Clytie (1852)

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Poëmes antiquesLibrairie de Marc Ducloux, éditeur (p. 133-139).
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XI



CLYTIE.




À MADAME A. DE B...



Sentiers furtifs des bois, sources aux frais rivages,
Et vous, grottes de pampre où glisse un jour vermeil ;
Platanes, qui voyez, sous vos épais feuillages,
Les vierges de l’Hybla céder au doux sommeil ;


Ce dieu ne m’endort plus dans vos calmes retraites,
Quand midi rayonnant brûle les lourds rameaux.
Écoutez, ô forêts, mes tristesses secrètes ;
Versez votre silence et l’oubli sur mes maux.

Mes jours ne coulent plus au gré des heures douces.
Moins clair était le flot qui baigne les halliers,
Dont l’écume d’argent, parmi les vertes mousses,
Abreuve les oiseaux et les cerfs familiers.

Et mes yeux sont en pleurs, et la Muse infidèle
A délaissé mon sein d’un autre amour empli :
Fuyez, jeunes chansons, fuyez à tire d’aile ;
Pour la joie et pour vous mon cœur est plein d’oubli.


Parlez-moi de Clytie, ô vallée, ô colline !
Fontaine trop heureuse, aux reflets azurés,
N’as-tu pas sur tes bords, où le roseau s’incline,
De Clytie en chantant baisé les pieds sacrés ?

Des monts siciliens c’est la blanche Immortelle !
Compagnons d’Érycine, ô cortège enchanté,
Désirs aux ailes d’or, emportez-moi vers elle :
Elle a surpris mon cœur par sa jeune beauté.

Corinthe et l’Ionie et la divine Athènes
Sculpteraient son image en un marbre éternel ;
La trirème sacrée inclinant ses antennes
L’eût nommée Aphrodite et l’eût placée au ciel.


Clytie a d’hyacinthe orné ses tempes roses,
Et sa robe est nouée à son genou charmant ;
Elle effleura en courant l’herbe molle et les roses ;
Et le cruel Éros se rit de mon tourment !

Ô nymphes des forêts, ô filles de Cybèle,
Quel dieu vous poursuivra désormais de ses vœux ?
Ô déesses ! pleurez : plus que vous êtes est belle !
Sur son col, à flots d’or, coulent ses blonds cheveux.

Ses lèvres ont l’éclat des jeunes aubépines
Où chantent les oiseaux dans la rosée en pleurs ;
Ses beaux yeux sont tout pleins de ces clartés divines
Que l’urne du matin verse aux buissons en fleurs !


Le rire éblouissant rayonne sur sa joue,
Une forme parfaite arrondit ses bras nus,
Son épaule est de neige et l’aurore s’y joue ;
Des lis d’argent sont nés sous ses pas ingénus.

Elle est grande et semblable aux fières chasseresses
Qui passent dans les bois vers le déclin du jour ;
Et le vent bienheureux qui soulève ses tresses,
S’y parfume aussitôt de jeunesse et d’amour.

Les pasteurs attentifs, au temps des gerbes mûres,
Au seul bruit de sa voix délaissent les moissons,
Car l’abeille hybléenne a de moins frais murmures,
Que sa lèvre au matin n’a de fraîches chansons.


Le lin chaste et flottant qui ceint son corps d’albâtre,
Plus qu’un voile du temple est terrible à mes yeux :
Si j’en touche les plis mon cœur cesse de battre ;
J’oublie en la voyant la patrie et les dieux !

Éros, jeune Immortel, dont les flèches certaines
Font une plaie au cœur que nul ne peut fermer,
Incline au moins son front sur l’onde des fontaines ;
Oh ! dis-lui qu’elle est belle et qu’elle doit aimer !

Si rien ne peut fléchir cette vierge cruelle,
Ni le syrinx flatteur, ni les dons amoureux,
Ni mes longs pleurs versés durant les nuits pour elle...
Éros ! j’irai guérir sur des bords plus heureux.


Non ! je consumerai ma jeunesse à lui plaire,
Et, chérissant le joug où m’ont lié les dieux,
J’irai bientôt l’attendre à l’ombre tutélaire
De tes feuillages noirs, Hadès mystérieux !

Sous les myrtes sacrés s’uniront nos mains vaines ;
Tu tomberas, Clytie, en pleurant sur mon cœur...
Mais la mort aura pris le pur sang de nos veines
Et des jeunes baisers la divine liqueur !