Collection complète des œuvres de J. J. Rousseau/Tome 4/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Collection complète des œuvres de J. J. Rousseau/Tome 4
Collection complète des œuvres de J. J. Rousseaus.n.Tome quatrieme : Contenant les IV premiers Livres d’Emile, ou de l’Education.




COLLECTION

COMPLETE

DES ŒUVRES

DE

J. J. ROUSSEAU.


TOME QUATRIEME.



COLLECTION
COMPLETE
DES ŒUVRES
DE
J. J. ROUSSEAU,
Citoyen de Geneve.


TOME QUATRIEME.


Contenant les IV premiers Livres d’Emile,
ou de l’Education.


A GENEVE.

M. DCC. LXXXII.



PRÉFACE D’ÉMILE.


Ce Recueil de réflexions & d’observations, sans ordre, & presque sans suite, fut commencé pour complaire à une bonne mere qui fait penser. Je n’avois d’abord projetté qu’un Mémoire de quelques pages : mon sujet m’entraînant malgré moi, ce Mémoire devint insensiblement une espece d’ouvrage, trop gros, sans doute, pour ce qu’il contient, mais trop petit pour la matiere qu’il traite. J’ai balancé long-tems à le publier ; & souvent il m’a fait sentir, en y travaillant, qu’il ne suffit pas d’avoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. Après de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel qu’il est, jugeant qu’il importe de tourner l’attention publique de ce côté-là ; & que, quand mes idées seroient mauvaises, si j’en fais naître de bonnes à d’autres, je n’aurai pas tout-à-fait perdu mon tems. Un homme, qui de sa retraite, jette ses feuilles dans le Public, sans prôneurs, sans parti qui les défende, sans savoir même ce qu’on en pense ou ce qu’on en dit, ne doit pas craindre que, s’il se trompe, on admette ses erreurs sans examen.

Je parlerai peu de l’importance d’une bonne éducation ; je ne m’arrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise ; mille autres l’ont fait avant moi, & je n’aime point à remplir un livre de choses que tout le monde sait. Je remarquerai seulement, que depuis des tems infinis il n’y à qu’un cri contre la pratique établie, sans que personne s’avise d’en proposer une meilleure. La Littérature & le savoir de notre siecle tendent beaucoup plus à détruire qu’à édifier. On censure d’un ton de maître ; pour proposer, il en faut prendre un autre, auquel la hauteur philosophique se complaît moins. Malgré tant d’écrits, qui n’ont, dit-on, pour but que l’utilité publique, la premiere de toutes les utilités, qui est l’art de former des hommes, est encore oubliée. Mon sujet étoit tout neuf après le livre de Locke, & je crains fort qu’il ne le soit encore après le mien.

On ne connoît point l’enfance : sur les fausses idées qu’on en a, plus on va, plus on s’égare. Les plus sages s’attachent à ce qu’il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfans sont en état d’apprendre. Ils cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme. Voilà l’étude à laquelle je me suis le plus appliqué, afin que, quand toute ma méthode seroit chimérique & fausse, on pût toujours profiter de mes observations. Je puis avoir très-mal vu ce qu’il faut faire, mais je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. Commencez donc par mieux étudier vos élevés ; car très-assurément, vous ne les connoissez point. Or si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas sans utilité pour vous.

À l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique, qui n’est autre chose ici que la marche de la nature, c’est-là ce qui déroutera le plus le Lecteur ; c’est aussi par-là qu’on m’attaquera sans doute ; & peut-être n’aura-t-on pas tort. On croira moins lire un Traité d’éducation, que les rêveries d’un visionnaire sur l’éducation. Qu’y faire ? Ce n’est pas sur les idées d’autrui que j’écris ; c’est sur les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a long-tems qu’on me l’a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d’autres yeux, & de m’affecter d’autres idées ? Non. Il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde ; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout ce que je puis faire, & ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n’est point pour en imposer au Lecteur ; c’est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerois-je par forme de doute ce dont, quant à moi, je ne doute point ? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.

En exposant avec liberté mon sentiment, j’entends si peu qu’il fasse autorité, que j’y joins toujours mes raisons, afin qu’on les pese & qu’on me juge : mais quoique je ne veuille point m’obstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer ; car les maximes sur lesquelles je suis d’un avis contraire à celui des autres, ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité ou la fausseté importe à connoître, & qui font le bonheur ou le malheur du genre-humain.

Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me répéter. C’est comme si l’on me disoit ; proposez de faire ce qu’on fait ; ou du moins, proposez quelque bien qui s’allie avec le mal existant. Un tel projet, sur certaines matieres, est beaucoup plus chimérique que les miens : car dans cet alliage le bien se gâte, & le mal ne se guérit pas. J’aimerois mieux suivre en tout la pratique établie que d’en prendre une bonne à demi : il y auroit moins de contradiction dans l’homme ; il ne peut tendre à la fois à deux buts opposés. Peres & Meres, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté ?

En toute espece de projet, il y a deux choses à considérer : premierement, la bonté absolue du projet ; en second lieu, la facilité de l’exécution.

Au premier égard, il suffit, pour que le projet soit admissible & praticable en lui-même, que ce qu’il a de bon soit dans la nature de la chose ; ici, par exemple, que l’éducation proposée soit convenable à l’homme, & bien adaptée au cœur humain.

La seconde considération dépend de rapports donnés dans certaines situations : rapports accidentels à la chose, lesquels, par conséquent, ne sont point nécessaires, & peuvent varier à l’infini. Ainsi telle éducation peut être praticable en Suisse & ne l’être pas en France ; telle autre peut l’être chez les Bourgeois, & telle autre parmi les Grands. La facilité plus ou moins grande de l’exécution dépend de mille circonstances, qu’il est impossible de déterminer autrement que dans une application particuliere de la méthode à tel ou à tel pays, à telle ou à telle condition. Or toutes ces applications particulieres n’étant pas essentielles à mon sujet, n’entrent point dans mon plan. D’autres pourront s’en occuper, s’ils veulent, chacun pour le Pays ou l’État qu’il aura en vue. Il me suffit que par-tout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose ; & qu’ayant fait d’eux ce que je propose, on ait fait ce qu’il y a de meilleur & pour eux-mêmes & pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, j’ai tort sans doute ; mais si je le remplis, on auroit tort aussi d’exiger de moi davantage ; car je ne promets que cela.


ÉMILE,

OU

DE L’ÉDUCATION.



Livre Premier.


Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses ; tout dégénere entre les mains de l’homme. Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porter les fruits d’un autre : il mêle & confond les climats, les élémens, les saisons : il mutile son chien, son cheval, son esclave : il bouleverse tout, il défigure tout : il aime la difformité, les monstres : il ne veut rien, tel que l’a fait la nature, pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manége ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout iroit plus mal encore, & notre espece ne veut pas être façonnée à demi. Dans l’état où sont désormois les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres, seroit le plus défiguré de tous. Les préjugés, l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferoient en lui la nature, & ne mettroient rien à la place. Elle y seroit comme un arbrisseau que le hazard fait naître au milieu d’un chemin, & que les passans font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts & le pliant dans tous les sens.

C’est à toi que je m’adresse, tendre & prévoyante mere [1], qui sçus t’écarter de la grande route, & garantir l’arbrisseau naissant du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose la jeune plante avant qu’elle meure ; ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l’ame de ton enfant : un autre en peut marquer le circuit ; mais toi seule y dois poser la barrière [2].

On façonne les plantes par la culture, & les hommes par l’éducation. Si l’homme naissoit grand & fort, sa taille & sa force lui seroient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir : elles lui seroient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l’assister [3] ; &, abandonné à lui-même, il mourroit de misere avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri si l’homme n’eût commencé par être enfant.

Nous naissons foibles, nous avons besoin de force : nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance : nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance & dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés & de nos organes est l’éducation de la nature : l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; & l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent, est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, & ne sera jamais d’accord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but & vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n’en dépend qu’à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes nous que par supposition ; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?

Sitôt donc que l’éducation est un art, il est presque impossible qu’elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce qu’on peut faire à force de soins est d’approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l’atteindre.

Quel est ce but ? c’est celui même de la nature ; cela vient d’être prouvé. Puisque le concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, c’est sur celle à laquelle nous ne pouvons rien qu’il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mot de nature a-t-il un sens trop vague ; il faut tâcher ici de le fixer.

La nature, nous dit-on, n’est que l’habitude [4]. Que signifie cela ? N’y a-t-il pas des habitudes qu’on ne contracte que par force, & qui n’étouffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, l’habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde l’inclinaison qu’on l’a forcée à prendre ; mais la sève n’a point changé pour cela sa direction primitive ; et, si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinations des hommes. Tant qu’on reste dans le même état, on peut garder celles qui résultent de l’habitude, & qui nous sont le moins naturelles ; mais, sitôt que la situation change, l’habitude cesse & le naturel revient. l’éducation n’est certainement qu’une habitude. Or, n’y a-t-il pas des gens qui oublient & perdent leur éducation, d’autres qui la gardent ? D’où vient cette différence ? S’il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut s’épargner ce galimatias.

Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d’abord, selon qu’elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous & ces objets, & enfin, selon les jugements que nous en portons sur l’idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s’étendent & s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles & plus éclairés ; mais, contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature.

C’est donc à ces dispositions primitives qu’il faudroit tout rapporter ; & cela se pourroit, si nos trois éducations n’étoient que différentes : mais que faire quand elles sont opposées ; quand, au lieu d’élever un homme pour lui-même, on veut l’élever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen : car on ne peut faire à la fois l’un & l’autre.

Toute société partielle, quand elle est étroite & bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux [5]. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au dehors le Spartiate étoit ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l’équité, la concorde régnoient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.

L’homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, & dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, & transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, & ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n’étoit ni Caius, ni Lucius ; c’étoit un Romain ; même il aimoit la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendoit Carthaginois, comme étant devenu le bien e ses maîtres. En sa qualité d’étranger, il refusoit de siéger au sénat de Rome ; il fallut qu’un Carthaginois le lui ordonnât. Il s’indignoit qu’on voulût lui sauver la vie. Il vainquit, & s’en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n’a pas grand rapport, ce me semble, aux hommes que nous connaissons.

Le Lacédémonien Pédarete se présente pour être admis au conseil des trois cents ; il est rejeté : il s’en retourne tout joyeux de ce qu’il s’est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui. Je suppose cette démonstration sincère ; & il y a lieu de croire qu’elle l’étoit : voilà le citoyen.

Une femme de Sparte avoit cinq fils à l’armée, & attendoit des nouvelles de la bataille. Un ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant. Vos cinq fils ont été tués. Vil esclave, t’ai-je demandé cela ? -- Nous avons gagné la victoire ! La mère court au temple, & rend grâces aux dieux. Voilà la citoyenne.

Celui qui, dans l’ordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne soit ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants & ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours, un Français, un Anglais, un bourgeois ; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même & toujours un, il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti que l’on doit prendre, le reprendre hautement, & le suivre toujours. J’attends qu’on me montre pour savoir s’il est homme ou citoyen, ou comment il prend pour être à la fois l’un & l’autre.

De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes d’institutions contraires : l’une publique & commune, l’autre particulière & domestique.

Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait.

Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme l’institution de Platon : si Lycurgue n’eut mis la sienne que par écrit, je la trouverois bien plus chimérique. Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme ; Lycurgue l’a dénaturé.

L’institution publique n’existe plus, & ne peut plus exister, parce qu’où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir, de citoyens. Ces deux mots patrie & citoyen doivent être effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.

Je n’envisage pas comme une institution publique ces risibles établissements qu’on appelle Colleges

[ Il y a dans plusieurs écoles, & surtout dans l’Université de Paris, des Professeurs que j’aime, que j’estime beaucoup, & que je crois très capables de bien instruire la jeunesse, s’ils n’étoient forcés de suivre l’usage établi. J’exhorte l’un d’entre eux à publier le projet de réforme qu’il a conçu. L’on sera peut-être enfin tenté de guérir le mal en voyant qu’il n’est pas sans remède.] Je ne compte pas non plus l’éducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux : elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles paraissant toujours rapporter tout aux autres, & ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls. Or ces, démonstrations, étant communes à tout le monde, n’abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature & par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui ne nous mène ni à l’un ni à l’autre but. Ainsi combattus & flottants durant tout le cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.

Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature, mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvoit se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de l’homme on ôteroit un grand obstacle à son bonheur. Il faudroit, pour en juger, le voir tout formé ; il faudroit avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche ; il faudroit, en un mot, connaître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare, qu’avons-nous à faire ? beaucoup, sans doute : c’est d’empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie ; mais si la mer est forte & qu’on veuille rester en place, il faut jeter l’ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne laboure, & que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sais aperçu.

Dans l’ordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n’est plus propre à rien. l’éducation n’est utile qu’autant que la fortune s’accorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à l’élève, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés. En égypte, où le fils étoit obligé d’embrasser l’état de son père, l’éducation du moins avoit un but assuré ; mais parmi nous où les rangs seuls demeurent, & où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si en élevant son fils pour le sien il ne travaille pas contre lui.

Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme, & quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’église, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parens la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains il ne sera j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premierement homme ; tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit, & la fortune aura beau le faire changer de place il sera toujours à la sienne. Occupavi te, fortuna, atque cepi ; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses [6].

Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens & les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé ; d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avoit-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifioit nourriture. Educit obstetrix, dit Varron ; educat nutrix, instituit paedagogus, docet magister [7]. Ainsi l’éducation, l’institution, l’instruction, sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur & le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit, l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.

Il faut donc généraliser nos vues, & considérer dans notre élève l’homme abstrait, l’homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissoient attachés au sol d’un pays, si la même saison duroit toute l’année, si chacun tenoit à sa fortune de manière à n’en pouvoir jamais changer, la pratique établie seroit bonne a certains égards ; l’enfant élevé pour son état, n’en sortant jamais, ne pourroit être exposé aux inconvénients d’un autre. Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu l’esprit inquiet & remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s’il descend d’un seul degré, il est perdu. Ce n’est pas lui l’apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez ; on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l’opulence et la misère, à vivre, s’il le faut, dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu’il ne meure pas, il faudra pourtant qu’il meure ; et, quand sa mort ne seroit pas l’ouvrage le vos soins, encore seroient -ils mal entendus. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d’aller au tombeau dans sa jeunesse, s’il eût vécu du moins jusqu’à ce tems là.

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne sont qu’assujettissement, gêne & contrainte. L’homme civil naît, vit & meurt dans l’esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière ; tant qu’il garde la figure humaine, est enchaîné par nos institutions.

On dit que plusieurs Sages-Femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfans nouveau-nés, lui donner une forme convenable, & on le souffre ! Nos têtes seroient mal de la façon de l’Auteur de notre être : il nous les faut façonner au dehors par les Sages-Femmes, & au dedans par les philosophes. Les Caraibes sont de la moitié plus heureux que nous.

"À peine l’enfant est-il sorti du sein de la mère, & à peine jouit-il de la liberté de mouvoir & d’étendre ses membres, qu’on lui donne de nouveaux liens. On l’emmaillote, on le couche la tête fixée & les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps ; il est entouré de linges & de bandages de toute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne l’a pas serré au point de l’empêcher de respirer, & si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu’il doit rendre par la bouche puissent tomber d’elles-mêmes ! car il n’auroit pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter l’écoulement [8] » .

L’enfant nouveau-né a besoin détendre & de mouvoir ses membrés, pour les tirer de l’engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête même par des têtières : il semble qu’on a peur qu’il n’ait l’air d’être en vie.

Ainsi l’impulsion des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu’elle lui demande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il étoit moins à l’étroit, moins gêné, moins comprimé dans l’amnios il n’est dans ses langes je ne vois pas ce qu’il a gagné naître.

L’inaction, la contrainte où l’on retient les membres d’un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l’enfant de se fortifier, de croître, & altérer sa constitution. Dans les lieux où l’on n’a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés [9]. Les pays où l’on emmaillote les enfans sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendroit volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier.

Une contrainte si cruelle pourroit-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur & de peine : ils ne trouvent qu’obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu’un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s’irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en serviroient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux.

D’où vient cet usage déraisonnable ? d’un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disoit rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu’importe, au surplus, qu’il périsse ou qu’il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent elles. cependant quel traitement l’enfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; & tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette situation avoient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontoit à la tête ; & l’on croyoit le patient fort tranquille, parce qu’il n’avoit pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfans en liberté pourroient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C’est là un de ces vains raisonnemens de notre fausse sagesse, & que jamais aucune expérience n’a confirmés. De cette multitude d’enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n’en voit pas un seul qui se blesse ni s’estropie ; ils ne sauroient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux & quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d’en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens, ni des chats ; voit-on qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfans sont plus lourds ; d’accord : mais à proportion ils sont aussi plus foibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieroient -ils ? Si on les étendoit sur le dos, ils mourroient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d’avoir cessé d’alaiter leurs enfants, les femmes cessent d’en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l’état de mere est onéreux, on trouve bientôt le moyen de s’en délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, & l’on tourne au préjudice de l’espèce l’attroit donné pour la multiplier. Cet usage, ajoute aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de l’Europe. Les sciences, les arts, la philosophie & les mœurs qu’elle engendre ne tarderont pas d’en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle n’aura pas beaucoup change d’habitants.

J’ai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfants. On soit se faire presser de renoncer à cette fantaisie on fait adroitement intervenir les époux, les Médecins, sur-tout les meres. Un mari qui oseroit consentir que sa femme nourrit son enfant seroit un homme perdu ; l’on en feroit un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudents, il faut immoler qui paix l’amour paternel. Heureux qu’on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! Plus heureux si le temps que celles-ci gagnent n’est pas destine pour d’autres que vous.

Le devoir des femmes n’est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font, il est égal pour les enfans d’être nourris de leur lait ou d’un autre. Je tiens question, dont les médecins sont les juges, pour cette décidée au souhoit des femmes ; & pour moi, je penserois bien aussi qu’il vaut mieux que l’enfant suce le lait d’une nourrice en santé, que d’une mere gâtée, s’il avoit à craindre du même sang dont il quelque nouveau mal est formé.

Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique ? Et l’enfant a-t-il moins besoin des soins d’une mere que de sa mamelle ? D’autres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait qu’elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l’enfant d’une autre au lieu du sien est une mauvaise mere : comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle pourra le devenir, mais lentement ; il faudra que l’habitude change la nature : et l’enfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.

De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devroit ôter à toute femme sensible le courage le faire nourrit son enfant par une autre, c’est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l’aliéner ; de voir son enfant aimer une autre femme autant & plus qu’elle ; de sentir que la tendresse qu’il conserve pour sa propre mere est une grâce, & que celle qu’il a pour sa mere adoptive est un devoir : car, où je ai trouvé les soins d’une mère, ne dois-je pas l’attachement d’un, fils ?

La manière dont on remédie à cet inconvénient est d’inspirer aux enfans du mépris pour leurs nourrices en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé on retire l’enfant, ou l’on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connoit plus. La mère, qui croit se substituer à elle & réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé, elle l’exerce à l’ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l’a nourri de son lait.

Combien j’insisterois sur ce point, s’il étoit moins décourageant de rebattre en vain Ses sujets utiles ! Ceci tient à de choses qu’on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères ; il vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation tout l’ordre moral s’altère ; le naturel s’éteint dans tous les cœurs ; l’intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris, n’impose plus d’égards aux étrangers ; on respecte moins la mere dont on ne voit pas les enfans ; il n’y a point de résidence dans les familles ; l’habitude ne renforce plus les liens du sang ; il n’y a plus lai pères ni mères ni enfants, ni frères, ni sœurs ; tous se connaissent à peine ; comment s’aimeroient -ils ? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’une triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs.

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se reformer d’elles-mêmes, les sentiments de mœurs vont se réforme la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l’état va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout réunir. L’attroit de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu’on croit importun, devient agréable ; il rend le père & la mere plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre ; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante & animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme & le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale, bientôt la nature auroit repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères & maris.

Discours superflus ! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramene jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d’être mères ; elle ne le seront plus ; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudroient, à peine le pourroient-elles ; aujourd’hui que l’usage contraire est établi, chacune auroit à combattre l’opposition de toutes celles qui l’approchent, liguées contre un exemple que les unes n’ont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.

Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d’un bon naturel, qui, sur ce point osant braver l’empire de la mode & les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attroit des biens destinés à celles qui s’y livrent ! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes mères un attachement solide & constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfans, l’estime & le respect du public, d’heureuses couches sans accident & sans suite, une santé ferme & vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, & citer en exemple à celles d’autrui.

Point de mère, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques ; & s’ils sont mal remplis d’un côté, ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mere avant de savoir qu’il le doit. Si la voix du sang n’est fortifiée par l’habitude & les soins, elle s’éteint dans les premières années, & le cœur meurt pour ainsi dire avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

On en sort encore par une route opposée, lorsqu’au lieu de négliger les soins de mère, une femme les porte à l’excès ; lorsqu’elle fait de son enfant son idole, qu’elle augmente & nourrit sa foiblesse pour l’empêcher de la sentir, & qu’espérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer, combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin d’accidents & de périls sur sa tête, & combien c’est une précaution barbare de prolonger la foiblesse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Styx. Cette allégorie est belle & claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement ; à force de plonger leurs enfans dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance ; elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce, dont ils ne manqueront pas d’être la proie étant grands.

Observez la nature, & suivez la route qu’elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfants ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espèce ; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine & douleur. Les dents qui percent leur donnent la fièvre ; des coliques aiguËs leur donnent des convulsions ; de longues toux les suffoquent ; les vers les tourmentent ; la pléthore corrompt leur sang ; des levains divers y fermentent, & causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie & danger : la moitié des enfans qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites, l’enfant a gagné des forces ; & sitôt qu’il peut user de la vie, le principe en devient plus assuré.

Voilà la règle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en pensant a corriger, vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l’effet de ses soins ? Faire au dehors ce qu’elle fait au dedans, c’est, selon vous redoubler le danger ; & au contraire c’est y faire rien apprend qu’il diversion, c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfants élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces on risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue ; trempez-les dans l’eau du Styx. Avant que habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu’on veut, sans danger ; mais, quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporteroit pas un homme : les fibres du premier, molles & flexibles, prennent sans effort le pli qu’on leur donne ; celles de l’homme, plus endurcies, ne changent plus qu’avec violence le qu’elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie & sa santé ; & quand il y auroit quelque risque, encore ne faudroit pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils sont le moins désavantageux ?

Un enfant devient plus précieux en avança en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui de la mort. C’est donc surtout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation ; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer avant qu’il y soit parvenu car, si le prix de la vie augmente jusqu’à l’âge de la rendre utile, quelle folie n’est-ce point d’épargner quelques maux à l’enfance en les multipliant sur l’âge de raison ! Sont-ce là les leçons du maître ?

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance que les maux physiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, & qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie ! On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n’y a guère que celles de l’âme qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, & c’est le nôtre qu’il faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant, un enfant crie ; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu’il nous plaît ; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point de milieu, il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire & de servitude. Avant de savoir parler il commande, avant de pouvoir agir il obéit ; & quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connaître ses fautes, ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu’on impute ensuite à la nature, & qu’après avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes, victimes de leur caprice & du sien ; & après lui avoir fait apprendre ceci & cela, c’est-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, & lui apprend tout hors a se connaître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre & se rendre heureux. Enfin, quand cet enfant, esclave & tyran, plein de science & dépourvu de sens, également débile de corps & d’âme, est jeté dans le monde en y montrant son ineptie, son orgueil & tous ses vices, il fait déplorer la misère & la perversité humaines. On se trompe ; c’est là l’homme de nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il~garde sa forme originelle, Conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il nait, emparez-vous de lui, & ne le quittez plus qu’il ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système ; que des mains de l’une l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un pere judicieux & borné que par le plus habile maître du monde ; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.

Mais les affaires, les fonctions, les devoirs… Ah ! les devoirs, sans doute le dernier est celui du pere [10] ? Ne nous étonnons pas qu’un homme dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de l’élever. Il n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mere a trop peu de santé pour être nourrice, le pere aura trop d’affaires pour être précepteur. Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans des collèges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle, ou, pour mieux dire, ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les frères & les sœurs se connaîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux ; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parents, sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?

Un père, quand il engendre & nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l’état. Tout homme qui peut payer cette triple dette & ne le fait pas est coupable, & plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de pere n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfans et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles & néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, & n’en sera jamais consolé.

Mais que fait cet homme riche, ce pere de famille si affairé, & forcé, selon lui, de laisser ses enfans à l’abandon ? il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton fils un autre pere avec de l’argent ? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes, c est un valet. Il en formera bientôt un second. On raisonne beaucoup sur les qualités d’un bon gouverneur. La première que j’en exigerais, & celle-là seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’être point un homme a vendre. Il y a des métiers si nobles, qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire ; tel est celui de l’homme de guerre ; tel est celui de l’instituteur. Qui donc élèvera mon enfant ? Je te l’ai dé déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux ?… Fais-toi donc un ami. Je ne vois pas d’autre ressource.

Un gouverneur ! ô quelle âme sublime !… En vérité, pour faire un homme, il faut être ou pere ou plus qu’homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.

Plus on y pense, plus on aperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eût été élevé pour son élève, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer ; fi faudroit, éducation en éducation, remonter jusqu’on ne soit où. Comment se peut-il qu’un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui-même ?

Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces temps d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine ? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que le crois voir avance est qu’un pere qui sentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en passer ; car il mettroit plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? qu’il élève son fils pour l’être ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, & la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage..

Quelqu’un dont je ne connois que le rang m’a fait proposer d’élever son fils le. Il m’a ait beaucoup d’honneur sans doute ; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si j’avois accepté son offre, & que j’eusse erré dans ma méthode, c’étoit une éducation manquée ; si j’avois réussi, c’eût été bien pis, son fils auroit renie soin titre, il n’eût plus voulu être Prince.

Je suis trop. pénétré de la grandeur des devoirs d’un précepteur, & je sens trop mon incapacité, pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert ; & l’intérêt de l’amitié même ne seroit pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire cette offre ; & je prie ceux qui pourroient l’être, de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n’y suis pas propre, & mon état m’en dispenseroit, quand mes talents m’en rendroient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paraissent ne pas m’accorder assez d’estime pour me croire sincère & fondé dans mes résolutions.

Hors d’état de remplir la tâche la plus utile, j’oserai du moins essayer de la plus aisée : à l’exemple de tant d’autres, je ne mettrai oint la main à l’œuvre, mais à la plume ; & au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire.

Je sais que, dans les entreprises pareilles à celle-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systèmes qu’il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles a suivre, & que, faute de détails et d’exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage quand il n’en a pas montré l’application.

J’ai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connaissances & tous les talents convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions ; car, dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, s’il suit le progrès de l’enfance & la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvoient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon émile ou à d’autres exemples, et j’ai fait voir dans des détails très étendus comment ce que j’établissois pouvoit être pratiqué ; tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.

Il est arrivé de là que j’ai d’abord peu parlé d’émile, parce que mes premières maximes d’éducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon élève, autrement conduit que les vôtres’n’est plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paraît plus fréquemment sur la scène, & vers les derniers temps je ne le perds plus un moment de vue, jusqu’à ce que, quoi qu’il en dise, il n’ait plus le moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d’un bon gouverneur ; je les suppose, & je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j’use envers moi.

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune, que le gouverneur d’un enfant doit être jeune, & même aussi jeune que peut l’être un homme sage. je voudrois qu’il fût lui-même enfant, s’il étoit possible, qu’il pût devenir le compagnon de son élève, & s’attirer sa confiance en partageant ses amusements. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance & l’âge mûr pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette stance. Les enfans flattent quelquefois les vieillards, Mais ils ne les aiment jamais.

On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en eut faire qu’une : s’il en falloit deux pour réussir, de quel droit entreprendroit-on la première ?

Avec plus d’expérience on sauroit mieux faire, mais on ne le pourroit plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines, ne tente point de s’y rengager ; & s’il l’a mal rempli la première fois, c’est un mauvais préjugé pour la seconde.

Il est fort différent, j’en conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans, ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà tout formé ; moi, je veux qu’il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque lustre peut changer d’élève ; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous distinguez le précepteur du gouverneur : autre folie ! Distinguez-vous le disciple de l’élève ? Il n’y a qu’une science a enseigner aux enfans : c’est celle des devoirs de l’homme. Cette science est une ; et, quoi qu’ait dit Xénophon de l’éducation des Perses, elle ne se partage pas. Au reste, j’appelle plutôt gouverneur que précepteur le maître de cette science, parce qu’il s’agit moins pour lui d’instruite que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il ait les faire trouver.

S’il faut choisir avec tant de soin le gouverneur. il lui est bien de choisir aussi son élève, surtout quand il s’agit d’un modèle à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractère de l’enfant, qu’on ne connoit qu’à la fin de l’ouvrage, & que j’adopte avant qu’il soit né. Quand je pourrois choisir, je ne prendrois qu’un esprit commun, tel que je suppose mon élève. On n’a besoin d’élever que les hommes vulgaires ; leur éducation doit seule servir d’exemple à celle de leurs semblables. Les autres s’élèvent malgré qu’on en ait.

Le pays n’est pas indifférent à la culture des hommes ; ils ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le désavantage est visible. Un homme n’est pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours ; & celui qui part d’un des extrêmes pour arriver à l’autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.

Que l’habitant d’un pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident ; car, bien qu’il soit autant modifié que celui qui va d’un extrême à l’autre, il s’éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un François vit en Guinée & en Laponie ; mais un Nègre ne vivra pas. de même à Tornea, ni un Samoyéde au Benin. Il paroit encore que l’organisation du cerveau est moins parfaite aux extrêmes. Les Nègres ni les Lapons n’ont pas le sens des Européens. Si je veux donc que montre habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée ; en France, par exemple, plutôt qu’ailleurs.

Dans le nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le midi ils consomment peu sur un sol fertile : de là naît une nouvelle différence qui rend les uns laborieux & les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu l’image de ces différences entre les pauvres & les riches : les premiers habitent le sol ingrat, & les autres le pays fertile.

Le pauvre n’a pas besoin d’éducation ; celle de son état est forcée, il n’en sauroit avoir d’autre ; au contraire, l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins & pour lui-même & pour la société. D’ailleurs l’éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre ; car a proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche ; nous serons sûrs au moins d’avoir fait un homme de plus, au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-même.

Par la même raison, je ne serai pas fâché qu’émile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.

émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son pere & sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leur, droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ou plutôt ma seule condition.

J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un a l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, & je voudrais même que l’élève & le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt m’ils, prévoient le moment qui doit les rendre étrangers, l’un a l’autre, ils le sont déjà ; chacun fait son petit système a part ; & tous deux, occupés du temps où ils ne seront plus ensemble, n’y restent qu’à contrecœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l’enseigne et le fléau de l’enfance ; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé ; ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre ; et, comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement, l’un doit avoir peu de vigilance, l’autre peu de docilité.

Mais, quand ils se regardent comme devant passer leurs ours ensemble, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, & par cela même ils se deviennent chers. L’élève ne rougit point de suivre dans son enfance l’ami qu’il doit avoir étant grand ; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, & tout le mérite qu’il donne à son élève est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours.

Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux & sain. Un pere n’a point de choix & ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfans sont également ses enfants ; il leur doit à tous les mêmes soins & la même tendresse. Qu’ils soient estropiés ou non, qu’ils soient languissants ou robustes, chacun d’eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, & le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.

Mais quiconque s’impose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit s’assurer auparavant des moyens de le remplir ; autrement il se rend comptable même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un élève infirme et valétudinaire change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade ; il perd à soigner une vie inutile le temps qu’il destinoit à en augmenter le prix ; il s’expose à voir une mere éplorée lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura longtemps conservé.

Je ne me chargerois pas d’un enfant maladif & cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d’un élève toujours inutile à lui-même & aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, & dont le corps nuise à l’éducation de l’âme. Que ferois-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société & lui ôter deux hommes pour un ? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, & j’approuve sa charité ; mais mon talent à moi n’est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.

Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme : un bon serviteur doit être robuste. Je sais que l’intempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes, produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.

Un corps débile affaiblit l’âme. De là l’empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres ? ce sont des hommes qu’il nous faut, & l’on n’en voit point sortir de leurs mains.

La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit l’être. C’est l’amusement des gens oisifs & désœuvrés, qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. S’ils avoient eu le malheur de naître immortels, ils seroient les plus misérables des êtres : une vie qu’ils n’auroient jamais peur de perdre ne seroit pour eux d’aucun prix. Il faut a ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, & qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n’être pas morts. Je n’ai nul dessein de m’étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n’est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m’empêcher d’observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu’en traitant un malade on le guérit, & qu’en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d’une guérison que le médecin opère, par la mort de cent malades qu’il a tués, & l’utilité d’une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui pas uni en même temps. La science qui instruit & la médecine qui guérit sont fort bonnes sans doute ; mais la science qui trompe & la médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seroient sages ; on gagneroit évidemment à s’y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu’elle est funeste au genre humain.

On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont du médecin, mais que la médecine en elle-même est infaillible. À la bonne heure ; mais qu’elle vienne donc sans médecin ; car, tant qu’ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l’artiste qu’à espérer du secours de l’art.

Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l’esprit que pour ceux du corps, n’est pas plus utile aux uns qu’aux autres : il nous guérit moins de nos maladies qu’il ne nous en imprime l’effroi ; il recule moins la mort qu’il ne la fait sentir d’avance ; il use la vie au lieu de la prolonger ; et, quand il la prolongeroit, ce seroit encore au préjudice de l’espèce, puisqu’il nous ôte à la société par les soins qu’il nous impose, & à nos devoirs par les frayeurs qu’il nous donne. C’est la connaissance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui se croiroit invulnérable n’auroit de rien. À force d’armer Achille contre le péril, le poète lui ôte le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.

Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage, cherchez-les dans les lieux où il n’y a point de médecins, où l’on ignore les conséquences des maladies, & où l’on ne songe guère à la mort. Naturellement l’homme soit souffrir constamment et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philosophes avec leurs préceptes, les prêtres avec leurs exhortations, qui l’avilissent de cœur et lui font désapprendre à mourir.

Qu’on me donne un élève qui n’ait pas besoin de tous ces gens-là, ou je le refuse. Je ne veux point que d’autres gâtent mon ouvrage ; je veux l’élever seul, ou ne m’en pas mêler. Le sage Locke, qui avoit passé une partie de sa vie à l’étude de la médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfants, ni par précaution ni pour de légères incommodités. J’irai plus loin, & je déclare que, n’appelant jamais de médecins pour moi, je n’en appellerai jamais pour mon émile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident ; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.

Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l’enfant meurt, on l’aura appelé trop tard ; s’il réchappe, ce sera lui qui l’aura sauvé. Soit : que le médecin triomphe ; mais surtout qu’il ne soit appelé qu’à l’extrémité. Faute de savoir se guérir, que l’enfant sache être malade : cet art supplée à l’autre, et souvent réussit beaucoup mieux ; c’est l’art de la nature. Quand l’animal est malade, il souffre en silence & se tient coi : or on ne voit pas plus d’animaux languissants que d’hommes. Combien l’impatience, la crainte, l’inquiétude, et surtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie auroit épargnés & que le temps seul auroit guéris ! On me dira que les animaux, vivant d’une manière plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Eh bien ! cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève ; il en ait donc tirer le même profit.

La seule partie utile de la médecine est l’hygiène ; encore l’hygiène est-elle moins une science qu’une vertu. La tempérance & le travail sont les deux vrais médecins de l’homme : le travail aiguise son appétit, & la tempérance l’empêche d’en abuser.

Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie & à la santé, il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que l’usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie, par cela même que cet art n’est pas utile, il est nuisible, puisqu’il emploie le temps, les hommes & les chose, à pure perte. Non seulement le temps qu’on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l’en faut déduire ; mais, quand ce temps est employé a nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif ; et, pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans médecin vit plus pour lui-même & pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l’une & l’autre épreuve, je me crois plus en droit que personne d’en tirer la conclusion.

Voilà mes raisons pour ne vouloir qu’un élève robuste & sain, & mes principes pour le maintenir tel. Je ne m’arrêterai pas à prouver au long l’utilité des travaux manuels & des exercices du corps pour renforcer le tempérament & la santé ; c’est ce que personne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent presque tous d’hommes qui ont fait le plus d’exercice, qui ont supporté le plus de fatigue et de travail [11]. Je n’entrerai pas non plus dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet ; on verra qu’ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu’il suffit d’en prendre l’esprit pour n’avoir pas besoin d’autre explication.

Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mère consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit ; car cet avantage a son contrepoids & tient le gouverneur, un peu éloigné de son élève. Mais il est à croire que l’intérêt de l’enfant & l’estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mere attentive aux avis du maître ; & tout ce qu’elle voudra faire, on est sur qu’elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien choisir.

Une des misères des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et, par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu’ils y font eux-mêmes ; & ils n’y font presque jamais rien. S’agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l’accoucheur. Qu’arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux payé. Je n’irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’émile ; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu’un chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi, & mon zèle me trompera moins que son avarice.

Ce choix n’est point un si grand mystère ; les règles en sont connues ; mais je ne sois si l’on ne devroit pas faire un peu plus d’attention à l’âge du lait aussi bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux, il doit presque l’être apéritif pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l’enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance & fournit une nourriture plus solide à l’enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n’est sûrement pas pour rien que dans les femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon l’âge du nourrisson.

Il faudroit donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais ; mais sitôt qu’on sort de l’ordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; c’est aussi celui qu’on choisit.

Il faudroit une nourrice aussi saine de cœur que de corps : l’intempérie des passions peut, comme celle des humeurs, altérer son lait ; de plus, s’en tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet. Le lait peut être bon & la nourrice mauvaise ; un bon caractère est aussi essentiel qu’un bon tempérament. Si l’on prend une femme vicieuse, je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices, mais je dis qu’il en pâtira. Ne lui doit-elle pas, avec son lait, des soins qui demandent du zèle, de la patience, de la douceur, de la propreté ? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait ; si elle est négligente ou emportée, que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais en quoi que ce puisse être les méchants ne sont bons à rien de bon.

Le choix de la nourrice importe d’autant plus que son nourrisson ne doit point avoir d’autre gouvernante qu’elle, comme il ne doit point avoir d’autre précepteur que son gouverneur. Cet usage étoit celui des anciens, moins raisonneurs & plus sages que nous. Après avoir nourri des enfans de leur sexe, les nourrices ne les quittoient plus. Voilà pourquoi, dans leurs pièces de théâtre, la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible qu’un enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. À chaque changement il fait de secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer son estime pour ceux qui le gouvernent, & conséquemment leur autorité sur lui. S’il vient une fois à penser qu’il y a de grandes personnes qui n’ont pas plus de raison que des enfants, toute l’autorité de l’âge est perdue & l’éducation manquée. Un enfant ne doit connaître d’autres supérieurs que son pere & sa mère, ou, à leur défaut, sa nourrice & son gouverneur ; encore est-ce déjà trop d’un des deux ; mais ce partage est inévitable ; & tout ce qu’on peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d’accord sur son compte, que les deux ne soient qu’un pour lui. Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu’elle prenne des aliments un peu plus substantiels, mais non qu’elle change tout à fait de manière de vivre ; car un changement prompt & total, même de mal en mieux, est toujours dangereux pour la santé ; & puisque son régime ordinaire l’a laissée ou rendue saine & bien constituée, à quoi bon lui en faire changer ?

Les paysannes mangent moins de viande & plus de légumes que les femmes de la ville ; & ce régime végétal paraît plus favorable que contraire à elles & à leurs enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois, on leur donne des pot-au-feu, persuadé que le potage & le bouillon de viande leur font un meilleur chyle & fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment ; & j’ai pour moi l’expérience qui nous apprend que les enfans ainsi nourris sont plus sujets à la colique & aux vers que les autres. Cela n’est guère étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers ; ce qui n’arrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien qu’élabore dans le corps de l’animal, est une substance végétale [12] ; son analyse le démontre, il tourne facilement à l’acide ; et, loin de donner aucun vestige d’alcali volatil, comme font les substances animales, il donne, comme les plantes, un sel neutre essentiel.

Le lait des femelles herbivores est plus doux & plus salutaire que celui des carnivores. Formé d’une substance homogène à la sienne, il en conserve mieux sa nature, & devient moins sujet à la putréfaction. Si l’on regarde à la quantité, chacun soit que les farineux font plus de sang que la viande ; ils doivent donc aussi faire plus de lait. Je ne puis croire qu’un enfant qu’on ne sèvreroit point trop tôt, ou qu’on ne sèvreroit qu’avec des nourritures végétales, & dont la nourrice ne vivroit aussi que de végétaux, fût jamais sujet aux vers.

Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s’aigrir ; mais je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture malsaine : des peuples entiers qui n’en ont point d’autre s’en trouvent fort bien, & tout cet appareil d’absorbants me paroit une pure charlatanerie. Il y a des tempéraments auxquels le lait ne convient point, & alors nul absorbant ne le leur rend supportable ; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou caillé : c’est une folie, puisqu’on soit que le lait se caille toujours dans l’estomac. C’est ainsi qu’il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfans & les petits des animaux : s’il ne se cailloit point, il ne feroit que passer, il ne les nourriroit pas [13]. On a beau couper le lait de mille manières, user de mille absorbants, quiconque mangé du lait digère du fromage ; cela est sans exception. L’estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c’est avec l’estomac de veau que se fait la présure.

Je pense donc qu’au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il suffit de la leur donner plus abondante & mieux choisie dans son espèce. Ce n’est pas par la nature des aliments que le maigre échauffe, c’est leur assaisonnement seul qui les rend malsains. Réformez les règles de votre cuisine, n’ayez ni roux ni friture ; que le beurre, ni le sel, ni le laitage, ne passent point sur le feu ; que vos légumes cuits à l’eau ne soient assaisonnés qu’arrivant tout chauds sur la table : le maigre, loin d’échauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance & de la meilleure qualité [14]. Se pourroit il que le régime végétal étant reconnu le meilleur pour la nourrice ? Il y a de la contradiction a cela.

C’est surtout dans les premières années de la vie que l’air agit sur la constitution des enfants. Dans une peau délicate & molle il pénètre par tous les pores, il affecte puissamment ces corps naissants, il leur laisse des, impressions qui ne s’effacent point. Je ne serois donc pas d’avis qu’on tirât une paysanne de son village pour l’enfermer en ville dans une chambre & faire nourrir l’enfant chez soi ; j’aime mieux qu’il aille respire le bon air de la campagne, qu’elle le mauvais air de la ville. Il prendra l’état de sa nouvelle mere, il habitera sa maison rustique, et son gouverneur l’y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur n’est pas un homme à gages ; c’est l’ami du père. Mais quand cet ami ne se trouve pas, quand ce transport n’est pas facile, quand rien de ce que vous conseillez n’est faisable, que faire à la place, me dira-t-on ?… Je vous l’ai déjà dit, ce que vous faites ; on n’a pas besoin de conseil pour cela.

Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus lis se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l’âme, sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périroient tous en très peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré.

Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine. Au bout de quelques générations les races périssent ou dégénèrent ; il faut les renouveler, & c’est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envoyez donc vos enfans se renouveler, pour ainsi dire, eux-mêmes, & reprendre, au milieu des champs, la vigueur qu’on perd dans l’air malsain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenir accoucher à la ville : elles devroient faire tout le contraire, celles surtout qui veulent nourrir leurs enfants. Elles auroient moins à regretter qu’elles ne pensent ; et, dans un séjour plus naturel à l’espèce, les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteroient bientôt le goût de ceux qui ne s’y rapportent pas.

D’abord, après l’accouchement, on lave l’enfant avec quelque eau tiède où l’on mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paraît peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il n’est pas à croire que l’usage d’une liqueur artificielle importe a la vie de ses créatures.

Par la même raison, cette précaution de faire tiédir l’eau n’est non plus indispensable ; & en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou a la mer sans autre façon. Mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères & des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, qu’il ne faut pas exposer d’abord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce n’est que par degrés qu’on peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc d’abord par suivre l’usage, et ne vous en écartez que peu à peu. Lavez souvent les enfants ; leur malpropreté en montre le besoin. Quand on ne fait que les essuyer, on les déchire ; mais, à mesure qu’ils se renforcent, diminuez par degré la tiédeur de l’eau, jusqu’à ce qu’enfin vous les laviez été & hiver à l’eau froide & même glacée. Comme pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente, successive et insensible, on peut se servir du thermomètre pour la mesurer exactement.

Cet usage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu, & il importe de le garder toute sa vie. Je le considère non seulement du côté de la propreté & de la santé actuelle, mais aussi comme une précaution salutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres, & les faire céder sans effort & sans risque aux divers degrés de chaleur & de froid. Pour cela je voudrois qu’en grandissant on s’accoutumât peu à peu à se baigner quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés supportables, & souvent dans des eaux froides à tous les degrés possibles. Ainsi, après s’être habitué à supporter les diverses températures de l’eau, qui, étant un fluide plus dense, nous touche par plus de points & nous affecte davantage, on deviendroit presque insensible à celles de l’air.

Au moment où l’enfant respire en sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas qu’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtières, point de bandes, point de maillot ; des langes flottants & larges, qui laissent tous ses membres en liberté, & ne soient ni assez pesants pour gêner ses mouvements, ni assez chauds pour empêcher qu’il ne sente les impressions de l’air [15]. Placez-le dans un grand berceau [16] bien rembourré, où il puisse se mouvoir à l’aise & sans danger. Quand il commence a se fortifier, laissez-le ramper par la chambre ; laissez-lui développer, étendre ses petits membres ; vous les verrez se renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmailloté du même âge ; vous serez étonné de la différence de leurs progrès [17].

On doit s’attendre à de grandes oppositions de la part des nourrices, à qui l’enfant bien garrotté donne moins de peine que celui qu’il faut veiller incessamment. D’ailleurs sa malpropreté devient plus sensible dans un habit ouvert ; il faut le nettoyer plus souvent. Enfin la coutume est un argument qu’on ne réfutera jamais en certains pays au gré du peuple de tous les états.

Ne raisonnez point avec les nourrices ; ordonnez, voyez faire, & n’épargnez rien pour rendre aisés dans la pratique les soins que vous aurez prescrits. Pourquoi ne les partageriez-vous pas ? Dans les nourritures ordinaires, où l’on ne regarde qu’au physique, pourvu que l’enfant vive & qu’il ne dépérisse point, le reste n’importe guère ; mais ici, où l’éducation commence avec la vie, en naissant l’enfant est déjà disciple, non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait qu’étudier sous ce premier maître & empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson, il l’observe, il le suit, il épie avec vigilance la première lueur de son faible entendement, comme, aux approches du premier quartier, les musulmans épient l’instant du lever de la lune.

Nous naissons capables d’apprendre, mais ne sachant rien, ne connaissant rien. L’âme, enchaînée dans des organes imparfoits & demi-formés, n’a pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvements, les cris de l’enfant qui vient de naître, sont des effets purement mécaniques, dépourvus de connaissance & de volonté.

Supposons qu’un enfant eût à sa naissance la stature & la force d’un homme fait, qu’il sortit, pour ainsi dire, tout armé du sein de sa mère, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter ; cet homme-enfant seroit un parfait imbécile, un automate, une statue immobile & presque insensible : il ne verroit rien, il n’entendroit rien, il ne connoîtroit personne, il ne sauroit pas tourner les yeux vers ce qu’il auroit besoin de voir ; non seulement il n’appercevroit aucun objet hors de lui, il n’en rapporteroit même aucun dans l’organe du sens qui le lui feroit apercevoir ; les couleurs ne seroient point dans ses yeux, les sons ne seroient point dans ses oreilles, les corps qu’il toucheroit ne seroient point sur le sien, il ne sauroit pas même qu’il en a un ; le contact de ses mains seroit dans son cerveau ; toutes ses sensations se réuniroient dans un seul point ; il n’existeroit que dans le commun sensorium ; il n’auroit qu’une seule idée, savoir celle du moi, à laquelle il rapporteroit toutes ses sensations ; & cette idée ou plutôt ce sentiment, seroit la seule chose qu’il auroit de plus qu’un enfant ordinaire.

Cet homme, formé tout à coup, ne sauroit as non plus se redresser sur ses pieds ; il faudroit beaucoup de temps pour apprendre à s’y soutenir en équilibre ; peut-être n’en feroit-il pas même l’essai, & vous verriez ce grand corps, fort & robuste, rester en place comme une pierre, ou ramper & se traîner comme un jeune chien. Il sentiroit le malaise des besoins sans les connaître, & sans imaginer aucun moyen d’y pourvoir. Il n’y a nulle immédiate communication entre les muscles de l’estomac & ceux des bras & des jambes, qui, même entouré d’aliments lui fit faire un pas pour en approcher ou étendre la main pour les saisir ; et, comme son corps auroit pris son accroissement, que ses membres seroient tout développes, qu’il n’auroit par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements continuels des enfants, il pourroit mourir de faim, avant de s’être mû pour chercher sa subsistance. Pour peu qu’on ait réfléchi sur l’ordre & le progrès de nos connaissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu prés l’étoit primitif d’ignorance et de stupidité naturel a l’homme avant qu’il eût rien appris de l’expérience ou de ses semblables.

On connoit donc, ou l’on peut connaître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l’entendement ; mais qui est-ce qui connaît l’autre extrémité ? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins, ses talents, son zèle, & les occasions qu’il a de s’y livrer. Je ne sache pas qu’aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : Voilà le terme où l’homme peut parvenir & qu’il ne sauroit passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d’être ; nul de nous n’a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme & un autre homme. Quelle est l’âme basse que cette idée n’échauffa jamais, & qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil : Combien j’en ai déjà passé ! combien j’en puis encore atteindre ! pourquoi mon égal iroit-il plus loin que moi ?

Je le répète, l’éducation de l’homme commence à sa naissance ; avant de parler, avant que d’entendre, il s’instruit déjà. L’expérience prévient les leçons ; au moment qu’il connoit sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On seroit surpris des connaissances de l’homme le plus grossier, si l’on suivoit son progrès depuis le moment où il est né jusqu’à celui ou il est parvenu. Si l’on partageoit toute la science humaine en deux parties, l’une commune à tous les hommes, l’autre particulière aux savants, celle-ci seroit très petite en comparaison de l’autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu’elles se font sans qu’on y pense & même avant l’âge de raison ; que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, & que, comme dans les équations d’algèbre, les quantités communes se comptent pour rien.

Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens, il faut qu’ils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut qu’ils apprennent à y pourvoir ; il faut qu’ils apprennent a manger, a marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parce qu’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés & sensibles. Si les plantes avoient un mouvement progressif, il faudroit qu’elles eussent des sens & qu’elles acquissent des connaissances ; autrement les espèces périroient bientôt.

Les premières sensations des enfans sont purement affectives ; ils n’apperçoivent que le plaisir & la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’eux-mêmes ; mais, en attendant que ces objets s’étendent, s’éloignent pour ainsi dire de leurs yeux, & prennent pour eux des dimensions & des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction ; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s’accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qu’ils s’habituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent & crient sitôt qu’ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture & le sommeil, trop exactement mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; & bientôt le désir ne vient plus du besoin, mais de l’habitude, ou plutôt l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voilà ce qu’il faut prévenir.

La seule habitude qu’on doit laisser prendre à l’enfant est de n’en contracter aucune ; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre ; qu’on ne l’accoutume pas à présenter une main plutôt que l’autre, à s’en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ru jour. Préparez de loin le règne de sa liberté & l’usage de ses forces, en laissant à son corps l’habitude naturelle, en le mettant en état d’être toujours maître de lui-même, & de faire en toute chose sa volonté, sitôt qu’il en aura une.

Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent l’homme. Il se sent si faible qu’il craint tout ce qu’il ne connoit pas : l’habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres, où l’on ne souffre point d’araignées, ont peur des araignées & cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commenceroit-elle pas avant qu’il parle et qu’il entende puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé, & qu’à force de les voir manier à d’autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfans ont peur les masques. Je commence, par montrer à émile un masque d’une figure agréable ; ensuite quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire, tout le monde rit, & l’enfant rit comme les autres. Peu à peu l’accoutume à des masques moins agréables, & enfin a des figures hideuses. Si j’ai bien ménagé ma gradation, loin de s’effrayer au dernier masque, il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus qu’on l’effraye avec des masques.

Quand, dans les adieux d’Andromaque & d’Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, & arraché à sa mere un sourire mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, & puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s’en tiendroit pas là ; on s’approcheroit du casque, on joueroit avec les plumes, on les feroit manier à l’enfant ; enfin la nourrice prendroit le casque & le poseroit en riant sur sa propre tête, si toutefois la main d’une femme osoit toucher aux armes d’Hector.

S’agit-il d’exercer émile au bruit d’une arme à feu, je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque & passagère, cette espèce d’éclair le réjouit ; je répète la même chose avec plus de poudre ; peu à peu j’ajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande ; enfin je l’accoutume aux coups de fusil, aux boites, aux canons, aux détonations les plus terribles.

J’ai remarqué que les enfans ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux & ne blessent réellement l’organe de l’ouÏe ; autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand a raison commence à les effrayer, faites que l’habitude les rassure. Avec une gradation lente & ménagée on rend l’homme & l’enfant intrépides à tout.

Dans le commencement de la vie, où la mémoire & l’imagination sont encore inactives, l’enfant n’est attentif qu’à ce qui affecte actuellement ses sens ; ses sensations étant les premiers matériaux de ses connaissances, les lui offrir dans un ordre convenable, c’est préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement ; mais, comme il n’est attentif qu’à ses sensations, il suffit d’abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher, tout manier : ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggère un apprentissage très nécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure, & de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant [18], écoutant, surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l’œil la sensation qu’ils feroient sous ses doigts.

Ce n’est que par le mouvement que nous apprenons qu’il y a des choses qui ne sont pas nous ; & ce n’est que par notre propre mouvement que nous acquérons l’idée de l’étendue. C’est parce que l’enfant n’a point cette idée, qu’il tend indifféremment la main pour saisir l’objet qui le touche, ou l’objet qui est à cent pas de lui. Cet effort qu’il fait vous paroit un signe d’empire, un ordre qu’il donne à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lui apporter ; & point du tout, c’est seulement que les mêmes objets qu’il voyoit d’abord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il les voit maintenant au bout de ses bras, & n’imagine d’étendue que celle où il eut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter d’une place à l’autre, de lui faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connaître, alors il faut changer de méthode, & ne le porter que comme il vous plaît, & non comme il lui plaît ; car sitôt qu’il n’est plus abusé par le sens, son effort change de cause : ce changement est remarquable, & demande explication.

Le malaise des besoins s’exprime par des signes quand le secours d’autrui est nécessaire pour y pourvoir : de là les cris des enfants. Ils pleurent beaucoup ; cela doit être. Puisque toutes leurs sensations sont affectives, quand elles sont agréables, ils en jouissent en silence ; quand elles sont pénibles, ils le disent dans leur langage, & demandent du soulagement. Or, tant qu’ils sont éveillés, ils ne peuvent presque rester dans un état d’indifférence ; ils dorment, ou sont affectés.

Toutes nos langues sont des ouvrages de l’art. On a longtemps cherché s’il y avoit une langue naturelle & commune à tous les hommes ; sans doute, il y en a une ; et c’est celle que les enfans parlent avant de savoir parler. Cette Langue n’est pas articulée, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. L’usage des nôtres nous l’a fait négliger au point l’oublier tout-à-fait. Etudions les enfans, & bientôt nous la rapprendrons auprès d’eux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette Langue, elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons ; elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très-bien suivis ; & quoiqu’elles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles, ce n’est point le sens du mot qu’ils entendent, mais l’accent dont il est accompagné.

Au langage de la voix se joint celui du geste, non moins énergique. Ce geste n’est pas dans les foibles mains des enfans, il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà d’expression ; traits changent d’un instant à l’autre avec une inconcevable rapidité : vous y voyez le sourire, le désir, l’effroi naître & passer comme autant d’éclairs : à chaque fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche, leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de leurs signes dans un âge où l’on n’a que des besoins corporels ; l’expression des sensations est dans les grimaces, l’expression ses sentiments est dans les regards.

Comme le premier état de l’homme est la misère & la foiblesse, ses premieres voix sont la plainte & les pleurs. L’enfant sent ses besoins, & ne les peut satisfaire, il implore le secours d’autrui par des cris : s’il a faim ou soif, il pleure ; s’il a trop froid ou trop chaud, il pleure ; s’il a besoin de mouvement & qu’on le tienne en repos, il pleure ; s’il veut dormir & qu’on l’agite, il pleure. Moins sa manière d’être est à sa disposition, plus il demande fréquemment qu’on la change. Il n’a qu’un langage, parce qu’il n’a, pour ainsi dire, qu’une sorte de mal-être : dans l’imperfection de ses organes, il ne distingue point leurs impressions diverses ; tous les maux ne forment pour lui qu’une sensation de douleur.

De ces pleurs, qu’on croiroit si peu dignes d’attention, naît le premier rapport de l’homme à tout ce qui l’environne : ici se forge le premier anneau de cette longue chaîne dont l’ordre social est formé.

Quand l’enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin, qu’il ne sauroit satisfaire : on examine, on cherche ce besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on n’y peut pourvoir, les pleurs continuent, on en est importuné : on flatte l’enfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour l’endormir :s’il s’opiniâtre, on s’impatiente, on le menace : des nourrices brutales le frappent quelquefois.. Voilà d’étranges leçons pour son entrée à la vie.

Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur le champ : je le crus intimidé. Je me disois : ce sera une âme servile dont on n’obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompois : le malheureux suffoquoit de colère, il avoit perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment, après vinrent les cris aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, de cet âge, étoient dans ses accents. Je craignis qu’il n’expirât dans cette agitation. Quand j’aurois doute que le sentiment du juste & de l’injuste fût inné dans le cœur de l’homme, cet exemple seul m’auroit convaincu. Je suis sûr qu’un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant lui eût été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans l’intention manifeste de l’offenser.

Cette disposition des enfans à l’emportement, au dépit, a la colère, demande des ménagements excessifs. Boerhaave pense que leurs la maladies sont pour plupart de la classe des convulsives, parce que la tête étant proportionnellement plus grosse & le système des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux est plus susceptible d’irritation. éloignez d’eux avec le plus grand soin les domestiques qui s agacent, les irritent, les impatientent : ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes que les injures de l’air & des saisons. Tant que les enfans ne trouveront de résistance que dans les choses & jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères, & se conserveront mieux en santé. C’est ici une des raisons pourquoi les enfans du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes que ceux qu’on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse ; mais il faut songer toujours qu’il y a bien de la différence entre leur obéir & ne pas les contrarier.

Les premiers pleurs des enfans sont des prières : si on n’y prend garde, ils deviennent bientôt des ordres ;ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse, d’où vient d’abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l’idée de l’empire & de la domination ; mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n’est pas dans la nature ; & l’on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, il importe de démêler l’intention secrète qui dicte le geste ou le cri.

Quand l’enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l’objet parce qu’il n’en estime pas la distance ; il est dans l’erreur ; mais quand il se plaint et crie en tendant la main, alors il ne s’abuse plus sur la distance, il commande à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lu apporter. Dans le premier cas, portez-le à l’objet lentement & à petits pas ; dans le second, ne faites pas seulement semblant de l’entendre : plus il criera, moins vous devez l’écouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il n’est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose qu’il voit & qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet, que d’apporter l’objet à l’enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, & il n’y a point d’autre moyen de la lui suggérer.

L’abbé de Saint-Pierre appeloit les hommes de grands enfants ; on pourroit appeler réciproquement les enfans de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences ; comme principes, elles ont besoin d’éclaircissement. Mois quand Hobbes appeloit le méchant un enfant robuste, il disoit une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de faiblesse ; l’enfant n’est méchant que parce qu’il est faible ; rendez-le fort, il sera bon : celui qui pourroit tout ne feroit jamais de mal. De tous les attributs de la Divinité toute-puissante, la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon ; sans quoi ils auroient fait une supposition absurde. Voyez ci-après la Profession de foi du Vicaire savoyard.

La raison seule nous apprend à connaître le bien & le mal. La conscience qui nous fait aimer l’un & haÏr l’autre, quoique indépendante de la raison, ne peut donc se développer sans elle. Avant l’âge de raison, nous faisons le bien & le mal sans le connaître ; & il n’y a point de moralité dans nos actions, quoiqu’il y en ait quelquefois dans le sentiment des actions d’autrui qui ont rapport à nous. Un enfant veut déranger tout ce qu’il voit : il casse, il brise tout ce qu’il peut atteindre ; il empoigne un oiseau comme il empoigneroit une pierre, & l’étouffe sans savoir ce qu’il fait.

Pourquoi cela ? D’abord la philosophie en va rendre raison par des vices naturels : l’orgueil, l’esprit de domination, l’amour-propre, la méchanceté de l’homme ; le sentiment de sa faiblesse, pourra-t-elle ajouter, rend l’enfant avide de faire des actes de force, & de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme & cassé, ramené par le cercle de la vie humaine à la foiblesse de l’enfance non seulement il reste immobile & paisible, il veut encore que tout y reste autour de lui ; le moindre changement le trouble & l’inquiète, il voudroit voir régner un calme universel. Comment la même impuissance jointe aux mêmes passions produiroit-elle des effets si différents dans les deux âges, si la cause primitive n’étoit changée ? Et où peut-on chercher cette diversité de causes, si ce n’est dans l’état physique des deux individus ? Le principe actif, commun à tous deux, se développe dans l’un & s’éteint dans l’autre ; l’un se forme, & l’autre se détruit ; l’un tend à la vie, & l’autre à la mort. L’activité défaillante se concentre dans le cœur du vieillard ; dans celui de l’enfant, elle est surabondante & s’étend au dehors ; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qui l’environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse, il n’importe ; suffit qu’il change l’état des choses, & tout changement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire, ce n’est point par méchanceté, c’est que l’action qui forme est toujours lente, & que celle qui détruit, étant plus rapide, convient mieux à sa vivacité.

En même temps que l’Auteur de la nature donne aux enfans ce principe actif, il prend soin qu’il soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour s’y livrer. Mois sitôt qu’ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend’d eux de faire agir, ils s’en servent pour suivre : leur penchant & suppléer à leur propre faiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes, tyrans impérieux, méchants, indomptables ; progrès qui ne vient pas d’un esprit naturel de domination, mais qui le leur donne ; car il ne faut pas une longue expérience pour sentir combien il est agréable d’agir par les mains a autrui, et de n’avoir besoin que de remuer la langue pour faire mouvoir l’univers.

En grandissant, on acquiert des forces, on devient moins inquiet, moins remuant, on se renferme davantage en soi-même. L’âme & le corps se mettent, pour ainsi dire, en équilibre, & la nature ne nous demande plus que le mouvement nécessaire à notre conservation. Mais le désir de commander ne s’éteint pas avec le besoin qui l’a fait naître ; l’empire éveille & flatte l’amour-propre, & l’habitude le fortifie : ainsi succède la fantaisie au besoin, ainsi prennent leurs premières racines les préjugé, de l’opinion.

Le principe une fois connu, nous voyons clairement le point où l’on quitte la route de la nature ; voyons ce qu’il faut faire pour s’y maintenir.

Loin d’avoir des forces superflues, les enfans n’en ont pas même de suffisantes pour tout ce que leur demande a nature ; il faut donc leur laisser l’usage de toutes celles qu’elle leur donne & dont ils ne sauroient abuser. Première maxime.

Il faut les aider & suppléer à ce qui leur manque, soit en intelligence, soit en force, dans tout ce qui est du besoin physique. Deuxième maxime. Il faut, dans le secours qu’on leur donne, se borner uniquement à l’utile réel, sans rien accorder à la fantaisie ou au désir sans raison ; car la fantaisie ne les tourmentera point quand on ne l’aura pas fait naître, attendu qu’elle n’est as de la nature. Troisième maxime.

Il faut étudier avec soin leur langage & leurs signes, afin que, dans un âge où ils ne savent point dissimuler, on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature & ce qui vient de l’opinion. Quatrième maxime.

L’esprit de ces règles est d’accorder aux enfans plus de liberté véritable & moins d’empire, de leur laisser plus faire par eux-mêmes & moins exiger d’autrui. Ainsi s’accoutumant de bonne heure à borner leurs désirs à leurs forces, ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.

Voilà donc une raison nouvelle & très importante pour laisser les corps & les membres des enfans absolument libres avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes, & d’écarter de leurs mains tout ce qui peut les blesse.

Infailliblement un enfant dont le corps & les bras sont libres pleurera moins qu’un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connoit que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre, & c’est un très grand avantage ; car alors on soit à point nommé quand il a besoin de secours, & l’on ne doit pas tarder un moment à le lui donner, s’il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille, sans le flatter pour l’apaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique. Cependant il se souviendra de ce qu’il faut rire pour être flatté ; & s’il soit une fois vous occuper de lui à sa volonté, le violà devenu votre maître : tout est perdu.

Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfans pleureront moins ; moins importune de leurs pleurs, on se tourmentera pour les faire taire ; menaces ou flattés moins souvent, ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, & resteront mieux dans leur état naturel. C’est moins en laissant pleurer les enfans qu’en s’empressant pour les apaiser qu’on leur fait gagner des descentes ; & ma preuve est que les enfans les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu’on les néglige ; au contraire, il importe qu’on les prévienne, & qu’on ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leurs cris. Mais e ne veux pas non plus que les soins qu’on leur rend soient mal entendus. Pourquoi se feroient-ils faute de pleurer dès qu’ils voient que leurs pleurs sont bons à tant de choses ? Instruits du prix qu’on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font à la fin tellement valoir qu’on ne peut plus le payer ; & c’est alors qu’à force de pleurer sans succès ils s’efforcent, s’épuisent, et se tuent.

Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié ni malade, & qu’on ne laisse manquer de rien, ne sont que des pleurs d’habitude & d’obstination. Ils ne sont point l’ouvrage de la nature, mais de la nourrice, qui, pour n’en savoir endurer l’importunité, la multiplie, sans songer qu’en faisant taire l’enfant aujourd’hui on l’excite à pleurer demain davantage. Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude est de n’y faire aucune attention. Personne n’aime à prendre une peine inutile, pas même les enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives ; mais si vous avez plus de constance qu’eux d’opiniâtreté, ils se rebutent & n’y reviennent plus. C’est ainsi qu’on leur épargne des pleurs & qu’on les accoutume à n’en verser que quand la douleur les y force..

Au reste, quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, un moyen sûr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable et frappant qui leur fasse oublier qu’ils vouloient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art, et, bien ménagé, il est très utile ; mais il est de la dernière importance que l’enfant n’aperçoive pas l’intention de le distraire, & qu’il s’amuse sans croire qu’on songe à lui : or voilà sur quoi toutes les nourrices sont maladroites.

On sèvre trop tôt tous les enfants. Le temps où l’on doit les sevrer est indiqué par l’éruption des dents, & cette éruption est communément pénible & douloureuse. Par un instinct machinal, l’enfant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce qu’il tient, pour le mâcher. On pense faciliter l’opération en lui donnant pour hochet quelque corps dur, comme l’ivoire ou la dent le loup. Je crois qu’on se trompe. Ces corps durs, appliqués sur les gencives, loin de les ramollir, les rendent calleuses, les endurcissent, préparent un déchirement plus pénible & plus douloureux. Prenons toujours l’instinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux, sur du fer, sur des os, mais sur du bois, du cuir, des chiffons, des matières molles qui cedent, & où la dent s’imprime.

On ne sait plus être simple en rien, pas même autour des enfans. Des grelots d’argent, d’or, du corail, des crystaux à facettes, des hochets de tout prix & de toute espèce : que d’apprêts inutiles & pernicieux ! Rien de tout cela. Point de grelots, point de hochets ; de petites branches d’arbre avec leurs fruits & leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse qu’il peut sucer & mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets, & n’auront pas l’inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance.

Il a été reconnu que la bouillie n’est pas une nourriture fort saine. Le lait cuit & la farine crue font beaucoup de saburre, & conviennent mal à notre estomac. Dans la bouillie, la farine est moins cuite que dans le pain, & de plus elle n’a pas fermenté ; la panade, la crème de riz me paraissent préférables. Si l’on veut absolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays, de la farine ainsi torréfiée une soupe fort agréable & fort saine. Le bouillon de viande & le potage sont encore un médiocre aliment, dont il ne faut user que le moins qu’il est possible. Il importe que les enfans s’accoutument d’abord à mâcher ; c’est le vrai moyen de faciliter l’éruption des dents ; & quand ils commencent d’avaler, les sucs salivaires mêlés avec les alimens en facilitent la digestion. Je leur ferois donc mâcher des fruits secs, des croûtes. Je leur donnerois pour jouet de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont, qu’on appelle dans le pays des Grisses. À force de ramollir ce pain, dans leur bouche, ils en avaleroient enfin quelque peu : leurs dents se trouveroient sorties, et ils se trouveroient sevrés presque avant qu’on s’en fût aperçu. Les paysans ont pour l’ordinaire l’estomac fort bon, & on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.

Les enfans entendent parler dès leur naissance ; on leur parle non seulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mais avant qu’ils puissent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu à peu aux imitations des sons qu’on leur dicte, & il n’est pas même assuré que ces sons se portent d’abord à leur oreille aussi distinctement qu’à la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse l’enfant par des chants & des accents très -gais & très varies ; mais je désapprouve qu’elle l’étourdisse incessamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu’elle y met. Je voudrois que les premières articulations qu’on lui fait entendre fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées & que les mots qu’elles expriment ne se rapportassent qu’à des objets sensibles qu’on pût d’abord montrer à l’enfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous n’entendons point commence plus tôt qu’on ne pense. L’écolier écoute en classe le verbiage de son régent, comme il écoutoit au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce seroit l’instruire fort utilement que de l’élever à n’y rien comprendre.

Les réflexions naissent en foule quand on veut s’occuper de la formation du langage & des premiers discours des enfants. Quoi qu’on fasse, ils apprendront toujours à parler de la même manière, & toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.

D’abord ils ont, pour ainsi dire, une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des règles plus générales que la nôtre ; & si l’on y faisoit bien attention, l’on seroit étonné de l’exactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très vicieuses si l’on veut, mais très régulières, & qui ne sont choquantes que par leur dureté ou parce que l’usage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien grondé par son pere pour lui avoir dit : Mon pere irai irai-je-t-y ? Or on voit que cet enfant, suivoit mieux l’analogie que nos grammairiens car puisqu’on lui disoit vas-y, pourquoi n’auroit pas dit irai-je-t-y ? Remarquez de plus avec quelle adresse il évitoit l’hiatus de irai-je-y ou y irai-je ? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal à propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant y, parce que nous n’en savions que faire ? C’est une pédanterie insupportable & un soin des plus superflus de s’attacher à corriger dans les enfans toutes ces petites fautes contre l’usage, des quelles ils ne manquent jamais de se corriger d’eux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux, faites qu’ils ne se plaisent avec personne autant qu’avec vous, & soyez surs qu’insensiblement leur langage s’épurera sur le vôtre sans que vous les ayez jamais repris.

Mais un abus de tout autre importance, & qu’il n’est pas moins aisé de prévenir, est qu’on se presse trop de les faire parler, comme si l’on avoit peur qu’ils n’apprissent pas à parler d’eux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément : l’extrême attention qu’on donne à tout ce qu’ils disent les dispense de bien articuler ; & comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d’entre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation & un parler confus qui les rend presque inintelligibles.

J’ai beaucoup vécu parmi les paysans, & n’en ai oui jamais grasseyer aucun, ni homme, ni femme, ni fille, ni garçon. D’où vient cela ? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres ? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfans du lieu. Quoiqu’ils soient assez éloignés de moi, je distingue parfaitement ce qu’ils disent, & j’en tire souvent de bons mémoires tout pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge ; j’entends des voix d’enfants de dix ans ; je regarde, je vois la stature & les traits d’enfants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience ; les urbains qui nie viennent voir, & que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit est que, jusqu’à cinq ou six ans, les enfans des villes, élevés dans la chambre & sous l’aile d’une gouvernante, n’ont besoin que de marmotter pour se faire entendre : sitôt qu’ils remuent les lèvres on prend peine à les écouter ; on leur dicte des mots qu’ils rendent mal, et, à force d’y faire attention, les mêmes gens étant sans cesse autour d’eux devinent ce qu’ils ont voulu dire, plutôt que ce qu’ils ont dit.

À la campagne, c’est tout autre chose. Une paysanne n’est pas sans cesse autour de son enfant ; il est forcé d’apprendre a dire très nettement & très haut ce qu’il a besoin de lui faire entendre. Aux champs, les enfans épars, éloignes du père, de la mere & des autres enfants, s’exercent à se faire entendre à distance, & à mesurer la force de la voix sur l’intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement à prononcer, & non pas en bégayant quelques voyelles à l’oreille d’une gouvernante attentive. Aussi, quand on interroge l’enfant d’un paysan, la honte peut l’empêcher de répondre : mais ce qu’il dit, il le dit nettement ; au lieu qu’il faut que la bonne serve d’interprète à l’enfant de la ville ; sans quoi l’on n’entend rien à ce qu’il grommelle entre ses dents [19]. En grandissant, les garçons devroient se corriger de ce défaut dans les collèges, et les filles dans les couvents ; en effet, les uns & les autres parlent en général plus distinctement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maison paternelle. Mais ce qui les empêche d’acquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, c’est la nécessité d’apprendre par cœur beaucoup de choses, & de réciter tout haut ce qu’ils ont appris ; car, en étudiant, ils s’habituent à barbouiller, à prononcer négligemment & mal ; en récitant, c’est pis encore ; ils recherchent leurs mots avec effort, ils traînent & allongent leurs syllabes ; il n’est pas possible que, quand la mémoire vacille, la langue ne balbutie aussi. Ainsi se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon émile n’aura pas ceux-là, ou du moins qu’il ne les aura pas contractés par les mêmes causes.

Je conviens que le peuple & les villageois tombent dans une autre extrémité, qu’ils parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut, qu’en prononçant trop exactement, ils ont les articulations fortes & rudes, qu’ils ont trop d’accent, qu’ils choisissent mal leurs termes, etc.

Mais, premièrement, cette extrémité me paraît beaucoup moins vicieuse que l’autre, attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce & leur énergie. L’accent est l’âme du discours, il lui donne le sentiment & la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persifler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, & sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole & de maintien est ce qui rend généralement l’abord du François repoussant & désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur.

Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfans ne sont rien ; on les prévient ou on les corrige avec la plus grande facilité ; mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais. Un homme qui n’apprit à parler que dans les ruelles se fera mal entendre à la tête d’un bataillon, & n’en imposera guère au peuple dans une émeute. Enseignez premièrement aux enfans à parler aux hommes, ils sauront bien parler aux femmes quand il faudra.

Nourris à la campagne dans toute la rusticité champêtre, vos enfans y prendront une voix plus sonore ; ils n’y contracteront point le confus bégayement des enfants de la ville ; ils n’y contracteront pas non plus les expressions ni le ton du village, ou du moins ils les perdront aisément, lorsque le maître, vivant avec eux dès leur naissance, & y vivant de jour en jour plus exclusivement, préviendra ou effacera par la correction de son langage, l’impression du langage des paysans. émile parlera un françois tout aussi pur que je peux le savoir, mais il le parlera plus distinctement, & l’articulera, beaucoup mieux que moi.

L’enfant qui veut parler ne doit écouter que les mots qu’il peut entendre, ne dire que ceux qu’il peut articuler. Les efforts qu’il fait pour cela le portent à redoubler la même syllabe, comme pour s’exercer à la prononcer plus distinctement. Quand il commence à balbutier, ne vous tourmentez pas si fort à deviner ce qu’il dit. Prétendre être toujours écouté est encore une sorte d’empire, & l’enfant n’en doit exercer aucun. Qu’il vous suffise de pourvoir très attentivement au nécessaire ; c’est à lui de tâcher de vous faire entendre ce qui ne l’est pas. Bien moins encore faut-il se hâter d’exiger qu’il parle ; il saura bien parler de lui-même à mesure qu’il en sentira l’utilité.

On remarque, il est vrai, que ceux qui commencent à parler fort tard ne parlent jamais si distinctement que les autres ; mais ce n’est pas parce qu’ils ont parlé tard que l’organe reste embarrassé, c’est au contraire parce qu’ils sont nés avec un organe embarrassé qu’ils commencent tard à parler ; car, sans cela, pourquoi parleroient ils plus tard que les autres ? Ont-ils moins l’occasion de parler ? & les y excite-t-on moins ? Au contraire, l’inquiétude que donne ce retard, aussitôt qu’on s’en a aperçoit, fait qu’on se tourmente beaucoup plus à les faire balbutier que ceux qui ont articulé de meilleure heure ; & cet empressement mal entendu peut contribuer beaucoup à rendre confus leur parler, qu’avec moins de précipitation ils auroient eu le temps de perfectionner davantage.

Les enfans qu’on presse trop de parler n’ont le temps ni d’apprendre à bien prononcer, ni de bien concevoir ce qu’on leur fait dire : au lieu que, quand on les laisse aller d’eux-mêmes, ils s’exercent d’abord aux syllabes les plus faciles à prononcer ; & y joignant peu à peu quelque signification qu’on entend par leurs gestes, ils vous donne leurs mots avant de recevoir les vôtres : cela fait qu’ils ne reçoivent ceux-ci qu’après les avoir entendus. N’étant point pressés de s’en servir, ils commencent par bien observer quel sens vous leur donnez ; & quand ils s’en sont assurés, ils les adoptent.

Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fait parler les enfans avant l’âge, n’est pas que les premiers discours qu’on leur tient & les premiers mots qu’ils disent n’aient aucun sens pour eux, mais qu’ils aient un autre sens que le nôtre, sans que nous sachions nous en apercevoir ; en sorte que, paraissant nous répondre fort exactement, ils nous parlent sans nous entendre & sans que nous les entendions. C’est pour l’ordinaire à de pareilles équivoques qu’est due la surprise où nous jettent quelquefois leurs propos, auxquels nous prêtons des idées qu’ils n’y ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable sens que les mots ont pour les enfants, me paraît être la cause de leurs premières erreurs ; & ces erreurs, même après qu’ils en sont guéris, influent sur leur tour d’esprit pour le reste de leur vie. J’aurai plus d’une occasion dans la suite d’éclaircir ceci par des exemples.

Resserrez donc le plus qu’il est possible le vocabulaire de l’enfant. C’est un très-grand inconvénient qu’il ait plus de mots que d’idées, & qu’il sache dire plus de choses qu’il n’en peut penser. Je crois qu’une des raisons pourquoi les Paysans ont généralement l’esprit plus juste que les gens de la Ville, est que leur Dictionnaire est moins étendu. Ils ont peu d’idées, mais ils les comparent très-bien.

Le premiers développemens de l’enfance se font presque tous à la fois. L’enfant apprend à parler, à manger, à marcher, à peu près dans le même tems. C’est ici proprement la premiere époque de sa vie. Auparavant il n’est rien de plus que ce qu’il étoit dans le sein de sa mere, il n’a nul sentiment, nulle idée, à peine a-t-il des sensations ; il ne sent pas même sa propre existence.

Vivit, & est vitæ nescius ipse suæ [20].


Fin du Livre premier.


ÉMILE,

OU

DE L’ÉDUCATION.



Livre Second.


C’est ici le second terme de la vie, & celui auquel proprement finit l’enfance ; car les mots infans & puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans l’autre, & signifie qui ne peut parler, d’où vient que dans Valere Maxime on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l’usage de notre langue, jusqu’à l’âge pour lequel elle a d’autres noms.

Quand les enfans commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel ; un langage est substitué à l’autre. Sitôt qu’ils peuvent dire qu’ils souffrent avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, si ce n’est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse l’exprimer ? S’ils continuent alors à pleurer, c’est la faute des gens qui sont autour d’eux. Dès qu’une fois Émile aura dit, j’ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.

Si l’enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ces cris inutiles & sans effet, j’en taris bientôt la source. Tant qu’il pleure, je ne vais point à lui, j’y cours sitôt qu’il s’est tu. Bientôt sa manière de m’appeler sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. C’est par l’effet sensible des signes que les enfans jugent de leur sens, il n’y a oint d’autre convention pour eux : quelque mal qu’un infant se fasse, il est très rare qu’il pleure quand il est seul, à moins qu’il n’ait l’espoir d’être entendu.

S’il tombe s’il se fait une bosse à la tête, s’il saigne du nez, s’il se coupe les doigts, au lieu de m’empresser autour de lui d’un air alarmé je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c’est une nécessité qu’il l’endure ; mon empressement ne serviroit qu’à l’effrayer davantage & augmenter sa sensibilité. Au fond, c’est moins le coup que la crainte qui tourmente quand on s’est blessé. je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse ; car très sûrement il jugera de son mal comme il verra que j’en juge :s’il me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre il s’estimera perdu ; s’il me voit garder mon sang-froid, il rep rendra bientôt le sien, & croira le mal guéri quand il ne le sentira plus. C’est à cet âge qu’on prend les premières leçons de courage, & que, souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes.

Loin d’être attentif a éviter qu’Emile ne se blesse, je serois fort fâché qu’il ne se blessât jamais, & qu’il grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première chose qu’il doit apprendre, & celle qu’il aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfans ne soient petits & foibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l’enfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe ; s’il se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras ; s’il saisit un fer tranchant, il ne serrera guère, & ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberté se tuer, s’estropier ni se faire un mal considérable, à moins qu’on ne l’ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou qu’on n’ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines qu’on rassemble autour d’un enfant pour l’armer de toutes pièces contre la douleur, jusqu’à ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans courage & sans expérience, qu’il se croie mort à la première piqûre & s’évanouisse en voyant la première goutte de son sang ?

Notre manie enseignante & pédantesque est toujours d’apprendre aux enfans ce qu’ils apprendraient beaucoup mieux d’eux-mêmes, & d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l’on en avoit vu quelqu’un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sçût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris à marcher !

Emile n’aura ni bourelets, ni paniers roulans, ni charriots, ni lisières ; ou du moins, dès qu’il commencera de savoir mettre un pied devant l’autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, & l’on ne fera qu’y passer en hâte [21]. Au lieu de le laisser croupir dans l’air usé d’une chambre, qu’on le mène journellement au milieu d’un pré. Là, qu’il coure, lui s’ébatte, qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux : en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions ; en revanche, il sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.

Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins nécessaire : c’est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. C’est à ce second degré que commence proprement la vie de l’individu ; c’est alors qu’il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les moments de son existence ; il devient véritablement un, le même, & par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.

Quoiqu’on assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine & les probabilités qu’on a d’approcher de ce terme à chaque âge, rien n’est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier ; très peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement ; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l’adolescence ; & il est probable que votre Eleve n’atteindra pas l’âge d’homme.

Que faut-il donc : penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, & commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est a croire qu’il. ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable & condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles ! L’âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l’esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, & l’on ne voit pas la mort qu’on appelle, & qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d’enfants périssent victimes de l’extravagante sagesse d’un père ou d’un maître ? Heureux d’échapper à sa cruauté, le seul avantage qu’ils tirent des maux qu’il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n’ont connu que les tourment.

Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir : soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n’est pas étranger à l’homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l’humanité ? Aimez l’enfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur ces lèvres, & où l’âme est toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d’un temps si court : qui leur échappe, & d’un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi voulez-vous remplir d’amertume & de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent re venir pour vous ? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfans ? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d’instants que la nature leur donne : aussitôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent ; faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.

Que de voix vont s’élever contre moi ! J’entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien, &, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu’on avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais.

C’est, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de l’homme ; c’est dans l’âge de l’enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu’il faut les multiplier, pour les épargner dans l’âge de raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, & que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible esprit d’un enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu’utiles ? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n’en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de l’avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces ma penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur l’espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour ! Que ci ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, & l’enfant qu’on rend heureux avec l’enfant qu’on gâte, apprenons-leur à les distinguer.

Pour ne point courir après des chimères, n’oublions pas ce qui convient à notre condition. L’humanité a sa place dans l’ordre des choses ; l’enfance a la sienne dans l’ordre de la vie humaine : il faut considérer l’homme dans l’homme, et l’enfant dans l’enfant. Assigner à chacun sa place & l’y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de l’homme, est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir.

Nous ne savons ce que c’est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n’y goûte aucun sentiment pur, on n’y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien & le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité de l’homme ici-bas n’est donc qu’un état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux qu’il souffre.

Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s’en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d’en jouir ; tout désir suppose privation, & toutes les privations qu’on sent sont pénibles ; c’est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs seroit un être absolument heureux.

En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce n’est pas précisément à diminuer nos désirs ; car, s’ils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, & nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n’est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs s’étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n’en deviendrions que plus misérables : mais c’est à diminuer l’excès des désirs sur les facultés, & à mettre en égalité parfaite la puissance & la volonté. C’est alors seulement que, toutes les forces étant en action, l’âme cependant restera paisible, & que l’homme se trouvera bien ordonne.

C’est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l’a d’abord institue. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation & les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son âme, pour s’y développer au besoin. Ce n’est que dans cet état primitif que l’équilibre du pouvoir & du désir se rencontre, & que l’homme n’est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, l’imagination, la plus active de toutes, s’éveille & les devance. C’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, & qui par conséquent, excite & nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire. Mais l’objet qui paroissoit d’abord sous la main fuit plus vite qu’on ne peut le poursuivre ; quand on croit l’atteindre, il se transforme & se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s’agrandit, s’étend sans cesse. Ainsi l’on s’épuise sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s’éloigne de nous.

Au contraire, plus l’homme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite, & moins par conséquent il est éloigné d’être heureux. il n’est jamais moins misérable que quand il paraît dépourvu de tout ; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s’en fait sentir.

Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini ; ne pouvant élargir l’un, rétrécissons l’autre ; car c’est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l’opinion ; ôtez les douleurs du corps. et. les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on ; j’en conviens ; mais l’application pratique n’en est pas commune, & c’est uniquement de la pratique qu’il s’agit ici lire ?

Quand on dit que l’homme est faible, que veut-on dire ? Ce mot de faiblesse indique un rapport, un rapport de les l’être auquel on l’applique. Celui dont l a force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort ; celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; un conquérant, un héros ; fut-il un dieu ; c’est un être faible. L’ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus faible que l’heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L’homme est très fort quand il se contente d’être ce qu’il est ; il est très faible quand il veut s’élever au-dessus de l’humanité. N’allez donc pas vous figurer qu’en étendant vos facultés vous étendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s’étend plus qu’elles. Mesurons le rayon de notre sphère, & restons au centre comme l’insecte au milieu de sa toile ; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, & nous n’aurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais.

Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L’homme seul en a de superflues. N’est il pas bien étrange que ce superflu soit l’instrument de sa misère ? Dans tout pays les bras d’un homme valent plus que sa subsistance. S’il étoit assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait toujours le nécessaire, parce qu’il n’auroit jamais rien de trop. Les grands besoins, disoit Favorin [22], naissent des grands biens ; & souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s’ôter celles qu’on a. C’est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux ; par conséquent il vivroit bon ; car où seroit pour lui l’avantage d’être méchant ?

Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de mourir, sans doute ; mais il est doux d’esr qu’on ne vivra pas toujours, et qu’une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l’on nous offroit l’immortalité sur la terre, qui est-ce [23] qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit contre les rigueurs du sort & contre les injustices des hommes ? L’ignorant, qui ne prévoit rien, sent peu le prix de la vie, & craint peu de la perdre ; l’homme éclairé voit des biens d’un plus grand prix, qu’il préfère à celui-là. Il n’y a que le demi-savoir & la fausse sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu’à la mort, & pas au delà, en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir n’est à l’homme sage qu’une raison pour supporter les peines de la vie. Si l’on n’étoit pas sur de la perdre une fois, elle coûteroit trop à conserver.

Nos maux moraux sont tous dans l’opinion, hors seul, qui est le crime ; & celui-là dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remèdes ; mais nous souffrons d’autant plus que nous savons moins souffrir ; & nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous n’en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, & chasse les médecins ; tu n’éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu’une fois, tandis qu’ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t’en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-unes de ceux qu’il guérit mourraient, il est vrai ; mais des millions qu’il tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris ; mais surtout vis jusqu’à ta dernière heure.

Tout n’est que folie & contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie a mesure qu’elle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu’ils ont faits pour en jouir ; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant d’avoir commencé de vivre. On croit que l’homme a un vif amour pour sa conservation, et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en grande partie l’ouvrage des hommes. Naturellement l’homme ne s’inquiète pour se conserver qu’autant que les moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui échappent, il se tranquillise & meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, & l’endurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite, il s’en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent l’en tirer, & cette résignation factice n’est jamais aussi pleine & entière que la première.

La prévoyance ! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et souvent nous place ou nous n’arriverons point, voilà la véritable source de toutes nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l’homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, & de négliger le présent dont il est sûr ! manie d’autant plus funeste qu’elle augmente incessamment avec l’âge, & que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourd’hui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout ; les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous ; notre individu n’est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s’étend, pour ainsi dire, sur la terre entière, & devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l’on peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d’un pays qu’ils n’ont jamais vu ! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à Paris !

Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d’eux-mêmes ? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres, & quelquefois l’apprenne le dernier, en sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien su ? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être ; il porte avec lui l’image du bonheur. Vient une lettre de la poste ; l’homme heureux la regarde, elle est à son adresse, il l’ouvre, il la lit. À l’instant son air change ; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, à s’agite, il gémit, il s’arrache les cheveux’, il fait retentir l’air de ses cris, il semble attaqué d’affreuse convulsions. Insensé ! quel mal t’a donc fait ce papier ? quel membre t’a-t-il ôté ? quel crime t’a-t-il fait commettre ? enfin qu’a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l’état où je te vois ?

Que la lettre se fût égarée qu’une main charitable l’eût jetée au feu, le sort de ce mortel, heureux & malheureux la fois, eût été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien, mais il ne le sentoit pas. Où étoit-il donc ? Son bonheur étoit imaginaire. J’entends ; la santé, la gaieté, le bien-être, le contentement d’esprit, ne sont plus que des visions. Nous n’existons plus ou nous sommes, nous n’existons qu’ou nous ne sommes pas. Est-ce la peine d’avoir une si grand peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste ?

Ô homme ! resserre ton existence au dedans de toi, & tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature t’assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t’en pourra faire sortir ; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessite, & n’épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le Ciel ne t’a point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant qu’il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne s’étendent qu’aussi loin que tes forces naturelles, & pas au delà ; tout le reste n’est qu’esclavage, illusion, prestige. La domination même est servile, quand elle tient à l’opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouverne par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n’ont qu’à changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d’agir. Ceux qui t’approchent n’ont qu’a savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, & jusqu’à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie [24], vont te mener, comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n’ira plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu’il faut voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi, qu’es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que sont-ils ? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, & puis versez l’argent à pleines mains ; dressez des batteries de canon ; élevez des gibets, des roues ; donnez des lois, des édits ; multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout cela ? vous n’en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous voulons ; & vous ferez toujours ce que voudront les autres.

Le seul qui fait sa volonté est celui qui n’a pas besoin, la faire, de mettre les bras d’un autre au bout des siens :d’ou il suit que le premier de tous les biens n’est pas l’autorité, mais la liberté. L’homme vraiment libre ne veut que ce il peut, & fait ce qu’il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s’agit que de l’appliquer à l’enfance, & toutes les règles de l’éducation vont en découler.

La société a fait l’homme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit qu’il avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, & voilà ce qui fait celle de l’enfance, comparée à l’âge d’homme. Si l’homme est un être fort, & si l’enfant est un être faible, ce n’est pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais c’est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même et que l’autre ne le peut. L’homme doit donc avoir plus de volontés, & l’enfant plus de fantaisies ; mot par lequel j’entends tous les désirs qui ne sont pas de vrais besoins, & qu’on ne peut contenter qu’avec le secours d’autrui. J’ai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par l’attachement des pères & des mères : mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses abus. Des parents qui vivent dans l’état civil y transportent leur enfant avant l’âge. En lui donnant plus de besoins qu’il n’en a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils l’augmentent. Ils l’augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n’exigeait pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces qu’il a pour servir les siennes, en changeant de part ou d’autre en esclavage la dépendance réciproque où le tient sa faiblesse & ou les tient leur attachement.

L’homme sage sait rester à sa place ; mais l’enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne sauroit s’y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir ; c’est a ceux gouvernent à l’y retenir, & cette tâche n’est pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant ; il faut qu’il sente sa faiblesse & non qu’il en souffre, il faut qu’il dépende & non qu’il obéisse ; il faut qu’il demande & non qu’il commande. Il n’est soumis aux autres qu’à cause de ses besoins, & parce qu’ils voient mieux que lui ce lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n’a droit, pas même le père, de commander à l’enfant ce qui ne lui est bon à rien.

Avant que les préjugés & les institutions humaines aient altéré nos penchants naturels, le bonheur des enfans ainsi que des hommes consiste dans l’usage de leur liberté ; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse. Quiconque fait ce qu’il veut est heureux, s’il se suffit à lui-même ; c’est le cas de l’homme vivant dans l’état de nature. Quiconque fait ce qu’il veut n’est pas heureux, si ses besoins passent ses forces : c’est le cas de l’enfant dans le même état. Les enfans ne jouissent même dans l’état de nature que d’une liberté imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans l’état civil. Chacun de nous ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible & misérable. Nous étions faits pour être hommes ; les lois & la société nous ont replonges dans l’enfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfans qui, voyant qu’on s’empresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité puérile, & sont tout fiers des soins qu’on ne leur rendroit pas s’ils étaient hommes faits.

Ces considérations sont importantes, & servent a résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature ; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n’ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et n’engendre point de vices : la dépendance des hommes étant désordonnée [25] les engendre tous, & c’est par elle que le maître & l’esclave se dépravent mutuellement. S’il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c’est de substituer la loi à l’homme, & d’armer les volontés générales d’une force réelle, supérieure à l’action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne put vaincre, la dépendance des hommes redeviendroit alors celle des choses ; on réuniroit dans la république tous les avantages ] de l’état naturel à ceux de l’état civil ; on joindroit à la liberté qui maintient l’homme exempt de vices, la moralité qui l’élève a la vertu.

Maintenez l’enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez. suivi l’ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N’offrez jamais à ses volontés indiscrètes des obstacles physiques ou des punitions qui naissent actions mêmes & qu’il se rappelle dans l’occasion ; sans lui défendre de mal faire, il suffit de l’en empêcher. L’expérience ou l’impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. N’accordez rien à ses désirs parce qu’il le demande, mais parce qu’il en a besoin. Qu’il ne sache ce que c’est l’obéissance quand il agit ni ce que c’est qu’empire quand on agit pour lui. Qu’il sente également sa liberté dans ses actions & dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu’il en a besoin pour être libre & non pas impérieux ; qu’en recevant vos services avec une sorte d’humiliation, il aspire au moment où il pourra s’en passer, & où il aura l’honneur de se servir lui-même.

La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu’on ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni d’aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfans n’est point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement il faut qu’ils sautent, qu’ils courent, qu’ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier ; mais on doit se défier de ce qu’ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d’autres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui ne vient que de la surabondance de vie dont j’ai parlé.

J’ai déjà dit ce qu’il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. J’ajouterai seulement que, dès qu’il peut demander en parlant ce qu’il désire, et que, pour l’obtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie lie pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée, Si le besoin l’a fait parler, vous devez le savoir, & faire aussitôt ce’il demande ; mais céder quelque chose à ses larmes, c’est l’exciter à en verser, c’est lui apprendre à douter de votre bonne volonté, & à croire que l’importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S’il ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant ; s’il vous croit faible, il sera bientôt opiniâtre ; il importe d’accorder toujours au premier signe ce qu’on ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigué en refus, mais ne les révoquez jamais.

Gardez-vous surtout de donner à l’enfant de vaines formules de politesse, qui lui servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui l’entoure, & obtenir à l’instant ce qu’il lui plaît. Dans l’éducation façonnière des riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne n’ose leur résister ; leurs enfants n’ont ni ton ni tours suppliants ; ils sont aussi arrogants, même plus, quand ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus surs d’être obéis. On voit d’abord que s’il vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, & que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n’aboutit pour eux qu’à changer le sens des mots, & à ne pouvoir jamais parler autrement qu’avec empire ! Quant à moi, qui crains moins qu’Emile ne soit grossier qu’arrogant, j’aime beaucoup mieux qu’il dise en priant, faites cela, qu’en commandant, je vous prie. Ce n’est pas le terme dont il se sert qui m’importe, mais bien l’acception qu’il y joint.

Il y a un excès de rigueur & un excès d’indulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie ; vous les rendez actuellement misérables ; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal être, vous leur préparez de grandes misères ; vous les rendez délicats, sensibles ; vous les sortez de leur état d’hommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes l’artisan de ceux qu’elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des enfants à la considération d’un temps éloigné qui peut ne jamais être.

Non pas : car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des légères incommodités aux-quelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient à eux de s’aller chauffer, ils n’en font rien ; si on les y forçait, ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu’ils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l’exposant qu’aux incommodités qu’il veut bien souffrir ? Je fais son bien dans le moment présent, en le laissant libre ; je fais son bien dans l’avenir, en l’armant contre les maux qu’il doit supporter. S’il avoit le choix d’être mon élève ou le votre, pensez-vous qu’il balançât un instant ?

Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution ? & n’est-ce pas sortir l’homme de sa constitution, que de vouloir l’exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour sentir les grands biens, il faut qu’il connaisse les petits maux ; telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se corrompt. L’homme qui ne connoîtroit pas la douleur, ne connoîtroit ni l’attendrissement de l’humanité, ni la douceur de la commisération ; son cœur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables.

Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ? c’est de l’accoutumer à tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus ; & ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu’il désire. D’abord il voudra la canne que vous tenez ; bientôt il voudra votre montre ; ensuite il voudra l’oiseau qui vole ; il voudra l’étoile qu’il voit briller ; il voudra tout ce qu’il verra : à moins d’être Dieu, comment le contenterez-vous ?

C’est une disposition naturelle à l’homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu’à certain point : multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de tout. L’enfant donc qui n’a qu’à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de l’univers ; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : & quand enfin l’on est forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion ; toutes les raisons qu’on lui donne dans un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes ; il voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment d’une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, & sans jamais savoir gré de la complaisance, il s’indigne de toute opposition.

Comment concevrois-je qu’un enfant, ainsi dominé parla colère & dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui ! c’est un despote ; c’est à la fois le plus vil des esclaves & la plus misérable des créatures. J’ai vu des enfans élevés de cette manière vouloient qu’on renversât la maison d’un coup d’épaule, qu’on leur donnât le coq qu’ils voyaient sur un clocher, qu’on arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours plus longtemps, & qui perçaient l’air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt qu’on tardoit à leur obéir. Tout s’empressoit vainement à leur complaire ; leurs désirs s’irritant par la facilité d’obtenir, ils s’obstinaient aux choses impossibles, & ne trouvaient partout que contradictions, qu’obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les à crier, à se plaindre. étoient-ce là des êtres bien fortunes ? La foiblesse & la domination réunies n’engendrent que folie & misère. De deux enfans gâtes, l’un bat la table, et l’autre fait fouetter la mer ; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre contents.

Si ces idées d’empire & de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s’étendre & se multiplier ? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu’ils pensaient mouvoir à leur gré ! Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries ; ils boivent les affronts comme l’eau ; de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu’ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces ; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant d’obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, & retombent autant au-dessous d’eux-mêmes, qu’ils s’étaient élevés au-dessus.

Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfans pour être aimés et secourus ; mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints ? Leur a-t-elle donné un air imposant, un sévère, une voix rude & menaçante, pour se faire redouter ? Je comprends que le rugissement d’un lion épouvante les animaux, & qu’ils tremblent en voyant sa terrible hure ; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, c’est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu’ils haranguent en termes pompeux, & qui crie, & bave pour toute réponse.

À considérer l’enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection, qu’un enfant ? Ne semble-t-il vas qu’il ne montre une figure si douce & un air si touchant qu’afin que tout ce qui l’approche s’intéresse à sa foiblesse & s’empresse à le secourir ? Qu’y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l’ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin commander à tout ce qui l’entoure & prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n’ont qu’à l’abandonner pour le faire périr ?

D’autre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfans de tant de manières, qu’il est barbare d’ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux & à nous qu’on les prive ? S’il n’y a point d’objet si digne de risée qu’un enfant hautain, il n’y a point d’objet si digne de pitié qu’un enfant craintif. Puisque avec l’âge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée. ? Souffrons qu’un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas impose, & laissons à l’enfance l’exercice de la liberté, qui l’éloigne au moins pour un temps des vices que l’on contracte dans l’esclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à leurs enfans viennent donc les uns les autres avec leurs frivoles objections, et qu’avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une rois celle de la nature.

Je reviens à la pratique. J’ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu’il le demande, mais parce qu’il en a besoin [26], ni rien faire par obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d’obéir & de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d’obligation ; mais ceux de force, de nécessite d’impuissance & de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant l’âge de raison, l’on ne sauroit avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales il faut donc éviter, autant qu’il se peut, d’employer des, mots qui les expriment, de peur que l’enfant n’attache d’abord à ces mots de fausses idées qu’on ne saura point ou qu’on ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l’erreur & du vice ; c’est à ce premier pas qu’il faut surtout faire attention. Faites que tant qu’il n’est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s’arrêtent aux sensations ; faites que de toutes parts il n’aperçoive autour de lui que le monde physique : sans quoi soyez sûr qu’il ne vous écoutera point du tout, ou qu’il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n’effacerez de la vie.

Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de Locke ; c’est la plus en vogue aujourd’hui ; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit ; & pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfans avec qui l’on a tant raisonné. De toutes les facultés de l’homme, la raison, qui n’est, pour ainsi dire, qu’un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard ; & c’est de celle-là qu’on veut se servir pour développer les premières ! Le chef-d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : & l’on prétend élever un enfant par la raison ! C’est commencer par la fin, c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendaient raison, ils n’auraient pas besoin d’être élevés ; mais en leur parlant dès leur bas âge une Langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs & mutins ; & tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, qu’on est toujours forcé d’y joindre.

Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale qu’on fait & qu’on peut faire aux enfants.

LE MAÎTRE Il ne faut pas faire cela.

L’ENFANT Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?

LE MAÎTRE Parce que c’est mal fait.

L’ENFANT Mal fait ! Qu’est-ce qui est mal fait ?

LE MAÎTRE Ce qu’on vous défend.

L’ENFANT Quel mal y a-t-il à faire ce qu’on me défend.

LE MAÎTRE On vous punit pour avoir désobéi.

L’ENFANT Je ferai en sorte qu’on n’en sache rien. LE MAÎTRE On vous épiera.

L’ENFANT Je me cacherai.

LE MAÎTRE On vous questionnera.

L’ENFANT Je mentirai.

LE MAÎTRE Il ne faut pas mentir.

L’ENFANT Pourquoi ne faut-il pas mentir ?

LE MAÎTRE Parce que c’est mal fait, etc.

Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l’enfant ne entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort utiles je serais bien curieux de savoir ce qu’on pourroit mettre à la place de ce dialogue. Locke lui-même y eut à coup sûr été fort embarrassé. Connaître le bien & le mal, sentir la raison des devoirs de l’homme, n’est pas l’affaire d’un enfant.

La nature veut que les enfans soient enfans avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n’auront ni maturité ni saveur, & ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs & de vieux enfants. L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres ; & j’aimerois autant exiger qu’un enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge ? Elle est le frein de la force, & l’enfant n’a pas besoin de ce frein.

En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l’obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force & les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l’intérêt ou contraints par la force, ils font semblant d’être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l’obéissance leur est avantageuse, & la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l’une ou de l’autre. Mais comme vous n’exigez rien d’eux qui ne leur soit désagréable et qu’il est toujours pénible de faire les volontés d’autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu’ils font bien si l’on ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir qu’ils font mal, s’ils sont découverts, de crainte d’un plus grand mal. La raison du devoir n’étant pas de leur âge, il n’y a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la craint du châtiment, l’espoir du pardon, l’importunité, l’embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu’on exige, & l’on croit les avoir convaincus, quand on ne les a qu’ennuyes ou intimidés.

Qu’arrive-t-il de la ? Premièrement, qu’en leur imposant un devoir qu’ils ne sentent pas, vous le indisposez contre votre tyrannie ; & les détournez de vous aimer ; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments ; qu’enfin, les accoutumant à couvrir toujours d’un motif apparent un motif secret, vous leur donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la connaissance de leur vrai caractère, & de payer vous & les autres de vaines paroles dans l’occasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires pour la conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits. J’en conviens. Mais que sont ces hommes, sinon des enfans gâtés par l’éducation ? Voilà précisément ce qu’il faut prévenir. Employez la force avec les enfans & la raison avec les hommes ; tel est l’ordre naturel ; le sage da pas besoin de lois.

Traitez votre élève selon son âge. Mettez-le d’abord à sa place, & tenez l’y si bien, qu’il ne tente plus d’en sortir. Alors, avant de savoir ce que c’est que sagesse, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Qu’il sache seulement qu’il est faible et que vous êtes fort ; que, par son état & le vôtre, il est nécessairement à votre merci ; qu’il le sache, qu’il l’apprenne, qu’il le sente ; qu’il sente de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la nature impose à l’homme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie ; qu’il voie cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice [27] des hommes ; que le frein qui le retient soit la force, & non l’autorité. Ce dont il doit s’abstenir, ne le lui défendez pas ; empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements ; ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans prier surtout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez qu’avec répugnance ; mais que tous vos refus soient irrévocables ; qu’aucune importunité ne vous ébranle ; que le non prononcé soit un mur d’airain, contre lequel l’enfant n’aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, qu’il ne tentera plus de le renverser.

C’est ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigne, paisible, même quand il n’aura pas ce qu’il a voulu ; car il est dans la nature de l’homme d’endurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d’autrui. Ce mot : il n’y en a plus est une réponse contre laquelle jamais enfant ne s’est mutiné, à moins qu’il ne crut que c’étoit un mensonge. Au reste, il n’y a point ici de milieu ; il faut n’en rien exiger du tout, ou le plier d’abord à la plus parfaite obéissance. La pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés & les vôtres, & de disputer sans cesse entre vous & lui à qui des deux sera le maître ; j’aimerois cent fois mieux qu’il le fût toujours. Il est bien étrange que, depuis qu’on se mêle d’élever des enfants, on n’ait imaginé d’autre instrument pour les conduire que l’émulation, la jalousie, l’envie, la vanité, l’avidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à fermenter, & les plus propres à corrompre l’âme, même avant que le corps soit formé. À chaque instruction précoce qu’on veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice au fond de leur cœur ; d’insensés instituteurs pensent faire des merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que c’est que bonté ; et puis ils nous disent gravement : Tel est l’homme, Oui, tel est l’homme que vous avez fait.

On a essayé tous les instruments, hors un, le seul précisément qui peut réussir : la liberté bien réglée. Il rie faut point se mêler d’élever un enfant quand on ne sait pas le conduire où l’on veut par les seules lois du possible & de l’impossible. La sphère de l’un & de l’autre lui étant également inconnue, on l’étend, on la resserre autour de lui comme on veut. On l’enchaîne, on le pousse, on le retient, avec le seul lien de la nécessité, sans qu’en murmure : on le rend souple & docile par la seule force des choses, sans qu’aucun vice ait l’occasion de germer en lui ; car jamais les passions ne s’animent, tant qu’elles sont de nul effet.

Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale ; il n’en doit recevoir que de l’expérience : ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que c’est qu’être en faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne sauroit vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, & qui mérite ni châtiment ni réprimandé.

Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres : il se trompe. La gêne perpétuelle où vous tenez vos élèves irrite leur vivacité ; plus ils sont contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulents au moment qu’ils s’échappent ; il faut bien qu’ils se dédommagent quand ils peuvent de la dure contrainte où vous les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la jeunesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur & un petit paysan dans une chambre ; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit sorti de sa lace. Pourquoi cela, si ce n est que l’un se hâte d’abuser d’un moment de licence, tandis que l’autre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais en user ? Et cependant les enfans des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont encore bien loin de l’état où je veux qu’on les tienne.

Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain ; il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment & par où il y est entré. La seule passion naturelle à l’homme est l’amour de soi-même, ou l’amour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou relativement à nous est bon & utile ; &, comme il n’a point de rapport nécessaire à autrui, il est à cet égard naturellement indifférent ; il ne devient bon ou mauvais que par l’application qu’on en fait & les relations qu’on lui donne. Jusqu’à ce que le guide de l’amour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc qu’un enfant ne fasse rien parce qu’il est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux autres, mais seulement ce que la nature lui demande ; & alors il ne fera rien que de bien.

Je n’entends pas qu’ne fera jamais de dégât, qu’il ne se blessera point, qu’il ne brisera pas peut-être un meuble de prix s’il le trouve à sa portée. Il pourroit faire beau coup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de l’intention de nuire, & qu’il n’aura jamais cette intention. S’il l’avoit une seule fois, tout seroit déjà perdu ; il seroit méchant presque sans ressource.

Telle chose est mal aux yeux de l’avarice, qui ne l’est as aux yeux de la raison. En laissant les enfans en pleine liberté d’exercer leur étourderie, il convient d’écarter d’eux tout ce qui pourroit la rendre coûteuse, & de ne laisser à leur portée rien de fragile & de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et solides ; point de miroirs, point de porcelaines, points d’objets de luxe. Quant à mon émile que j’élève à la campagne, sa chambre n’aura rien qui la distingue de celle d’un paysan. À quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu’il y doit rester si peu ? Mais je me trompe ; il la parera lui-même, & nous verrons bientôt de quoi.

Que si, malgré vos précautions, l’enfant vient à faire quelque désordre, à casser quelque pièce utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point ; qu’il n’entende pas un seul mot de reproche ; ne lui laissez pas même entrevoir qu’il vous ait donné du chagrin ; agissez exactement comme si le meuble se fût cassé de lui-même ; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.

Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et, quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme a paradoxes qu’homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à l’âge de douze ans. C’est le temps où germent les erreurs & les vices, sans qu’on ait encore aucun instrument pour les détruire ; & quand l’instrument vient, les racines sont si profondes, qu’il n’est plus temps de les arracher. Si les enfants sautaient tout d’un coup de la mamelle à l’âge de raison, l’éducation qu’on leur donne pourroit leur convenir ; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudroit qu’ils ne fissent rien de leur âme jusqu’à ce qu’elle eût toutes ses facultés ; car il est impossible qu’elle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu’elle est aveugle, & qu’elle suive, dans l’immense plaine des idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux..

La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice & l’esprit de l’erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève sain & robuste à l’âge de douze arts, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriraient à la raison ; sans préjugés, sans habitudes il n’auroit rien en lui qui pût contrarier l’effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains le plus sage des hommes ; & en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d’éducation.

Prenez bien le contre-pied de l’usage, & vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d’un enfant un enfant, mais un docteur, les pères et les maîtres dont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, & ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît ; car amener ainsi toujours a raison dans les choses désagréables, ce n’est que la lui rendre ennuyeuse, & la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n’est pas encore en état de l’entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, niais tenez son âme oisive aussi longtemps qu’il se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impressions étrangères : &, pour empêcher le mai de naître, ne vous pressez point de faire le bien ; car il n’est jamais tel que quand la raison l’éclaire. Regardez tous les délais comme es avantages : c’est gagner beaucoup que d’avancer vers le terme sans rien perde ; laissez mûrir l’enfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur devient-elle nécessaire ? gardez-vous de la donner aujourd’hui, si vous pouvez différer jusqu’à demain sans danger.

Une autre considération qui confirme l’utilité de cette méthode, est celle du génie particulier de l’enfant, qu’il faut bien connaître pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d’être gouverné ; & il importe au succès des soins qu’on prend qu’il soit gouverné par cette forme & non par une autre. Homme prudent, épiez longtemps la nature, observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot ; laissez d’abord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de liberté soit perdu pour lui ? tout au contraire, il sera le mieux employé ; car c’est ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps précieux : au lieu que, si vous commencez d’agir avant de savoir ce qu’il faut faire, vous agirez au hasard ; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas ; vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins presse de l’atteindre. Ne faites donc pas comme l’avare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vue, mais à étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire ; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le médecin trop presse le tue. Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever ainsi comme un être insensible, comme un automate ? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte ? L’écarterons-nous de tous les humains ? N’aura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle & l’exemple des passions d’autrui ? Ne verra-t-il jamais d’autres enfans de son âge ? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera as un ange ?

Cette objection est forte & solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée qu’une éducation naturelle ? Ô hommes ! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien ? Je sens ces difficultés, j’en conviens : peut-être sont-elles insurmontables ; mais toujours est-il sur qu’en s’appliquant à les prévenir on les prévient jusqu’à certain point. Je montre le but qu’il faut q on se propose : je ne dis pas qu’on y puisse arriver ; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi.

Souvenez-vous qu’avant d’oser entreprendre de former un homme, il faut s’être fait homme soi-même ; il faut trouver en soi l’exemple qu’il se doit proposer. Tandis que l’enfant est encore sans connaissance, on a le temps de préparer tout ce qui l’approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu’il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de l’enfant, si vous ne l’êtes de tout ce qui l’entoure ; & cette autorité ne sera jamais suffisante, si elle n’est fondée sur l’estime de la vertu. Il ne s’agit point d’épuiser sa bourse & de verser l’argent à pleines mains ; je n’ai jamais vu que l’argent fît aimer personne. Il ne faut point être avare & dur, ni plaindre la misère qu’on soulager ; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n’ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C’est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c’est vous-même qu’il faut donner ; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n’est point vous. Il y a des témoignages d’intérêt & de bienveillance qui font plus d’effet, & sont réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que d’aumônes ! combien d’opprimés à qu’il la protection sert plus que l’argent ! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès ; portez les enfans au devoir, les pères à l’indulgence ; favorisez d’heureux mariages ; empêchez les vexations ; employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible a qui on refuse justice, & que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bien-faisant. Ne faites pas seulement l’aumône, faites la charité ; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l’argent ; aimez les autres, & ils vous aimeront ; servez-les & ils vous serviront ; soyez leur frère, & ils seront vos enfants.

C’est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever émile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ; loin des noires mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants ; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter qu’à séduire, quand on n’a nul intérêt à les imiter.

Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu’il voudra présenter à l’enfant ; sa réputation ses discours, son exemple, auront une autorité qu’ils ne sauraient avoir à la ville ; étant utile à tout le monde chacun s’empressera de l’obliger, d’être estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître voudroit qu’on fût en effet ; & si l’on ne se corrige pas du vice, on s’abstiendra du scandale ; c’est tout ce ont nous avons besoin pour notre objet.

Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas l’effet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment, pensez-vous qu’il n’y en ait pas une qu’ils saisissent à faux ? Pensez-vous qu’ils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et qu’ils n’y trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée, qu’ils sauront vous opposer dans l’occasion ?

écoutez un petit bonhomme qu’on vient d’endoctriner ; laissez-le jaser, questionner, extravaguer à son aise, & vous allez être surpris du tour étrange qu’ont pris vos raisonnements dans son esprit : il confond tout, il renverse tout, il vous impatienté, il vous désole quelque-fois par des objections imprévues ; il vous réduit a vous taire, ou à le faire taire ; & que peut-il penser de ce silence de la part d’un homme qui aime tant à parler ? Si jamais il remporte cet avantage, & qu’il s’en aperçoive, adieu l’éducation ; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à s’instruire, il cherche à vous réfuter.

Maîtres zélés, soyez simples, discrets, retenus : ne vous hâtez jamais d’agir que pour empêcher d’agir les autres ; je le répéterai sans cesse, renvoyez, s’il se peut, une bonne instruction, de peur d’en donner une mauvaise. Sur cette terre, dont la nature eût fait le premier paradis de l’homme, craignez d’exercer l’emploi du tentateur en voulant donner à l’innocence la connaissance du bien & du mal ; ne pouvant empêcher que l’enfant ne s’instruise au dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l’image qui lui convient.

Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l’enfant qui en est témoin, parce qu’elles ont des signes très sensibles qui le frappent & le forcent d’y faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, qu’il est impossible de ne pas s’en apercevoir étant à portée ne faut as demander si c’est la pour un pédagogue l’occasion d’entamer un beau discours. Eh ! Point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l’enfant : étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple ; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelants, un geste menaçant, il entend des cris ; tous signes que le corps n’est pas dans son assiette. Dites, lui posément, sans mystère : Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies & de leurs effets ; car cela aussi est de la nature, & c’est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.

Se peut-il que sur cette idée, qui n’est pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu’il regardera comme des maladies ? Et croyez-vous qu’une pareille notion, donnée à propos, ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ? Mais voyez dans l’avenir es conséquences de cette notion : nous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade ; à l’enfermer dans sa chambre, dans son lit s’il le faut, à le tenir au régime, a l’effrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux & redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez peut-être forcé d’user pour l’en guérir. Que s’il vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid & de la modération dont vous devez faire votre étude, ne cher-chez point à lui déguiser votre faute ; mais dites-lui franchement, avec un tendre reproche : Mon ami, vous m’avez fait mal. Au reste, il importe que toutes les naÏvetés que peut produite dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de manière qu’il puisse l’rendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, & faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que pour être le maître de l’enfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit émile, au fort d’une rixe entre deux voisines, s’avançant vers la lus furieuse, & lui disant d’un ton de commisération : Ma bonne, vous êtes malade, j’en suis bien fâché. À coup sûr, cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l’emmène de ou de force avant qu’il puisse apercevoir cet effet, ou témoins avant qu’il y pense, & je me hâte de le distraire sur d’autres objets qui le lui fassent bien vite oublier.

Mon dessein n’est point d’entrer dans tous les détails, mais seulement d’exposer les maximes générales, & de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible qu’au sein de la société l’on puisse amener un enfant à l’âge de douze ans, sans lui donner qu’l’idée des rapports d’homme à homme, & de la moralité que actions humaines. Il suffit qu’on s’applique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard qu’il se pourra, & que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à l’utilité présente, seulement pour qu’il ne se croie pas le maître de tout, & qu’il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule & sans le savoir. Il y a des caractères doux & tranquilles qu’on peut mener loin sans danger dans leur première innocence ; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, & qu’il faut se hâter de faire hommes, pour n’être pas obligé de les enchaîner.

Nos premiers devoirs sont envers nous ; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent d’abord à notre conservation & à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient as de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due ; & c’est encore un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d’abord aux enfans de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce qu’il faut, ce qu’ils ne sauraient entendre, & ce qui ne peut les intéresser.

Si j’avois donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirais : Un enfant ne s’attaque pas aux personnes [28], mais aux choses ; & bientôt il apprend par l’expérience à respecter quiconque le passe en âge & en force ; mais les choses ne se défendent pas elles-mêmes. La première idée qu’il faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété ; &, pour qu’il puisse avoir cette idée, il faut qu’il ait quel que chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets. c’est ne lui rien dire ; puisque, bien qu’il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire qu’il les a parce qu’on les lui a données, c’est ne faire guère mieux ; car, pour donner il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure a la sienne ; & c’est le principe de la propriété qu’on lui veut expliquer ; sans compter que le don est une convention, & que l’enfant ne peut savoir encore ce que c’est que convention [29]. Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfans des mots qui n’ont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.

Il s’agit donc de remonter à l’origine de la propriété ; car c’est de là que la première idée en doit naître. L’enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres ; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, & il aura l’un et l’autre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance & d’activité. Il n’aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu’il voudra jardiner à son tour.

Par les principes ci-devant établis, je ne m’oppose point à son envie ; au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien ; du moins il le croit ainsi ; je deviens son garçon jardinier ; en attendant qu’il ait des bras, le laboure pour lui la terre ; il en prend possession en y plantant une fève ; & sûrement cette possession est plus sacrée & plus respectable que celle que prenoit Nunes Balboa de l’Amérique méridionale au nom du roi d’Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.

On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. J’augmente cette joie en lui disant : Cela vous appartient ; & lui expliquant alors ce terme d’appartenir, je lui fais sentir qu’il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin ; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui-même qu’il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la main d’un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.

Un beau jour il arrive empressé, & l’arrosoir à la main. Ô spectacle ! ô douleur ! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah ! qu’est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins & de mes sueurs ? Qui m’a ravi mon bien ? qui m’a pris mes fèves ? Ce jeune cœur se soulève ; le premier sentiment de l’injustice y vient verser sa triste amertume ; les larmes coulent en ruisseaux ; l’enfant désolé remplit l’air de gémissements & de cris. On prend part a sa peine, a son indignation ; on cherche, on s’informe, on fait des perquisitions. Enfin l’on découvre que le jardinier a fait le coup : on le fait venir.

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi ! messieurs, c’est vous qui m’avez ainsi gâté mon ouvrage ! J’avois semé là des melons de Malte dont la vaine m avoit été donnée comme un trésor, & desquels j’espérois vous régaler quand ils seraient mûrs ; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m’avez détruit mes melons déjà tout levés, & que je ne remplacerai jamais. Vous m’avez fait un tort irréparable, & vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis.

JEAN-JACQUES Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons ] eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir d’autre graine de Malte, & nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu’un n’y a point mis la main avant nous

ROBERT Oh ! bien messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il n’y a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée ; chacun en fait autant de son côté, & toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps. ÉMILE Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue ?

ROBERT Pardonnez-moi, mon jeune cadet ; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin ; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.

ÉMILE Mais moi je n’ai point de jardin.

ROBERT Que m’importe ? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener ; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.

JEAN-JACQUES Ne pourroit-on pas pro oser un arrangement au bon Robert ? Qu’il nous accorde, à mon petit ami & à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu’il aura la moitié du produit.

ROBERT Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos fèves, si vous touchez à mes melons. Dans cet essai de la manière d’inculquer aux enfans les notions primitives, on voit comment l’idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, & toujours à la portée de l’enfant. De là jusqu’au droit de propriété & aux échanges, il n’y a plus qu’un pas, après lequel il faut s’arrêter tout court.

On voit encore qu’une explication que je renferme ici dans deux pages d’écriture sera peut-être l’affaire d’un an pour la pratique ; car, dans la carrière des idées morales on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s’affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, & souvenez-vous qu’en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours ; car les enfants oublient aisément ce qu’ils ont dit & ce qu’on leur a dit mais non pas ce qu’ils ont fait & ce qu’on leur a fait.

De pareilles instructions se doivent donner, comme je l’ai dit, plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l’élève en accélère ou retarde le besoin ; leur usage est d’une évidence qui saute aux yeux ; mais, pour ne rien omettre d’important dans les choses difficiles donnons encore un exemple.

Votre enfant dyscole gâte tout ce qu’il touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert ; ne vous hâtez point de lui en donner d’autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; laissez le vent souffler sur lui nuit & jour sans vous soucier des rhumes ; car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu’il vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. À la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore ? changez alors de méthode ; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont a moi ; elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. À ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter ; personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton ; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n’en rien faire, le domestique répond : j’ai aussi des vitres à conserver, & s’en va. Enfin, après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps s’y ennuyer & s’en souvenir, quelqu’un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui a rendriez la liberté, & il ne casseroit plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition, & vous l’accepterez à l’instant en lui disant : C’est très bien pense ; nous y gagnerons tous deux : que n’avez-vous eu plus tôt cette bonne idée ! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous l’embrasserez avec joie et l’emmènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré & inviolable autant que si le serment y avait passé. Quelle idée pensez-vous qu’il prendra, sur ce procède, de la foi des engagements & de leur utilité ? Je suis trompe s’il y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, a l’epreuve de cette conduite, & qui s’avise cela de casser une fenêtre à dessein [30]. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait guère, en faisant un trou pour planter sa fève, qu’il se creusoit un cachot où sa science ne tarderoit pas à le faire enfermer.

Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions & les devoirs naissent la tromperie & le mensonge. Dès qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on veut cacher qu’on n’a pas dû faire. Dès qu’un intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse ; il ne s’agit plus de la violer impunément : la ressource est naturelle ; on se cache & l’on ment. N’ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencera avec ses erreurs.

J’en ai dit assez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfans le châtiment comme châtiments, mais qu’il doit toujours leur arriver comme une suite le leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti ; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n’être point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que est que mentir pour les enfants.

Il y a deux sortes de mensonges : celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu’on n’a pas fait, & en général quand on parle sciemment contre la vérité de choses. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas dessein de tenir, & en général quand on montre une intention contraire à celle qu’on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même [31] ; mais je les considère par ce qu’ils ont de différent.

Celui qui sent le besoin qu’il a du secours des autres, & qui ne cesse d’éprouver leur bienveillance, n’a nul intérêt de les tromper ; au contraire, il a un intérêt sensible qu’ils voient les choses comme elles sont, de peur qu’ils ne se trompent a son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n’est pas naturel aux enfants ; mais c’est la loi de l’obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l’intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche l’emporte sur l’intérêt éloigné d’exposer la vérité. Dans l’éducation naturelle & libre, pourquoi donc votre enfant vous mentiroit ? Qu’a-t-il à vous cacher ? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien, vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroit-il pas tout ce qu’il a fait aussi naÏvement qu’à son petit camarade ? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d’un côté que de l’autre.

Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de s’abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l’état de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus : tous les engagements des enfans sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s’étendre au delà du présent, en s’engageant ils ne savent ce qu’ils font. À peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage ; car, ne songeant qu’à se tirer d’affaire dans le moment présent, tout moyen qui n’a pas un effet présent lui devient égal ; en promettant pour un temps futur, il ne promet rien, & son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. S’il pouvoit éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettroit à l’instant. Voilà pourquoi les lois n’ont aucun égard aux engagements des enfants ; et quand les pères & les maîtres plus sévères exigent qu’ils les remplissent, c’est seulement dans ce que l’enfant devroit faire, quand même il ne l’auroit pas mis.

L’enfant, ne sachant ce qu’il quand il s’engage ne peut donc mentir en s’engageant. Il n en est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est encore une espèce mensonge rétroactif : car il se souvient très bien d’avoir fait cette promesse ; mais ce qu’il ne voit pas, c’est l’importance de la tenir. Hors d’état de lire dans l’avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses ; & quand il viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge.

Il suit de là que les mensonges des enfans sont tous l’ouvrage des maîtres, & que vouloir leur apprendre à dire la vérité n’est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l’empressement qu’on a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez d’instruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison, & l’on aime mieux qu’ils sachent leurs leçons et qu’ils mentent, que s’ils demeuraient ignorants & vrais.

Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, & qui aimons mieux qu’ils soient bons que savants, nous n’exigeons point d’eux la vérité, de peur qu’ils ne la déguisent, & nous ne leur faisons rien promettre qu’ils soient tentés de ne pas tenir. S’il s’est fait en mon absence quelque mal dont j’ignore l’auteur, je me garderai d’en accuser émile, ou de lui dire : Est-ce vous [32] ? Car en cela que ferois-je autre chose, sinon lui apprend à le nier ? Que si son naturel difficile me force à avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi ; que, quand il s’est engagé, il ait toujours un intérêt présent & sensible à remplir son engagement ; & qui, si jamais il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu’il voie sortir de l’ordre même des choses, & non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûr qu’Emile apprendra fort tard ce que c’est que mentir, & qu’en l’apprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est il très clair que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.

Quand on n’est point pressé d’instruire, on point pressé d’exiger, & l’on prend son temps pour ne rien exiger qu’à propos. Alors l’enfant se forme, en qu’il ne se gâte point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s’y prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix sans mesure, l’enfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin, &, les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous donc qu’il soit fidèle à tenir sa parole, soyez discret à l’exiger.

Le détail dans lequel je viens d’entrer sur le mensonge peut à bien des égards s’appliquer à tous les autres qu’on ne prescrit aux enfans qu’en les leur rendant seulement haÏssables, mais impraticables. Pour leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux, on les mène s’ennuyer à l’église ; cri leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force d’aspirer au bonheur de ne plus prie, Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l’aumône, comme si l’on dédaignoit de la donner soi-même. Eh ! ce n’est pas l’enfant qui doit donner, c’est le maître : quelque attachement qu’il ait pour son élève, il doit lui disputer cet honneur ; il doit lui faire juger qu’à son âge on n’en est point encore digne. L’aumône est une action d’homme qui connaît la valeur de ce qu’il donne, & le besoin que son semblable en a. L’enfant, qui ne connaît rien de cela, ne peut avoir aucun mérite à donner ; il donne sans charité, sans bienfaisance ; il est presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple & le vôtre, il croit qu’il n’y a que les enfans qui donnent, & qu’on ne fait plus l’aumône étant grand.

Remarquez qu’on ne fait jamais donner par l’enfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal qu’il a dans sa poche, & qui ne lui servent qu’à cela. Un enfant donneroit plutôt cent louis qu’un gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, & nous saurons bientôt si vous l’avez rendu vraiment libéral.

On trouve encore un expédient à cela, c’est de rendre bien vite à l’enfant ce qu’il a donné, de sorte qu’il s’accoutume à donner tout ce qu’il sait bien qui lui va revenir. Je n’ai guère vu dans les enfans que ces deux espèces de générosité : donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu’ils sont sûrs qu’on va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu’ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. C’est là rendre un enfant libéral en apparence & avare en effet. Il ajoute que les enfans contracteront ainsi l’habitude de la libéralité. Oui, d’une libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais, quand il s’agira de donner tout de bon, adieu l’habitude ; lorsqu’on cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l’habitude de l’âme plutôt qu’à celle des mains. Toutes les autres vertus qu’on apprend aux enfants ressemblent à celle-là. Et c’est à leur prêcher ces solides vertus qu’on use leurs j’unes ans dans la tristesse ! Ne voilà-t-il pas une savante éducation !

Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux & bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire élèves, en attendant qu’ils puissent entrer dans leur cœurs, Au lieu de me hâter d’exiger du mien des actes de charité, j’aime mieux en faire en sa présence, & lui ôter même le moyen de m’imiter en cela, comme un honneur qui n’est pas de son âge ; car il importe qu’il ne s’accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d’enfants. Que si, me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, & qu’il soit temps de lui répondre [33], je lui dirai : « Mon ami, c’est que quand les pauvres ont bien voulu qu’il y eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui n’auraient de quoi vivre ni par leur bien ni par leur travail. Vous avez donc aussi promis cela ?" reprendra-t-il. "Sans doute ; je ne suis maître du bien qui passe par mes mains qu’avec la condition qui est attachée a sa propriété. »

Après avoir entendu ce discours, & l’on a vu comment on peut mettre un enfant en état de l’entendre, un autre qu’Emile seroit tenté de m’imiter & de se conduire en homme riche ; en pareil cas, j’empêcherais au moins que ce ne fût avec ostentation ; j’aimerais mieux qu’il me dérobât mon droit & se cachât pour donner. C’est une fraude de son âge, & la seule que je lui pardonnerais.

Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, & que nulle bonne action n’est moralement bonne que quand on la fait comme telle, & non parce que d’autres la font. Mais, dans un âge où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfans les actes dont on veut leur donner l’habitude, en attendant qu’ils les puissent faire par discernement & par amour du bien. L’homme est imitateur, l’animal même l’est ; le goût de l’imitation est de la nature bien ordonnée ; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imité l’homme qu’il craint, & n’imite pas les animaux qu’il méprise ; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espece imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule ; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s’égaler ce qui vaut mieux qu’eux ; ou, s’ils s’efforcent d’imiter ce qu’ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l’imitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Emile n’aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent qu’il peut produire.

Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi toutes à contre sens, surtout en ce qui concerne les vertus & les mœurs. La seule leçon de morale qui convienne à l’enfance, & la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s’il n’est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien ? tout le monde en fait, le méchant comme les autres ; il fait un heureux aux dépens de cent misérables ; & de là viennent toutes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives : elles sont aussi les plus difficiles, parce qu’elles sont sans ostentation, & au-dessus même de ce plaisir si doux au cœur de l’homme, d’en renvoyer un autre content de nous. Ô quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d’entre eux, s’il en est un, qui ne leur fait jamais de mal ! De quelle intrépidité d’âme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela ! Ce n’est pas en raisonnant sur cette maxime, c’est en tâchant de la pratiquer, qu’on sent combien il est grand & pénible d’y réussir [34].

Voilà quelques foibles idées des précautions avec les quelles je voudrois qu’on donnât aux enfans les instructions qu’on ne peut quelquefois leur refuser sans les exposer à nuire à eux-mêmes ou aux autres, & surtout a contracter de mauvaises habitudes dont on auroit peine ensuite à les corriger : mais soyons sûrs que cette nécessite se présentera rarement pour les enfans élevés comme ils doivent l’être, parce qu’il est impossible qu’ils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides, quand or n’aura pas semé dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce que j’ai dit sur ce point sert plus aux exceptions qu’aux règles ; mais ces exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfans ont plus d’occasions de sortir de leur état & de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement, à ceux qu’on élève au milieu du monde, des instructions plus précoces qu’à ceux qu’on élève dans la retraite. Cette éducation solitaire seroit donc préférable, quand elle ne feroit que donner à l’enfance le temps de mûrir.

Il est un autre genre d’exceptions contraires pour ceux qu’un heureux naturel élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de l’enfance, il y en a d’autres qui, pour ainsi dire, n’y passent point, & sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très difficile à connaître, & que chaque mère, imaginant qu’un enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien n’en soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l’ordre accoutumé : la vivacité, les saillies, l’étourderie, la piquante naÏveté ; tous signes caractéristiques de l’âge, & qui montrent le mieux qu’un enfant n’est qu’un enfant. Est-il étonnant que celui qu’on fait beaucoup parler & à qui l’on permet de tout dire, qui n’est gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse rencontre ? Il le seroit bien plus qu’il n’en fît jamais, comme il le seroit qu’avec mille mensonges un astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disoit Henri IV, qu’à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots n’a qu’à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui n’ont pas d’autre mérite pour être fêtés ! Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur ] bouche, comme les diamants du plus grand prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent ; il n’y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu’elles sont pour nous ; il n’y joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu’il en ait, n’ont dans sa tête ni suite ni liaison ; rien de fixe, rien d’assuré dans tout ce qu’il pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort d’une extrême activité, une clarté d’esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paroit lâche, moite, & comme environné d’un épais brouillard. Tantôt il vous devance, & tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez : c’est un génie, et l’instant d’après :c’est un sot. Vous vous tromperiez toujours ; c’est un enfant. C’est un aiglon qui fend l’air un instant, & retombe l’instant d’après dans son aire.

Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, & craignez d’épuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s’échauffe, si vous voyez qu’il commence à bouillonner, laissez-le d’abord fermenter en liberté, mais ne l’excitez jamais, de peur que tout ne s’exhale ; & quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusqu’à ce qu’avec les années tout se tourne en chaleur vivifiante & en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps & vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage ; & après vous être indiscrètement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera qu’un marc sans vigueur.

Des enfans étourdis viennent les hommes vulgaires : je ne sache point d’observation plus générale & plus certaine que cella-la. Rien n’est plus difficile que de distinguer dans l’enfance la stupidité réelle, de cette apparente & trompeuse stupidité qui est l’annonce des âmes fortes. Il paraît d’abord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables :et cela doit pourtant être ; car, dans un âge où l’homme n’a encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie & celui qui n’en a pas, est que le dernier n’admet que de fausses idées, & que le premier, n’en trouvant que de telles, n’en admet aucune : il ressemble donc au stupide en ce que l’un n’est capable de rien, et que rien ne convient à l’autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant soi, enfance, sembloit un imbécile dans la maison. il étoit taciturne & opiniâtre, voilà tout le jugement qu’on portoit de lui. Ce ne fut que dans l’antichambre de Sylla que son oncle apprit à le connaître. S’il ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé pour une brute jusqu’à l’âge de raison. Si César n’eût point vécu, être eût-on toujours traite de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. Ô que ceux qui jugent si précipitamment le enfants sont sujets à se tromper ! Ils sont souvent plus enfans qu’eux j’ai vu, dans un âge assez avancé, un homme qui m’honoroit de son amitié passer dans sa famille & chez ses amis pour un esprit borné : cette excellente tête se mûrissoit en silence. Tout à coup il s’est montré philosophe, & je ne doute pas que la postérité ne lui marque une place honorable & distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle.

Respectez l’enfance, & ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal. Laissez les exceptions s’indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant d’adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature, avant de vous mêler d’agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous connaissez, dites-vous, le prix du temps & n’en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c’est bien plus le perdre d’en mal user que de n’en rien faire, et qu’un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu’on n’a point instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire. Comment ! n’est-ce rien que d’être heureux ? n’est-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée ? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République, qu’on croit si austère, n’élève les enfans qu’en fêtes, jeux, chansons, passe-tems ; on diroit qu’il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir ; et Sénèque, parlant de l’ancienne jeunesse romaine : Elle était, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignoit rien qu’elle dût apprendre assise. En valoit-elle moins, parvenue à l’âge viril ? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous d’un homme qui, pour mettre toute la vie à profit ne voudroit jamais dormir ? Vous diriez : Cet homme est insensé ; il ne jouit pas du temps, il se l’ôte ; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même que j’enfance est le sommeil de la raison.

L’apparente facilité d’apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve qu’ils n’apprennent rien. Leur cerveau lisse et poli rend comme un miroir les objets qu’on lui présente ; mais rien ne reste, rien ne pénètre. L’enfant retient les mots, les idées se réfléchissent ; ceux qui l’écoutent les entendent, lui seul ne les entend point.

Quoique la mémoire & je raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes, cependant l’une ne se développe véritablement qu’avec l’autre. Avant l’âge de raison l’enfant ne reçoit pas des idées, mais des images ; & il y a cette différence entre les unes & les autres, que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles, & que les idées sont des notions des objets, déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l’esprit qui se la représente ; mais toute idée en suppose d’autres. Quand on imagine, on ne fait que voir ; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d’un principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après.

Je dis donc que les enfants, n’étant pas capables de jugement, n’ont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées, plus rarement leurs liaisons. En m’objectant qu’ils apprennent quelques éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi ; & tout au contraire, C’est pour moi qu’on prouve : on montre que, loin de savoir raisonner d’eux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements d’autrui ; car suivez ces petits géomètres dans leur méthode, vous voyez aussitôt qu’ils n’ont retenu que l’exacte impression de la figure & les termes de la démonstration. À la moindre objection nouvelle, ils n’y sont plus ; renversez la figure, ils n’y sont plus. Tout leur savoir est dans la sensations, rien n’a passé jusqu’à l’entendement. Leur mémoire elle-même n’est guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisqu’il faut presque toujours qu’ils rapprennent, étant grands, les choses dont ils ont appris les mots dans l’enfance.

Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfans n’aient aucune espèce de raisonnement [35]. Au contraire, je vois qu’ils raisonnent très bien dans tout ce qu’ils connaissent & qui se rapporte à leur intérêt présent & sensible. Mais c’est sur leurs connaissances que l’on se trompe en leur prêtant celles qu’ils n’ont pas, & les faisant raisonner sur ce qu’ils ne sauraient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l’estime qu’on aura pour eux quand ils seront grands ; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs esprits. Qu’on juge de. l’attention qu’ils y peuvent donner.

Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions qu’ils donnent à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage : cependant on voit, par leur propre conduite, qu’ils pensent exactement comme moi. Car, que leur apprennent-ils, enfin ? Des mots, encore des mots, & toujours des mots. Parmi les diverses sciences qu’ils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir celles qui leur seraient véritablement utiles, parce que ce seraient es sciences de choses, & qu’ils n’y réussiraient pas ; mais celles qu’on paraît savoir quand on en sait les termes, le blason, la géographie, la chronologie, les langues, etc. ; Toutes études si loin de l’homme, & surtout de l’enfant, que c’est une merveille si rien de tout cela lui peut être que une seule fois en sa vie.

On sera surpris que je compte l’étude des Langues au nombre des inutilités de l’éducation : mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge, & quoi que qu’on puisse dire, je ne crois pas que jusqu’à l’âge de douze ou quinze ans nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux Langues.

Je conviens que si l’étude des Langues n’étoit que celle des mots, c’est-à-dire des figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfans : mais les Langues en changeant les signes modifient aussi les idées qu’ils représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes. La raison seule est commune, l’esprit un chaque Langue a sa forme particulière ; différence qui pourroit bien être en partie la cause ou l’effet des caractères nationaux ; &, ce qui paraît confirmer cette conjecture est que, chez toutes les nations du monde, la Langue suit les vicissitudes des mœurs, & se conserve ou s’altère comme elles.

De ces formes diverses l’usage en donne une à l’enfant, & c’est la seule qu’il garde jusqu’à l’âge de raison. Pour en avoir deux, il faudroit qu’il sçut comparer des idées ; & comment les compareroit-il quand il est à peine en état de les concevoir ? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différens ; mais chaque idée ne peut avoir qu’une forme, il ne peut donc apprendre à parler qu’une Langue. Il en apprend cependant plusieurs, me dit-on : je le nie. J’ai vu de ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parle allemand, en termes latins, en termes français, en termes italiens ; ils se servaient à la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient toujours qu’allemand. En un mot, donnez aux enfans tant de synonymes qu’il vous plaira : vous changerez les mots, non la langue ; ils n’en sauront jamais qu’une.

C’est pour cacher en ceci leur inaptitude qu’on les exerce par préférence sur les langues mortes, dont il n’y a plus de juges qu’on ne puisse récuser. L’usage familier de ces langues étant perdu depuis longtemps, on se contente d’imiter ce qu’on en trouve écrit dans les livres ; & l’on appelle cela les parler. Si tel est le grec et le latin des maîtres, qu’on juge de celui des enfants ! À peine ont-ils appris par cœur leur rudiment, auquel ils n’entendent absolument rien, qu’on leur apprend d’abord à rendre un discours en mots latins ; puis, quand ils sont plus avancés, à coudre en prose des phrases de Cicéron, & en vers des centons de Virgile. Alors ils croient parler latin : qui est-ce qui viendra les contredire ?

En quelque étude que ce puisse être, sans l’idée des choses représentées, les si nés représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours l’enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu’ils représentent. En pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu’à connaître des cartes ; on lui apprend des noms de villes, de pays, de rivières, qu’il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où on les lui montre. Je me souviens d’avoir vu quelque part une géographie qui commençoit ainsi : Qu’est-ce que le monde ? C’est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfants. Je pose en fait qu’après deux ans de sphère & de cosmographie, il n’y a pas un seul enfant de dix ans qui, sur les règles qu’on lui a données, sût se conduire de Paris à Saint-Denis. Je pose en fait qu’il n’y en a pas un qui, sur un plan du jardin de son père, fut en état d’en suivre les détours sans s’égarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé où sont Pékin, Ispahan, le Mexique, & tous les pays de la terre.

J’entends dire qu’il convient d’occuper les enfans à des études où il ne faille que des yeux : ce a pourroit être s’il y avoit quelque étude où il ne fallût que des yeux ; mais je n’en connois point de telle.

Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l’histoire : on s’imagine que l’histoire est à leur portée, parce qu’elle n’est qu’un recueil de faits. Mais qu’entend-on par ce mot de faits ? Croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s’en forment sans peine dans l’esprit des enfans ? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, & que l’historique moral qu’on puisse connaître l’un sans- voyez dans les actions des hommes l’autre ? Si vous ne que les mouvements extérieurs & purement physiques, qu’apprenez-vous dans l’histoire ? Absolument rien ; & cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d’instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rapports à vos élèves, & vous verrez alors si l’histoire est de leur âge.

Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n’est ni un savant ni un philosophe, mais un homme Simple, ami de la vérité, sans parti, sans système ; un solitaire qui, vivant peu avec es hommes, a moins d’occasions de s’imboire de leurs préjugés, & plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur des faits ; & je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d’en juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.

J’étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille qui prenoit grand soin de ses enfans & de leur éducation. Un matin que j’étais présent aux leçons de l’aîné, son gouverneur, qui l’avoit très bien instruit de l’histoire ancienne, reprenant celle d’Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe, qu’on a mis en tableau, & qui sûrement en valoit bien la peine. Le gouverneur, homme de mérite, fit sur l’intrépidité d’Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j’évitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans l’esprit de son élève. À table, on ne manqua pas, selon la méthode française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à son âge, & l’attente d’un applaudissement sûr, lui firent débiter `mille sottises, tout à travers lesquelles partaient de temps en temps quelques mots heureux qui faisaient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du médecin Philippe : il la raconta fort nettement & avec beaucoup de grâce. Après l’ordinaire tribut d’éloges qu’exigeoit la mère & qu’attendoit le fils, on raisonna sur ce qu’il avoit dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d’Alexandre ; quelques-uns, à l’exemple du gouverneur, admiraient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui étaient présents ne voyoit en quoi consistoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroit que s’il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l’action d’Alexandre, elle n’est qu’une extravagance. Alors tout le monde se réunit, & convint que c’étoit une extravagance. J’allois répondre & m’échauffer, quand une femme qui étoit à côté de moi, & qui n’avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, & me dit tout bas : Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t’entendront pas. Je la regardai, je fus frappé, & je me tus.

Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n’avait rien compris du tout à l’histoire qu’il avoit si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc, & l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu’il admiroit plus que personne le courage si vanté d’Alexandre : mais savez-vous où il voyoit ce courage ? uniquement dans celui d’avaler d’un seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l’on avoit fait prendre médecine il n’y avoit pas quinze jours, et qui ne l’avoit prise qu’avec une peine infinie, en avoit encore le déboire à la bouche. La mort, l’empoisonnement, ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables, & il ne concevoit pas, pour lui, d’autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avoit fait une grande impression sur son jeune cœur, & qu’à la première médecine il faudroit avaler il avoit bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui passaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, et je m’en retournai riant en moi-même de la haute sagesse es pères & des maîtres, qui pensent apprendre l’histoire aux enfants.

Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois, d’empires, de guerres, de conquêtes, de révolutions, de lois ; mais quand il sera question d’attacher à ces mots des idées nettes, il y aura loin de l’entretien du jardinier Robert à toutes ces explications.

Quelques lecteurs, mécontents du Tais-toi, Jean-Jacques, demanderont, je le prévois, ce que je trouve enfin de si beau dans l’action d’Alexandre. Infortunés ! s’il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? C’est qu’Alexandre croyait à la vertu ; c’est qu’il y croyoit sur sa tête, sur sa propre vie ; c’est que sa grande me étoit faite pour y croire. Ô que cette médecine avalée étoit une belle profession de foi ! Non, jamais mortel n’en fit une si sublime. S’il est quelque moderne Alexandre, qu’on me le montre à de pareils traits. S’il n’y a point de science de mots, il n y a point d’étude propre aux enfants. S’ils n’ont pas de vraies idées, ils n’ont point de véritable mémoire ; car je n’appelle pas ainsi celle qui en retient que des sensations. Que sert d’inscrire dans leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux ? En apprenant les choses, n’apprendront-ils pas les signes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprend eux fois ? Et cependant quels dangereux préjuges ne commence-t-on pas à leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui n’ont aucun sens pour eux ! C’est du premier mot dont l’enfant se paye, c’est de la première chose qu’il apprend sur la parole d’autrui, sans en voir l’utilité lui-même, que son jugement est perdu : il aura longtemps à briller aux yeux des sots avant qu’il répare une telle perte [36].

Non, si la nature donne au cerveau d’un enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions, ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, & tous ces mots sans aucun sens pour son âge & sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit ; dont on accable sa triste & stérile enfance ; mais c’est pour que toutes les idées qu’il peut concevoir & qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à son bonheur & doivent l’éclairer un jour sur ses devoirs, s’y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, & lui servent à se conduire pendant sa vie d’une manière convenable à son être & à ses facultés.

Sans étudier dans les livres, l’espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive ; tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend le frappe, & il s’en souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes ; et tout ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire en attendant que son jugement. puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin, de lui présenter sans cesse ceux qu’il peut connaître & de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette première faculté ; & c’est par là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse, & à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges & ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d’entendement, qui, sans s’être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands. émile n’apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de la Fontaine, toutes naÏves, toutes charmantes qu’elles sont ; car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de l’histoire ne sont l’histoire. Comment peut-on s’aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que l’apologue, en les amusant, les abuse ; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité, & que ce qu’on fait pour leur rendre l’instruction agréable les empêche d’en profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfans : sitôt qu’on la couvre d’un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.

On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, & il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce seroit encore pis ; car la morale en est tellement mêlée & si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porteroit plus au vice qu’à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre, parce que quelque effort qu’on fasse pour les rendre simples, l’instruction qu’on en veut tirer force d’y faire entrer des idées qu’il ne peut saisir, & que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu’on achète l’agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n’ont rien d’intelligible ni d’utile pour les enfants, et qu’on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu’elles s’y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l’auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

Je ne connois dans tout le Recueil de la Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile : de ces cinq ou six, je prends pour exemple la premiere de toutes [37], parce que c’est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfans saisissent le mieux, celle qu’ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même l’Auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l’objet d’être entendu des enfans, de leur plaire & de les instruire, cette fable est assurément son chef-d’œuvre : qu’on me permette donc de la suivre & de l’examiner en peu de mots.

LE CORBEAU ET LE RENARD,
Fable.
Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au-devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?

Qu’est-ce qu’un Corbeau ?

Qu’est-ce qu’un arbre perché ? l’on ne dit pas ; sur un arbre perché : l’on dit, perché sur un arbre. Par conséquent il faut parler des inversions de la Poésie ; il faut dire ce que c’est que Prose & que Vers. Tenoit dans son bec un fromage.

Quel fromage ? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de Corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.

Maître Renard, par l’odeur alléché,

Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un Renard, & distinguer son vrai naturel, du caractere de convention qu’il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer : il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en Vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en Vers qu’en Prose. Que lui répondrez-vous ?

Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage tenu par un Corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le Renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre Eleve à cet esprit de critique judicieuse, qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, & sait discerner la vérité du mensonge, dans les narrations d’autrui ?

Lui tint à peu près ce langage :

Ce langage ! Les Renards parlent donc ? ils parlent donc la même Langue que les Corbeaux ? Sage Précepteur, prends garde à toi : pese bien ta réponse avant de la faire. Elle importe plus que tu n’as pensé.

Eh ! bon jour, Monsieur le Corbeau !

Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent Monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.

Que vous etes charmant ! que vous me semblez beau !

Cheville, redondance inutile. L’enfant, voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l’Auteur, & entre dans le dessein du Renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles ; cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon Eleve.

Sans mentir, si votre ramage

Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant, si vous lui apprenez que le Renard ne dit, sans mentir, que parce qu’il ment ?

Répondoit à votre plumage.

Répondoit ! que signifie ce mot ? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix & le plumage ; vous verrez comme il vous entendra. Vous seriez le Phénix des hôtes de ces bois.

Le Phénix ! Qu’est-ce qu’un Phénix ? Nous voici tout-à-coup jettés dans la menteuse antiquité ; presque dans la mythologie.

Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage & lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir, ce que c’est qu’un stile noble & un stile bas ?

À ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie.

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voix,

N’oubliez pas que pour entendre ce vers & toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix du corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Ce vers est admirable ; l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entens tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfans.

Le Renard s’en saisit, & dit : Mon bon Monsieur,

Voilà donc la bonté transformée en bêtise : assurément on ne perd pas de tems pour instruire les enfans. Apprenez que tout flatteur

Maxime générale ; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s’entend, & la pensée est très-bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfans qui sachent comparer une leçon à un fromage, & qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Le corbeau, honteux & confus,

Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.

Jura ! Quel est le sot de Maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?

Voilà bien des détails ; bien moins cependant qu’il n’en faudroit pour analyser toutes les idées de cette fable, & les réduire aux idées simples & élémentaires dont chacune d’elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant. Passons maintenant à la morale. Je demande si c’est à des enfans de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent & mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, & se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec, qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, & ce n’est pas le moins important.

Suivez les enfans apprenant leurs fables, & vous verrez que quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’Auteur, & qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfans se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard. Dans la fable qui suit ; vous croyez leur donner la cigale pour exemple, & point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier ; ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très-naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare & dur, qui sauroit ce qu’on lui demande & ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c’est d’ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion ; & quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modele, il a grand soin de s’emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire ; alors l’enfant n’est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oseroit attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre & du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on retend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avoit désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs, on la sçut enfin. La pauvre enfant s’ennuyoit d’être à la chaîne : elle se sentoit le cou pelé ; elle pleuroit de n’être pas loup.

Ainsi donc la morale de la premiere fable citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde une leçon d’inhumanité ; celle de la troisieme une leçon d’injustice ; celle de la quatrieme, une leçon de satyre ; celle de la cinquieme une leçon d’indépendance. Cette derniere leçon, pour être superflue à mon Eleve, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d’objection contre les fables, fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles & une en actions dans la société, & ces deux morales ne se ressemblent point. La premiere est dans le Catéchisme, où on la laisse ; l’autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants, & dans ses contes pour les meres. Le même Auteur suffit à tout.

Composons, Monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car j’espere ne pas me tromper sur leur objet. Mais pour mon Eleve, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule, jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, & qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

En ôtant ainsi tous les devoirs des enfans, j’ôte les instruments de leur plus grande misere, savoir les livres. La lecture est le fléau de l’enfance, & presque la seule occupation qu’on lui sait donner. À peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Mais il faut bien, au moins, dira-t-on, qu’il sache lire. J’en conviens : il faut qu’il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu’alors elle n’est bonne qu’à l’ennuyer.

Si l’on ne doit rien exiger des enfans par obéissance, il s’ensuit qu’ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent l’avantage actuel & présent, soit d’agrément soit d’utilité ; autrement quel motif les porteroit à l’apprendre ? L’art de parler aux absens & de les entendre, l’art de leur communiquer au loin sans médiateur nos sentimens, nos volontés, nos desirs, est un art dont l’utilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile & si agréable est-il devenu un tourment pour l’enfance ? parce qu’on la contraint de s’y appliquer malgré elle, et qu’on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n’est pas fort curieux de perfectionner l’instrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs, & bientôt il s’y appliquera malgré vous.

On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d’apprendre à lire ; on invente des bureaux, des cartes ; on fait de la chambre d’un enfant un atelier d’imprimerie. Locke veut qu’il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela, et celui qu’on oublie toujours, est le désir d’apprendre. Donnez à l’enfant ce désir, puis laissez là vos bureaux & vos dés, toute méthode lui sera bonne.

L’intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement & loin. émile reçoit quelquefois de son père, de sa mère, de ses parents, de ses amis, des billets d’invitation pour un dîner, pour une promenade, pour une promenade, pour une partie sur l’eau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs, nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu’un qui les lui lise ; ce quelqu’un ou ne se trouve pas toujours a point nommé, ou rend à l’enfant le peu de complaisance que l’enfant eut pour lui la veille. Ainsi l’occasion, le moment se passe. On lui lit enfin le billet, mais il n’est plus temps. Ah ! si l’on eût su lire soi-même ! On en reçoit d’autres : ils sont si courts ! le sujet en est si intéressant ! on voudroit essayer de les déchiffrer ; on trouve tantôt de l’aide & tantôt des refus. On s’évertue, on déchiffre enfin la moitié d’un billet : il s’agit d’aller demain manger de la crème… on ne sait où ni avec qui… Combien on fait d’efforts pour lire le reste ! Je ne crois pas qu’émile ait besoin du bureau. Parle à présent de l’écriture ? Non, j’ai honte de m’amuser a ces niaiseries dans un traité de l’éducation.

J’ajouterai ce seul mot qui fait une importante maxime c’est que, d’ordinaire, on obtient très sûrement & très vite ce qu’on n’est pas pressé d’obtenir. Je suis presque sûr qu’Emile saura parfaitement lire & écrire avant l’âge de dix ans, précisément parce qu’il m’importe fort peu qu’il le sache avant quinze ; mais j’aimerois mieux qu’il ne sût jamais lire que d’acheter cette science au prix de tout ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l’en aura rebuté pour jamais ? Id imprimis cavere oportebit, ne studia, qui amare nondum potest, oderit, & amaritudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet [38].

Plus j’insiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si votre élève n’apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez l’erreur par la vérité, il apprendra des mensonges ; les préjugés que vous craignez de lui donner, il les recevra e tout ce qui l’environne, ils entreront par tous ses sens ; ou ils corrompront. Sa raison, même avant qu’elle soit formée, ou son esprit, engourdi par une longue inaction, s’absorbera dans la matière. L’inhabitude de penser dans l’enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.

Il me semble que je pourrois aisément répondre à cela ; mais pourquoi toujours des réponses ? Si ma méthode répond d’elle-même aux objections, elle est bonne ; si elle n’y répond pas, elle ne vaut rien. Je poursuis..

Si, sur le plan que j’ai commencé de tracer, vous suivez des règles directement contraires à celles qui sont établies ; si, au lieu de porter au loin l’esprit de votre élève ; si, au lieu de l’égarer sans cesse en d’autres lieux, en d’autres climats, en d’autres siècles, aux extrémités de la terre, & jusque dans les cieux, vous vous appliquez à le tenir toujours en lui-même & attentif à ce qui le touche immédiatement alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et même de raisonnement ; c’est l’ordre de la nature. À mesure que l’être sensitif devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces ; & ce n’est qu’avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à d’autres usages. Voulez-vous donc cultiver intelligence de votre élève ; cultivez les forces qu’elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps ; rendez-le robuste & sain, pour le rendre sage & raisonnable ; qu’il travaille, qu’il agisse, qu’il coure, qu’il crie, qu’il soit toujours en mouvement ; qu’il soit homme par la vigueur, & bientôt il le sera par la raison.

Vous l’abrutiriez, il est vrai, par cette méthode, si vous alliez toujours le dirigeant, toujours lui disant : Va, viens reste, fais ceci, ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez vous de nos conventions : si vous n’êtes qu’un pédant, ce n’est pas la peine de me lire.

C’est une erreur bien pitoyable d’imaginer que l’exercice du corps nuise aux opérations de l’esprit ; comme si ces deux actions ne devaient pas marcher de concert, & que l’une ne dût pas toujours diriger l’autre !

Il y a deux sortes d’hommes dont les corps sont dans un exercice continuel, & qui sûrement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur âme, savoir, les paysans & les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, maladroits ; les autres, connus par leur grand sens, le sont encore par la subtilité de leur esprit ; généralement : il n’y a rien de plus lourd qu’un paysan, ni rien de plus fin qu’un sauvage. D’où vient cette différence ? C’est que le premier, faisant toujours ce qu’on lui commande, ou ce qu’il a vu faire à son père ou ce qu’il a fait lui-même dès sa jeunesse, ne va jamais que par routine ; &, dans sa vie presque automate, occupé sans cesse des mêmes travaux, l’habitude & l’obéissance lui tiennent lieu de raison.

Pour le sauvage, c’est autre chose : n’étant attaché à aucun lieu, n’ayant point de tâche prescrite, n’obéissant à personne, sans autre loi que sa volonté, il est forcé de raisonner à chaque action de sa vie ; il ne fait pas un mouvement, pas un pas, sans en avoir d’avance envisagé les suites. Ainsi, plus son corps s’exerce, plus son esprit s’éclaire ; sa force & sa raison croissent à la fois & s’entendent l’une par l’autre. Savant précepteur, voyons lequel de nos élèves ressemble au sauvage, & lequel ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait sur parole ; il n’ose manger quand il a faim, ni rire rien quand il est gai, ni pleurer quand il est triste, ni présenter une main pour l’autre, ni remuer le pied que comme on le lui prescrit ; bientôt il n’osera respirer que sur vos règles. À quoi voulez-vous qu’il pense, quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre prévoyance, qu’a-t-il besoin d’en avoir ? Voyant que vous conservation, de son bien-être, il se sent délivré de ce soin ; son jugement se repose sur le vôtre ; tout ce que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion, sachant bien qu’il le fait sans risque. Qu’a-t-il besoin d’apprendre a prévoir la pluie ? Il sait que vous regardez au ciel pour lui ? Qu’a-t-il besoin de régler sa promenade ? il ne craint pas que vous lui laissiez passer l’heure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange ; quand vous le lui défendez, il ne mange plus ; il n’écoute plus les avis son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans l’inaction, vous n’en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu qu’il en a sur les choses qui lui paraissent le plus inutiles. Ne voyant jamais a quoi elle est bonne, il juge enfin qu’elle n’est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera d’être repris, & il l’est si souvent qu’il n’y songe guère ; un danger si commun ne l’effraye plus. Vous lui trouvez pourtant de l’esprit ; & il en a pour babiller avec les femmes, sur le ton dont j’ai déjà parle ; mais qu’il soit dans le cas d’avoir à payer de sa personne, a prendre un parti dans quelque difficile, vous le verrez cent fois plus stupide & plus bête que le fils du plus gros manant.

Pour mon élève, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à lui-même autant qu’il est possible, il ne s’accoutume point à recourir sans cesse aux autres, encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche, il juge il prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas, il agit ; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, à est forcé d’observer beaucoup de choses, de connaître beaucoup d’effets ; il acquiert de bonne heure une grande expérience : il prend ses de la nature & non pas des hommes ; il s’instruit d’autant mieux qu’il ne voit nulle part l’intention de l’instruire. Ainsi son corps & son esprit s’exercent à la fois. Agissant toujours d’après sa pensée, & non d’après celle d’un autre, il unit continuellement deux opérations ; plus il se rend fort & robuste, plus il devient sensé & judicieux. C’est le moyen d’avoir un jour ce qu’on croit incompatible & ce que presque tous les grands hommes ont réuni, la force du corps & celle de l’âme, la raison d’un sage & la vigueur d’un athlète.

Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c’est de gouverner sans préceptes, & de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j’en conviens, n’est pas de votre âge ; il n’est pas propre à faire briller d’abord vos talents, ni à vous faire valoir auprès des pères : mais c’est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais à faire des sages si vous ne faites d’abord des polissons ; c’étoit l’éducation des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençoit par leur apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant grands ? Qui ne connaît la force & le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour vaincre, ils écrasaient leurs ennemis en toute espèce de guerre & les babillards Athéniens craignaient autant leurs mots que leurs coups.

Dans les éducations les plus soignées, le maître commande & croit gouverner : c’est en effet l’enfant qui gouverne. il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu’il lui plaît ; & il sait toujours vous faire payer une heure d’assiduité par huit jours de complaisance. À chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, & qu’il exécute à la sienne, tournent toujours au profit de ses fantaisies, surtout quand on a la maladresse de mettre en condition pour son profit ce qu’il est bien sûr d’obtenir, soit qu’il remplisse ou non la condition qu’on lui impose en échange. L’enfant, pour l’ordinaire, lit beaucoup mieux dans l’esprit du maître que le maître dans le cœur de l’enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu’eut employée l’enfant livré à lui même à pourvoir à la conservation de sa personne, il l’emploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran ; au lieu que celui-ci, n’ayant nul intérêt si pressant à pénétrer l’autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.

Prenez une route opposée avec votre élève ; qu’il croie toujours être le maître, et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n’est-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l’environne ? N’êtes-vous pas le maître de l’affecter comme à il vous plaît ? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n’est-il pas dans vos mains sans qu’il le sache ? Sans doute il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu ; il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire.

C’est alors qu’il pourra se livrer aux exercices du corps que lui demande son âge, sans abrutir son esprit ; c’est alors qu’au lieu d’aiguiser sa ruse à éluder un incommode empire, vous le verrez s’occuper uniquement à tirer de tout ce qui l’environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel ; c’est alors que vous serez étonné de la subtilité de ses inventions pour s’approprier tous les objets auxquels il peut atteindre, & pour jouir vraiment des choses sans le secours de l’opinion.

En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne fomenterez point ses caprices. En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu’il doit aire ; &, bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant qu’il s’agira de son intérêt présent & sensible, vous verrez toute la raison dont il est capable se développer beaucoup mieux & d’une manière beaucoup plus appropriée à lui, que dans des études de pure spéculation.

Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se défiant point de vous, n’ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point il ne vous mentira point ; il se montrera tel qu’il est sans crainte ; vous pourrez l’étudier tout à votre aise, et disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu’il pense jamais en recevoir aucune.

Il n’épiera point non plus vos mœurs avec une curieuse jalousie, & ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons est très grand. Un des premiers soins des enfans est, comme je l’ait dit, de découvrir le faible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté, mais il n’en vient pas vient du besoin d’éluder une autorité qui les importune. Surchargés du joug qu’on leur impose, ils cherchent à le secouer ; et les défauts qu’ils trouvent dans les maîtres leur fournissent de bons moyens pour cela. Cependant l’habitude se prend d’observer les gens par leurs défauts, & de se plaire à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée dans le cœur d’Emile ; n’ayant nul intérêt à me trouver des défauts, il ne m’en cherchera pas, & sera peu tenté d’en chercher à d’autres.

Toutes ces pratiques semblent difficiles, parce qu’on ne s’en avise pas ; mais dans le fond elles ne doivent point l’être. On est en droit de vous supposer les lumières nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi ; on doit présumer que vous connaissez la marche naturelle du cœur humain, que vous savez étudier l’homme & l’individu ; que vous savez d’avance à quoi se pliera. la volonté de votre élève à l’occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Or, avoir les instruments, & bien savoir leur usage, n’est-ce pas être maître de l’opération ?

Vous objecterez les caprices de l’enfant ; & vous avez tort. Le caprice des enfants n’est jamais l’ouvrage de la nature, mais d’une mauvaise discipline : c’est qu’ils ont obéi ou commandé ; & j’ai dit cent fois qu’il ne falloit ni l’un ni l’autre. Votre élève n’aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés : il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier ? Cela se peut encore, avec une meilleure conduite & beaucoup de patience.

Je m’étois chargé, durant quelques semaines, d’un enfant accoutumé non seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisie. Des le premier jour, pour mettre à l’essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit, Au plus fort de mon sommeil, il saute à bas de son lit, prend sa robe de chambre, & m’appelle. Je me lève, j’allume la chandelle ; il n’en vouloit pas davantage ; au bout d’un quart d’heure le sommeil le gagne, & il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après, il la réitère avec le même succès, & de ma part sans le moindre signe d’impatience. Comme il m’embrassoit en se recouchant, je lui dis très posément : Mon petit ami, cela va fort bien, mais n’y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, & dès le lendemain, voulant voir un peu comment j’oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, & de m’appeler. Je lui demandai ce qu’il voulait. Il me dit qu’il ne pouvoit dormir. Tant pis, repris-je, & je me tins coi. Il me pria d’allumer la chandelle. Pourquoi faire ? & je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à l’embarrasser. Il s’en fut à tâtons chercher le fusil qu’il fit semblant de battre, et je ne pouvois m’empêcher de rire en l’entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu’il n’en viendroit pas à bout, il m’apporta le briquet à mon lit ; je lui dis que je n’en avois que faire, & me tournai de l’autre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant, à la table & aux chaises, des coup qu’il avoit grand soin de modérer, & dont il ne laissoit pas crier bien fort, espérant me causer de l’inquiétude. Tout cela ne prenoit point ; & je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère, il ne s’étoit nullement arrangé pour ce sang-froid.

Cependant, résolu de vaincre ma patience à force d’opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès, qu’à la fin je m’échauffai ; &, pressentant que j’allais tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d’une autre manière. Je me levai sans rien dire, j’allai au fusil que je ne trouvai point ; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie d’avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j’allume la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et où il n’y avoit rien à casser : je l’y laisse sans lumière ; puis, fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d’abord il y eut du vacarme, je m’y étois attendu : je ne m’en émus point. Enfin le bruit s’apaise ; J’écoute, je l’entends s’arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j’entre au jour dans le cabinet ; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, & dormant d’un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devoit avoir grand besoin.

L’affaire ne finit pas là. La mère apprit que l’enfant avoit passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, c’étoit un enfant autant que mort. Voyant l’occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu’il n’y gagneroit rien. Le médecin fut mêlé. Malheureusement pour la mère, ce médecin étoit un plaisant, qui, pour s’amuser de ses frayeurs, s’appliquoit à les augmenter. Cependant il me dit à l’oreille : Laissez-moi faire, je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d’être malade. En effet, la diète & la chambre furent prescrites, & il fut recommandé à l’apothicaire. Je soupirois de voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui l’environnait, excepté moi seul, qu’elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompois pas.

Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils étoit délicat, qu’il était l’unique héritier de sa famille, qu’il falloit le conserver à quelque prix que ce fût, et qu’elle ne vouloit as qu’il fût contrarié. En cela j’étois bien d’accord avec elle ; mais elle entendoit par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu’il falloit prendre avec la mère le même ton qu’avec l’enfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on élève un héritier, &, qui plus est, je ne veux pas l’apprendre ; vous pouvez vous arranger la-dessus. On avoit besoin de moi pour quelque temps encore : le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; & l’enfant, voyant qu’il ne gagnoit rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même & de se bien porter.

On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi son malheureux gouverneur ; car l’éducation se faisoit sous les yeux de la mère, qui ne souffroit pas que l’héritier fut désobéi en rien. À quelque heure qu’il pas que voulut sortir, il falloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, & il avoit toujours grand soin de choisir le moment où il voyoit son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, & se venger lu jour du repos qu’il étoit forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur a tout, & je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j’avois a lui complaire ; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m’y pris autrement.

Il fallut d’abord le mettre dans son tort, & cela difficile. Sachant que les enfants ne songent jamais qu’au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; j’eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être extrêmement de son goût ; &, dans le moment où je l’en vis le plus engoué, j’allai lui proposer un tour de promenade ; il me renvoya bien loin ; j’insistai, il ne m’écouta pas ; il fallut me rendre, & il nota précieusement en lui-même ce signe d’assujettissement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s’ennuya, j’y avois pourvu ; moi, au contraire, je paroissois profondément occupe. Il n’en falloit pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m’arracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai ; il s’obstina. Non, lui dis-je ; en, faisant votre volonté vous m’avez appris à faire la mienne : je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.

Il s’habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire & que je ne l’imitois pas. Prêt à sortir, il vient me saluer ; je le salue ; il tâche de m’alarmer par le récit des courses qu’il va faire ; à l’entendre, on eût cru qu’il alloit au bout du monde. Sans m’émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, &, prêt à sortir, il dit à son laquois de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu’il n’a pas le temps, & qu’occupé par mes ordres, il doit m’obéir plutôt qu’à lui. Pour le coup l’enfant n’y est plus. Comment concevoir qu’on le laisse sortir seul, lui qui se croit l’être important à tous les autres, & pense que ciel & la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à sentir sa faiblesse ; il comprend qu’il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas ; il voit d’avance les risques qu’il va courir ; l’obstination seule le soutient encore ; il descend l’escalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l’espoir qu’on m’en rendra responsable.

C’étoit là que je l’attendais. Tout étoit préparé d’avance ; & comme il s’agissait d’une espèce de scène publique, je m’étois muni du consentement du père. À peine avoit-il fait quelques pas, qu’il entend à droite & à gauche différens propos sur son compte. Voisin, le joli monsieur ! où va-t-il ainsi tout seul ? il va se perdre ; je veux le prier d’entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez vous pas que c’est un petit libertin qu’on a chassé de la maison de son père parce qu’il ne vouloit rien valoir ? Il ne faut pas retirer les libertins ; laissez-le aller où il voudra. Eh bien donc ! que Dieu le conduise ! je serois fâchée qu’il lui arrivât malheur. Un peu plus loin, il recontre des polissons à peu près de son âge, qui l’agacent & se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d’embarras. Seul et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, & il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d’épaule & son parement d’or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis, qu’il ne connoissoit point & que j’avis chargé de veiller sur lui, le suivoit pas à pas sans qu’il y prit garde, & l’accosta quand il en fut temps. Ce rôle qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandoit un homme d’esprit, & fut parfaitement rempli. Sans rendre l’enfant timide & craintif en le frappant d’un trop grand effroi, il lui fit si bien sentir l’imprudence de son équipée, qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena souple, confus, & n’osant lever les yeux.

Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu’il rentrait, son père descendoit pour sortir, & le rencontra sur l’escalier. Il fallut dire d’où il venoit & pour quoi je n’étois pas avec lui [39] ? Le pauvre enfant eut voulu être cent pieds sous terre. Sans s’amuser à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m’y serois attendu : Quand vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître ; mais, comme je ne veux point d’un bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera, ayez soin de n’y plus rentrer.

Pour moi, je le reçus sans reproche & sans raillerie, mais avec un peu de gravité ; et de peur qu’il ne soupçonnât que tout ce qui s’étoit passé n’étoit qu’un jeu, je rit voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain avec grand plaisir qu’il passoit avec moi d’un air de triomphe devant les mêmes gens qui s’étaient moqués de lui la veille pour l’avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu’il ne me menaça plus de sortir sans moi.

C’est par ces moyens & d’autres semblables que, durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulois sans lui rien prescrire, sans lui défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l’ennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais, il étoit content ; mais mon silence le tenoit en crainte ; il comprenoit que quelque chose n’alloit pas bien, & toujours la leçon lui venoit de la chose même. Mais revenons.

Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature, en fortifiant le corps, n’abrutissent point l’esprit ; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître l’usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l’usage des instruments naturels qui sont à notre portée & qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d’un enfant élevé toujours dans la chambre & sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que c’est que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher ? La première fois que je sortis de Genève, je voulois suivre un cheval au galop, je jettois des pierres contre la montagne de Salève qui étoit à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfans du village, j’étois un véritable idiot pour eux. À dix-huit ans on apprend en Philosophie ce que c’est qu’un levier : il n’y a point de petit Paysan à douze qui ne sache se servir d’un levier mieux que le premier Mécanicien de l’Académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du Collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira jamais dans la Classe.

Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre ; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, & entrant pour ainsi dire dans l’espace du monde. Toute la différence est, qu’à la vue commune à l’enfant & au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, & l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doue. Cette disposition bien ou mal cultivée est ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents.

Les premiers mouvements naturels de l’homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l’environne, & d’éprouver dans chaque objet qu’il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de Physique expérimentale relative a sa propre conservation, & dont on le détourne par des études spéculatives avant qu’il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats & flexibles peuvent s’ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d’illusion, c’est le temps d’exercer les uns & les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c’est le temps d’apprendre à connaître les rapports sensibles que les chose sont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive ; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres a tout cela, ce n’est pas nous apprendre à raisonner, c’est nous apprendre a nous servir de la raison d’autrui ; c’est nous apprendre à beaucoup croire, & à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s’en procurer les instruments, &, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence ; & pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste & sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l’homme se forme indépendamment du corps, c’est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l’esprit faciles & sûres.

En montrant à quoi l’on doit employer la longue oisiveté de l’enfance, j’entre dans un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous votre propre critique, se bornent à enseigner ce que nul n’a besoin d’apprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours d’elles-mêmes, & ne coûtent ci peines ni soins ? Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, &, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris ?

Messieurs, vous vous trompez : j’enseigne a mon élevé un art très long, très pénible, & que n’ont assurément pas les vôtres ; c’est celui d être ignorant : car la science de quiconque ne croit savoir que ce qu’il sait se réduit a bien peu de chose. Vous donnez la science, à la bonne heure. ; moi je m’occupe de l’instrument propre à l’acquérir. On dit qu’un jour les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint-Marc a un ambassadeur d’Espagne, celui-ci, pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c’è la radice. Je rie vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être tenté de lui en dire autant.

Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps & d’âme qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu’il en étoit fortement pénétré ; il y revient sans cesse & de mille façons. En parlant de l’éducation d’un enfant, pour lui raidir l’âme, il faut, dit-il, lui durcir les muscles en accoutumant au travail, on l’accoutume à la douleur ; il le faut rompre à l’âpreté des exercices, pour le dresser a l’âpreté de la dislocation, de la colique & de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleury, le pédant de Crousaz, si différens entre eux dans tout le reste, s’accordent tous en ce seul point d’exercer beaucoup les corps de enfans. C’est le plus judiçieux de leurs préceptes ; c’est celui qui est & sera toujours le plus négligé. J’ai déjà suffisamment parlé de son importance ; & comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des regles plus sensées que celles qu’on trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d’y renvoyer, après avoir pris la liberté d’ajouter quelques observations aux siennes.

Les membres d’un corps qui croît, doivent être tous au large dans leur vêtement ; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement ; rien de trop juste, rien qui colle au corps, point de ligatures. L’habillement françois, gênant & mal-sain pour les hommes, est pernicieux sur-tout aux enfans. Les humeurs, stagnantes, arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu’augmente la vie inactive & sédentaire, se corrompent & causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, & presque ignorée des Anciens, que leur manière de se vêtir & de vivre en préservoit. L’habillement de Houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l’augmente, & pour sauver aux enfans quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu’il y a de mieux à faire, est de les laisser en jacquette aussi longtems qu’il est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, & de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu’à la déformer. Leurs défauts du corps & de l’esprit viennent presque tous de la même cause ; on les veut faire hommes avant le tems. Il y a des couleurs gaies & des couleurs tristes premières sont plus du goût des enfants ; elles leur siéent mieux aussi ; & je ne vois pas pourquoi l’on ne consulterai pas en ceci des convenances si naturelles ; mais du moment qu’ils préfèrent une étoffe parce qu’elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l’opinion ; & ce goût ne leur est sûrement pas venu d’eux-mêmes. On ne sauroit dire combien le choix des vêtements & les motifs de ce choix influent sur l’éducation. Non seulement d’aveugles mères promettent à leurs enfans des parures pour récompenses, on voit même d’insensés gouverneurs menacer leurs élèves d’un habit plus grossier & plus simple, comme d’un châtiment. Si vous n’étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. C’est comme s’ils leur disaient : Sachez que l’homme n’est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s’étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu’elle n’estime que la parure, & qu’elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur ?

Si j’avois à remettre la tête d’un enfant ainsi gâté, j’aurois soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu’il y fût toujours gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières, je ferois fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence ; s’il vouloit se mêler aux jeux d’autres enfans plus simplement mis, tout cesserait, tout disparoîtroit à l’instant. Enfin je l’ennuierais, je le rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l’esclave de son habit doré, que j’en ferois le fléau de sa vie, & qu’il verroit avec moins d’effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu’on n’a pas asservi l’enfant à nos préjugés, être à son aise & libre est toujours son premier désir ; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui lui l’assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, & une autre plus convenable à l’inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal & uniforme, doit garantir le corps des altérations de l’air ; l’autre le faisant passer sans cesse de l’agitation au repos & de la chaleur au froid, doit l’accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là que les gens casaniers & sédentaires doivent s’habiller chaudement en tout ] temps, afin de se conserver le corps dans une température uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons & à toutes heures du jour. Ceux, au contraire, qui vont & viennent, au vent, au soleil, a la pluie, qui agissent beaucoup & passent la plupart de leur temps sub dio doivent être toujours vêtus légèrement, afin de s’habituer à toutes les vicissitudes de l’air & à tous les degrés de température, sans en être incommodes. Je conseillerois aux uns & aux autres de ne point changer d’habits selon les saisons, & ce sera la pratique constante de mon émile ; en quoi je n’entends pas qu’il porte l’été ses habits d’hiver, comme les gens sédentaires, mais qu’il porte l’hiver ses habits d’été, comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vécu quatre-vingts ans. Peu ou point de coiffure en toute saison, Les anciens Egyptiens avaient toujours la tête nue ; les Perses la couvraient de grosses tiares, & la couvrent encore de gros turban, dont, selon Chardin, l’air du pays leur rend l’usage nécessaire. J’ai remarqué dans un autre endroit [40] la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses & ceux des égyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles & moins poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, & toutes les impressions de l’air, accoutumez vos enfans à demeurer été & hiver, jour & nuit toujours tête nue. Que si, pour la propreté & pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à claire-voie, & semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l’observation de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout l’air de Perse ; mais moi je n’ai pas choisi mon élève Européen pour en faire un Asiatique.

En général, on habille trop les enfants, & surtout durant le premier âge. Il faudrait plutôt les endurcir au froid qu’au chaud : le grand froid ne les incommode jamais, quand on les y laisse exposés de bonne heure ; mais le tissu de leur peau, trop tendre & trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par l’extrême chaleur un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu’il en meurt plus dans le mois d’août que dans aucun autre mois. D’ailleurs il parait constant, par la comparaison des peuples du Nord & de ceux du Midi, qu’on se rend plu, robuste en supportant l’excès du froid que l’excès de la chaleur. Mais, à mesure que l’enfant grandit & que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil ; en allant par degrés, vous l’endurcirez sans danger aux ardeurs de la zone torride.

Locke, au milieu des préceptes mâles & sensés qu’il nous donne, retombe dans des contradictions qu’on n’attendroit pas d’un raisonneur aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfans se baignent l’été dans l’eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu’ils boivent frais, ni qu’ils se couchent par terre dans des endroits humides [41]. Mais puisqu’il veut que les souliers des enfans prennent l’eau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand l’enfant aura chaud ? & ne peut-on pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu’il fait ses pieds par rapport aux mains, & du corps par rapport au visage ? Si vous voulez, lui dirai-je, que l’homme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu’il soit tout pieds ?

Pour empêcher les enfans de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que, quand l’enfant a soif, il faille lui donner à manger ; j’aimerais autant, quand il a faim, lui donner à boire. jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, qu’on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela était, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu’on eût appris ce qu’il faut faire pour le conserver.

Toutes les fois qu’Emile aura soif, je veux qu’on lui donne à boire ; je veux qu’on lui donne de l’eau pure & sans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir fût-il tout en nage, & fût-on dans le cœur de l’hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c’est de l’eau de rivière, donnez-la-lui sur-le-champ telle qu’elle sort de la rivière ; si c’est de, l’eau de source, il la faut laisser quelque temps à l’air avant qu’il la boive. Dans les saisons chaudes, les rivières sont chaudes ; il n’en est pas de même des sources, qui n’ont pas reçu le contact de l’air ; il faut attendre qu’elles soient à la température de l’atmosphère. L’hiver, au contraire, l’eau de source est à cet égard moins dangereuse que l’eau de rivière. Mais il n’est ni naturel ni fréquent qu’on se mette l’hiver en sueur, surtout en plein air ; car l’air froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur & empêche les pores de s’ouvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas qu’Emile s’exerce l’hiver au coin d’un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant qu’il ne s’échauffera qu’à faire & lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il aura soit ; qu’il continue de s’exercer après avoir bu, & n’en craignons aucun accident. Que si par quelque autre exercice se met en sueur & qu’il ait soif, qu’il boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin et à petits pas chercher son eau. Par le froid qu’on suppose, il sera suffisamment rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Surtout prenez ces précautions sans qu’il s’en aperçoive. J’aimerois mieux qu’il fut quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.

Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu’ils font un extrême exercice. L’un sert de correctif à l’autre ; aussi voit-on qu’ils ont besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. C’est une observation constante que le sommeil est plus tranquille & plus doux tandis que le soleil est sous l’horizon, & que l’air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi l’habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. D’où il suit que dans nos climats l’homme & tous les animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps l’hiver que l’été. Mais la vie civile n’est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions, d’accidents, pour qu’on doive accoutumer l’homme à cette uniformité, au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut s’assujettir aux règles ; mais la première est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N’allez donc pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité d’un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d’abord sans gêne à la loi de la nature ; mais n’oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi ; qu’il doit pouvoir se coucher tard, se lever matin être éveillé brusquement, passer les nuits debout, sans en être incommodé. En s’y prenant assez tôt, en allant toujours doucement & par degrés, on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent quand on l’y soumet déjà tout formé.

Il importe de s’accoutumer d’abord à être mal couché. C’est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général la vie dure, une fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables ; la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que sur le duvet ; les gens accoutumes à dormir sur des planches le trouvent partout : il n’y a point de lit dur pour qui s’endort en se couchant.

Un lit mollet, où l’on s’ensevelit dans la plume ou dans l’édredon, fond & dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s’échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d’autres incommodités, & infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.

Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons émile & moi pendant la journée. Nous n’avons pas besoin qu’on nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits ; en labourant la terre nous remuons nos matelas.

Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l’on est maître de le faire dormir & veiller presque à volonté. Quand l’enfant est couché, & que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit : dormez ; c’est comme si elle lui disoit : portez-vous bien ! quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l’ennuyer lui-même. Parlez tant qu’il soit forcé de se taire, & bientôt il dormira : les sermons sont toujours bons à quelque chose ; autant vaut le prêcher que le bercer ; mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l’employer le jour.

J’éveillerai quelquefois émile, moins de peur qu’il ne prenne l’habitude de dormir trop longtemps que pour l’accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement. Au surplus, j’aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le forcer à s’éveiller de lui-même, & à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.

S’il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, & lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu’il en pourra laisser au sommeil ; s’il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son goût. Veux-je qu’il s’éveille à point nommé, je lui dis : Demain à six heures on part pour la pêche, on se va promener à tel endroit ; voulez-vous. en être ? Il consent, il me prie de l’éveiller : je promets, ou je ne promets point, selon le besoin ; s’il s’éveille trop tard, il me trouve parti. Il y aura du malheur si bientôt il n’apprend à s’éveiller de lui-même.

Au reste, s’il arrivait, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans le paresse, il ne faut point le livrer a ce penchant, dans lequel il s’engourdiroit tout à fait, mais lui administrer qu’que stimulant qui l’éveille. On conçoit bien qu’il n’est pas question de le faire agir par force, mais de l’émouvoir par quelque appétit qui l’y porte ; & cet appétit, pris avec choix dans la nature, nous mène à la fois à deux fins.

Je n’imagine rien dont, avec un peu d’adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur, suffisent ; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, & dont jamais précepteur ne sçut s’aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce n’est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, & même en riant, ce qu’ils ne souffriraient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages ; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter l’amertume ; mais il n’appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n’y prends garde, égaré dans les exceptions.

Ce qui n’en souffre point est cependant l’assujettissement de l’homme à la douleur, aux maux de son espèce, aux accidents aux périls de la vie, enfin à la mort ; plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de l’importune sensibilité qui ajoute au mal l’impatience de l’endurer ; plus on apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l’atteindre, plus on leur ôtera, comme eut dit Montaigne, la pointure de l’étrangeté ; & plus aussi l’on rendra son âme invulnérable & dure ; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourroit être atteint au vif. Les approches mêmes de la mort n’étant point la mort, a peine la sentira-t-il comme telle : il ne mourra pas, pour ainsi dire, il sera vivant ou mort, rien de plus. C’est de lui que le même Montaigne eut pu dire, comme il a dit d’un roi de Maroc, que nul homme n’a vécu si avant dans la mort. La constance & la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l’enfance ; mais ce n’est pas en apprenant leurs noms aux enfans qu’on les leur enseigne, c’est en les leur faisant goûter, sans qu’ils sachent ce que c’est.

Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons nous avec notre élève relativement au danger de la petite vérole ? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si -nous attendrons qu’il la prenne naturellement ? Le premier parti plus conforme à notre pratique, garantit du péril où la vie est la plus précieuse, au risque de celui où elle l’est le moin, si toutefois on peut donner le nom de risque à l’inoculation bien administrée.

Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature dans les soins qu’elle aime à prendre seule, & qu’elle abandonne aussitôt que l’homme veut s’en mêler. L’homme de la nature est toujours préparé : laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.

N’allez. pas de là conclure que je blâme l’inoculation ; car le raisonnement sur lequel j’en exempte mon élève iroit très mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu’ils en seront attaques ; si vous la laissez venir au hasard, il est probable qu’ils en périront. Je vois que dans les différens pays on résiste d’autant plus à l’inoculation qu’elle y devient plus nécessaire ; & la raison de cela se sent aisément. À peine aussi daignerai-je traiter cette question pour mon émile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on lui donne la petite vérole, on aura l’avantage de prévoir & connaître son mal d’avance ; c’est quelque chose ; mais s’il la prend naturellement, nous l’aurons préservé du médecin, c’est encore plus.

Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l’ont reçue, préfère toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, et par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent tous à monter à cheval, parce qu’il en coûte beaucoup pour cela ; mais presque aucun d’eux n’apprend à nager, parce qu’il n’en coûte rien, & qu’un artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval, s’y tient, & s’en sert assez pour le besoin ; mais, dans l’eau, si l’on ne nage on se noie, & l’on ne nage point sans l’avoir appris. Enfin l’on n’est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu que nul n’est sûr d’éviter un danger auquel on est si souvent exposé. émile sera dans l’eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si l’on pouvoit apprendre à voler dans les airs, j’en ferois un aigle ; j’en ferois une salamandre, si l’on pouvoit s’endurcir au feu.

On craint qu’un enfant ne se noie en apprenant à nager ; qu’il se noie en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. C’est la seule vanité qui nous rend téméraires ; on ne l’est point quand on n’est vu de personne : émile ne le seroit pas, quand il seroit vu de tout l’univers. Comme l’exercice ne dépend pas du risque, dans un canal du parc de son père il apprendroit à traverser l’Hellespont ; mais il faut s’apprivoiser au risque même, pour apprendre à ne s’en pas troubler ; c’est une partie essentielle de l’apprentissage dont je parlois tout à l’heure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces & à le partager toujours avec lui, je n’aurai guère d’imprudence a craindre, quand je réglerai le soin de sa conservation sur celui que je dois a la mienne.

Un enfant est moins grand qu’un homme ; il n’a ni sa force ni sa raison : mais il voit & entend aussi bien que lui, ou à très peu près ; il a le goût aussi sensible, quoiqu’il moins délicat, & distingue aussi bien les odeurs, il n’y mette pas la même sensualité. Les premières facultés qui se forment & se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premières qu’il faudroit cultiver ; ce sont les seules qu’on oublie, ou celles qu’on néglige le plus.

Exercer les sens n’est pas seulement en faire usage, c’est apprendre à bien juger par eux, c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir ; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.

Il y a un exercice purement naturel & mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres ; tout cela est fort bien ; mais n’avons nous que des bras et des jambes ? n’avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles ? & ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers ? N’exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent ; tirez de chacun d’eux tout le parti possible, puis vérifiez l’impression de l’un par l’autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N’employez la force qu’après avoir estimé la résistance ; faites toujours en sorte que l’estimation de l’effet précède l’usage des moyens. Intéressez l’enfant à ne jamais faire d’efforts insuffisants ou superflus. Si vous l’accoutumez à prévoir ainsi l’effet de tous ses mouvements, & à redresser ses erreurs par l’expérience, n’est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux ?

S’agit-il d’ébranler une masse ; s’il prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement ; s’il le prend trop court, il n’aura pas assez de force ; l’expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu’il lui fait. Cette sagesse n’est donc pas au-dessus de son âge. S’agit-il de porter un fardeau ; s’veut le prendre aussi pesant qu’il peut le porter & n’en point essayer qu’il ne soulève, ne sera-t-il pas forcé d’en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même matière & de différentes grosseurs, qu’il choisisse entre des masses de même grosseur & de différentes matières ; il faudra bien qu’il s’applique à comparer leurs poids spécifiques. J’ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire qu’après l’épreuve qu’un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d’eau.

Nous ne sommes pas également maîtres de l’usage de tous nos sens. Il y en a un, savoir, le toucher, dont l’action n’est jamais suspendue durant la veille ; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour nous avertir de tout ce qui peut l’offenser. C’est aussi celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt l’expérience par cet exercice continuel, & auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr & plus fin que nous, parceque, n’étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d’apprendre à tirèrent uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l’autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l’obscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire, en un mot, de nuit & sans lumière, tout ce qu’ils font de jour et sans yeux ? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l’avantage ; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, & que nous n’osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière, me dira-t-on. Eh quoi ! toujours des machines ! Qui vous répond qu’elles vous suivront partout au besoin ? Pour moi, j’aime mieux qu’émile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d’un chandelier.

Etes-vous enfermé dans un édifice au milieu de la nuit, frappez des mains ; vous apercevrez, au résonnement du lieu, si l’espace est grand ou petit, si vous êtes au milieu ou dans un coin. À demi-pied d’un mur, l’air moins ambiant & plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place, et tournez-vous successivement de tous les côtés ; s’il y a une porte ouverte, un léger courant d’air vous l’indiquera. êtes-vous dans un bateau, vous connaîtrez, à la manière dont l’air vous frappera le visage, non seulement en quel sens vous allez, mais si le fil de la rivière vous entraîne lentement ou vite. Ces observations, et mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit ; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés ou distraits par la vue, elles nous échapperont. Cependant il n’y a encore ici ni mains ni bâton. Que de connaissances oculaires on peut acquérir par le toucher, même sans rien toucher du tout !

Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu’il ne semble. La nuit effraye naturellement les hommes, & quelquefois les animaux [42]. La raison, les connaissances, l’esprit, le courage, délivrent peu de gens de ce tribut l’ai vu des raisonneurs, des esprits forts, des philosophes, des militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit comme des femmes au bruit d’une feuille d’arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices ; on se trompe : il a une cause naturelle. Quelle est cette cause ? la même qui rend les sourds défiants & le peuple superstitieux, l’ignorance des choses qui nous environnent & à ce qui se passe autour de nous [43]. Accoutumé d’apercevoir de loin les objets & de prévoir leurs impressions d’avance, comment, ne voyant plus rien de ce qui m’entoure, n’y supposerois-je pas mille êtres, mille mouvements qui peuvent me nuire, & dont il m’est impossible de me garantir ? J’ai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve, je ne le sais jamais aussi bien que si je le voyois actuellement : j’ai donc toujours un sujet de crainte que je n’avois pas en plein jour. Je sais, il est vrai, qu’un corps étranger ne peut guère agir sur le mien sans s’annoncer par quelque bruit ; aussi, combien j’ai sans cesse l’oreille alerte ! Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause, l’intérêt de ma conservation me fait d’abord supposer tout ce qui doit le plus m’engager à me tenir sur mes gardes, & par conséquent tout ce qui est le plus propre à m’effrayer.

N’entends-je absolument rien, je ne suis pas pour cela tranquille ; car enfin sans bruit on peut encore me surprendre. Il faut que je suppose les choses telles qu’elles étaient auparavant, telles qu’elles doivent encore être, que je voie ce que je ne vois pas. Ainsi, forcée mettre en jeu mon imagination, bientôt je n’en suis plus je maître, & ce que j’ai fait pour me rassurer ne sert qu’à m’alarmer davantage. Si j’entends du bruit, j’entends des voleurs ; si je n’entends rien, je vois des fantômes ; la vigilance que m’inspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte. Tout ce qui doit me rassurer n’est que dans ma raison, l’instinct plus fort me parle tout autrement qu’elle. À quoi bon penser qu’on n’a rien à craindre, puisque alors on n’a rien à faire ?

La cause du mal trouvée indique le remède. Un toute chose l’habitude tue l’imagination ; il n’y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l’on voit tous les jours, ce n’est plus l’imagination qui agit, c’est la mémoire ; & voilà la raison de l’axiome : ab assuetis non fit passio, car ce n’est qu’au feu de l’imagination que les passions s’allument. Ne raisonnez donc pas avec celui que vous voulez guérir de l’horreur des ténèbres ; menez-l’y souvent, & soyez sûr que tous les arguments de la philosophie ne vaudront pas cet usage. La tête ne tourne point aux couvreurs sur les toits, & l’on ne voit plus avoir peur dans l’obscurité quiconque est accoutumé d’y être.

Voilà donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier ; mais pour que ces jeux réussissent, je il, puis trop recommander la gaieté. Rien n’est si triste que les ténèbres ; n’allez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu’il rie en entrant dans l’obscurité ; que le rire le reprenne avant qu’il en sorte ; que, tandis qu’il y est, l’idée des amusements qu’il quitte, & de ceux qu’il va retrouver, le défende des imaginations fantastiques qui pourraient l’y venir chercher.

Il est un terme de la vie au delà duquel on rétrograde en avançant. je sens que j’ai passé ce terme. Je recommence, pour ainsi dire, une autre carrière. Le vide de l’âge mur, qui s’est fait sentir à moi, me retrace le doux temps du premier âge. En vieillissant, je redeviens enfant, & je me rappelle plus volontiers ce que j’ai fait à dix ans qu’à trente. Lecteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même ; car, pour bien faire ce livre, faut que je le fasse avec plaisir.

J’étois à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J’avais pour camarade un cousin plus riche que moi, & qu’on traitoit en héritier, tandis éloigné de mon père, je n’étois qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard étoit singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d’automne, qu’il faisoit très obscur, il me donna la clef du temple, & me dit d’aller chercher dans la chaire la Bible qu’on y avoit laissée. Il ajouta, pour me piquer d’honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer.

Je partis sans lumière ; si j’en avois eu, ç’auroit peut-être été pis encore. Il fallait passer par le cimetière : je le traversai gaillardement ; car, tant que je me sentois en plein air, je n’eus jamais de frayeurs nocturnes.

En ouvrant la porte, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, & qui commença d’ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m’arrêtai. En apercevant l’obscurité profonde qui régnoit dans ce vaste lieu, je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux : je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j’entre dans l’église. À peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais si fortement que je perdis la tête ; &, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans m’en apercevoir, je la cherchai longtemps à gauche, je m’embarrassai dans les bancs, je ne savois plus où j’étais, et, ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, j’aperçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, & je m’en éloigne comme la première fois, bien résolu de n’y jamais rentrer seul qu’en plein jour.

Je reviens jusqu’à la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d’avance, &, confus de m’y voir expose, j’hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends Mlle Lambercier s’inquiéter de moi dire à la servante de prendre la lanterne, & M. Lambercier se disposer à ni venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n’auroit pas manque de faire tout l’honneur de l’expédition. À l’instant toutes mes frayeurs cessent, & ne me laissent que celle d’être surpris dans ma fuite : je cours, je vole au temple ; sans m égarer, sans tâtonner, j’arrive a la chaire ; j’y monte, je prends la Bible, je m’élance en bas ; dans trois sauts je suis hors du temple dont j’oubliai même de fermer la porte ; il entre dans la chambre, hors d’haleine, je jette la Bible sur la table, effaré, mais palpitant d’aise d’avoir prévenu le secours qui m’étoit destiné.

On me demandera si je donne ce trait pour un modèle à suivre, & pour un exemple de la gaieté que j’exige dans ces sortes d’exercices. Non ; mais je le donne pour preuve que rien n’est plus capable de rassurer quiconque est effrayé des ombres de a nuit, que d’entendre dans une chambre voisine une compagnie assemblée rire & causer tranquillement. Je voudrois qu’au lieu de s’amuser ainsi seul avec son élève, on rassemblât les soirs beaucoup d’enfants de bonne humeur ; qu’on ne les envoyât pas d’abord séparément, mais plusieurs ensemble, & qu’on n’en hasardât aucun parfaitement seul, qu’on ne se fût bien assuré d’avance qu’il n’en seroit pas trop effrayé,

Je n’imagine rien de si plaisant & de si utile que de pareils jeux, pour peu qu’on voulût user d’adresse à les ordonner. Je ferois dans une grande salle une espèce de labyrinthe avec des tables, des fauteuils, des chaises, des paravents. Dans les inextricables tortuosités de ce labyrinthe j’arrangerais, au milieu de huit ou dix boîtes s’attrapes, une autre boîte presque semblable, bien garnie de bonbons ; je désignerois en termes clairs, mais succincts, le lieu précis où se trouve la bonne boîte ; je donnerois le renseignement suffisant pour la distinguer à des gens plus attentifs & moins étourdis que des enfants [44] ; puis, après avoir fait tirer au sort les petits concurrents, je les enverrois tous l’un après l’autre, jusqu’à ce que la bonne boîte fût trouvée : ce que j’aurois soin de rendre difficile à proportion de leur habileté.

Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boîte à la main, tout fier de son expédition. La boîte se met sur la table, on l’ouvre en cérémonie. J’entends d’ici les éclats de rire, les huées de la bande joyeuse, quand, au lieu des confitures qu’on attendait, on trouve, bien proprement arrangés sur de la mousse ou sur du coton, un hanneton, un escargot, du charbon, du gland, un navet, ou quelque autre pareille denrée. D’autres fois, dans une pièce nouvellement blanchie, on suspendra près du mur quelque jouet, quelque petit meuble qu’il s agira d’aller chercher sans toucher au mur. À peine celui qui l’apportera sera-t-il rentré, que, pour peu qu’il ait manqué à la condition, le bout de son chapeau blanchi, le bout de ses souliers, la basque de son habit, sa manche trahiront sa maladresse. En voilà bien assez, trop peut-être, pour faire entendre l’esprit de ces sortes de jeux. S’il faut tout vous dire, ne me lisez point.

Quels avantages un homme ainsi élevé n’aura-t-il pas la nuit sur les autres hommes ? Ses pieds accoutumés à s’affermir dans les ténèbres, ses mains exercées à s’appliquer aisément à tous les corps environnants, le conduiront sans peine dans la plus épaisse obscurité. Son imagination, pleine des jeux nocturnes de sa jeunesse, se tournera difficilement sur des objets effrayants. S’il croit entendre des éclats de rire, au lieu de ceux des esprits follets, ce seront ceux de ses anciens camarades ; s’il se peint une assemblée, ce ne sera point pour lui le sabbat, mais la chambre de son gouverneur. La nuit, ne lui rappelant que des idées gaies, ne lui sera jamais affreuse ; au lieu de la craindre, il l’aimera. S’agit-il d’une expédition militaire, il sera prêt à toute heure, aussi bien seul qu’avec sa troupe. Il entrera dans le camp de Saul, il le parcourra sans s’égarer, il ira jusqu’à la tente du roi sans éveiller personne, il s’en retournera sans être aperçu. Faut-il enlever les chevaux de Rhésus, adressez-vous à lui sans crainte. Parmi les gens autrement élevés, vous trouverez difficilement un Ulysse.

J’ai vu des gens vouloir, par des surprises, accoutumer les enfans à ne s’effrayer de rien la nuit. Cette méthode est très mauvaise ; elle produit un effet tout contraire à celui qu’on cherche, & ne sert qu’a les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison ni l’habitude ne peuvent rassurer sur l’idée d’un danger présent dont on ne peut connaître le degré ni l’espèce, ni sur la crainte des surprises qu’on a souvent éprouvées. Cependant, comment s’assurer de tenir toujours votre élève exempt de pareils accidents ? Voici le meilleur avis, ce me semble, dont on se le prévenir là-dessus. Vous êtes alors, dirois-je à mon Emile, dans le cas d’une juste défense ; car l’agresseur ne vous laisse pas juger s’il veut vous faire mal ou peur, et, comme il a pris ses avantages, la fuite même n’est pas un refuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit, homme ou bête, il n’importe ; serrez-le, empoignez-le de toute votre force ; s’il se débat, frappez, ne marchandez point les. coups ; &, quoi qu’il puisse dire ou faire, ne lâchez jamais prise, que vous ne sachiez bien ce que c’est. L’éclaircissement vous apprendra probablement qu’il n’y avoit pas beaucoup à craindre, & cette manière de traiter les plaisants doit naturellement les rebuter d’y revenir.

Quoique le toucher soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continuel exercice, ses jugements restent pourtant, comme je l’ai dit, imparfaits & grossiers plus que ceux d’aucun autre, parce que nous mêlons continuellement à son usage celui de la vue, & que, l’œil atteignant à l’objet plus tôt que la main, l’esprit juge presque toujours sans elle. En revanche, les jugements u tact sont les plus sûrs, précisément parce qu’ils sont les plus bornés ; car, ne s’étendant qu’aussi loin que nos mains peuvent atteindre, ils rectifient l’étourderie des autres sens, qui s’élancent au loin sur des objets qu’ils aperçoivent à peine, au lieu que tout ce qu’aperçoit le toucher, il l’aperçoit bien. Ajoutez que, joignant, quand il nous plaît, la force des muscles à l’action des nerfs, nous unissons, par une sensation simultanée, au jugement de la température, des grandeurs, des figures, le jugement du poids & de la solidité. Ainsi le toucher, étant de tous les sens celui qui nous instruit le mieux de l’impression que les corps étrangers peuvent faire sur le nôtre, est celui dont l’usage est le plus fréquent, & nous donne le plus immédiatement la connaissance nécessaire à notre conservation.

Comme le toucher exercé supplée à la vue, pourquoi ne pourroit-il pas aussi suppléer à l’ouÏe jusqu’à certain point puisque les sons excitent dans les corps sonores des ébranlements sensibles au tact ? En posant une main sur le corps d’un violoncelle, on peut, sans le secours des yeux ni des oreilles, distinguer, à la seule manière dont le bois vibre & frémit, si le son qu’il rend est grave ou aigu, s’il est tiré de la chanterelle ou du bourdon. Qu’on exerce le sens a ces différences, je ne doute pas qu’avec le temps on n’y pût devenir sensible au point, d’entendre un air entier par les doigts. Or, ceci suppose, il est clair qu’on pourroit aisément parler aux souris en musique ; car les tons & les temps, n’étant pas moins susceptibles de combinaisons régulières que les articulations & les voix, peuvent être pris de même pour les éléments du discours.

Il y a des exercices qui émoussent le sens du toucher & le rendent plus obtus ; d’autres, au contraire, l’aiguisent & le rendent plus délicat & plus fin. Les premiers, joignant beaucoup de mouvement & de force à la continuelle impression des corps durs, rendent la peau rude, calleuse, & lui ôtent le sentiment naturel ; les seconds sont ceux qui varient ce même sentiment par un tact léger et fréquent, en sorte que l’esprit, attentif à des impressions incessamment répétées, acquiert la facilité de juger toutes leurs modifications. Cette différence est sensible dans l’usage des instruments de musique : le toucher dur & meurtrissant du violoncelle, de la contre-basse, du violon même, en rendant les doigts plus flexibles, racornit leurs extrémités. Le toucher lisse & poli du clavecin les rend aussi flexibles & plus sensibles en même temps. En ceci donc le clavecin est à préférer.

Il importe que la peau s’endurcisse aux impressions de air & puisse braver ses altérations ; car c’est elle qui défend tout le reste. À cela près, je ne voudrois pas que la main, trop servilement appliquée aux mêmes travaux, vînt à s’endurcir, ni que sa peau devenue presque osseuse perdît ce sentiment exquis qui donne à connaître quels sent les corps sur lesquels on la passe, &, selon l’espèce de contact, nous fait quelquefois, dans l’obscurité, frissonner en diverses manières..

Pourquoi faut-il que mon élève soit forcé d’avoir toujours sous ses pieds une peau de bœuf ? Quel mal y auroit-il que la sienne propre pût au besoin lui servir de semelle ? Il est clair qu’en cette partie la délicatesse de la peau ne peut jamais être utile à rien, & peut souvent beaucoup nuire. éveillés à minuit au cœur de l’hiver par l’ennemi dans leur ville, les Genevois trouvèrent Plus tôt leurs fusils que leurs souliers. Si nul d’eux n’avoit su marcher pieds, qui sait si Genève n’eût point été prise ?

Armons toujours l’homme contre les accidents imprévus. Qu’Emile coure les matins à pieds nus, en toute saison, par la chambre, par l’escalier, par le jardin ; loin de l’en gronder, je l’imiterai ; seulement j’aurai soin d’écarter le verre. Je parlerai bientôt des travaux & des jeux manuels. Du reste, qu’il apprenne à faire tous les pas qui favorisent les évolutions du corps, à prendre dans toutes les attitudes une position aisée & solide ; qu’il sache sauter en éloignement, en hauteur, grimper sur un arbre, franchir un mur ; qu’il trouve toujours son équilibre ; que tous ses mouvements, ses gestes soient ordonnés selon les lois de la pondération, longtemps avant que la statique se mêle de es lui expliquer. À la manière dont son pied pose à terre & son corps porte sur sa jambe, il doit sentir s’a est bien ou mal. Une assiette assurée a toujours de la grâce, & les postures les plus fermes sont aussi les plus élégantes. Si j’étois maître à danser, je ne ferois pas toutes les singeries de Marcel [45], bonnes pour le pays où il les fait ; mais, au lieu d’occuper éternellement mon élève à des gambades, je le mènerois au pied d’un rocher ; là, je lui montrerois quelle attitude il faut prendre, comment il faut porter le corps & la tête, quel mouvement il faut faire, de quelle manière il faut poser, tantôt le pied, tantôt la main, pour suivre légèrement les sentiers escarpés, raboteux & rudes, & s’élancer de pointe en pointe tant en montant qu’en descendant. J’en ferois l’émule d’un chevreuil plutôt qu’un danseur de l’Opéra.

Autant le toucher concentre ses opérations autour de l’homme, autant la vue étend les siennes au delà de lui ; c’est là ce qui rend celles-ci trompeuses : d’un coup d’œil un homme embrasse la moitié de son horizon. Dans cette multitude de sensations simultanées & de jugements qu’elles excitent, comment ne se tromper sur aucun ? Ainsi la vue est de tous nos sens le plus fautif, précisément parce qu’il est le plus étendu, & que, précédant de bien loin tous les autres, ses opérations sont trop promptes & trop vastes pour pouvoir être rectifiées par eux. Il y a plus, les illusions mêmes de la perspective nous sont nécessaires pour parvenir à connaître l’étendue & à comparer ses parties. Sans les fausses apparences, nous ne verrions rien dans l’éloignement ; sans les gradations de grandeur & de lumière, nous ne pourrions estimer aucune distance, ou plutôt il n’y en auroit point pour nous. Si de deux. arbres. égaux celui qui est à cent pas de nous nous paraissait aussi grand & aussi distinct que celui qui est à dix, nous les placerions à côté l’un de l’autre. Si nous apercevions toutes les dimensions des objets sous leur véritable mesure, nous ne verrions aucun espace, & tout nous paroîtroit sur notre œil.

Le sens de la vue n’a, pour juger la grandeur des objets & leur distance, qu’une même mesure, savoir, l’ouverture de l’angle qu’ils font dans notre œil ; & comme cette ouverture est un effet simple d’une cause composée, le jugement qu’il excite en nous laisse chaque cause particulière indéterminée, ou devient nécessairement fautif. Car, comment distinguer à la simple vue si l’angle sous lequel je vois un objet plus petit qu’un autre est tel, parce que ce premier objet est en effet plus petit, ou parce qu’il est plus éloigné ?

Il faut donc suivre ici une méthode contraire à la précédente ; au lieu de simplifier la sensation, la doubler, la vérifier toujours par une autre, assujettir l’organe visuel à l’organe tactile, & réprimer, pour ainsi dire, l’impétuosité du premier sens par la marche pesante & réglée du second. Faute de nous asservir à cette pratique, nos mesures par estimation sont très inexactes. Nous n’avons nulle précision dans le coup d’œil pour juger les hauteurs, les longueurs les profondeurs, les distances ; & la preuve que ce n’est pas tant la faute du sens que de son usage, c’est que les ingénieurs, les arpenteurs, les architectes, les maçons, les peintres ont en général le coup d’œil beaucoup plus sûr que nous, & apprécient les mesures de l’étendue avec plus de justesse ; parce que leur métier leur donnant en ceci l’inexpérience que nous négligeons d’acquérir, ils ôtent l’équivoque de l’angle par les apparences qui l’accompagenent, & qui déterminent plus exactement à leurs yeux le rapport des deux causes de cet angle.

Tout ce qui donne du mouvement au corps sans le contraindre est toujours facile à obtenir des enfants. Il va mille moyens de les intéresser à mesurer, à connaître, à estimer les distances. Voilà un cerisier fort haut, comment ferons-nous pour cueillir des cerises ? L’échelle de la grange est-elle bonne pour cela ? Voilà un ruisseau fort large, comment le traverserons-nous ? une des planches de la cour posera-t-elle sur les deux bords ? Nous voudrions, de nos fenêtres, pêcher dans les fossés du château ; combien de brasses doit avoir notre ligne ? Je voudrois faire une balançoire entre ces deux arbres ; une corde de deux toises nous suffira-t-elle ? On me dit que dans l’autre maison notre chambre aura vingt-cinq pieds carrés ; croyez-vous qu’elle nous convienne ? sera-t-elle plus grande que celle-ci ? Nous avons grand’faim ; voilà deux villages ; auquel des deux serons-nous plus tôt pour dîner ? etc.

Il s’agissoit d’exercer à la course un enfant indolent & paresseux, qui ne se portait pas de lui-même à cet exercice ni à aucun autre, quoiqu’on le destinât à l’état militaire ; il s’étoit persuadé, le ne sais comment, qu’un homme de son rang ne devoit rien faire ni rien savoir, & que sa noblesse devoit lui tenir lieu de bras, de jambes, ainsi que de toute espèce de mérite. À faire d’un tel gentilhomme un Achille au pied léger, l’adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté étoit d’autant plus grande que je ne voulois lui prescrire absolument rien ; j’avois banni de mes droits les exhortations, les promesses, les menaces, l’émulation, le désir de briller ; comment lui donner celui de courir sans lui rien dire ? Courir moi-même eût été un moyen peu sûr & sujet à inconvénient. D’ailleurs il s’agissoit encore de tirer de cet exercice quelque objet d’instruction pour lui, afin d’accoutumer les opérations de la machine & celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je m’y pris : moi, c’est-à-dire celui qui parle dans cet exemple.

En m’allant promener avec lui les après-midi, je mettois quelquefois dans ma poche deux gâteaux d’une espèce qu’il aimoit beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade [46], & nous revenions fort contents. Un jour il s’aperçut que j avois trois gâteaux ; il en auroit pu manger six sans s’incommoder ; il dépêche promptement le sien pour me demander le troisième. Non, lui dis-je : je le mangerois fort bien moi-même, ou nous le partagerions ; mais j’aime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà. Je les appelai, je leur montrai le gâteau & leur proposai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de but ; la carrière fut marquée : nous allâmes nous asseoir ; au signal donné, les petits garçons partirent ; le victorieux se saisit du gâteau, & le mangea sans miséricorde aux yeux des spectateurs & du vaincu.

Cet amusement valoit mieux que le gâteau ; mais il ne prit pas d’abord & ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai : l’instruction des enfans est un métier où il faut savoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes nos promenades ; souvent on prenoit trois gâteaux, quelquefois quatre, & de temps à autre il y en avoit un, même deux pour les coureurs. Si le prix n’étoit pas grand, ceux qui le. disputaient n’étaient pas ambitieux : celui qui le remportoit étoit loué, fêté ; tout se faisoit avec appareil. Pour donner lieu aux révolutions & augmenter l’intérêt, je marquois la carrière plus longue, j’y souffrois plusieurs concurrents. À peine étoient-ils dans la lice, que tous les passants s’arrêtaient pour les voir ; les acclamations, les cris, les battements de mains les animaient ; je voyois quelquefois mon petit bonhomme tressaillir, se lever, s’écrier quand l’un étoit près d’atteindre ou de passer l’autre ; c’étaient pour lui les jeux olympiques. Cependant les concurrents usaient quelquefois de supercherie ; ils se retenaient mutuellement, ou se faisaient tomber, ou poussaient des cailloux au passage l’un de l’autre. Cela me fournit un sujet de les séparer, & de les faire partir de différents termes, quoique également éloignés du but : on verra bientôt la raison de cette prévoyance ; car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.

Ennuyé de voir, toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisaient grande envie, monsieur le chevalier s’avisa de soupçonner enfin que bien courir pouvoit être bon à quelque chose & voyant qu’il avoit aussi deux jambes, il commença de s’essayer en secret. Je me gardai d’en rien voir ; mais je compris que mon stratagème avoit réussi. Quand il se crut assez fort, & je lus avant lui dans sa pensée, il affecta de m’importuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse, il s’obstine, & d’un air dépité il me dit à la fin : Eh bien ! mettez-le sur la pierre, marquez le champ, & nous verrons. Bon ! lui dis-je en riant, est-ce qu’un chevalier sait courir ? Vous gagnerez plus d’appétit, & non de quoi le satisfaire. Piqué de ma raillerie, il s’évertue, & remporte le prix d’autant plus aisément, que j’avois fait la lice très courte & pris soin d’écarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercice, que, sans faveur, il étoit presque sûr de vaincre mes polissons à la course, quelque longue que fût la carrière.

Cet avantage obtenu en produisit un autre auquel je n’avois pas songé. Quand il remportoit rarement le prix, il le mangeoit presque toujours seul, ainsi que faisaient ses concurrents ; mais en s’accoutumant à la victoire, il devint généreux et partageoit souvent avec les vaincus. Cela me fournit a moi-même une observation morale, & j’appris par là quel étoit le vrai principe de la générosité.

En continuant avec lui de marquer en différens lieux les termes d’où chacun devoit partir à la fois, je fis, sans qu’il s’en aperçût, les distances inégales, de sorte que l’un, ayant à faire plus de chemin que l’autre pour arriver au même but, avait un désavantage visible ; mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple, il ne savoit pas s’en prévaloir. Sans s’embarrasser de la distance, il préféroit toujours le plus beau chemin ; de sorte que, prévoyant aisément son choix, j’étois à peu près le maître de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté ; & cette adresse avoit aussi son usage à plus d’une fin. Cependant, comme mon dessein étoit qu’il s’aperçût de la différence, je tâchois de la lui rendre sensible ; mais, quoique indolent dans le calme, il étoit si vif dans ses jeux, & se défioit si peu de moi, que j’eus toutes les peines du monde à lui faire apercevoir que je le trichais. Enfin j’en vins à bout malgré son étourderie ; il m’en fit des reproches. Je lui dis : De quoi vous plaignez-vous ? dans un don que je veux bien faire, ne suis-je pas maître de mes conditions ? Qui vous force à courir ? vous ai-je promis de faire les lices égales ? n’avez vous pas le choix ? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne voyez-vous pas que c’est vous que je favorise, & que l’inégalité dont vous murmurez est tout à votre avantage si vous savez vous en prévaloir ? Cela étoit clair ; il le comprit, &, pour choisir, il fallut y regarder de plus près. D’abord on voulut compter les pas ; mais la mesure des pas d’un enfant est lente & fautive ; de plus, je m’avisai de multiplier les courses dans un même jour ; & alors, l’amusement devenant une espèce de passion, on avait regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de l’enfance s’accommode mal de ces lenteurs ; on s’exerça donc à mieux voir, à mieux estimer une distance à la vue. Alors j’eus peu de peine à étendre & nourrir ce goût. Enfin, quelques mois d’épreuves & d’erreurs corrigées lui formèrent tellement le compas visuel, que, quand je lui mettois par la pensée un gâteau sur quelque objet éloigné, il avoit le coup d’œil presque aussi sûr que la chaîne d’un arpenteur.

Comme la vue est de tous les sens celui dont on peut le moins séparer les jugements de l’esprit, il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir ; il faut avoir longtemps comparé la vue au toucher pour accoutumer le premier de ces deux sens à nous faire un rapport fidèle des figures & des distances ; sans le toucher, sans le mouvement progressif, les yeux du monde les plus perçants ne sauraient nous donner aucune idée de l’étendue. L’univers entier ne doit être qu’un point pour une huître ; il ne lui paroîtroit rien de plus quand même une âme humaine informeroit cette huître. Ce n’est qu’à force de marcher, de palper, de nombrer, de mesurer les dimensions, qu’on apprend à les estimer ; mais aussi, si l’on mesuroit toujours, le sens, se reposant sur l’instrument, n’acquerroit aucune justesse. Il ne faut pas non plus que l’enfant passe tout d’un coup de la mesure à l’estimation ; il faut d’abord que, continuant à comparer par parties ce qu’il ne sauroit comparer tout d’un coup, à des aliquotes précises il substitue des aliquotes par appréciation, & qu’au lieu d’appliquer toujours avec a main la mesure, il s’accoutume a l’appliquer seulement avec les yeux. je voudrois pourtant qu’on vérifiât ses premières opérations par des mesures réelles, afin qu’il corrigeât ses erreurs, & que, s’il reste dans le sens quelque fausse apparence, il apprît à la rectifier par un meilleur jugement. On a des mesures naturelles qui sont a peu près les mêmes en tout lieux : les pas d’un homme, l’étendue de ses bras, sa stature. Quand l’enfant estime la hauteur d’un étage, son gouverneur peut lui servir de toise : s’il estime la hauteur d’un clocher, qu’il le toise avec les maisons ; s’il veut savoir les lieues de chemin, qu’il compte les heures de marche ; & surtout qu’on ne fasse rien de toit cela pour lui, mais qu’il le fasse lui-même.

On ne sauroit apprendre à bien juger de l’étendue & de la grandeur des corps, qu’on n’apprenne à connaître aussi leurs figures & même à les imiter ; car au fond cette imitation ne tient absolument qu’aux lois de la perspective ; & l’on ne peut estimer l’étendue sur ses apparences, qu’on n’ait quelque sentiment de ces lois. Les enfants, grands imitateurs, essayent tous de dessiner : je voudrois que le mien cultivât cet art, non précisément pour l’art même, mais pour se rendre l’œil juste et la main flexible ; &, en général, il importe fort peu qu’il sache tel ou tel exercice, pourvu qu’il acquière la perspicacité du sens & la bonne habitude du corps qu’on gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donneroit à imiter que des imitations, & ne le feroit dessiner que sur des dessins : je veux qu’il n’ait d’autre maître que la nature, ni d’autre modèle que les objets. Je veux qu’il ait sous les yeux l’original même & non pas le papier qui le représente, qu’il crayonne une maison sur une maison, un arbre sur un arbre, un homme sur un homme, afin qu’il s’accoutume à bien observer les et leurs apparences, & non pas à prendre des imitations fausses & conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l’absence des objets, jusqu’à ce que, par des observations fréquentes, leurs figures exactes s’impriment bien dans son imagination ; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres & fantastiques, il ne perde la connaissance des proportions & le goût des beautés de la nature.

Je sais bien que de cette manière il barbouillera longtemps sans rien faire de reconnaissable, qu’il rendra tard l’élégance des contours & le trait léger des dessinateurs, peut-être jamais le discernement des effets pittoresques & le bon goût du dessin ; en revanche, il contractera certainement un coup d’œil plus juste, une main plus sûre, la connaissance des vrais rapports de grandeur & de figure qui sont entre les animaux, les plantes, les corps naturels, & une plus prompte expérience du jeu de la perspective. Voilà précisément ce que j’ai voulu faire, et mon intention n’est pas tant qu’il sache imiter les objets que les connaître ; j’aime mieux qu’il me montre une plante d’acanthe, & qu’il trace moins bien le feuillage d’un chapiteau.

Au reste, dans cet exercice, ainsi que dans tous les autres, je ne prétends pas que mon élève en ait seul l’amusement. Je veux le lui rendre plus agréable encore en le partageant sans cesse avec lui. je ne veux point qu’il ait d’autre émule que moi, mais je serai son émule sans relâche & sans risque ; cela mettra de l’intérêt dans ses occupations, sans causer de jalousie entre nous. Je prendrai le crayon à son exemple ; je l’emploierai d’abord aussi maladroitement que lui. Je serois un Apelle, que je ne me trouverai qu’un barbouilleur. Je commencerai par tracer un homme comme les laquois les tracent contre les murs ; une barre pour chaque as, une barre pour chaque jambe, & des doigts plus gros que le bras. Bien longtemps après nous nous apercevrons l’un ou l’autre de cette disproportion ; nous remarquerons qu’une jambe a de l’épaisseur, que cette épaisseur n’est pas partout la même ; que le bras a sa longueur déterminée par rapport au corps, etc. Dans ce progrès, je marcherai tout au plus à côté de lui, ou je le devancerai de si peu, qu’il lui sera toujours aisé de m’atteindre & souvent de me surpasser. Nous aurons des couleurs, des pinceaux ; nous tacherons d’imiter le coloris des objets & toute leur apparence aussi bien que leur figure. Nous enluminerons, nous peindrons, nous barbouillerons ; mais, dans tous nos barbouillages, nous ne cesserons d’épier la nature ; nous ne ferons jamais rien que sous les yeux du maître.

Nous étions en peine d’ornements pour notre chambre en voilà de tout trouvés. Je fais encadrer nos dessins. je les fais couvrir de beaux verres, afin qu’on n’y touche plus & que, les voyant rester dans l’état où nous les avons mis, chacun ait intérêt de n as négliger les siens. Je les arrange par ordre autour de la chambre, chaque dessin répété vingt, trente fois, & montrant à chaque exemplaire le progrès de l’auteur, depuis le moment où la maison n’est qu’un carré presque informe, jusqu’à celui où sa façade, son profil, ses proportions, ses ombres, sont dans la plus exacte vérité. Ces gradations ne peuvent manquer de nous offrir sans cesse des tableaux intéressants pour nous, curieux pour d’autres, & d’exciter toujours plus notre émulation. Aux premiers, aux lus grossiers de ces dessins, je mets des cadres bien brillants, bien dorés, qui les rehaussent ; mais quand l’imitation devient plus exacte & que le dessin est véritablement bon, alors je ne lui donne plus qu’un cadre noir très simple ; il n’a plus besoin d’autre ornement que lui-même, & ce seroit dommage que la bordure partageât l’attention que mérite l’objet. Ainsi chacun de nous l’honneur du cadre uni ; & quand l’un veut dédaigner un dessin de l’autre, il le condamne au cadre doré. Quelque jour, peut-être, ces cadres dorés passeront entre nous en proverbe, & nous admirerons combien d’hommes se rendent justice en se faisant encadrer ainsi.

J’ai dit que la géométrie n’étoit pas à la portée des enfants ; mais c’est notre faute. Nous ne sentons pas que leur méthode n’est point la nôtre, & que ce qui devient pour nous l’art de raisonner ne doit être pour eux que l’art de voir. Au lieu de leur donner notre méthode, nous ferions mieux de prendre la leur ; car notre manière d’apprendre la géométrie est bien autant une affaire d’imagination que de raisonnement. Quand la proposition est énoncée, il faut en imaginer la démonstration, c’est-à-dire trouver de quelle proposition déjà sue celle-là doit être une conséquence, &, de toutes les conséquences qu’on peut tirer de cette même proposition, choisir précisément celle dont il s’agit.

De cette manière, le raisonneur le plus exact, s’il n’est pas inventif, doit rester court. Aussi qu’arrive-t-il de là ? Qu’au lieu de nous faire trouver les démonstrations, on nous les dicte ; qu’au lieu de nous apprendre à raisonner, le maître raisonne pour nous & n’exerce que notre mémoire.

Faites des figures exactes, combinez-les, posez-les l’une sur l’autre, examinez leurs rapports ; vous trouverez toute la géométrie élémentaire en marchant d’observation en observation, sans qu’il soit question ni de définitions, ni de problèmes, ni d’aucune autre forme démonstrative que la simple superposition. Pour moi, je ne prétends point apprendre la géométrie a Emile, c’est lui qui me l’apprendra, je chercherai les rapports, & il les trouvera ; car je le les chercherai de manière à les lui faire trouver. Par exemple, au lieu de me servir d’un compas pour tracer un cercle, je le tracerai avec une pointe au bout d’un fil tournant sur un pivot. Après cela, quand je voudrai comparer les rayons entre eux Emile se moquera de moi, & il me fera comprendre que le même fil toujours tendu ne peut avoir tracé des distances inégales.

Si je veux mesurer un angle de soixante degrés, je décris du sommet de cet angle, non pas un arc, mais un cercle entier ; car avec les enfans il ne faut jamais rien sous entendre. Je trouve la portion du cercle comprise entre les deux côtés de l’angle est la sixième partie du cercle. Après cela je décris du même sommet un autre plus grand cercle, & je trouve que ce second arc est encore la sixième partie de son cercle. Je décris un troisième cercle concentrique sur lequel je fais la même épreuve ; & je la continue sur de nouveaux cercles, jusqu’à ce qu’Emile, choqué de ma stupidité, m’avertisse que chaque arc, grand ou petit, compris par le même angle, sera toujours la sixième partie de son cercle, etc. Nous voilà tout à l’heure à l’usage du rapporteur.

Pour prouver que les angles de suite sont égaux à deux droits, on décrit un cercle ; moi, tout au contraire, je fais en sorte qu’émile remarque cela premièrement dans le cercle, & puis je lui dis : Si l’on ôtoit le cercle & les lignes droites, les angles auroient-ils changé de grandeur, etc.

On néglige la justesse des figures, on la suppose, & l’on s’attache à la démonstration. Entre nous, au contraire, il ne sera jamais question de démonstration ; notre plus importante affaire sera de tirer des lignes bien droites, bien justes, bien égales ; de faire un carré bien parfait, de tracer un cercle bien rond. Pour vérifier la justesse de la figure, nous l’examinerons par toutes ses propriétés sensibles ; & cela nous donnera occasion d’en découvrir chaque jour de nouvelles. Nous plierons par le diamètre les deux demi-cercles ; par la diagonale, les deux moitiés du carrée ; nous comparerons nos deux figures pour voir celle dont les bords conviennent le plus exactement, & par conséquent bords conviennent le mieux faite ; nous disputerons si cette égalité de partage doit avoir toujours lieu dans les parallélogrammes, dans les trapèzes, etc. On essayera quelquefois de prévoir le succès de l’expérience avant de la faire ; on tâchera de trouver des raisons, etc.

La géométrie n’est pour mon élève que l’art de se bien servir de la règle & du compas ; il ne doit point la confondre avec le dessin, où il n’emploiera ni l’un ni l’autre de ces instruments. La règle & le compas seront enfermés sous la clef, et l’on ne lui en accordera que rarement l’usage & pour peu de temps, afin qu’il ne s’accoutume pas à barbouiller ; mais nous pourrons quelquefois porter nos figures à la promenade, & causer de ce que nous aurons fait ou de ce que nous voudrons faire.

Je n’oublierai jamais d’avoir vu à Turin un jeune homme à qui, dans son enfance, on avoit appris les rapports des contours & des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gaufres isopérimètres. Le petit gourmand avoit épuisé l’art d’Archimède pour trouver dans laquelle il y avait le plus à manger.

Quand un enfant joue au volant, il s’exerce l’œil & le bras à la justesse ; quand il fouette un sabot, il accroît sa force en s’en servant, mais sans rien apprendre. J’ai demandé quelquefois pourquoi l’on n’offroit pas aux enfans les mêmes jeux d’adresse qu’ont les hommes : la paume, le mail, le billard, l’arc, le ballon, les instruments de musique. On m’a répondu que quelques-uns de ces jeux étaient au-dessus de leurs forces, & que leurs membres & leurs organes n’étaient pas assez formés pour les autres. Je trouve ces raisons mauvaises : un enfant n’a pas la taille d’un homme, & ne laisse pas de porter un habit fait comme le sien. Je n’entends pas qu’il joue avec nos masses sur un billard haut de trois pieds ; je n’entends pas qu’il aille peloter dans nos tripots, ni qu’on charge sa petite main d’une raquette de Paumier ; mais qu’il joue dans une salle dont on aura garanti les fenêtres ; qu’il ne se serve d’abord que de balles molles ; que ses premières raquettes soient de bois puis de parchemin, & enfin de corde à boyau bandée à proportion de son progrès. Vous préférez le volant, parce qu’il fatigue moins et qu’il est sans danger. Vous avez tort par ces deux raisons. Le volant est un jeu de femmes ; niais il n’y en a pas une que ne fît fuir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas s’endurcir aux meurtrissures, & ce ne sont pas des contusions qu’attendent leurs visages. Mais nous, faits pour être vigoureux, croyons-nous le devenir sans peine ? & de quelle défense serons-nous capables, si nous ne sommes jamais attaqués ? On joue toujours lâchement les jeux où l’on peut être maladroit sans risque : un volant qui tombe ne fait de mal à personne ; mais rien ne dégourdit les bras comme d’avoir à couvrir la tête, rien ne rend le coup d’œil si juste que d’avoir à garantir les yeux. S’élancer du bout d’une salle à l’autre, juger le bond d’une balle encore en l’air, la renvoyer d’une main forte & sûre ; de tels jeux conviennent moins à l’homme qu’ils ne servent à le former.

Les fibres d’un enfant, dit-on, sont trop molles ! Elles ont moins de ressort, mais elles en sont plus flexibles ; son bras est faible, mais enfin c’est un bras ; on en doit faire, proportion gardée, tout ce qu’on fait d’une autre machine semblable. Les enfants n’ont dans les mains nulle adresse ; c’est pour cela que je veux qu’on leur en donne : un homme aussi peu exercé qu’eux n’en auroit pas davantage ; nous ne pouvons connaître l’usage de nos organes qu’après les avoir employés. Il n’y a qu’une longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nous-mêmes, & cette expérience est la véritable étude à laquelle on ne peut trop tôt nous appliquer.

Tout ce qui se fait est faisable. Or, rien n’est plus commun que de voir des enfants adroits & découplés avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme. Dans presque toutes les foires on en voit faire des équilibres, marcher sur les mains, sauter, danser sur la corde. Durant combien d’années des troupes d’enfants n’ont-elles pas attiré par leurs ballets des spectateurs à la Comédie italienne ! Qui est-ce qui n’a pas ouÏ parler en Allemagne & en Italie de la troupe pantomime du célèbre Nicolini ? Quelqu’un a-t-il jamais remarqué dans ces enfans des mouvements moins développés, des attitudes moins gracieuses, une oreille moins juste, une danse moins légère que dans les danseurs tout formés ? Qu’on ait d’abord les doigts épais, courts, peu mobiles, les mains potelées & peu capables de rien empoigner ; cela empêche-t-il que plusieurs enfants ne sachent écrire ou dessiner à l’âge où d’autres ne savent pas encore tenir le crayon ni la plume ? Tout Paris se souvient encore de la petite Anglaise qui faisoit a dix ans des prodiges sur le clavecin [47]. J’ai vu chez un magistrat, son fils, petit bonhomme de huit ans. qu’on mettoit sur la table au s’dessert, comme une statue au milieu des plateaux, jouer là d’un violon presque aussi grand que lui, et surprendre par son exécution les artistes mêmes.

Tous ces exemples & cent mille autres prouvent, ce me semble, que l’inaptitude qu’on suppose aux enfans pour nos exercices est imaginaire, & que, si on ne les voit point réussir dans quelques-uns, c’est qu’on ne les y a jamais exercés.

On me dira que je tombe ici, par rapport au corps, dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfans par rapport à l’esprit. La différence est très grande ; car l’un de ces progrès n’est qu’apparent, mais l’autre est réel. J’ai prouvé que l’esprit qu’ils paraissent avoir, ils ne l’ont pas, au lieu que tout ce qu’ils paraissent faire ils le font. D’ailleurs, on doit toujours songer que tout ceci n’est ou ne doit être que jeu, direction facile & volontaire des mouvements que la nature leur demande, art du varier sans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail ; car enfin, de quoi s’amuseront-ils dont je ne puisse faire un objet d’instruction pour eux ? & quand je ne le pourrais pas, pourvu qu’ils s’amusent sans inconvénient, & que le temps se passe, leur progrès en toute chose n’importe pas quant à présent ; au lieu que, lorsqu’il faut nécessairement leur apprendre ceci ou cela, comme qu’o n s’y prenne, il est toujours impossible qu’on en vienne à bout sans contrainte, sans fâcherie, & sans ennui.

Ce que j’ai dit sur les deux sens dont l’usage est le plus continu & le plus important,’peut servir d’exemple de la manière d’exercer les autres. La vue & le toucher s’appliquent également sur les corps en repos & sur les corps qui se meuvent ; mais comme il n y a que l’ébranlement de l’air qui puisse émouvoir le sens de l’ouÏe, il n’y a qu’un corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son ; &, si tout étoit en repos, nous n’entendrions jamais rien. La nuit donc, où, ne nous mouvant nous-mêmes qu’autant qu’il nous plaît, nous n’avons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe d’avoir l’oreille alerte, & de pouvoir juger, par la sensation qui nous frappe, si le corps qui la cause est grand ou petit, éloigné ou proche ; si son ébranlement est violent ou faible. L’air ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent, qui, produisant des échos, répètent la sensation, & font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met l’oreille à terre, on entend la voix des hommes & le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu’en restant debout.

Comme nous avons comparé la vue au toucher, il est bon de la comparer de même à l’ouÏe, & de savoir laquelle des deux impressions, partant à la fois du même corps, arrivera le plus tôt à son organe. Quand on voit le feu d’un canon, l’on peut encore se mettre à l’abri du coup ; mais sitôt qu’on entend le bruit, il n’est plus temps, le boulet est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre par l’intervalle de temps qui se passe de l’éclair au coup. Faites en sorte que l’enfant connaisse toutes ces expériences ; qu’il fasse celles qui sont à sa portée, & qu’il trouve les autres par induction, mais j’aime cent fois mieux qu’il les ignore que s’il faut que vous les lui disiez.

Nous avons un organe qui répond à l’ouÏe, savoir, celui de la voix ; nous n’en avons pas de même qui réponde à la vue, & nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C’est un moyen de plus pour cultiver le premier sens, en exerçant l’organe actif & l’organe passif l’un par l’autre.

L’homme a trois sortes de voix, savoir, la voix parlante ou articulée, la voix chantante ou mélodieuse, & la voix pathétique ou accentuée, qui sert de langage aux passions, & qui anime le chant & la parole. L’enfant a ces trois sortes de voix ainsi que l’homme, sans les savoir allier de même ; il a comme nous le rire, les cris, les plaintes, l’exclamation, les gémissements, mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Le enfans sont incapables de cette musique-là, & n’a jamais d’âme. De même, dans la voix parlante, leur langage n’a point d’accent ; ils crient, mais ils n’accentuent pas ; & comme dans leur discours il y a pet, d’accent, il y a peu d’énergie dans leur voix. Notre élève aura le parle, plus uni, plus simple encore, parce que ses passions, n’étant as éveillées, ne mêleront point leur langage au sien. N’allez donc pas lui donner à réciter des rôles de tragédie & de comédie, ni vouloir lui apprendre, comme on dit, à déclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des choses qu’il ne peut entendre, & de l’expression à des sentiments qu’il n’éprouvera jamais.

Apprenez-lui a parler uniment, clairement, à bien articuler, à prononcer exactement & sans affectation, à connaître & a suivre l’accent grammatical & la prosodie, à donner toujours assez de voix pour être entendu, mais à n’en donner jamais plus qu’il ne faut ; défaut ordinaire aux enfans élevés dans les collèges : en toute chose rien de superflu.

De même, dans le chant, rendez sa voix juste, égale flexible, sonore ; son oreille sensible à la mesure & à l’harmonie, mais rien de plus. La musique imitative et théâtral n’est pas de son âge ; je ne voudrois pas même qu’il chantât des paroles ;. s’il en vouloit chanter, je tâcherois de lui faire des chansons exprès, intéressantes pour son âge, & aussi simples que ses idées.

On pense bien qu’étant si peu pressé de lui apprendre à lire l’écriture, je ne le serai as non plus de lui apprendre à lire la musique. écartons se son cerveau toute attention trop pénible, & ne nous hâtons point de fixer son esprit sur des signes de convention. Ceci, je l’avoue, semble avoir sa difficulté ; car, si la connaissance des notes ne paraît pas d’abord plus nécessaire pour savoir chanter que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette différence, qu’en parlant nous rendons nos propres idées, & qu’en chantant nous ne rendons guère que celles d’autrui. Or, pour les rendre, il faut les lire.

Mais, premièrement, au lieu de les lire on peut les ouÏr, & un chant se rend à l’oreille encore plus qu’à l’œil. De plus, pour bien savoir la musique, il ne suffit pas de la rendre, il la faut composer, & l’un doit s’apprendre avec l’autre, sans quoi l’on ne la sait jamais bien. Exercez votre petit musicien d’abord à faire des phrases bien régulières, bien cadencées ; ensuite à les lier entre elles par une modulation très simple, enfin à marquer leurs différens rapports par une ponctuation correcte ; ce qui se fait par le bon choix des cadences & des repos. Surtout jamais de chant bizarre, jamais de pathétique ni d’expression. Une mélodie toujours chantante & simple, toujours dérivant des cordes essentielles du ton, & toujours indiquant tellement la basse qu’il la sente & l’accompagne sans peine ; car, pour se former la voix & l’oreille, il ne doit jamais chanter qu’au clavecin.

Pour mieux marquer les sons, on les articule en les prononçant ; de là l’usage solfier avec certaines syllabes. Pour distinguer les degrés, il faut donner des noms et à ces degrés & à leurs différens termes fixes ; de là les noms des intervalles, et aussi des lettres de l’alphabet dont on marque les touches du clavier & les notes de la gamme. C & À désignent des sons fixes invariables, toujours rendus par les mêmes touches. Ut & la sont autre chose. Ut est constamment la tonique d’un mode majeur, ou la médiante d’un mode mineur. La est constamment la tonique d’un mode mineur, ou la sixième note d’un mode majeur. Ainsi les lettres marquent les termes immuables des rapports de notre système musical, & les syllabes marquent les termes homologues des rapports semblables en divers tons. Les lettres indiquent es touches du clavier, & les syllabes les degrés du mode. Les musiciens françois ont étrangement brouillé ces distinctions ; ils ont confondu le sens dos syllabes avec le sens des lettres ; &, doublant inutilement les signes des touches, ils n’en ont point laissé pour exprimer les cordes des tons ; en sorte que pour eux ut & C sont toujours la même chose ; ce qui n’est pas, & ne doit pas être, car alors de quoi serviroit C ? Aussi leur manière de solfier est-elle d’une difficulté excessive sans être d’aucune utilité, sans porter aucune idée nette à l’esprit, puisque, par cette méthode, ces deux syllabes ut & mi, par exemple, peuvent également signifier une tierce majeure, mineure, superflue, ou diminuée. Par quelle étrange fatalité le pays du monde où l’on écrit les plus beaux livres sur la musique est-il précisément celui où on l’apprend le plus difficilement ?

Suivons avec notre élève une pratique plus simple & plus claire ; qu’il n’y ait pour lui que deux modes, dont les rapports soient toujours les mêmes & toujours indiqués par les mêmes syllabes. Soit qu’il chante ou qu’il joue d’un instrument, qu’il sache établir son mode sur chacun des douze tons qui peuvent lui servir de base, & que, soit qu’on module en D, en C, en G, etc., le finale soit toujours ut ou la, selon le mode. De cette manière, il vous concevra toujours ; les rapports essentiels du mode pour chanter & jouer juste seront toujours présents à son esprit, son exécution sera plus nette & son progrès plus rapide. Il n’y a rien de plus bizarre que ce lue les François appellent solfier au naturel ; c’est éloigner les idées de la chose pour en substituer d’étrangères qui ne font qu’égarer. Rien n’est plus naturel que de solfier par transposition, lorsque le mode est transposé. Mais c’en est trop sur la musique : enseignez-la comme vous voudrez, pourvu qu’elle ne soit jamais qu’un amusement.

Nous voilà bien avertis de l’état des corps étrangers par rapport au nôtre, de leur poids, de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de peur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement. Nous sommes instruits de ceux qu’il nous convient d’approcher ou d’éloigner de nous, de la manière dont il faut nous y prendre pour vaincre leur résistance, ou pour leur en opposer une qui nous préserve d’en être offensés, mais ce n’est pas assez ; notre propre corps s’épuise sans cesse, il a besoin d’être sans cesse renouvelé. Quoique nous ayons la faculté d’en changer d’autres en notre propre substance, le choix n’est pas indifférent : tout n’est pas aliment pour l’homme ; & des substances qui peuvent l’être, il y en a de plus ou de moins convenables, selon la constitution de son espèce, selon le climat qu’il habite, selon son tempérament particulier, & selon la manière de vivre que lui prescrit son état.

Nous mourrions affamés ou empoisonnés, s’’il falloit attendre, pour choisir les nourritures qui nous conviennent, que l’expérience nous eût appris à les connaître et à les choisir ; mais la suprême bonté, qui a fait du plaisir de, êtres sensibles l’instrument de leur conservation, nous avertit, par ce qui plaît à notre palais, de ce qui convient à notre estomac. Il n’y a point naturellement pour l’homme de médecin plus sûr que son propre appétit ; &, à le prendre son état primitif, je ne doute point qu’alors les aliments il trouvoit les plus agréables ne lui fussent aussi les plus sains.

Il y a plus. L’Auteur des choses ne pourvoit pas seulement aux besoins qu’il nous donne, mais encore à ceux que nous nous donnons nous-mêmes ; & c’est pour nous mettre toujours le désir à côté du besoin, qu’il fait que nos goûts changent et s’altèrent avec nos manières de vivre. Plus nous nous éloignons de l’état de nature, plus nous perdons de nos goûts naturels ; ou plutôt l’habitude nous tait une seconde nature que nous substituons tellement à la première, que nul d’entre nous ne connaît plus celle-ci.

Il suit de là que les goûts les plus naturels doivent être aussi les plus simples ; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément ; au lieu qu’en s’aiguisant, en s’irritant par nos fantaisies, ils prennent une forme qui ne change plus. L’homme qui n’est encore d’aucun pays se fera sans peine aux usages de quelque pays que ce soit ; mais l’homme d’un pays ne devient plus celui d’un autre.

Ceci me paraît vrai dans tous les sens, & bien plus encore, appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment est le lait ; nous ne nous accoutumons que par degrés aux saveurs fortes ; d’abord elles nous répugnent. Des fruits, des légumes, des herbes, & enfin quelques viandes grillées, sans assaisonnement et sans sel, firent les festins des premiers hommes [48]. La premiere fois qu’un sauvage boit du vin, il fait la grimace & le rejette ; & même parmi nous quiconque a vécu jusqu’à vingt ans sans goûter de liqueurs fermentées ne peut plus s’y accoutumer ; nous serions tous abstèmes si l’on ne nous eut donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin, plus nos goûts sont simples, plus ils sont universels ; les répugnances les plus communes tombent sur des mets composés. Vit-on jamais personne avoir en dégoût l’eau ni le pain ? Voilà la trace de la nature, voilà donc aussi notre règle. Conservons à l’enfant. son goût primitif le plus qu’il est possible ; que sa nourriture soit commune & simple, que son palais ne se familiarise qu’à des saveurs peu relevées, & ne se forme point un goût exclusif.

Je n’examine pas ici si cette manière de vivre est plus saine ou non, ce n’est pas ainsi que je l’envisage. Il me suffit de savoir, pour la préférer, que c’est la plus conforme à la nature, & celle qui peut le plus aisément se plier à tout autre. Ceux disent qu’il faut accoutumer les enfans aux aliments point ils useront étant grands, ne raisonnent pas bien, ce me semble. Pourquoi leur nourriture doit-elle être la même, tandis que leur manière de vivre est si différente ? Un homme épuisé de travail, de soucis, de peines, a besoin d’aliments succulents qui lui portent de nouveaux esprits au cerveau ; un enfant qui vient de s’ébattre, & dont le corps croit, a besoin d’une nourriture abondante qui lui fasse beaucoup de chyle. D’ailleurs l’homme fait a déjà son état, son emploi, son domicile ; mais qui est-ce qui peut être sûr de ce que la fortune réserve à l’enfant ? En toute chose ne lui donnons point une forme si déterminée, qu’il lui en coûte trop d’en changer au besoin. Ne faisons pas qu’il meure de faim dans d’autres pays, s’il ne traîne partout à sa suite un cuisinier français, ni qu’il dise un jour qu’on ne sait manger qu’en France. Voilà, par parenthèse, un plaisant éloge ! Pour moi, je dirois au contraire qu’il n’y a que les François qui ne savent pas manger, puisqu’il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.

De nos sensations diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celles qui ne font que l’environner. Mille choses sont indifférentes au toucher, à l’ouÏe, à, la vue ; mais il n’y a presque rien d’indifférent au goût. De plus, l’activité de ce sens est toute physique & matérielle ; il est le seul qui ne dit rien à l’imagination, du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins ; au lieu que l’imitation & l’imagination mêlent souvent du moral à l’impression de tous les autres. Aussi, généralement, les cœurs tendres et voluptueux, les caractères passionnés & vraiment sensibles, faciles à émouvoir par les autres sens, sont-ils assez tièdes sur celui-ci. De cela même qui semble mettre le goût au-dessous d’eux, & rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurois au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche de la gourmandise est surtout préférable à celui de la vanité, en ce que la première est un appétit de la nature, tenant immédiatement au sens, & que la seconde est un ouvrage de l’opinion, sujet au caprice des hommes & à toutes sortes d’abus. La gourmandise est la passion de l’enfance ; cette passion ne tient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparaît, Eh ! Croyez-moi ! l’enfant ne cessera que trop tôt de songer a ce qu’mange ; & quand son cœur sera trop occupé, son palais ne l’occupera guère. Quand il sera grand, mille sentiments impétueux le change à la gourmandise, et ne feront qu’irriter la vanité ; car cette dernière passion seule fait son profit des autres, & à la fin les engloutit toutes. J’ai quelquefois examiné ces gens qui donnoient de l’importance aux bons morceaux, qui songeoient, en s’éveillant, à ce qu’ils mangeraient dans la journée, & décrivaient un repas avec plus d’exactitude que n’en met Polybe à décrire un combat ; j’ai trouvé que tous ces prétendus hommes n’étaient que des enfans de quarante ans, sans vigueur & sans consistance, fruges consumere nati. La gourmandise est le vice des cœurs qui n’ont point d’étoffé. L’âme d’un gourmand est toute dans son palais ; il n’est fait que pour manger ; dans sa stupide incapacité, il n’est qu’à table à sa place, il ne sait juger que des plats ; laissons-lui sans regret cet emploi ; mieux lui vaut celui-là qu’un autre, autant pour nous que pour lui.

Craindre que la gourmandise ne s’enracine dans un enfant capable de quelque chose est une précaution de petit esprit. Dans l’enfance on ne songe qu’à ce qu’on mangé ; dans l’adolescence on n’y songe plus ; tout nous est bon, & l’on a bien d’autres affaires. Je ne voudrois pourtant pas qu’on allât faire un usage indiscret d’un ressort si-bas, ni étayer d’un bon morceau l’honneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pourquoi, toute l’enfance n’étant ou ne devant être que jeux & folâtres amusements, des exercices purement corporels n’auraient pas un prix matériel & sensible. Qu’un petit Majorquin, voyant un panier sur le haut d’un arbre, l’abatte à coup de fronde, n’est-il pas bien juste qu’il en profite, & qu’un bon déjeuner répare la force qu’il use à le gagner [49] ? Qu’un jeune Spartiate, à travers les risques de cent coups de fouet, se glisse habilement dans une cuisine ; qu’il un renardeau tout vivant, qu’en l’emportant dans s’a robe il en soit égratigné, mordu, mis en sang, & que, pour n’avoir pas la honte être surpris, l’enfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri, n’est-il pas juste qu’il profite enfin de sa proie, et qu’il la mange après en avoir été mangé ? jamais un bon repas ne doit être une récompense ; mais pourquoi ne seroit-il pas quelquefois l’effet des soins qu’on a pris pour se le procurer ? Emile ne regarde point le gâteau que j’ai mis sur la pierre comme le prix d’avoir bien couru ; il sait seulement que le seul moyen d’avoir ce gâteau est d’y arriver plus tôt qu’un autre.

Ceci ne contredit point les maximes que j’avançois tout à l’heure sur la simplicité des mets, car, pour flatter l’appétit des enfants, il ne s’agit pas d’exciter leur sensualité, mais seulement de la satisfaire ; & cela s’obtiendra par les choses du monde les plus communes, si l’on ne travaille pas à leur raffiner le goût. Leur appétit continuel, qu’excite besoin de croître, est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup d’autres. Des fruits, du laitage, quelque pièce de four un peu plus délicate que le pain ordinaire, surtout l’art de dispenser sobrement tout cela : voilà de quoi mener des armées d’enfants au bout du monde sans leur donner du goût pour les saveurs vives, ni risquer de leur blaser le palais.

Une des preuves que le goût de la viande n’est pas naturel à l’homme, est l’indifférence que les enfans ont pour ce mets-là, & la préférence qu’ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, a pâtisserie, les fruits, etc. Il importe surtout de ne pas dénaturer ce goût primitif, & de ne point rendre les enfants carnassiers ; si ce n’est pour leur santé, c’est pour leur caractère ; car, de quelque manière qu’on explique l’expérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels & féroces plus que les autres hommes ; cette observation est de tous les lieux & de tous les temps. La barbarie anglaise est connue [50] : les Gaures, au contraire, sont les plus doux des hommes [51]. Tous les sauvages sont cruels ; & leurs mœurs ne les portent point à l’être :cette cruauté vient de leurs aliments. Ils vont à la guerre comme a la chasse, & traitent les hommes comme des ours. En Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage [52], non plus que les chirurgiens. Les scélérats s’endurcissent au meurtre en buvant du sang. Homère fait des Cyclopes, mangeurs de chair, des hommes affreux, & des Lotophages un peuple si aimable, qu’aussitôt qu’on avoit essayé de leur commerce, on oublioit jusqu’a son pays pour vivre avec eux.

" Tu me demandes," disoit Plutarque, "pourquoi Pythagore s’abstenoit de manger de la chair des bêtes ; mais moi je te demande au contraire quel courage d’homme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent les os d’une bête expirante, qui fit servir devant lui des corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac des membres qui, le moment d’auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient & voyaient. Comment sa main put-elle enfoncer un fer dans le cœur d’un être sensible ? Comment ses yeux purent-ils supporter un meurtre ? Comment put-il voit saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense ? Comment put-il supporter l’aspect des chairs pantelantes ? Comment leur odeur ne lui lit-elle pas soulever le cœur ? Comment ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi d’horreur, quand il vint à manier l’ordure de ces blessures, à nettoyer le sang noir & figé qui les couvroit ?"

Les peaux rampaient sur la terre écorchées, Les chairs au feu mugissoient embrochées ; L’homme ne put les manger sans frémir, Et dans son sein les entendit gémir.

" Voilà ce qu’il dut imaginer & sentir la premier, qu’il surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la première fois qu’il eut faim d’une bête en vie, qu’il voulut se nourrir d’un animal qui paissoit encore, & qu’il dit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchoit les mains C’est de ceux qui commencèrent ces cruels festins, & non de ceux qui les quittent, qu’on a lieu de s’étonner : encore ces premiers-là pourroient-ils justifier leur barbarie par des excuses qui manquent à la nôtre, & dont le défaut nous rend cent fois pu barbares qu’eux."

"Mortels bien-aimés des dieux, nous diroient ces premiers hommes, comparez les temps, voyez combien vous êtes heureux & combien nous étions misérables ! La terre nouvellement formée & l’air chargé de vapeurs étaient encore indociles à l’ordre des saisons ; le cours incertain des fleuves dégradoit leurs rives de toutes parts ; des étangs, des lacs, de profonds marécages inondaient les trois quarts de la surface du monde ; l’autre quart étoit couvert de bois & de forêts stériles. La terre ne produisoit nuls bons fruits ; nous n’avions nuls instruments de labourage ; nous ignorions l’art de nous en servir, & le temps de la moisson ne venoit jamais pour qui n’avoit rien semé. Ainsi la faim ne nous quittoit point. L’hiver, la mousse et l’écorce des arbres étaient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chiendent & de bruyères étaient pour nous un régal ; & quand les hommes avaient pu trouver des faînes, des noix ou du gland, ils en dansaient de joie autour d’un chêne ou d’un hêtre au son de quelque chanson rustique, appelant la terre leur nourrice & leur mère : c’étoit la leur seule fête ; c’étaient leurs uniques jeux ; tout le reste de la vie humaine n’étoit que douleur, peine & misère."

" Enfin, quand la terre dépouillée & nue ne nous offroit plus rien, forcés d’outrager la nature pour nous conserver, nous mangeâmes les compagnons de notre misère plutôt que de périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à verser du sang ? Voyez quelle affluence de biens vous environne ! combien de fruits vous produit la terre ! que de richesses vous donnent les champs et les vignes ! que d’animaux vous offrent leur lait pour vous nourrir & leur toison pour vous habiller ! Que leur demandez-vous de plus ? & quelle rage vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés de biens & regorgeant de vivres ? Pourquoi mentez-vous contre votre mère en l’accusant de ne pouvoir vous nourrir ? Pourquoi péchez-vous contre Cérès, inventrice des saintes lois, & contre le gracieux Bacchus, consolateur des hommes ? comme si leurs dons prodigués ne suffisoient pas à la conservation du genre humain ! Comment avez-vous le cœur de mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos tables, & de manger ] avec le lait le sang des bêtes qui vous le donnent ? Les panthères & les lions, que vous appelez bêtes féroces, suivent leur instinct par force, & tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces qu’elles, vous combattez l’instinct sans nécessité, pour vous livrer à vos cruelles délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas, ces animaux carnassiers, vous les imitez ; vous n’avez faim que des bêtes innocentes et douces qui ne font de mai à personne, qui s’attachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour prix de leurs services."

"Ô meurtrier contre nature ! si tu t’obstines à soutenir qu’elle t’a fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair & d’os, sensibles & vivants comme toi, étouffe donc l’horreur qu’elle t’inspire pour ces affreux repas ; tue les animaux toi-même, je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas ; déchire-les avec tes ongles, comme font les lions & les ours ; mords ce bœuf & le mets en pièces ; enfonce tes griffes dans sa peau ; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis ! tu n’oses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante ! Homme pitoyable ! tu commences par tuer l’animal, & puis tu le manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n’est pas assez : la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter ; il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l’assaisonner de drogues qui la déguisent : il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des gens pour t’ôter l’horreur du meurtre & t’habiller des corps morts, afin que le sens du goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point ce qui lui est étrange, & savoure avec plaisir des cadavres dont l’œil même eût eu peine à souffrir l’aspect."

Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n’ai pu résister à la tentation de le transcrire, & je crois que peu de lecteurs m’en sauront mauvais gré.

Au reste, quelque sorte de régime que vous dormiez aux enfants, pourvu que vous ne les accoutumiez qu’à des mets communs & simples, laissez-les manger, courir & jouer tant qu’il leur plaît ; puis soyez surs qu’ils ne mangeront jamais trop et n’auront point d’indigestions ; mais si vous les affamez la moitié du temps, et qu’ils trouvent le moyen d’échapper à votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force, ils mangeront jusqu’à regorger, jusqu’à crever. Notre appétit n’est démesuré que parce que nous voulons lui donner d’autres règles que celles de la nature ; toujours réglant, prescrivant, ajoutant, retranchant, nous ne faisons rien que la balance à la main ; mais cette balance est à la mesure de nos fantaisies, et non pas à celle de notre estomac. J’en reviens toujours à mes exemples. Chez les paysans, la huche & le fruitier sont toujours ouverts, & les enfants, non plus que les hommes, n’y savent ce que c’est qu’indigestions.

S’il arrivoit pourtant qu’un enfant mangeât trop, ce que je ne crois pas possible par ma méthode, avec des amusements de son goût il est si aisé de le distraire, qu’on parviendroit à l’épuiser d’inanition sans qu’il y songeât. Comment des moyens si sûrs & si faciles échappent-ils à tous les instituteurs ? Hérodote raconte que les Lydiens, pressés d’une extrême disette, s’avisèrent d’inventer les jeux et d’autres divertissements avec lesquels ils donnoient le change à leur faim, et passoient des jours entiers sans songer à manger [53]. Vos savants instituteurs ont peut-être lu cent fois ce passage, sans voir l’application qu’on peut en faire aux enfants. Quelqu’un d’eux me dira peut-être qu’enfant ne quitte pas volontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître, vous avez raison : je ne pensois pas à cet amusement-là.

Le sens de l’odorat est au goût ce que celui de la vue est au toucher ; il le prévient, il l’avertit de la manière dont telle ou telle substance doit l’affecter, & dispose à la rechercher ou à la fuir, selon l’impression qu’on en reçoit d’avance. J’ai ouÏ dire que les sauvages avoient l’odorat tout autrement affecté que le nôtre, & jugeaient tout différemment des bonnes & des mauvaises odeurs. Pour moi, je le croirais bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sensations faibles ; elles ébranlent plus l’imagination que le sens, & n’affectent pas tant par ce qu’elles donnent que par ce qu’elles font attendre. Cela supposé, les goûts des uns, devenus, par leurs manières de vivre, si différens des goûts des autres, doivent leur faire porter des jugements bien opposés des saveurs, & par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort, qu’un de nos chasseurs, une perdrix à moitié pourrie.

Nos sensations oiseuses, comme d’être embaumés des fleurs d’un parterre, doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, & qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauroient prendre un grand plaisir des parfums qui n’annoncent rien a manger.

L’odorat est le sens de l’imagination ; donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau ; c’est pour cela qu’il ranime un moment le tempérament, &’épuise à la longue. Il a dans l’amour des effets assez connus ; le doux parfum d’un cabinet de toilette n’est pas un piège aussi faible qu’on pense ; et je ne sais s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage & peu sensible que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.

L’odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge, où l’imagination, que peu de passions ont encore animée, n’est guère susceptible d’émotion, & où l’on n’a pas encore assez d’expérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par l’observation ; & il est certain que ce sens est encore obtus & presque hébété chez la plupart des enfants. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine & peut-être plus que dans les hommes, mais parce que, n’y joignant aucune autre idée, ils ne s’en affectent pas aisément d’un sentiment de plaisir ou de peine, & qu’ils n’en sont ni flattés ni blessés comme nous. je crois que, sans sortir du même système, et sans recourir à l’anatomie comparée des deux sexes, on trouveroit aisément la raison pourquoi les femmes en général s’affectent plus vivement des odeurs que les hommes.

On dit que les sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse l’odorat si subtil, que, quoiqu’ils aient des chiens, ils ne daignent pas s’en servir à la chasse, & se servent de chiens a eux-mêmes. Je conçois, en effet, que si l’on élevoit les enfants à éventer leur dîner, comme le chien évente le gibier, on parviendroit peut-être à leur perfectionner l’odorat au même point ; mais je ne vois pas au fond qu’on puisse en eux tirer de ce sens un usage fort utile, si ce n’est pour leur faire connaître ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu l’action de ce dernier sens presque inséparable de celle de l’autre, en rendant leurs organes voisins, & plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux, en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrois seulement qu’on n’altérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant, en couvrant, par exemple, d’un aromate agréable le déboire d’une médecine ; car la discorde des deux sens est trop grande alors pour pouvoir l’abuser ; le sens le plus actif absorbant l’effet de l’autre, il n’en prend pas la médecine avec moins de dégoût ; ce dégoût s’étend à toutes les sensations qui le frappent en même temps ; à la présence de la plus faible, son imagination lui rappelle aussi l’autre ; un parfum très suave n’est plus pour lui qu’une odeur dégoûtante ; & c’est ainsi que nos indiscrètes précautions augmentent la somme des sensations déplaisantes aux dépens des agréables.

Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture d’une espèce de sixième sens, appelé sens commun, moins parce qu’il est commun a tous les hommes, que parce qu’il résulte de l’usage bien réglé des autres sens, & qu’il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n’a point par conséquent d’organe particulier : il ne réside que dans le cerveau, & ses sensations, purement internes, s’appellent perceptions ou idées. C’est par le nombre de ces idées que se mesure l’étendue de nos connaissances : c’est leur netteté, leur clarté qui fait la justesse de l’esprit ; c’est l’art de les comparer entre elles qu’on appelle raison humaine. Ainsi ce que j’appelois raison sensitive ou puérile consiste à former des idées simples parle concours de plusieurs sensations ; et ce que j’appelle raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.

Supposant donc que ma méthode soit celle de la nature, & que je ne me sois pas trompé dans l’application, nous avons amené notre élève, à travers les pays des sensations, jusqu’aux confins, de la raison puérile : le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d’homme. Mais, avant d’entrer dans cette nouvelle carrière, jetons un moment les yeux sur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvent oui parler un homme fait ; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous, & ne sera peut-être pas moins agréable.

L’existence des êtres finis est si pauvre & si bornée que, quand nous ne voyons que ce qui est, nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels ; & si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe, & laisse toujours le cœur froid. La terre, parée des trésors de l’automne, étale une richesse que l’œil admire : mais cette admiration n’est point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n’est encore couverte de rien, les bois n’offrent point d’ombre, la verdure ne fait que de poindre, & le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même ; l’image du plaisir nous environne ; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes a se joindre a tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières ; mais l’aspect des vendanges a beau être anime, vivant, agréable, on le voit toujours d’un œil sec. Pourquoi cette différence ? C’est qu’au spectacle du printemps l’imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre ; à ces tendres bourgeons que l’œil aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères qu’ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui doivent se succéder, & voit moins les objets comme ils seront que comme elle les désire, parce qu’il dépend d’elle de les choisir. En automne, au contraire, on n’a plus à voir que ce qui est. Si l’on veut arriver au printemps, l’hiver nous arrête, & l’imagination glacée expire sur la neige & sur les frimas.

Telle est la source du charme qu’on trouve a contempler une belle enfance préférablement à la perfection de l’âge mur. Quand est-ce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme ? c’est quand la mémoire de ses actions nous fait rétrograder sur sa vie, & le rajeunit, pour ainsi dire, à nos yeux. Si nous sommes réduits à le considérer tel qu’il est, ou à le supposer tel qu’il sera dans sa vieillesse, l’idée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il n’y en a point à voir avancer un homme à grands pas vers sa tombe, & l’image de la mort enlaidit tout.

Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, sain, vigoureux, bien formé pour son âge il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l’avenir : je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue & pénible prévoyance, tout entier à son être actuel, & jouissant d’une plénitude de vie qui semble vouloir s’étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens, l’esprit, les forces, qui se développent en lui de jour en jour, & dont il donne à chaque instant de nouveaux indices ; je le contemple enfant, & il me plaît ; je l’imagine homme, & il me plaît davantage ; son sang ardent semble réchauffer le mien ; je crois vivre de sa vie, & sa vivacité me rajeunit.

L’heure sonne, quel changement ! À l’instant son œil se ternit, sa gaieté s’efface ; adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévère & fâché le prend par la main, lui dit gravement, allons Monsieur, & l’emmène. Dans la chambre ou ils entrent j’entrevois des livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge ! Le pauvre enfant se laisse entraîner, tourne un œil de regret sur tout ce qui l’environne, se tait, & part, les yeux gonflés de pleurs qu’il n’ose répandre, & le cœur gros de soupirs qu’il n’ose exhaler.

Ô toi qui n’as rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie n’est un temps de gêne & d’ennui, toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, & ne comptes les heures que par tes plaisirs, viens, mon heureux, mon aimable élève, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné ; viens… Il arrive, & je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C’est son ami, son camarade, c’est le compagnon de ses jeux qu’il aborde ; il est bien sûr, en me voyant, qu’il ne restera pas longtemps sans amusement ; nous ne dépendons jamais l’un de l’autre, mais nous nous accordons toujours, & nous ne sommes avec personne aussi bien qu’ensemble.

Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l’assurance & le contentement ; la santé brille sur son visage ; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur ; son teint, délicat encore sans être fade, n’a rien d’une mollesse efféminée ; l’air & le soleil y ont déjà mis l’empreinte honorable de son sexe ; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d’une physionomie naissante ; ses yeux, que le feu du sentiment n’aime point encore, ont au moins tout leur sérénité native [54] ; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n’ont point sillonne ses vivacité de son âge, la fermeté de l’indépendance, l’expérience des exercices multipliés. Il a l’air ouverte & libre, mais non pas insolent ni vain : son visage, qu’on n’a pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac ; on n’a pas besoin de lui dire : levez la tête ; la honte ni la crainte ne la lui tirent jamais baisser.

Faisons-lui place au milieu de l’assemblée : messieurs, examinez-le, interrogez en toute confiance ; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscrètes. N’ayez pas peur qu’il s’empare de vous, qu’il prétende vous occuper de lui seul, & que vous ne puissiez plus vous en défaire.

N’attendez pas non plus de lui des propos agréables, ni qu’il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n’en attendez que la vérité naÏve & simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense, tout aussi librement que le bien, sans s’embarrasser en aucune sorte de l’effet que fera sur vous ce qu’il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.

L’on aime à bien augurer des enfants, & l’on a toujours regret à ce flux d’inepties qui vient presque toujours renverser les espérances qu’on voudroit tirer de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret ; car il ne dit jamais un mot inutile, & ne s’épuise pas sur un babil qu’il sait qu’on n’écoute point. Ses idées sont bornées, mais nettes ; s’il rie sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience ; s’il lit moins bien qu’un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature ; son esprit n’est pas dans sa langue, mais dans sa tête ; il a moins de mémoire que de jugement ; il ne sait parler qu’un langage, mais il entend ce qu’il dit ; & s’il ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche, il fait mieux qu’ils ne font.

Il ne sait ce que c’est que routine, usage, habitude ; ce qu’il fit hier n’influe point sur ce qu’il fait aujourd’hui [55] : il ne suit jamais de formule, ne cède point a l’autorité ni à l’exemple, et n’agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n’attendez pas de lui des discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours l’expression fidèle de ses idées & la conduite qui naît de ses penchants.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur l’état relatif les hommes : & de quoi lui serviroient-elles, puisqu’un enfant n’est pas encore un membre actif de la société ? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même ; il peut en savoir jusques-là, il sait pourquoi ce qui est à lui est a lui, & pourquoi ce qui n’est pas a lui n’est pas à lui : passé cela, il ne sait plus rien. Partez-lui de devoir, d’obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas ; mais dites-lui : Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrois dans l’occasion ; à l’instant il s’empressera de vous complaire, car il ne demande pas mieux que d’étendre son domaine, & d’acquérir sur vous des droits qu’il sait être inviolables. Peut-être même n’est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, d’être compté pour quelque chose ; mais s’il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, & vous n’avez pas bien bouché d’avance toutes les portes de la vanité.

De son côté, s’il a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier qu’il rencontre ; il la demanderoit au roi comme à son laquois : tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez, à l’air dont il prie, qu’il sent qu’on ne lui doit rien ; il sait que ce qu’il demande est une grâce. Il sait aussi que l’humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples & laconiques. Sa voix, son regard, son geste sont d’un être également accoutumé à la complaisance et au refus. Ce n’est ni la rampante & servile soumission d’un esclave, ni l’impérieux accent d’un maître ; c’est une modeste confiance en son semblable, c’est la noble & touchant douceur d’un être libre, mais sensible & faible, qui implore l’assistance d’un être libre, mais fort & bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu’il vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il sentira qu’il a contracta une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il n’insistera point, il sait que cela seroit inutile. Il ne se dira point : On m’a refusé ; mais il se dira : Cela ne pouvoit pas être ; &, comme je l’ai déjà dit, on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.

Laissez-le seul en liberté, voyez-le agir sans lui rien dire ; considérez ce qu’il fera et comment il s’y prendra. N’ayant pas besoin de se prouver qu’il est libre, il ne fait jamais rien par étourderie, & seulement pour faire un acte de pouvoir sur lui-même : ne sait-il pas qu’il est toujours maître de lui ? Il est alerte, léger, dispos ; ses mouvements ont toute la vivacité de son âge, mais vous n’en voyez pas un qui n’ait une fin. Quoi qu’il veuille faire, il n’entreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces, car il les a bien éprouvées & les connaît ; ses moyens seront toujours appropriés à ses desseins, & rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura l’œil attentif & judicieux : il n’ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu’il voit ; mais il l’examinera lui-même & se fatiguera pour trouver ce qu’il veut apprendre, avant de le demander. S’il tombe dans des embarras imprévus, il se troublera moins qu’un autre ; s’il y a du risque, il s’effrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive, et qu’on n’a rien fait pour l’animer, il ne voit que ce qui est, n’estime les dangers que ce qu’ils valent, & garde toujours son sang-froid. La nécessité s’appesantit trop souvent sur lui pour qu’il regimbe encore contre elle ; il en porte le joug dès sa naissance, l’y voilà bien accoutumé ; il est toujours prêt à tout.

Qu’il s’occupe ou qu’il s’amuse, l’un & l’autre est égal pour lui ; ses jeux sont ses occupations, il n’y sent point de différence. Il met à tout ce qu’il fait un intérêt qui fait rire & une liberté qui plaît, en montrant à la fois le tour de son esprit & la sphère de ses connaissances. N’est-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant & doux, de voir un joli enfant, l’œil vif & gai, l’air content & serein, la physionomie ouverte & riante, faire, en se jouant, les choses je, plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements ?

Voulez-vous à présent le juger par comparaison ? Mêlez-le avec d’autres enfants, et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfans de la ville, nul n’est plus adroit que lui, mais il est plus fort qu’aucun autre. Parmi de jeunes paysans, il les égale en force & les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de l’enfance, il juge, il raisonne, il prévoit mieux qu’eux tous. Est-il question d’agir, de courir, de sauter, d’ébranler des corps, d’enlever des masses, d’estimer des distances, d’inventer des jeux, d’emporter des prix ? on diroit que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux : le talent, l’expérience, lui tiennent lieu de droit et d’autorité. Donne-lui l’habit & le nom qu’il vous plaira, peu importe, il primera partout, il deviendra partout le chef des autres ; ils sentiront toujours sa supériorité sur eux ; sans vouloir commander il sera le maître ; sans croire obéir, ils obéiront.

Il est parvenu à a maturité de l’enfance, il a vécu de la vie d’un enfant, il n’a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur ; au contraire, ils ont concouru l’un à l’autre. En acquérant toute la raison de son âge., il a été heureux & libre autant que sa constitution lui permettoit de l’être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n’aurons point à pleurer à la fois sa vie & sa mort, nous n’aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées ; nous nous dirons : Au moins il a joui de son enfance ; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avoit donné.

Le grand inconvénient de cette première éducation est qu’elle n’est sensible qu’aux hommes clairvoyants, & que, ans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient qu’un polisson. Un précepteur songe à son intérêt plus qu’à celui de son disciple ; il s’attache à prouver qu’il ne perd pas son temps, & qu’il gagne bien l’argent qu’on lui donne ; il le pourvoit d’un acquis de facile étalage et qu’on puisse montrer quand on veut ; il n’importe que ce qu’on apprend soit utile, pourvu qu’il se voie aisément. Il accumule, sans choix, sans discernement, cent fatras dans sa ] mémoire. Quand il s’agit d’examiner l’enfant, on lui fait déployer sa marchandise ; il l’étale, on est content ; puis il replie son ballot, & s’en va. Mon élève n’est pas si riche, il n’a point de ballot a déployer, il n’a rien a montrer que lui-même. Or un enfant, non plus qu’un homme ne se voit pas en un moment. Où sont les observateurs qui sachent saisir au premier coup d’œil les traits qui le caractérisent ? Il en est, mais il en est peu ; & sur cent mille pères, il ne s’en trouvera pas un de ce nombre.

Les questions trop multipliées ennuient & rebutent tout le monde, a plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n’écoutent plus ce qu’un obstine questionneur leur demande, & ne répondent plus qu’au hasard. Cette manière de les examiner est vaine & pédantesque ; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens & leur esprit que ne feraient de longs discours ; mais il faut prendre garde que ce mot ne soit ni dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui d’un enfant.

J’ai ouÏ raconter a feu milord Hyde qu’un de ses amis, revenu d’Italie après trois ans d’absence, voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener, avec son Gouverneur & lui dans une plaine où des Écoliers s’amusoient à guider des cerfs-volans. Le pere en passant dit à son fils, où est le cerf-volant dont voilà l’ombre ? Sans hésiter, sans lever la tête, l’enfant dit, sur le grand chemin. Et en effet, ajoutoit Milord, le grand chemin étoit entre le soleil & nous. Le pere à ce mot embrasse son fils, & finissant-là son examen, s’en va sans rien dire. Le lendemain il envoya au Gouverneur l’acte d’une pension viagere outre ses appointemens.

Quel homme que ce pere là, & quel fils lui étoit promis ? La question est précisément de l’âge : la réponse est bien simple ; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose ! C’est ainsi que l’Éleve d’Aristote apprivoisoit ce coursier célebre qu’aucun Écuyer n’avoit pu dompter.


Fin du Livre deuxieme.


ÉMILE,

OU

DE L’ÉDUCATION.



Livre Troisieme.


Quoique jusqu’à l’adolescence tout le cours de la vie soit un tems de foiblesse, il est un point, dans la durée de ce premier âge où, le progrès des forces ayant passé celui des besoins, l’animal croissant, encore absolument foible, devient fort par relation. Ses besoins n’étant pas tous développés, ses forces actuelles sont plus que suffisantes pour pourvoir à ceux qu’il a. Comme homme il seroit très-foible ; comme enfant il est très-fort.

D’où vient la foiblesse de l’homme ? De l’inégalité qui se trouve entre sa force et ses desirs. Ce sont nos passions qui nous rendent foibles, parce qu’il faudroit pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la Nature. Diminuez donc les desirs, c’est comme si vous augmentiez les forces ; celui qui peut plus qu’il ne desire, en a de reste : il est certainement un être très-fort. Voilà le troisieme état de l’enfance, & celui dont j’ai maintenant à parler. Je continue à l’appeller enfance, faute de terme propre à l’exprimer ; car cet âge approche de l’adolescence, sans être encore celui de la puberté. À douze ou treize ans les forces de l’enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible, ne s’est pas encore fait sentir à lui ; l’organe même en reste dans l’imperfection, & semble, pour en sortir, attendre que sa volonté l’y force. Peu sensible aux injures de l’air & des saisons, il les brave sans peine, sa chaleur naissante lui tient lieu d’habit ; son appétit lui tient lieu d’assaisonnement ; tout ce qui peut nourrir est bon à son âge ; s’il a sommeil, il s’étend sur la terre & dort : il se voit partout entouré de tout ce qui lui est nécessaire ; aucun besoin imaginaire ne le tourmente ; l’opinion ne peut rien sur lui ; ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à lui-même, il a de la force au delà de ce qu’il lui en faut ; c’est le seul tems de sa vie où il sera dans ce cas.

Je pressens l’objection. L’on ne dira pas que l’enfant plus de besoins que le ne lui en donne, mais on niera qu’il ait la force que je lui attribue : on ne son niera pas que je parle de mon élève, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d’une chambre à l’autre, qui labourent dans une caisse & portent des fardeaux de carton. L’on me dira que la force virile ne se manifeste qu’avec la virilité ; que les esprits vitaux, élaborés dans les vaisseaux convenables, & répandus dans tout le il corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, activité, le ton, le ressort, d’où résulte une véritable force. Voilà la philosophie du cabinet ; mais moi j’en appelle a l’expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur père ; on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit pas. Dans nos villes mêmes, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers, maréchaux., sont presque aussi robustes que les maîtres, & ne seroient guères moins adroits, si on les eût exercés à tems. S’il y a de la différence, & je conviens qu’il y en a, elle y est beaucoup moindre, je le répète, que celle des désirs fougueux d’un homme aux désirs bornés d’un enfant. D’ailleurs il n’est pas ici question seulement de forces physiques, mais surtout de la force & capacité de l’esprit qui les supplée ou qui les dirige.

Cet intervalle où l’individu peut plus qu’il ne désire, bien qu’il ne soit pas le tems de sa plus grande force absolue, est, comme je l’ai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le tems le plus précieux de la vie ; tems qui ne vient qu’une seule fois ; tems très court, & d’autant plus court, comme on verra dans la suite, qu’il lui importe plus de le bien employer.

Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés & de forces qu’il a de trop à présent, & qui lui manquera dans un autre âge ? Il tâchera de l’employer à des soins qui lui puissent profiter au besoin. Il jettera, pour ainsi dire, dans l’avenir le superflu de son être actuel : l’enfant robuste fera des provisions pour l’homme foible ; mais il n’établira ses magasins ni dans des coffres qu’on peut lui voler, ni dans des granges qui lui sont étranges ; pour s’approprier véritablement son acquis, c’est dans ses bras, dans sa tête, c’est dans lui qu’il le logera. Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études & remarquez que ce n’est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c’est la nature elle-même qui l’indique.

L’intelligence humaine a ses bornes ; & non seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque position fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses qu’on doit enseigner ainsi que dans le tems propre à les apprendre. Des connaissances qui sont à notre portée les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d’un homme sage, & par conséquent d’un enfant qu’on veut rendre tel. Il ne s’agit point e savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.

De ce petit nombre il faut ôter. Encore ici les vérités qui demandent, pour être comprises, un entendement déjà tout formé ; celles qui supposent la connaissance des rapports de l’homme, qu’un enfant ne peut acquérir ; ce les qui, bien que vraies en elles-mêmes, disposent une âme inexpérimentée à penser faux sur d’autres sujets.

Nous voilà réduits à un bien petit cercle relativement à l’existence des choses ; mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de l’esprit d’un enfant ! Ténèbres de l’entendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile ? Que d’abîmes je vois creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! Ô toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, & tirer devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble. Assure-toi bien premièrement de sa tête & de la tienne, crains qu’elle ne tourne à l’un ou à l’autre, et peut-être à tous les deux. Crains l’attroit spécieux du mensonge & les vapeurs enivrantes de l’orgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, crue l’erreur seule est funeste, & qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir.

Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d’épreuve & de mesure certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt qu’il peut discerner ce qui est utile & ce qui ne l’est pas, il importe d’user de beau coup de ménagement & d’art pour l’amener aux études spéculatives. Voulez-vous, par exemple, qu’il cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes ; commencez par faire en sorte qu’il ait besoin de trouver un carré égal un rectangle donné : s’il s’agissoit de deux moyennes proportionnelles, il faudrait d’abord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant etc. Voyez comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien et le mal. Jusqu’ici nous n’avons connu de loi que celle de la nécessité : maintenant nous avons égard à ce qui est utile ; nous arriverons bientôt a ce qui est convenable & bon.

Le même instinct anime les diverses facultés de l’homme. À l’activité du corps, qui cherche à se développer, succède l’activité de l’esprit qui cherche à s’instruire. D’abord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux ; & cette curiosité bien dirigée est le mobile de l’âge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l’opinion. Il est une ardeur de savoir qui n’est fonder que sur le désir d’être estimé savant ; il en est une autre qui naît d’une curiosité naturelle à l’homme pour tout ce qui peut l’intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et l’impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d’y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions & de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une île déserte avec des instruments & des livres, sûr d’y passer seul le reste de ses jours ; il ne s’embarrassera plus guère du système du monde, des lois de l’attraction, du calcul différentiel : il n’ouvrira peut-être de sa vie un seul livre, mais jamais il ne s’abstiendra de visiter son île jusqu’au dernier recoin, quelque grande qu’elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connaissances dont le goût n’est point naturel à l’homme, & bornons-nous à celles que l’instinct nous porte à chercher.

L’île du genre humain, c’est la terre ; l’objet le plus frappant pour nos yeux, c’est le soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premières observations doivent tomber sur l’une & sur l’autre. Aussi la philosophie de presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement sur d’imaginaires divisions de la terre & sur la divinité du soleil. Quel écart ! dira-t-on peut-être. Tout à l’heure nous n’étions occupes que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement ; tout à coup nous voilà parcourant le globe & sautant aux extrémités de l’univers ! Cet écart est l’effet du progrès de nos forces & de la pente de notre esprit. Dans l’état de faiblesse et d’insuffisance le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous ; dans l’état de puissance & de force, le désir d’étendre notre être nous porte au delà, et nous fait élancer aussi loin qu’il nous est possible ; mais, comme le monde intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos yeux, & notre entendement ne s’étend qu’avec l’espace qu’il mesure.

Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C’est par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l’esprit, que les sens soient toujours ses guides : point d’autre livre que le monde, point d’autre instruction que les faits. L’enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire ; il ne s’instruit pas, il apprend des mots.

Rendez votre Eleve attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, & laissez-les lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même ; qu’il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres.

Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, & vous lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations que ne commencez-vous par lui montrer l’objet même, afin qu’il sache au moins de quoi vous lui parlez !

Une belle soirée on va se promener dans un lieu favorable, où l’horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, & l’on observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l’orient paraît tout en flammes ; à leur éclat on attend l’astre longtemps avant qu’il se montre ; à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair & remplit aussitôt tout l’espace ; le voile des ténèbres s’efface & tombe. L’homme reconnaît son séjour & le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l’éclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumière & les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait ; leur gazouillement, foible encore, est plus lent & plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d’un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu’à l’âme. Il y a là une demi-heure d’enchantement auquel nul homme ne résiste ; un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n’en laisse aucun de sang-froid.

Plein de l’enthousiasme qu’il éprouve, le maître veut le communiquer à l’enfant : il croit l’émouvoir en le rendant attend aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise ! c’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir, il faut le sentir. L’enfant aperçoit les objets, mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu’il n’a point acquise, il faut des sentiments qu’il n’a point éprouvés, pour sentir l’impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S’il n’a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n’ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l’oppressa jamais, comment goûtera-t-il l’air frais d’une belle matinée ? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l’humide vapeur de la rosée, le marcher moi & doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens ? comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de l’amour & du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir ? Enfin comment s’attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature, s’il ignore quelle main rit soin de l’orner ?

Ne tenez point à l’enfant des discours qu’il ne peut entendre. Point de descriptions, point d’éloquence, point de figures, point de poésie. Il n’est pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d’être clair, simple et froid ; le tems ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.

élevé dans l’esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même, & à rie recourir jamais à autrui qu’après avoir reconnu son insuffisance, à chaque nouvel objet qu’il voit il l’examine longtemps sans rien dire. Il est pensif et non questionneur. Contentez-vous de lui présenter à propos les objets ; puis, quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.

Dans cette occasion, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer même côté les montagnes & les autres objets voisins, après l’avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence comme un homme qui rêve, & puis vous lui direz : je songe qu’hier au soir le soleil s’est couché là, & qu’il s’est levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire ? N’ajoutez rien de plus : s’il vous fait des questions, n’y répondez point ; parlez d’autre chose. Laissez-le à lui-même, & soyez sûr qu’il y pensera.

Pour qu’un enfant s’accoutume à être attentif, & qu’il soit bien frappé de quelque vérité sensible, il faut bien qu’elle lui donne quelques jours d’inquiétude avant de la découvrir. S’à ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore, & ce moyen c’est de retourner la question. S’il ne sait pas comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins comment il parvient de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent. éclaircissez donc la première question par l’autre : ou votre Eleve est absolument stupide, ou l’analogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa première leçon de cosmographie.

Comme nous procédons toujours lentement d’idée sensible en idée sensible, que nous nous familiarisons long tems avec la même avant de passer à une autre, et qu’enfin nous ne forçons jamais notre Eleve d’être attentif, il y a loin de cette première leçon à la connaissance du cours du soleil & de la figure de la terre : mais comme tous les mouvements apparents des corps célestes tiennent au même principe, & que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins d’effort, quoiqu’il faille plus de temps, pour arriver d’une révolution diurne au calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour & la nuit.

Puisque le soleil tourne autour du monde, il décrit un cercle & tout cercle doit avoir un centre ; nous savons déjà cela. Ce centre ne sauroit se voir, car il est au cœur de la terre, mais on peut sur la surface marquer deux points opposés qui lui correspondent. Une broche passant par les trois points & prolongée jusqu’au ciel de part & d’autre sera l’axe du monde & du mouvement journalier du soleil. Un toton rond tournant sur sa pointe représente le ciel tournant sur son axe ; les deux pointes du toton sont les deux pôles : l’enfant sera fort aise d’en connaître un ; je le lui montre à la queue de la Petite Ourse. Voilà de l’amusement pour la nuit ; peu à peu l’on se familiarise avec les étoiles, & de là naît le premier goût de connaître les planètes & d’observer les constellations.

Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean ; nous l’allons voir aussi lever à Noel ou quelque autre beau jour d’hiver ; car on sait que nous ne sommes pas paresseux, & que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J’ai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu ou nous avons fait la première ; et moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l’un ou l’autre ne manquera pas de s’écrier : Oh ! oh ! voilà qui est plaisant ! le soleil ne se lève plus à la même place ! ici sont nos anciens renseignements & à présent il s’est levé là, etc… Il y a donc un orient d’été, & un orient d’hiver, etc… Jeune maître, vous voilà sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la sphère, en prenant le monde pour le monde, & le soleil pour le soleil.

En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est impossible de la montrer ; car le signe absorbe l’attention de l’enfant & lui fait oublier la chose représentée.

La sphère armillaire me paraît une machine mal composée & exécutée dans de mauvaises proportions. Cette confusion de cercles & les bizarres figures qu’on y marque lui donnent un air de grimoire qui effarouche l’esprits des enfants. La terre est trop petite, les cercles sont trop grands, trop nombreux ; quelques-uns, comme les colures, sont parfaitement inutiles ; chaque cercle que la terre ; l’épaisseur du carton leur d solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires réellement existantes ; & quand vous dites à l’enfant que ces cercles sont imaginaires, il ne sait ce qu’il voit, il n’entend plus rien.

Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants ; nous n’entrons pas dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres ; & suivant toujours nos propres raisonnements, avec des chaînes de vérités nous n’entassons qu’extravagances et qu’erreurs dans leur tête.

On dispute sur le choix de l’analyse ou de la synthèse pour étudier les sciences ; il n’est pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre & composer dans les mêmes recherches, & guider l’enfant par la méthode enseignante lorsqu’il croit ne faire qu’analyser. Alors, en employant en même tems l’une & l’autre, elles se serviroient mutuellement de preuves. Partant à la fois des deux points opposés, sans penser faire la même route, il seroit tout surpris de se rencontrer, et cette surprise ne pourroit qu’être fort agréable. Je voudrais, par exemple, prendre la géographie par ces deux termes, & joindre à l’étude des révolutions du globe la mesure de ses parties, a commencer du lieu qu’on habite. Tandis que l’enfant étudie la sphère & se transporte ainsi dans les cieux, ramenez-le à la division de la terre, & montrez-lui d’abord son propre jour.

Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demeure & la maison de campagne de son père, ensuite les lieux intermédiaires, ensuite les rivières du voisinage, enfin l’aspect du soleil & la manière de s’orienter. C’est ici le point de réunion. Qu’il fasse lui-même la carte de tout cela ; carte très simple & d’abord formée de deux seuls objets, auxquels il ajoute peu à peu les autres, a mesure qu’il sait ou qu’il estime leur distance & leur position. Vous voyez déjà quel avantage nous lui avons procuré d’avance en lui mettant un compas dans les yeux.

Malgré cela, sans doute, il faudra le guider un peu ; mais très peu, sans qu’il y paraisse. S’il se trompe laissez-le faire ne corrigez point ses erreurs, attendez en silence qu’il soit en état de les voir & de les corriger lui-même ; ou tout au plus, dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir. S’il ne se trompoit jamais, il n’apprendroit pas si bien. Au reste, il ne s’agit pas qu’il sache exactement la topographie du pays, mais le moyen de s’en instruire ; peu importe qu’il ait des cartes dans la tête, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’elles représentent, & qu’il ait une idée nette de l’art qui sert à les dresser. Voyez déjà la différence qu’il y a du savoir de vos élèves à l’ignorance du mien ! Ils savent les cartes, & lui les fait. Voici de nouveaux ornements pour sa chambre.

Souvenez-vous toujours que l’esprit de mon institution n’est pas d’enseigner à l’enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes & claires. Quand il ne sauroit rien, peu m’importe, pourvu qu’il ne se trompe pas, & je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir des erreurs qu’il apprendroit à leur place. La raison, le jugement, viennent lentement, les préjugés accourent en foule ; c’est d’eux qu’il le faut préserver. Mais si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond, sans rive, toute pleine d’écueils ; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme épris de l’amour des connaissances se laisser séduire à leur charme et courir de l’une à l’autre sans savoir s’arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage amassant des coquilles, & commençant par s’en charger, puis, tenté par celles qu’il voit encore, en rejeter, en reprendre, jusqu’à ce qu’accablé de leur multitude & ne sachant plus que choisir, il finisse par tout jeter & retourne à vide.

Durant le premier âge, le tems étoit long : nous ne cherchions qu’à le perdre, de peur de le mal employer. Ici c’est tout le contraire, & nous n’en avons pas assez pour faire tout ce qui seroit utile. Songez que les passions approchent, & que, sitôt qu’elles frapperont à la porte, votre Eleve n’aura plus d’attention que pour elles. L’âge paisible d’intelligence est si court il passe si rapidement il a tant d’autres usages nécessaires, que c’est une folie de vouloir d’autres usages nécessaires, que c’est une folie de vouloir qu’il suffise a rendre un enfant savant. Il ne s’agit point de lui enseigner les sciences, mais de lui donner du goût pour les aimer & des méthodes pour les apprendre quand ce goût sera mieux développé. C’est là très certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.

Voici le tems aussi de l’accoutumer peu à peu à donner une attention suivie au même objet : mais ce n’est jamais la contrainte, c’est toujours le plaisir ou le désir qui doit produire cette attention ; il faut avoir grand soin qu’elle ne l’accable point et n’aille pas jusqu’à l’ennui. Tenez donc toujours l’œil au guet ; &, quoi qu’il arrive, quittez tout avant qu’il s’ennuie ; car il n’importe jamais autant qu’il apprenne, qu’il importe qu’il ne fasse rien malgré lui

S’il vous questionne lui-même, répondez autant qu’il faut pour nourrir sa curiosité non pour la. rassasier : surtout quand vous voyez qu’au lieu de questionner pour s’instruire, il se met à battre la campagne & à vous accabler de sottes questions, arrêtez-vous à l’instant, sûr qu’alors il ne se soucie plus de la chose, mais seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d’égard aux mots qu’il prononce qu’au motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusqu’ici moins nécessaire, devient de la dernière importance aussitôt que l’enfant commence à raisonner.

Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des principes communs & se développent successivement : cette chaîne est la méthode des philosophes. Ce n’est point de celle-là qu’il s’agit ici. Il y en a une toute différente, par laquelle chaque objet particulier en attire un autre & montre toujours celui qui le suit. Cet ordre, qui nourrit, par une curiosité continuelle, l’attention qu’ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et surtout celui qu’il faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes, il a fallu tracer des méridiennes. Deux points d’intersection entre les ombres égales du matin & du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize ans. Mais ces méridiennes s’effacent, il faut du tems pour les tracer ; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu : tant de soins, tant de gêne, l’ennuieroient à la fin. Nous l’avons prévu ; nous y pourvoyons d’avance.

Me voici de nouveau dans mes longs & minutieux détails. Lecteurs, j’entends vos murmures, & je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs ; car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.

Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon Eleve & moi, que l’ambre, le verre, la cire, divers corps frottés attiroient les pailles, & que d’autres ne les attiroient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore ; c’est d’attirer à quelque distance, & sans être frotté, la limaille & d’autres brins de fer. Combien de tems cette qualité nous amuse, sans que nous puissions y rien voir de plus ! Enfin nous trouvons qu’elle se communique au fer même, aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire [56] ; un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d’eau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas : c’est un sorcier ; car nous ne savons ce que c’est qu’un sorcier. Sans cesse frappés d’effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous pressons de juger de rien, & nous restons en repos dans notre ignorance jusqu’à ce que nous trouvions l’occasion d’en sortir.

De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l’imiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous l’entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que l’aiguille traverse le corps & que la tête fasse le bec. Nous posons sur l’eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, & nous voyons, avec une joie facile à comprendre, que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s’arrente sur l’eau quand on l’y laisse en repos, c’est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant a présent, tout occupes de notre objet, nous n’en voulons pas davantage.

Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches ; &, sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenoit à peine, lui dit que ce tour n’est pas difficile, & que lui-même en fera bien autant. Il est pris au mot : à l’instant, il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer ; en approchant de la table, le cœur lui bat ; il présente le pain presque en tremblant ; le canard vient & le suit ; l’enfant s’écrie & tressaillit d’aisé. Aux battements de mains, aux acclamations de l’assemblée la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l’embrasser, le féliciter, & le prie de l’honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu’il aura soin d’assembler plus de monde encore pour applaudir a son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller, mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, & l’emmène comblé d’éloges.

L’enfant, jusqu’au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il invite tout ce qu’il rencontre ; il voudroit que tout le genre humain fût témoin de sa gloire ; il attend l’heure avec peine, il la devance ; on vole au rendez-vous ; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune cœur s’épanouit. D’autres jeux doivent précéder ; le joueur de gobelets se surpasse & fait des choses surprenantes. L’enfant ne voit rien de tout cela ; il s’agite, il sue, il respire à peine ; il passe son temps à manier dans sa poche son morceau du pain d’une main tremblante d’impatience. Enfin son tour vient ; le maître l’annonce au public avec pompe. Il s’approche un peu honteux, il tire son pain… Nouvelle vicissitude des choses humaines ! Le canard, si privé la veille, est de venu sauvage aujourd’hui ; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue & s’enfuit ; il évite le pain & la main qui le présente avec autant de soin qu’il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, l’enfant se plaint, dit qu’on le trompé, que c’est un autre canard n’on a substitué au premier, & défie le joueur de gobelets qu’on a celui-ci.

Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au canard ; à l’instant le canard suit le pain, & vient à la main qui le retire. L’enfant prend le même morceau de pain ; mais loin de réussir mieux qu’auparavant, il voit le canard se moquer de lui & faire des pirouettes tout autour du bassin : il s’éloigne enfin tout confus, & n’ose plus s’exposer aux huées.

Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l’enfant avoit apporté, et s’en sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde, autre risée à nos dépens ; puis de ce pain ainsi vidé, il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce, il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt ; enfin il s’éloigne au milieu de la chambre, &, du ton d’emphase propre a ces gens-là, déclarant que son canard n’obéira pas moins a sa voix qu’à son geste, il lui parle & le canard obéit ; il lui dit d’aller à droite & il va à droite, de revenir & il revient, de tourner & il tourne : le mouvement est aussi prompt que l’ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d’affronts pour nous. Nous nous évadons sans être aperçus, & nous nous renfermons dans notre chambre, sans aller raconter nos succès à tout le monde comme nous l’avions projeté.

Le lendemain matin l’on frappe à notre porte ; j’ouvre c’est l’homme aux gobelets. Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avoit-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux & lui ôter son gagne-pain ? Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans l’art d’attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d’un honnête homme ? Ma foi, messieurs, si j’avois quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierois guère de celui-ci. Vous deviez croire qu’un homme qui a passé sa vie à s’exercer à cette chétive industrie en sait là-dessus plus que vous, qui ne vous cri occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d’abord montré mes coups de maître, c’est qu’il lie faut pas se presser d’étaler étourdiment ce qu’on sait ; j’ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l’occasion, & après celui-ci, j’en ai d’autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n’en as abuser pour me nuire, & d’être plus retenus une autre fois.

Alors il nous montre sa machine, & nous voyons avec la dernière surprise qu’elle rie consiste qu’en un aimant fort & bien armé, qu’un enfant caché sous la table faisoit mouvoir sans qu’on s’en aperçût.

L’homme replie sa machine ; &, après lui avoir fait nos remerciements et nos excuses, nous voulons lui faire un présent ; il le refuse. " Non, Messieurs, je n’ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons ; je vous laisse obligés à moi malgré vous ; c’est ma seule vengeance. Apprenez qu’il y a de la générosité dans tous les états ; je fais payer mes tours & non mes leçons."

En sortant, il m’adresse à moi nommément & tout haut une réprimande. J’excuse volontiers, me dit-il, cet enfant ; il n’a péché que par ignorance. Mais vous, monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire ? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseils ; votre expérience est l’autorité qui doit le conduire. En se re rochant, étant grand, les torts, de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l’aurez pas averti [57].

Il part & nous laisse tous deux très confus. je me blâme de ma molle facilité ; je promets à l’enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, & de l’avertir de ses fautes avant qu’il en fasse ; car le tems approche où nos rapports vont changer, et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade ; ce changement doit s’amener par degrés ; il faut tout prévoir, & tout prévoir de fort loin.

Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate ; à peine osons-nous lever les yeux sur lui : il nous comble d’honnêtetés, & nous place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à l’ordinaire ; mais il s’amuse & se complaît longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent d’un ait assez fier. Nous savons tout, & nous ne soufflons pas. Si mon Eleve osoit seulement ouvrir la bouche, ce seroit un enfant à écraser.

Tout le détail de cet exemple importe plus qu’il ne semble. Que de leçons dans une seule ! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l’humiliation, les disgrâces [58], soyez sûr qu’il n’en reviendra de longtemps un second. Que d’apprêts ! direz-vous. J’en conviens, & le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.

Ayant appris que l’aimant agit à travers les autres corps, nous n’avons rien de plus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, & rempli de quelques lignes d’eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard cri repos affecte toujours à peu près la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction : nous trouvons qu’elle est du midi au nord. Il n’en faut pas davantage : notre boussole est trouvée, ou autant vaut ; nous voilà dans la physique.

Il y a divers climats sur la terre, & diverses températures à ces climats. Les saisons varient plus sensiblement à mesure qu’on approche du pôle ; tous les corps se resserrent au froid & se dilatent à la chaleur ; cet effet est plus mesurable dans les liqueurs, & plus sensible dans les liqueurs spiritueuses ; de là le thermomètre. Le vent frappe le visage ; l’air est donc un corps, un fluide ; on le sent, quoiqu’on n’ait aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans l’eau, l’eau ne le remplira pas à moins que vous ne laissiez à l’air une issue ; l’air est donc capable de résistance. Enfoncez le verre davantage, l’eau gagnera dans l’espace l’air, sans pouvoir remplir tout à fait cet espace ; l’air est donc capable compression jusqu’à certain point. Un ballon rempli d’air comprimé bondit mieux que rempli de toute autre matière ; l’air est donc un corps élastique. étant étendu dans le bain, soulevez horizontalement le bras hors de l’eau, vous le sentirez chargé d’un poids terrible ; l’air est donc un corps pesant. En mettant l’air en équilibre avec d’autres fluides, on peut mesurer son poids : de là le baromèrre, le siphon, la canne à vent, la machine pneumatique. Toutes les lois de la statique & de l’hydrostatique se trouvent par des expériences tout aussi grossières. Je ne veux pas qu’on entre pour rien de tout cela dans un cabinet de physique expérimentale : tout cet appareil d’instruments & de machines me déplaît. L’air scientifique tue la science. Ou toutes ces machines effrayent un enfant, ou leurs figures partagent & dérobent l’attention qu’il devroit à leurs effets.

Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines ; & le ne veux pas commencer par faire l’instrument avant l’expérience ; mais je veux qu’après avoir entrevu l’expérience comme par hasard, nous inventions peu à peu l’instrument qui doit la vérifier. J’aime mieux que nos instruments ne soient point si parfaits et si justes, & que nous ayons des idées plus nettes de ce qu’ils doivent être, & des opérations qui doivent en résulter. Pour ma première leçon de statique, au lieu d’aller chercher des balances, je mets un bâton en travers sur le dos d’une chaise, je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, j’ajoute de part et d’autre des poids, tantôt égaux, tantôt inégaux ; &, part & ou le poussant autant qu’il est nécessaire, je trouve enfin que l’équilibre résulte d’une proportion réciproque entre la quantité des poids & la longueur des leviers. Voilà déjà mon petit physicien capable de rectifier des balances avant que d’en avoir vu.

Sans contredit on prend des notions bien plus claires & bien plus sûres des choses qu’on apprend ainsi de soi-même, que de celles qu’on tient des enseignements d’autrui ; &, outre qu’on n’accoutume point sa raison à se soumettre servilement à l’autorité, l’on se rend plus ingénieux à trouver des rapports, à lier des idées, à inventer des instruments, que quand, adoptant tout cela tel qu’on nous le donne, nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalance, comme le corps d’un homme qui, toujours habillé, chaussé, servi par ses gens & traîné par ses chevaux, perd à la fin la force & l’usage de ses membres. Boileau se vantoit d’avoir appris à Racine à rimer difficilement. Parmi tant d’admirables méthodes pour abréger l’étude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu’un nous en donnât une pour les apprendre avec effort.

L’avantage le plus sensible de ces lentes & laborieuses recherches est de maintenir, au milieu des études spéculatives, le corps dans son activité, les membres dans leur souplesse, & de former sans cesse les mains au travail & ou usages utiles à l’homme. Tant d’instruments inventés pour nous guider dans nos expériences & suppléer à la justesse des sens, en font négliger l’exercice. Le graphomètre dispense d’estimer la grandeur des angles ; l’œil qui mesuroit avec précision les distances s’en fie à la chaîne qui les mesure pour lui ; la romaine m’exempte de juger à la main le poids que je connois par elle. Plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers & maladroits : à force de rassembler des machines autour de nous, nous n’en trouvons plus en nous-mêmes.

Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines l’adresse qui nous en tenait lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu’il falloit pour nous en passer, nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l’art à la nature, & nous devenons plus ingénieux, sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je l’occupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il devient philosophe & croit n’être qu’un ouvrier. Enfin cet exercice a d’autres usages dont je parlerai ci-après ; & l’on verra comment des jeux de la philosophie on peut s’élever aux véritables fonctions de l’homme.

J’ai déjà dit que les connaissances purement spéculatives ne convenoient guère aux enfants, même approchant de l’adolescence ; mais sans les faire entrer bien avant dans la physique systématique, faites pourtant que toutes leurs expériences se lient l’une à l’autre par quelque sorte de déduction, afin qu’à l’aide de cette chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, & se les rappeler au besoin ; car il est bien difficile que des faits & même des raisonnements isolés tiennent longtemps dans la mémoire, quand on manque de prise pour les ramener.

Dans la recherche des lois de la nature, commencez toujours par les phénomènes les plus communs & les plus sensibles, & accoutumez votre Eleve à ne pas prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une pierre, je feins de la poser en l’air ; j’ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde émile attentif à ce que je fais, & je lui dis : Pourquoi cette pierre est-elle tombée ?

Quel enfant restera court à cette question ? Aucun, pas même émile, si je n’ai pris grand soin de le préparer à n’y 0 ] savoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe parce qu’elle est pesante. & qu’est-ce qui est pesant ? C’est qui tombe. La pierre tombe donc parée qu’elle tombe ? Ici mon philosophe est arrêté tout de bon. Voilà sa première petit de physique systématique, & soit qu’elle lui profite ou non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.

À mesure que l’enfant avance en intelligence, d’autres considérations importantes nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt qu’il parvient à se connaître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être, sitôt qu’il peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient & de ce qui ne lui convient pas, dès lors il est en état de sentir la différence du travail à l’amusement, & de ne regarder celui-ci que comme le délassement de l’autre. Alors des objets d’utilité réelle peuvent entrer dans ses études, & l’engager à y donner une application plus constante qu’il n’en donnoit à de simples amusements. La loi de la nécessité, toujours renaissante, apprend de bonne heure à l’homme à faire ce qui ne lui plaît pas pour prévenir un mal qui lui déplairait davantage. Tel est l’usage de la prévoyance ; &, de cette prévoyance bien ou mal réglée, naît toute la sagesse ou toute la misère humaine.

Tout homme veut être heureux ; mais, pour parvenir à l’être, il faudrait commencer par savoir ce que c’est que le bonheur. Le bonheur de l’homme naturel est aussi simple que sa vie ; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté, le nécessaire le constituent. Le bonheur de l’homme moral est autre chose ; mais ce n’est pas de celui-là qu’il est ici question. Je ne saurois trop répéter qu’il n’y a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout ceux dont on n’a pas éveillé la vanité, & qu’on n’a point corrompus d’avance par le poison de l’opinion.

Lorsque avant de sentir leurs besoins ils les prévoient, leur intelligence est déjà fort avancée, ils commencent à connaître le prix du temps. Il importe alors de les accoutumer à en diriger l’emploi sur des objets utiles, mais d’une utilité sensible à leur âge, & à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à l’ordre moral & à l’usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu’ils ne sont pas en état de l’entendre. C’est une ineptie d’exiger d’eux qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu’ils sachent quel est ce bien, & dont on les assure qu’ils tireront du profit étant grands, sans qu’ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu’ils ne sauraient comprendre.

Que l’enfant ne fasse rien sur parole : rien n’est bien pour lui que ce qu’il sent être tel. En le jettant toujours en avant de ses lumières, vous croyez user de prévoyance, & vous en manquez. Pour l’armer de quelques vains instruments dont il ne fera peut-être jamais d’usage, vous lui ôtez l’instrument le plus universel de l’homme, qui est le bon sens ; vous l’accoutumez à se laisser toujours conduire, à n’être jamais qu’une machine entre les mains d’autrui. Vous voulez qu’il soit docile étant petit : c’est vouloir qu’il soit crédule & dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse : tout ce que je vous demande est pour votre avantage ; mais vous n’êtes pas en état de le connaître. Que m’importe à moi que vous fassiez ou non ce que j exige ? c’est pour vous seul que vous travaillez. Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou pour lui faire adopter sa folie.

Il importe qu’un homme sache bien des choses dont un enfant ne saurait comprendre l’utilité ; mais faut-il & se peut-il qu’un enfant apprenne tout ce qu’il importe à un homme de savoir ? Tâchez d’apprendre à l’enfant tout qui est utile à son âge, & vous verrez que tout son tems sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourd’hui, l’appliquer à celles d’un âge auquel il est si peu sûr qu’il parvienne ? Mais, direz-vous, sera-t-il tems d’apprendre ce qu’on doit savoir quand le moment sera venu d’en faire usage ? Je l’ignore : mais ce que je sais, c’est qu’il est impossible de apprendre plus tôt ; car nos vrais maîtres sont l’expérience & le sentiment, et jamais l’homme ne sent bien ce qui convient a l’homme que dans les rapports où il s’est trouve. Un enfant sait qu’il est fait pour devenir homme, toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme sont des occasions d’instruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation.

Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre Eleve une idée du mot utile, nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup attendu qu’il n’a pour lui qu’un sens relatif à son âge, et’qu’il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot parce que vous n’avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée, & que d’autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n’ont jamais besoin d’y songer eux-mêmes, & ne savent ce que c’est qu’utilité.

À quoi cela est-il bon ? Voilà désormois le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, & qui sert de frein à ces multitudes d’interrogations sottes & fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche & sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui à pour sa plus importante leçon, l’on apprend à ne voir rien savoir que d’utile, interroge comme Socrate ; il ne fait pas une question sans s’en rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre.

Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît ; & vous, au contraire, quel avantage vos connaissances & votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l’utilité de tout ce que vous lui proposez ! Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c’est lui apprendre à vous la faire à son tour ; & vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu’à votre exemple il ne manquera pas de dire : à quoi cela est-il bon ?

C’est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la question de l’enfant, ne cherchant qu’a vous tirer d’affaire, vous lui donnez une seule raison qu’il ne soit pas en état d’entendre, voyant que vous raisonnez sur vos idées & non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge, et non pour le sien ; il ne se fiera plus à vous, & tout est perdu. Mais où est le maître qui veuille bien rester court & convenir de ses torts avec son élève ? tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux qu’ils ont ; & moi je m’en ferois une de convenir même de ceux que je n’aurois pas, quand je ne pourrois mettre mes raisons à sa portée : ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui serait jamais suspecte & je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes, qu’ils ne font en cachant les leurs.

Premièrement, songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir & de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais bien choisies ; & que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui, vous serez toujours moins à découvert, & plus souvent dans le cas de lui dire : en quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?

De plus, comme il importe peu qu’il apprenne ceci ou cela, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’il apprend, & l’usage de ce qu’il apprend, sitôt que vous n’avez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : je n’ai pas de bonne réponse à vous faire ; j’avois tort, laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée, il n’y a pas de mal à l’abandonner tout à fait ; si elle ne l’étoit pas, avec un peu de soin vous trouverez bientôt l’occasion de lui en rendre l’utilité sensible.

Je n’aime point les explications en discours ; les jeunes gens y font peu d’attention et ne les retiennent guères. Les choses, les choses ! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots ; avec notre éducation babillarde nous ne faisons que des babillards.

Supposons que, tandis que j’étudie avec mon Eleve le cours du soleil & la manière de s’orienter, tout à coup il m’interrompe pour me demander à quoi sert tout cela. quel beau discours je vais lui faire ! De combien de choses je saisis l’occasion de l’instruire en répondant à sa question, surtout si nous avons des témoins de notre entretien [59] ! Je lui parlerai de l’utilité des voyages, des avantages du commerce, des productions particulières à chaque climat, des mœurs des différens peu les, de l’usage du calendrier de la supputation du retour des saisons pour l’agriculture : de l’art de la navigation, de la manière de se conduire sur mer et de suivre exactement sa route, sans savoir où l’on est. La politique, l’histoire naturelle, l’astronomie, la morale même & le droit des gens, entreront dans mon explication, de manière à donner à mon Eleve une grande idée de toutes ces sciences & un grand désir de les apprendre. Quand j’aurai tout dit, j’aurai fait l’étalage d’un vrai pédant, auquel il n’aura pas compris une seule idée. Il auroit grande envie de me demander comme auparavant a quoi sert de s’orienter ; mais il n’ose, de peur que je me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d’entendre ce qu’on l’a forcé d’écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.

Mais notre émile, plus rustiquement élevé, & à qui nous donnons avec tant de peine une conception dure, n’écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu’il n’entendra pas, il va s’enfuir, il va folâtrer par la chambre, & me laisser pérorer tout seul. Cherchons une solution plus grossière ; mon appareil scientifique ne vaut rien pour lui.

Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m’a interrompu par son importune question : à quoi sert cela ? Vous avez raison, lui dis-je il y faut penser à loisir ; & si nous trouvons que ce travail n’est bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d’amusements utiles. On s’occupe d’autre chose, & il n’est plus question de géographie du reste de la journée.

Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner ; il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants sont toujours prêts & celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la’forêt, nous parcourons les Champeaux, nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes ; &, quand il s’agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le tems se passe, la chaleur vient, nous avons faim ; nous nous pressons, nous errons vainement de côté & d’autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien recrus, bien affames, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. émile que je surppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure ; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, & qu’un simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enter dans des buissons.

Après quelques moments de silence, je lui dis d’un air inquiet : Mon cher émile, comment ferons-nous pour sortir d’ici ?

EMILE, en nage, & pleurant à chaudes larmes.

Je n’en sais rien. Je suis las ; j’ai faim ; j’ai soif ; je n’en puis plus.

JEAN-JACQUES

Me croyez-vous en meilleur état que vous ? & pensez-vous que je me fisse faute de pleurer, si je pouvois déjeuner de mes larmes ? Il ne s’agit pas de pleurer, il s’agit de se reconnaître. Voyons votre montre ; quelle heure est-il ?

EMILE

Il est midi, & je suis à jeun.

JEAN-JACQUES

Cela est vrai, il est midi, & je suis à jeun.

EMILE

Oh ! que vous devez avoir faim ! JEAN-JACQUES

Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c’est justement l’heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !…

EMILE

Oui ; mais nous voyions la forêt, & d’ici nous voyons pas la ville.

JEAN-JACQUES

Voilà le mal… Si nous pouvions nous passer de la pour trouver sa position !…

EMILE

Ô mon bon ami !

JEAN-JACQUES

Ne disions-nous pas que la forêt était.

EMILE

Au nord de Montmorency.

JEAN-JACQUES Par conséquent Montmorency doit être…

EMILE

Au sud de la forêt.

JEAN-JACQUES

Nous avons un moyen de trouver le bord à midi ? EMILE

Oui, par la direction de l’ombre.

JEAN JACQUES

Mais le sud ?

EMILE

Comment faire ?

JEAN JACQUES

Le sud est l’opposé du nord.

EMILE

Cela est vrai ; il n’y a qu’à chercher l’opposé de l’ombre. Oh ! voilà le sud ! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce cote.

JEAN-JAQUES.

Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.

EMILE frappant des mains, & poussant un cri de joie.

Ah ! je vois Montmorency ! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner, courons vite : est bonne à quelque chose.

Prenez garde que, s’il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera ; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu’il n’oubliera de sa vie la leçon de cette journée ; au lieu que, si je n’avois fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu’on peut par les actions, & ne dire que ce qu’on ne sauroit faire.

Le lecteur ne s’attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d’étude : mais, de quoi qu’il soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l’élève ; car, encore une fois, le mal n’est pas dans ce qu’il n’entend point mais dans ce qu’il croit entendre.

Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquois comment se faisoit l’encre. je lui disois que sa noirceur ne venoit que d’un fer très divisé, détaché du vitriol, & précipite par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître m’arrêta tout court avec ma question que je lui avais apprise : me voilà fort embarrassé.

Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti ; j’envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison, & d’autre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d’alcali fixe ; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différens vins [60], je lui parlai ainsi :

On falsifie plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures qu’elles ne sont. Ces falsifications trompent l’œil & le goût ; mais elles sont nuisibles, & rendent la chose falsifiée pire, avec sa belle apparence, qu’elle n’étoit auparavant.

On falsifie surtout les boissons, & surtout les vins, parce que la tromperie est plus difficile à connaître, & donne plus de profit au trompeur.

La falsification des vins verts ou aigres se fait avec de la litharge, la litharge est une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux, qui corrige au goût la verdeur du vin, mais qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc, avant de boire du vin suspect, de savoir s’il est lithargiré ou s’il rie l’est pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela

La liqueur du vin ne contient pas seulement de l’esprit inflammable, comme vous l’avez vu par l’eau-de-vie qu’on en tire ; elle contient encore de l’acide, comme vous pou- le connaître par le vinaigre & le tartre qu’on en tire aussi.

L’acide a du rapport aux substances métalliques, & s’unit avec elles par dissolution pour former un sel composé, tel, par exemple, que la rouille, qui n’est qu’un fer dissous par l’acide contenu dans l’air ou dans l’eau, & tel aussi que le vert-de-gris, qui n’est qu’un cuivre dissous par le vinaigre.

Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alcalines qu’aux substances métalliques, en sorte que, par l’intervention des premières dans les sels composés ont je viens de vous parier, l’acide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni, pour s’attacher à l’alcali.

Alors la substance métallique, dégagée de l’acide qui la tenoit dissoute, se précipite & rend la liqueur opaque.

Si donc un de ces deux vins est lithargiré, son acide tient la litharge en dissolution. Que j’y verse de la liqueur alcaline, elle forcera l’acide de quitter prise pour s’unir à elle ; le plomb, n’étant plus tenu en dissolution, reparaîtra, troublera la liqueur, & se précipitera enfin dans le fond du verre.

S’il n’y a point de plomb [61] ni d’aucun métal dans le vin, l’alcali s’unira paisiblement [62] avec l’acide, le tout restera dissous, & il ne se fera aucune précipitation.

Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les deux verres : celui du vin de la maison resta clair & diaphane ; l’autre en un moment fut trouble, & au bout d’une heure on vit clairement le plomb précipité dans d’une le fond du verre.

Voilà, repris-je, le vin naturel & pur dont on peut boire, & voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connaissances dont vous me demandiez l’utilité : celui qui sait bien comment se fait l’encre sait connaître aussi les vins frelatés. J’étois fort content de mon exemple, & cependant m’aperçus que l’enfant n’en était point frappé. J’eus besoin d’un peu de tems pour sentir que je n’avois fait qu’une sottise : car, sans parler de l’impossibilité qu’à douze ans un enfant pût suivre mon explication, l’utilité de cette expérience n’entroit pas dans son esprit, parce qu’ayant goûté des deux vins, & les trouvant bons tous deux, il ne joignoit aucune idée à ce mot de falsification que je pensois lui avoir si bien expliqué. Ces autres mots mal-sain, poison, n’avoient même aucun sens pour lui ; il était là-dessus dans le cas de l’historien du médecin Philippe : c’est le cas de tous les enfants.

Les rapports des effets aux causes dont nous n’apercevons pas la liaison, les biens et les maux dont nous n’avons aucune idée, les besoins que nous n’avons jamais sentis, sont nuls pour nous ; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire qui s’y rapporte. On voir à quinze ans le bonheur d’un homme sage, comme à trente la gloire du paradis. Si l’on ne conçoit bien l’un & l’autre, on fera peu de chose pour les acquérir ; & quand même on les concevrait, on fera peu de chose encore si on ne les désire, si on ne les sent convenables à soi. Il est aisé de convaincre un enfant que ce qu’on lui veut enseigner est utile : mais ce n’est rien de le convaincre, si l’on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer ; il n’y a que la passion qui nous fasse agir ; & comment se passionner pour des intérêts qu’on n’a point encore ?

Ne montrez jamais rien à l’enfant qu’il ne puisse voir. Tandis que l’humanité lui est presque étrangère, ne pouvant l’élever à l’état d’homme, rabaissez pour lui l’homme à l’état d’enfant. En songeant à ce qui lui peut être utile dans un autre âge, ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent l’utilité. Du reste, jamais de comparaisons avec d’autres enfants, point de rivaux, point de concurrents, même à la course, aussitôt qu’il commence à raisonner ; j’aime cent fois mieux qu’il n’apprenne point ce qu’n’apprendroit que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu’il aura faits ; je lés comparerai à ceux qu’il fera l’année suivante ; je lui dirai : Vous êtes grandi de tant de lignes ; voilà le fossé que vous sautiez, le fardeau que vous portiez ; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carrière que vous parcouriez d’une haleine, etc. ; voyons maintenant ce que vous ferez. Je l’excite ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se surpasser, il le doit ; je ne vois nul inconvénient qu’il soit émule de lui-même.

Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. On dit qu’Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences, pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s’y seroient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines.

N’y auroit-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? Si l’on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l’homme se montrent d’une manière sensible à l’esprit d’un enfant, & où les moyens de pourvoir a ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, c’est par la peinture vive et naÏve de cet état qu’il faut donner le premier exercice à son imagination.

Philosophe ardent, je vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette situation est trouvée, elle est décrite, &, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité & de simplicité. Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon émile ; seul il composera durant long-temps toute sa bibliothèque, & il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire il servira d’épreuve durant nos progrès à l’état de notre jugement ; &, tant que notre pur ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ? est-ce Pline ? est-ce Buffon ? Non ; c’est Robinson Crusoe.

Robinson Crusoe dans son île, seul, dépourvu de l’assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, & se procurant même une sorte de bien-être, voilà un objet intéressant pour tout âge, & qu’on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l’île déserte qui me servoit d’abord de comparaison. Cet état n’est pas, j’en conviens, celui de l’homme social ; vraisemblablement il ne doit pas être celui d’émile : mais c’est sur ce même état qu’il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s’élever au-dessus des préjugés & d’ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d’un homme isolé, & de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.

Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son île, & finissant à l’arrivée du vaisseau qui vient l’en tirer, sera tout à la fois l’amusement & l’instruction d’émile durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu’il s occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations ; qu’il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu’il faut savoir en pareil cas ; qu’il pense être Robinson lui-même ; qu’il se voie habillée peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n’aura pas besoin. Je veux qu’il s’inquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venoit à lui manquer, qu’il examine la conduite de son héros, qu’il cherche s’il n’a rien omis, s’il n’y avait rien de mieux à faire ; qu’il marque attentivement ses fautes, & qu’il en profite pour n’y pas tomber lui-même en pareil cas ; car ne doutez point qu’il ne projette d’aller faire un établissement semblable, c’est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, ou l’on ne connoît d’autre bonheur que le nécessaire & la liberté. Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, qui n’a su la faire naître qu’afin de la mettre a profit ! L’enfant, pressé de se faire un magasin pour son île, sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, & ne voudra savoir que cela ; vous n’aurez plus besoin de le guider, vous n’aurez qu’à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l’établir dans cette île, tandis qu’il y borne sa félicité ; car le jour approche où, s’il y veut vivre encore, il n’y voudra plus vivre seul, & où Vendredi, qui maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps.

La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un seul homme, mène à la recherche des arts d’industrie, & qui ont besoin du concours de plusieurs mains. Les premiers peuvent s’exercer par des solitaires, par des sauvages ; mais les autres ne peuvent naître que dans la société, & la rendent nécessaire. Tant qu’on ne connaît que le besoin physique, chaque homme se suffit à lui-même ; l’introduction du superflu rend indispensable le partage & la distribution du travail ; car, bien qu’un homme travaillant seul ne gagne que la subsistance d’un homme, cent hommes, travaillant de concert, gagneront de quoi en faire subsister deux cents. Sitôt donc qu’une partie des hommes se repose, il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent supplée à l’oisiveté de ceux qui ne font rien.

Votre plus grand soin doit être d’écarter de l’esprit de votre Eleve toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée ; mais, quand enchaînement des connaissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d’abord toute son attention vers l’industrie & les arts mécaniques, qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d’atelier en atelier, ne souffrez jamais qu’il voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l’œuvre, ni qu’il en sorte sans savon parfaitement la raison de tout ce qui s’y fait, ou du moins de tout ce qu’il a observé. Pour cela, travaillez vous-même, donnez-lui partout l’exemple ; pour le rendre maître, soyez partout apprenti, & comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de choses qu’il n’en retiendroit d’un jour d’explications.

Il y a une estime publique attachée aux différens arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, & cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin ses hommes, & que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants qu’on n’appelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs & les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion, leur prix même fait partie de ce mérite, & on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent. Le cas lu en fait le riche rie vient pas de leur usage, mais de ce que pauvre ne les peut payer. Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit. Que deviendront vos élèves, si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vous-même, s’ils vous voient, par exemple, entrer avec plus d’égards dans la boutique d’un orfèvre que dans celle d’un serrurier ? Quel jugement porteront-ils du vrai mérite des arts & de la véritable valeur des choses, quand ils verront partout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de l’utilité réelle, & que plus la chose coûte, moins elle vaut ? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation ; malgré vous ils seront élevés comme tout le monde ; vous avez perdu quatorze ans de soins.

émile songeant à meubler son île aura d’autres manières de voir. Robinson eût fait beaucoup plus de cas de la boutique d’un taillandier que de tous les colifichets de Saide. Le premier lui eût paru un homme très respectable, & l’autre un petit charlatan.

" Mon fils est fait pour vivre dans le monde ; il ne vivra pas avec des sages, mais avec des fous ; il faut donc qu’il connaisse leurs folies, puisque c’est par elles qu’ils veulent être conduits. La connaissance réelle des choses peut être bonne, mais celle des hommes & de leurs jugements vaut encore mieux ; car dans la société humaine, le plus grand instrument de l’homme est l’homme, & le plus sage est celui qui se sert le mieux de cet instrument. À quoi bon donner aux enfants l’idée d’un ordre imaginaire tout contraire à celui qu’ils trouveront établi, & sur lequel il faudra qu’ils se règlent ? Donnez-leur premièrement des leçons pour être sages, & puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres sont foux."

Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, & jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l’instrument de leurs passions. Pour parvenir a connaître l’homme, que de choses il faut connaître avant lui ! L’homme est la dernière étude du sage, & vous prétendez en faire la première d’un enfant ! Avant de l’instruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre à les apprécier. Est-ce connaître une folie que de la prendre pour la raison ? Pour être sage il faut discerner ce qui ne l’est pas. Comment votre enfant connoîtra-t-il les hommes, s’il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? C’est un mal de savoir ce qu’ils pensent, quand on ignore si ce qu’ils pensent est vrai ou faux. Apprenez donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce qu’elles sont à nos yeux ; c’est ainsi qu’il saura comparer l’opinion à la vérité, & s’élever au-dessus du vulgaire ; car on ne connaît point les préjugés quand on les adopte, & l’on ne mène point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l’instruire de l’opinion publique avant de lui apprendre à l’apprécier, assurez vous que, quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, & que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au lieu de lui dicter les nôtres. Vous voyez que jusqu’ici je n l’ai point parlé des hommes à mon élève, il aurait eu trop de bon sens pour m’entendre ; ses relations avec son espèce ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu’il puisse juger des autres par lui. Il ne connaît d’être humain que lui seul, & même il est bien éloigné de se connaître ; mais s’il porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n’en porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne & s’y tient. Au lieu des lois sociales qu’il ne peut connaître, nous l’avons lié des chaînes de la nécessité. Il n’est presque encore qu’un être physique, continuons de le traiter comme tel.

C’est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bien-être, qu’il doit apprécier tous les corps de la nature & tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus grand prix que l’or, et le verre que le diamant ; de même, il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu’un Lempereur, un Le Blanc, & tous les joailliers de l’Europe ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très important, & il donneroit toute l’académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs, ne sont à son avis que des fainéants qui s’amusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. L’heureux enfant jouit du tems sans en être esclave : il en profite & n’en connoît pas le prix. Le calme des passions qui rend pour lui la succession toujours égale lui tient lieu d’instrument pour le mesurer au besoin [63]. En lui supposant une montre, aussi bien qu’en le faisant pleurer, je me donnois un émile vulgaire, pour être utile et me faire entendre ; car, quant au véritable, un enfant si différent des autres ne serviroit d’exemple à rien.

Il y a un ordre non moins naturel & lus judicieux encore, par lequel on considère les arts selon les rapports de nécessité qui les lient, mettant au premier rang les plus indépendants, & au dernier ceux qui dépendent d’un plus grand nombre d’autres cet ordre, qui fournit d’importantes considérations sur celui de la société générale, est semblable au précédent, & soumis au même renversement dans l’estime des hommes ; en sorte que l’emploi des matières premières se fait dans des métiers sans honneur, presque sans profit, & que plus elles changent de la main d’œuvre augmente de prix & devient honorable. Je n’examine pas s’il est vrai que l’industrie soit plus grande & mérite plus de récompense dans les arts minutieux qui donnent la dernière forme à ces matières, que dans le premier travail qui les convertit à l’usage des hommes : mais je dis qu’en chaque chose l’art dont l’usage est le plus général & le plus indispensable est incontestablement celui qui mérite le plus d’estime, & que celui à qui moins d’autres arts sont nécessaires, la mérite encore par-dessus les plus subordonnés, parce qu’il est plus libre & plus près de l’indépendance. Voilà les véritables règles de l’appréciation des arts & de l’industrie ; tout le reste est arbitraire & dépend de l’opinion.

Le premier & le plus respectable de tous les arts est l’agriculture : je mettrois la forge au second rang, la charpente au troisième, & ainsi de suite. L’enfant qui n’aura point été séduit par les préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Que de réflexions importantes notre Emile ne tirera-t-il point là-dessus de son Robinson ! Que pensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent qu’en se subdivisant, en multipliant à l’infini les instruments des uns & des autres ? Il se dira : Tous ces gens-là sont sottement ingénieux : on croiroit qu’ils ont peur que leurs bras & leurs doigts ne leur servent à quelque chose tant ils inventent d’instruments pour s’en passer. Pour exercer un seul art ils sont asservis à mille autres ; il faut une ville à chaque ouvrier. Pour mon camarade & moi, nous mettons notre génie dans notre adresse ; nous nous faisons des outils que nous puissions porter partout avec nous. Tous ces gens si fiers de leurs talens dans Paris ne sauroient rien dans notre île, & seroient nos apprentis à leur tour.

Lecteur, ne vous arrêtez pas à voir ici l’exercice du corps & l’adresse des mains de notre élève ; mais considérez quelle direction nous donnons à ces curiosités enfantines ; considérez le sens, l’esprit inventif, la prévoyance ; considérez quelle tête nous allons lui former. Dans tout ce qu’i verra, dans tout ce qu’il fera, il voudra tout connaître, il voudra savoir la raison de tout ; d’instrument en instrument il voudra toujours remonter au premier ; il n’admettra rien par supposition ; il refuseroit d’apprendre ce qui demanderoit une connaissance antérieure qu’il n’auroit pas : s’il voit faire un ressort, il voudra savoir comment l’acier a été tiré de la mine ; s’il voit assembler les pièces d’un coffre, il voudra savoir comment l’arbre a été coupe, s’il travaille lui-même, à chaque outil dont il se sert, il ne manquera pas de se dire : Si je n’avois pas cet outil, comment m’y prendrois-je pour en faire un semblable ou pour m’en passer ?

Au reste, une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le maître se passionne est de supposer toujours le même goût à l’enfant : gardez, quand l’amusement du travail vous emporte, que lui cependant ne s’ennuie sans vous l’oser témoigner. L’enfant doit être tout à la chose ; mais vous devez être tout à l’enfant, l’observer, l’épier sans relâche & sans qu’il y paraisse, pressentir tous ses sentiments d’avance, & prévenir ceux qu’il ne doit pas avoir, l’occuper enfin de manière que non seulement il se sente utile à la chose, mais qu’il s’y plaise à force de bien comprendre à quoi sert ce qu’il fait.

La société des arts consiste en échanges d’industrie, celle du commerce en échanges de choses, celle des banques en échanges de signes & d’argent : toutes ces idées se tiennent, & les notions élémentaires sont déjà prises ; nous avons jeté les fondements de tout cela dès le premier âge, à l’aide du jardinier Robert. Il ne nous reste maintenant qu’a généraliser ces mêmes idées, & les étendre à plus exemples, pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lui-même, & rendu sensible par les détails d’histoire naturelle qui regardent les productions particulières à chaque pays, par les détails d’arts & de sciences qui regardent la navigation, enfin, par le plus grand ou moindre embarras du transport, selon l’éloignement des lieux, selon la situation des terres, des mers, des rivières, etc.

Nulle société ne peut exister sans échange, nul échange sans mesure commune, et nulle mesure commune sans égalité. Ainsi, toute société a pour première loi quelque égalité conventionnelle, soit dans les hommes, soit dans lés choses.

L’égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l’égalité naturelle, rend nécessaire le droit positif, c’est-à-dire gouvernement & les lois. Les connaissances politiques d’un enfant doivent être nettes & bornées ; il ne doit connaître du gouvernement en général que ce qui se rapporte au droit de propriété, dont il a déjà quelque idée.

L’égalité conventionnelle entre les choses a fait inventer la monnaie ; car la monnaie n’est qu’un terme de comparaison pour la valeur des choses de différentes espèces ; & en ce sens la monnaie est le vrai lien de la société ; mais tout peut être monnaie ; autrefois le bétail l’était, des coquillages le sont encore chez plusieurs peuples ; le fer fut monnaie à Sparte, le cuir l’a été en Suède, l’or et l’argent le sont parmi nous.

Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour termes moyens de tous les échanges ; & l’on a converti ces métaux en monnaie, pour épargner la mesure ou le poids à chaque échange : car la marque de la monnaie n’est qu’une attestation que la pièce ainsi marquée est d’un tel poids ; & le prince seul a droit de battre monnaie attendu que lui seul a droit d’exiger que son témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.

L’usage de cette invention ainsi expliqué se fait sentir au plus stupide. Il est difficile de comparer immédiatement des choses de différentes natures, du drap, par exemple, avec du blé ; mais, quand on a trouvé une mesure commune, savoir la monnaie, il est aisé au fabricant & au laboureur de rapporter la valeur des choses qu’ils veulent échanger à cette mesure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle somme d’argent & que telle quantité de blé vaille aussi la même somme d’argent, il s’ensuit que lie marchand, recevant ce blé pour son drap, fait un échange équitable. Ainsi, c’est par la monnaie que les biens d’espèces diverses deviennent commensurables & peuvent se comparer.

N’allez pas plus loin que cela, & n’entrez point dans l’explication des effets moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfants comment les signes font négliger les choses, comment de la monnaie sont nées toutes les chimères de l’opinion, comment les pays riches d’argent doivent être pauvres. de tout, vous traiteriez ces enfants non seulement en mais en hommes sages, & vous prétendiez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.

Sur quelle abondance d’objets intéressants ne peut-on point tourner ainsi la curiosité d’un élève, sans jamais quitter les rapports réels & matériels qui sont à sa portée, ni souffrir qu’il s’élève dans son esprit une seule idée qu’il ne puisse pas concevoir ! L’art du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur des minuties qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes relations qu’il doit connaître un jour pour bien juger du bon & ma vais ordre de la société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on l’amuse au tour d’esprit’on lui a donné. Telle question, qui ne pourroit pas même effleurer l’attention d’un autre, va tourmenter émile pendant six mois.

Nous allons dîner dans une maison opulente ; nous trouvons les apprêts d’un festin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service élégant & fin. Tout cet appareil de plaisir & de fête a quelque chose d’enivrant qui porte à la tête quand on n’y est pas accoutumé. Je pressens l’effet de tout cela sur mon jeune élève. Tandis que le repas se prolonge, tandis que les services se succèdent, tandis qu’autour de la table règnent mille propos bruyants, je m’approche de son oreille, & je lui dis : Par combien de mains estimeriez-vous bien qu’ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d’y arriver ? Quelle foule d’idées j’éveille dans son cerveau par ce peu de mots ! À l’instant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve, il réfléchit, il calcule, il s’inquiète. Tandis que les philosophes, égayes par le vin, peut-être par leurs voisines, radotent & ont les enfants, le voilà, lui, philosophant tout seul dans son coin ; il m’interroge ; je refuse de répondre, je le renvoie à un autre temps ; il s’impatiente, il oublie de manger & de boire, il brûle d’être hors de table pour m’entretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité ! Quel texte pour son instruction ! Avec un jugement sain que rien n’a pu corrompre, que pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains ont peut-être, ont longtemps travaillé, qu’il en a coûté la vie peut-être à des milliers d’hommes & tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe ?

Epiez avec soin les conclusions secrètes qu’il tire en son cœur de toutes ces observations. Si vous l’avez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens, & de se regarder comme un personnage important au monde, en voyant tant de soins concourir pour apprêter son dîner. Si vous pressentez ce raisonnement vous pouvez aisément le prévenir avant qu’il le fasse, ou du moins en effacer aussitôt l’impression. Ne sachant encore s’approprier les choses que par une jouissance matérielle, il ne peut juger de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La comparaison d’un dîner simple & rustique, préparé par l’exercice, assaisonné par la faim, par la liberté, par la joie, avec son festin si magnifique & si compassé, suffira pour lui faire sentir que tout l’appareil du festin ne lui ayant donné aucun profit réel, & son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de celle du financier, il n’y avoit rien à l’un de plus qu’à l’autre qu’il pût appeler véritablement sien.

Imaginons ce qu’en pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rappelez-vous bien ces deux repas, & décidez en vous-même lequel vous avez fait avec le plus de plaisir ; auquel avez-vous remarqué le plus de joie ? auquel a-t-on mangé de plus grand appétit, bu plus gaiement, ri de meilleur cœur ? lequel a duré le plus longtemps sans ennui, & sans avoir besoin d’être renouvelé par d’autres services ? Cependant voyez la différence : ce pain bis, que vous trouvez si bon, vient du blé recueilli par ce paysan ; son vin noir & grossier, mais désaltérant & sain, est du cru de sa vigne ; le linge vient de son chanvre, filé l’hiver par sa femme, par ses filles, par sa servante ; nulles autres mains que celles de sa famille n’ont fait les apprêts de sa table ; le moulin le plus proche & le marché voisin sont les bornes de l’univers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tout ce qu’ont fourni de plus la terre éloignée & a main des hommes sur l’autre table ? Si tout cela ne vous a pas fait faire un meilleur repas, qu’avez-vous gagné à cette abondance ? qu’y avoit-il là qui fût fait pour vous ? Si vous eussiez été le maître de la maison, pourra-t-il ajouter, tout cela vous fût resté plus étranger encore : car le soin d’étaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous l’ôter : vous auriez eu la peine, & eux le plaisir.

Ce discours peut être fort beau ; mais il ne vaut rien peur émile, dont il passe la portée, & à qui l’on ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus simplement. Après ces deux épreuves, dites-lui quelque matin : Où dînerons-nous aujourd’hui ? autour de cette montagne d’argent qui couvre les trois quarts de la table, & de ces parterres de fleurs de papier qu’on sert au dessert sur des miroirs, parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette, & veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas ; ou bien dans ce village à deux lieues d’ici, chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement & nous donnent de se bonne crème ? Le choix d’émile n’est pas douteux ; car il n’est ni babillard ni vain ; il ne peut souffrir la gêne, et tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point : mais il est toujours prêt à courir en campagne, et il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crème, & les bonnes gens [64]. Chemin faisant, la réflexion vient d’elle-même. Je vois que ces foules d’hommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines, ou qu’ils ne songent guère à nos plaisirs.

Mes exemples, bons peut-être pour un sujet, seront mauvois pour mille autres. Si l’on en prend l’esprit, on saura bien les varier au besoin ; le choix tient à l’étude du génie propre à chacun, & cette étude tient aux occasions qu’on leur offre de se montrer. On n’imaginera pas que, dans l’espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donner à l’enfant le plus heureusement né une de tous les arts & de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jour de lui-même ; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu’il lui importe de connaître, nous le mettons dans le cas de développer son goût, son talent, de faire les premiers pas vers l’objet où le porte son génie, et de nous indiquer la route qu’il lui faut ouvrir pour seconder la Nature.

Un autre avantage de cet enchaînement de connaissances bornées, mais justes, est de les lui montrer par leurs liaisons, par leurs rapports, de les mettre toutes à leur place dans son estime, & de prévenir en lui les préjugés qu’ont la plupart des hommes pour les talens qu’ils cultivent, contre ceux qu’ils ont négligés. Celui qui voit bien l’ordre du tout voit la place où doit être chaque partie ; celui qui voit bien une partie, & qui la connoît à fond, peut être un savant homme : l’autre est un homme judicieux ; & vous vous souvenez que ce que nous nous proposons d’acquérir est moins la science que le jugement.

Quoi qu’il en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples ; elle est fondée sur la mesure des facultés de l’homme à ses différens âges, & sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu’on trouveroit aisément une autre méthode avec laquelle on paroîtroit faire mieux ; mais si elle étoit moins appropriée à l’espèce, à l’âge, au sexe, je doute qu’elle eût le même succès.

En commençant cette seconde période, nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous ; nous nous sommes élancés ans les cieux ; nous avons mesuré la terre ; nous avons recueilli les lois de la nature, en un mot nous avons parcouru l’île entière : maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de n’en pas trouver encore en possession l’ennemi qui nous menace, et qui s’apprête à s’en emparer !

Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne ? d’en convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer parti de notre curiosité pour l’avantage de notre bien-être. Jusqu’ici nous avons fait provision d’instruments de toute espèce, sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d’autres ; et peut-être, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges : mais, pour les faire, il faut connaître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d’autres ont à son usage, & ce qu’il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes, ont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun, pour son nécessaire, s’applique à dix sortes de travaux ; mais, vu la différence de génie & de talent, l’un réussira moins à quelqu’un de ces travaux, l’autre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, & que chacun s’applique, pour lui seul & pour les neuf autres, au genre d’occupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talens des autres comme si lui seul les avoit tous ; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice ; & il arrivera que tous les dix, parfaitement bien auront encore du surabondant pour d’autres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n’est pas de mon sujet d’en examiner ici les conséquences ; c’est ce que j’ai fait dans un autre écrit [65].

Sur ce principe, un homme qui voudroit se regarder comme un être isolé, ne tenant du tout à rien & se suffisant à lui-même, ne pourroit être que misérable. Il lui seroit même impossible de subsister ; car, trouvant la terre entière couve, du tien & du mien, & n’ayant rien à lui une son corps, d’où tireroit son nécessaire ? En sortant de l’état de nature, nous forçons nos semblables d’en sortir aussi ; nul n’y peut demeurer malgré les autres ; & ce seroit réellement en sortir, que d’y vouloir rester dans l’impossibilité d’y vivre ; car la première loi de la nature est le soin de se conserver.

Ainsi se forment peu à peu dans l’esprit d’un enfant les idées des relations sociales, même avant qu’il puisse être réellement membre actif de la société. émile voit que, pour avoir des instruments a son usage, il lui en faut encore à l’usage des autres, par lesquels il puisse obtenir en échange les choses, qui lui sont nécessaires & qui sont en leur pouvoir. je l’amène aisément à sentir le besoin de ces échanges, & à se mettre en état d’en profiter.

Monseigneur, il faut que je vive ;


disoit un malheureux auteur satirique au Ministre qui lui reprochoit l’infamie de ce métier. -- Je n’en vois pas la nécessité, lui repartit

froidement l’homme en place. Cette réponse, excellente pour un ministre, eût été barbare & fausse en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument, auquel chacun donne plus ou moins de force à proportion qu’il a plus ou moins d’humanité, me paraît sans réplique pour celui le fait relativement à lui-même. Puisque la plu de toutes les aversions que nous donne la nature, la plus forte est celle de mourir, il s’ensuit que tout est permis par elle à quiconque n’a nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l’homme vertueux apprend à mépriser sa vie & à l’immoler à son devoir sont bien loin de cette simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort & juste sans vertu ! S’il est quelque misérable état au monde où chacun ne puisse pas vivre sans mal faire & où les citoyens soient fripons par nécessité, ce n’est pas le malfaiteur qu’il faut pendre, c’est celui qui le force à le devenir.

Sitôt qu’émile saura ce que c’est que la vie, mon premier soin sera de lui apprendre à la conserver. Jusqu’ici je n’ai point distingué les états, les rangs, les fortunes ; & je ne les distinguerai guère plus dans la suite, parce que l’homme est le même dans tous les états ; que le riche n’a pas l’estomac plus grand que le pauvre & ne digère pas mieux que lui ; que le maître n’a pas les bras plus longs ni plus torts que ceux de son esclave ; qu’un grand n’est pas plus grand qu’un homme du peuple ; & qu’enfin les besoins naturels étant partout les mêmes, les moyens d’y pourvoir doivent être partout égaux. Appropriez l’éducation de l’homme à l’homme, & non pas à ce qui n’est point lui. Ne voyez-vous pas qu’en travaillant à le former exclusivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre, & que, s’il plaît à la fortune, vous n’aurez travaillé qu’à le rendre malheureux ? Qu’y a-t-il de plus ridicule qu’un grand seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misère les préjugés de sa naissance ? Qu’y a-t-il de plus vil qu’un riche appauvri, qui, se souvenant du mépris qu’on doit à la pauvreté, se sent devenu le dernier des hommes ? L’un a pour toute ressource le métier de fripon public, l’autre celui de valet rampant avec ce beau mot : Il faut que je vive.

Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, & qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d’en être exempt ? Nous approchons de l’état de crise & du siècle des révolutions [66]. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu’ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n’y a de caractères ineffaçables que ceux qu’imprime la nature, & la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc dans la bassesse ce satrape que vous n’avez élevé que pour la grandeur ? Que fera, dans la pauvreté, élevé que pour ce publicain qui ne sait vivre que d’or ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, & ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors l’état qui le quitte, rester homme en dépit du sort ! Qu’on loue tant qu’on voudra ce roi vaincu qui veut s’enterrer en furieux sous les débris de son trône ; moi je le méprise ; je vois qu’il n’existe que par. sa couronne, & qu’il n’est rien du tout s’il n’est roi : mais celui qui la per & s’en passe est alors au-dessus d’elle. Du rang de roi, qu’un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à l’état d’homme, que si peu d’hommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune, il la brave ; il ne doit rien qu’à lui seul ; et, quand il ne lui reste à montrer que lui, il n’est point nul ; est quelque chose. Oui, j’aime mieux cent fois le roi de Syracuse maître d’école à Corinthe, & le roi de Macédoine greffier à Rome, qu’un malheureux Tarquin, ne sachant que devenir s’il ne règne as, que l’héritier du possesseur de trois royaumes, jouet de quiconque ose insulter à sa misère, errant de cour en cour, cherchant partout dés secours, et trouvant partout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu’un métier qui n’est plus en son pouvoir.

L’homme & le citoyen, quel qu’il soit, n’a d’autre bien à mettre dans la société que lui-même ; tous ses autres biens y sont malgré lui ; & quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive ; & dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu’il ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société… Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorise. Il n’est point juste que ce qu’un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu’il lui doit ; car chacun, se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, & nul père ne peut transmettre à son fils le droit d’être inutile a ses semblables ; or, c’est pourtant ce qu’il fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve & le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même le vole ; & un rentier que l’Etat paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l’homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui lait ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou foible, tout citoyen oisif est un fripon.

Or de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme, celle qui le rapproche le lus de l’état de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune & des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave ; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille manières ; mais partout où l’on veut vexer l’artisan, son bagage est bientôt fait ; il emporte ses bras & s’en va. Toutefois, l’agriculture est le premier métier de l’homme : c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile : Apprends l’agriculture ; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers ; c’est par eux qu’il a commencé, c’est à eux qu’il revient sans cesse. je lui dis donc : Cultive l’héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n’en as point, que faire ? Apprends un métier.

Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! Monsieur, y pensez-vous ? J’y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu’un lord., un marquis, un prince, & peut-être un jour moins que rien :moi, je lui veux donner un rang qu’il ne puisse perdre, un rang qui l’honore dans tous les temps ; le veux l’élever à l’état d’homme ; &, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d’égaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous.

La lettre tue, & l’esprit vivifie. Il s’agit moins d’apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh ! tant pis, tant pis pour vous ! Mais n’importe ; ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisan, pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune & les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l’opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n’est point un talent que je vous demande : c’est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, & qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s’en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j’ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu’à joindre au soin d’instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire ; ils ne font rien, parce que les ressources qu’ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu’avec tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s’il n’en avoit aucun.

Dès qu’il est question de manège & d’intrigues, autant vaut les employer a se maintenir dans l’abondance qu’a regagner, du sein de la misère, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l’artiste ; si vous vous rendez propre à des emplois qu’on n’obtient que par la faveur, que vous servira tout cela, quand, justement dégoûté du monde, vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n’y peut réussir ? Vous avez étudié la politique & les intérêts des princes. Voilà qui va fort bien ; mais que ferez-vous de ces connaissances, si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs des bureaux ; si vous n’avez le secret de leur plaire, si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient ? Vous êtes architecte ou peintre : soit ; mais il faut faire connaître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au Salon ? Oh ! qu’il n’en va pas ainsi ! Il faut être de l’Académie ; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle & le pinceau ; prenez un fiacre, & courez de porte en porte : c’est ainsi qu’on acquiert la célébrité. Or vous devez que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste, & dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris, & devenir maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin ? pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu’il importe plus d’être charlatan qu’habile, & que, si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez qu’un ignorant.

Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, & combien d’autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. & puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaissement ? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus es préjugés, arbitres de votre sort ? Comment mépriserez-vous la bassesse & les vices dont vous avez besoin pour subsister ? Vous ne dépendiez que des richesses, & maintenant vous dépendez des riches ; vous n’avez fait qu’empirer votre esclavage & le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre ; c’est le pire état où l’homme puisse tomber.

Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l’âme & non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains & à l’usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les manèges deviennent inutiles ; la ressource est toujours prête au moment d’en user ; la probité, l’honneur, ne sont plus un obstacle à la vie ; vous n’avez plus besoin d’être lâche & menteur devant les grands, souple & rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n’a rien ; l’opinion des autres ne vous touche point ; vous n’avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, ni de courtisane a payer, & qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe : cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d’être honnête homme & d’avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Maître, j’ai besoin d’ouvrage. Compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que l’heure du votre dîner ; si vous êtes diligent & sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours :vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n’est pas perdre son tems que d’en gagner ainsi.

Je veux absolument qu’Emile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous ? Que signifie ce mot ?Tout métier utile public n’est-il pas honnête ? Je ne veux point qu’il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke ; je ne veux qu’il soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur de livres [67]. À ces professions près & les autres qui leur ressemblent, qu’il prenne celle qu’il voudra ; je ne prétends le gêner en rien. J’aime mieux qu’il soit cordonnier que poète ; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les espions, les bourreaux sont des gens utiles. Il ne tient qu’au gouvernement qu’ils ne le soient point. Mais passons ; j’avais tort : il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu’il n’exige pas des gens qui l’exercent des qualités d’âme odieuses & incompatibles avec l’humanité. Ainsi, revenant au premier mot, prenons un métier honnête ; mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité.

Un célèbre auteur de ce siècle, dont les livres sont pleins de grands projets & de petites vues, avoit fait vœu, comme tous les prêtres de sa communion, de n’avoir point de femme en propre ; mais, se trouvant plus scrupuleux que les autres sur l’adultère, on dit qu’il prit le parti d’avoir de jolies servantes, avec lesquelles il réparoit de son mieux l’outrage qu’il avoit fait à son espèce par ce téméraire engagement. Il regardoit comme un devoir du citoyen d en donner d’autres à la patrie, & du tribut qu’il lui payoit en ce genre il peuploit la classe des artisans. Sitôt que ces enfants étoient en âge, il leur faisoit apprendre a tous un métier de leur goût, n’excluant que les professions oiseuses, futiles, ou sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui n’est jamais nécessaire, & qui peut devenir inutile d’un jour à l’autre, tant que !a nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux.

Voilà l’esprit qui doit nous guider dans le choix du métier d’émile, ou plutôt ce n’est pas à nous de faire ce choix, c’est à lui ; car les maximes dont il est imbu conservant en lui le mépris naturel des choses inutiles, jamais il ne voudra consumer son tems en travaux de nulle valeur & il ne connoît de valeur aux choses que celle de leur utilité réelle ; il lui faut un métier qui pût servir à Robinson dans son île.

En faisant passer en revue devant un enfant les productions de la nature & de l’art, en irritant sa curiosité, &, le suivant où elle le porte, on a l’avantage d’étudier es goûts, ses inclinations, ses penchants, & de voir brille la première étincelle de son génie, s’il en a quelqu’un qui soit bien décidé. Mais une erreur commune et dont il faut vous préserver, c’est d’attribuer à l’ardeur du talent l’effet de l’occasion, & de prendre pour une inclination marquée vers tel ou tel art l’esprit imitatif commun à l’homme & au singe, & qui porte machinalement l’un & l’autre à vouloir faire tout ce qu’il voit faire, sans trop savoir à quoi cela est bon. Le monde est plein d’artisans, & surtout d’artistes, qui n’ont point le talent naturel de l’art qu’ils exercent, & dans lequel on les a pousses dès leur bas âge, soit déterminé par d’autres convenances, suit trompé par un zèle apparent qui les eût portés de même vers tout autre art, s’ils l’avoient vu pratiquer aussitôt. Tel entend un tambour & se croit général ; tel voit bâtir & veut être architecte. Chacun est tenté du métier qu’il voit faire, quand il le croit estimé.

J’ai connu un laquais qui, voyant peindre & dessiner son maître, se mit dans la tête d’être peintre & dessinateur. l’instant qu’il eut formé cette résolution, il prit le crayon, qu’il n’a plus quitte que pour reprendre le pinceau qu’il ne quittera de sa vie. Sans leçons & sans règles, il se mit à dessiner tout ce qui lui tomboit sous la main. Il passa trois ans entiers collé sur ses barbouillages, sans que jamais rien pût l’en arracher que son service, & sans jamais se rebuter du peu de progrès que de médiocres dispositions lui laissoient faire. Je l’ai vu durant six mois d’un été très ardent, dans une petite antichambre au midi, où l’on suffoquoit au passage, assis, ou plutôt cloué tout le jour sur sa chaise, devant un globe, dessiner ce globe, le redessiner, commencer & recommencer sans cesse avec ce qu’il eût rendu la une invincible obstination, jusqu’à ce qu’il eut rendu la rondebosse assez bien pour être content de son travail. Enfin, favorisé de son maître & guidé par un artiste, il est parvenu au point de quitter la livrée & de vivre de son pinceau. jusqu’à certain terme la persévérance supplée au talent : il a atteint ce terme & ne le passera jamais. La constance & l’émulation de cet honnête garçon sont louables. Il se fera toujours estimer par son assiduité, par sa fidélité, par ses mœurs ; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui n’eût pas été trompé par son zèle & ne l’eût pas pris pour un vrai talent ? If y a bien de la différence entre se plaire à un travail & y être propre. Il faut des observations plus fines qu’on ne pense pour s’assurer du vrai génie & du vrai goût d’un enfant qui montre bien plus ses désirs que ses dispositions, & qu’on juge toujours par les premiers, faute de savoir étudier les autres. Je voudrais qu’un homme judicieux nous donnât un traité de l’art d’observer les enfants. Cet art seroit très important a connaître : les pères & les maîtres n’en ont pas encore les éléments.

Mais peut-être donnons-nous ici trop d’importance au choix d’un métier. Puisqu’il ne s’agit que d’un travail des mains, ce choix n’est rien pour Emile ; & son apprentissage est déjà plus d’à moitié fait, par les exercices dont nous l’avons occupé jusqu’à présent. Que voulez-vous qu’il fasse est prêt à tout : il sait déjà manier la bêche & la houe ; il sait se servir du tour, du marteau, du rabot, de la lime ; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne s’agit plus que d’acquérir de quelqu’’un de ces outils un usage assez prompt, assez facile, pour égaler en diligence les tons ouvriers qui s’en servent ; & il a sur ce point un grand avantage par-dessus tous, c’est d’avoir le corps agile, les membres flexibles, pour prendre sans peine toutes sortes d’attitudes & prolonger sans effort toutes sortes de mouvements. De plus, il a les organes justes & bien exercés ; toute la mécanique des arts lui est déjà connue. Pour savoir travailler en maître, il ne lui manque que de l’habitude, & l’habitude ne se gagne qu’avec le temps. Auquel des métiers, dont le choix nous reste à faire, donnera-t-il donc assez de tems pour s’y rendre diligent ? Ce n’est plus que, de cela qu’il s’agit.

Donnez à l’homme un métier qui convienne a son sexe, & au jeune homme un métier qui convienne a son âge : toute profession sédentaire & casanière, qui effémine & ramollit le corps, ne lui plaît ni ne lui convient. jamais jeune garçon n’aspira de lui-même à être tailleur ; il faut de l’art pour porter à ce métier de femmes le sexe pour lequel il n’est pas fait [68]. L’aiguille & l’épée ne sauroient être maniées par les mêmes mains. Si j’étais souverain, je ne permettrois la couture & les métiers à l’aiguille qu’aux femmes et aux boiteux réduits à s’occuper comme elles. En supposant les eunuques nécessaires, je trouve les Orientaux bien fous d’en faire exprès. Que ne se contentent-ils de ceux qu’a faits la nature, de ces foules d’hommes lâches dont elle a mutilé le cœur ? ils en auroient de reste pour le besoin. Tout homme foible, délicat, craintif, est condamné par elle à la vie sédentaire ; il est fait pour vivre avec les femmes ou à leur manière. Qu’il exerce quelqu’un des métiers qui leur sont propres, à la bonne heure ; &, s’il faut absolument de vrais eunuques, qu’on réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois qui rie lui conviennent pas. Leur choix annonce l’erreur de la nature : corrigez cette erreur de manière ou d’autre, vous n’aurez fait que du bien.

J’interdis à mon Eleve les métiers malsains, mais non pas les métiers pénibles, ni même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force & le courage ; ils sont propres aux hommes seuls ; les femmes n’y prétendent point : comment n’ont-ils pas honte d’empiéter sur ceux qu’elles font ?

Luctantur paucae, comedunt coliphia paucae.
Vos lanam trahitis, calathisque peracta refertis
Vellera...... [69]

En Italie on ne voit point de femmes dans les boutiques ; & l’on ne peut rien imaginer de plus triste que le coup d’œil des rues de ce pays-la pour ceux qui sont accoutumes a celles de France & d’Angleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux dames des rubans, des pompons, du réseau, de la chenille, je trouvois ces parures délicates bien ridicules dans de grosses mains, faites pour souffler la forge & frapper sur l’enclume. Je me disais : Dans ce pays les femmes devraient, par représailles, lever des boutiques de fourbisseurs & d armuriers. Eh ! que chacun fasse & vende les armes de son sexe. Pour les connaître, il les faut employer.

Jeune homme, imprime à tes travaux la main de l’homme. Apprends à manier d’un bras vigoureux la hache & la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un comble, à poser le faite, à l’affermir de jambes de force & d’entraits ; puis crie à ta sœur de venir t’aider à ton ouvrage, comme elle te disoit de travailler à son point croisé.

J’en dis trop pour mes agréables contemporains, je le sens ; mais je me laisse quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public armé d’une doloire & ceint d’un tablier de peau, je ne vois plus en lui qu’un esclave de l’opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu’on se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des pères tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfants. Il n’est pas nécessaire d’exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes ; il suffit de n’en estimer aucune au dessous de soi. Quand on a le choix & que rien d’ailleurs ne nous déterminé, pourquoi ne consulteroit-on pas l’agrément l’inclination, la convenance entre les professions de même rang ? Les travaux des métaux sont utiles, & même les plus utiles de tous ; cependant, à moins qu’une raison particulière ne m’y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un serrurier, un forgeron ; je n’aimerois pas à lui voir dans sa forge la figure d’un cyclope. De même je n’en ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent ; mais qui peut choisir doit avoir égard à la propreté, car il n’y a point la d’opinion ; sur ce point les sens nous décident. Enfin je n’aimerois pas ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie & presque automates, n’exercent jamais leurs mains qu’au même travail ; les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de Pierres : à quoi sert d’employer à ces métiers des hommes de sens ? c’est une machine qui en mène une autre.

Tout bien considéré, le métier que j’aimerais le qui fût du goût de mon Eleve est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s’exercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine ; il exige dans l’ouvrier de l’adresse et l’industrie, & dans la forme des ouvrages que l’utilité détermine, l’élégance & le goût ne sont pas exclus.

Que si par hasard le génie de votre Eleve étoit décidément tourne vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerois pas qu’on lui donnât un métier conforme à ses inclinations qu’il apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.

Quand émile apprendra son métier, je veux l’apprendre avec lui ; car je suis convaincu qu’il n’apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, & nous ne prétendrons point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire ; pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon ? Le czar Pierre étoit charpentier au chantier, & tambour dans ses propres troupes pensez-vous que ce prince ne vous valût pas par la naissance ou par le mérite ? Vous comprenez que ce n’est point à émile que je dis cela ; c’est à vous, qui que vous puissiez être.

Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre tems à l’établi. Nous ne sommes pas apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ; et l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible & plus long que l’autre. Comment ferons-nous donc ? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour, comme on prend un maître a danser ? Non. Nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples ; & notre ambition n’est pas tant d’apprendre la menuiserie que de nous élever à l’état de menuisier. Je suis donc d’avis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l’ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres, et qu’après avoir eu l’honneur de souper avec sa famille, nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois, & comment on s’exerce au travail des mains sans négliger l’autre apprentissage.

Soyons simples en faisant bien. N’allons pas reproduire la vanité par nos soins pour la combattre. S’enorgueillir d’avoir vaincu les préjugés, c’est s’y soumettre. On dit que, par un ancien usage de la maison ottomane, le Grand Seigneur est obligé de travailler de ses mains ; & chacun sait que les ouvrages d’une main royale ne peuvent être que des chefs-d’œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-d’œuvre aux grands de la Porte ; & l’ouvrage est payé selon la qualité de l’ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n’est pas cette prétendue vexation ; car, au contraire, elle est un bien. En forçant les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le prince est d’autant moins obligé de piller le peuple directement. C’est un soulagement nécessaire au despotisme, & sans lequel cet horrible gouvernement ne sauroit subsister.

Le vrai mal d’un pareil usage est l’idée qu’il donne à ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas, il voit changer en or tout ce qu’il touche, mais il n’aperçoit as quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre émile, préservons ses mains de ce riche talent ; que ce qu’il fait ne tire pas son prix de l’ouvrier, mais de l’ouvrage. Ne souffrons jamais qu’on juge du sien qu’en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, & non parce qu’il est de lui. Dites de ce qui est bien fait : voilà qui est bienfait ; mais n’ajoutez point : Qui est-ce qui a fait cela ? S’il dit lui-même d’un air fier & content de lui : C’est moi qui l’ai fait, ajoutez froidement : Vous ou un autre, il n’importe c’est toujours un travail bien fait.

Bonne mère, préserve-toi surtout des mensonges qu’on te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, défie-toi de tout ce qu’il sait ; s’il a le malheur d’être élevé dans Paris, & d’être riche, il est perdu. Tant qu’il s’y trouvera d’habiles artistes, il aura tous leurs talents ; mais loin d’eux il n’en aura plus. À Paris, le riche sait tout ; il n’y a d’ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d’amateurs, & surtout d’amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit ses couleurs. je connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il y en peut avoir davantage ; mais je n’en connois aucune parmi les femmes, & je doute qu’il y en ait. En général, on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe ; on devient artiste & juge des artistes comme on devient docteur en droit & magistrat.

Si donc il étoit une fois établi qu’il est beau de savoir un métier, vos enfants le sauroient bientôt sans l’apprendre ; ils passeroient maîtres comme les conseillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour émile ; point d’apparence & toujours de la réalité. Qu’on ne dise pas qu’il sait, mais qu’il apprenne en silence. Qu’il fasse toujours son chef-d’œuvre & que jamais il ne passe maître ; qu’il ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par son travail.

Si jusqu’ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec l’habitude de l’exercice du corps & du travail des mains, je donne insensiblement à mon Eleve le goût de la réflexion & de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui résulteroit de son indifférence pour les jugements des hommes & du calme de ses passions. Il faut qu’il travaille en paysan & qu’il pense en philosophe, pour n’être pas aussi fainéant qu’un sauvage. Le grand secret de l’éducation est de faire que les exercices du corps & ceux de l’esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.

Mais gardons-nous d’anticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus mûr. émile ne sera pas longtemps ouvrier, sans ressentir par lui-même l’inégalité des conditions, qu’il n’avoit d’abord qu’aperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée, il voudra m’examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul, en se voyant si près de l’état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j’en suis si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses : Vous êtes riche, vous me l’avez dit, & je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société, puisqu’il est homme. Mais vous, que faites-vous donc pour elle ? Que diroit à cela un beau gouverneur ? Je l’ignore. Il seroit peut-être assez sot pour parler à l’enfant des soins qu’il lui rend. Quant à moi, l’attelier me tire d’affaire : Voilà, cher émile, une excellente question. Je vous promets d’y répondre pour moi, quand vous y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez content. En attendant, j’aurai soin de rendre à vous & aux pauvres ce que j’ai de trop, & de faire une table ou un banc par semaine, fin de n’être pas tout à fait inutile à tout.

Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l’être, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l’attache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps & ses sens, nous avons exercé son esprit & son jugement. Enfin nous avons réuni l’usage de ses membres à celui de ses facultés. Nous avons fait un être agissant & pensant ; il ne nous reste plus, pour achever l’homme, que de faire un être aimant & sensible, c’est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d’entrer dans ce nouvel ordre de choses, jettons les yeux sur celui d’où nous sortons & voyons, le plus exactement qu’il est possible, jusqu’où nous sommes parvenus.

Notre Eleve n’avoit d’abord que des sensations, maintenant il a des idées : il ne faisoit que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, & du jugement qu’on en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe, que j’appelle idée.

La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l’esprit humain. L’esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide ; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit es rapports tels qu’ils sont est un esprit juste ; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuvé des rapports imaginaires qui n’ont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécile. L’aptitude plus ou moins grande à comparer des idées & à trouver des rapports est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d’esprit, etc.

Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que j’appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu’on sent ce qu’on sent ce qu’on sent. Dans le perception ou idée, le jugement est actif ; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne déterminé pas. Voilà toute la différence ; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons.

Je vois servir à un enfant de huit ans d’un fromage glacé ; il porte la cuiller à sa bouche, sans savoir ce que c’est, &, saisi de froid, s’écrie : Ah ! cela me brûle ! Il éprouve une sensation très vive ; il n’en connoît point de plus vive que la chaleur du feu, & il croit sentir celle-là. Cependant il s’abuse ; le saisissement du froid le blesse, mais il ne le brûle pas ; & ces deux sensations ne sont pas sembles, puisque ceux qui ont éprouvé l’une & l’autre ne les confondent point. Ce n’est donc p la sensation qui le trompe, mais le jugement qu’il en porte.

Il en est de même de celui qui voit pour la première un miroir ou une machine d’optique, ou qui entre dans une cave profonde au cœur de l’hiver ou de l’été, ou qui trempe dans l’eau tiède une main très chaude ou très froide, ou qui fait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, etc. S’il se contente de dire ce qu’il aperçoit, ce qu’il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu’il se trompe ; mais quand il juge de la chose par l’apparence il est actif, il compare, il établit par induction dus rapports qu’il n’aperçoit pas ; alors il se trompe ou peut se tromper. Pour corriger ou prévenir l’erreur, il a besoin de l’expérience.

Montrez de nuit à votre Eleve des nuages passant entre la lune & lui, il croira que c’est la lune qui passe en sens contraire & que les nuages sont arrêtés. Il le croira par une induction précipitée, parce qu’il voit ordinairement les petits objets se mouvoir préférablement aux grands, & que les nuages lui semblent plus grands que la lune, dont il ne peut estimer l’éloignement. Lorsque, dans un bateau qui vogue, il regarde d’un peu loin le rivage, il tombe dans l’erreur contraire, & croit voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou la rivière, & tout son horizon, comme un tout immobile, dont le rivage qu’il voit courir ne lui semble qu’une partie.

La première fois qu’un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l’eau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie ; & elle ne laisseroit pas de l’être, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu’il voit, il dit : Un bâton brisé, & il dit vrai, car il est très sûr qu’il a la sensation d’un bâton par brise. Mais quand, trompe par son jugement, il va plus loin, & qu’après avoir affirme encore qu’il voit un bâton brise, il affirme encore que ce qu’il voit est en effet un bâton brise, alors il dit faux. Pourquoi cela ? parce qu’alors il devient actif, & qu’il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu’il ne sent pas, savoir que le jugement qu’il reçoit par un sens seroit confirmé par un autre.

Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous n’avions jamais besoin de juger, nous n’aurions nul besoin. d’apprendre ; nous ne serions jamais ans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l’être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais ? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Tout au contraire, ils s’en éloignent en avançant ; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu’ils apprennent ne vient qu’avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l’Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; & très sûrement il y a plus d’erreurs dans l’Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.

Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d’éviter l’erreur est l’ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C’est la leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très petit nombre & très sensibles que les choses ont avec nous, nous n’avons naturellement qu’une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tourneroit pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine & tous les prodiges de l’électricité. Que m’importe ? est le mot le plus familier à l’ignorant et le plus convenable au sage.

Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe, depuis que nous sommes dépendants de tout ; & notre curiosité s étend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi j’en donne une très grande au philosophe, & n’en donne point au sauvage. Celui-ci n’a besoin de personne ; l’autre a besoin de tout le monde, & surtout d’admirateurs.

On me dira que je sors de la nature ; je n’en crois rien. Elle choisit ses instruments, et les règle, non sur l’opinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la différence entre l’homme naturel vivant dans l’état de nature, & l’homme naturel vivant dans l’état de société. émile n’est pas un sauvage a reléguer dans les déserts, c’est un sauvage tait pour habiter les villes. Il faut qu’il sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitants, et vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.

Puisque, au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre, il faudra malgré lui qu’il juge, apprenons lui donc à bien juger.

La meilleure manière d’apprendre à bien juger est celle qui tend le plus à simplifier nos expériences, & à pouvoir même nous en passer sans tomber dans l’erreur. D’ou il suit qu’après avoir longtemps vérifié les rapports des sens l’un par l’autre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même, sans avoir besoin de recourir à un autre sens ; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée, & cette idée sera toujours conforme à la vérité. Telle est la sorte d’acquis dont j’ai tâché de remplit ce troisième âge de la vie humaine.

Cette manière de procéder exige une patience & une circonspection dont peu de maîtres sont capables, & sans laquelle jamais le disciple n’apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s’abuse sur l’apparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l’eau, vous le détromperez peut-être ; mais que lui apprendrez-vous ? rien que ce qu’il aurait bientôt appris de lui-même. Oh ! que ce n’est pas là ce qu’il faut faire ! Il s’agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s’y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l’instruire, il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons émile & moi pour exemple.

Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à l’ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C’est sûrement, dira-t-il, un bâton brise, je doute fort qu’Emile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité d’être savant ni de le paraître il n’est jamais pressé de juger ; il ne juge que sur l’évidence ; & il est bien éloigné de la trouver dans cette occasion, lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets à l’illusion, ne fût-ce que dans la perspective

D’ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu’il pas abord, il n’a point pris l’habitude d’y répondre étourdiment ; au contraire, il s’en défie, il s’y rend attentif, il les examine avec grand soin avant d’y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu’il n’en soit content lui-même ; & il est difficile a contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans l’erreur. Nous serions bien plus confus de nous. payer d’une raison qui n’est pas bonne, que de n’en point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si bien a tous deux, & que nous répétons si souvent, qu’il ne coûte plus rien a l’un ni a l’autre. Mais, soit que cette étourderie lui échappe, ou qu’il l’évite par notre commode Je ne sais, ma réplique est la même Voyons, examinons.

Ce bâton qui trempé a moitié dans l’eau est fixe dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s’il est brise, comme il le parait, que de choses n’avons-nous pas a faire avant de le tirer de l’eau ou avant d’y porter la main !

1°. D’abord nous tournons tout autour du bâton & nous voyons que la brisure tourne comme nous. C’est donc notre œil seul qui la change, & les regards ne remuent pas les corps.

2°. Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l’eau ; alors le bâton n’est plus courbe, le bout voisin de notre œil nous cache exactement l’autre bout [70]. Notre œil a-t-il redressé le bâton ?

3°. Nous agitons la surface de l’eau ; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, & suivre les ondulations de l’eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, & fondre ainsi le bâton ?

4°. Nous faisons écouler l’eau, & nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à mesure que l’eau baisse. N’en voilà-t-il pas plus qu’il ne faut pour éclaircir le fait et trouver la réfraction ? Il n’est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous n’avons besoin que d’elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.

Supposons l’enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences ; c’est alors qu’il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l’eau, laissez-le dans sa situation, & que l’enfant, y passe la main d’un bout à l’autre, il ne sentira point d’angle ; le bâton n’est donc pas brisé.

Vous me direz qu’il n’y a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai ; mais ne voyez-vous pas que, sitôt que l’esprit est parvenu jusqu’aux idées, tout jugement est un raisonnement ? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sitôt que l’on compare une sensation à une autre, on raisonne. L’art de juger & l’art de raisonner sont exactement le même.

émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu’il l’apprenne autour jamais bâton. Il n’aura point disséqué d’insectes ; il n’aura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que c’est qu’un microscope & un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils n’auront pas tort ; car avant de se servir de ces instruments, j’entends qu’il les invente, & vous vous doutez bien que cela ne viendra pas si tôt.

Voilà l’esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l’enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés, & qu’il croie sentir deux boules, je ne lui permettrai point d’y regarder, qu’auparavant il ne soit convaincu qu’il n’y en a qu’une.

Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu’a fait jusqu’ici l’esprit d mon élève, & la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayes peut-être de la quantité de choses que j’ai fait passer devant lui. Vous craignez que je n’accable son esprit sous ses multitudes de connaissances. C’est tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer qu’à les savoir. Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. je lui fais faire les premiers pas pour qu’’il reconnaisse l’entrée, mais je ne permets jamais d’aller loin.

Forcé d’apprendre de lui-même, il use de sa raison & non de celle d’autrui ; car, pour ne rien donner à l’opinion, il ne faut rien donner à l’autorité ; & la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur d’esprit semblable à celle qu’on donne au corps par le travail & par la fatigue. Un autre avantage est qu’on n’avance qu’à proportion de ses forces. L’esprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu’il en tire ensuite est à lui ; au lieu qu’en surchargeant la mémoire a son insu, on s’expose à n’en jamais rien tirer qui lui soit propre.

Emile a peu de connaissances, mais celles qu’il a sont véritablement siennes ; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu’il sait & qu’il sait bien, la plus importante est qu’il y en a beaucoup qu’il ignore & qu’il peut savoir un jour, beaucoup plus que d’autres hommes savent & qu’il ne saura de sa vie, & une infinité d’autres qu’aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté d’en acquérir ; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, &, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu’il sache trouver l’à quoi bon sur tout ce qu’il fait, & le pourquoi sur tout ce qu’il croit. Car encore une fois, mon objet n’est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l’acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut, & de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec cette méthode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, & l’on n’est point forcé de rétrograder.

émile n’a que des connaissances naturelles & purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l’histoire, ni ce que c’est que métaphysique & morale. Il connaît les rapports essentiels de l’homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l’homme à l’homme. Il sait peu généraliser d’idées, peu faire d’abstractions. Il voit des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes. Il connoît l’étendue abstraite à aide des figures de la géométrie ; il connaît la quantité abstraite à l’aide des signes de l’algèbre.. Ces figures & ces signes sont le, supports de ces abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point à connaître les choses par leur nature, mais seulement par les relations qui l’intéressent. Il estime ce qui lui est étranger que par rapport à lui ; mais cette estimation est exacte & sûre. La fantaisie, la convention, n’y entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile ; & ne se départant jamais de cette manière d’apprécier, il ne donne rien à l’opinion.

Emile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination, nullement allumée, ne lui grossit jamais les dangers ; il est sensible a peu de maux, et il sait souffrir avec constance, parce qu’il n’a point appris à disputer contre la destinée. À l’égard de la mort, il ne sait pas encore bien ce que c’est ; mais, accoutume a subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir il mourra sans gémir & sans se débattre ; c’est tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre libre & peu tenir aux choses humaines est le meilleur moyen d’apprendre à mourir.

En un mot, Emile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connaître les relations qui les exigent ; il lui manque uniquement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir.

Il se considère sans égard aux autres, & trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il n’exige rien de personne, & ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus qu’un autre de compter sur lui-même, car il est tout ce qu’on peut être à son âge. Il n’a point d’erreurs, ou n’a que celles qui nous sont inévitables ; il n’a point de vices. ou n’a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain, les membres agiles, l’esprit juste & sans préjuges, le cœur & sans passions. L’amour-propre, la première & la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalte. Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux & libre, autant que la nature l’a permis. Trouvez- qu’un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année art perdu les précédentes ?

Fin du Livre troisieme.


ÉMILE,

OU

DE L’ÉDUCATION.



Livre Quatrieme.


Que nous passons rapidement sur cette terre ! le premier quart de la vie est écoulé, avant qu’on en connoisse l’usage ; le dernier quart s’écoule encore, après qu’on a cessé d’en jouir. D’abord nous ne savons point vivre : bientôt nous ne le pouvons plus ; &, dans l’intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du tems qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la contrainte, par les peines toute espece. La vie est courte, moins par le peu de tems qu’elle dure, que parce que, de ce peu de tems, nous n’en avons presque point pour la goûter. L’instant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte, quand cet espace est mal rempli.

Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister, & l’autre pour vivre ; l’une pour l’espece, l’autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort, sans doute ; mais l’analogie extérieure est pour eux. Jusqu’à l’âge nubile, les enfans des deux sexes n’ont rien d apparent qui les distingue ; même visage, même figure, même teint, même voix, tout égal : les filles sont des enfants, les garçons sont des enfants ; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui l’on empêche le développement ultérieur du gardent cette conformité toute leur vie ; ils sont toujours de grands enfants, & les femmes, ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose.

Mais l’homme, en général, n’est pas fait pour rester toujours dans l’enfance. Il en sort au tems prescrit par la nature ; & ce moment de crise, bien qu’assez court, a de longes influences.

Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes ; une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement l’humeur, des emportements fréquents, une continuelle agitation d’esprit, rendent l’enfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendoit docile ; c’est un lion dans sa fièvre ; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné.

Aux signes moraux d’une humeur qui s’altère se joignent des changements sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe & s’empreint d’un caractère ; & doux qui croit au bas ses joues brunit & prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd : il n’est ni enfant ni homme & ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l’âme, qui n’ont rien dit jusqu’ici, trouvent un langage & de l’expression ; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur première imbécillité : il sent déjà qu’ils peuvent trop dire, il commence à savoir les baisser & rougir ; il devient sensible, avant de savoir ce qu’il sent ; il est inquiet sans raison de l’être. Tout cela peut venir lentement & vous laisser du tems encore : mais si sa vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, s’il s’irrite & s’attenant d’un instant à l’autre, s’il verse des pleurs sans sujet, si, près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui son pouls s’élève & son œil s’enflamme, si la main d’une femme se posant sur la sienne le fait frissonner, s’il se trouble ou s’intimide auprès d’elle ; Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi ; les outres que tu fermois avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu.

C’est ici la seconde naissance dont j’ai parlé ; c’est ici que l’homme naît véritablement à la vie, & que rien d’humain n’est étranger à lui. Jusqu’ici nos soins n’ont été que des jeux d’enfant ; ils ne prennent qu’à présent une véritable importance. Cette époque, où finissent les éducations ordinaires, est proprement celle où la nôtre doit commencer ; mais, pour bien exposer ce nouveau plan, reprenons de plus haut l’état des choses qui s’y rapportent.

Nos passions sont les principaux instruments notre conservation : c’est donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire ; c’est contrôler la nature c’est réformer l’ouvrage de Dieu. Si Dieu disoit à l’homme d’anéantir les passions qu’il lui donne, Dieu voudroit & ne voudroit pas ; il se contrediroit lui-même. jamais il n’a donné cet ordre insensé, rien de pareil n’est écrit dans le cœur humain ; & ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui même, il l’écrit au fond de son cœur.

Or je trouverois celui qui voudroit empêcher les passions de naître presque aussi fou que celui qui voudroit les anéantir ; & ceux qui croiroient que tel a été mon projet jusqu’ici m’auroient sûrement fort mal entendu.

Mais raisonnerait-on bien, si, de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions, on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous oyons dans les autres sont naturelles ? Leur source est naturelle, il est vrai ; mais mille ruisseaux étrangers l’ont grossie ; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse, & ans lequel on retrouveroit à peine quelques gouttes de es premières eaux. Nos passions naturelles sont très ornées ; elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent & nous détruisent nous viennent d’ailleurs ; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.

La source de nos passions, l’origine & le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme & ne le quitte jamais tant qu’il vit, est l’amour de soi : passion primitive, innée, antérieure à toute autre, & dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En sens, toutes, si l’on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles n’auraient jamais lieu ; & ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet & vont contre leur principe : c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature, & se & en contradiction avec soi.

L’amour de soi-même est toujours bon, & toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier & le plus important de ses soins est & doit être d y veiller sans cesse : & comment y veillerait-il ainsi, s’il n’y prenoit le plus grand intérêt ?

Il faut donc que’nous nous aimions pour nous conserver, il faut que nous nous aimions plus que toute chose par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice : Romulus devait s’attacher à la louve qui l’avoit allaite. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d’un individu l’attire ; ce qui lui le repousse : ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l’attachement en amour, l’aversion en haine, c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l’impulsion qu’on leur donne ; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche ; mais ce qui nous veut servir, on l’aime ; ce qui nous nuit, on le fuit ; mais ce qui nous veut nuire, on le hait..

Le premier sentiment d’un enfant est de s’aimer lui-même ; & le second, qui dérive du premier, est d’aimer ceux qui l’approchent ; car, dans l’état de faiblesse ou il est, il ne connaît personne que par l’assistance & les soins qu’il reçoit. D’abord l’attachement qu’il a pour sa nourrice & sa gouvernante n’est qu’habitude. Il les cherche, parce qu’il a besoin d’elles & qu’il se trouve bien du de les avoir ; c’est plutôt connoissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps ? pour comprendre que non seulement elles lui sont utiles, mais qu’elles veulent l’être ; et c’est alors qu’il commence à les aimer.

Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui l’approche est porte à l’assister, & qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espèce ; mais, à mesure qu’il étend ses relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s’éveille, & produit celui des devoirs & des préférences. Alors l’enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à l’obéissance, ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande, il l’attribue au caprice, à l’intention de le tourmenter, & il se mutine. Si on lui obéit à lui-même, aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion, une intention de lui résister ; il bat la chaise ou la table pour voir désobéi. L’amour de sol, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n est jamais content & ne sauroit l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces & affectueuses naissent de l’amour de soi, & comment les passions haineuses & irascibles naissent l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins, & de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins, & de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut : dirige au bien ou au mal toutes les passions des enfants & de hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; & c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l’art & les soins plus indispensables pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveau besoins.

L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports. Tant qu’il ne se connaît que par son être physique, il doit s’étudier par ses rapports avec les choses : c’est l’emploi de son enfance ; quand il commence à sentir son être moral, il doit s’étudier par ses rapports avec les hommes : c’est l’emploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus.

Sitôt que l’homme a besoin d’une compagne, il n’est plus un être isolé, son cœur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres.

Le penchant de l’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre : voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l’attachement personnel, sont l’ouvrage des lumières, des préjugés, de l’habitude il faut du tems & des connaissances pour nous rendre capables d’amour : on n’aime qu’après avoir jugé, on ne préfère qu’après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu’ons’en aperçoive, mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise, sera toujours honoré des hommes : car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses, & même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables, sans lesquelles on seroit hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d’elle. On a fait l’amour aveugle, parce qu’il a de meilleurs yeux que nous, & qu’il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n’aurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme seroit également bonne, & la première venue seroit toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la nature, il est la règle & le frein de ses penchants : c’est par lui qu’excepté l’objet aimé, un sexe n’est plus rien pour l’autre.

La préférence qu’on accorde, on veut l’obtenir ; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable ; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de l’objet aime. De là les premiers regards sur ses semblables ; de la les premières comparaisons avec eux, de là l’émulation, les rivalités, la jalousie. Un cœur plein d’un sentiment qui déborde aime à s’épancher : du besoin d’une maîtresse naît bientôt celui d’un ami. Celui qui sent combien il est doux d’être aimé voudrait l’être de tout le monde, & tous ne sauroient vouloir des préférences, qu’il n’y ait beaucoup de mécontents. Avec l’amour & l’amitié naissent les dissensions, l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable, & les stupides mortels, asservis à son empire, ne fonder leur propre existence que sur les jugements d’autrui.

étendez ces idées, & vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle ; & comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, & dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espèce de ces passions, n’ayant point son germe dans le cœur des enfants, n’y peut naître d’elle- même ; c’est nous seuls qui l’y portons, & jamais elles n’y prennent racine que par notre faute ; mais il n’en est plus ainsi du cœur du jeune homme : quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc tems de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l’état critique dont il s’agit ici. Le passage de l’enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la nature qu’il ne varie dans les individus selon les tempéraments, & dans les peu les selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds & les pays froids, & chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu’i faut imputer au moral ; c’est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives & lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l’imagination ; dans le second, l’imagination éveillent l’imagination ; dans le second, l’imagination éveille les sens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affaiblir d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue. Une observation plus générale & plus sûre que celle de l’effet des climats est que la puberté & la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits & policés que chez les peuples ignorants & barbares [71]. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises mœurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte, les leçons d’honnêteté qu’on leur donne, le voile du mystère qu’on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant d’aiguillons à leur curiosité. À la manière dont on s’y prend, il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre ; & c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne, celle qui leur profite le mieux.

Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l’ouvrage de la nature & ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l’automne.

Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers & simples pour connoître jusqu’à quel age une heureuse ignorance y l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchent & risible d’y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs, prolonger dans la fleur de l’âge & de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l’un à l’autre ; des multitudes d’enfants, sains & robustes, deviennent le gage d’une union que rien n’altère, & le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.

Si l’âge où l’homme acquiert la conscience de son sexe diffère autant par l’effet de l’éducation que par l’action de la nature, il suit de là qu’on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants ; & si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu on accélère ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur & de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là.

De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s’il convient d’éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu’il ne faut faire ni l’un ni l’autre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu, des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre n’exigent point qu’on trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enfin, si l’on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de l’enfant qu’à l’exciter.

Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, & sans jamais paraître hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l’élève ruineroit à jamais tout le fruit de l’éducation.

Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendroit le mieux aux enfants : mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s’éveillé en aucune manière, ou qu’elle soit satisfaite avant l’âge où elle n’est plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière, des sociétés qui l’environnent, des circonstances où l’on prévoit qu’il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard ; & si vous n’êtes pas sûr de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu’il l’apprenne avant dix.

Je n’aime point qu’on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu’on fasse de longs détours, dont ils s’aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité ; mais des imaginations souillées par le vice rendent l’oreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter. Quoique la pudeur soit naturelle a l’espèce humaine, naturellement les enfants n’en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connoissance du mal : & comment les enfants, qui n’ont ai ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment qui en est l’effet ? Leur donner des leçons de pudeur & d’honnêteté, c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses & déshonnêtes, c’est leur donner un désir secret de connoître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, & la première étincelle qui touche à l’imagination accélère à coup sûr l’embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable ; la vraie innocence n’a honte de rien.

Les enfants n’ont pas les mêmes désirs que les hommes ; mais, sujets comme eux à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l’esprit de la nature, qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets & ceux des besoins dégoûtants, nous inspire les mêmes soins à différents âges, tantôt par une idée & tantôt par une autre ; à l’homme par la modestie, à l’enfant par la propreté.

Je ne vois qu’un bon moyen de conserver aux enfants leur innocence ; c’est que tous ceux qui les entourent la respectent & l’aiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâche d’user avec eux se dément tôt ou tard ; un sourire, un clin d’œil un geste échappé, leur disent tout ce qu’on cherche à leur taire ; il leur suffit, pour l’apprendre, de voir qu’on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et d’expressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant des lumières que les enfants ne doivent pas avoir, est tout à fait déplacée avec eux ; mais quand on honore vraiment leur simplicité, l’on prend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied & qui plaît à l’innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant d’une dangereuse curiosité. En lui perlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu’il reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l’imagination : on ne lui défend as de prononcer ces mots & d’avoir ces idées ; mais on lui donne, sans qu’il y songé, de la répugnance à les rappeler. & combien d’embarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cœur, disent toujours ce qu’il faut dire, & le disent toujours comme ils l’ont senti !

Comment se font les enfants ? Question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfants, & dont la réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs mœurs & de leur santé pour toute leur vie. La manière la plus courte qu’une mère imagine pour s’en débarrasser sans tromper son fils, est de lui imposer silence. Cela seroit bon, si on l’y eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, & qu’il ne soupçonnât pas du mystère à ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tient là. C’est le secret des gens mariés, lui dira-t-elle ; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien pour tirer d’embarras la mère : mais qu’elle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon n’aura pas un moment de repos qu’il n’ait appris le secret des gens mariés, & qu’il ne tardera pas de l’apprendre.

Qu’on me permette de rapporter une réponse bien différente que j’ai entendu faire a la même question, & qui me frappa d’autant plus, qu’elle partoit ne femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savoit au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils & pour la vertu, la fausse crainte du blâme et les vains propos des plaisants. Il n’y avoit pas longtemps que l’enfant avoit jeté par les urines une petite pierre : qui lui avoit déchiré l’urètre ; mais le mal passé était oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfants ? Mon fils, répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les fous rient, & que les sots soient scandalisés : mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse et qui aide mieux à ses fins.

D’abord l’idée d’un besoin naturel & connu de l’enfant détourne celle d’une opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur & de la mort couvrent celle-là d’un voile de tristesse qui amortit l’imagination & réprime la curiosité ; tout porte l’esprit sur les suites de l’accouchement, & non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance, voilà les éclaircissements où mène cette réponse, si la répugnance qu’elle inspire permet à l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude des désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés ? & cependant vous voyez que la vérité n’a point été altérée, & qu’on n’a point eu besoin d’abuser son élève au lieu de l’instruire.

Vos enfants lisent ; ils prennent dans leurs lectures des connaissances qu’ils n’auroient pas s’ils n’avoient point lu. S’ils étudient, l’imagination s’allume et s’aiguise dans le silence du cabinet. S’ils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés : on leur a si bien persuadé qu’ils étoient hommes, que dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir : il faut bien que les actions d’autrui leur servent de modèle, quand les jugements d’autrui leur servent de loi. Des domestiques qu’on fait dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes mœurs ; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée n’oseroit leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu’elles ont dit ; mais ils n’oublient pas ce qu’ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les mœurs libertines : le laquais fripon rend l’enfant débauché ; & le secret de l’un sert de garant à celui de l’autre.

L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connaît d’attachements que ceux de l’habitude ; il aime sa sœur comme sa montre, & son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espace : l’homme & la femme lui sont également ne rapporte à lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’il sent : il ne le voit ni rie l’entend, ou n’y fait nulle attention ; leurs discours ne l’intéressent pas plus que leurs exemples : tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode, c’est l’ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin d’éclairer son élève ; & c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter sans risque des leçons qu’elle lui donne. Voilà le principe : le détail des règles n’est pas de mon sujet ; & les moyens que je propose en vue d’autres objets servent encore d’exemple pour celui-ci.

Voulez-vous mettre l’ordre & la règle dans les passions naissantes, étendez l’espace durant lequel elles se développent, afin qu’elles aient le tems de s’arranger à mesure qu’elles naissent. Alors ce n’est pas l’homme qui les ordonne, c’est la nature elle-même ; votre soin n’est que de la laisser arranger son travail. Si votre élève étoit seul, vous n’auriez rien à faire ; mais tout ce qui l’environne enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l’entraîne : pour le retenir, il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l’imagination, et que la raison fasse taire l’opinion des hommes. La source de toutes les passions est la sensibilité, l’imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports doit être affecte quand ces rapports s’altèrent & j’il en imagine ou qu’il en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des anges, s’ils en ont ; car il faudroit qu’ils connussent la nature de tous les êtres, pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.

Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans l’usage des passions : 1. sentir les vrais rapports de l’homme tant dans l’espèce que dans l’individu ; 2. ordonner toutes les affections de l’âme selon ces rapports.

Mais l’homme est-il maître d’ordonner ses affections selon tels ou tels rapports ? Sans doute, s’il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs, il s’agit moins ici de ce qu’un homme peut faire sur lui-même que de ce que nous pouvons faire sur notre élève par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à maintenir dans l’ordre de la nature, c’est dire assez comment il en peut sortir.

Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il n’y a rien de moral dans ses actions ; ce n’est que quand elle commence à s’étendre hors de lui, qu’il prend d’abord les sentiments, ensuite les notions du bien & du mal, qui le constituent véritablement homme & partie intégrante de son espèce. C’est donc à ce premier point qu’il faut d’abord fixer nos observations.

Elles sont difficiles en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux, & chercher ceux où les développements successifs se font selon l’ordre de la nature.

Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en œuvre les instructions prématurées qu’il a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre, il l’accélère, il donne à son sang une fermentation précoce, il sait quel doit être l’objet de ses désirs, longtemps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force : elle n’a plus rien à lui apprendre, en le faisant homme ; il l’étoit par la pensée longtemps avant de l’être en effet.

La véritable marche de la nature est plus graduelle & plus lente. Peu à peu le sang s’enflamme, les esprits s’élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en œuvre : une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change ; on désire sans savoir quoi. Le sang fermente et s’agite ; une surabondance de vie cherche a s’étendre au dehors. L’œil s’anime et parcourt les autres êtres, on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent, on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul : c’est ainsi que le cœur s’ouvre aux affections humaines, & devient capable d’attachement. Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour, c’est l’amitié.

Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, & l’espèce l’affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l’innocence prolongée : c’est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l’humanité : avantage d’autant plus précieux que c’est le seul tems de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.

J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, & livrés aux femmes & à la débauche, étoient inhumains & cruels ; la fougue du tempérament les rendoit impatients, vindicatifs, furieux ; leur imagination, pleine d’un seul objet, se refusoit à tout le reste ; ils ne connaissoientni pitié ni miséricorde ; ils auraient sacrifié père, mère, & l’univers entier au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres & affectueuses : son cœur compatissant s’émeut sur les peines de ses semblables ; il tressaille d’aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d’attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d’avoir offensé. Si l’ardeur d’un sang qui s’enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit e moment d’après toute la bonite de son cœur dans l’effusion de son repentir ; il pleure, il gémit sur la blessure qu’il a faite ; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu’il a versé ; tout son emportement s’éteint, toute sa fierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même : au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts d’autrui d’aussi bon cœur qu’il répare ces siens. L’adolescence n’est l’âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens &. e crains point d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né, & qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant & le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien ; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n’ont garde de savoir cela.

C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité : nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songeroit guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire ; Dieu seul jouit d’un bonheur absolu ; mais qui de nous en a l’idée ? Si quelque être imparfoit pouvoit se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il seroit misérable : je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux.

Il suit là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature & les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie ; on l’accuseroit volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif ; & l’amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudroit pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtoit qu’un souhait pour cela ? L’imagination nous met à la place du misérable plutôt qu’à celle de l’homme heureux ; on sent que l’un e ces états nous touche de plus près que l’autre. La pitié est douce, parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L’envie est amère, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place, lui donne le regret de n’y pas être. Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre, & que l’autre nous ôte les biens dont il jouit.

Voulez-vous donc exciter & nourrir dans le cœur d’un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante, & tourner son caractère vers la bienfaisance & vers la bonté ; n’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie, par la trompeuse image du bonheur des hommes ; n’exposez point d’abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l’attrait des spectacles ; ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées, ne lui montrez l’extérieur de la grande société qu’après l’avoir mis en état de l’apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu’il connaisse les hommes, ce n’est pas le former, c’est le corrompre ; ce n’est pas l’instruire, c’est le tromper.

Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches ; tous sont nés nus & pauvres, tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espace ; enfin, tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l’homme ; voilà de quoi nul mortel n’est exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux l’humanité.

À seize ans l’adolescent sait ce que c’est que souffrir ; car il a souffert lui-même ; mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi, le voir sans lie sentir n’est pas le savoir, &, comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que sentent les autres ne connaît de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes & à souffrir de leurs douleurs. C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé.

Si ce moment n’est pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez-vous ? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en apprenez sitôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos leçons contre vous-même, & ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu’ils disent. Mais voyez mon Émile ; à l’âge où je l’ai conduit il n’a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c’est qu’aimer, il n’a dit à personne : je vous aime bien ; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devoit prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa mère, de son gouverneur malade ; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avoit pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne ; car il ne sait ce que c’est que mourir. La même insensibilité qu’il a dans le cœur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne ; tout ce qui le distingue est qu’il ne veut point paraître en prendre, & qu’il n’est pas faux comme eux.

Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les plaintes & les cris commenceront d’agiter ses entrailles ; l’aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux ; les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu’il sache d’où lui viennent ces nouveaux mouvements. S’il étoit resté stupide & barbare, il ne les auroit pas ; s’il étoit plus instruit, il en connoîtroit la source : il a déjà trop comparé d’idées pour ne rien sentir, & pas assez pour concevoir ce qu’il sent.

Ainsi naît la pitié premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l’ordre de la nature. Pour devenir sensible & pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, & d’autres dont il doit avoir l’idée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous & nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui. Pour exciter & nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu’avons-nous onc à faire, si ce n’est d’offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui ; d’écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, & tendent le ressort du moi humain ; c’est-à-dire, en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes & douces qui plaisent naturellement aux hommes, & d’empêcher de naître l’envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes & cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative, & font le tourment de celui qui les éprouve ?

Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires & faciles à saisir.

PREMIERE MAXIME

Il n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place dos gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement do ceux qui sont plus à plaindre.

Si l’on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache ; même en s’attachant sincèrement, on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aune dans ses malheurs ; mais, tant qu’il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité.

On est touché du bonheur de certains états, par exemple de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné Par l’envie ; on s’intéresse à eux véritablement. Pourquoi cela ? Parce qu’on se sent maître de descendre à cet état de paix &’innocence, & de jouir de la même félicité ; c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu’il suffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on n’en veut pas user.

Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire a mirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer par les côtés tristes ; il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.

DEUXIEME MAXIME

On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne je croit pas exempt soi-même.

Non ignara mali, miseris succurrere disco.

Je ne connois rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là.

Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? c’est qu’il comptent de n’être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres ? C’est qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? C’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? C’est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur & la fortune des particuliers étant toujours précaires & chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement & la misère comme un état étranger à eux [72] ; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.

N’accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables ; & n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus & inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre. Apprenez-lui a ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses ; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune ; cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui, d’un état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux ; que ce soit par leur faute ou non, ce n’est pas maintenant de quoi il est question ; sait-il seulement ce que c’est que faute ? N’empiétez jamais sur l’ordre de ses connaissances, & ne l’éclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il n’a pas besoin d’être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant ; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit ; si dans un mois il sera riche ou pauvre, si dans un an peut-être il ne ramera point sous pauvre de bœuf dans les galères d’Alger. Surtout n’allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme ; qu’il voie, qu’il sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné ; qu’il voie autour de lui tous ces abîmes, & qu’à vous les entendre décrire, il se presse contre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide & poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite ; mais quant à présent, commençons par le rendre humain ; voilà surtout ce qui nous importe.

TROISIEME MAXIME

La pitié qu’on a du mai d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent.

On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est. plus borné qu’il ne semble ; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment a plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie, parce qu’on ne présume pas qu’en mangeant son foin il songe aux coups qu’il a reçus & aux fatigues qui l’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paître, quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé, parce qu’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes ; & les riches se consolent du mal qu’ils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour n’en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paraît faire d’eux. Il est naturel qu’on fasse bon marché du bonheur des gens qu on méprise. Ne vous étonnez donc plus si politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l’homme si méchant.

C’est le peuple qui compose. le genre humain ; ce qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le même dans tous les états :si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense, toutes les distinctions civiles paraissent : il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat & dans l’homme illustre ; il n’y discerne que leur langage, qu’un coloris plus ou moins apprêté ; & si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, & n’est pas aimable : mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; s’ils se montroient tels qu’ils sont, ils feroient horreur.

Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur & de peine dans tous les états : maxime aussi funeste qu’insoutenable : car, si tous sont également heureux, qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne ? Que chacun reste comme il est : que l’esclave soit maltraité, que l’infirme souffre, que le gueux périsse ; il n’y a rien a gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche, et montrent l’inanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il n’est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, & qu’il ne tient qu’a lui d’être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. Il n’y a point d’lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l’épuisement, de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne épictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? la lui casse-t-il moins pour cela ? il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple seroit aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il être autre que ce qu’il est ? que pourroit-il faire autre que ce qu’il ait ? étudiez les gens pour ordre, vous verrez que, sous un autre langage, ils ont autant d’esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce ; songez qu’elle est composée essentiellement de la collection des peuples ; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seroient ôtés, il n’y paroîtroit guère, & que les choses n’en iroient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les déprisent faites en sorte qu’il ne se place dans aucune classe, mais qu’il se retrouve dans toutes ; parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l’homme.

C’est par ces routes & d’autres semblables, bien contraires a celles qui sont frayées, qu’il convient de pénétrer dans le cœur d’un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer & l’étendre sur ses semblables ; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler a ces mouvements le moins d’intérêt personnel qu’il est possible ; surtout point de vanité, point d’émulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter, être un méchant ou un sot : tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard me dit-on, malgré nous. je ne le nie pas : chaque chose à’son tems & son lieu ; je dis seulement qu’on ne doit pas leur aider à naître.

Voilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples & les détails sont inutiles, parce qu’ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerois ne conviendroit pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence, dans l’habile maître, la véritable fonction de l’observateur & du philosophe, qui sait l’art de sonder les cœurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, & ne l’a point encore appris, à chaque objet qu’on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux, dans son geste, l’impression qu’il en reçoit : on lit sur son visage tous les mouvements de son âme ; à force de les épier, on parvient à les prévoir, & enfin à les diriger.

On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements, l’appareil des opérations douloureuses, & tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plus tôt & plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction, étant plus composée, ne frappe pas de même ; l’image de la mort touche plus tard & plus faiblement, parce que nul n’a par devers soi l’expérience de mourir : il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit, il n’y a point de spectacle plus horrible à nos yeux, soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper. Ces impressions diverses ont leurs modifications & leurs degrés, qui dépendent du caractère particulier de chaque individu & de ses habitudes antérieures ; mais elles sont universelles, & nul n’en est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives & de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles ; ce sont celles qu’on reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris & des pleurs ; les longs & sourds gémissements d’un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage hâve et plombé, d’un œil éteint & qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes, les maux de l’âme ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la leur ne sent rien ; n’attendez d’eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être intègres & justes jamais cléments, généreux, pitoyables. je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux.

Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l’être, n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver, car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connaissent ; & cette apparente insensibilité, qui ne vient que de l’ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connoissoient pas. Pour mon Émile, s’il a eu de la simplicité & du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr qu’il aura de l’âme & de la sensibilité dans sa jeunesse ; car a vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.

Mais pourquoi le rappeler ici ? Plus d’un lecteur me reprochera sans doute l’oubli de mes premières résolutions & du bonheur constant que j’avais promis à mon élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur & de misère ! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie ! Son triste instituteur, qui lui destinoit une éducation si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu’on dira : que m’importe ? j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parût l’être. Est-ce ma faute si, toujours dupe de l’apparence, vous la prenez pour la réalité ?

Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation & entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L’un monte tout à coup sur l’Olympe & se répand dans la plus brillante société ; on le mène à la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, & je n’examine pas l’effet de cet accueil sur sa raison ; je suppose qu’elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l’amusent ; il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux ; sa première admiration vous frappe ; vous l’estimez content : mais voyez l’état de son âme ; vous croyez qu’il jouit ; moi, je crois qu’il souffre.

Qu’aperçoit-il d’abord en ouvrant les yeux ? des multitudes de prétendus biens qu’il ne connoissoit pas, & dont la plupart, n’étant qu’un moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d’en être privé. Se promène-t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité qu’il se demande pourquoi sa maison paternelle n’est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu’il se compare sans cesse au maître de cette maison, & tout ce qu’il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l’avarice de ses parents. Est-il plus paré qu’un autre, il a la douleur de voir cet autre l’effacer ou par sa naissance ou par son esprit, & toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée, s’élève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu ; qui est-ce qui n’a pas une disposition secrète à rabaisser l’air superbe & vain d’un jeune fat ? Tout s’unit bientôt comme de concert ; les regards inquiétants d’un homme grave, les mots railleurs d’un caustique ne tardent pas d’arriver jusqu’à lui ; &, ne fût-il dédaigné que d’un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l’instant les applaudissements des autres.

Donnons-lui tout prodiguons-lui les agréments, le mérite ; qu’il soit bien fait, plein d’esprit, aimable : il sera recherche des femmes ; mais en le recherchant avant qu’il les aime, elles le rendront plutôt fou qu’amoureux : il aura de bonnes fortunes ; mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus, n’ayant jamais le tems de naître, au sein des plaisirs il ne sent que l’ennui de la gêne : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte & le rassasie même avant qu’il le connaisse ; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité ; et quand il s’y attacheroit par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, & ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.

Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparables d’une pareille vie. L’expérience du monde en dégoûte, on le sait ; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.

Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu’ici dans le sein de sa famille & de ses amis, s’est vu l’unique objet de toutes leurs attentions, d’entrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu ; de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne ! Que d’affronts, que d’humiliations ne faut-il pas qu’il essuie, avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris & nourris parmi les siens ! Enfant, tout lui cédait, tout s’empressoit autour de lui : jeune homme, il faut qu’il cède à tout le monde ; ou pour peu qu’il s’oublie & conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! L’habitude d’obtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, & lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente ; tout ce que d’autres ont, il voudrait l’avoir : il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudroit dominer partout ; la vanité le ronge, l’ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune cœur ; la jalousie & la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor ; il en porte l’agitation dans le tumulte du monde ; il la rapporte avec lui tous les soirs ; il rentre mécontent de lui & des autres ; il s’endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies, & son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, & qu’il ne possédera de sa vie. Voilà votre élève ! Voyons le mien.

Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensoit l’être. Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire & doux. Il jouit à la fois de la pitié qu’il a pour leurs maux, & du bonheur qui l’en exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous étend au delà de nous, & nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu on souffre, on ne plaint que soi si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul n’accorde aux autres que la sensibilité dont il n’a pas actuellement besoin pour lui-même, il s’ensuit que la commisération doit être un sentiment très doux, puisqu’elle dépose en notre faveur, & qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque l’état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu’il puisse accorder aux peines d’autrui. Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences nous le supposons il est le moins ; nous le cherchons où il ne sauroit être : la gaîté n’en est qu’un signe très équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné qui cherche à donner le change aux autres & à s’étourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes & grondeurs chez eux, & leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n’est ni gai ni folâtre ; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on craint de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère & ne rit guère ; il resserre, pour ainsi dire, bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyants, la turbulente joie, voilent les dégoûts & l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement & les larmes accompagnent les plus douces jouissances, & l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des cris.

Si d’abord la multitude & la variété des amusements paraissent contribuer au bonheur, si l’uniformité d’une vie égale paraît d’abord ennuyeuse, en regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l’âme consiste dans une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir & au dégoût, L’inquiétude des désirs produit la curiosité, l’inconstance : le vide des turbulents plaisirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de son état quand on n’en connaît point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les moins curieux & les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux ; ils passent leur vie à ne rien faire, & ne s’ennuient jamais.

L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, & mal à son aise quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui.

Je ne puis m’empêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d’impertinent, de doucereux, d’affecté, qui déplaît, qui rebute les gens unis, & sur celui-ci du mien, une physionomie intéressante et simple, qui montre le contentement, la véritable sérénité de l’âme, qui inspire l’estime, la confiance ? & qui semble n’attendre que l’épanchement de l’amitié pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi, je penserais qu’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former & prendre de la physionomie par l’impression fréquente & habituelle de certaines affections de l’âme. Ces affections se marquent sur le visage, rien n’est plus certain ; & quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, & qu’on peut quelquefois juger de l’un par l’autre, sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des connaissances que nous n’avons pas.

Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la joie & la douleur : il rit ou il pleure ; les intermédiaires ne sont rien pour lui ; sans cesse il passe de l’un de ces mouvements à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante, & qu’il ne prenne de la physionomie : mais dans l’âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire ; & de l’état habituel de l’âme résulte un arrangement de traits que le tems rend ineffaçables. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges. J’en ai vu plusieurs dans ce cas ; & j’ai toujours trouvé que ceux que j’avois pu bien observer & suivre avoient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation, bien confirmée, me paroîtroit décisive, & n’est pas déplacée dans un traité d’éducation, où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’âme par les signes extérieurs.

Je ne sais si, pour n’avoir pas appris à imiter des manières de convention & à feindre des sentiments qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici : je sais seulement qu’il sera plus aimant, & j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais, quant à ce sentiment même, le crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, & montrer que je ne me suis pas contredit.

Je reviens donc à ma méthode, & je dis : Quand l’âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui îles retiennent, & non des spectacles qui les excitent ; donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité. éloignez-les des grandes villes, ou la parure & l’immodestie des femmes hâtent & préviennent les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connoître que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicite champêtre laisse es passions de leur âge se développer moins rapidement ; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût même dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs : ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, & qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu’il y a partout quelques excès à craindre, & que les passions immodérées font toujours de mal qu’on n’en veut éviter. Il ne s’agit pas de faire de votre élève un garde-malade, un frère de la charité, d’affliger ses regards par des objets continuels de douleurs & de souffrances, de le promener d’infirme en infirme, d’hôpital en hôpital, & de la Grève aux prisons ; il faut le toucher & non l’endurcit à l’aspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions ; l’habitude accoutume à tout ; ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, & ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui : c’est ainsi qu’à force de voir mourir & souffrir, les prêtres & les médecins deviennent impitoyables. Que votre élève connaisse donc le sort de l’homme & les misères de ses semblables ; mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, & montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d’attendrissement & de réflexions. Ce n’est pas tant ce qu’il voit, que son retour sur ce qu’il a vu, qui détermine le jugement qu’il en porte ; et l’impression durable qu’il reçoit d’un objet lui vient moins de l’objet même que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps l’aiguillon des sens, & donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions.

À mesure qu’il acquiert des lumières, choisissez des idées qui s’y rapportent ; à mesure que nos désirs s’allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire, qui s’est distingué par ses mœurs autant que par son courage, m’a raconté que, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir ; mais enfin, malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, &, sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expiaient, par un traitement effroyable, le désordre qui les y avoit exposés. À ce hideux aspect, qui révoltoit à la fois tous les sens, le jeune homme faillit se trouver mal. Va, misérable débauché, lui dit alors le père d’un ton véhément, suis le vil penchant qui t’entraîne ; bientôt tu seras trop heureux d’être admis dans cette salle, où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton père à remercier Dieu de ta mort.

Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappoit le jeune homme, lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades que d’imiter leur libertinage. J’ai été homme, me dit-il, j’ai eu des faiblesses ; mais parvenu jusqu’à mon âge, je n’ai jamais pu voir une fille publique sans horreur. Maître, peu de discours ; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples, & soyez sûr de leur effet.

L’emploi de l’enfance est peu de chose : le mal qui s’y glisse n’est point sans remède ; & le bien qui s’y fait peut venir plus tard. Mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour l’usage qu’on en doit faire, & son importance exige une attention sans relâche : voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents & sûrs ; empêchez que j’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang & de la force aux fibres se forment et s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, & que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de faiblesse, & l’ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération ; & l’âme, aussi débile que le corps, n’a que des fonctions faibles & languissantes. Des membres gros & robustes ne font ni le courage ni le génie ; & je conçois que la force de l’âme n’accompagne pas celle du corps, quand d’ailleurs les organes a communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours faiblement, s’ils n’ont pour principe qu’un sang épuisé, appauvri, et dépourvu de cette substance qui donne de la forces & du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur d’âme dans les hommes dont les jeune sans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer ; & c’est sans doute une des raisons pourquoi les peuples qui ont des mœurs surpassent ordinairement en bon sens & en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse ; mais ces grandes & nobles fonctions de sagesse & de raison, qui distinguent & honorent l’homme par de belles actions, par des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent guère que dans les premiers.

Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeu indisciplinable, & je le vois : mais n’est-ce pas leur faute ? Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre ? Les longs & froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son élève l’image des plaisirs qu’il a conçus ? banniront-ils de son cœur les désirs qui le tourmentent ? amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage ? ne s’irritera-t-il pas con s obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait l’idée. Et, dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice & la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter ? Est-il étrange qu’il se mutine & le haïsse à son tour ?

Je conçois bien qu’en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et conserver une apparente autorité. Mais le ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son élève qu’en fomentant les vices qu’elle devroit réprimer ; c’est comme si, pour calmer une cheval fougueux, l’écuyer le faisoit sauter dans un précipice.

Loin que ce feu de l’adolescent soit un obstacle à l’éducation, c’est lui qu’elle se consomme & s’achève ; c’est lui qui vous donne une prise sur le cœur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il étoit libre, & je le vois asservi. Tant qu’il n’aimoit rien, il ne dépendoit que de lui-même & de ses besoins ; sitôt qu’il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les premiers liens l’unissent à son espèce. En dirigeant sur premier sensibilité naissante, ne croyez pas qu’elle embrassera d’abord tous les hommes, & que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables ; & ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l’habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu’il voit évidemment avoir avec lui des manières de penser & de sentir communes, ceux qu’il voit exposés aux peines qu’il a souffertes & sensibles aux plaisirs qu’il a goûtés, ceux, en un mot, en qui l’identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s’aimer. Ce ne sera qu’après avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments & sur ceux qu’il observera dans les autres, qu’il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l’idée abstraite d’humanité, & joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l’identifier avec son espèce.

En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres [73], & par là même attentif aux signes de cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui ? Que de chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu’il s’en aperçût ! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui ; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge, et vous comparer aux autres gouverneurs ! Je dis quand il le verra, mais gardez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l’obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l’avez surpris : il se dira -qu’en feignant de l’obliger gratuitement, vous avez prétendu le charger d’une dette, & le lier par un contrat auquel il n’a point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’est que pour lui-même : vous exigez enfin, & vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l’argent qu’on feint de lui donner, & se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à l’injustice : n’êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre élève le prix des soin la point acceptés ?

L’ingratitude seroit plus si les bienfaits à usure étoient moins connus. On aime ce qui nous fait du bien ; c’est un sentiment si naturel ! L’ingratitude n’est pas dans le cœur de l’homme, mais l’intérêt y est : il y a moins d’obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix ; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude : c’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de lui-même ; en voulant l’enchaîner on le dégage ; on l’enchaîne en le laissant libre.

Quand le pêcheur amorce l’eau, le poisson vient, & reste autour de lui sans défiance ; mais quand, pris à l’hameçon caché sous l’appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur ? lie poisson est-il l’ingrat ? Voit on jamais qu’un homme oublié par son bienfaiteur l’oublie ? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir il n’y songe point sans attendrissement : s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfoit alors sa gratitude ! Avec quelle douce joie il se fait reconnaître ! Avec quel transport il lui dit : Mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de nature ; jamais un vrai bienfoit ne fit d’ingrat.

Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, & que vous n’en détruisiez pas l’effet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant a voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous même à prix, & qu’ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais, avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous l’ôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c’est les lui rendre insupportables ; les oublier, c’est l’en faire souvenir jusqu’à ce qu’il soit temps de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce vous doit, mais de ce qu’il se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté ; dérobez-vous pour qu’il vous cherche ; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n’ai point voulu qu’on lui dît que ce qu’on faisoit étoit pour son bien, avant qu’il fût en état de l’entendre ; dans ce discours il n’eût vu que votre dépendance, & il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il commence à sentir ce que c’est qu’aimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aime ; &, dans le zèle qui vous fait occuper de lui sans cesse, il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais l’affection d’un ami. Or rien n’a tant de poids sur le cœur humain que la voix de l’amitié bien reconnue ; car on sait qu’elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut : croire qu’un ami se trompe, mais non qu’il veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les méprise.

Nous entrons enfin dans l’ordre moral : nous venons de faire un second pas d’homme. Si c’en étoit ici le lieu, j’essayerois de montrer comment des premiers mouvements du cœur s’élèvent les premières voix de la conscience, & comment des sentiments d’amour & de haine naissent les premières notions du bien & du mal : je ferois voir que justice & bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formes par l’entendement, mais de véritables affections de l’âme éclairée par la raison, & qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives ; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle ; & que tout le droit de la nature n’est qu’une chimère, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain [74]. Mais je songe que je n’ai point à faire ici des traités de métaphysique & de morale, ni des cours d’étude d’aucune espèce ; il me suffit de marquer l’ordre & le progrès de nos sentiments et de nos connaissances relativement à notre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne, fais qu’indiquer ici.

Mon Émile n’ayant jusqu’à regardé que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux ; & le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà le point où l’amour de soi se change en amour-propre, & où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère seront humaines & douces, ou cruelles et malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance & de commisération, ou d’envie & de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi le hommes, & quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper.

Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à l’espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle & civile, & le tableau de tout l’ordre social.

Il faut étudier la société par les hommes, & les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique & la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, & quelles passions en doivent naître : on voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient & se resserrent. C’est moins la force des bras que la modération des cœurs qui rend les hommes indépendants & libres. Quiconque désire peu de chose tient à peu de gens ; mais confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements e la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes, & n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements.

Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle & indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique & vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, & que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l’espèce d’équilibre que la nature avoit mis entre eux [75]. De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence & la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, & l’intérêt public à l’intérêt particulier ; toujours ces noms spécieux de justice & de subordination serviront d’instruments à la violence & d’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice & la raison. Reste à voir si le rang qu’ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe ; mais pour la bien faire, il faut commencer par connoître humain.

S’il ne s’agissoit que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque, on n’auroit pas besoin de le leur montrer, ils le verroient toujours de reste ; mais, puisque le masque n’est pas l’homme, & qu’il ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes, peignez-les leur tels qu’ils sont, non pas afin qu’ils les haïssent, mais afin qu’ils les plaignent & ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espèce.

Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, & d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine ; mais si, respecté d’eux il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disoit Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques : les uns y tiennent boutique & ne songent qu’à leur profit ; les autres y payent de leur personne & cherchent la gloire ; d’autres se contentent de voir les jeux, & ceux-ci ne sont pas les pires.

Je voudrois qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; & qu’on lui apprit à si bien connoître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave & pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude ; qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.

Cette méthode, il faut l’avouer, a ses inconvénients & n’est pas facile dans la pratique ; car, s’il devient observateur de trop bonne heure, si vous l’exercez à épier de trop près les actions d’autrui, vous le rendrez médisant & satirique décisif et prompt à juger ; il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, & à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il s’accoutumera du moins au spectacle du vice, & à voir les méchants sans horreur, comme on s’accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d’excuse : il se dira que si l’homme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement.

Que si vous voulez l’instruire par principe & lui faire connoître avec la nature du cœur humain l’application des causes externes qui tournent nos penchants en vices, en le transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre ; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici, de lui donner des leçons ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit l’expérience & l’autorité du maître à sa propre expérience & au progrès de sa raison.

Pour, lever fois ces deux obstacles & pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrois lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d’autres tems ou dans d’autres lieux, & de sorte qu’il pût voir la scène sans jamais y pouvoir a voilà le moment de l’histoire ; c’est par elle qu’il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c’est par elle qu’il les verra, simple spectateur, sans intérêt & sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur. Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours & cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées, & on les juge sur les faits. Leurs propos même-aident à les apprécier ; car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont & ce qu’ils veulent paraître plus ils se déguisent, mieux on les connaît.

Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d’une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grand s vices de histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernernent, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux & assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : & en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : & voilà comment l’histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.

De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, & pourtant rien n’aura changé que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, e me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne s’en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue ? & quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’historien m’en donne une, mais il la controuvé ; & la critique elle-même, art lue dont on fait tant de bruit, n’est qu’un e conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité. N’avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d’autres livres de cette espèce ? L’auteur choisit un événement connu, puis, l’accommodant à ses vues, l’ornant de détails de son invention, de personnages qui n’ont jamais existé, & de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable je vois peu de différence entre ces romans & vos histoires, si ce n’est que le romancier se livre davantage à sa propre imagination, & que l’historien s’asservit plus à celle d’autrui : à quoi j’ajouterai, si l’on veut, que le premier se propos un objet moral, bon ou mauvais, dont l’autre ne se soucie guère.

On me dira que la fidélité de l’histoire intéresse moins que la vérité des mœurs et des caractères ; pourvu que le cœur humain soit bien peint, il importe peu que les événements soient fidèlement rapportés : car, après tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans ? On a raison si les portraits sont bien rendus d’après nature mais si la plupart n’ont leur modèle que dans l’imagination de l’historien, n’est-ce pas retomber dans l’inconvénient que l’or, vouloit fuir, et rendre à l’autorité des écrivains ce qu’on veut ôter à celle du maître ? Si mon élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre ; ils lui seront du moins mieux appropriés.

Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits ! les faits ! & qu’il juge lui-même ; c’est ainsi qu’il apprend à connoître les hommes. Si le jugement de guide sans cesse, il ne fait que voir par l’œil d’un autre ; & quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.

Je laisse à part l’histoire moderne, non seulement parce qu’elle n’a plus de physionomie & que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent qu’à faire des portraits fortement coloriés, & qui souvent ne représentent rien [76]. Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins d’esprit & plus de sens dans leurs jugements ; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, & il ne faut pas d’abord rendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrois mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe ni Salluste ; Tacite est le livre des vieillards ; les jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l’homme avant d’en vouloir sonder les profondeurs ; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser : toute son instruction doit être en règles particulières.

Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger ; mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s’interposer entre les événements & les lecteurs, il se dérobe ; On ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, & l’on ne voit presque dans ses récits que la chose cru monde la moins instructive, savoir les combats. La Retraite des Dix mille & les Commentaires de Cesar ont à peu près la même sagesse & le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d’intéresser & de plaire, seroit peut-être le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéroient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former : il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live son tour viendra ; mais il est politique, il est rhéteur, il est tout ce qui ne convient as à cet âge.

L’histoire en général est défectueuse, en ce qu’elle ne tient registre que de faits sensibles & marqués, qu’on peut fixer par des noms, des lieux, des dates ; mais les causes lentes & progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s’assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue la raison d’une révolution qui, même avant cette bataille, étoit déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir.

L’esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de ce siècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes s’étant emparée d’eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s’accordent avec son système.

Ajoutez à toutes ces réflexions que l’histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu’elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade ; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu : elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que quand il représente : c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint.

J’aimerois mieux la lecture des vies particulières pour commencer l’étude du cœur humain ; car alors l’homme a beau se dérober, l’historien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’œil perçant du spectateur ; & c’est quand l’un croit mieux se cacher, que l’autre le fait mieux connaître. Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui part du dedans qu’à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque.

Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractère de l’homme en particulier, & que ce seroit connoître très imparfaitement e cœur humain que de ne pas l’examiner aussi dans la multitude ; mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, et que qui connoîtroit parfaitement les penchants de chaque individu pourroit prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.

Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons que j’ai déjà dites, & de plus, parce que tous les détails familiers & bas, mais vrais & caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire, &, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus ans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau taire et refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones [77].

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses ; & il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, & la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie ; Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi ; César, traversant un pauvre village & causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disoit ne vouloir qu’être l’égal de Pompée ; Alexandre avale une médecine & ne dit pas un seul mot : c’est le plus beau moment de sa vie ; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, & justifie ainsi son surnom ; Philopoemen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions ; c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, & c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.

Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connoître & aimer ; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auroient fait connoître & aimer davantage ! Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu, & que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsai n’eût eu garde d’écrire quand il l’auroit su.

Un jour d’été qu’il faisoit fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche & en bonnet, étoit à la fenêtre dans son antichambre : un de ses gens survient, &, trompé par l’habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique étoit familier. Il s’approche doucement par derrière, & d’une main qui n’étoit pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Monseigneur, j’ai cru que c’étoit George. & quand c’eut été George, s’écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne falloit pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n’osez dire, misérables ? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles ; trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, & qui sens avec attendrissement toute la douceur d’âme qu’il montre, même dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu’il étoit question de sa naissance & de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectoit de céder partout le pas à son neveu, afin qu’on. vît bien que cet enfant étoit le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l’opinion, & connois l’homme.

Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe d’autant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les passions & les préjugés qui remplissent l’histoire & les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paraît naturel, parce que nous sommes hors de la nature, & que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes, qu’on se figure mon Émile, auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement intègre & un cœur sain ; qu’on se le figure, au lever de la toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde, ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre & poser leurs habits, & comptant les cordes & les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs : bientôt a sa première surprise succéderont des mouvements de honte & de dédain pour son espèce ; il s’indignera de voir ainsi tout le genre humain, dupe de lui-même, s’avilir à ces jeux d’enfants ; il s’affligera de voir ses frères s’entre-déchirer pour des rêves, & se changer en bêtes féroces pour n’avoir pas su se contenter d’être hommes.

Certainement, avec les dispositions naturelles de l’élève, pour peu que le maître apporte de prudence & de choix dans ses lectures, pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours pratique, meilleur sûrement & mieux entes les vaines spéculations dont on brouille l’esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus Cyneas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments ; nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe. Mais Émile y verra une réflexion très sage, qu’il eût faite le premier, & qui ne s’effacera jamais de son esprit, parce qu’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite, en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’aller faire tuer par la main d’une femme, au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d’un si grand politique, si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie & ses projets par une mort déshonorante ?

Tous les conquérants n’ont pas été tués ; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises, plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires : mais celui qui, sans s’arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs cœurs, verra leurs cœurs, verra leurs misères dans leurs succès mêmes ; il verra leurs désirs & leurs soucis rongeans s’étendre & s’accroître avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes, il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui, s’engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, &, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d’eux.

Auguste, après avoir soumis ses concitoyens & détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé : mais tout cet immense pouvoir l’empêchait-il de frapper les murs de sa tête & de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées ? Quand il auroit vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissoient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentoient à sa vie & qu’il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches ? L’infortuné voulut gouverner le monde, & ne sut pas gouverner sa maison ! Qu’arriva-t-il de cette négligence ? Il vit périr à la fleur de l’âge son neveu, son fils adoptif, son gendre ; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie ; sa fille & sa petite-fille, après l’avoir couvert de leur infamie, moururent l’une de misère & de faim dans une île déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde tant célébré pour sa gloire & son bonheur. Croirai-je qu’un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix ?

J’ai pris l’ambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l’histoire pour se connoître & se rendre sage aux dépens des morts. Le tems approche où la vie d’Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Emile ne se reconnoîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles naissent, & voyant que de tous les tems elles ont aveugle les hommes,

il sera prevenu de la maniere dont elles pourront l’aveugler à son tour, si jamais il s’y livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées ; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes : mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposois un autre objet ; & sûrement, si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître. Songez qu’aussitôt que l’amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse, & que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s’agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire l’histoire aux jeunes gens, qu’on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient, qu’on s’efforce de les faire devenir tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre ; de les décourager lorsqu’ils rentrent dans eux-mêmes ; de donner à chacun le regret de n’être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas ; mais, quant à mon Emile, s’il arrive une seule fois, dans ces parallèles, qu’il aime mieux être un autre que lui, cet autre, fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué : celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s’oublier tout à fait.

Ce ne sont point les philosophes qui connoissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie ; & je ne sache aucun état où on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent ses vices, s’indigne des nôtres, & dit en lui-même : Nous sommes tous méchants ; l’autre nous regarde sans s’émouvoir, & dit : Vous êtes des fous. Il a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage, avec cette différence qu’Emile, ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même & ne juge que de ce qu’il connoît. Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres ; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; s’ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions pour eux plus dé pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connoître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense & nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi ; l’objet est changé, l’inquiétude est la même ; ils ont beau montrer leur fortune & cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d’eux : mais pour le voir, il n’en faut pas avoir un semblable.

Les passions que nous partageons nous séduisent ; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, &, par une inconséquence qui nous vient d’elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion & l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on feroit si l’on étoit à sa place.

Que faudroit-il donc pour bien observer les hommes ? Un grand intérêt à les connaître, une grande impartialité à les juger, un cœur assez sensible out concevoir toutes l’es passions humaines, & assez calme pour ne les pas éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Émile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sur lui d’empire ; les passions dont il sent l’effet n’ont point agité son cœur. Il est homme, il s’intéresse à ses frères ; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, s’il les juge bien, il ne voudra être à la place d’aucun d’eux ; car le but de tous les tourments qu’ils se donnent, étant fondé sur des préjugés qu’il n’a pas, lui paraît un but en l’air. Pour lui, tout ce qu il désire est à sa portée. De qui dépendrait-il, se suffisant a lui-même et libre de préjugés ? Il a des bras, de la santé [78], de la modération, peu de besoins & de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu’il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables rois, esclaves de tout ce qui leur obéit ; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade qui livrent leur vie entière à l’ennui, pour paraître avoir du plaisir. Il plaindroit l’ennemi qui lui feroit du mal à lui-même ; car dans ses méchancetés, il verroit sa misère. Il se dirait : En se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.

Encore un pas & nous touchons au but. L’amour-propre est un instrument utile, mais dangereux ; souvent il blesse la main qui s’en sert, & fait rarement du bien sans mal. Émile, en considérant son rang dans l’espèce humaine & s’y voyant si heureusement placé, sera tenté de faire honneur à sa raison de l’ouvrage de la vôtre, & d’attribuer à son mérite l’effet de son bonheur. Il se dira : je suis sage, et les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s’estimera davantage &, se sentant plus heureux qu’eux, il se croira plus digne de l’être. Voilà l’erreur la plus à craindre, parce qu’elle est la plus difficile à détruire. S’il restoit dans cet état il auroit peu gagné à tous nos soins : & s’il faloit opter, je ne sais si je n’aimerois pas mieux encore l’illusion des préjugés que celle de l’orgueil.

Les grands hommes ne s’abusent point sur leur supériorité ; ils la voient, la sentent, et n’en sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connoissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous qu’humiliés du sentiment de leur misère ; &, dans les biens exclusifs qu’ils possèdent, ils sont trop sensés pour tirer vanité d’un don qu’ils ne se sont pas fait. L’homme de bien peu ! être fier de sa vertu, parce qu’elle est à lui ; mais de quoi l’homme d’esprit est-il fier ? Qu’a fait Racine, pour n’être pas Pradon ? Qu’a fait Boileau, pour n’être pas Cotin ?

Ici c’est tout autre chose encore. Restons toujours dans l’ordre commun. Je n’ai supposé dans mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je l’ai choisi parmi les esprits vulgaires pour montrer ce que peut l’éducation sur l’homme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc, en conséquence de mes soins, Émile préfère sa manière d’être, de voir, de sentir, à celle des autres hommes, Émile a raison. Mais quand il se croit pour cela d’une nature plus excellente, & plus heureusement né qu’eux, Émile a tort : il se trompe, il faut le détromper, ou plutôt prévenir l’erreur, de peur qu’il ne soit trop tard ensuite pour la détruire.

Il n’y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n’est pas fou, hors la vanité ; pour celle-ci, rien n’en corrige que l’expérience, si toutefois quelque chose en peut corriger ; à sa naissance, au moins, on peut l’empêcher de croître. N’allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à l’adolescent qu’il est homme comme les autres & sujet aux mêmes faiblesses. Faites-le lui sentir, ou jamais il ne le saura. C’est encore ici un cas d’exception à mes propres règles ; c’est le cas d’exposer volontairement mon élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver qu’il n’est pas plus sage que nous. L’aventure du bateleur seroit répétée en mille manières, je laisserais aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui : si des étourdis l’entraînaient dans quelque extravagance, je lui en laisserois courir le danger : si des filous l’attaquoient au jeu, je le leur livrerois pour en faire leur dupe [79] ; je le laisserois encenser, plumer, dévaliser par eux ; & quand, l’ayant mis à sec, ils finiroient par se moquer de lui, je les remercierois encore en sa présence des leçons qu’ils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dont je le garantirois avec soin seroient ceux des courtisans. Les seuls ménagements que j’aurois pour lui seroient de partager tous les dangers que je lui laisserois courir & tous les affronts que le lui laisserois recevoir. J’endurerais tout en silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot, et soyez sûr qu’avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu’il m’aura vu souffrir pour lui fera plus d’impression sur son cœur que ce qu’il aura souffert lui-même.

Je ne puis m’empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours en enfants & de se distinguer toujours d’eux dans tout ce qu’ils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n’épargnez rien leur élever l’âme ; faites en vos égaux afin qu’ils le deviennent ; &, s’ils ne peuvent encore s’élever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n’est plus dans vous, mais dans votre élève ; partagez ses fautes pour l’en corriger ; chargez-vous de sa honte pour l’effacer ; imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée & ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldats, en criant ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela ? Tant s’en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire, il l’augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos suffrages & renversent nos insensés préjugés. Si je recevois un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d’Émile, loin de me venger de ce soufflet, j’irois partout m’en vanter ; & je doute qu’il y eût dans le monde un homme assez vil [80], pour ne pas m’en respecter davantage.

Ce n’est pas que l’élève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes & la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant, qui, ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa portée, & ne donne sa confiance qu’à ceux qui savent s’y mettre en effet. Mais un jeune homme de l’âge d’Emile, & aussi sensé que lui, n’est plus assez sot pour prendre ainsi le change, & il ne seroit pas bon qu’il ce prit. La confiance qu’il doit avoir en son gouverneur est d’une autre espèce : elle doit porter sur l’autorité de la raison, sur la supériorité des lumières, sur les avantages que le jeune homme est en état de connaître, & dont il sent l’utilité pour lui. Une longue expérience l’a convaincu qu’il est aimé de son conducteur ; que ce conducteur est un homme sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d’écouter ses avis. Or, si le maître se laissoit tromper comme le disciple, il perdroit le droit d’en exiger de la déférence & de lui donner des leçons. Encore moins l’élève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, & tend des embûches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients ? Ce qu’il y a de meilleur & de plus naturel : être simple & vrai comme lui ; l’avertir des périls auxquels il s’expose ; les lui montrer clairement, sensiblement, mais sans exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage, surtout sans lui donner vos avis pour des ordres, jusqu’à ce qu’ils le soient devenus, & que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S’obstine après cela, comme il fera très souvent ? alors ne lui dites plus rien ; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, & cela gaiement, franchement ; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, s’il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter ; & cependant combien le jeune homme, témoin de votre prévoyance & de votre complaisance, ne doit-il pas être à la fois frappé de l’une & touché de l’autre ! Toutes ses fautes sont autant de liens, qu’il vous fournit pour le retenir au besoin. Or, ce qui fait ici le plus grand art du maître, c’est d’amener les occasions & de diriger les exhortations de manière qu’il sache d’avance quand le jeune homme cédera, et quand il s’obstinera, afin de l’environner partout des leçons de l’expérience, sans jamais. l’exposer à de trop grands dangers.

Avertissez-le de ses fautes avant qu’il y tombe : quand il y est tombé, ne les lui reprochez point ; vous ne feriez qu’en & mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas. je ne connois rien de plus inepte que ce mot : Je vous l’avois bien dit. Le meilleur moyen de faire qu’il se souvienne de ce qu’on lui a dit est de paraître l’avoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru, effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il s’affectionnera sûrement à vous en voyant que vous vous oubliez pour lui, et qu’au lieu d’achever de l’écraser, vous le consolez. Mais si à son chagrin vous ajoutez des reproches, il vous prendra en haine, & se fera une loi de ne vous plus écouter, comme pour vous prouver qu’il ne pense pas comme vous sur l’importance de vos avis.

Le tour de vos consolations peut encore être pour lui une instruction d’autant plus utile qu’il ne s’en défiera pas. En lui disant, je suppose, que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte ; vous le corrigez en ne paraissant que le plaindre : car, pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes, c’est une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple ; c’est concevoir que le plus qu’il peut prétendre est qu’ils ne valent pas mieux que lui.

Le tems des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger, on l’instruit sans l’offenser ; & il comprend alors que l’apologue n’est pas un mensonge, par la vérité dont il se fait l’application. L’enfant qu’on n a jamais trompé par des louanges n’entend rien à la fable que j’ai ci-devant examinée, mais l’étourdi qui vient d’être la dupe d’un flatteur conçoit à merveille que le corbeau n’étoit qu’un sot. Ainsi, d’un fait il tire une maxime ; & l’expérience qu’il eût bientôt oubliée se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n’y a point de connaissance morale qu’on ne puisse acquérir par l’expérience d’autrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soi-même, on tire sa leçon de l’histoire. Quand l’épreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé ; puis, au moyen de l’apologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.

Je n’entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées, ni même énoncées. Rien n’est si vain, si mai entendu, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables ; comme si cette morale n’étoit pas ou ne devoit pas être étendue dans la fable même, de manière à la rendre sensible au lecteur ! Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de son chef ? Le talent d’instruire est de faire que le disciple se plaise à l’instruction. Or, pour qu’il s’y plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement : passif à tout ce que vous lui dites, qu’il n’ait absolument rien à faire pour vous entendre. Il faut que l’amour propre du maître laisse toujours quelque prise au sien ; il faut qu’il se puisse dire : je conçois, je pénètre, j’agis, je m’instruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le pantalon de la comédie italienne, est le soin qu’il prend d’interpréter au parterre des platises qu’on n’entend déjà que trop. Je ne veux point qu’un gouverneur soit Pantalon, encore moins un auteur. Il faut toujours se faire entendre ; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de choses, car à la fin on ne l’écoute plus. Que signifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s’enfle ? A-t-il peur qu’on ne l’ait pas compris ? A-t-il besoin, ce grand peintre, d’écrire les, noms au-dessous des objets qu’il peint ? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise, il la restreint en quelque sorte aux exemples cités, & empêche qu’on ne l’applique à d’autres. Je voudrois qu’avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains d’un jeune homme, on en retranchât toutes ces conclusions par lesquelles il prend la peine d’expliquer ce qu’il vient de dire aussi clairement qu’agréablement. Si votre élève n’entend la fable qu’à l’aide de l’explication, soyez sûr qu’il ne l’entendra pas même ainsi.

Il importeroit encore de donner à ces fables un ordre plus didactique & plus conforme aux progrès des sentiments & des lumières cru jeune adolescent. Conçoit-on rien de moins raisonnable que d’aller suivre exactement l’ordre numérique du livre, sans égard au besoin ni à l’occasion ? D’abord le corbeau, puis la cigale [81], puis la grenouille, puis les deux mulets, etc. J’ai sur le cœur ces deux mulets, parce que je me souviens d’avoir vu un enfant élevé pour la finance, & qu’on étourdissoit de l’emploi qu’il alloit remplir, lire cette fable, l’apprendre, la dire, la redire cent & cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il étoit destiné. Non seulement je n’ai jamais vu d’enfants faire aucune application solide des fables qu’ils apprenaient, mais je n’ai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude est l’instruction morale ; mais le véritable objet de la mère & de l’enfant n’est que d’occuper de lui toute une compagnie, tandis qu’il récite ses fables ; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsqu’il n’est plus question de les réciter, mais d’en profiter. Encore une fois, il n’appartient qu’aux hommes de s’instruire dans les fables ; & voici pour Émile le tems de commencer.

Je montre de loin, car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne, afin qu’on apprenne à les éviter. je crois qu’en suivant celle que j’ai marquée, votre élève achètera la connoissance des hommes & de soi-même au meilleur marché qu’il est possible ; que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, & d’être content de lui sans se croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur : il faut achever ; car du parterre on voit les objets tels qu’ils paraissent, mais de la scène on les voit tels qu’ils sont. Pour embrasser le tout, il faut se mettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde ? Quel droit a-t-il d’être initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge ; il ne dispose encore que de lui-même ; c’est comme s’il ne disposoit de rien. L’homme est la plus vile des marchandises, &, parmi nos importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.

Quand je vois que, dans l’âge de la plus grande activité, l’on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, & qu’après, sans la moindre expérience, ils sont tout d’un coup jetés dans le monde & dans les affaires, je trouve qu’on ne choque pas moins la raison que la nature, & je ne suis plus surpris que si peu e gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d’esprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que l’art d’agir est compté pour rien ? On prétend nous former pour la société, & l’on nous instruit comme si chacun de nous devait passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l’air avec des indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant certaines contorsions du corps & certaines formules de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi, j’ai appris à vivre à mon Émile ; car je lui ai appris à vivre avec lui-même, &, de plus, à savoir gagner son pain. Mais ce n’est pas assez. Pour vivre dans le monde, il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connoître les instruments qui donnent prise sur eux ; il faut calculer l’action & réaction de l’intérêt particulier dans la société civile, & prévoir si juste les événements, qu’on soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu’on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires, & de disposer de leur propre bien : mais que leur serviroient ces précautions, si, jusqu’à l’âge prescrit, ils ne pouvoientacquérir aucune expérience ? Ils n’auroient rien gagne d’attendre, & seroient tout aussi neufs à vingt-cinq ans qu’à quinze. Sans doute il faut empêcher qu’un jeune homme, aveuglé par son ignorance, ou trompé pas ses passions, ne se fasse du mal à lui-même ; mais à tout âge il est permis d’être bienfaisant, à tout âge on peut protéger, sous la direction d’un homme sage, les malheureux qui n ont besoin que d’appui.

Les nourrices, les mères s’attachent aux enfants par les soins qu’elles leur rendent ; l’exercice des vertus sociales forte au fond des cœurs l’amour de l’humanité : c’est en faisant le bien qu’on devient bon ; je ne connois point de pratique plus sûre. Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; que l’intérêt des indigents soit toujours le sien ; qu il ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins ; qu’il les serve, qu’il les protège, qu’il leur consacre sa personne et son temps ; qu’il se fasse leur homme d’affaires : il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d’opprimés, qu’on n’eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l’exercice de la vertu ; quand il forcera les portes des grands & des riches, quand il ira, s’il le faut, jusqu au pied du trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misère, & que la crainte d’être punis des maux qu’on leur fait empêche même d’oser s’en plaindre !

Mais ferons-nous d’Émile un chevalier errant, un redresseur de torts, un paladin ? Ira-t-il s’ingérer dans les affaires, publiques, faire le sage & le défenseur des lois chez les grands, chez les magistrats, chez le prince, faire le solliciteur chez les juges & l’avocat dans les tribunaux ? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins & ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu’il sait être utile & bon. Il ne fera rien de plus, & il sait que rien n’est utile & bon pour lui de ce qui ne convient pas a son age ; il sait que son premier devoir est envers lui-même ; que les jeunes gens doivent se défier d’eux, être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus & discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire, et courageux à dire la vérité. Tels étoient ces illustres Romains qui, avant d’être admis dans les charges, passoient leur jeunesse à poursuivre le crime & à défendre l’innocence, sans autre intérêt que celui de s’instruire en servant la justice et protégeant les bonnes mœurs.

Émile n’aime ni le bruit ni les querelles, non seulement entre les hommes [82], pas même entre les animaux. Il n’excita jamais deux chiens à se battre ; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui n’ayant point fomenté l’amour-propre & la haute opinion de lui-même, l’a détourné de chercher ses dans la domination & dans le malheur d’autrui. Il quand il voit souffrir ; c’est un sentiment naturel. Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit & se complaît à voir tourmenter un être sensible, c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu’on a garanti de ce tour d’esprit ne sauroit tomber dans le vice qui en est l’ouvrage. Émile aime donc la paix. L’image du bonheur le flatte, & quand il eut contribuer à le produire, c’est un moyen de plus de re partager. je n’ai pas supposé qu’en voyant des malheureux il n’auroit pour eux que cette pitié stérile & cruelle qui se contente de plaindre les maux qu’elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières qu’avec un cœur plus dur il n’eût point acquises, ou qu’il eût acquises beaucoup plus tard. S’il voit régner la discorde entre ses camarades, il cherche à les réconcilier ; s’il voit des affligés, il s’informe du sujet de leurs peines ; s’il voit deux hommes se haïr, il veut connoître la cause de leur inimitié ; s’il voit un opprimé gémir des vexations du puissant & du riche, il cherche de quelles manœuvres se couvrent ces vexations ; &, dans l’intérêt qu’il prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui. Qu’avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d’une manière convenable à son age ? De régler ses soins & ses connaissances, & d’employer son zèle à les augmenter.

Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu’en discours ; qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que l’expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler, sans sujet de rien dire ; de croire leur faire sentir, sur les bancs d’un collège, l’énergie du langage des passions & toute la force de l’art de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous les préceptes de la rhétorique ne semblent qu’un pur verbiage à quiconque n’en sent pas l’usage pour son profit. Qu’importe à un écolier de savoir comment s’y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes ? Si, au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui disiez comment il doit s’y prendre pour porter son préfet à lui donner congé, soyez sûr qu’il seroit plus attentif a vos règles.

Si je voulois enseigner la rhétorique à un jeune homme dont toutes les passions fussent déjà développées, je lui présenterois sans cesse des objets propres à flatter ses passions, & j’examinerois avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Émile n’est pas dans une situation si avantageuse à l’art oratoire ; borné presque au seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres n’ont besoin de lui ; & n’ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu’il veut leur persuader ne le touche pas d’assez près pour l’émouvoir excessivement. Il suit de là qu’en général il doit avoir un langage simple & peu figuré. Il parle ordinairement au propre & seulement pour être entendu. Il est peu sentencieux, parce qu’il n’a pas appris à généraliser ses idées : il a peu d’images, parce qu’il est rarement passionné.

Ce n’est pas pourtant qu’il soit tout à fait flegmatique & froid ; ni son âge, ni ses mœurs, ni ses goûts ne le permettent : dans le feu de l’adolescence, les esprits vivifiants, retenus, & cohobés dans son sang, portent à son jeune cœur une chaleur qui brille dans ses regards, qu’on sent dans ses discours, qu’on voit dans ses actions. Son langage a pris de l’accent, & quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l’inspire lui donne de la force & de l’élévation : pénétré du tendre amour de l’humanité, il transmet en parlant les mouvements de son âme ; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que l’artificieuse éloquence des autres ; ou plutôt lui seul est véritablement éloquent, puisqu’il n’a qu’à montrer ce qu’il sent pour le communiquer à ceux qui l’écoutent.

Plus j’y pense, plus je trouve qu’en mettant ainsi la bienfaisance en action & tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de connaissances utiles qu’on ne puisse cultiver dans l’esprit d’un jeune homme, et qu’avec tout le vrai savoir qu’on peut acquérir dans les collèges, il acquerra de plus une science plus importante encore, qui est, l’application de cet acquis aux usages de la vie. Il n’est as possible que, prenant tant d’intérêt à ses semblables, i n’apprenne de bonne heure à peser & apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs plaisirs, & à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne s’intéressant à personne, ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls, et réglant sur leur seul intérêt les idées du bien & du mal, ils se remplissent l’esprit de mille préjugés ridicules, & dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aussitôt le bouleversement de tout l’univers.

étendons l’amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, & il n’y a point de cœur d’homme dans lequel cette vertu n’ait sa racine. Moins l’objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l’illusion de l’intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable ; et l’amour du genre humain n’est autre chose en nous que l’amour de la justice. Voulons-nous donc qu’Émile aime la vérité, voulons-nous qu’il la connaisse ; dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au bonheur d’autrui, plus ils seront éclairés & sages, & moins il se trompera sur ce qui est bien ou mal ; mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle, fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d’injustes préventions. Et pourquoi nuirait-il à l’un pour servir l’autre ? Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu’il concoure au plus grand bonheur de tous : c’est là le premier intérêt du sage après l’intérêt privé ; car chacun est partie de son espèce & non d’un autre individu.

Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser et l’étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s’y livre qu’autant qu’elle est d’accord avec la justice, parce que, de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain ; & c’est une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.

Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu’en le rendant bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.

J’ai d’abord donné les moyens, & maintenant j’en montre l’effet. Quelles grandes vues je vois s’arranger peu à peu dans sa tête ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions ! Quelle netteté de judiciaire, quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés, de l’expérience qui concentre les vœux d’une âme grande dans l’étroite orne des possibles, & fait qu’un homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à sa mesure, sait s’abaisser à la leur ! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l’ordre, se gravent dans son entendement ; il voit la place de chaque chose & la cause l’en écarte : il voit ce qui peut faire le bien & ce qui l’empêche. Sans avoir éprouve les passions humaines, il connaît leurs illusions & leur jeu.

J’avance, attiré par la force des choses, mais sans m’en imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères ; moi, je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m’écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes a mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu’il me force à m’écarter d’elles, instruit par l’expérience, je me tiens déjà pour dit qu’ils ne m’imiteront pas je sais que, s’obstinant à n’imaginer possible ce qu’ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire & fantastique, parce qu’il diffère de ceux auxquels ils le comparent ; sans songer qu’il faut bien qu’il en diffère, puisque, élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires, instruit tout autrement qu’eux il seroit beaucoup plus surprenant qu’il leur ressemblât que d’être tel que je le suppose. Ce n’est pas l’homme de l’homme, c’est homme de la nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.

En commençant cet ouvrage, je ne supposois rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce qu’il est un point, savoir, la naissance de l’homme, duquel nous partons tous également : mais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature, & vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élève, à six ans, différoit peu des vôtres, que vous n’aviez pas encore eu le temps de défigurer ; maintenant ils n’ont plus rien de semblable ; & l’âge de l’homme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n’ai pas perdu tous mes soins. La quantité d’acquis est peut-être assez égale de part & d’autre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l’un des sentiments sublimes dont les autres n’ont pas le moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosophes & théologiens, avant qu’Emile sache seulement ce que c’est que philosophie & qu’il ait même entendu parler de Dieu.

Si donc on venoit me dire : Rien de ce que vous supposez n’existe ; les jeunes gens ne sont point faits ainsi ; ils ont telle ou telle passion ; ils font ceci ou cela : c’est comme si l’on niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu’on n’en voit que de nains dans nos jardines.

Je prie ces juges, si prompts à a censure, de considérer que ce qu’ils disent là, je le sais tout aussi bien qu’eux que j’y ai probablement réfléchi plus longtemps, & que, n’ayant nul intérêt à leur en imposer, j’ai droit d’exiger qu’ils se donnent au moins le tems de chercher en quoi je me trompe. Qu’ils examinent bien la constitution de l’homme, qu’ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d’un autre par la force de l’éducation ; qu’ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne ; & qu ils disent en quoi j’ai mal raisonné : je n’aurai rien à répondre.

Ce qui me rend plus affirmatif, &, je crois, plus excusable de l’être, c’est qu’au lieu de me livrer à l’esprit de système, je donne le moins qu’il est possible au raisonnement & ne me fie qu’à l’observation. Je ne me fonde point sur ce que j’ai imaginé, mais sur ce que j’ai vu. Il est vrai que je n’ai pas renfermé mes expériences dans l’enceinte des murs d’une ville ni dans un seul ordre d e gens ; mais, après avoir compare tout autant de rangs & de peuples que l’en ai pu voir dans une vie passée a les observer, j’ai retranche comme artificiel ce qui était d’un peuple & non pas d’un autre, d’un état & non pas d’un autre, & n’ai regarde comme appartenant incontestablement à l’homme, que ce qui étoit commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, & dans quelque nation que ce fût.

Or, si, selon cette méthode, vous suivez dès l’enfance un jeune homme qui n’aura point reçu de forme particulière, & qui tiendra le moins qu’il est possible à l’autorité & à l’opinion d’autrui, a qui de mon élève ou des vôtres, pensez-vous qu’il ressemblera le plus ? Voilà, ce me semble, la question qu’il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.

L’homme ne commence pas aisément à penser, mais sitôt qu’il commence, il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours, & l’entendement une fois exercé à la réflexion ne peut plus rester en repos. On pourroit donc croire que j’en fais trop ou trop peu, que l’esprit humain n’est point naturellement si prompt à s’ouvrir, & qu’après lui avoir donné des facilités qu’il n’a pas, je le tiens trop longtemps inscrit dans un cercle d’idées qu’il doit avoir franchi.

Mais considérez premièrement que, voulant former l’homme de la nature, il ne s’agit pas pour cela d’en faire un sauvage & de le reléguer au fond des bois ; mais qu’enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par les passions ni par les opinions des hommes ; qu’il voie par ses yeux, qu’il sente par son cœur ; qu’aucune autorité ne le gouverne, hors celle de sa propre raison. Dans cette position, il est clair que la multitude d’objets qui le frappent, les fréquents sentiments dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels, doivent lui donner beaucoup d’idées qu’il n’auroit jamais eues, ou qu’il eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à l’esprit est accéléré, mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts doit devenir raisonnable et sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien n’est plus propre à rendre sage que les folies qu’on voit sans les partager ; & celui même qui les partage s’instruit encore, pourvu qu’il n’en soit : pas la dupe & qu’il n’y porte pas l’erreur de ceux qui les font.

Considérez aussi que bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n’offrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie & aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps auquel nous sommes si fortement attachés, ou faire d’objet en objet un progrès graduel et lent, ou enfin franchir rapidement & presque d’un saut l’intervalle par un pas de géant dont l’enfance n’est pas capable, & pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons ; mais j’ai bien de la peine à voir comment on s’avise de les construire.

L’Etre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde et forme tout le système des êtres, n’est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens : l’ouvrage se montre, mais l’ouvrier se cache. Ce n’est pas une petite affaire de connoître enfin qu’il existe, & quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons : quel est-il ? où est-il ? notre esprit se confond, s’égare, & nous ne savons plus que penser.

Locke veut qu’on commence par l’étude des esprits, & qu’on passe ensuite à celle des corps. Cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l’erreur : ce n’est point celle de la raison, ni même de la nature bien ordonnée ; c’est se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits, & soupçonner qu’ils existent. L’ordre contraire ne sert qu’a établir le matérialisme.

Puisque nos sens sont les premiers instruments de nos connaissances, les êtres corporels & sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement l’idée. Ce mot esprit n’a aucun sens pour quiconque n’a pas philosophé. Un esprit n’est qu’un corps pour le peuple & pour les enfants. N’imaginent-ils pas des esprits qui crient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit ? Or on m’avouera que des esprits qui ont des bras & des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les juifs, se sont fait des dieux corporels. Nous-mêmes, avec nos termes d’Esprit, de Trinité, de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites. J’avoue qu’on nous apprend à dire que Dieu est partout : mais nous croyons aussi que l’air est partout, au moins dans notre atmosphère ; & le mot esprit, dans son origine, ne signifie lui-même que souffle & vent. Sitôt qu’on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre, il est facile après cela de leur faire dire tout ce qu’on veut.

Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d’abord nous faire croire que, quand ils agissoient sur nous, c’étoit d’une manière semblable à celle dont nous agissons sur eux. Ainsi l’homme a commencé par animer tous les êtres dont il sentoit l’action. Se sentant moins fort de leur plupart de ces êtres, faute de connaître les bornes de leur puissance, il l’a supposée illimitée, & il en fit des dieux aussitôt qu’il en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes, effrayés de tout, n’ont rien vu de mort dans la nature. L’idée de la matière n’a pas été moins lente à se former en eux que celle de l’esprit, puisque cette première idée est une abstraction elle-même. Ils ont ainsi rempli l’univers de dieux sensibles. Les astres, les vents, les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les maisons même, tout avoit son âme, son dieu, sa vie. Les marmousets de Laban, les manitous des sauvages, les fétiches des Nègres, tous les ouvrages de la nature et des hommes ont été les premières divinités des mortels ; le polythéisme a été leur première religion, l’idolâtrie leur premier culte. Ils n’ont pu reconnaître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une seule idée, & de donner un sens au mot substance, lequel est au fond la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins anthropomorphite ; & quand une fois l’imagination a vu Dieu, il est bien rare que l’entendement le conçoive. Voilà précisément l’erreur où mène l’ordre de Locke.

Parvenu, je ne sais comment, à l’idée abstraite de la substance, on voit que, pour admettre une substance unique, il lui faudroit supposer des qualités incompatibles qui s’excluent mutuellement, telles que la pensée & l’étendue dont l’une est essentiellement divisible, & dont l’autre exclut toute divisibilité. On conçoit d’ailleurs que la pensée, ou si l’on veut le sentiment, est une qualité primitive et inséparable de la substance à laquelle elle appartient ; qu’il en est de même de l’étendue par rapport à sa substance. D’où l’on conclut que les êtres qui perdent une de ces qualités perdent la substance à laquelle elle appartient, que par conséquent la mort n’est qu’une séparation de substances, & que les êtres où ces deux qualités sont réunies sont composés de deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.

Or considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances & celle de la nature divine ; entre l’idée incompréhensible de l’action de notre âme sur notre corps & l’idée de l’action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d’annihilation, d’ubiquité, d’éternité, de toute-puissance, celle des attributs divins, toutes ces idées qu’il appartient à si peu d’hommes de voir aussi confuses & aussi obscures qu’elles le sont, & qui n’ont rien d’obscur pour le peuple, parce qu’il n’y comprend rien du tout, comment se prés enteront-elles dans toute leur force, c’est-à-dire dans toute leur obscurité, à de jeunes esprits encore occupes aux premières opérations des sens & qui ne conçoivent que ce qu’ils touchent ? C’est en vain que les abîmes de l’infini sont ouverts tout autour de nous ; un enfant n’en sait point être épouvante ; ses faibles yeux n’en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants ; ils ne savent mettre de bornes à rien ; non qu’ils fassent la mesure fort longue, mais parce qu’ils ont l’entendement court. J’ai même remarqué qu’ils mettent l’infini moins au delà qu’en deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense bien plus par leurs pieds que par leurs yeux ; il ne s’étendra pas pour eux plus loin qu’ils ne pourront voir, mais plus loin qu’ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils l’estimeront presque aussi fort que leur père. En toute chose, leur connoissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu’on leur dit toujours moindre que ce qu’ils savent. Tels sont les jugements naturels à l’ignorance & à la faiblesse d’esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, & défie Jupiter au combat, parce qu’il connaît Achille & ne connaît pas Jupiter. Un paysan suisse qui se croyoit le plus riche des nommes, & à qui l’on tâchoit d’expliquer ce que c’étoit qu’un roi, demandoit d’un air fier si le roi pourrait bien avoir cent vaches à la montagne.

Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. À quinze ans il ne savoit surpris s’il avait une âme, & peut-être à dix-huit n’est-il pas encore tems qu’il l’apprenne ; car, s’il l’apprend plus tôt qu’il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.

Si j’avois à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrois un pédant enseignant le catéchisme à des enfants ; si je voulois rendre un enfant fou, je l’obligerais d’expliquer ce qu’il dit en disant son catéchisme. On m’objectera que la plupart des dogmes du Christianisme étant des mystères attendre que l’esprit humain soit capable de les concevoir ce n’est pas attendre que l’enfant soit homme, c’est attendre que l’homme ne soit plus. À cela je réponds premièrement qu’il y a des mystères qu il est non seulement impossible a l’homme de concevoir, mais de croire, & que je ne vois pas ce qu’on gagne à les enseigner aux enfants, si ce n’est de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que, pour admettre les mystères, il faut comprendre au moins qu’ils sont incompréhensibles ; & les enfants ne sont pas même capables de cette conception-là. Pour l’âge où tout est mystère, il n’y a pas de mystères proprement dits.

Il faut croire en Dieu pour être sauvé.

Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire intolérance,

& la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup mortel

à la raison humaine en l’accoutumant à se payer de mots. Sans doute il n’y a pas un moment à perdre pour mériter le salut éternel : mais si, pour l’obtenir, il suffit de répéter certaines paroles, le ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le ciel de sansonnets & de pies, tout aussi bien que d’enfants.

L’obligation de croire en suppose la possibilité. Le philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu’il use mal de la raison qu’il a cultivée, & qu’il est en état d’entendre les vérités qu’il rejette. Mais l’enfant qui professe la religion chrétienne, que croit-il ? ce qu’à conçoit ; & il conçoit si peu ce qu’on lui fait dire, que si vous lui dites le contraire, il l’adoptera tout aussi volontiers. La foi des enfants & de beaucoup d’hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d’être nés à Rome plutôt qu’à la Mecque ? On dit à l’un que Mahomet est le prophète de Dieu, & il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à l’autre que Mahomet est un fourbe, & il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu’affirme l’autre, s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer l’un en paradis, l’autre en enfer ? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’est pas en Dieu qu’il croit, c’est à Pierre ou a Jacques qui lui disent qu’il y a quelque chose qu’on appelle Dieu ; & il le croit à la manière d’Euripide :

Ô Jupiter ! car de toi rien sinon,
Je ne connois seulement que le nom. [83]

Nous tenons que nul enfant mort avant l’âge de raison ne sera privé du bonheur éternel ; les catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême, quoiqu ils n’aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où l’on peut être sauvé sans croire en Dieu, & ces cas ont lieu, soit dans l’enfance, soit dans la démence, quand l’esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnaître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre vous & moi est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans cette capacité, et que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que j’aie tort ou raison, il ne s’agit pas ici d’un article de foi, mais d’une simple observation d’histoire naturelle.

Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu jusqu’à la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l’autre vie si son aveuglement n’a pas été volontaire ; & je dis qu’il ne l’est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu’une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité d’homme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur Créateur. Pourquoi donc n’en pas convenir pour ceux qui, séquestres de toute société des leur enfance, auroient mené une vie absolument sauvage, prives des hommes [84] ? Car il est d’une impossibilité démontrée qu’un pareil sauvage put jamais élever ses réflexions jusqu’a la connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu’un homme n’est punissable que par les fautes de sa volonté, & qu’une ignorance invincible ne lui sauroit être imputée a crime. D’ou il suit que, devant la justice éternelle, tout homme qui croirait, s’il avoit des lumières nécessaires, est réputé croire, & qu’il n’y aura d’incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme a la vérité.

Gardons-nous d’annoncer la vérité à ceux qui ne sont as en état de l’entendre, car c’est vouloir y substituer l’erreur. Il vaudroit mieux n’avoir aucune idée de la Divinité que d’en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d’elle ; c’est un moindre mal de la méconnaître que de l’outrager. J’aimerois mieux, dit le bon Plutarque, qu’on crût qu’il n’y a point de Plutarque au monde, que si l’on disoit que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, & si tyran, qu’il exige plus qu’il ne laisse le pouvoir de faire.

Le grand mal des images difformes de la divinité qu’on trace dans l’esprit des enfants est qu’elles y restent toute leur vie, & qu’ils ne conçoivent plus, étant hommes, d’autre Dieu que celui des enfants. J’ai vu en Suisse une bonne & pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, qu’elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que, content de cette instruction grossière, il n’en négligeât une meilleure a l’age de raison. Cet enfant n’entendoit jamais parler de Dieu qu’avec recueillement & révérence, &, sitôt qu’il en vouloit parler lui-même, on lui imposoit silence, comme sur un sujet trop sublime & trop grand pour lui. Cette réserve excitoit sa curiosité, & son amour-propre aspiroit au moment de connoître ce mystère qu’on lui cachoit avec tant de soin. Moins on lui parloit de Dieu, moins on souffroit qu’il en parlât lui-même, et plus il s’en occupoit : cet enfant voyoit Dieu partout. & ce que je craindrois de cet air de mystère indiscrètement affecté, seroit qu’en allumant trop l’imagination d’un jeune homme on n’altérât sa tête, & qu’enfin l’on n’en fît un fanatique, au lieu d’en faire un croyant.

Mais ne craignons rien de semblable pour mon Émile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la lus profonde indifférence les choses qu’il n’entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire : Cela n’est pas de mon ressort, qu’une de plus ne l’embarrasse guère ; et, quand il commence à s’inquiéter de ces grandes questions, ce n’est pas pour les avoir entendu proposer, mais c’est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.

Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mystères ; & je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement, au sein de la société même que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré, si l’on n’accéléroit de même ce progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c’est alors qu’on sortiroit véritablement de l’ordre de la nature, & que l’équilibre seroit rompu. Quand on n’est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; en sorte que l’ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé, & que l’homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ses facultés, & à tel autre point par les autres.

Quelle difficulté je vois s’élever ici ! difficulté d’autant plus grande qu’elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n’osent la résoudre : commençons, au moins, par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père ; on lui prouve toujours très bien que cette religion, telle qu’elle soit, est la seule véritable : que toutes les autres ne sont qu’extravagance & absurdité. La force des arguments dépend absolument, sur ce point, du pays où l’on les propose. Qu’un Turc, qui trouve le Christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le Mahométisme à Paris ; c’est surtout en manière de religion que l’opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l’autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu’il ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans, quelle religion l’élèverons-nous ? à quelle secte aggrégerons-nous l’homme de la Nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l’aggrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.


Incedo per igne
Suppositos cineri doloso.


N’importe ; le zele & la bonne foi m’ont jusqu’ici tenu lieu de prudence. J’espere que ces garants ne m’abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes d’un ami de la vérité : je n’oublierai jamais ma devise ; mais il m’est trop permis de me défier de mes jugemens. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensoit un homme qui valoit mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés ; ils sont réellement arrivés à l’auteur du papier que je vais transcrire : c’est à vous de voir si l’on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s’agit. Je ne vous propose point le sentiment d’un autre ou le mien pour regle ; je vous l’offre à examiner.


Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/477 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/478 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/479 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/480 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/481 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/482 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/483 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/484 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/485 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/486 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/487 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/488 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/489 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/490 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/491 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/492 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/493 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/494 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/495 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/496 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/497 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/498 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/499 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/500 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/501 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/502 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/503

  1. (1) La premiere éducation est celle qui importe le plus ; & cette premiere éducation appartient incontestablement aux femmes : si l’Auteur de la nature eût voulu qu’elle appartînt aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir les enfans. Parlez donc toujours aux femmes par préférence, dans vos Traités d’éducation ; car, outre qu’elles sont à portée d’y veiller de plus près que les hommes & qu’elles y influent toujours davantage, le succès les intéresse aussi beaucoup plus, puisque la plupart des veuves se trouvent presque à la merci de leurs enfans, & qu’alors ils leur font vivement sentir, en bien ou en mal, l’effet de la maniere dont elles les ont élevés. Les loix, toujours si occupées des biens & si peu des personnes, parce qu’elles ont pour objet la paix & non la vertu, ne donnent pas assez d’autorité aux meres. Cependant leur état est plus sûr que celui des peres, leurs devoirs sont plus pénibles ; leurs soins importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d’attachement pour les enfans. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son pere, peut, en quelque sorte, être excusé : mais si, dans quelque occasion que ce fût, un enfant étoit assez dénaturé pour en manquer à sa mere, à celle qui l’a porte dans son sein, qui l’a nourri de son lait, qui, durant des années, s’est oubliée elle-même pour ne s’occuper que de lui, on devroit se hâter d’étouffer ce misérable, comme un monstre indigne de voir le jour. Les meres, dit-on, gâtent leurs enfans. En cela, sans doute, elles ont tort ; mais moins de tort que vous, peut-être, qui les dépravez. La mere veut que son enfant soit heureux, qu’il le soit dès à présent. En cela elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il faut l’éclairer. L’ambition, l’avarice, la tyrannie, la fausse prévoyance des peres, leur négligence, leur dure insensibilité, sont cent fois plus funestes aux enfans, que l’aveugle tendresse des meres. Au reste, il faut expliquer le sens que je donne à ce nom de mere, & c’est ce qui sera fait ci-après.
  2. (*) On m’assure que M. Formey a cru que je voulois ici parler de ma mere, & qu’il l’a dit dans quelque ouvrage. C’est se moquer cruellement de M. Formey ou de moi.
  3. (2) Semblable à eux à l’extérieur, & privé de la parole, ainsi que des idées qu’elle exprime, il seroit hors d’état de leur faire entendre le besoin qu’il auroit de leurs secours, & rien en lui ne leur manifesteroit ce besoin.
  4. (*) M. Formey nous assure qu’on ne dit pas précisément cela. Cela me paroît pourtant très précisément dit dans ce vers auquel je me proposois de répondre.

    La nature, crois-moi, n’est rien que l’habitude. M. Formey qui ne veut pas enorgueillir ses semblables, nous donne modestement la mesure de sa cervelle pour de l’entendement humain.

  5. (3) Aussi les guerres des républiques sont-elles plus cruelles que celles des monarchies. Mais, si la guerre des rois est modérée, c’est leur paix qui est terrible : il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.
  6. (5) Tuscul. V.
  7. (6) Non. Marcell.
  8. Hist. Nat. Tom. IV. pag. 190. in-12.
  9. Voyez la note 15. de ce 1er. Liv.
  10. Quand on lit dans Plutarque le que Caton le censeur, qui gouverna Rome avec tant de gloire, éleva lui-même son fils dès le berceau, et avec un tel soin, qu’il quittoit tout pour être présent quand la nourrice, c’est-à-dire la mère, le remuoit & le lavoit ; quand on lit dans Suétone qu’Auguste, maître du monde, qu’il avoit conquis & qu’il régissoit lui-même, enseignoit lui-même a ses petits-fils à écrire, à nager, les éléments des sciences, & qu’il les avoit sans cesse autour de lui, on ne peut s’empêcher de rire des petites bonnes gens de ce tems-là, qui s’amusoient de pareilles niaiseries ; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes de nos jours.
  11. En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis m’empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions à faire relatives à mon sujet.

    « Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, vient de se marier en 1760 pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième année du règne de Charles II, & dans différents corps jusqu’en 1740, qu’il obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi Guillaume & du duc de Marlborough. Cet homme n’a jamais bu que de la bière ordinaire ; il s’est toujours nourri de végétaux, & n’a mangé de la viande que dans quelques repas qu’il donnoit à sa famille. Soit usage a toujours été de se lever & de se coucher avec le soleil, à moins que ses devoirs ne l’en oint empêché. Il est à présent dans sa cent treizième année, entendant bien, se portant bien, & marchant sans canne. Malgré son grand âge, il ne reste pas un seul moment oisif ; & tous les dimanches il va à sa paroisse, accompagné de ses enfants, petits-enfans & arriere petits-enfans.

  12. Les femmes mangent du pain, des légumes, du laitage : les femelles des & des chats en mangent aussi ; les louves même paissent. Voilà des sucs végétaux pour leur lait. Reste à examiner celui des espèces qui ne peuvent absolument se nourrir que de chair, s’il y en a de telles : de quoi je doute.
  13. Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ils doivent être exprimés d’aliments solides. Un homme au travail qui ne vivroit que de bouillon dépériroit très promptement. Il se soutiendroit beaucoup mieux avec du lait, parce qu’il se caille.
  14. Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages & les inconvénients du régime pythagoricien pourront consulter les traités que les docteurs Cocchi & Bianchi, son adversaire, ont faits sur cet important sujet.
  15. On étouffe les enfans dans les villes à force de les tenir renfermés & vêtus. Ceux qui les gouvernent en sont encore à savoir que l’air froid, loin de leur faire cru mal, les renforce, & que l’air chaud les affaiblit, leur donne la fièvre & les tue.
  16. Je dis un berceau, pour employer un mot usité, faute d’autre ; car d’ailleurs je suis persuadé qu’il n’est jamais nécessaire de bercer les enfants, & que cet usage leur est souvent pernicieux.
  17. « Les anciens Péruviens laissoient les bras libres aux enfans dans un maillot fort large ; lorsqu’ils les en tiroient, ils les mettoient en liberté dans un trou fait en terre & garni de linges, dans lequel ils les descendoient jusqu’à la moitié du corps ; de cette façon, ils avoient les bras libres, & ils pouvoient mouvoir leur tête et fléchir leur corps à leur gré, sans tomber & sans se blesser. Dès qu’ils pouvoient faire un pas, on leur présentoit la mamelle d’un peu loin, comme un appât pour les obliger à marcher. Les petits nègres sont quelquefois dans une situation bien plus fatigante pour téter : ils embrassent l’une des hanches de la mere avec leurs genoux & leurs pieds, & ils la serrent si bien qu’ils peuvent s’y soutenir sans le secours des bras de la mère. Ils s’attachent à la mamelle avec leurs mains, & ils la sucent constamment sans se déranger & sans tomber, malgré les différents mouvements de la mère, qui, pendant ce temps, travaille à son ordinaire. Ces enfans comment à marcher dès le second mois, ou plutôt à se traîner sur les genoux & sur lu mains. Cet exercice leur donne pour la suite la facilité de courir, dans cette situation, presque aussi vite que s’ils étoient sur leurs pieds. Hist. Nat. T. IV. in-12, page 192.

    À ces exemples, M. de Buffon auroit pu ajouter celui de l’Angleterre ou l’extravagante & barbare pratique du maillot s’abolit de jour en jour. Voyez aussi La Loubère, Voyage de Siam ; le sieur Le Beau, Voyage du Canada, etc. Je remplirois vingt pages de citations, si j’avois besoin de confirmer ceci par des faits.

  18. L’odorat est de tous les sens celui qui se développe le plus tard dans les enfants : jusqu’à l’âge de deux ou trois ans il ne paraît pas qu’ils soient sensibles ni aux bonnes ni aux mauvaises odeurs ; ils ont à cet égard l’indifférence ou plutôt l’insensibilité qu’on remarque dans plusieurs animaux.
  19. Ceci n’est pas sans exception ; & souvent les enfans qui se font d’abord le moins entendre deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commencé d’élever la voix. Mais s’il falloit entrer dans toutes ces minuties, je ne finirois pas ; tout lecteur sensé doit voir que l’excès & le défaut, dérivés du même abus, sont également corrigés par ma méthode. Je regarde ces deux maximes comme inséparables : Toujours assez, & jamais trop. De la première bien établie l’autre s’ensuit nécessairement.
  20. (18) Ovid. Trist. I. 3.
  21. Il n’y a rien de plus ridicule & de plus mal assuré que la démarche des gens qu’on a trop menés par la lisière étant petits : c’est encore une de ces observations triviales à force d’être justes & qui sont justes en plus d’un sens.
  22. (2) Noct. Attic. L. IX. C. 8.
  23. (*) On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent, et non pas de tous les hommes.
  24. Ce petit garçon que vous voyez là, disoit Thémistocle à ses amis, est l’arbitre de la Grèce ; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh ! quels petits conducteurs on trouverait souvent aux plus grand empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu’à la première main qui donne le branle en secret.
  25. Dans mes Principes du Droit politique, il est démontré nulle volonté particulière ne peut être ordonnée dans le système social.
  26. On doit sentir que, comme la peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n’y a donc qu’un seul désir des enfans auquel on ne doive jamais complaire : c’est celui de se faire obéir. D’où il suit que, dans tout ce qu’ils demandent, c’est surtout au motif qui les porte à demander qu’il faut faire attention. Accordez leur, tant qu’il est possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel ; refusez-leur toujours ce qu’ils ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d’autorité.
  27. On doit être sûr que l’enfant traitera de caprice toute volonté contraire à la sienne, & dont il ne sentira pas la raison. Or, un enfant ne sent la raison de rien dans tout ce qui ses fantaisies.
  28. On ne doit jamais souffrir qu’un enfant se joue aux grandes personnes comme avec ses inférieurs, ni même comme avec ses égaux. S’il osoit frapper sérieusement quelqu’un, fût-ce son laquais, fût-ce le bourreau, faites qu’on lui rende toujours ses coups avec usure, & de manière à lui ôter l’envie d’y revenir. J’ai vu d’imprudentes gouvernantes animer la mutinerie d’un enfant, l’exciter à battre, s’en laisser battre elles-mêmes, & rire de ses faibles coups, sans songer qu’ils étaient autant de meurtres dans l’intention du petit furieux, & que celui qui veut battre étant jeune, voudra tuer étant grand.
  29. Voilà pourquoi la plupart des enfans veulent ravoir ce qu’ils ont donné, & pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela leur arrive plus quand ils ont bien conçu ce que c’est que don : seulement ils sont alors plus circonspecte à donner.
  30. Au reste, quand ce devoir de tenir ses engagements ne seroit pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre, le lui imposerait comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n’attend pour se développer que les connaissances auxquelles il s’applique. Ce premier trait n’est point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos cœurs par l’auteur de toute justice. Otez la loi primitive des conventions & l’obligation qu’elle impose, tout est illusoire & vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à sa promesse n’est guère plus lie que s’il n’eût rien promis ; ou tout au plus il en sera du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs, qui ne tardent à s’en prévaloir que pour attendre le moment de s’en prévaloir avec plus d’avantage. Ce principe est de la dernière importance, & mérite d’être approfondi ; car c’est ici que l’homme commence à se mettre en contradiction avec lui-même.
  31. Comme, lorsque accusé d’une mauvaise action, le coupable s’en défend en se disant honnête homme. Il ment alors dans le fait & dans le droit.
  32. Rien n’est plus indiscret qu’une pareille question, surtout quand l’enfant est coupable : alors, s’il croit que vous savez ce qu’il a fait, il verra que vous lui tendez un piège, & cette opinion ne peut manquer de l’indisposer contre vous. S’il ne le croit pas, il se dira découvrirois-je ma faute ? Et voilà la première tentation du mensonge devenue l’effet de votre imprudente question.
  33. On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui plaît, mais quand il me plaît ; autrement ce seroit m’asservir à ses volontés, & me mettre dans la plus dangereuse dépendance ou un gouverneur puisse être de son élève.
  34. Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu’il est possible ; car, dans l’état social, le bien de l’un fait nécessairement le mal de l’autre. Ce rapport est dans l’essence de la chose, & rien ne sauroit le changer. Qu’on cherche sur ce principe lequel est le meilleur, de l’homme social ou du solitaire. Un auteur illustre dit qu’il n’y a que le méchant qui soit seul ; moi je dis qu’il n’y a que le bon qui soit seul. Si cette proposition est moins sentencieuse, elle est plus vraie et mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant étoit seul, quel mal feroit-il ? C’est dans la société qu’il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l’on veut rétorquer cet argument pour l’homme de bien, je réponds par l’article auquel appartient cette note.
  35. J’ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu’il est impossible, dans un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n’y a point de Langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours & de phrases que nos idées peuvent avoir de modifications. La méthode de définir tous les termes, & de substituer sans cesse la définition à la place du défini, est belle, mais impraticable ; car comment éviter le cercle ? Les définitions pourraient être bonnes si l’on pas des mots pour les faire. Malgré cela, je suis persuadé qu’on peut être clair, même dans la pauvreté de notre Langue ; non pas en donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de fois qu’on emploie chaque mot, que l’acception qu’on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s’y rapportent, & que chaque période où ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition. Tantôt je dis que les enfants sont incapables de raisonnement, & tantôt je les fais raisonner avec assez de je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes expressions.
  36. La plupart des savants le sont à la manière des enfants. La vaste érudition résulte moins d’une multitude d’idées que d’une multitude d’images. Les dates, les noms propres, les lieux, tous les objets isolés ou dénués d’idées, se retiennent uniquement par la mémoire des signes, & rarement se rappelle-t-on quelqu’une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le verso de la page où on l’a lue, ou la figure sous laquelle on la vit la première fois. Telle étoit à peu près la science à la mode des siècles derniers. Celle de notre siècle est autre chose : on n’etudie plus, on n’observe plus ; on rêve, & l’on nous donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits. On me dira que je rêve aussi ; j’en conviens : mais ce que les autres n’ont garde de faire, je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s’ils ont quelque chose d’utile aux gens éveillés.
  37. C’est la seconde & non la premiere, comme l’a très-bien remarqué M. Formey.
  38. Quintil. L. I. C. 1.
  39. En cas pareil, on peut sans risque exiger d’un enfant la vérité, car il sait bien alors qu’il ne sauroit la déguiser, & que, s’il osoit dire un mensonge, il en seroit à l’instant convaincu.
  40. Lettre à M. d’Alembert sur les Spectacles. Page 109, premiere Edition.
  41. Comme si les petits paysans choisissaient la terre bien sèche pour s’y asseoir ou pour s’y coucher, & qu’on eût jamais oui dire que l’humidité de la terre eût fait du mal à pas un d’eux. À écouter la-dessus les médecins, on croiroit les sauvages tout perclus de rhumatismes.
  42. Cet effroi devient très manifeste dans les grandes éclipses de soleil.
  43. En voici encore une autre cause bien expliquée par un philosophe dont je cite souvent le livre, & dont les grandes vues m’instruisent encore plus souvent. "Lorsque, par des circonstances particulières, nous ne pouvons avoir une idée juste de la distance, & que nous ne pouvons juger des objets que par la grandeur de l’angle ou plutôt de l’image qu’ils forment dans nos yeux, nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur de ces objets. Tout le monde a éprouvé qu’en voyageant la nuit on prend un buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin, ou bien on prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est voisin ; de même, si on ne connaît pas les objets par leur forme, & qu’on ne puisse avoir par ce moyen aucune idée de distance, on se trompera encore nécessairement. Une mouche qui passera avec rapidité à quelques pouces de distance de nos yeux nous paraîtra dans ce cas être un oiseau qui en seroit à une très grande distance ; un cheval qui seroit sans mouvement dans le milieu d’une campagne, & qui seroit dans une attitude semblable, par exemple, à celle d’un mouton, ne nous paraîtra plus qu’un gros mouton, tant que nous ne reconnaîtrons pas que c’est un cheval ; mais, dès que nous l’aurons reconnu, il nous paraîtra dans l’instant gros comme un cheval, & nous rectifierons sur-le-champ notre premier jugement."

    " Toutes les fois qu’on se trouvera dans la nuit dans des lieux inconnus où l’on ne pourra juger de la distance, & où l’on ne pourra reconnaître la forme des choses à cause de l’obscurité, on sera en danger de tomber à tout instant dans l’erreur au sujet des jugements que l’on fera sur les objets qui se présenteront. C’est de là que vient la frayeur & l’espèce de crainte intérieure que l’obscurité de la nuit fait sentir à presque tous les hommes ; c’est sur cela qu’est fondée l’apparence des spectres et des figures gigantesques & épouvantables que tant de gens disent avoir vus. On leur répond communément que ces figures étaient dans leur imagination ; cependant elles pouvaient être réellement dans leur yeux, & il est très possible qu’ils aient en effet vu ce qu’ils disent avoir vu ; car il doit arriver nécessairement, toutes les fois qu’on ne pourra juger d’un objet que par l’angle qu’il forme dans l’œil, que cet objet inconnu grossira & grandira à mesure qu’on en sera plus voisin ; & que s’il a d’abord paru au spectateur, qui ne peut connaître ce qu’il voit ni juger à quelle distance il le voit ; que s’il a paru, dis-je, d’abord de la hauteur de quelques pieds lorsqu’il étoit à la distance de vingt ou trente pas, il doit paraître haut de plusieurs toises lorsqu’il n’en sera plus éloigné que de quelques pieds ; ce qui doit en effet l’étonner & l’effrayer jusqu’à ce qu’enfin il vienne à toucher l’objet ou à le reconnaître car, dans l’instant même qu’il reconnaîtra ce que c’est, cet objet, qui lui paraissoit gigantesque, diminuera tout à coup, & ne lui paraîtra plus avoir que sa grandeur réelle ; mais, si l’on fuit ou qu’on n’ose approcher, il est certain qu’on n’aura d’autre idée de cet objet que celle de l’image qu’il formait dans l’œil, & qu’on aura réellement vu une figure gigantesque ou épouvantable par la grandeur & par la forme. Le préjugé des spectres est donc fondé dans la nature, & ces apparences ne dépendent pas, comme le croient les philosophes, uniquement de nation l’imagination." (Hist. nat., t. VI, p. 22, in-2.)

    J’ai tâché de montrer dans le texte comment il en dépend toujours en partie, et, quant à la cause expliquée dans ce passage, on voit que l’habitude de marcher la nuit doit nous apprendre à distinguer les apparences que la ressemblance des formes & la diversité des distances font prendre aux objets à nos yeux dans l’obscurité ; car, lorsque l’air est encore assez éclairé pour nous laisser apercevoir les contours des objets, comme il y a plus d’ait interposé dans un plus grand éloignement, nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l’objet est plus loin de nous ; ce qui suffit à force d’habitude pour nous garantir de l’erreur qu’explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu’on préfère, ma méthode est donc toujours efficace, & c’est ce que l’expérience confirme parfaitement.

  44. Pour les exercer à l’attention, ne leur dites jamais que des choses qu’ils aient un intérêt sensible & présent à bien entendre ; surtout point de longueurs, jamais un mot superflu ; mais aussi ne laissez dans vos discours ai obscurité ni équivoque.
  45. Célèbre maître à danser de Paris, lequel, connaissant bien son monde, faisoit l’extravagant par ruse, & donnoit à son art une importance qu’on feignoit de trouver ridicule, mais pour laquelle on lui portait au fond le plus grand respect. Dans un autre art non moins frivole, on voit encore aujourd’hui un artiste comédien faire ainsi l’important & le fou, & ne réussir pas moins bien. Cette méthode est toujours sûre en France. Le vrai talent, plus simple et moins charlatan, n’y fait point fortune. La modestie y est la vertu des sots.
  46. Promenade champêtre, comme on verra dans l’instant. Les promenades publiques des villes sont pernicieuses aux enfans de l’un & de l’autre sexe. C’est là qu’ils commencent à se rendre vains & à vouloir être regardés : c’est au Luxembourg, aux Tuileries, surtout au Palais-Royal, que la belle jeunesse de Paris va prendre cet air impertinent & fat qui la rend si ridicule, et la fait huer & détester dans toute l’Europe.
  47. Un petit garçon de sept ans en a fait depuis ce tems-la plus étonnants encore.
  48. Voyez l’Arcade de Pausanias ; voyez aussi le morceau de Plutarque, transcrit ci-après.
  49. Il y a bien des siècles que les Majorquins ont perdu cet usage ; il est du temps de la célébrité de leurs frondeurs.
  50. Je sais que les Anglois vantent beaucoup leur humanité & le bon naturel de leur nation, qu’ils appellent good natured people ; mais ils ont beau crier cela tant qu’ils peuvent, personne ne le repète après eux.
  51. Les Banians qui s’abstiennent de toute chair plus sévèrement que les Gaures, sont presque aussi doux qu’eux ; mais comme leur morale est moins pure & leur culte moins raisonnable, ils ne sont pas si honnêtes gens.
  52. Un des traducteurs anglois de ce livre a relevé ici ma méprise, & tous deux l’ont corrigée. Les bouchers & les chirurgiens sont reçus en témoignage ; mais les premiers ne sont point admis comme jurés ou pairs au jugement des crimes, & les chirurgiens le sont.
  53. Les anciens historiens sont remplis de vues dont on pourroit faire usage, quand même les faits qui les présentent seroient faux. Mais nous ne savons tirer aucun vrai parti de l’histoire ; la critique d’édition absorbe tout ; comme s’il importoit beaucoup qu’un fait fut vrai, pourvu qu’on en pût tirer une instruction utile. Les hommes sensés doivent regarder l’histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée au cœur humain.
  54. Natia. J’emploie ce mot dans une acception italienne, faute de lui trouver un synonyme en français. Si j’ai tort, peu importe, pourvu qu’on m’entende.
  55. L’attroit de l’habitude vient de la paresse naturelle à l’homme, & cette paresse augmente en s’y livrant : on fait plus, aisément ce qu’on a déjà fait : la route étant frayée en devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer que l’empire de l’habitude est très grand sur les vieillards & sur les gens indolents, très petit sur la jeunesse & sur les gens vifs. Ce régime n’est bon qu’au âmes faibles, & les affaiblit davantage de jour en jour. La seule habitude utile aux enfants est de s’asservit sans peine à la nécessité des choses, & la seule habitude utile aux hommes est de s’asservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vice.
  56. Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant une fine critique de M. Fromey sur ce petit conte : Ce joueur de gobelets, dit-il, qui se pique d’émulation contre un enfant et sermonne gravement son instituteur est un individu du monde des Emiles. Le spirituel M. Formey n’a pu supposer que cette petite scène étoit arrangée, & que le bateleur étoit instruit du rôle qu’il avoit à faire ; car c’est en effet ce que je n’ai point dit. Mais combien de fois, en revanche, ai-je déclaré que je n’écrivois point pour les gens à qui il falloit tout dire !
  57. Ai-je du supposer quelque lecteur assez stupide pour rie pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues ? A-t-on du me supposer assez stupide moi-même pour donner naturellement ce langage à un bateleur ? je croyois avoir fait preuve au moins du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l’esprit de leur état. Voyez encore la fin de l’alinéa suivant. N’étoit-ce pas tout dire pour tout autre que M. Formey
  58. Cette humiliation, ces disgrâces sont donc de ma façon, & non de celle du bateleur. Puisque M. Formey vouloit de mon vivant s’emparer de mon livre, & le faire imprimer sans autre façon que d’en ôter mon nom pour y mettre le sien, il devoit du moins prendre la peine, je ne dis pas de le composer, mais de le lire.
  59. J’ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu’on donne aux enfants, on songe moins à se faire écouter d’eux que des grandes personnes qui sont présentes. Je suis très sûr de ce que je dis là, car j’en ai fait l’observation sur moi-même.
  60. À chaque explication qu’on veut donner à l’enfant, un petit appareil qui la précède sert beaucoup à le rendre attentif.
  61. Les vins qu’on vend en détail chez les marchands de vins de Paris, quoiqu’ils ne soient pas tous lithargirés, sont rarement exempts de plomb, parce que les comptoirs de ces marchands sont garnis de ce métal, & que le vin qui se répand de la mesure, en passant & séjour sur ce plomb en dissout toujours quelque partie. Il est étrange qu’un abus si manifeste & si dangereux soit souffert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés, ne buvant guère de ces vins là, sont peu sujets à en être empoisonnés.
  62. L’acide végétal est fort doux. Si c’étoit un acide minéral, & qu’il fût moins étendu, l’union ne se feroit pas sans effervescence.
  63. Le tems perd pour nous sa mesure, quand nos passions veulent régler son cours à leur gré. La montre du sage est l’égalité d’humeur & la paix de l’âme : il est toujours à son heure, & il la connoît toujours.
  64. Le goût que je suppose à mon Eleve pour la campagne est un fruit naturel de son éducation. D’ailleurs, n’ayant rien de cet air fat & requinqué qui plaît tant aux femmes, il en est moins fêté que d’autres enfants ; par conséquent il se plaît moins avec elles, & se gâte moins dans lent société dont il n’est pas encore en état de sentir le charme. Je me suis gardé de lui apprendre à leur baiser la main, à leur dire des fadeurs pas même à leur marquer préférablement aux hommes les égards qui leur sont dus ; je me suis fait une inviolable loi de n’exiger rien de lui dont la raison ne fût à sa portée ; & il n’y a point de bonne raison pour un enfant de traiter un sexe autrement que l’autre.
  65. Discours sur l’inégalité.
  66. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à durer : toutes ont brillé, & tout état qui brille est sur son déclin. J’ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime ; mais il n’est pas à propos de les dire, & chacun ne les voit que trop.
  67. Vous l’êtes bien, vous, me dira-t-on. Je le suis pour mon malheur, je l’avoue ; & mes torts, que je pense avoir assez expiés, ne sont pas pour autrui des raisons d’en avoir de semblables. Je n’écris pas pour excuser mes fautes, mais pour empêcher mes lecteurs de les imiter.
  68. Ils n’y avoit point de tailleurs parmi les anciens : les habits des hommes se faisoient dans la maison par les femmes.
  69. Juven. Sat.II
  70. J’ai depuis trouvé le contraire par une expérience plus exacte. La réfraction agit circulairement, & le bâton paroit plus gros par le bout qui est dans l’eau que par l’autre ; mais cela ne change rien à la force du raisonnement, & la conséquence n’en est pas moins juste.
  71. Dans les villes, dit M. de Buffon, & chez les gens aisés, les enfants, accoutumés à des nourritures abondantes & succulentes, arrivent plus tôt à cet état ; à la campagne et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qu’ils sont mal & trop peu nourris ; il leur faut deux ou trois années de plus. Hist. Nat., t. IV, P. 238. J’admets l’observation, mais non l’explication, puisque, dans le pays où le villageois se nourrit très bien & mange beaucoup, comme dans le Valais, & même en certains cantons montueux de l’Italie, comme le Frioul, l’âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardif qu’au sein des villes, où, pour satisfaire la vanité, l’on met souvens dans le manger une extrême parcimonie, & où la plupart font, comme dit le proverbe, habit de velours & ventre de son. On est étonné, dans ces montagnes, de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la voix aigue & le menton sans barbe, & de grandes filles, d’ailleurs très formées, n’avoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paraît venir uniquement de ce que, dans la simplicité de leurs mœurs, leur imagination, plus longtemps paisible & calme, fait plus tard fermenter leur sang, & rend leur tempérament moins précoce.
  72. Cela paraît changer un peu maintenant : les états semblent devenir plus fixes, & les hommes deviennent aussi plus durs.
  73. L’attachement peut se passer de retour, jamais l’amitié. Elle est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d’ami n’a point d’autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n’est pas l’ami de son ami est très sûrement un fourbe ; car ce n’est qu’en rendant ou feignant de rendre l’amitié, qu’on peut l’obtenir.
  74. Le précepte même d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agisse avec nous n’a de vrai fondement que la conscience & le sentiment ; car où est la raison précise d’agir, étant moi, comme si j’étois un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas ; & qui me répondra qu’en suivant bien fidelement cette maxime, j’obtiendrai qu’on la suive de même avec moi ? Le méchant tire avantage de la probité du juste & de sa propre injustice ; il est bien aise que tout le monde soit juste, excepté lui. Cet accord-là, quoi qu’on en dise, n’est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d’une âme expansive m’identifie avec mon semblable, & que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu’il souffre ; je m’intéresse à lui pour l’amour de moi, & la raison du précepte est dans la nature elle-même qui m’inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D’où je conclus qu’il n’est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule, ils ont une base plus solide & plus sûre. L’amour des hommes dérivé de l’amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l’Evangile par celui de la loi.
  75. L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, & celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable & il est sans exception.
  76. Voyez Davila, Guicciardini, Strada, Solis, Machiavel, & quelquefois de Thou lui-même. Vertot est presque le seul qui savoit peindre sans faire de portraits.
  77. Un seul de nos historiens (Duclos), qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone & quelquefois transcrire Comines dans les petits ; & cela même, qui ajoute au prix de son livre, l’a fait critiquer parmi nous.
  78. Je crois pouvoir compter hardiment la santé & la bonne constitution au nombre des avantages acquis par son éducation, ou plutôt au nombre des dons de la nature que son éducation lui a conservés.
  79. Au reste, notre élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d’amusements environnent lui qui ne s’ennuya de sa vie, & qui sait à peine à quoi sert l’argent. Les deux mobiles avec lesquels on conduit les enfants étant l’intérêt & la vanité, ces deux mêmes mobiles servent aux courtisanes & aux escrocs pour s’emparer d’eux dans la suite. Quand vous voyez exciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous les voyez applaudir à dix ans dans un acte public au College, vous voyez comment on leur fera laisser à vingt leur bourse dans un brelan, & leur santé dans un mauvais lieu. Il y a toujours à parier que le plus savant de sa classe deviendra le plus joueur & le plus débauché. Or les moyens dont on n’usa point dans l’enfance n’ont point dans la jeunesse le même abus. Mais on doit se souvenir qu’ici ma constante maxime est de mettre partout la chose au pis. Je cherche d’abord à prévenir le vice ; & puis je le suppose afin d’y remédier.
  80. Je me trompais, j’en ai découvert un : c’est M. Formey.
  81. Il faut encore appliquer ici la correction de M. Formey. C’est la cigale, puis le corbeau, etc.
  82. Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira ? je réponds qu’il n’aura jamais de querelle, qu’il ne s’y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais enfin, poursuivra t-on, qui est-ce qui est à l’abri d’un soufflet ou d’un démenti de la part d’un brutal, d’un ivrogne, ou d’un brave coquin, qui, pour avoir le plaisir de tuer son homme, commence par le déshonorer ? C’est autre chose ; il ne faut point que l’honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d’un brutal, d’un ivrogne, ou d’un brave coquin ; & l’on ne peut pas plus se préserver d’un pareil accident que de la chute d’une tuile. Un soufflet & un démenti reçus & endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, & dont nul tribunal ne peut venger l’offensé. L’insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance ; il est alors seul magistrat, seul juge entre l’offenseur & lui ; il est seul interprète et ministre de la Loi Naturelle ; il se doit justice & peut seul se la rendre, & il n’y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l’être faite en pareil cas. je ne dis pas qu’il doive s’aller battre ; c’est une extravagance ; je dis qu’il se doit justice, & qu’il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j’étois souverain, réponds qu’il n’y auroit jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes Etats, & cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se meleroient point. Quoi qu’il en soit, Emile sait en pareil cas la justice qu’il se doit à lui-même, & l’exemple qu’il doit à la sûreté des gens d’honneur. Il ne dépend pas de l’homme le plus ferme d’empêcher qu’on ne l’insulte, mais il dépend de lui d’empêcher qu’on ne se vante longtemps de l’avoir insulté.
  83. Plutarque, Traité de l’Amour, traduction d’Amyot. C’est ainsi que commençoit d’abord la tragédie de Ménalippe ; mais les clameurs du peuple d’Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement.
  84. Sur l’état naturel de l’esprit humain & sur la lenteur de ses progrès, Voyez la première partie du Discours sur l’inégalité.