yoland, d’Albione :
A quelle indigne sort l’enfer les abandonne.
Le sage Severin confirme ce discours.
Chacun plaint leurs fureurs, et leurs mal-heureux jours.
Alors paroist un char de superbe apparence,
D’où sortent à l’instant les princesses de France.
Pour prevenir le prince, elles hastent leurs pas.
Le roy vient au devant, en leur tendant les bras.
Tous sont émeûs de joye, et feconds en caresses,
Donnent de longs baisers, pour de longues tristesses.
Batilde les suivoit, qu’un mariage heureux
Lioit à Genobalde, à ce chef genereux,
Qui rangeoit la Bourgogne aux lois de son monarque.
Batilde, dont le sang est d’une illustre marque.
Elle conte au grand roy, d’un cœur triste et content,
Sa peine, et les faveurs que du ciel elle attend.
Que depuis peu de mois, la sainte de Nanterre,
Genevieve a quitté le sejour de la terre.
Et qu’avant que la mort finit ses heureux jours,
Elle avoit imploré son merveilleux secours,

Pour guerir son cher fils, qu’un nouveau mal possede,
Qui de l’art des humains dédaigne tout remede,
Qui s’attache à la gorge, et de qui les rigueurs
D’horreur et de pitié font frissonner les cœurs.
Que par un doux espoir, la pieuse bergere
Avoit donné relasche à sa douleur amere ;
D’un prophetique esprit, l’asseurant que dans Rheims
Son fils seroit guery par de puissantes mains.
Qu’à son dieu cependant son ame fut fidelle.
Qu’elle alloit dans le ciel faire des vœux pour elle :
Et que deux plus grands biens contenteroient son cœur,
De voir son roy chrestien, et son epoux vainqueur.
Clovis plaint le tourment dont Batilde est attainte ;
Et regrette la mort de la celebre sainte.
Ils poursuivent leur route, achevant ces discours :
Et découvrent de Rheims les temples et les tours.
Enfin paroist de loin, dans une vaste lande,
Du pontife sacré la magnifique bande.
L’on void de chapes d’or deux longs ordres brillans,
Separans en deux parts les peuples fourmillans.
Les chants frapent les airs ; mille voix les secondent.
Les trompettes des francs à l’envy leur répondent.
Comme quand les pasteurs de differens hameaux,
D’un accord l’un vers l’autre ameinent leurs troupeaux,
On void venir de loin, par des alleûres lentes,
Les taureaux mugissans, et les brebis bélantes.

Tout s’approche, se mesle, et répand dans les airs
Les discordans accords de tant de cris divers :
Et l’on entend se joindre à tant de voix confuses,
Les sons des chalumeaux, et ceux des cornemuses.
Et l’armée, et le peuple, ainsi d’un pas divers
S’avancent l’un vers l’autre, et joignent leurs concerts.
Le monarque marchoit dans sa pompe royale.
Remy, dans sa splendeur sainte et pontificale.
Chacun, d’un grave pas à l’égal s’avançoit.
L’un et l’autre, à l’abord rend l’honneur qu’il reçoit.
Le saint bénit le prince, et l’embrasse, et le baise.
Mes vœux sont exaucez, dit-il transporté d’aise.
Ses soûpirs à l’instant interrompent sa voix.
Et Clovis prend ce temps pour embrasser la croix.
Voicy, reprit le saint, l’heure si desirée
De voir l’auguste croix par mon prince adorée.
Dieu te rendit vainqueur, dés qu’il te vit soûmis.
Par luy toûjours ton bras vaincra tes ennemis.
Il permit ton mal-heur, mais pour sa propre gloire,
En voulant qu’à luy seul tu deûsses la victoire.
Tu vois que pour le prix d’un vœu juste et pieux,
Il t’a voulu donner et la terre et les cieux :
Et de quelles faveurs ta disgrace est suivie,
Qui te donne un triomphe, et l’eternelle vie !
Dieu t’a comblé de biens ; et tu verras demain
Ceux qu’il te versera de sa prodigue main.

Clovis de son bon-heur rend à Dieu la loüange :
Puis sous un riche dais l’un et l’autre se range.
Les prestres vont devant, accompagnant la croix :
Et tout l’air retentit d’harmonieuses voix.
De suite apres le dais, en deux files égales,
Marchent d’un grave pas les princesses royales.
Le peuple les admire, et s’épand à l’entour :
Et de confuses voix bénit cet heureux jour.
Les festons ornez d’or, parent les portes doubles.
Le passage est pressé, plein d’agreables troubles.
Les murs sont revestus de longs tapis divers.
De sable et de rameaux les pavez sont couverts.
On void de lieux en lieux, dans les places publiques,
De grands arcs de triomphe, et de larges portiques,
Où les combas du roy, de rang sont figurez,
Dans un bel ordre égal de cartouches dorez.
Enfin la belle pompe arrive aux portes amples
De ce temple fameux, le plus heureux des temples,
Qui vid laver l’erreur des antiques françois,
Et garde encor le droit de sacrer tous nos rois.
Clovis tourne ses yeux vers ses troupes vaillantes ;
Et fait entendre aux chefs ces paroles charmantes.
Mes compagnons, dit-il, mon heur est imparfait,
Si vous ne faites tous le serment que j’ay fait.
Je m’en vay dans ce temple à Christ voüer mon ame.
Qu’icy de vostre roy l’exemple vous enflamme.

Vostre ardeur m’a toûjours suivy dans les combas.
Quand je gagne le ciel, ne m’abandonnez pas.
Quittons, genereux francs, toute idole profane ;
Jupiter, et Mercure, et Pallas, et Diane.
Qu’à jamais tous ces noms soient bannis de nos cœurs,
Pour suivre le seul dieu qui nous a faits vainqueurs.
Alors paroist Lisois, qui devant tous s’avance.
Nous te suivrons par tout, ô ! Gloire de la France,
Dit-il haussant sa voix. Nous quittons les faux dieux,
Jadis hommes mortels, et peu dignes des cieux.
Nous croyons d’un seul dieu l’eternelle puissance :
Et Christ qui d’une vierge en terre prit naissance.
Tous reprennent soudain. Nous quittons les faux dieux.
Nous te suivons en terre, et te suivrons aux cieux.
Ces mots sont repetez de mille voix ensemble.
Du temple resonnant toute la voûte en tremble :
Et la foule chrestienne, émeüe en mesme temps,
De joye épand des pleurs, et des cris éclatans.
Clovis avec Remy s’avance vers le temple.
On y void tous les francs, entrer à son exemple.
Aussi-tost à genoux ils reverent la croix.
Tous adorent le verbe, et de cœur et de voix.
Remy commence un chant : les prestres le secondent.
Cent voix bénissent Dieu : les orgues leur répondent.
Le soir, d’un sombre azur dé-ja peignoit les cieux :
Et d’un noir plus obscur peignoit les sombres lieux.

Le prince avec sa troupe au palais se retire :
Et trouve qu’à son heur toute chose conspire.
Ricarede le franc se presente à ses yeux :
Luy fait de Genobalde un recit glorieux :
Que des deux bords du Rhône il s’est rendu le maistre.
Que contre sa fureur nul n’ose plus parestre.
Que le perfide roy, croyant trouver un port,
A trouvé qu’en fuyant il couroit à la mort :
Le ciel, de la princesse ayant vangé l’injure,
Brisant contre un rocher cette teste parjure.
Et que dans Avignon, les princes assiegez,
A la mercy des francs dé-ja presque rangez,
Sans espoir de secours en leur triste deffaitte,
Demandoient au grand roy la vie et la retraitte.
Clotilde alors soûpire : on void paslir son teint.
De mouvemens divers son grand cœur est attaint.
Elle void que le ciel du tyran l’a vangée :
Se trouve satisfaite, et se sent affligée.
Elle s’incline aux pieds de son vaillant epoux,
Qui soudain la releve ; et d’un visage doux,
Luy dit en l’embrassant ; que veut donc ma princesse ?
Seigneur, donne une grace à ma juste tendresse,
Dit-elle ; et laisse là tes efforts superflus.
Si Dieu nous a vangez, que desirons nous plus ?
Le meurtrier est puny par une mort funeste.
Si mon sang est vangé : sauve ce qui m’en reste.

Les princes desormais sont sous ton joug puissant.
C’est mon sang le plus pur, et le plus innocent.
Qu’ils puissent en repos vivre sous ton empire.
Je dois à Sigismond cet air que je respire.
Sans luy, par la rigueur d’un arrest inhumain,
D’un infame bourreau j’eusse senty la main.
L’autre est un prince aimable : et ses douces addresses
M’ont cent fois consolée en mes longues tristesses.
Ta gloire est toute pure : ah ! Ne la soüille pas.
La vangeance est cruelle au delà du trépas.
Ma maison reste en eux : quoy ? Voudrois-tu l’abbattre ?
Ce n’est plus me vanger : c’est plustost me combattre.
Ses yeux en mesme temps firent couler des pleurs,
Qui dirent mieux encor sa crainte et ses douleurs.
Son beau sein fut trempé de ces perles liquides.
Les yeux mesmes du prince en parurent humides.
Ma reine, répond-il, cesse de t’affliger.
Ma guerre, tu le sçais, n’est que pour te vanger.
Si le sang du tyran suffit à ton courage,
Pour tout le sang des tiens que répandit sa rage,
Mon cœur se veut regler selon ton sentiment.
Puisque je suis chrestien, puisque je suis amant,
Je dois en toute chose aimer et reconnoistre
La loy de ma maistresse, et celle de mon maistre.
Aux deux princes je laisse et la vie et le bien :
Mais je dois par le droit te reserver le tien.

La Saône avec ses bords fut l’estat de ton pere.
Lion sera la borne à ma juste colere.
Je leur laisse le Rhône, et le titre de rois :
Et veux que ton sang regne avec ses mesmes loix.
Il embrasse Clotilde : elle paroist contente.
Tous admirent du roy la vertu triomphante,
Qui reluit à l’envy de ses exploits guerriers ;
Voyant qu’il sçait donner des royaumes entiers.
Puis chacun s’écartant, soigneusement s’appreste,
Pour paroistre au grand jour de la celebre feste.