Collection complète des œuvres de J. J. Rousseau/Tome 5/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
s.n. (Tome cinquieme : Contenant les derniers Livres d’Émile ou de l’Éducation. Suivis d’Émile & Sophie, ou les Solitaires., ).




COLLECTION

COMPLETE

DES ŒUVRES

DE

J. J. ROUSSEAU.


TOME CINQUIEME.



COLLECTION
COMPLETE
DES ŒUVRES
DE
J. J. ROUSSEAU,
Citoyen de Geneve.


TOME CINQUIEME.


Contenant les derniers Livres d’Émile ou de
l’Éducation. Suivis d’Émile & Sophie, ou les
Solitaires.


À GENEVE.

M. DCC. LXXXII.


» Il y a trente ans que dans une ville d’Italie, un jeune homme expatrié se voyoit réduit à la derniere misere. Il étoit né Calviniste ; mais par les suites d’une étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avoit dans cette ville un hospice pour les Prosélytes, il y fut admis. En l’instruisant sur la controverse, on lui donna des doutes qu’il n’avoit pas, & on lui apprit le mal qu’il ignoroit : il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles ; il les vit, & faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l’enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes ; à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour n’avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la premiere épreuve de la violence & de l’injustice irrite un jeune cœur sans expérience, se figurent l’état du sien. Des larmes de rage couloient de ses yeux, l’indignation l’étouffoit. Il imploroit le Ciel & les hommes, il se confioit à tout le monde, & n’étoit écouté de personne. Il ne voyoit que de vils domestiques soumis à l’infâme qui l’outrageait, ou des complices du même crime qui se railloient de sa résistance & l’excitoient à les imiter. Il étoit perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint à l’hospice pour quelque affaire, & qu’il trouva le moyen de consulter en secret. L’ecclésiastique étoit pauvre & avoit besoin de tout le monde : mais l’opprimé avoit encore plus besoin de lui ; & il n’hésita pas à favoriser son évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi."

" Echappé au vice pour rentrer dans l’indigence, le jeune homme luttoit sans succès contre sa destinée : un moment il se crut au-dessus d’elle. À la première lueur de fortune ses maux & son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de cette ingratitude : toutes ses espérances s’évanouirent ; sa jeunesse avoit beau le favoriser, ses idées romanesques gâtoient tout. N’ayant ni assez de talents, ni assez d’adresse pour se faire un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni méchant, il prétendit à tant de choses qu’il ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa première détresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur."

" Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu : sa vue rappelle à l’ecclésiastique une bonne action qu’il avoit faite ; un tel souvenir réjouit toujours l’âme. Cet homme étoit naturellement humain, compatissant ; il sentoit les peines d’autrui par les siennes, & le bien-être n’avoit point endurci son cœur ; les leçons de la sagesse et une vertu éclairée avoient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte, l’y recommande ; il partage avec lui son nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l’instruit, le console, apprend l’art difficile de supporter patiemment l’adversité. Gens à préjugés, est-ce d’un prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela ?"

" Cet honnête ecclésiastique étoit un pauvre vicaire savoyard, qu’une aventure de jeunesse avoit mis mal avec son évêque, & qui avoit passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquoient dans son pays. Il n’étoit ni sans esprit ni sans lettres ; & avec une figure intéressante il avoit trouvé des protecteurs qui le placèrent chez un ministre pour élever son fils. Il préféroit la pauvreté à la dépendance, & il ignoroit comment il faut se conduite chez les grands. Il ne resta pas longtemps chez celui-ci ; en le quittant, il ne perdit point son estime, et comme il vivoit sagement & se faisoit aimer de tout le monde, il se flattoit de rentrer en grâce auprès de son évêque, & d’en obtenir quelque petite cure dans les montagnes pour y passer le reste de ses jours. Tel étoit le dernier terme de son ambition."

" Un penchant naturel l’intéressoit au jeune fugitif, & le lui fit examiner avec soin. Il vit que la mauvaise fortune avoit déjà flétri son cœur, que l’opprobre & le mépris avoient abattu son courage, & que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui montroit dans l’injustice & la dureté des hommes que le vice de leur nature & la chimère de la vertu. Il avoit vu que la religion ne sert que de masque à l’intérêt, et le culte sacré de sauvegarde : il avoit vu, dans la subtilité des vaines disputes, le paradis & l’enfer mis pour prix à des jeux de mots ; il avoit vu la sublime et primitive idée de la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des hommes ; &, trouvant que pour croire en Dieu il falloit renoncer au jugement qu’on avoit reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules rêveries & l’objet auquel nous les appliquons. Sans rien savoir de ce qui est, sans rien imaginer sur la génération des choses, il se plongea dans sa stupide ignorance avec un profond mépris pour tous ceux qui pensoient en savoir plus que lui."

" L’oubli de toute religion conduit à l’oubli des devoirs de l’homme. Ce progrès étoit déjà plus d’à moitié fait dans le cœur du libertin. Ce n’étoit pas pourtant un enfant mal né ; mais l’incrédulité, la misère, étouffant peu à peu le naturel, l’entraînoient rapidement à sa perte, & ne lui préparoient que les mœurs d’un gueux & la morale d’un athée."

" Le mal, presque inévitable, n’étoit pas absolument consommé. Le jeune homme avoit des connaissances, & son éducation n’avoit pas été négligée. Il étoit dans cet âge heureux où le sang en fermentation commence d’échauffer l’âme sans l’asservir aux fureurs des sens. La sienne avoit encore tout son ressort. Une honte native, un caractère timide suppléoient à la gêne & prolongeoient pour lui cette époque dans laquelle vous maintenez votre élève avec tant de soins. L’exemple odieux d’une dépravation brutale & d’un vice sans charme, loin d’animer son imagination, l’avoit amortie. Longtemps le dégoût lui tint lieu de vertu pour conserver son innocence elle ne devoit succomber qu’à de plus douces séductions."

" L’ecclésiastique vit le danger & les ressources. Les difficultés ne le rebutèrent point : il se complaisoit dans son ouvrage ; il résolut de l’achever, & de rendre à la vertu la victime qu’il avoit arrachée à l’infamie. Il s’y prit de loin pour exécuter son projet : la beauté du motif animoit son courage & lui inspiroit des moyens dignes de son zèle. Quel que fût le succès, il étoit sûr de n’avoir pas perdu son temps. On réussit toujours quand on ne veut que bien faire."

" Il commença par gagner la confiance du prosélyte en ne lui vendant point ses bienfaits, en ne se rendant point importun, en ne lui faisant point de sermons, en se mettant toujours à sa portée, en se faisant petit pour s’égaler à lui. C’était, ce me semble, un spectacle assez touchant de voir un homme grave devenir le camarade d’un polisson, & la vertu se prêter au ton de la licence pour en triompher plus sûrement. Quand l’étourdi venoit lui faire ses folles confidences, et s’épancher avec lui, le prêtre l’écoutait, le mettoit à son aise ; sans approuver le mal il s’intéressoit à tout : jamais une indiscrète censure ne venoit arrêter son babil et resserrer son cœur ; le plaisir avec lequel il se croyoit écouté augmentoit celui qu’il prenoit à tout dire. Ainsi se fit sa confession générale sans qu’il songeât à rien confesser." " Après avoir bien étudié ses sentiments & son caractère, le prêtre vit clairement que, sans être ignorant pour son âge, il avoit oublié tout ce qu’il lui importoit de savoir, & que l’opprobre où l’avoit réduit la fortune étouffoit en lui tout vrai sentiment du bien & du mal. Il est un degré d’abrutissement qui ôte la vie à l’âme ; et la voix intérieure ne sait point se faire entendre à celui qui ne songe qu’à se nourrir. Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont il étoit si près, il commença par réveiller en lui l’amour-propre & l’estime de soi-même : il lui montroit un avenir plus heureux dans le bon emploi de ses talents ; il ranimait dans son cœur une ardeur généreuse par le récit des belles actions d’autrui ; en lui faisant admirer ceux qui les avoient faites, il lui rendoit le désir d’en faire de semblables. Pour le détacher insensiblement de sa vie oisive & vagabonde, il lui faisoit faire des extraits de livres choisis ; &, feignant d’avoir besoin de ces extraits, il nourrissoit en lui le noble sentiment de la reconnaissance. Il l’instruisait indirectement par ces livres ; il lui faisoit reprendre assez bonne opinion de lui-même pour ne pas se croire un être inutile à tout bien, & pour ne vouloir plus se rendre méprisable à ses propres yeux."

" Une bagatelle fera juger de l’art qu’employoit cet homme bienfaisant pour élever insensiblement le cœur de son disciple au-dessus de la bassesse, sans paraître songer à son instruction. L’ecclésiastique avoit une probité si bien reconnue & un discernement si sûr, que plusieurs personnes aimoient mieux faire passer leurs aumônes par ses mains que par celles des riches curés des villes. Un jour qu’on lui avoit donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui en demander. Non, dit-il, nous sommes frères, vous m’appartenez, & je ne dois pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna de son propre argent autant qu’il en avoit demandé. Des leçons de cette espèce sont rarement perdues dans le cœur des jeunes gens qui ne sont pas tout à fait corrompus."

" Je me lasse de parler en tierce personne ; & c’est un soin fort superflu ; car vous sentez bien, cher concitoyen, que ce malheureux fugitif c’est moi-même : je me crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer, & la main qui m’en tira mérite bien qu’aux dépens d’un peu de honte je rende au moins quelque honneur à ses bienfaits."

" Ce qui me frappoit le plus étoit de voir, dans la vie privée de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, l’humanité sans faiblesse, des discours toujours droits et simples, & une conduite toujours conforme à ces discours. Je ne le voyois point s’inquiéter si ceux qu’il aidoit alloient à vêpres, s’ils se confessoient souvent, s’ils jeûnoient les jours prescrits, s’ils faisoient maigre, ni leur imposer d’autres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on n’a nulle assistance à espérer des dévots."

" Encouragé par ses observations, loin d’étaler moi-même à ses yeux le zèle affecté d’un nouveau converti, je ne lui cachois point trop mes manières de penser, & ne l’en voyois pas plus scandalisé. Quelquefois j’aurois pu me dire : il me passe mon indifférence pour le culte que j’ai embrassé en faveur de celle qu’il me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né ; il sait que mon dédain n’est plus une affaire de parti. Mais que devais-je penser quand je l’entendais quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de l’église romaine, et paraître estimer médiocrement toutes ses cérémonies ? Je l’aurois cru protestant déguisé si je l’avois vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il sembloit faire assez peu de cas ; mais, sachant qu’il s’acquittoit sans témoin de ses devoirs de prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savois plus que juger de ces contradictions. Au défaut près qui jadis avoit attiré sa disgrâce & dont il n’étoit pas trop bien corrigé, sa vie étoit exemplaire, ses mœurs étaient irréprochables, ses discours honnêtes & judicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, l’apprenois à le respecter chaque jour davantage ; & tant de bontés m’ayant tout à fait gagné le cœur, j’attendois avec une curieuse inquiétude le moment d’apprendre sur quel principe il fondoit l’uniformité d’une vie aussi singulière."

" Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s’ouvrir à son disciple, il s’efforça de faite germer les semences de raison & de bonté qu’il jetoit dans son âme. Ce qu’il y avoit en moi de plus difficile à détruire étoit une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches & les heureux du monde, comme s’ils l’eussent été à mes dépens, & que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité de la jeunesse, qui regimbe contre l’humiliation, ne me donnoit que trop de penchant à cette humeur colère, & l’amour-propre, que mon mentor tâchoit de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendoit les hommes encore plus vils à mes yeux, & ne faisoit qu’ajouter pour eux le mépris à la haine."

" Sans combattre directement cet orgueil, il l’empêcha de se tourner en dureté d’âme ; et sans m’ôter l’estime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence & me montrant les maux réels qu’elle couvre, il m’apprenoit à déplorer les erreurs de mes semblables, à m’attendrir sur leurs misères, & à les plaindre plus qu’à les envier. ému de compassion sur les faiblesses humaines par le profond sentiment des siennes, il voyoit partout les hommes victimes de leurs propres vices & de ceux d’autrui ; il voyoit les pauvres gémir sous le joug des riches, & les riches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce qui n’en a point, & nous rendant sensibles à mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de l’âme consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler : l’homme qui fait le plus cas de la vie est celui qui sait le moins en jouir, & celui qui aspire le plus avidement au bonheur est toujours le plus misérable."

" Ah ! quels tristes tableaux ! m’écriais-je avec amertume s’il faut se refuser à tout, que nous a donc servi de naître ? & s’il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux ? C’est moi, répondit un jour le prêtre d’un ton dont je fus frappé. Heureux, vous si peu fortuné, si pauvre, exile, persécuté, vous êtes heureux & qu’avez-vous fait pour l’être ? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers."

" Là-dessus il me fit entendre qu’après avoir reçu mes confessions il vouloit me faire les siennes. J’épancherai dans votre sein, me dit-il en m’embrassant, tous les sentiments de mon cour. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entière profession de foi, quand vous connaîtrez bien l’état de mon âme, vous saurez pourquoi je m’estime heureux, &, si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour l’être. Mais ces aveux ne sont pas l’affaire d’un moment ; il faut du tems pour vous exposer tout ce que je pense sur le sort de l’homme & sur le vrai prix de la vie : prenons une heure, un lieu commode pour nous livrer paisiblement à cet entretien."

" Je marquai de l’empressement à l’entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu’au lendemain matin. On étoit en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passoit le Po, dont on voyoit le cours à travers les fertiles rives qu’il baigne ; dans l’éloignement, l’immense chaîne des Alpes couronnoit le paysage ; les rayons du soleil levant rassoient déjà les plaines, & projet tant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissoient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étaloit à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu’après avoir quelque tems contemplé ces objets en silence, l’homme de paix me parla ainsi. "

PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD

Mon enfant, n’attendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, & je me soucie peu de l’être. Mais j’ai quelquefois du bon sens, & j’aime toujours la vérité. je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre ; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours ; c’est tout’ce que je vous demande. Si je me trompe, c’est de bonne foi ; cela suffit pour que mon erreur ne me soit point imputée à crime : quand vous vous tromperiez de même, il y auroit peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune, & nous avons le même intérêt à l’écouter ; pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?

Je suis né pauvre & paysan, destiné par mon état à cultiver la terre ; mais on crut plus beau que j’apprisse à gagner mon pain dans le métier de prêtre, & on trouva le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui étoit bon, véritable, utile, mais ce qu’il fallait savoir pour être ordonné. J’appris ce qu’on vouloit que j’apprisse, je dis ce qu’on vouloit que je disse, je m’engageai comme on voulut, & je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu’en m’obligeant de n’être pas homme j’avois promis plus que je ne pouvois tenir.

On nous dit que la conscience est l’ouvrage des préjugés ; cependant, je sais par mon expérience qu’elle s’obstine à suivre l’ordre de la nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours faiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée, à plus forte raison ce qu’elle nous prescrit. Ô bon jeune homme, elle n’a rien dit encore à vos sens : vivez longtemps dans l’état heureux où sa voix est celle de l’innocence. Souvenez-vous qu’on l’offense encore plus quand on la prévient que quand on la combat ; il faut commencer par apprendre à résister pour savoir quand on peut céder sans crime.

Dès ma jeunesse j’ai respecté le mariage comme la première & la plus sainte institution de la nature. M’étant ôté le droit de m’y soumettre, je résolus de ne le point profaner car, malgré mes classes & mes études, ayant toujours mené une vie uniforme & simple, j’avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives : les maximes du monde ne les avoient point obscurcies, & ma pauvreté m’éloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice. Cette résolution fut précisément ce qui me perdit ; mon respect pour le lit d’autrui laissa mes fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence ; & j’eus lieu de comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée, qu’il ne faut souvent qu’aggraver a faute pour échapper au châtiment.

Peu d’expériences pareilles mènent loin un esprit réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j’avois du juste, de l’honnête, & de tous les devoirs de l’homme, je perdois chaque jour quelqu’une des opinions que j’avais reçues ; celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu s’obscurcir dans mon esprit l’évidence des principes, &, réduit enfin à ne savoir plus que penser, je parvins au même point où vous êtes ; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif d’un âge plus mur, s’étoit formée avec plus de peine, & devoit être plus difficile à détruire.

J’étois dans ces dispositions d’incertitude & de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant & pénible ; il n’y a que l’intérêt du vice ou la paresse de l’âme qui nous y laisse. Je n’avais point le cœur assez corrompu pour m’y plaire ; & rien ne conserve mieux l’habitude de réfléchir e d’être plus content de soi que de sa fortune.

Je méditois donc sur le triste sort des mortels flottant sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, & livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu’un pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, & qui ne sait ni d’où il vient ni où il va. Je me disois : J’aime la vérité, je la cherche, & ne puis la reconnaître ; qu’on me la montre & j’y demeure attaché : pourquoi faut-il qu’elle se dérobe a l’empressement d’un cœur fait pour l’adorer ?

Quoique j’aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n’ai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ces tems de trouble & d’anxiétés, où, sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations qu’incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être & sur la règle de mes devoirs.

Comment peut-on être sceptique par système & de bonne foi ? je ne saurois le comprendre. Ces philosophes, ou n’existent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu’il nous importe de connoître est un état trop violent pour l’esprit humain : il n’y résiste pas longtemps ; il se décide malgré lui de manière ou d’autre, & il aime mieux se tromper que ne rien croire.

Ce qui redoubloit mon embarras, étoit qu’étant né dans une église qui décide tout, qui ne permet aucun doute, un seul point rejeté, me faisoit rejeter tout le reste, et que l’impossibilité d’admettre tant de décisions absurdes me détachoit aussi de celles qui ne l’étoient pas. En me disant : Croyez tout, on m’empêchoit de rien croire, & je ne savois plus où m’arrêter.

Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j’examinai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n’ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres ; & ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils n’en ont que pour détruire ; si vous comptez les voies, chacun est réduit à la sienne ; ils ne s’accordent que pour disputer ; les écouter n’étoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.

Je conçus que l’insuffisance de l’esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, & que l’orgueil est la seconde. Nous n’avons point la mesure de cette machine immense, nous n’en pouvons calculer les rapports ; nous n’en connaissons ni les premières lois ni la cause finale ; nous nous ignorons nous-mêmes ; nous ne connaissons ni notre nature ni notre principe actif ; à peine savons-nous si l’homme est un être simple ou compose : des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible ; pour les percer nous croyons avoir de l’intelligence, & nous n’avons que de l’imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route qu’il croit la bonne ; nul ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connaître. La seule chose que nous ne savons point, est d’ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hasard, & croire ce qui n’est pas, que d’avouer qu’aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d’un grand tout dont les bornes nous échappent, & que son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez vains pour vouloir décider ce qu’est ce tout en lui-même, & ce que nous sommes par rapport à lui.

Quand les philosophes seroient en état de découvrir la vérité, qui d’entre eux prendroit intérêt à elle ? Chacun sait bien que son système n’est pas mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul qui, venant à connoître le vrai & le faux, ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperoit pas volontiers le genre humain ? Où est celui qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer ? Pourvu qu’il s’élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu’il efface l’éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus ? L’essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée, chez les athées il seroit croyant.

Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d’apprendre à borner mes recherches à ce qui m’intéressoit immédiatement, à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, & à ne m’inquiéter, jusqu’au doute, que des choses qu’il m’importoit de savoir.

Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient & n’en résoudroient aucun. je pris donc un autre guide & je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle m’égarera moins qu’ils ne m’égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu’en me livrant à leurs mensonges.

Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m’avoient tour à tour entraîné depuis ma naissance, le vis que, bien qu’aucune d’elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avoient divers degrés de vraisemblance, & que l’assentiment intérieur s’y prêtoit ou s’y refusoit à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première & la plus commune étoit aussi la plus simple & la plus raisonnable, & qu’il ne lui manquait, pour réunir tous les suffrages, que d’avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos philosophes anciens & modernes ayant d’abord épuisé leurs bizarres systèmes de force, de chances, de fatalité, de nécessité, d’atomes, de monde animé, de matière vivante, de matérialisme de toute espèce, & après eux tous, l’illustre Clarke éclairant le monde, annonçant enfin l’Etre des êtres & le dispensateur des choses : avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime n’eût point été reçu ce nouveau système, si rand, si consolant, si sublime, si propre à élever l’âme, à donner une base à la vertu, & en même tems si frappant, si lumineux, si simple, &, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l’esprit humain qu’il n’en trouve d’absurdes en tout autre système ! Je me disois : Les objections insolubles sont communes à tous, parce que l’esprit de l’homme est trop borné pour les résoudre ; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence : mais quelle différence entre les preuves directes ! celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il n’a pas plus de difficulté que les autres ?

Portant donc en moi l’amour de la vérité pour toute philosophie, & pour toute méthode une règle facile & simple qui me dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprends sur cette règle l’examen des connaissances qui m’intéressent, résolu d’admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne refuser mon consentement, pour vraies toutes celles qui me paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, & de laisser toutes les autres dans l’incertitude, sans les rejeter ni les admettre, & sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d’utile pour la pratique.

Mais qui suis-je ? quel. droit ai-je de juger les choses ? & qu’est-ce qui détermine mes jugements ? S’ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point, ou se feront d’elles-mêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d’abord mes regards sur moi pour connoître l’instrument dont je veux me servir, & jusqu’à quel point je puis me fier à son usage.

J’existe, & j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe & à laquelle je suis forcé d’acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute, qu’il m’est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et. s’il peut être indépendant d’elles ?

Mes sensations se passent en moi, puisqu’elles me font sentir mon existence ; mais leur cause m’est étrangère, puisqu’elles m’affectent malgré que j’en aye, & qu’il ne dépend de moi ni de les produire ni de les anéantir. je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, & sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.

Ainsi, non seulement j’existe, mais il existe d’autres êtres, savoir, les objets de mes sensations ; & quand ces objets ne seroient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.

Or, tout ce que le sens hors de moi & qui agit sur mes sens, je l’appelle matière ; et toutes les portions de matière que je conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes & des matérialistes ne signifient rien pour moi : leurs distinctions sur l’apparence & la réalité des corps sont des chimères.

Me voici déjà tout aussi sûr de l’existence de l’univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations ; &, trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué d’une force active que je ne savois pas avoir auparavant.

Appercevoir, c’est sentir ; comparer, c’est juger ; juger & sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation les objets s’offrent à moi séparés, isolés, tels qu’ils sont dans la nature ; par la comparaison, je les remue, le les transporte pour ainsi dire, je les pose l’un sur l’autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, & généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de l’être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. je cherche en vain dans l’être purement sensitif cette force intelligente qui superpose & puis qui prononce ; je ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l’objet total formé des deux ; mais, n’ayant aucune force pour les replier l’un sur l’autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.

Voir deux objets à la fois, ce n’est pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences ; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n’est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l’idée d’un grand bâton & d’un petit bâton sans les comparer, sans juger que l’un est plus petit que l’autre, comme je puis voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts [1]. Ces idées comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d’un, de deux, etc., ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu’à l’occasion de mes sensations. On nous dit que l’être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les différences qu ont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, l’être sensitif les distingue par leurs différences : quand elles sont semblables, il les distingue parce qu’il sent les unes hors des autres. Autrement, comment dans une sensation simultanée distinguerait deux objets égaux ? il faudroit nécessairement qu’il confondît ces deux objets et les rit pour le même, surtout dans un système où l’on prétend que les sensations représentatives de l’étendue ne sont point étendues.

Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis, mais leur rapport n’est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n’étoit qu’une sensation, & me venait uniquement de l’objet, mes jugements ne me tromperoient jamais, puisqu’il n’est jamais faux que je sente ce que je sens.

Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, surtout s’ils ne sont pas parallèles ? Pourquoi, dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis qu’il n’en est que le quart ? Pourquoi l’image, qui est la sensation, n’est-elle pas conforme à son modèle, qui est l’objet ? C’est que je suis actif quand je juge, que l’opération qui compare est fautive, & que mon entendement, qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne montrent que les objets.

Ajoutez a cela une réflexion qui vous frappera, je m’assure, quand vous y aurez pensé ; c’est que, si nous étions purement passifs dans l’usage de nos sens, il n’y auroit entre eux aucune communication ; il nous seroit impossible de connoître que le corps que nous touchons & l’objet que nous voyons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous, ou il y auroit pour nous cinq substances sensibles, dont nous n’aurions nul moyen d’apercevoir l’identité.

Qu’on donne tel ou tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche & compare mes sensations ; qu’on l’appelle attention, méditation, réflexion, ou comme on voudra ; toujours est-il vrai qu’elle est en moi & non dans les choses, que c’est moi seul qui la produis, quoique je ne la produise qu’à l’occasion de l’impression que font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou le ne pas sentir, je le suis d’examiner plus ou moins ce que je sens.

Je ne suis donc pas simplement un être sensitif & passif, mais un être actif et intelligent, &, quoi qu’en dise la philosophie, j’oserai prétendre à l’honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses & non pas dans mon esprit qui les juge, & que moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité : ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus qu’à la raison est confirmée par la raison même.

M’étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence à regarder hors de moi, & je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, & comme noyé dans l’immensité des êtres, sans rien savoir de ce ils sont qu’ils sont entre eux, ni par rapport à moi. je les étudie, je les observe ; &, le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c’est moi-même.

Tout ce que j’aperçois par les sens est matière, & je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, & qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement & tantôt en repos [2], d’où j’infère lue ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels ; mais le mouvement étant une action, est l’effet d’une cause dont le repos n’est que l’absence. Quand donc rien n’agit sur la matière, elle ne se meut point, &, par cela même qu’elle est indifférente au repos & au mouvement, son état naturel est d’être en repos.

J’apperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir, mouvement communiqué, & mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû, & dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement d’une montre, par exemple, est spontané ; car si rien d’étranger au ressort n’agissoit sur lui, il ne tendroit point à se redresser, et ne tireroit pas la chaîne. Par la même raison, je n’accorderai point non plus la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité [3].

Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés ; je vous dirai que je n’en sais rien, mais que l’analogie est pour l’affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu’il y a des mouvements spontanés ; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. je veux mouvoir mon bras & je le meus, sans e ce mouvement ait d’autre cause immédiate que ma volonté. C’est en vain qu’on voudroit raisonner pour détruire en moi ce il est plus fort que toute évidence ; autant sentiment, prouver que je n’existe pas vaudroit me prouver que je n’existe pas.

S’il n’y avoit aucune spontanéité dans le actions des hommes, ni dam rien de ce qui se fait sur la terre, on n’en seroit que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuade que l’état naturel de la matière est d’être en repos, & qu’elle n’a par elle-même aucune. force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement le juge aussitôt, ou que animé ou que ce mouvement lui a été communique. Mon esprit refuse tout acquiescement a l’idée de la matière non organisée se mouvant d’elle-même, ou produisant quelque action.

Cependant cet univers visible est matière, matière éparse & morte [4], qui n’a rien dans son tout de l’union, de l’organisation, du sentiment commun des parties d’un corps animé, puisqu’il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, & dans ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il n’a rien de cette liberté qui paraît dans les mouvements spontanés de l’homme & des animaux. Le monde n’est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ; il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n’aperçois pas ; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que, si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.

S’il faut admettre des lois générales dont je n’aperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé ? Ces lois, n’étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui m’est inconnu. L’expérience & l’observation nous ont fait connoître les lois du mouvement ; ces lois déterminent les effets sans montrer les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde & la marche de l’univers. Descartes avec des dés fermoit le ciel & la terre ; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu’à l’aide d’un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l’attraction ; mais l’attraction seule réduiroit bientôt l’univers en une masse immobile : à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons ; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites.

Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière ; elle reçoit le mouvement &, le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j’observe l’action & réaction des forces de sa nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, d’effets en effets, il faut toujours remonter a quelque volonté pour première cause ; car supposer un progrès de causes à l’infini, c’est n’en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n’est pas produit par un autre ne peut venir que d’un acte spontané, volontaire ; les corps inanimés n’agissent que par le mouvement, & il n’y a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu’une volonté meut l’univers & anime la nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.

Comment une volonté produit-elle une action physique & corporelle ? je n’en sais rien, mais j’éprouve en moi qu’elle la produit. Je veux agir, & j’agis ; je veux mouvoir mon corps, & mon corps se meut ; mais qu’un corps inanimé & en repos vienne à se mouvoir de lui-même ou produise-le mouvement cela est incompréhensible & sans exemple. La volonté m’est connue par ses actes, non par sa nature. je connois cette volonté comme cause motrice ; mois concevoir la matière productrice du mouvement, c’est clairement concevoir un effet sans cause, c’est ne concevoir absolument rien.

Il ne m’est pas plus possible de concevoir comment ma volonté meut mon corps, que comment mes sensations affectent mon âme. Je ne sais pas même pourquoi l’un de ces mystères a paru plus explicable que l’autre. Quant à moi, soit quand je suis passif, soit quand je suis actif, le moyen d’union des deux substances me paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange qu’on parte de cette incompréhensibilité même pour confondre les deux substances, comme si des opérations de natures si différentes s’expliquoient mieux dans un seul sujet que dans deux.

Le dogme que je viens d’établir est obscur, il est vrai ; mais enfin il offre un sens, et il n’a rien qui répugne à la raison ni à l’observation : en peut-on dire autant matérialisme ? N’est-il pas clair que si le mouvement étoit essentiel à la matière, if en seroit inséparable, il y seroit toujours en même degré, toujours le même dans chaque portion de matière, il seroit incommunicable, il ne pourroit ni augmenter ni diminuer, & l’on ne pourroit pas même concevoir la matière en repos ? Quand on me dit que le mouvement lui est pas essentiel, mais nécessaire, on veut me donner change par des mots qui seroient plus aisés à réfuter s’ils avoient un peu plus de sens. Car ou le mouvement de la matière lui vient d’elle-même, & alors il lui est essentiel, ou, s’il lui vient d’une cause étrangère, il n’est nécessaire à la matière qu’autant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première difficulté.

Les idées ; générales & abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes ; jamais le jargon de la métaphysique n’a fait découvrir une seule vérité, et il a rempli a philosophie d’absurdités dont on a honte, sitôt qu’on les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d’une force aveugle, répandue dans toute la nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit. On croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvement nécessaire, & l’on ne dit rien du tout. L’idée du mouvement n’est autre chose que l’idée du transport d’un lieu à un autre : il n’y a point de mouvement sans quelque direction ; car un être individuel ne sauroit se mouvoir a la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut-elle nécessairement ? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque atome a-t-il son mouvement propre ? Selon la première idée, l’univers entier doit former une masse solide & indivisible ; selon la seconde, il ne doit former qu’un fluide épars & incohérent, sans qu’il soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matière ? Sera-ce en droite ligne, en haut, en bas, à droite ou à gauche ? Si chaque molécule de matière a sa direction particulière quelles seront les causes de toutes ces directions & de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière ne faisoit que tourner sur son propre centre, jamais rien ne sortiroit de sa place, & il n’y auroit point de mouvement communiqué ; encore même faudroit-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction, c’est dire des mots qui ne signifient rien ; & lui donner un mouvement déterminé, c’est supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières, plus j’ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je n’en puis pas même imaginer le combat, & le chaos de l’univers m’est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du’monde peut n’être pas intelligible à l’esprit humain ; mais sitôt qu’un homme se mêle de l’expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.

Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence : c’est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d’un être actif & pensant : donc cet être existe. Où le voyez-vous exister ? m’allez-vous dire. Non seulement dans les Cieux qui roulent, dans l’astre qui nous éclaire ; non seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l’oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu’emporte le vent.

Je juge de l’ordre du monde quoique j’en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d’étudier leur concours, leurs rapports, d’en remarquer le concert. J’ignore pourquoi l’univers existe ; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié : je ne laisse pas d’apercevoir l’intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verroit pour la première fois une montre ouverte, & qui ne laisseroit pas d’en admirer l’ouvrage, quoiqu’il ne connût pas l’usage de la machine & qu’il n’eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon ; mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres ; j’admire l’ouvrier dans le détail de son ouvrage, & je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin commune qu’il m’est impossible d’apercevoir.

Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur ; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage ? À quels yeux non prévenus l’ordre sensible de l’univers n’annonce-t-il pas une suprême intelligence ? & que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître l’harmonie des êtres & l’admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres ? Qu’on me parle tant qu’on voudra de combinaisons & de chances ; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m’amener à la persuasion ? & comment m’ôterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi ? Si les corps organisés se, sont combinés fortuitement de raille manières avant de prendre des formes constantes, s’il s’est formé d’abord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sang bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards ? Pourquoi la nature s’est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n’étoit pas d’abord assujettie ? Je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, & que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets ; j’en conviens. Cependant, si l’on venoit me dire que des caractères d’imprimerie projetés au hasard ont donné l’Enéide tout arrangée, je ne daignerois pas faire un pas pour aller vérifier je mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets. Mais de ces jets-là combien faut-il que j’en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable ? Pour moi, qui n’en vois qu’un seul, j’ai l’infini à parier contre un que son produit n’est point effet du hasard. Ajoutez que des combinaisons & des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les éléments combinés, que l’organisation & la vie ne résulteront point d’un jet d’atomes, & qu’un chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir et penser dans son creuset [5].

J’ai lu Nieuwentit avec surprise, & presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature, qui montrent la sagesse de son auteur ? Son livre seroit aussi gros que le monde qu’il n’auroit pas épuise son sujet ; & sitôt qu’on veut entrer dans les détails plus grande merveille échappe, qui est l’harmonie & l’accord du tout. La seule génération des corps vivants et organisés est l’abîme de l’esprit humain ; la barrière insurmontable que la nature a mise entre les diverses espèces, afin qu’elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne s’est pas contentée d’établir l’ordre, elle a pris des mesures certaines pour que rien ni. pût le troubler.

Il n’y a pas un être dans l’univers qu’on ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu’ils sont tous réciproquement fins & moyens les uns relativement aux autres. L’esprit se confond & se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n’est confondu ni perdu dans la foule. Que d’absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l’aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement ! Ceux, qui nient l’unité d’intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leur galimatias d’abstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques ; quoi qu’ils fassent, il m’est impossible de concevoir un système d’êtres si constamment ordonnés, que je ne conçoive une intelligence qui l’ordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive & morte a pu produire des êtres vivants et sentans, qu’une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents, que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent.

Je crois donc crue le monde est gouverné par une volonté puissante & sage ; je le vois, ou plutôt je le sens, & cela m’importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou crée ? Y-t-il un principe unique des choses ? Y en a deux ou plusieurs ? Et quelle est leur nature ? Je n’en sais rien, & que m’importe. À mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m’efforcerai de les acquérir ; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite & supérieures à ma raison.

Souvenez-vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matière soit éternelle créée, qu’il y ait un principe passif ou qu’il n’y en ait point ; toujours est-il certain que le tout est un, & annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, & qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu’il soit, qui m’eut l’univers & ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté, que j’ai rassemblées, & celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais je n’en connois pas mieux l’être auquel je l’ai donné ; il se dérobe également à mes sens & à mon entendement ; plus j’y pense, plus je me confonds ; je sais très certainement qu’il existe, & qu’il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, & que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres ; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe & mon esprit troublé n’aperçoit plus rien.

Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je n’y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires, un homme sage ne doit s’y livrer qu’en tremblant, & sûr qu’il n’est pas fait pour les approfondir : car ce qu’il y a de plus injurieux à la Divinité n’est pas de n’y point penser, mais d’en mal penser.

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels le conçois mon existence, je reviens à moi, & je cherche quel rang j’occupe dans l’ordre des choses qu’elle gouverne, que je puis examiner. je me trouve incontestablement au premier par mon espèce. ; car, par ma volonté & par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l’exécuter, j’ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m’environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu’aucun d’eux n’en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique ; &, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l’homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, & joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l’existence commune a celui de son existence individuelle ? Qu’y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si le suis le seul qui sache tout rapporter à lui ?

Il est donc vrai que l’homme est le roi de la terre qu’il habite ; car non seulement il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, & il s’approprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu’on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, & qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connoître les êtres & leurs rapports ? je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu ; je puis contempler l’univers, m’élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire ; & je me comparerais aux bêtes ! Ame abjecte, c’est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles : ou plutôt tu veux en vain t’avilir, ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, & l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

Pour moi qui n’ai point de système à soutenir, moi, homme simple & vrai, que la fureur d’aucun parti n’entraîne & qui n’aspire point à l’honneur d’être chef de secte, content de la place où Dieu m’a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce ; & si j’avois à choisir ma place dans l’ordre des êtres, que pourrais-je choisir de plus que d’être homme ?

Cette réflexion m’enorgueillit moins qu’elle rie me touche ; car cet état n’est point de mon choix, & il n’étoit pas dû au mérite d’un être qui n’existoit pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m’y a placé ? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance & de bénédiction pour l’auteur de mon espèce, & de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. J’adore la puissance suprême & je m’attendris sur ses bienfaits. Je n’ai pas besoin qu’on m’enseigne ce culte, il m’est dicté par la nature elle-même. N’est-ce pas une conséquence naturelle de l’amour de soi, d’honorer ce qui nous protège, & d’aimer ce qui nous veut du bien ?

Mais quand, pour connoître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j’en considère les divers rangs & les hommes qui les remplissent, que deviens-je ? Quel spectacle ! Où est l’ordre que j’avois observé ? Le tableau de la nature ne m’offroit qu’harmonie & proportions, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre ! Le concert règne entre les éléments, & les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable ! Ô sagesse, où sont tes lois ? Ô Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde ? être bienfaisant, qu’est devenu ton pouvoir ? je vois le mal sur la terre. Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions & de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l’âme, qui n’avaient point jusque-là résulté de mes recherches ? En méditant sur la nature de l’homme, j’y crus découvrir deux principes distincts, dont l’un l’élevoit à l’étude des vérités éternelles, à l’amour de la justice & du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, & dont l’autre le ramenoit bassement en lui-même, l’asservis soit à l’empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, & contrarioit par elles tout ce que lui inspiroit le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires je me disois : Non, l’homme n’est point un : je veux & je ne veux pas, je me sens à la fois esclave & libre ; je vois le bien, je l’aime, & je fais le mal ; je suis actif quand j’écoute la raison, passif quand mes passions m’entraînent ; & mon pire tourment quand je succombe est de sentir que j’ai pu résister.

Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l’ouvrage des préjugés, J’ai tort, sans doute, & il n’y a point de morale démontrée ; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l’homme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l’homme un être simple lève ces contradictions, & je ne reconnais plus qu’une substance.

Vous remarquerez que, par ce mot de substance, j’entends en général l’être doué de quelque qualité primitive, & abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu’une substance ; mais s’il y en a qui s’excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu’on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela ; pour moi, je n’ai besoin, quoi qu’en dise Locke, de connoître la matière que comme étendue & divisible, pour être assuré qu’elle ne peut penser ; & quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent & que les roches pensent [6], il aura beau m’embarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui qu’un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que d’accorder une âme à l’homme.

Supposons un sourd qui nie l’existence des sons, parce qu’ils n’ont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner l’unisson par un autre instrument caché : le sourd voit frémir la corde ; je lui dis : C’est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même ; c’est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres Corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd ; mais, parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il que j’aille expliquer cela par vos sons, dont je n’ai pas la moindre idée ? C’est expliquer cela par vos sons, dont je n’ai pas la moindre idée ? C’est expliquer un fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu’ils n’existent pas.

Plus je réfléchis sur la pensée & sur la nature de l’esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d’un ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point, il n’y a ni mouvement, ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment ; l’espace n’est pas ta mesure, l’univers entier n’est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.

Nul être matériel n’est actif par lui-même, & moi. je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, & ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent & qui agit sur eux ; cette action réciproque n’est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou le résiste, je succombe ou je suis vainqueur, & je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j’ai voulu faire, ou quand le ne fais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, non la force d’exécuter. Quand je me livre aux tentations, j’agis selon l’impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n’écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, & libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s’efface en moi que quand je me déprave, & que j’empêche enfin la voix e l’âme de s’élever contre la loi du corps.

Je ne connois la volonté que par le sentiment de la mienne, & l’entendement ne m’est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n’en une ; font qu’une : & si l’on comprend bien que l’homme est actif dans ses jugements, que son entendement n’est que le pouvoir de comparer & de juger, on verra que sa fierté n’est qu’un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là ; n’est qu’un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-la ; il choisit le bon comme il a jugé le vrai ; s’il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui, détermine sa volonté ? C’est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement ? C’est sa faculté intelligente, c’est sa puissance de juger ; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n’entends plus rien.

Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable, ou que j’estime tel, sans que rien d’étranger à moi me détermine. S’ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître d’être un autre que moi ?

Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre ; on ne saurait remonter au delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c’est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque acte, quelque effet qui ne dérivé pas d’un principe actif, c’est vraiment supposer des effets sans cause, c’est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n’y a point de première impulsion, ou toute première impulsion n’a nulle cause antérieure & il n’y a point de véritable volonté sans liberté. L’homme est donc libre dans ses actions, &, comme tel, animé d’une substance immatérielle, c’est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter. Si l’homme est actif & libre, il agit de lui-même ; tout ce qu’il fait librement n’entre point dans le système ordonné de la Providence, & ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l’homme, en abusant de la liberté qu’elle lui donne ; mais elle ne l’empêche pas de le faire, soit que de la art d’un être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit qu’elle ne put l’empêcher sans gêner sa liberté & faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l’a fait libre afin qu’il fît non le mal, mais le bien par choix. Elle l’a mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle l’a doué ; mais elle a tellement borné ses forces, que l’abus de la liberté qu’elle lui laisse ne peut troubler l’ordre général. Le mal que l’homme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l’espèce humaine elle-même ne se conserve malgré qu’elle en ait Murmurer de ce que Dieu ne l’empêche pas de faire le mal, c’est murmurer de ce qu’il la fit d’une nature excellente, de ce qu’il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu’il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est ans le contentement de soi-même ; c’est pour mériter ce contentement que nous sommes placé, sur la terre et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions & retenus par la conscience. Que pouvoit de plus en notre faveur la divine elle même ? Pouvait-elle mettre de la contradiction dans notre nature & donner le prix d’avoir bien fait à qui n’eut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi ! pour empêcher l’homme d’être méchant, fallait-il le borner à l’instinct & le faire bête ? Non, Dieu de mon âme, je ne te reprocherai jamais de l’avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, bon & heureux comme toi.

C’est l’abus de nos facultés qui nous rend malheureux & méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, & le mal physique ne seroit rien sans nos vices, qui nous l’ont rendu sensible. N’est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n’est-elle pas un signe que la machine se dérange, & un avertissement d’y pourvoir ? La mort… Les méchants n’empoisonnent-ils pas leur vie & la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre ? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l’homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, & ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle n’est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d’être ce que nous sommes, nous n’aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s’attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu’on sent on ajoute celui qu’on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible & l’accélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; & l’on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux qu’on s’est faits en l’offensant.

Homme, ne cherche plus l’auteur du mal ; cet auteur, c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, & l’un & l’autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, & je vois dans le système du monde un ordre lui ne se dément point. Le mal particulier n’est que dans e sentiment de l’être qui souffre ; & ce sentiment, l’homme ne l’a pas reçu de la nature, il se l’est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n’a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs & nos vices, ôtez l’ouvrage de l’homme, & tout est bien.

Où tout est bien, rien n’est injuste. La justice est inséparable de la bonté ; or la bonté est l’effet nécessaire d’une puissance sans borne & de l’amour de soi, essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire & conserver sont l’acte perpétuel de la puissance ; elle n’agit point sur ce qui n’est pas ; Dieu n’est pas le Dieu des morts, il ne pourroit être destructeur & méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien [7]. Donc l’être souverainement bon parce qu’il est. souverainement juste, autrement il se contrediroit lui-même ; car l’amour de l’ordre qui le produit s’appelle bonté, & l’amour de l’ordre qui le conserve s’appelle justice. Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. je crois qu’il leur doit tout ce qu’il leur promit en leur donnant l’être. or c’est leur promettre un bien que de leur en donner l’idée & de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me consulte, & plus je lis ces mots écrits dans mon âme : sois juste, & tu seras heureux. Il n’en est rien pourtant, à considérer l’état présent des choses ; le méchant prospère, & le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s’allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s’élève et murmure contre son auteur ; elle lui crie en gémissant : Tu m’as trompé !

Je t’ai trompé, téméraire ! & qui te l’a dit ? Ton âme est-elle anéantie ? As-tu cessé d’exister ? Ô Brutus, ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant ; ne laisse point ton espoir & ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : La vertu n’est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourir, penses-tu :non, tu vas vivre, & c est alors que je tiendrai tout ce que je t’ai promis.

On diroit, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, & qu’il est obligé de payer leur vertu d’avance. Oh ! soyons bons premièrement, & puis nous serons heureux. N’exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n’est point dans la lice, disoit Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c’est après qu’ils l’ont parcourue lu.

Si l’âme est immatérielle, elle peut survivre au corps ; & si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n’aurois d’autre preuve de l’immatérialité de l’âme que le triomphe du méchant & l’oppression du juste en ce monde, cela seul m’empêcheroit d’en douter. Une si choquante dissonance dans l’harmonie universelle me feroit chercher à la résoudre je me dirois : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l’ordre à la mort. J’aurais, à la vérité, l’embarras de me demander où est l’homme, quand tout ce qu’il avoit de sensible est détruit. Cette question n’est plus une difficulté pour moi, sitôt que j’ai reconnu deux substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle, n’apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m’échappe. Quand l’union lu corps et de l’âme est rompue, je conçois que l’un peut se dissoudre, & l’autre, se conserver. Pourquoi la destruction de l’un entraînerait-elle la destruction de l’autre ? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un état violent ; & quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active & vivante regagne toute la force qu’elle employoit à mouvoir la substance passive & morte. Hélas ! Je le sens trop par mes vices, l’homme ne vit qu’à moitié durant sa vie, & la vie de l’âme ne commence qu’à la mort du corps.

Mais quelle est cette vie ? & l’âme est-elle immortelle par sa nature ? Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes : tout ce qu’on appelle infini m’échappe. Que puis-je nier, affirmer ? quels raisonnement puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir ? Je crois que l’âme survit au corps assez pour le maintien de l’ordre : qui soit si c’est assez pour durer toujours ? Toutefois je conçois comment le corps s’use & se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l’être pensant ; & n’imaginant point comment il peut mourir, je présume qu’il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console & n’a rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m’y livrer ?

Je sens mon âme, je la connois par le sentiment & par la pensée, je sais qu’elle est, sans savoir quelle est son essence ; je ne pu, raisonner sur des idées que je n’ai pas. Ce que je sais bien, c’est que l’identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d’avoir été. Or, je ne saurois me rappeler, après ma mort, ce que ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j’ai senti, par conséquent ce que j’ai fait ; & je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons & le tourment des méchants. Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment interne, & donnent le change aux remords. Les humiliations, les disgrâces qu’attire l’exercice des vertus, empêchent d’en sentir tous les charmes. Mais quand délivrés des illusions que nous font le corps & les sens, nous jouirons de la contemplation de l’être suprême & des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l’ordre frappera toutes les puissances de notre âme, & que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire, C’est alors que la voix de la conscience reprendra sa force & son empire, c’est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, & le regret amer de s’être avili, distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami, s’il y aura d’autres sources de bonheur & de peines ; je l’ignore ; & c’est assez de celles que j’imagine pour me consoler de cette vie, & m’en faire espérer une autre je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre un être excellent que d’exister selon sa nature ? Mais je dis qu’ils seront heureux, parce que leur auteur, l’auteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir ; et que, n’ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n’ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l’homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l’essence divine. je ne fais que supposer les lois de l’ordre observées, & Dieu constant à lui-même [8].

Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels ; je l’ignore encore, & n’ai point la vaine curiosité d’éclaircir des questions inutiles. Que m’importe ce que deviendront les méchants ? Je prends peu d’intérêt à leur sort. Toutefois j’ai peine à croire qu’ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous & vos erreurs, ô nations ! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C’est dans vos cœurs insatiables, rongés d’envie, d’avarice & d’ambition, qu’au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfer dans l’autre vie ? il est dès celle-ci dans le cœur des méchants.

Ou finissent nos besoins périssables, où cessent nos désirs insensés doivent cesser aussi nos passions & nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seraient-ils susceptibles ? N’ayant besoin de rien, pourquoi seraient-ils méchants ? Si, destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres, ils ne sauroient vouloir que le bien ; & quiconque cesse d’être méchant peut-il être à jamais misérable ? Voilà ce j’ai du penchant à croire, sans prendre peine à me décider là-dessus. Ô Etre clément & bon ! quels que soient tes décrets, je les adore ; si tu unis les méchants, j’anéantis ma faible raison devant ta justice. Mais si les remords de ces infortunés doivent s’éteindre avec le temps, si leurs maux doivent finir, & si la même paix nous attend tous également un jour, je t’en loue. Le méchant n’est-il pas mon frère ? Combien de fois j’ai été tenté de lui ressembler ! Que, délivré de sa misère, il perde aussi la malignité lm l’accompagne ; qu’il sait heureux ainsi que moi : loin d’exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu’ajouter au mien.

C’est ainsi que, contemplant Dieu dans ses œuvres, & l’étudiant par ceux de ses attributs qu’il m’importoit de connaître, je suis parvenu à étendre & augmenter par degrés l’idée, d’abord imparfaite & bornée, que je me faisois de cet être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble & plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. À mesure que j’approche en esprit de l’éternelle lumière, son éclat m’éblouit, me trouble, & je suis forcé d’abandonner toutes les notions terrestres qui m’aidoient à l’imaginer. Dieu n’est plus corporel et sensible ; la suprême Intelligence qui régit le. monde n’est plus le monde même. j’élève & fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence. Quand je pense que c’est elle qui donne la vie & l’activité à la substance vivante & active qui régit les corps animés ; quand j’entends dire que mon âme est spirituelle & que Dieu est un esprit, je m’indigne contre cet avilissement de l’essence divine ; comme si Dieu et mon âme étoient de même nature ; comme si Dieu n’étoit pas le seul être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, & duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l’activité, la volonté, la liberté, l’être ! Nous ne sommes libres que parce qu’il veut que nous le soyons, & sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S’il a créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je n’en sais rien. L’idée de création me confond & passe ma portée : je la crois autant que je la puis concevoir ; mais je sais qu’il a formé l’univers & tout ce qui existe, qu’il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute ; mais mon esprit peut-il, embrasser l’idée de l’éternité ? pourquoi me payer de mots sans idée ? Ce que je conçois, c’est qu’il est avant les choses, qu’il sera tant qu’elles subsisteront, & qu’il seroit même au delà, si tout devoit finir un jour. Qu’un être que je ne conçois pas donne l’existence à d’autres êtres, cela n’est qu obscur & incompréhensible ; mais que l’être & le néant se convertissent d’eux-mêmes l’un dans l’autre, c’est une contradiction palpable, c’est une claire absurdité.

Dieu est intelligent ; mais comment l’est-il ? l’homme est intelligent quand il raisonne, & la suprême Intelligence n’a pas besoin de raisonner ; il n’y a pour elle ni prémisses ni conséquences, il n’y a pas même de proposition : elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est & tout ce qui peut être. toutes les vérités ne sont pour elle qu’une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les tems un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par elle-même. Dieu peut parce qu’il veut ; sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon ; rien n’est plus manifeste : mais la bonté dans l’homme est l’amour de ses semblables, & la bonté de Dieu est l’amour de l’ordre, car c’est par l’ordre qu’il maintient ce qui existe, & lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste ; j’en suis convaincu, c’est une suite de sa bonté ; l’injustice des hommes est leur œuvre & non pas la sienne ; le désordre moral, qui dépose contre la Providence aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l’homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, & la justice de Dieu, de demander compte à chacun de ce qu’il lui a donné.

Que si le viens à découvrir successivement ces attributs dont je n’ai nulle idée absolue, c’est par des conséquences forcées, c’est par le bon usage de ma raison ; mais je les affirme sans les comprendre, &, dans le fond, c’est n’affirmer rien. J’ai beau me dire : Dieu est ainsi, je le sens, je me le prouve ; je n’en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.

Enfin, plus je m’efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois ; mais elle est, cela me suffit moins je la conçois, plus je l’adore je m’humilie, & lui dis : Etre des êtres, je suis parce que tu es ; c’est m’élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s’anéantir devant toi : c’est mon ravissement d’esprit, c’est le charme de ma faiblesse, de me sentir accablé de ta grandeur.

Après avoir ainsi, de l’impression des objets sensibles & du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles, déduit les principales vérités qu’il m’importoit de connaître, il me reste a chercher que, es maximes j’en dois tirer pour ma conduite, & quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l’intention de celui qui m’y a placé. En suivant toujours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes d’une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la nature en caractères ineffaçables. Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience ; & ce n’est que quand on marchande avec elle qu’on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu’en faisant notre bien aux dépens d’autrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre l’impulsion de la nature, & nous lui résistons ; en écoutant ce qu’elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu’elle dit à nos cœurs ; l’être actif obéit, l’être passif commande. La conscience est la voix de l’âme, ces passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent ? & alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe, nous n’avons que trop acquis le droit de la récuser ; mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l’homme : elle est à l’âme ce que l’instinct est au corps [9] ; qui la suit obéit à la nature, & ne craint point de s’égarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que j’allais l’interrompre : souffrez que je m’arrête un peu plus à l’éclaircir. Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres, & le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne sauroit être sain d’esprit ni bien constitué qu’autant : qu’il est bon. Si elle ne l’est pas, & que l’homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l’être sans se corrompre, et la bonté n’est en lui qu’un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain seroit un animal aussi dépravé qu’un loup pitoyable ; & la vertu seule nous laisseroit des remords.

Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami ! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d’autrui ? Qu’est-ce qui nous est le plus doux à faire, & nous laisse une impression plus agréable après l’avoir fait, d’un acte de méchanceté ? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres ? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes ? Tout nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt : &, tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité, nous consolent dans nos peines : et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n’avions avec qui les partager. S’il n’y a rien de moral dans le cœur de l’homme, d’où lui viennent donc ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d’amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant ? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux ; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de n’aimer que lui-même, n’a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie ; un doux attendrissement n’humecte jamais ses yeux ; il ne jouit plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne vit plus ; il est déjà mort.

Mais, quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste & bon. L’iniquité ne plaît qu’autant qu’on en profite ; dans tout le reste on veut que l’innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence & d’injustice, à l’instant un mouvement de colère & d’indignation s’élève au fond du cœur, & nous porte à prendre la défense de l’opprimé : mais un devoir plus puissant nous retient, & les lois nous ôtent le droit de protéger l’innocence. Au contraire, si quelque acte de démence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas : J’en voudrois avoir fait autant ? Il nous importe sûrement fort eu qu’un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans ; & cependant le même intérêt nous affecte dans l’histoire ancienne, que si tout cela s’étoit passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina ? ai-je peur d’être sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s’il étoit mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu’ils nous nuisent, mais parce qu’ils sont méchants. Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d’autrui, & quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l’augmente. Enfin l’on a, malgré soi, pitié des infortunés ; quand on est témoin de leur mal on en souffre. Les plus pervers ne sauroient perdre tout à fait ce penchant ; souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants couvre encore la nudité du pauvre ; & le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.

On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés & les met si souvent en évidence. Hélas ! qui de nous n’entendit jamais cette importune voix ? On parle par expérience ; & l’on voudroit étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature, nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne, & quel charme on trouve, après l’avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint & se fuit ; il s’égaye en se jetant hors de lui-même ; il tourne autour de lui des yeux inquiets, & cherche un objet qui l’amuse ; sans la satire amère, sans la raillerie insultante, il seroit toujours triste ; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure ; son ris n’est point de malignité, mais de joie ; il en porte la source en lui-même ; il est aussi gai seul qu’au milieu d’un cercle ; il ne tire pas son consentement de ceux qui l’approchent, il le leur communique.

Jettez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains & bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs & de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes notions de bien & de mal. L’ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats, et qui n’offroient pour tableau du bonheur suprême que de, forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d’une autorité sacrée, descendoit en vain du séjour éternel, l’instinct moral le repoussoit du cœur de, humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admiroit la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adoroit l’impudique Vénus ; l’intrépide Romain sacrifioit à la peur ; il invoquoit le dieu qui mutila son père & mouroit sans murmure de la main du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisoit respecter sur la terre, & sembloit reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.

Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice & de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions & celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, & c’est à ce principe que je donne le nom de conscience.

Mais à ce mot j’entends s’élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de l’enfance, préjugés de l’éducation ! s’écrient-ils tous de concert. Il n’y a rien dans l’esprit humain que ce qui s’y introduit par l’expérience, & nous ne jugeons d’aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord évident & universel de toutes les nations, ils l’osent rejeter ; &, contre l’éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur & connu d’eux seuls ; comme si tous les penchants de la nature étoient anéantis par la dépravation d’un peuple, & que, sitôt qu’il est des monstres, l’espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu’il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l’autorité qu’il refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains & bizarres fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l’induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et d’accord sur ce seul point ? Ô Montaigne ! toi qui te piques de franchise & de vérité, sois sincère & vrai, si un philosophe peut l’être, & dis-moi s’il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, être clément, bienfaisant, généreux ; où l’homme de bien soit méprisable, & le perfide honoré.

Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt. Mais d’où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu’est-ce qu’aller à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul n’agit que pour son bien ; mais s’il est un bien moral dont il faut tenir compte, on n’expliquera jamais par l’intérêt propre que les actions des méchants. Il est même à croire qu’on ne tentera point d’aller plus loin. Ce serait une trop abominable philosophie que celle où l’on seroit embarrassé des actions vertueuses ; où l’on ne pourroit se tirer d’affaire qu’en leur controuvant des intentions basses & des motifs sans vertu ; où l’on seroit forcé d’avilir Socrate & de calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous, la voix de la nature, ainsi que celle de la raison, s’élèveroient incessamment contre elles, & ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l’excuse de l’être de bonne foi.

Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée & la vôtre, & qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que e ne voulois pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les philosophes prouveroient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage.

Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; & comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien & à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon & la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, & c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.

Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, & nous avons eu des sentiments avant des idées [10]. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature, & l’on ne sauroit nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral forme par ce double rapport à soi-même & à ses semblables, que naît l’impulsion de la conscience. Connoître le bien, ce n’est pas l’aimer : l’homme n’en a pas la connoissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connoître, sa conscience le porte à l’aimer : c’est ce sentiment qui est inné.

Je ne crois donc pas, mon ami qu’il soit impossible d’expliquer par des conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience, indépendant de la raison même ; & quand cela seroit impossible, encore ne serait-il pas nécessaire : car, puisque ceux qui nient ce principe admis & reconnu par tout le genre humain ne prouvent point qu’il n’existe pas, mais se contentent de l’affirmer ; quand nous affirmons qu’il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu’eux, et nous avons de plus le témoignage intérieur, & la voix de la conscience qui dépose, pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent et confondent d’abord les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se rouvrent, se raffermissent ; & bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison, tels que nous les montroit d’abord la nature : ou plutôt soyons plus simples & moins vains ; bornons-nous aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes, puisque c’est toujours à eux que l’étude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.

Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle & céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant & borné, mais intelligent & libre ; juge infaillible du bien & du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui de sa nature & la moralité de ses actions ; sans toi le sens rien en moi qui in élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle & d’une raison sans principe.

Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être. hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître & le suivre. S’il parle a tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l’entendent ? Eh ! c’est qu’il nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite & la paix ; le monde & le bruit l’épouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruelle ennemis ; elle fuit ou se tait devant eux : leur voix bruyante étouffe la sienne & l’empêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la contrefaire, & dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être éconduite ; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, &, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu’il en coûta ma bannir.

Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentais en moi ! Combien de fois la tristesse & l’ennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupportables ? Mon cœur aride ne donnoit qu’un zèle languissant & tiède à l’amour de la vérité. je me disais : Pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n’est pas ? Le bien moral n’est qu’une chimère ; il n’y a rien de bon que les plaisirs des sens. Ô quand on a une fois perdu le goût des plaisirs de l’âme, qu’il est difficile de le reprendre ! Qu’il est plus difficile encore de le prendre quand on ne l’a jamais eu ! S’il existoit un homme-assez misérable pour rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendit content de lui-même & bien aise d’avoir vécu, cet homme seroit incapable de jamais se connaître ; &, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resteroit méchant par force & seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu’il y ait sur la terre entière un seul homme assez déprave pour n’avoir jamais livre son cœur à la tentation de bien faire ? Cette tentation est si naturelle & si douce, qu’il est impossible de lui résister toujours ; & le souvenir du plaisir qu’elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d’abord pénible a satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, et ce prix ne s’obtient qu’après l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable, elle prend d’abord mâle formes effrayantes, & ne se montre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise.

Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui parloient pour l’intérêt commun, & par ma raison qui rapportoit tout à moi, j’aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, & toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières n’eussent éclairé mon cœur, si la vérité, qui fixa mes opinions, n’eût encore assuré ma conduite & ne m’eût mis d’accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner ? La vertu, disent-ils, est l’amour de l’ordre. Mais cet amour peut-il donc & doit-il l’emporter en moi sur celui de mon bien-être ? Qu’ils me donnent une raison claire & suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots ; car je dis aussi, moi, que le vice est l’amour de l’ordre, pris dans un sans différent. Il y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment & intelligence. La différence est que le bon s’ordonne par rapport au tout, & que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses ; l’autre mesure son rayon & se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au centre commun, qui est Dieu, et par rapport a tous les cercles concentriques, qui sont les créatures. Si la Divinité n’est pas, il n’y a que le méchant qui raisonne, le bon n’est qu’un insensé.

Ô mon enfant, puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines & goûté l’amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie, & la source du bonheur dont on a désespéré ! Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l’injustice des hommes, s’y retracent au nom de l’éternelle justice qui me les impose & qui me les voit remplir plus en moi que l’ouvrage & l’instrument du veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par mes volontés aux siennes & par le bon usage, de ma liberté : j’acquiesce à l’ordre qu’il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre & d’y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien ? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu’elle est passagère & qu’elle vient d’un corps qui n’est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu’elle est vue, & je prends acte pour l’autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis : l’Etre juste qui régit tout saura bien m’en dédommager, les besoins de mon corps, les misères de ma vie me rendent l’idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter.

Pourquoi mon âme est-elle soumise à mes sens & enchaîné, ce corps qui l’asservit et la gêne ? je n’en sais rien : suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis : Sil’esprit de l’homme fût resté libre & pur, quel mérite aurait-il d’aimer & suivre l’ordre qu’il verrait établi & qu’il n’auroit nul intérêt à troubler ? Il seroit heureux, il est vrai ; mais il manqueroit à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu & le bon témoignage de soi ; il ne seroit lie comme les anges ; & sans doute l’homme vertueux sera plus qu’eux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissants qu’incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite l’âme à rapporter tout à lui, & lui donne un intérêt contraire à l’ordre général, qu’elle est pourtant capable de voir & d’aimer ; c’est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite & la récompense, & qu’elle se prépare un bonheur inaltérable en combattant ses passions terrestres & se maintenant dans sa première volonté.

Que si, même dans l’état d’abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes ; si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d’être subjugués par eux ? pourquoi reprochons-nous à l’auteur des choses les maux que nous nous faisons & les ennemis que nous armons contre nous-mêmes ? Ah 1 ne gâtons point l’homme ; il sera, toujours bon sans peine, & toujours heureux sans remords. Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchants : comment ne voient-ils point que la faiblesse dont ils se plaignent est leur propre ouvrage ; que leur première dépravation vient de leur volonté ; qu’à force de vouloir céder à leurs tentations ils leur cèdent enfin malgré eux & les rendent irrésistibles ? Sans doute il ne dépend plus d’eux de n’être pas méchants & faibles, mais il dépendit d’eux de ne le pas il devenir. Ô que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s’ouvrir, nous savions l’occuper des objets qu’il doit connoître pour apprécier ceux qu’il ne connaît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons & sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs ! Cette étude nous paraît ennuyeuse & pénible, parce que nous n’y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements & notre estimé avant de connoître le bien et. le mal ; et puis, rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.

Il est un âge où le cœur, libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu’il ne connaît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, &, trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, & croit le trouver où il n’est point. Ces illusions ont duré trop longtemps pour moi. Hélas ! je les ai trop tard connues, & n’ai pu tout à fait les détruire : elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire, elles ne m’abusent pas ; je les connois pour ce qu’elles sont ; en les suivant je les méprise ; loin d’y voir l’objet de mon bonheur, j’y vois son obstacle. J’aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, & n’aurai besoin que de moi pour être heureux ; en attendant, je le suis dès cette vie, parce que j’en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, & que tout le vrai bien que j’en peux : retirer dépend de moi.

Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de bonheur, de force & de liberté, je m’exerce aux sublimes contemplations. je inédite sur l’ordre de l’univers, non pour l’expliquer par de vains systèmes, mais pour l’admirer sans pour adorer le sage auteur qui s’fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine je m’attendris à ses bienfaits, je les bénis de ses dons ; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je ? qu’il changeât pour moi le cours des choses, qu’il fît des miracles en ma faveur ? Moi qui dois aimer par-dessus tout l’ordre sagesse & maintenu par sa providence, voudrais-je que cet ordre fut troublé pour moi ? Non, ce vœu téméraire mériteroit d’être plutôt puni qu’exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui demander ce qu’il m’a donné ? Ne m’a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir ? Si je fais le mal, je n’ai point d’excuse ; je le fais parce que je le veux : lui demander de changer ma volonté, c’est lui demander ce qu’il me demande ; c’est vouloir qu’il fasse mon œuvre et que en recueille le salaire ; n’être pas content de mon état, c’est ne vouloir plus être homme, c’est vouloir autre chose que ce qui est, c’est vouloir le désordre & le mal. Source de justice & de vérité, Dieu clément & bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais, j’acquiesce a ta bonté ; je crois partager d’avance la suprême félicité qui en est le prix.

Dans la juste défiance de moi-même, la seule chose que je lui demande que j’attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m’égare & si cette erreur m’est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes ? & combien d’hommes sont d’accord en tout ? L’illusion qui m’abuse a beau me venir de moi, c’est lui seul qui m’en peut guérir. J’ai fait ce que j’ai pu pour atteindre à la vérité ; mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable ? C’est a elle a s’approcher.

LE BON PRÊTRE avoit parlé avec véhémence ; il étoit ému, je l’étois aussi. Je croyois entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes, & apprendre aux hommes le culte des dieux. Cependant je voyois des foules d’objections à lui faire : je n’en fis pas une, parce qu’elles étoient moins solides qu’embarrassantes, & que la persuasion étoit pour lui. À mesure qu’il me parloit selon sa conscience, la mienne sembloit me confirmer ce qu’il m’avoit dit. Les sentiments que vous venez de m’exposer, lui dis-je, me paraissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer que par ce que vous dites croire. J’y vois, à peu de chose près le théisme ou la religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l’athéisme ou l’irréligion, qui est la doctrine directement opposée. Mais, dans l’état actuel de ma foi, j’ai plus à remonter qu’à descendre pour adopter vos opinions, & je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d’être aussi sage que vous. Pour être au moins aussi sincère, je veux consulter avec moi. C’est le sentiment intérieur qui doit me conduire à votre exemple ; & vous. m’avez appris vous-même qu’après lui avoir longtemps impose silence, le rappeler n’est pas l’affaire d’un moment. emporte vos discours dans mon cœur, il faut que je les médite. Si, après m’être bien consulté, j’en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, & je serai votre prosélyte jusqu’à la mort. Continuez cependant à m’instruire, vous ne m’avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation, des écritures, de ces dogmes obscurs sur lesquels je vais errant dès mon enfance, sans pouvoir les concevoir ni les croire, & sans savoir ni les admettre ni les rejeter.

Oui, mon enfant, dit-il en m’embrassant, j’achèverai de vous dire ce que je pense ; je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi : mais le désir que vous me témoignez étoit nécessaire pour m’autoriser à n’avoir aucune réserve avec vous. Je ne vous ai rien dit jusqu’ici que je ne crusse pouvoir vous être utile & dont je ne fusse intimement persuade. L’examen qui me reste à faire est bien différent ; je n’y vois qu’embarras, mystère, obscurité ; je n’y porte qu’incertitude & défiance. Je ne me déterminé qu’en tremblant & je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentiments étoient plus stables, j’hésiterois de vous exposer les miens ; mais, dans l’état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi [11]. Au reste, ne donnez a mes discours que l’autorité de la raison ; j’ignore si je suis dans l’erreur. Il est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif ; mais souvenez-vous qu’ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter. Cherchez la vérité vous-même : pour moi, je ne vous promets que de la bonne foi.

Vous ne voyez dans mon expose que la religion naturelle, bien étrange qu’il en faille une autre. Par où connaîtrai-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu’il donne à mon esprit & selon les sentiments qu’il inspire à mon cœur ? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l’homme & honorable à son auteur puis-je tirer d’une doctrine positive, que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés ? Montrez-moi ce qu’on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, & pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, & quelle vertu vous ferez naître d’un nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien. Les plus grandes idées de la divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout : dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Etre, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu’aux mystères inconcevables qui l’environnent ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu’ils rendent l’homme orgueilleux, intolérant, cruel ; qu’au lieu d’établir la paix sur la terre, ils y portent le fer & le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. je n’y vois que les crimes des hommes & les misères du genre humain.

On me dit qu’il falloit une révélation pour hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institués, et l’on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode & lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on n’eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y auroit jamais eu qu’une religion sur la terre.

Il faloit un culte uniforme ; je le veux bien : mais ce point était-il donc si important qu’il fallût tout l’appareil de la puissance divine pour l’établir ? Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur ; & celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. C’est avoir une vanité bien folle de eu prenne un si grand intérêt à la forme de à l’ordre des mots qu’il prononce, aux à l’autel, & à toutes ses génuflexions. Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit & en vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, S’il doit être uniforme pour le bon ordre, c’est purement une affaire de police ; il ne faut point de révélation pour cela.

Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de l’éducation & par ce dangereux amour-propre qui veut toujours porter l’homme au-dessus de sa sphère, ne pouvant élever mes faibles conceptions jusqu’au grand Etre, je m’efforçois de le rabaisser jusqu’à moi. Je rapprochois les rapports infiniment éloignés qu’il a mis entre sa nature & la mienne. Je voulois des communications plus immédiates, des instructions plus particulières ; & non content de faire Dieu semblable à l’homme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulois des lumières surnaturelles ; je voulois un culte exclusif ; je voulois que Dieu m’eût dit ce qu’il n’avoit pas dit à d’autres, ou ce que d’autres n’auroient pas entendu comme moi.

Regardant le point où j’étois parvenu comme le point commun d’où partoient tous les croyants pour arriver à un culte plus éclairé, je ne trouvois dans les dogmes de la religion naturelle que les éléments de toute religion. Je considérois cette diversité de sectes qui règnent sur la terre & qui s’accusent mutuellement de mensonge & d’erreur ; je demandois : quelle est la bonne ? Chacun me répondoit : C’est la mienne ; chacun disoit : Moi seul & mes partisans pensons juste ; tous les autres sont dans l’erreur. Et comment savez-vous que votre secte est la bonne ? Parce que Dieu l’a dit [12]. Et qui vous dit que Dieu l’a dit ? Mon pasteur, qui le bien. Mon pasteur me dit d’ainsi croire, & ainsi je crois : il m’assure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent, & je ne les écoute pas.

Quoi ! pensais-je, la vérité n’est-elle as une ? & ce qui est vrai chez moi peut-il être faux chez vous ? Si la méthode de celui qui suit la bonne route & celle de celui qui s’égare est la même, quel mérite ou quel tort a l’un de plus que l’autre ? Leur choix est l’effet du hasard ; le leur imputer est iniquité, c’est récompenser ou punir pour être né dans tel ou tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi, c’est outrager sa justice.

Ou toutes les religions sont bonnes & agréables à Dieu, ou, s’il en est une qu’il prescrive aux hommes, & qu’il les punisse de méconnaître, il lui a donné des signes certains & manifestes pour être distinguée & connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les tems & de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands & petits, savants & ignorants, Européens, Indiens, Africains, Sauvages. S’il étoit une religion sur la terre hors de laquelle il n’y eût que peine éternelle, & qu’en quelque lieu du monde seul mortel de bonne foi n’eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion seroit le plus inique & le lus cruel des tyrans.

Cherchons-nous donc sincèrement la vérité ? Ne donnons rien au droit de la naissance & à l’autorité des pères & des pasteurs, mais rappelons à l’examen de la conscience & de raison tout ce qu’ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m’en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison.

Toute la théologie que je puis acquérir de moi-même par l’inspection de l’univers, et par le bon usage de mes facultés, se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauroient être l’autorité des hommes ; car, nul homme n’étant d’une autre espèce que moi, tout ce qu’un homme connaît naturellement, le puis aussi le connaître, & un autre homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je crois ce qu’il dit, ce n’est pas parce qu’il le dit, mais parce qu’il le prouve. Le témoignage des hommes n’est donc au fond que celui de ma raison même, & n’ajoute rien aux moyens naturels que Dieu m’a donnés de connaître la vérité.

Apôtre de la vérité, qu’avez-vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge ? Dieu lui-même a parlé : écoutez sa révélation. C’est autre chose. Dieu a parlé ! voilà certes un grand mot. & à qui a-t-il parlé ? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc n’en ai-je rien entendu ? Il a chargé d’autres hommes de vous rendre sa parole. J’entends ! ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J’aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même ; il ne lui en auroit pas coûté davantage, & j’aurois été à l’abri de la séduction. Il vous en garantit en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela ? Par des prodiges. & où sont ces prodiges ? Dans les livres. & qui a fait ces livres ? Des hommes. & qui a vu ces prodiges ? Des hommes qui les attestent. Quoi ! toujours des témoignages humains ! toujours des hommes qui me rapportent ce que d’autres hommes ont rapporté ! que d’hommes entre Dieu & moi ! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. Ô si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail, l’en aurais-je servi de moins bon cœur ?

Considérez, mon ami, dans quelle horrible discussion me voila engage ; de quelle immense érudition j’ai besoin pour remonter dans les plus hautes antiquités, pour examiner, peser, confronter les prophéties, les révélations, les faits, tous les monuments de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les temps, les lieux, les auteurs, les occasions ! Quelle justesse de critique m’est nécessaire pour distinguer les pièces authentiques pièces supposées ; pour comparer les objections aux réponses, les traductions aux originaux ; pour juger de l’impartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs lumières ; pour savoir si l’on n’a rien supprimé, rien ajouté, rien transpose, changé, falsifié ; pour lever les contradictions qui restent, pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux ; si ces allégations leur ont été connues ; s’ils en ont fait assez de cas pour daigner y répondre ; si les livres étaient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent ; si nous avons été d’assez, bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous, & pour y laisser leurs plus fortes objections telles qu’ils les avoient faites.

Tous ces monuments reconnus pour incontestables, il faut passer ensuite aux preuves de la mission de leurs auteurs ; il faut bien savoir les lois des sorts, les probabilités éventives, pour juger quelle prédiction ne peut s’accomplir sans miracle ; le génie des langues originales pour distinguer ce qui est prédiction dans ces langues, & ce qui n’est que figure oratoire ; quels faits sont dans l’ordre de la nature, & quels autres faits n’y sont pas ; pour dire jusqu’à quel point un homme adroit peut fasciner les yeux des simples, peut étonner même les gens éclairés ; chercher de quelle espèce doit être un prodige, & quelle authenticité il doit avoir non seulement pour être cru, mais pour qu’on soit punissable d’en douter ; comparer les preuves des vrais & des, faux prodiges, & trouver les règles sûres pour les discerner ; dire enfin pourquoi Dieu choisit, pour attester sa parole, des moyens qui ont eux-mêmes si grand besoin d’attestation, comme s’il se jouoit de la crédulité des hommes, & qu’il évitât à dessein les vrais moyens de les persuader.

Supposons que la majesté divine daigne s’abaisser assez pour rendre un homme l’organe de ses volontés sacrées ; est-il raisonnable, est-il juste d’exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre sans le lui faire connoître pour tel ? Y a-t-il de l’équité à ne lui donner, pour toutes lettres de créance, que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, & dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire ? Par tous les pays du monde, si l’on tenoit pour vrais tous les prodiges que le peuple & les simples disent avoir vus, chaque secte seroit la bonne ; il y auroit plus de prodiges que d’événements naturels lu ; & le plus grand de tous les miracles seroit que là où il y a des fanatiques persécutés, il n’y eût point de miracles. C’est l’ordre inaltérable de la nature qui montre le mieux la sage main qui la régit ; s’il arrivoit beaucoup d’exceptions, je ne saurois plus qu’en penser ; & pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.

Qu’un homme vienne nous tenir ce langage : Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut ; reconnaissez à ma voix celui qui m’envoie ; j’ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s’aplanir, aux flots de s’élever, à la terre de prendre un autre aspect. À ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à l’instant le maître de la nature ! Elle n’obéit point aux imposteurs ; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres ; & c’est là qu’ils ont bon marché d’un petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui m’osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi ? Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine, ont eux-mêmes besoin d’être prouvés, de quoi servent-ils ? autant valoit n’en point faire.

Reste enfin l’examen le plus important dans la doctrine annoncée ; car, puisque ceux sent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés, nous ne sommes pas plus avancés qu’auparavant ; & puisque les magiciens de Pharaon osaient, en présence même de moïse, faire les mêmes signes qu’il faisoit par l’ordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, n’eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité ? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine [13], de peur de prendre l’œuvre du démon pour l’œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallèle ?

Cette doctrine, venant de Dieu, doit porter le sacré caractère de la Divinité ; non seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit, mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale & des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenoit que des choses absurdes & sans raison, si elle ne nous inspiroit que des sentiments d’aversion pour nos semblables & de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignoit qu’un Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre & des combats, toujours prêt à détruire & foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et se vantant de punir même les innocents, mon cœur ne seroit point attiré vers ce Dieu terrible, & je me garderois de quitter la religion naturelle pour embrasser là ; car vous voyez bien qu’il faudroit nécessairement opter. Votre Dieu n’est pas le nôtre, dirais-je à ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain, n’est pas le père commun des hommes ; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures n’est pas le Dieu clément & bon que ma raison m’a montré.

À l’égard des dogmes, elle me dit qu’ils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, c’est par l’obscurité qu’elle laisse dans les grandes vérités qu’elle nous enseigne : c’est à la révélation de nous enseigner ces vérités d’une manière sensible à l’esprit de l’homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir, afin qu’il les croie. La foi s’assure et s’affermit par l’entendement ; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire : celui qui charge de mystères, de contradictions le culte qu’il me prêche, m’apprend par cela même à m’en défier. Le Dieu que j’adore n’est point un Dieu de ténèbres, il ne m’a point doué d’un entendement pour m’en interdire l’usage : me dire de soumettre ma raison, c’est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison, il l’éclaire.

Nous avons mis à part toute autorité humaine ; &, sans elle, je ne saurois voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, & cherchons ce qu’ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.

L’INSPIRE

La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie ; mais moi je vous apprends, de la part de Dieu, que c’est la partie qui est plus grande que le tout.

LE RAISONNEUR

Et qui êtes-vous pour m’oser dire que Dieu se contredit ? & à qui croirai-je par préférence, de lui qui m’apprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui m annoncez de sa part une absurdité ?

L’INSPIRE

À moi, car mon instruction est plus positive ; vous prouver invinciblement que c’est lui qui m’envoie.

LE RAISONNEUR

Comment ? vous me prouverez que c’est Dieu qui vous envoie déposer contre lui ? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre qu’il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche que par l’entendement qu’il m’a donné ?

L’INSPIRÉ

L’entendement qu’il vous a donné ! Homme petit & vain ! comme si vous étiez le premier impie qui s’égare dans sa raison corrompue par le péché !

LE RAISONNEUR

Homme de Dieu, vous ne seriez pas non plus le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.

L’INSPIRÉ

Quoi ! les philosophes disent aussi des injures !

LE RAISONNEUR

Quelquefois, quand les saints leur en donnent l’exemple.

L’INSPIRÉ

Oh ! moi, j’ai le droit d’en dire, je parle de la part de Dieu.

LE RAISONNEUR

Il seroit bon de montrer vos titres avant d’user de vos privilèges.

L’INSPIRÉ

Mes titres sont authentiques, la terre & les cieux déposeront pour moi Suivez bien mes raisonnements je vous prie.

LE RAISONNEUR

Vos raisonnements ! vous n’y pensez pas. M’apprendre que ma raison me trompe, n’est-ce pas réfuter ce qu’elle m’aura dit pour vous ? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans se servir d’elle. Car, supposons qu’en raisonnant vous m’ayez convaincu ; comment saurai-je si ce n’est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me lites ? D’ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer plus évidente que l’axiome qu’elle doit détruire ?il est tout aussi croyable qu’un bon syllogisme est un mensonge, qu’il l’est que la partie est plus grande que le tout.

L’INSPIRÉ

Quelle différence ! Mes preuves sont sans réplique ; elles sont d’un ordre surnaturel.

LE RAISONNEUR

Surnaturel ! Que signifie ce mot ? Je ne l’entends pas.

L’INSPIRÉ

Des changements dans l’ordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.

LE RAISONNEUR

Des prodiges ! des miracles ! je n’ai jamais rien vu de tout cela. L’INSPIRÉ

D’autres l’ont vu pour vous. Des nuées de témoins… le témoignage des peuples…

LE RAISONNEUR

Le témoignage des peuples est-il d’un ordre surnaturel ?

L’INSPIRÉ

Non ; mais quand il est unanime, il est incontestable.

LE RAISONNEUR

Il n’y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, & l’on ne peut autoriser une a surdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car l’attestation du genre humain n’en est pas une.

L’INSPIRÉ

Ô cœur endurci ! la grâce ne vous parle point.

LE RAISONNEUR

Ce n’est pas ma faute ; car, selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc a me parler au lieu d’elle.

L’INSPIRÉ

Ah ! c’est ce que je fais, & vous ne m’écoutez pas. Mais que dites-vous des prophéties ? LE RAISONNEUR

Je dis premièrement que je n’ai pas plus entendu de prophéties que je n’ai vu de miracles. Je dis de plus qu’aucune prophétie ne sauroit faire autorité pour moi.

L’INSPIRE

Satellite du démon ! & pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous ?

LE RAISONNEUR

Parce que, pour qu’elles la fissent, il faudroit trois choses dont le concours est impossible ; savoir que j’eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l’événement, & qu’il me fût démontré que cet événement n’a pu cadrer fortuitement avec la prophétie ; car, fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu’un axiome de géométrie, puisque la clarté d’une prédiction faite au hasard n’en rend pas l’accomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l’a prédit.

Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. À croire tout cela sur la foi d’autrui, & à soumettre à l’autorité des hommes l’autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvoient souffrir quelque atteinte, il n’y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude ; &, loin d’être sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serois pas même assuré qu’il existe.

Voilà bien des difficultés, mon enfant, & ce n’est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent & s’excluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu’une le soit. Pour la reconnaître il ne suffit pas d’en examiner une, il faut les examiner toutes ; &, dans quelque matière que ce soit, on ne doit pas condamner sans entendre [14] ; il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, & ce qu’il leur répond. Plus un sentiment nous paraît démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d’hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudroit être bien simple pour croire qu’il suffit d’entendre les docteurs de son parti pour s’instruire des raisons du parti contraire. Où sont les théologiens qui se piquent de bonne foi ? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir ? Chacun brille dans son parti : mais tel au milieu des siens est tout fier de ses preuves qui feroit un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens d’un autre parti. Voulez-vous instruire dans les livres ; quelle érudition il faut acquérir ! que de langues il faut apprendre ! que de bibliothèques il faut feuilleter ! quelle immense lecture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix ? Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis : quand on les trouverait, ils seroient bientôt réfutés. L’absent a toujours tort, & de mauvaises raisons dites avec assurance effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D’ailleurs souvent rien n’est plus trompeur que les livres & ne rend moins fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n’est point celle qu’on enseigne au peuple, & que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions du prône. Pour bien juger d’une religion, il ne faut pas l’étudier dans les livres de ses sectateurs, il faut aller l’apprendre chez eux ; cela est fort différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font l’esprit de sa croyance, & qu’il y faut joindre pour en juger,

Combien de grands peuples n’impriment point de livres & ne lisent pas les nôtres ! Comment jugeront-ils de nos opinions ? comment jugerons-nous des leurs ? Nous les raillons, ils nous méprisent, &, si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. Dans quel. pays n’y a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi, d’honnêtes gens amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent qu’à la connaître ? Cependant chacun la voit dans son culte, & trouve absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu’ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.

Nous avons trois principales religions en Europe. L’une admet une seule révélation, l’autre en admet deux, l’autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les autres, les accuse d’aveuglement, d’endurcissement, d’opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, s’il n’a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons ? Celle qui n admet qu’une révélation est la plus ancienne, & paraît la plus sûre ; celle qui en admet trois est la plus moderne, & paraît la plus conséquente ; celle qui en admet deux, & rejette la troisième, peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle, l’inconséquence saute aux yeux.

Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les juifs n’entendent plus l’hébreu, les Chrétiens n’entendent ni l’hébreu ni le grec ; les Turcs ni les Persans n’entendent point l’arabe ; & les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une manière bien simple d’instruire les hommes, de leur parler toujours une langue qu’ils n’entendent point ? On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse ! Qui m’assurera que ces livres sont fidèlement traduits, qu’il est même possible qu’ils le soient ? & quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il qu’il ait besoin d’interprète ?

Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres, & que celui qui n’est à portée ni de ces livres, ni des gens qui les entendent soit puni d’une ignorance involontaire. Toujours des livres ! quelle manie ! Parce que l’Europe est pleine de livres, les Européens les regardent comme indispensables, Sans songer que, sur les trois quarts de la terre, on n’en a jamais vu. Tous les livres n’ont-ils pas été écrits par des hommes ? Comment donc l’homme en aurait-il besoin pour connoître ses devoirs ? & quels moyens avait-il de les connoître avant que ces livres fussent faits ? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.

Nos Catholiques font grand bruit de l’autorité de l’église ; mais que gagnent-ils à cela, s’il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établit cette autorité, qu’aux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? se décide que l’église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ? Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos discussions.

Connaissez-vous beaucoup de chrétiens qui oient pris la peine d’examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ? Si quelques-uns en ont vu quelque chose, c’est dans les livres des chrétiens. Bonne manière de s’instruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire ? Si quelqu’un osoit publier parmi nous des livres où l’on favoriseroit ouvertement le judaïsme, nous punirions l’auteur, l’éditeur, le libraire [15]. Cette police est commode & sûre, pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.

Ceux d’entre nous qui sont à portée de converser avec des juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ; la tyrannie qu’on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l’injustice & la cruauté coûtent à la charité chrétienne : qu’oseront-ils dire sans s’exposer à nous faire crier au blasphème ? L’avidité nous donne du zèle, & ils sont trop riches pour n’avoir pas tort. Les plus savants, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quel que misérable, payé pour calomnier sa secte ; vous ferez parler quelques vils fripiers, qui. céderont pour vous flatter vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiroient en sûreté l’on eût aussi bon marché d’eux ? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les rabbins d’Amsterdam, il est tout aussi clair qu’elles n’y ont pas le moindre rapport. je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des juifs, qu’ils n’aient un état libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler & disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.

À Constantinople les Turcs disent leurs raisons, mais nous n’osons dire les nôtres ; là c’est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point le même respect que nous exigeons pour Jésus-Christ des Juifs qui n’y croient pas davantage, les Turcs ont-ils tort ? avons-nous raison ? sur quel principe équitable résoudrons-nous cette question ?

Les deux tiers du genre humain ne sont ni juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens ; et combien de millions d’hommes n’ont jamais oui parler de moïse, de Jésus-Christ, ni de Mahomet ! On le nie ; on soutient que nos missionnaires vont partout. Cela est bientôt dit. Mais vont-ils dans le cœur de l’Afrique encore inconnue, & où jamais Européen n’a pénétré jusqu, à présent ? Vont-ils ans la Tartarie méditerranée suivre à cheval les hordes ambulantes, dont jamais étranger n’approche, & qui, loin d’avoir ouï parler du pape, connoissent à peine le grand lama ? Vont-ils dans les continents immenses de Amérique, où des nations entières ne savent pas encore que des peuples d’un autre monde ont mis les pieds dans le leur ? Vont-ils au Japon, dont leurs manœuvres les ont fait chasser pour jamais, & où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent que comme des intrigants ruses, venus avec un zèle hypocrite pour s’emparer doucement de l’empire ? Vont-ils dans les harems des princes de l’Asie annoncer l’évangile à des milliers de pauvres esclaves ? Qu’ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu’aucun missionnaire ne puisse leur prêcher la foi ? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses ?

Quand il seroit vrai que l’évangile est annoncé par toute la terre, qu’y gagnerait-on ? la veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans un pays, il y est sûrement mort quelque’un qui n’a pu l’entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelque’un-là. N’y eût-il dans tout l’univers qu’un seul homme à qui l’on n’auroit jamais prêché Jésus-Christ, l’objection seroit aussi forte pour ce seul homme que pour le quart du genre humain.

Quand les ministres de l’évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu’on pût raisonnablement admettre sur leur parole, & qui ne demandât pas la plus exacte vérification ? Vous m’annoncez un Dieu né & mort il y a deux mille ans, à l’autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, et vous me dites que tous ceux qui n’auront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité d’un homme que le ne connois point ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les événements dont il vouloit m’obliger d’être instruit ? Est-ce un crime d’ignorer ce qui se passe aux antipodes ? Puis-le deviner qu’il y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu & une ville de Jérusalem ? Autant vaudrait m’obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l’apprendre ; mais pourquoi n’êtes-vous pas venu l’apprendre à mon père ? ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n’en avoir jamais rien su ? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui étoit si bon, si bienfaisant, & qui ne cherchoit que la vérité ? Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place : voyez si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les choses incroyables que vous me dites, & concilier tant d’injustices avec le Dieu juste que vous m’annoncez. Laissez-moi, de grâce, aller voir ce pays lointain où s’opérèrent tant de merveilles inouïes dans celui-ci, que j’aille savoir pourquoi les habitants de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne l’ont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc, moi qui n’en ai jamais entendu parler que par vous ? Vous ajoutez qu’ils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis, qu’aucun d’eux n’approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela ; mais les habitants d’aujourd’hui, que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs ? Ils le nient ils ne reconnaissent pas non plus Dieu pour Dieu. Autant valoit donc laisser les enfants des autres.

Quoi ! dans cette même ville où Dieu est mort, les anciens ni les nouveaux habitants ne l’ont point reconnu, & vous voulez que je le reconnaisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de là ! Ne voyez-vous pas qu’avant que j’ajoute foi à ce livre que vous appelez sacré, & auquel je ne comprends rien, je dois savoir par d’autres que vous quand & par qui il a été fait, comment il s’est conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent, quoiqu’ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m’apprenez ? Vous sentez bien qu’il faut nécessairement que j’aille en Europe, en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même : il faudroit que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.

Non seulement ce discours me paraît raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi & renvoyer bien loin le missionnaire qui, avant la vérification des preuves, veut se dépêcher de l’instruire & de le baptiser. Or je soutiens qu’il n’y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections n’aient autant & plus de force que contre le christianisme. D’où il suit que s’il n’y a qu’une religion véritable, & que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies : nul n’est exempt du premier devoir de l’homme, nul n’a droit de se fier au jugement d’autrui. L’artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate & timide, l’infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il n’y aura plus de peuple fixe & stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant à grands frais, & avec de longues fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes les cultes divers qu’on y suit. Alors, adieu les métiers, les arts, les sciences humaines, & toutes les occupations civiles, il ne peut plus y avoir d’autre étude que celle de la religion : à grand’peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, le mieux employé son temps, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d’années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s’en tenir ; & ce sera beaucoup s’il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre.

Voulez-vous mitiger cette méthode, & donner la moindre prise à l’autorité des hommes ? À l’instant vous lui rendez tout ; & si le fils d’un Chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond & impartial, la religion de son père, pourquoi le fils d’un Turc ferait-il mal de suivre de même la religion du sien ? je défie tous les intolérants de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.

Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, & punir les innocents du péché de leur père, que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d’affaire en envoyant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, auroit vécu moralement bien. La belle invention que cet ange ! Non contents de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d’en employer.

Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent l’orgueil & l’intolérance, quand chacun veut abonder dans son sens, & croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain je prends à témoin ce Dieu de paix que j’adore & que je vous annonce, que toutes mes recherches ont été sincères- ; mais voyant qu’elles étaient, qu’elles seroient toujours sans. succès, & que je m’abymois dans un océan sans rives, le suis revenu sur mes pas, & j’ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n’ai jamais pu croire que Dieu m’ordonnât, sous peine de l’enfer, d’être savant. J’ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c’est celui de la nature. C’est dans ce grand & sublime livre que j’apprends à servir & adorer son divin auteur. Nul n’est excusable de n’y pas lire, parce qu’il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serois né dans une île déserte, quand je n’aurois point vu d’autre homme que moi, quand je n’aurais jamois appris ce qui s’est fait anciennement dans un coin du monde ; si j’exerce ma raison, si je la cultive, si j’use bien des facultés immédiates que Dieu me donne, j’apprendrai de moi-même à le connaître, à l’aimer, à aimer ses œuvres, à vouloir le bien qu’il veut, & à remplir pour lui plaire tous mes devoirs sur la terre. Qu’est-ce que tout le savoir des hommes m’apprendra de plus ?

À l’égard de la révélation, si j’étois meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-être sentirais-je sa vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnaître ; mais si je vois en sa faveur des preuves que. Je ne puis combattre, je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour & contre, que, ne sachant à quoi me déterminer, je ne l’admets ni ne la rejette ; je rejette seulement l’obligation de la reconnaître, parce que cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu, & que, loin de lever par là les obstacles au salut, il les eût multipliés, il les eut rendus insurmontables pour la grande partie du genre humain. À cela près, je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je n’ai la présomption de me croire infaillible : d’autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis ; je raisonne pour moi & non pas pour eux ; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien ; mais il n’y a pas de ma faute si ce n’est pas le mien.

Je vous avoue aussi que la majesté des écritures m’étonne, que la sainteté de l’évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : qu’ils il y sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu’un livre a la fois si sublime & si simple soit l’ouvrage des hommes ?Se peut-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même ? Est-ce là le ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire ? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d’esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l’homme, où est le sage qui sait agir, souffrir & mourir sans faiblesse & sans ostentation ? Quand Platon peint son juste imaginaire [16] couvert de tout l’opprobre du crime, et tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l’ont sentie, & qu’il n’est pas possible de s’y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l’un à l’autre ! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu’au bout son personnage ; & si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douteroit si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu’un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale ; d’autres avant lui l’avoient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu’ils avoient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût dit ce que c’étoit que justice ; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d’aimer la patrie ; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu’il eut défini la vertu, la Grèce abondoit en hommes vertueux. Mais où jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons & l’exemple [17] ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre ; & la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé. maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente & qui pleure ; Jésus, au milieu d’un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie & la mort de Socrate sont d’un sage, la vie & la mort de Jésus sont d’un Dieu. Dirons-nous que l’histoire de l’évangile est inventée à plaisir ? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente ; & les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond c’est reculer la difficulté sans la détruire ; il seroit plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais les auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton ni cette morale ; et l’évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en seroit plus étonnant que le héros. Avec tout cela, ce même évangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, & qu’il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d’admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions ? être toujours modeste & circonspect, mon enfant ; respecter en silence ce qu’on ne sauroit ni rejeter, ni comprendre, et s’humilier devant le grand être qui seul sait la vérité.

Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté ; mais ce scepticisme ne m’est nullement pénible, parce qu’il ne s’étend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cœur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite. Quant aux dogmes qui n’influent ni sur les actions ni sur la morale, & dont tant de gens se tourmentent, je ne m’en mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulières comme autant d’institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une manière uniforme d’honorer Dieu par un culte public, & qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelqu’autre cause locale qui rend l’une préférable à l’autre, selon les tems & les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement. Le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n’en rejette point l’hommage, quand il est sincère, sous quelque forme qu’il lui soit offert. Appellé dans celle que je professe au, service de l’église, j’y remplis, avec toute l’exactitude possible les soins qui me sont prescrits, & ma conscience me reprocheroit d’y manquer volontairement en quelque point. Après un long interdit, vous savez que j’obtins, par le crédit de M. de Mellarède, la permission de reprendre mes fonctions pour m’aider à vivre. Autrefois je disois la messe avec la légèreté qu’on met à la longue aux choses les plus graves quand on les fait trop souvent. Depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération : je me pénètre de la majesté de l’être suprême, de sa présence, de l’insuffisance de l’esprit humain qui conçoit si ce qui se rapporte à son Auteur. En songeant que je lui porte les vœux du peuple sous une forme prescrite, je suis avec soin tous les Rites ; je récite attentivement : je m’applique à n’omettre jamais ni le moindre mot, ni la moindre cérémonie ; quand j’approche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu’exige l’église & la grandeur du sacrement ; je tâche d’anéantir ma raison devant la suprême Intelligence ; je me dis, qui es-tu, pour mesurer la Puissance infinie ? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, & je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi qu’il en soit de ce mystère inconcevable, le ne crains pas qu’au jour du jugement je sois puni pour l’avoir jamais profané dans mon cœur.

Honoré du ministère sacré, quoique dans le dernier rang, je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne d’en remplir les sublimes devoirs je prêcherai toujours la vertu aux hommes, je les exhorterai toujours à bien taire &, tant que je pourrai, je leur en donnerai l’exemple. Il ne tiendra pas à moi de leur rendre la religion aimable il ne tiendra pas à moi d’affermir leur foi dans les dogmes, vraiment utiles & que tout homme est obligé de croire : mais à Dieu ne plaise que jamais je leur prêche le dogme cruel de l’intolérance ; que jamais e les porte à détester leur prochain, à dire à d’autres hommes : Vous serez damnés [18]. Si j’étois dans un rang plus remarquable, cette réserve pourroit rn’attirer des affaires ; mais je suis trop petit pour avoir beaucoup à craindre, & je ne puis guère tomber plus bas que je ne suis. Quoi qu’il arrive, je ne blasphémerai point contre la justice divine, & ne mentirai point contre le Saint-Esprit.

J’ai longtemps ambitionné l’honneur d’être curé ; je l’ambitionne encore, mais je ne l’espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que d’être curé. Un bon curé est un ministre de bonté, comme un bon magistrat est un ministre de justice. Un curé n’a jamais de mal à faire ; s’il ne peut pas toujours faire le bien par lui-même, il est toujours à sa place quand il le sollicite, & souvent il l’obtient quand il sait se faire respecter. Ô si jamais dans nos montagnes j’avais quelque cure de bonnes gens à desservir ! je serois heureux, car il me semble que je ferois le bonheur de mes paroissiens. je ne les rendrois pas riches, mais je partagerois leur pauvreté ; j’en ôterois a flétrissure & le mépris, plus insupportable que l’indigence. Je leur ferois aimer la concorde & l’égalité, qui chassent souvent la misère, & la font toujours supporter. Quand ils verroient que je ne serois en rien mieux qu’eux, et que pourtant je vivrois content, ils apprendroient à se consoler de leur sort & à vivre contents comme moi. Dans mes instructions je m’attacherois moins à l’esprit de l’église qu’à l’esprit de l’évangile, où le dogme est simple & la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses & beaucoup d’œuvres de charité. Avant de leur enseigner ce qu’il faut faire, je m’efforcerois toujours de le pratiquer afin qu’ils vissent bien que tout ce que je leur dis, je le pense. Si j’avois des protestants dans mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerois point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne ; je les porterois tous également à s’entr’aimer, à se regarder comme frères, à respecter toutes les religions, & à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelqu’un de quitter celle où il est né, c’est le solliciter de mal faire, & par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumières, gardons l’ordre public ; dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent ; ne portons point les citoyens à la désobéissance ; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, & nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois.

Je viens, mon jeune ami, de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cœur : vous êtes le premier à qui je l’aie faite ; vous êtes le seul peut-être à qui je la ferai jamais. Tant qu’il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu’ils ne peuvent résoudre & qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l’état où j’ai vu la vôtre, ont besoin d’être affermies & réveillée. ; &, pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d’arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.

Vous êtes dans l’âge critique où l’esprit s’ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme & son caractère, & où l’on se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard, la substance est durcie, & les nouvelles empreintes ne marquent plus jeune homme, recevez dans votre âme, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j’étois plus sûr de moi-même, j’aurois pris avec vous un ton dogmatique et décisif : mais je suis homme, ignorant, sujet à l’erreur ; que pouvais-je faire ? je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr, je vous l’ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant, c’est à vous de juger : vous avez pris du temps ; cette précaution est sage & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuade, rejetez le reste. Vous n’êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d’en conférer entre nous ; mais sitôt qu’on dispute on s’échauffe ; la vanité, l’obstination s’en mêlent, la bonne foi n’y est plus. Mon ami, ne disputez jamais, car on n’éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi, ce n’est qu’après bien des années de méditation que j’ai pris mon parti : je m’y tiens ; ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentiments, je n’y porterais pas un plus pur amour de la vérité ; & mon esprit, déjà moins actif, seroit moins en état de la connaître. Je resterai comme je suis, de peur qu’insensiblement le goût de la contemplation, devenant une passion oiseuse, ne m’attiédit sur l’exercice de mes devoirs, & de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans retrouver la force d’en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée ; je n’ai plus que le tems qu’il me faut pour en mettre à profit le reste, & pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c’est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n’aime pas mon aveuglement. Dans l’impuissance de m’en tirer par mes propres lumières, le seul moyen qui tue reste pour en sortir est une bonne vie ; & si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham, tout homme a droit d’espérer d’être éclairé lorsqu’il s’en rend digne.

Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, que mes sentiments soient les vôtres, & que nous ayons la même profession de foi, voici le conseil que je vous donne : N’exposez plus votre vie aux tentations de la misère & du désespoir ; ne la traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers, & cessez de manger le vil pain de l’aumône. Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre cœur, & ne la quittez plus : elle est très simple & très sainte ; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure & ont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage, n’en soyez point en peine, on y pourvoira. Ne craignez pas non plus la mauvaise honte d’un retour humiliant ; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans l’âge où tout se pardonne, mais où l’on ne pèche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille vains obstacles disparaîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans l’incertitude où nous sommes, c’est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l’on est né, & une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle qu’on professe. Si l’on s’égare, on s’ôte une grande excuse au tribunal du souverain juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt l’erreur où l’on fut nourri, que celle qu’on osa choisir soi-même ?

Mon fils, tenez votre âme en état de désirer toujours qu’il y ait un Dieu, & vous n’en douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes ; qu’un cœur juste est le vrai temple de la Divinité ; qu’en tout pays & dans toute secte, aimer Dieu pardessus tout & son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ; qu’il n’y a point de religion qui dispensé des devoirs de la morale ; qu’il n’y a de vraiment essentiels que ceux-là ; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs, & que sans la foi nulle véritable vertu n’existe.

Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, & dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif & que le ton décidé de leurs adversaires. Sous te qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants & aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, & se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, &, c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité [19]. Bon jeune homme, soyez sincère & vrai. sans orgueil ; sachez être ignorant : vous ne tromperez ni vous ni les autres. Si jamais vos talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur parlez jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser s’ils vous applaudiront. L’abus du savoir produit l’incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire ; chacun en veut avoir un à soi. L’orgueilleuse philosophie mène au fanatisme. évitez ces extrémités ; restez toujours ferme dans la voie de la vérité, ou de ce qui vous paraîtra l’être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par faiblesse. Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher l’humanité aux intolérants. Vous serez seul de votre parti peut-être ; mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu’ils vous aiment ou vous haïssent, qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à l’homme est de remplir ses devoirs sur la terre ; & c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi. Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe ; il n’y a que l’espoir du juste qui ne trompe point. AMEN.

J’ai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion, mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son élève, pour ne point s’écarter de la méthode que j’ai tâché d’établir. Tant qu’on ne donne rien à l’autorité des hommes, ni aux préjugés du pays où l’on est né, les seules lumières de la raison ne peuvent, dans l’institution de la nature, nous mener loin que la religion naturelle ; & c’est à quoi je me borne avec mon Émile. S’il en doit avoir une autre, je n’ai plus en cela le droit d’être son guide ; c’est à lui seul de la choisir.

Nous travaillons de concert avec la nature, & tandis qu’elle forme l’homme physique, nous tâchons de former l’homme moral ; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déjà robuste & fort, que l’âme est encore languissante et faible ; & quoi que l’art humain puisse faire, le tempérament précède toujours la raison. C’est à retenir l’un & à exciter l’autre que nous avons jusqu’ici donné tous nos soins, afin que l’homme fût toujours un, le plus qu’il étoit possible. En développant le naturel, nous avons donné le change à sa sensibilité naissante ; nous l’avons réglé en cultivant la raison. Les objets intellectuels modéroient l’impression des objets sensibles. En remontant au principe des choses, nous l’avons soustroit à l’empire des sens ; il étoit simple de s’élever de l’étude de la nature à la recherche de son auteur.

Quand nous en sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre élève ! que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cœur ! C’est alors seulement qu’il trouve son véritable intérêt à être bon, à faire le bien loin des regards des hommes, & sans y être forcé par les lois, à être juste entre Dieu & lui, à remplir son devoir, me aux dépens de sa vie, & à porter dans son cœur la vertu, non seulement pour l’amour de l’ordre, auquel chacun préfère toujours l’amour de soi, mais pour l’amour de l’auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi, pour jouir enfin du bonheur durable tic le repos d’une bonne conscience & la contemplation de cet Etre suprême lui promettent dans l’autre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu’injustice, hypocrisie & mensonge parmi les hommes. L’intérêt particulier, qui, dans la concurrence, l’emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d’eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur ; que tout se rapporte à moi seul ; que tout le genre humain meure, s’il le faut, dans la peine & dans la misère pour m’épargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie, quiconque a dit dans son cœur : il n’y a point de Dieu, & parle autrement, n’est qu’un menteur ou un insensé.

Lecteur, j’aurai beau faire, je sens bien que vous & moi ne verrons jamais mon Émile sous les mêmes traits ; vous. Vous le figurez toujours semblable à vos jeunes gens, toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, d’amusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe, un vrai théologien, d’un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l’âge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit toujours sa chimère ; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, il le tire de son cerveau ; &, croyant toujours suivre la nature, il s’en écarte à chaque instant. Moi, comparant mon élève aux vôtres, je trouve a peine ce qu’ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c’est presque un miracle s’il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté’ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfants : cette règle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils n’y voient que la longue tyrannie es maîtres, ils croient ne sortir de l’enfance qu’en secouant toute espèce de joug [20] ; ils se dédommagent alors de la longue contrainte où on les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite & fléchit ses membres.

Émile, au contraire, s’honore de se faire homme, & de s’assujettir au joug de la raison naissante ; son corps, déjà formé, n’a plus besoin des mêmes mouvements, & commence à s arrêter de lui-même, tandis que son esprit, à moitié développé, cherche à son tour à prendre l’essor. Ainsi l’âge de raison n’est pour les uns que l’âge de la licence ; pour l’autre, il devient l’âge du raisonnement.

Voulez-vous savoir lesquels d’eux ou de lui sont mieux en cela dans l’ordre de la nature ? considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois, & voyez s’ils sont aussi pétulants que les vôtres. Durant l’enfance des sauvages, dit le sieur Le Beau, on les voit toujours actifs, & s’occupant sans cesse à différents jeux qui leur agitent le corps ; mais à peine ont-ils atteint l’âge de l’adolescence, qu’ils deviennent tranquilles, rêveurs ; ils ne s’appliquent plus guère qu’à des jeux sérieux ou de hasard [21]. Émile, ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans & des jeunes sauvages, doit changer & s’arrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est qu’au lieu d’agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a, dans ses travaux & dans ses jeux, appris a penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je introduis : les sujets de réflexion que je fui présente irritent sa curiosité, parce qu’ils sont beaux far eux-mêmes, qu’ils sont tout nouveaux pour lui, & qu’i est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseraient-ils pas à l’application d’esprit qu’on leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on n’a cessé de les accabler, aux méditations sur l’auteur de leur être, dont on a fait l’ennemi de leurs plaisirs ? Ils n’ont conçu pour tout cela qu’aversion, dégoût, ennui ; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais qu’ils s’y livrent quand ils commencent à disposer d’eux ? il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu’on dit aux enfants. C’est la même chose pour mon élève ; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme, et ne lui dis que des choses nouvelles ; c’est précisément parce qu’elles ennuient les autres qu’il doit les trouver de son goût.

Voilà comment je lui fais doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la nature. Mais ai-je en effet retardé ce progrès ? Non ; je n’ai fait qu’empêcher l’imagination de l’accélérer ; j’ai balancé par des leçons d’une autre espèce des leçons précoces que le jeune homme reçoit d’ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l’entraîne, l’attirer en sens contraire par d’autres institutions, ce n’est pas l’ôter de sa place, c’est l’y maintenir.

Le vrai moment de la nature arrive enfin, il faut qu’il arrive. Puisqu’il faut que l’homme meure, il faut qu’il se reproduise, afin que l’espèce dure & que l’ordre du monde soit conservé. Quand, par les signes dont j’ai parlé, vous pressentirez le moment critique, à l’instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C’est votre disciple encore, mais ce n’est plus votre élève. C’est votre ami, c’est un homme, traitez-le désormois comme tel.

Quoi ! faut-il abdiquer mon autorité lorsqu’elle m’est le plus nécessaire ? Faut-il abandonner l’adulte à lui-même au moment qu’il sait le moins se conduire, & qu’il fait les plus grands écarts ? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j’en use ? Vos droits ! Qui vous dit d’y renoncer ? ce n’est qu’à présent qu’ils commencent pour lui. Jusqu’ici vous n’en obteniez rien que par force ou par ruse ; l’autorité, la loi du devoir lui étoient inconnues ; il falloit le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais vous voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison, l’amitié, la reconnaissance, mille affections, lui parlent d’un ton qu’il ne peut méconnaître. Le vice ne l’a point encore rendu sourd à leur voix. Il n’est sensible encore qu’aux passions de la nature. La première de toutes, qui est l’amour de soi, le livre à vous ; l’habitude vous le livre encore. Si le transport d’un moment vous l’arrache, le regret vous le ramène à l’instant ; le sentiment qui l’attache à vous est le seul permanent ; tous les autres passent & s’effacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera toujours docile, il ne commence d’être rebelle que quand il est déjà perverti. J’avoue bien que si, heurtant de front ses désirs naissants, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui, vous ne seriez pas longtemps écouté ; mais sitôt que vous quitterez ma méthode, je ne réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le ministre de la nature ; vous n’en serez jamais l’ennemi.

Mais quel parti prendre ? On ne s’attend ici qu’à l’alternative de favoriser ses penchants ou de les combattre d’être son tyran ou son complaisant ; & tous deux ont de si dangereuses conséquences, qu’il n’y a que trop à balancer sur le choix.

Le premier moyen qui s’offre pour résoudre cette difficulté est de le marier bien vite ; c’est incontestablement l’expédient le plus sûr & le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile. je dirai ci-après mes raisons ; en attendant, je conviens qu’il faut marier les jeunes gens à l’âge nubile. Mais cet âge vient pour eux avant le temps ; c’est nous qui l’avons rendu précoce ; on doit le prolonger jusqu’à la maturité.

S’il ne falloit qu’écouter les penchants & suivre les indications, cela seroit bientôt fait : mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature & nos lois sociales, que pour les concilier il faut gauchir & tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout à fait artificiel.

Sur les raisons ci-devant exposées, j’estime que, par les moyens que j’ai donnés, et d’autres semblables, on peut au moins étendre jusqu’à vingt ans l’ignorance des désirs & la pureté des sens : cela est si vrai, que, chez les Germains, un jeune homme qui perdoit sa virginité avant cet âge en restoit diffamé : & les auteurs attribuent, avec raison, à la continence de ces peuples durant leur jeunesse la vigueur de leur constitution & la multitude de leurs enfants.

On peut même beaucoup prolonger cette époque, & il y a peu de siècles que rien n’étoit plus commun dans la France même. Entre autres exemples connus, le père de Montaigne, homme non moins scrupuleux & vrai que fort & bien constitué, juroit s’être marié vierge à trente-trois ans, après avoir servi longtemps dans les guerres d’Italie ; & l’on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur & quelle gaîté conservoit le père à plus de soixante ans. Certainement l’opinion contraire tient plus à nos mœurs & à nos préjugés, qu’à la connoissance de l’espèce en général.

Je puis donc laisser à part l’exemple de notre jeunesse : il ne prouve rien pour qui n’a pas été élevé comme elle. Considérant que la nature n’a point là-dessus de terme fixe qu’on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi, supposer Émile resté jusque-là par mes soins dans sa primitive innocence, et je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissants, il va m’échapper, quoi que je fasse, à la première occasion, & cette occasionne tardera pas à naître ; il va suivre l’aveugle instinct des sens il y a mille à parier contre un qu’il va se perdre. J’ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir l’influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule & feins de ne rien voir, il se prévaut de ma faiblesse ; croyant me tromper, il me méprise, & je suis le complice de sa perte. Si j’essaye de le ramener, il n’est plus temps, il ne m’écoute plus ; je lui deviens incommode, odieux, insupportable ; il ne tardera guère à se débarrasser de moi. Je n’ai donc plus qu’un parti raisonnable à prendre ; c’est de le rendre comptable de ses actions à lui même, de le garantir au moins ses surprises de l’erreur, & de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu’ici je l’arrêtois par son ignorance ; c’est maintenant par des lumières qu’il faut l’arrêter.

Ces nouvelles instructions sont importantes, & il convient de reprendre les choses de plus haut. Voici l’instant de lui rendre, pour ainsi dire, mes comptes ; de lui montrer l’emploi de son tems & du mien ; de lui déclarer ce qu’il est & ce que je suis ; ce que j’ai fait, ce qu’il a fait ; ce que nous nous devons l’un à l’autre ; toutes ses relations morales, tous les engagements qu’il a contractés, tous ceux qu’on a contractés avec lui, à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés, quel chemin lui reste à faire, les difficultés qu’il y trouvera, les moyens de franchir ces difficultés ; en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormois s’aider, enfin le point critique où il se trouve, les nouveaux périls qui l’environnent, et toutes les solides raisons qui doivent l’engager à veiller attentivement sur lui-même avant d’écouter ses désirs naissants.

Songez que, pour conduire un adulte, il faut prendre le contrepied de tout ce que vous avez fait pour conduire un enfant. Ne balancez point à l’instruire de ces dangereux mystères que vous lui avez cachés si longtemps avec tant de soin. Puisqu’il faut enfin qu’il les sache, il importe qu’il ne les apprenne ni d’un autre, ni de lui-même, mais de vous seul : puisque le voilà désormois forcé de combattre, il faut, de peur de surprise, qu’il connaisse son ennemi.

Jamais les jeunes gens qu’on trouve savants sur ces matières, sans savoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscrète instruction, ne pouvant avoir un objet honnête, souille au moins l’imagination de ceux qui la reçoivent, & les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n’est pas tout ; des domestiques s’insinuent, ainsi dans l’esprit d’un enfant, gagnent sa confiance, lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste & fâcheux ; & l’un des sujets favoris de leurs secrets colloques est de médire de lui. Quand l’élève en est là, le maître peut se retirer, il n’a plus rien de bon à faire.

Mais pourquoi l’enfant se choisit-il des confidents particuliers ? Toujours par la tyrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se cacherait-il d’eux, s’il n’étoit forcé de s’en cacher ? Pourquoi s’en plaindrait-il, s’il n’avoit nul sujet de s’en plaindre ? Naturellement ils sont ses premiers confidents ; on voit, à l’empressement avec le que il vient leur dire ce qu’il pense, qu’il croit ne l’avoir pensé qu’à moitié jusqu’à ce qu’il le leur ait dit. Comptez que si l’enfant ne craint de votre part ni sermon ni réprimande, il vous dira toujours tout, & qu’on dosera lui rien confier qu’il vous doive taire, quand on sera bien sûr qu’il ne vous taira rien. Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode, c’est qu’en suivant ses effets le plus exactement qu’il m’est possible, je ne vois pas une situation dans la vie de mon élève qui ne rue laisse de lui quelque image agréable. Au moment même où les fureurs du tempérament l’entraînent, & où, révolté contre la main qui l’arrête, il se débat & commence à m’échapper, dans ses agitations, dans ses emportements, je retrouve encore sa première simplicité ; son cœur, aussi pur que son corps, ne connaît pas plus le déguisement que le vice ; les reproches ni le mépris ne l’ont point rendu lâche ; jamais la vile crainte ne lui a rit à se déguiser. Il a toute l’indiscrétion de l’innocence ; il est naïf sans scrupule ; il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son âme que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; & souvent les sentiments qu’il éprouve me sont connus plus tôt qu’à lui.

Tant qu’il continue de m’ouvrir ainsi librement son âme, & de me dire avec plaisir ce qu’il sent, je n’ai rien à craindre, le péril n’est pas encore proche ; mais s’il devient plus timide, plus réservé, que j’aperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte, déjà l’instinct se développe, déjà la notion du mal commence à s’y joindre, il n’y a plus un moment à perdre ; &, si je ne me hâte de l’instruire, il sera bientôt instruit malgré moi.

Plus d’un lecteur, même en adoptant mes idée penser qu’il ne s’agit ici que d’une conversation prise au hasard avec le jeune homme, & que tout est fait. Oh ! que ce n’est pas ainsi que le cœur humain se gouverne ! Ce qu’on dit ne signifie rien si l’on n’a préparé le moment de le dire. Avant de semer, il faut labourer la terre : la semence de la vertu lève difficilement ; il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles est qu’on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement & sans choix. Comment peut-on penser que le même sermon convienne à tant d’auditeurs si diversement disposés, si différents d’esprit, d’humeurs, d’âges, de sexes, d’états et d’opinions ? Il n’y en a peut-être pas deux auxquels ce qu’on dit à tous puisse être convenable ; & toutes nos affections ont si peu constance, qu’il n’y a peut-être pas deux moments dans la vie de chaque homme où le même discours fît sur lui la même impression. Jugez si, quand les sens enflammés aliènent l’entendement et tyrannisent la volonté, c’est le tems d’écouter les graves leçons de la sagesse. Ne parlez donc jamais raison aux jeunes gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de l’entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres que par celle des disciples. Le pédant et l’instituteur disent à peu près les mêmes choses : mais le premier les dit tout à propos ; le second ne les dit il est sûr de leur effet.

Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d’un précipice, dans lequel il tomberoit s’il étoit éveillé tout à coup ; ainsi mon Émile, dans le sommeil de l’ignorance, échappe à des périls qu’il n’aperçoit point : si je l’éveille en sursaut, il est perdu. Tâchons premièrement de l’éloigner du précipice, & puis nous l’éveillerons pour le lui montrer de plus loin. La lecture, la solitude, l’oisiveté, la vie molle & sédentaire, le commerce des femmes & des jeunes gens : voilà les sentiers dangereux à frayer à son âge, & qui le tiennent sans cesse à côté du péril. C’est par d’autres objets sensibles que je donne le change à ses sens, c’est en traçant un autre cours aux esprits que je les détourne de celui qu’ils commençoient à prendre ; c’est en exerçant son corps à des travaux pénibles que j’arrête l’activité de l’imagination qui l’entraîne. Quand les bras travaillent beaucoup, l’imagination se repose ; quand le corps est bien las, le cœur ne s’échauffe point. La précaution la plus prompte & la plus facile est de l’arracher au danger local. Je l’emmène d’abord hors des villes, loin des objets capables de le tenter. Mais ce n’est pas assez ; dans quel désert, dans quel sauvage asile échappera-t-il aux images qui le poursuivent ? Ce n’est rien d’éloigner les objets dangereux, si je n’en éloigne aussi le souvenir ; si je ne trouve l’art de le détache de tout, si je ne le distrois de lui-même, autant valoit le laisser où il était.

Émile sait un métier, mais ce métier n’est pas ici notre ressource ; il aime & entend l’agriculture, mais l’agriculture ne nous suffit pas : les occupations qu’il connaît deviennent une routine ; en s’y livrant, il est comme ne faisant rien ; il pense à toute autre chose ; la tête & les bras agissent séparément. Il lui faut une occupation nouvelle qui l’intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l’applique, qui l’exerce, une occupation dont il se passionne, & à laquelle il soit tout entier. Or, la seule qui me paroit réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l’homme, c’est à présent qu’il y faut avoir recours. Émile a tout ce qu’il faut pour y réussir ; il est robuste, adroit, patient, infatigable. Infailliblement il prendra du goût pour cet exercice ; il y mettra toute l’ardeur de son âge ; il y perdra, du moins pour un temps, les dangereux penchants qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps ; elle accoutume au sang, à la cruauté. On a fait Diane ennemie de l’amour ; & l’allégorie est très juste : les langueurs de l’amour ne naissent que dans un doux repos ; un violent exercice étouffe les sentiments tendres. Dans les bois, dans les lieux champêtres, l’amant, le chasseur sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, les bocages, les doux asiles des forts, premier, ne sont pour l’autre que des viandes, des forts, des remises ; où l’un n’entend que chalumeaux, que rossignols, que ramages, l’autre se figure les cors & les cris des chiens ; l’un n’imagine que dryades & nymphes, l’autre que piqueurs, meutes et chevaux. Promenez-vous en camp avec ces deux sortes d’hommes ; à la différence de leur âge, vous connaîtrez bientôt que la terre n’a pas pour eux un aspect semblable, & que le tour de leurs idées est aussi divers que le choix de leurs plaisirs.

Je comprends comment ces goûts se réunissent & comment on trouve enfin du temps pour tout. Mais les passions de la jeunesse ne se partagent pas ainsi : donnez-lui une seule occupation qu’elle aime, & tout le reste sera bientôt oublié. La variété désirs vient de celle des connaissances, & les premiers plaisirs qu’on connaît sont longtemps les seuls u’on recherche. Je ne veux pas que toute la jeunesse d’Émile se passe à tuer des bêtes, & je ne prétends pas même justifier en tout cette féroce passion ; il me suffit qu’elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang-froid parlant d’elle, & me donner le tems de la peindre sans l’exciter.

Il est des époques dans la vie humaine qui sont faites pour n’être jamais oubliées. Telle est, pour Émile, celle de instruction dont je parle ; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire en sorte qu’elle ne s’en efface point. Une des erreurs de notre âge est d’employer la raison trop nue, comme si les hommes n’étoient qu’esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l’imagination, l’on a perdu le plus énergique lues langages. L’impression de la parole est toujours faible, & l’on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes ; nous n’avons rien mis dans les actions. La seule raison n’est point active ; elle retient quelquefois, rarement elle excite, & jamais elle n’a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage ; c’est par ce langage qu’on persuade & qu’on fait agir.

J’observe que, dans les siècles modernes, les hommes n’ont plus de prise les uns sur les autres que par la force & par l’intérêt, au lieu que les anciens agissaient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de l’âme, parce qu ils ne négligeoient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passoient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fût établie, les dieux étoient les magistrats du genre humain ; c’est par-devant eux que les particuliers faisoient leurs traités, leurs alliances, prononçoient leurs promesses ; la face de la terre étoit le livre où s’en conservoient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, & rendus respectables aux hommes barbares étoient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant & du voyant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin ; voilà quels étoient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats ; nul n’eût osé d’une main sacrilège attenter à ces monuments ; & la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu’elle ne l’est aujourd’hui par toute la vaine rigueur des lois.

Dans le gouvernement, l’auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux peuples. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étoient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendoient vénérable l’homme qu’ils en voyoient orné : sans soldats, sans menaces, sitôt qu’il parloit il étoit obéi. Maintenant qu’on affecte d’abolir ces signes [22], qu’arrive-t-il de ce mépris ? Que la majesté royale s’efface de tous les cœurs, que les rois ne se font plus obéir qu’à force de troupes, & que le respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment. Les rois n’ont plus la peine de porter leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités ; mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peut-être, il est aisé de voir qu’à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.

Ce que les anciens ont fait avec l’éloquence est prodigieux : mais cette éloquence ne consistoit pas seulement en beaux discours bien arrangés ; & jamais elle n’eut plus d’effet que quand l’orateur parloit le moins. Ce qu’on disoit le plus vivement rie s’exprimoit pas par des mot, mais par des signes ; on ne le disoit pas, on le montrait. L’objet qu’on expose aux yeux ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit dans l’attente de ce qu’on va dire : & souvent cet objet seul a tout dit. Thrasybule & Tarquin coupant des têtes de pavots, Alexandre appliquant son sceau sur la bouche de son favori, Diogène marchant devant Zénon, ne parlaient-ils pas mieux que s’ils avoient fait de longs discours ? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées ? Darius, engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes un oiseau, une grenouille, une souris et cinq flèches. L’ambassadeur remet son présent, & s’en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes ; plus elle sera menaçante, & moins elle effrayera ; ce ne sera qu une fanfaronnade dont Darius n’eût fait que rire.

Que d’attention chez les Romains à la langue des signes ! Des vêtements divers selon les âges, selon les conditions ; des toges, des saies, des prétextes, des bulles, des laticlaves, des chaires, des licteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d’or, d’herbes, de feuilles, des ovations, des triomphes : tout chez eux était appareil, représentation, cérémonie & tout faisoit impression sur les cœurs des citoyens. Il importoit à l’état que le peuple s’assemblât en tel lieu plutôt qu’en tel autre ; qu’il vît ou ne vît pas le Capitole ; qu’il fut ou ne fût pas tourné du côté du sénat ; qu’il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changeaient d’habit, les candidats en changeaient ; les guerriers ne vantoient pas leurs exploits, ils montroient leurs blessures. À la mort de César, j’imagine un de nos orateurs, voulant émouvoir le peuple, épuiser tous les lieux communs de l’art pour faire une pathétique description de ses plaies, de son sang, de son cadavre : Antoine, quoique éloquent, ne dit point tout cela ; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique !

Mais cette digression m’entraîne insensiblement loin de mon sujet, ainsi que font beaucoup d’autres, & mes écarts sont trop fréquents pour pouvoir être longs et tolérables je reviens donc.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. Revêtez la raison d’un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l’esprit, afin qu’il se fasse entendre. Je le répète, les arguments froids peuvent déterminer nos opinions, non nos actions ; ils nous font croire & non pas agir ; on démontre ce qu’il faut penser, & non ce qu’il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes, à plus forte raison l’est-il pour les jeunes gens encore enveloppés dans leurs sens, et qui ne pensent qu’autant qu’ils imaginent.

Je me garderai donc bien, même après les préparations dont j’ai parlé, d’aller tout d’un coups dans la chambre d’Emile lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l’instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination ; je choisirai le temps, le lieu, les objets les plus favorables à l’impression que je veux faire ; j’appellerai, pour ainsi dire, toute la nature à témoin de nos entretiens ; j’attesterai l’Etre éternel, dont elle est l’ouvrage, de la vérité de mes discours ; je le prendrai pour juge entre Émile & moi ; je marquerai la place où nous sommes, les rochers, les bois, les montagnes qui nous entourent pour monuments de ses engagements & des miens ; je mettrai dans mes yeux, dans mon accent, dans mon geste, l’enthousiasme & l’ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parlerai & il m’écoutera, je m’attendrirai & il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs, je lui rendrai les siens plus respectables ; j’animerai la force du raisonnement d’images & de figures ; je ne serai point long & diffus en froides maximes, mais abondant en sentiments qui débordent ; ma raison sera grave et sentencieuse, mais mon cœur n’aura jamais assez dit. C’est alors qu’en lui montrant tout ce que j’ai fait pour lui, je le lui montrerai comme fait pour moi-même, il verra dans ma tendre affection la raison e tous mes soins. Quelle surprise, quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup de langage ! au lieu de lui rétrécir l’âme en lui parlant toujours de son intérêt, c’est du mien seul que je lui parlerai désormais, & je le toucherai davantage ; j’enflammerai son jeune cœur de tous les sentiments d’amitié, de générosité, de reconnaissance, que j’ai fait naître, & qui sont si doux à nourrir. Je le presserai contre mon sein en versant sur lui des larmes d’attendrissement ; je lui dirai : Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage ; c’est de ton bonheur que j’attends le mien : si tu frustres mes espérances, tu me voles vingt ans de ma vie, & tu fais le malheur de mes vieux jours. C’est ainsi qu’on se fait écouter d’un jeune homme, & u’on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu’ont dit.

Jusqu’ici j’ai tâché de donner des exemples dans la manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J’ai tenté d’en faire autant dans celle-ci ; mais, après bien des essais, j’y renonce, convaincu que la langue française est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue française est, dit-on, la plus chaste des langues ; je la crois, moi, la plus obscène : car il me semble que la chasteté d’une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnêtes, mais à ne les pas avoir. En effet, pour les éviter, il faut qu’on y pense ; & il n’y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la française. Le lecteur toujours plus habile à trouver des sens obcènes que l’auteur à les écarter, se scandalise & s’effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracterait-il pas leur souillure ? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses ; & ces termes sont toujours honnêtes, parce qu’ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible’imaginer un langage plus modeste que celui de la Bible, précisément parce que tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses, il suffit de les traduire en français. Ce que je dois dire à mon Émile n’aura rien que d’honnête & de chaste à son oreille ; mais, pour le trouver tel à la lecture, il faudroit avoir un cœur aussi pur que le sien.

Je penserais même que des réflexions sur la véritable pureté du discours & sur la fausse délicatesse du vice pourroient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit ; car, en apprenant le langage de l’honnêteté, il doit apprendre aussi celui de la décence, & il faut bien qu’il sache pourquoi ces deux langages sont si différents. Quoi qu’il en soit, je soutiens qu’au lieu des vains préceptes, dont on rebat avant le tems les oreilles de la jeunesse, & dont elle se moque à l’âge où ils seroient de saison ; si l’on attend, si l’on prépare le moment de se faire entendre ; qu’alors on lui expose les lois de la nature dans toute leur vérité ; qu’on lui montre la sanction de ces mêmes lois dans les maux physiques et moraux qu’attire leur infraction sur les coupables ; qu’en lui parlant de cet inconcevable mystère de la génération, l’on joigne à l’idée de l’attroit que l’auteur de la nature donne à cet acte celle de l’attachement exclusif qui le rend délicieux, celle des devoirs de fidélité, de pudeur, qui l’environnent, & qui redoublent son charme en remplissant son objet ; qu’en lui peignant le mariage, non seulement comme la plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable & e plus saint de tous les contrats, on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent un nœud si sacré respectable à tous les hommes, & qui couvrent de haine & de malédictions quiconque ose en souiller la pureté ; qu’on lui fasse un tableau frappant & vrai des horreurs de la débauche, de son stupide abrutissement, de la pente insensible par laquelle un premier désordre conduit à tous, & traîne enfin celui qui s’y livre à sa perte ; si, dis-je, on lui montre avec évidence comment au goût de la chasteté tiennent la santé, la force, le courage, es vertus, l’amour même, et tous les vrais biens de l’homme ;. je soutiens qu’alors on lui rendra cette même chasteté désirable & chère, & qu’on trouvera son esprit docile aux moyens qu’on lui donnera pour la conserver : car tant qu’on la conserve, on la respecte ; on ne la méprise qu’après l’avoir perdue.

Il n’est point vrai que le penchant au mal soit indomptable, & qu’on ne soit pas maître de le vaincre avant d’avoir pris l’habitude d’y succomber. Aurélius Victor dit que plusieurs hommes transportés d’amour achetèrent volontairement de leur vie une nuit de Cléopâtre, & ce sacrifice n’est pas impossible à l’ivresse de la passion. Mais supposons que l’homme le plus furieux, & ce le qui commande le moins à ses sens, vit l’appareil du supplice, sûr d’y périr dans les tourments un quart d’heure après ; non seulement cet homme, dès cet instant, deviendrait supérieur aux tentations, il lui en coûteroit même peu de leur résister : bientôt l’image affreuse dont elles seroient accompagnées le distrairoit d’elles ; &, toujours rebutées, elles se lasseroient de revenir. C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse, & l’on est toujours fort pour faire ce qu’on veut fortement ; volenti nihil difficile. Oh ! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie, nous nous abstiendrions aussi aisément d’un crime agréable que d’un poison mortel dans un mets délicieux.

Comment ne voit-on pas que, si toutes les leçons qu’on donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès, c’est qu’elles sont sans raison pour son age, & qu’il importe à tout âge de revêtir la raison des formes qui la fassent aimer ? Parlez-lui gravement quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. Ne combattez pas ses désirs avec sécheresse ; n’étouffez pas son imagination, guidez-la de peur qu’elle n’engendre des monstres. Parlez-lui de l’amour, des femmes, des plaisirs ; faites qu’il trouve dans vos conversations un charme qui flatte son jeune cœur ; n’épargnez rien pour devenir son confident : ce n’est qu’à ce titre que vous serez vraiment son maître. Alors ne craignez plus que vos entretiens l’ennuient ; il vous fera parler plus que vous ne voudrez.

Je ne doute pas un instant que, si sur ces maximes j’ai su prendre toutes les précautions nécessaires, & tenir à mon Émile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l’a fait arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le conduire, qu’il ne se mette avec empressement sous ma sauvegarde, et qu’il ne me dise avec toute la chaleur de son âge, frappé des dangers dont il se voit environné : Ô mon ami, mon protecteur, mon maître, t’éprenez l’autorité que vous voulez déposer au moment qu’il m’importe que vous reste ; vous ne l’aviez jusqu’ici que par ma faiblesse, vous l’aurez maintenant par ma volonté, & elle m’en sera plus sacrée. Défendez-moi de tous les ennemis qui m’assiègent, & surtout de ceux que je porte avec moi, & qui me trahissent ; veillez sur votre ouvrage, afin qu’il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos lois, je le veux toujours, c’est ma volonté constante ; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi : rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence ; empêchez-moi d’être leur esclave, & forcez-moi d’être mon propre maître en n’obéissant point à mes sens, mais à ma raison.

Quand vous aurez amené votre élève à ce point (et s’il n’y vient pas, ce sera votre faute), gardez-vous de le prendre trop vite au mot, de peur que, si jamais votre empire lui paroit trop rude, il ne se croie en droit de s’y soustraire en vous accusant de l’avoir surpris. C’est en ce moment que la réserve & la gravité sont à leur place ; & ce ton lui en imposera d’autant plus, que ce sera la première fois qu’il vous l’aura vu prendre.

Vous lui direz donc : Jeune homme, vous prenez légèrement des engagements pénibles ; il faudroit les connoître pour être en droit de les former : vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre es vices, sous l’attroit du plaisir. Vous n’avez point une âme abjecte, je le sais bien ; vous ne violerez jamais votre foi ; mais combien de fois peut-être vous vous repentirez de l’avoir donnée ! combien de fois vous maudirez celui qui vous aime, quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent, il se verra forcé de vous déchirer le cœur ! Tel qu’Ulysse, ému du chant des Sirènes, crioit à ses conducteurs de le déchaîner, séduit par l’attroit des plaisirs, vous voudrez briser les liens qui vous gênent ; vous m’importunerez de vos plaintes ; vous me reprocherez ma tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous ; en ne songeant qu’à vous rendre heureux, je m’attirerai votre haine. Ô mon Émile, je ne supporterai jamais la douleur de t’être odieux ; ton bonheur même est trop cher à ce prix. Bon jeune homme, ne voyez-vous pas qu’en vous obligeant à m obéir, vous m’obligez à vous conduire, à m’oublier pour me dévouer à vous, à n’écouter ni vos plaintes, ni vos murmures, à combattre incessamment vos désirs & les miens. Vous m’imposez un joug plus dur que le vôtre. Avant de nous en charger tous deux, consultons nos forces ; prenez du temps, donnez-m’en pour y penser, & sachez que le plus lent à promettre est toujours le plus fidèle à tenir. Sachez aussi vous-même que plus vous vous rendez difficile sur l’engagement, et plus vous en facilitez l’exécution. Il importe que le jeune homme sente qu’il promet beaucoup, & que vous promettez encore plus. Quand le moment sera venu & qu’il aura, pour ainsi dire, signé le contrat, changez alors clé langage, mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Vous lui direz : Mon jeune ami, l’expérience vous manque, mais j’ai fait en sorte que la raison ne vous manquât pas. Vous êtes en état de voir partout les motifs de ma conduite ; il ne faut pour cela qu’attendre que vous soyez de sang-froid. Commencez toujours par obéir, & puis demandez-moi compte de mes ordres ; je serai prêt, à vous en rendre raison sitôt que vous serez en état de m’entendre, & je ne craindrai jamais de vous prendre pour juge entre vous & moi. Vous promettez d’être docile, & moi je promets de n’user de cette docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J’ai pour garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu’ici. Trouvez quelqu’un de votre âge qui ait passé une vie aussi douce que la vôtre, & je ne vous promets plus rien.

Après l’établissement de mon autorité, mon premier soin sera d’écarter la nécessité d’en faire usage. Je n’épargnerai rien pour m’établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre de plus en plus le confident de son cœur & l’arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchants de son âge, je les consulterai pour en être le maître ; j’entrerai dans ses vues pour les diriger, je ne lui chercherai point aux dépens du présent un bonheur éloigné. Je ne veux point qu’il soit heureux une fois, mais toujours, s’il est possible.

Ceux qui veulent conduire sagement la jeunesse pour la garantir des pièges des sens lui font horreur de l’amour, & lui feroient volontiers un crime d’y songer à son âge, comme si l’amour étoit fait pour les vieillards. Toutes ces leçons trompeuses que le cœur dément ne persuadent point. Le jeune homme, conduit par un instinct plus sûr, rit en secret des tristes maximes auxquelles il feint d’acquiescer, & n’attend que le moment de les rendre vaines. Tout cela est contre la nature. En suivant une route opposée, j’arriverai plus sûrement au même but. je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide ; je le lu’feindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet ; en le lui peignant, je veux il s’y livre ; en lui faisant sentir quel charme ajoute a l’attroit des sens l’union des cœurs, je le dégoûterai du libertinage, & je le rendrai sage en le rendant amoureux.

Qu’il faut être borné pour ne voir dans le naissants d’un jeune homme qu’un obstacle aux leçons de la raison ! Moi, j’y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n’a de prise sur les passions que par les passions ; c’est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie, & c’est toujours de la nature elle-même qu’il faut tirer les instruments propres à la régler.

Émile n’est pas fait pour rester toujours solitaire ; membre de la société, il en doit remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes, il doit les connaître. Il connaît l’homme en général ; il lui reste à connoître les individus. Il sait ce il qu’on fait dans le monde : il lui reste à voir comment on y vit. Il est tems de lui montrer l’extérieur de cette grande scène dont il connaît déjà tous les jeux cachés. Il n’y portera plus l’admiration stupide d’un jeune étourdi, mais le discernement d’un esprit droit & juste. Ses passions pourront l’abuser, sans doute ; quand est-ce qu’elles n’abusent pas ceux qui s’y livrent ? mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S’il les voit, il les verra de l’œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples ni séduit par leurs préjugés.

Comme il y a un âge propre à l’étude des sciences, il y en a un pour bien saisir l’usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune le suit toute sa vie, sans choix, sans réflexion, &, quoique avec suffisance, sans jamais bien savoir ce qu’il fait. Mais celui qui l’apprend & qui en voit les raisons, le suit avec plus de discernement, & par conséquent avec plus de justesse & de grâce. Donnez moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier age avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, & que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde ; bien conduit, il sera dans un an plus aimable & plus judicieusement poli que celui qu’on y aura nourri dès son enfance : car le premier, étant capable de sentir les raisons de tous les procédés relatifs à l’âge, a l’état, au sexe, qui constituent cet usage, les peut réduire en principes, & les étendre aux cas non prévus ; au lieu que l’autre, n’ayant que sa routine pour toute règle, est embarrassé sitôt qu’on l’en sort.

Les jeunes demoiselles françaises sont toutes élevées dans des couvents jusqu’à ce qu’on les marie. S’aperçoit on qu’elles aient peine alors à prendre ces manières qui leur sont si nouvelles ? & accusera-t-on les femmes de Paris d’avoir l’air gauche, embarrassé, & d’ignorer l’usage du monde pour n’y avoir pas été mises dès leur enfance ? Ce préjugé vient des gens du monde eux-mêmes, qui, ne connaissant rien de plus important que cette petite science, s’imaginent faussement qu’on ne peut s’y prendre de trop bonne heure pour l’acquérir.

Il est vrai qu’il ne faut pas non lus trop attendre. Quiconque a passé toute sa jeunesse foin du grand monde y porte le reste de sa vie un air embarrassé, contraint, un propos toujours hors de propos, des manières lourdes et maladroites, dont l’habitude d’y vivre ne le défait plus, & qui n’acquièrent qu’un nouveau ridicule par l’effort de s en délivrer. Chaque sorte d’instruction a son temps propre qu’il faut connaître, & ses dangers qu’il faut éviter. C’est surtout’pour celle-ci qu’ils se réunissent ; mais je n’y expose pas non plus mon élève sans précaution pour l’en garantir.

Quand ma méthode remplit d’un même objet toutes les vues, & quand, parant un inconvénient, elle en prévient un autre, je juge alors qu’elle est bonne, & que je suis dans le vrai. C est ce que je crois voir dans l’expédient qu’elle me suggère ici. Si je veux être austère & sec avec mon disciple, je perdrai sa confiance, & bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d’être sous ma garde ? Je ne fais qu’autoriser son désordre, et soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je l’introduis dans le monde avec le seul projet de l’instruire, il s’instruira plus que le ne veux. Si je l’en tiens éloigné jusqu’à la fin, qu’aura-t-il appris de moi ? Tout, peut-être, hors l’art le plus nécessaire a l’homme & au citoyen, qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilité trop éloignée, elle sera pour lui comme nulle, il ne fait cas que du présent. Si je me contente de lui fournir des amusements, quel bien lui fais-je ? il s’amollit & ne s’instruit point.

Rien de tout cela. Mon expédient seul pourvoit à tout. Ton cœur, dis-je au jeune homme, a besoin d’une compagne ; allons chercher celle qui te convient : nous ne la trouverons pas aisément peut-être, le vrai mérite est toujours rare ; mais ne nous pressons ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une & nous la trouverons à la fin, ou du moins celle qui en approche le plus. Avec un projet si flatteur pour lui je l’introduis dans le monde. Qu’ai-je besoin d’en dire davantage ? Ne voyez-vous pas que j’ai tout fait ?

En lui peignant la maîtresse. que je lui destine, imaginez si je saurai m’en faire écouter, si je saurai lui rendre agréables & chères les qualités qu’il doit aimer, si je saurai disposer tous ses sentiments à ce qu’il doit rechercher ou fuir ? Il faut que je sois le plus maladroit des hommes, si je ne le rends d’avance passionné sans savoir de qui. Il n’importe que l’objet que je lui peindrai soit imaginaire, il suffit qu’il le dégoûte de ceux qui pourroient le tenter, il suffit qu’il trouve partout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimère aux objets réels qui le frapperont : et qu’est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n’est chimère, mensonge, illusion ? On aime bien plus l’image qu’on se fait que l’objet auquel on l’applique. Si l’on voyoit ce qu’on aime exactement tel qu’il est, il n’y auroit plus d’amour sur la terre. Quand on cesse d’aimer, la personne qu’on aimoit reste la même qu’auparavant, mais on ne la voit plus la même ; le voile du prestige tombe, et l’amour s’évanouit. Or, en fournissant l’objet imaginaire, je suis maître des comparaisons, & j’empêche aisément l’illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu’on trompe un jeune homme en peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister ; mais le choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu’ils lui conviennent, qu’ils lui plaisent, & qu’ils servent à corriger les siens. je ne veux pas non plus qu’on lui mente, en affirmant faussement que l’objet qu’on lui peint existe ; mais s’il se complaît à l’image, il lui souhaitera bientôt un original. Du souhoit à la supposition, le trajet est facile ; c’est l’affaire de quelques descriptions adroites qui, sous des traits plus sensibles donneront à cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrois aller jusqu’à le nommer ; je dirois en riant : Appelons Sophie votre future maîtresse : Sophie est un nom de bon augure : si celle que vous choisirez ne le porte pas, elle sera digne au moins de le porter ; nous pouvons lui en faire honneur d’avance. Après tous ces détails, si, sans affirmer, sans nier, on s’échappe par des défaites, ses soupçons se changeront en certitude ; il croira qu’on lui fait mystère de l’épouse qu’on lui destine, & qu’il la verra quand il sera temps. S’fl en est une fois là, & qu’on ait bien choisi les traits qu’il faut lui montrer, tout le resté est facile ; on peut l’exposer dans le monde presque sans risque : défendez-le seulement de ses sens, son cœur est en sûreté.

Mais, soit qu’il personnifie ou non le modèle que j’aurai su lui rendre aimable, ce modèle, s’il est bien fait, ne l’attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble, & ne lui donnera pas moins d’éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas, que s’il avoit un objet réel. Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée, pour réprimer ses sens par son imagination, l’arracher surtout à ces donneuses d’éducation qui la font payer si cher, & ne forment un jeune homme à la politesse qu’en lui ôtant toute honnêteté ! Sophie est si modeste ! de quel œil verra-t-il leurs avances ? Sophie a tant de simplicité ! comment aimera-t-il leurs airs ? il y a trop loin de ses idées à ses observations, pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.

Tous ceux qui Parlent du gouvernement des enfants suivent les mêmes préjugés et les mêmes maximes, parce qu’ils observent mal & réfléchissent plus mal encore. Ce n’est ni par le tempérament ni par le sens que commence l’égarement de la jeunesse, c’est par l’opinion. S’il étoit ici question des garçons qu’on élève dans les collèges, & des filles qu’on élève dans les couvents, je ferois voir que cela est vrai, même à leur égard ; car les premières leçons que prennent les uns & les autres, les seules qui fructifient sont celles du vice ; & ce n’est pas la nature qui les corrompt, c’est j’exemple. Mais abandonnons les pensionnaires des collèges & des couvents à leurs mauvaises mœurs ; elles seront toujours sans remède. Je ne parle que de l’éducation domestique. Prenez un jeune homme élevé sagement dans la maison de son père en province, & l’examinez au moment qu’il arrive à Paris, ou qu’il entre dans le monde ; vous le trouverez pensant bien sur les choses honnêtes, et ayant la volonté même aussi saine que la raison ; vous lui trouverez du mépris pour le vice & de l’horreur pour la débauche ; au nom seul d’une prostituée, vous verrez dans ses yeux le scandale de l’innocence. Je soutiens qu’il n’y en a pas un qui put se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses, quand même il en sauroit l’usage, & qu’il en sentiroit le besoin.

À six mois de là, considérez de nouveau le même jeune homme, vous ne le reconnaîtrez plus ; des propos libres, des maximes du haut ton, des airs dégagés le feroient prendre pour un autre homme, si ses plaisanteries sur sa première simplicité, sa honte quand on la lui rappelle, ne montroient qu’il est le même et qu’il en rougit. Ô combien il s’est formé dans peu de temps ! D’où vient un changement si grand & si brusque ? Du progrès du tempérament ? Son tempérament n’eût-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle ? et sûrement il n’y eût pris ni ce ton ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens ? Tout au contraire : quand on commence à s’y livrer, on est craintif, inquiet, on fuit le grand jour & le bruit. Les premières voluptés sont toujours mystérieuses, la pudeur les assaisonne & les cache : la première maîtresse ne rend pas effronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui, le jeune homme se recueille pour le goûter, & tremble toujours de le perdre. S’il est bruyant, il n’est ni voluptueux ni tendre ; tant qu’il se vante, il n’a pas joui.

D’autres manières de penser ont produit seules ces différences. Son cœur est encore le même, mais ses opinions ont changé. Ses sentiments, plus lents à s’altérer, s’altéreront enfin par elles ; & c’est alors seulement qu’il sera véritablement corrompu. À peine est-il entré dans le monde qu’il y prend une seconde éducation tout opposée à la première, par laquelle il apprend à mépriser ce qu’il estimoit & à estimer ce qu’il méprisoit : on lui fait regarder les leçons de ses parents & de ses maîtres comme un jargon pédantesque, & les devoirs qu’ils lui ont prêchés comme une morale puérile qu’on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à chan de conduite ; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d’avoir ris du goût pour les mauvaises, & se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n’oublierai jamais l’aveu d’un jeune officier aux gardes suisses, qui s’ennuyoit beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades, & n’osoit s’y refuser de peur d’être moqué d’eux. Je m’exerce à cela, disait-il, comme à prendre du tabac malgré ma répugnance : le goût viendra par l’habitude ; il ne faut pas toujours être Enfant. Ainsi donc, c’est bien moins de la sensualité que de la vanité qu faut préserver un jeune homme entrant dans le monde : il cède plus aux penchants d’autrui qu’aux siens, & l’amour-propre fait plus de libertins que l’amour.

Cela posé, je demande s’il en est un sur la terre entière mieux armé que le mien contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments, ses principes, s’il en est un plus en état de résister au torrent. Car contre quelle séduction n’est-il pas en défense ? Si ses désirs l’entraînent vers le sexe, il n’y trouve point ce qu’il cherche, et son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l’agitent & le pressent, où trouvera-t-il à les contenter ? L’horreur de l’adultère & de la débauche l’éloigne également des filles publiques & des femmes mariées, & c’est toujours par l’un de ces deux états que commencent les désordres de la jeunesse. Une fille à marier peut être coquette ; mais elle ne sera pas effrontée, elle n’ira pas se jeter à la tête d’une jeune homme qui peut l’épouser s’il la croit sage ; d’ailleurs elle aura quelqu’un pour la surveiller. Emile, de son côté, ne sera pas tout à fait livré à lui-même ; tous deux auront au moins pour gardes la crainte & la honte, inséparables des premiers désirs ; ils ne passeront point tout d’un coup aux dernières familiarités, & n’auront pas le tems d’y venir par degrés sans obstacles. Pour s’y prendre autrement, il faut qu’il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu’il ait appris d’eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu’Émile ? Quel homme se mène moins par le ton plaisant que celui qui n’a point de préjugés & ne sait rien donner à ceux des autres ? J’ai travaillé vingt ans à l’armer contre les moqueurs : il leur faudra plus d’un jour pour en faire leur dupe ; car le ridicule n’est à ses yeux que la raison des sots, & rien ne rend plus insensible à la raillerie que d’être au-dessus de l’opinion. Au lieu de plaisanteries, il lui faut des raisons ; &, tant qu’il en sera là, je n’ai pas peur que de jeunes fous me l’enlèvent ; j’ai pour moi la conscience & la vérité. S’il faut que le préjuge s’y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne lui fera jamais croire que je l’aie ennuyé de vaines leçons ; & dans un cœur droit & sensible, la voix d’un ami fidèle & vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n’est alors question que de lui montrer qu’ils le trompent, & qu’en feignant de le traiter en homme ils le traitent réellement enfant, j’affecterai d’être toujours simple, mais grave & clair dans mes raisonnements, afin qu’il sente que c’est moi qui le traite en homme. je lui dirai : "vous voyez que votre seul intérêt, qui est le mien, dicte mes discours, je n’en peux avoir aucun autre. Mais pourquoi ces jeunes gens veulent-ils vous persuader ? C’est qu’ils veulent vous séduire : ils ne vous aiment point, ils ne prennent aucun intérêt a vous ; ils ont pour tout motif un dépit secret de voir que vous valez mieux qu’eux ; ils veulent vous rabaisser à leur petite mesure, & ne vous reprochent de vous laisser gouverner qu’afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous croire qu’il y eût à gagner pour vous dans ce changement ? Leur sagesse est-elle donc si supérieure, & leur attachement d’un jour est-il plus fort que le mien ? Pour donner quelque poids à leur raillerie, il faudroit en pouvoir donner à leur autorité ; & quelle expérience ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des nôtres ? Ils dont fait qu’imiter d’autres étourdis, comme ils veulent être imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des prétendus préjugés de leurs pères, ils s’asservissent à ceux de leurs camarades. Je ne vois point ce qu’ils gagnent à cela : mais je vois qu’ils y perdent sûrement deux grands avantages, celui de l’affection paternelle, dont les conseils sont tendres et sincères, & celui de l’expérience, qui fait juger de ce que on connaît ; car les pères ont été enfants, & les enfants n’ont pas été peres."

"Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs folles maximes ? Pas même cela, cher Émile ; ils se trompent pour vous tromper ; ils ne sont point d’accord avec eux-mêmes : leur cœur les dément sans cesse, & souvent leur bouche les contredit. Tel d’entre eux tourne en dérision tout ce qui est honnête, qui seroit au désespoir que sa femme pensât comme lui. Tel autre poussera cette indifférence de mœurs jusqu’à celles de la femme qu’il n’a point encore, ou, pour comble d’infamie, à celles de la femme qu’il a déjà. Mais allez plus loin, parlez-lui de sa mère, & voyez s’il passera volontiers pour être un enfant d’adultère & le fils d’une femme de mauvaise vie, pour prendre à faux le nom d’une famille, pour en voler le patrimoine à l’héritier naturel ; enfin s’il se laissera patiemment traiter de bâtard. Qui d’entre eux voudra qu’on rende à sa fille le déshonneur dont il couvre celle d’autrui ? Il n’y en a pas un qui n’attentât même à votre vie, si vous adoptiez avec lui, dans la pratique, tous les principes s’efforce de vous donner. C’est ainsi qu’ils décèlent enfin leur inconséquence, & qu’on sent qu’aucun d’eux ne croit ce qu’il dit. Voilà des raisons, cher Émile : pesez les leurs, s’ils en ont, & comparez. Si je voulois user comme eux de mépris & de raillerie, vous les verriez prêter le flanc au ridicule autant peut-être & plus que moi. Mais je n’ai pas peur d’un examen sérieux. Le triomphe des moqueurs est de courte durée ; la vérité demeure, & leur rire insensé s’évanouit."

Vous n’imaginez pas comment, à vingt ans, Émile peut être docile. Que nous pensons différemment ! Moi, je ne conçois pas comment il a pu l’être à dix ; car quelle prise avais-je sur lui à cet âge ? Il m’a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne l’élevois pas alors, je le préparois pour être élevé. Il l’est maintenant assez pour être docile ; il reconnaît la voix de l’amitié, & il sait obéir à la raison. Je lui laisse, il est vrai, l’apparence de l’indépendance, mais jamais il ne me fut mieux assujetti, car il l’est parce qu’il veut l’être. Tant que je n’ai pu me rendre maître de sa volonté, je le suis demeure de sa personne ; je ne le quittais pas d’un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l’embrasse, & je lui dis d’un air assuré : Émile, je te confie à mon ami ; je te livre à son cœur honnête ; c’est lui qui me répondra de toi.

Ce n’est pas l’affaire d’un moment de corrompre des affections saines qui n’ont reçu nulle altération précédente, & d’effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s y fait durant mon absence, elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi pour que je n’aperçoive as le danger avant le mal, & que le ne sois pas à temps d’y porter remède. Comme cri ne se déprave pas tout d’un coup, on n’apprend pas tout d’un coup à dissimuler ; & si jamais homme est maladroit en cet art, c’est Émile, qui n’eut de sa vie une seule occasion d’en user.

Par ces soins & d’autres semblables je le crois si bien & des objets étrangers et des maximes vulgaires, que j’aimerois mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris, que seul dans sa chambre ou dans un parc livré à toute l’inquiétude de son âge. On a beau faire, de tous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme, le plus dangereux & le seul qu’on ne peut écarter, c’est lui-même : cet ennemi pourtant n’est dangereux que par notre faute ; car, comme je l’ai dit mille fois, c’est par la seule imagination que s’éveillent les sens. Leur besoin proprement n’est point un besoin physique : il n’est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n’eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête rie fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fut fait sentir à nous ; & nous serions demeurés chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse, sans qu’elle sache démêler elle-même la cause de cette première inquiétude, qui n’est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaître. Pour moi, plus je réfléchis à cette importante crise & à ses causes prochaines ou éloignées, plus je me persuade qu’un solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instruction & sans femmes, y mourroit vierge à quelque âge qu’il fût parvenu.

Mais il n’est pas ici question d’un sauvage de cette espèce. En élevant un homme parmi ses semblables & pour la société, il est impossible, il n’est même pas à propos de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance ; & ce qu’il y a de pis pour la sagesse est d’être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous ont frappés, les idées que nous avons acquises, nous suivent dans, la retraite, la peuplent, malgré nous, d’images plus séduisantes que les objets mêmes, & rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte, qu’elle est utile à celui qui s’y maintient toujours seul.

Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le reste ; mais c’est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit, couchez tout au moins dans sa chambre : qu’il ne se mette au lit qu’accablé de sommeil et qu’il en sorte à l’instant qu’il s’éveille. Défiez-vous de l’instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu’il agit seul ; il est suspect dès qu’il se mêle aux institutions des hommes : il ne faut pas le détruire, il faut le régler ; & cela peut-être est plus difficile que de l’anéantir. Il seroit très dangereux qu’il apprit à votre élève à donner le change à ses sens & à suppléer aux occasions de les satisfaire : s’il connaît une ois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès lors il aura toujours le corps & le cœur énervés ; il portera jusqu’au tombeau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il vaudroit mieux encore… Si les fureurs d’un tempérament, ardent deviennent invincibles, mon cher Émile, je le te plains ; mais je ne balancerai pas un moment, le ne souffrirai point que la fin de la nature soit éludée. S’il faut qu’un tyran te subjugue, le te livre par préférence à celui ont je peux te délivrer : quoi qu’il arrive, je t’arracherai plus aisément aux femmes qu’à toi.

Jusqu’à vingt ans le corps croit, il a besoin de toute sa substance : la continence est alors dans l’ordre de la nature, & l’on n’y manque guère qu’aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale ; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même, à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont leurs modifications, leurs exceptions, leurs règles. Quand la faiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre ; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.

Souvenez-vous que ce n’est plus de mon élève que je parle ici c’est du vôtre. Ses passions, que vous avez laissées &, vous subjuguent : cédez-leur donc ouvertement, & sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai, il en sera moins fier que honteux, & vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement, pour lui faire au moins éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne le sache & ne le veuille, pas même ce qui est mal ; & il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute & se trompe, que s’il étoit trompé par son élève, & que la faute se fît sans qu’il en sût rien. Qui croit devoir fermer les yeux sur quelque chose, se voit bientôt forcé de les fermer sur tout : le premier abus toléré en amène un autre, & cette chaîne ne finit plus qu’au renversement de tout ordre & au mépris de toute loi.

Une autre erreur que j’ai déjà combattue, mais qui ne sortira jamais des petits esprits, c’est d’affecter toujours la dignité magistrale, & de vouloir passer pour un homme parfait dans l’esprit de son disciple. Cette méthode est à contresens. Comment ne voient-ils pas qu’en voulant affermir leur autorité ils la détruisent, que pour faire écouter ce qu’on dit il faut se mettre à la place de ceux à qui l’on s’adresse, & qu’il faut être homme pour savoir parler au cœur humain ? Tous ces gens parfaits ne touchent ni ne persuadent : on se dit toujours qu’il leur est bien aisé de combattre des passions qu ils ne sentent pas. Montrez vos faiblesses à votre élève, si vous voulez le guérir des siennes ; qu’il voye en vous les mêmes combats qu’il éprouve, qu’il apprenne à se vaincre à votre exemple, & qu’il ne dise pas comme les autres : ces vieillards dépités de n’être plus jeunes, veulent traiter les jeunes gens en vieillards & parce que tous leurs désirs sont éteints, ils nous font un crime des nôtres. Montaigne dit qu’il demandoit un jour au seigneur de Langey combien de fois, dans ses négociations d’Allemagne, il étoit enivré pour le service du roi. Je demanderois volontiers au gouverneur de certain jeune homme combien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour le service de son élève. Combien de fois ? je me trompe. Si la première n’ôte à jamais au libertin le désir d’y rentrer, s’il n’en rapporte le repentir & la honte, s’il ne verse dans votre sein des torrents de larmes, quittez-le à l’instant ; il n’est qu’un monstre, ou vous n’êtes qu’un imbécile ; vous ne lui servirez jamais à rien. Mais laissons ces expédients extrêmes, aussi tristes que dangereux, & qui n’ont aucun rapport à notre éducation.

Que de précautions à prendre avec un jeune homme bien né avant de l’exposer au scandale des mœurs du siècle ! Ces précautions sont pénibles, mais elles sont indispensables ; c’est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse ; c’est par le désordre du premier âge que les hommes dégénèrent, & qu’on les voit devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Vils & lâches dans leurs vices mêmes, ils n’ont que de petites âmes, parce que leurs corps usés ont été corrompus de bonne heure ; à peine leur reste-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées marquent des esprits sans étoffe ; ils ne savent rien sentir de grand & de noble ; ils n’ont ni simplicité ni, vigueur ; abjects en toute chose, & bassement méchants, ils ne sont que vains, fripons, faux ; ils n’ont pas même assez de courage pour être d’illustres scélérats. Tels sont les méprisables hommes que forme la crapule de la jeunesse : s’il s’en trouvoit un seul qui sût être tempérant & sobre, qui sût, au milieu d’eux, préserver son cœur, son sang, ses mœurs, de la contagion de l’exemple, à trente ans il écraseroit tous ces insectes, & deviendroit leur maître avec moins de peine qu’il n’en eut à rester le sien.

Pour peu que la naissance ou la fortune eût fait pour Émile, il seroit cet homme s’il vouloit l’être : mais il les mépriseroit trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d’eux, entrant dans le monde, non pour y primer, mais pour le connoître & pour y trouver une compagne digne de lui.

Dans quelque rang qu’il puisse être né, dans quelque société qu’il commence à s’introduire, son début sera simple & sans éclat : à Dieu ne plaise qu’il soit assez malheureux pour y briller ! Les qualités qui frappent au premier coup d’œil ne sont pas les siennes ; il ne les a ni ne les veut avoir. Il met trop peu de prix aux jugements des hommes pour en mettre à leurs préjugés, & ne se soucie point qu’on l’estime avant que de le connaître. Sa manière de se présenter n’est ni modeste ni vaine, elle est naturelle & vraie ; il ne connaît ni gêne ni déguisement, et il est au milieu d’un cercle ce qu’il est seul & sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux, sans attention pour personne ? Tout au contraire ; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compterait-il pour rien, vivant avec eux ? Il ne les préfère point à lui dans es manières parce qu’il ne les préfère pas à lui dans son cœur ; mais il ne leur montre pas, non plus une indifférence est bien éloigné d’avoir ; s’il n’a pas les formules de la politesse, il a les soins de l’humanité. Il n’aime à voir souffrir il n’offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublie, il juge que cet oubli le mortifie ; car il en coûtera moins a mon jeune homme de rester debout volontairement, que de voir l’autre y rester par force.

Quoique en général Émile n’estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris, parce qu’il les plaint & s’attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il, leur laisse les biens de l’opinion dont ils se contentent, de peur que, les leur ôtant à pure perte, il ne les rendît plus malheureux qu’auparavant. Il n’est donc point disputeur ni contredisant ; il n’est pas non plus complaisant et flatteur ; il dit son avis sans combattre celui de personne, parce qu’il aime la liberté par-dessus toute chose, & que franchise en est un des plus beaux droits.

Il parle peu, parce qu’il ne se soude guère qu’on s’occupe de lui, par la même raison il ne dit que des choses utiles : autrement, qu’est-ce qui l’engageroit à parler ? Émile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à l’esprit, dont je parlerai ci-après, ou du prix qu’on donne à des bagatelles, ont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous. Celui qui connaît assez de choses pour donner a toutes leur véritable prix, ne parle jamais trop ; car il sait apprécier aussi l’attention qu’on lui donne & l’intérêt qu’on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu parlent beaucoup, & les gens qui savent peu parlent peu. Il est simple qu’un ignorant trouve important tout ce qu’il sait, & le dise a tout le monde. Mais un homme instruit n’ouvre pas aisément son répertoire ; il auroit trop à dire, & il voit encore plus a dire après lui ; il se tait.

Loin de choquer les manières des autres, Émile s’y conforme assez volontiers, non pour paraître instruit des usages, lu pour affecter les airs d’un homme poli, mais au contraire de peur qu’on ne le distingue, pour éviter d’être aperçu ; & jamais il n’est plus à son aise que quand on ne prend pas garde à lui.

Quoique entrant dans le monde, il en ignore absolument les manières ; il n’est pas pour cela timide & craintif ; s’il se dérobe, ce n’est point par embarras, c’est que pour bien voir, il faut n’être pas vu ; car ce qu’on pense de lui ne l’inquiète guère, et le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela lait qu’étant toujours tranquille et de sang-froid, il ne se trouble point par la mauvaise honte. Soit qu’on le regarde ou non, il fait toujours de son mieux ce qu’il fait ; &, toujours tout à lui pour bien observer les autres il saisit leurs manières avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l’opinion. On peut dire qu’il prend plutôt l’usage du monde, précisément parce qu’il en fait peu de cas.

Ne vous trompez pas cependant sur sa contenance, & n’allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme & non suffisant ; ses manières sont libres et non dédaigneuses : l’air insolent n’appartient qu’aux esclaves, l’indépendance n’a rien d’affecté. Je n’ai jamais vu d’homme ayant de la fierté dans l’âme en montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles & vaines, qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre, qu’un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pays il étoit : Je suis Anglois, répond l’étranger. Vous Anglois ? réplique le danseur ; vous seriez de cette île où les citoyens ont part à l’administration publique, & sont une portion de la puissance souveraine [23] ! Non, monsieur ; ce front baissé, ce regard timide, cette démarche incertaine, ne m’annoncent que l’esclave titré d’un électeur.

Je ne sais si ce jugement montre une grande connoissance du vrai rapport qui est entre le caractère d’un homme & son extérieur. Pour moi, qui n’ai pas l’honneur d’être maître à danser, j’aurais pensé tout le contraire. J’aurais dit : Cet Anglois n’est pas courtisan, je n’ai jamais ouï dire que les courtisans eussent le front baissé et la démarche incertaine : un homme timide chez un danseur pourroit bien ne l’être pas dans la chambre des Communes. Assurément, ce M. Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains.

Quand on aime, on veut être aimé. Émile aime les hommes, il veut donc leur plaire. À plus forte raison il veut plaire aux femmes ; son âge, ses mœurs, son projet, tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs, car elles font beaucoup ; les hommes qui en ont sont les vrais adorateurs des femmes. Ils n’ont pas comme les autres je ne sais quel jargon moqueur de galanterie ; mais ils ont un empressement plus vrai, plus tendre, & qui part du cœur. Je connoîtrois près d’une jeune femme un homme qui a des mœurs & qui commande à la nature, entre cent nulle débauchés. Jugez de ce que doit être Émile avec un tempérament tout neuf, & tant de raisons d’y résister ! pour auprès d’elles, je crois qu’il sera quelquefois timide & embarrassé ; mais sûrement cet embarras ne leur déplaira pas, & les moins friponnes n’auront encore que trop souvent l’art d’en jouir & de l’augmenter. Au reste, son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera lus modeste & plus respectueux pour les femmes, plus vif & plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point de vue l’objet de ses recherches, et c’est toujours à ce qui les lui rappelle qu’il marque le plus d’attention.

Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l’ordre de la nature, et même sur le bon ordre de la société ; mais les premiers seront toujours préférés aux autres ; & à respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu’un magistrat de son âge. étant donc pour l’ordinaire, un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paraître humble, mais par un sentiment naturel & fondé sur la raison. Il n’aura point l’impertinent savoir-vivre d’un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages & coupe la parole aux anciens : il n’autorisera point, pour sa part, la réponse d’un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demandait lequel il préféroit de son siècle ou de celui-ci : Sire, j’ai passé ni à respecter les vieillards, & il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfans.

Ayant une âme tendre & sensible, mais n’appréciant rien-sur le taux de l’opinion, quoiqu’il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d’en être considéré. D’où il suit qu’il sera plus affectueux que poli, qu’il n’aura jamais d’airs ni de faste, et qu’il sera plus touché d’une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien ; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure agréable ; il n’aura point recours au cadre doré, & jamais l’enseigne richesse ne souillera son ajustement.

On voit que tout cela n’exige point de ma part un étalage de préceptes, & n’est qu’un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l’usage du monde ; comme si dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenoit pas naturellement, & comme si ce n’étoit pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois ! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences.

Le plus malheureux effet de la politesse d’usage est d’enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle imite. Qu’on nous inspire dans l’éducation l’humanité & la bienfaisance, nous aurons la politesse, ou nous n’en aurons plus besoin.

Si nous n’avons pas celle qui s’annonce par les grâces, nous aurons celle qui annonce l’honnête homme & le citoyen ; nous n’aurons pas besoin de recourir à la fausseté.

Au lieu d’être artificieux pour plaire, il suffira d’être bon ; au lieu d’être faux pour flatter les faiblesses des autres, il suffira d’être indulgent.

Ceux avec qui l’on aura de tels procédés n’en seront ni enorgueillis ni corrompus ; ils n’en seront que reconnaissants, & en deviendront meilleurs [24].

Il me semble que si quelque éducation doit produire l’espèce de politesse qu’exige ici M. Duclos, c’est celle dont j’ai tracé le plan jusqu’ici.

Je conviens pourtant qu’avec des maximes si différentes, Émile ne : sera point comme tout le monde, & Dieu le préserve de l’être jamais ! Mais, en ce qu’il sera différent des autres, il ne sera ni fâcheux, ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Émile sera, si l’on veut, un aimable étranger. D’abord on lui pardonnera ses singularités en disant : Il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manières ; & voyant qu’il n’en change pas, on les lui pardonnera encore en disant : Il est fait ainsi.

Il ne sera point fêté comme un homme aimable, irois on l’aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son les esprit, mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d’esprit : le sien sera net & borné, il aura le sens droit & le jugement sain. Ne courant jamais après les idées,es il ne sauroit se piquer d’esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires & vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues, qu’elles font de tout tems les seuls vrais liens de la société, & qu’il ne reste aux esprits transcendants qu’à se distinguer par des idées pernicieuses & funestes au genre humain. Me manière de se faire admirer ne le touche guère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, & en quoi il peut contribuer au bonheur d autrui. La sphère de ses connaissances ne s’étend pas lus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite & bien marquée ; n’étant point tenté d’en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent ; il ne veut ni s’égarer ni briller. Émile est un homme de bon sens, & rie veut pas être autre chose : on aura beau vouloir l’injurier par ce titre, il s’en tiendra toujours honoré.

Quoique le désir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l’opinion d’autrui, il ne prendra de cette opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires qui n’ont de loi que la mode ou les préjugés. il aura l’orgueil de vouloir bien faire tout ce qu’il fait, même de le vouloir faire mieux qu’un autre : à la course il voudra être le plus léger ; à la lutte, le plus fort ; au travail le plus habile ; aux jeux d’adresse, le plus adroit ; mais il cherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes, & qui ont besoin d’être constatés par le jugement d’autrui, comme d’avoir plus d’esprit qu’un autre, de parier mieux, d’être plus savant, etc. ; encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne, comme d’être d’une plus grande naissance, d’être estimé plus riche, plus en crédit, plus considéré, d’en imposer par un plus grand faste.

Aimant les hommes parce qu’ils sont ses semblables, il aimera surtout ceux qui lui ressemblent le plus, parce qu’il se sentira bon ; &, jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales, en tout ce qui tient au bon caractère, il sera fort aise d’être approuvé. Il ne se dira pas précisément : je me réjouis parce qu’on m’approuve ; mais, je me réjouis parce qu’on approuve ce que j’ai fait de bien ; je me réjouis ce que les gens qui m’honorent se font honneur : tant qu’ils jugeront aussi sainement il sera beau d’obtenir leur estime.

étudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde, comme il. les étudioit ci-devant par leurs passions dans l’histoire, il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût ; et voilà l’étude qui lui convient durant cette époque.

Plus on va chercher loin les définitions du goût, & plus on s’égare : le goût n’est que la faculté de juger ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de là, vous ne savez plus ce que c’est que le goût. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait plus de gens de goût que d’autres ; car, bien que la pluralité juge sainement de chaque objet, il y a peu d’hommes qui jugent comme elle sur tous ; &, bien que le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de pût, de même qu’il y a peu de belles personnes, quoique l’assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.

Il faut remarquer qu’il ne s’agit pas ici de ce qu’on aime parce qu’il nous est utile, ni de ce qu’on hait parce qu’il nous nuit. Le goût ne s’exerce que sur les choses indifférentes ou d’un intérêt d’amusement tout au plus, & non sur celles qui tiennent à nos besoins : pour juger de celles-ci, le goût n’est pas nécessaire, le seul appétit suffit. Voilà ce qui rend si difficiles, &, ce semble, si arbitraires les pures décisions du goût ; car, hors l’instinct qui le détermine, on ne voit plus la raison de ses décisions. On doit distinguer encore ses lois dans les choses morales & ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent absolument inexplicables. Mais il importe d’observer qu’il entre du moral dans tout ce qui tient à l’imitation [25] : ainsi l’on explique des beautés qui paraissent physiques & qui ne le sont réellement point. J’ajouterai que le goût a des règles locales qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d’institution ; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractère, & que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts.

Le goût est naturel à tous les hommes, mais ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, &, dans tous, il est sujet à s’altérer par diverses causes. La mesure du goût qu on peut avoir dépend de la sensibilité qu’on a reçue ; sa culture & sa forme dépendent des sociétés où l’on a vécu. Premièrement il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement il faut des sociétés d’amusement et d’oisiveté ; car, dans celles d’affaires, on a pour règle, non le plaisir, mais l’intérêt. En troisième lieu il faut des sociétés où l’inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l’opinion soit modérée, & où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire, la mode étouffe le goût ; & l’on ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue.

Dans ce dernier cas, il n’est plus vrai que le bon goût est celui du plus rand nombre. Pourquoi cela ? Parce que l’objet change. Alors la multitude n’a plus de jugement à elle, elle ne juge lus que d’après ceux qu’elle croit plus éclairés qu’elle ; elle approuve, non ce qui est bien, mais ce qu’ils ont approuvé. Dans tous les temps, faites que chaque homme ait son propre sentiment ; & ce qui est le plus agréable en soi aura toujours la pluralité des suffrages.

Les hommes, dans leurs travaux, ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la nature. Plus nous nous éloignons du maître, plus nos tableaux sont défigurés. C’est alors des objets que nous aimons que nous tirons nos modèles ; & le beau de fantaisie, sujet au caprice & à l’autorité, n’est plus rien que ce qui plaît à ceux qui nous guident.

Ceux qui nous guident sont les artistes, les grands, les riches ; & ce qui les guide eux-mêmes est leur intérêt ou leur vanité. Ceux-ci, pour étaler leurs richesses, et les autres pour en profiter, cherchent à l’envi de nouveaux moyens de dépense. Par là le grand luxe établit son empire, & fait aimer ce qui est difficile & coûteux : alors le prétendu beau, loin d’imiter la nature, n’est tel qu’à force de la contrarier. Voilà comment le luxe & le mauvais goût sont inséparables. Par-tout où le goût est dispendieux, il est faux.

C’est surtout dans commerce des deux sexes que le goût, bon ou mauvais, prend sa forme ; sa culture est un effet nécessaire de l’objet de cette société. Mais, quand la facilité de jouir attiédit le désir de plaire, le goût doit dégénérer ; & c’est là, ce me semble, une autre raison des plus sensibles, pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.

Consultez le goût des femmes dans les choses physiques & qui tiennent au jugement des sens ; celui des hommes dans les choses morales & qui dépendent plus de l’entendement. Quand les femmes seront ce qu’elles doivent. être, elles se borneront aux choses de leur compétence, & jugeront tours bien ; mais depuis qu’elles se sont établies les arbitres de la littérature, depuis qu’elles se sont mises à juger les livres & à en faire à toute force, elles ne connoissent plus rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages sont toujours sûrs d’être mal conseillés : les galants qui les consultent sur leur parure sont toujours ridiculement mis. J’aurai bientôt occasion de parler des vrais talents de ce sexe, de la manière de les cultiver, & des choses sur lesquelles ses décisions doivent alors être écoutées.

Voilà les considérations élémentaires que je poserai pour principes en raisonnant avec mon Émile sur une matière qui ne lui est rien moins ; qu’indifférente dans la circonstance où il se trouve, & dans la recherche dont il est occupé. & à qui doit-elle être indifférente ? La connoissance de ce qui peut être agréable ou désagréable aux hommes n’est pas seulement nécessaire à celui qui a besoin d’eux, mais encore à celui qui veut leur être utile : il importe même de leur plaire pour les servir ; & l’art d’écrire n’est rien moins qu’une étude oiseuse quand on l’emploie à faire écouter la vente.

Si, pour cultiver le goût de mon disciple, j’avois à choisir entre des pays où cette culture est encore à naître & d’autres où elle auroit déjà dégénéré, je suivrais l’ordre rétrograde ; je commencerois sa tournée par ces derniers, & je finirois par les premiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une délicatesse excessive qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n’aperçoit pas ; cette délicatesse mène à l’esprit de discussion ; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient : cette subtilité rend le tact plus délicat & moins uniforme. Il se forme alors autant de goûts qu’il y a de têtes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie & les lumières s’étendent ; & c’est ainsi qu’on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très répandus, attendu qu elles frappent après toutes les autres, & que les gens peu accoutumés aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands traits. Il n’y a pas peut-être à présent un lieu sur la terre ou le goût général soit plus mauvais qu’à Paris. Cependant c’est dans cette capitale que le bon goût se cultive ; & il paraît peu de livres estimés dans l’Europe dont l’auteur n’ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu il suffit de lire les livres qui s’y font se trompent : on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres ; & les auteurs eux-mêmes ne sont pas ceux avec qui l’on apprend le plus. C’est l’esprit des sociétés lu, développe une tête pensante, & qui, porte la vue aussi loi, qu’elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris : bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien..

On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût règne ; mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goût, & il est bien difficile que cela n’arrive quand on reste avec eux trop longtemps. Il faut perfectionner par leurs soins l’instrument qui juge, en évitant de l’employer comme eux. je me garderai de polir le jugement d’Émile jusqu’à l’altérer ; &, quand il aura le tact assez fin pour sentir & comparer les divers goûts des hommes, c’est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien.

Je m’y prendrai de plus encore pour lui conserver un goût pur & sain. Dans le tumulte de la dissipation je saurai ménager avec lui des entretiens utiles ; &, les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent, j’aurai soin de les lui rendre aussi amusants qu’instructifs. Voici le tems de la lecture & des livres agréables ; voici. le tems de lui apprendre à faire l’analyse du discours, de le rendre sensible à toutes les beautés de l’éloquence & de la diction. C’est peu de chose d’apprendre les langues pour elles-mêmes ; leur usage n’est pas si important qu’on croit ; mais l’étude des langues mène à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le latin pour bien savoir le français ; il faut étudier & comparer l’un & l’autre pour entendre les règles de l’art de parler.

Il y a d’ailleurs une certaine simplicité de goût qui va au cœur, & qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l’éloquence, dans la poésie, dans toute espèce de littérature, il les retrouvera, comme dans l’histoire, abondants en choses, et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire, disent peu & prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi n’est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monuments et jusque sur es tombeaux. Les nôtres sont couverts d’éloges ; sur ceux des anciens on lisoit des faits.

Sta, viator ; heroem calcas.

Quand j’aurois trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j’aurois d’abord deviné qu’elle étoit moderne ; car rien n’est si commun que des héros parmi nous ; mais chez les anciens ils étoient rares. Au lieu de dire qu’un homme étoit un héros, ils auroient dit ce qu’il avoit fait pour l’être. À l’épitaphe de ce héros comparez celle de l’efféminé Sardanapale :

J’ai bâti Tarse & Anchiale en un jour, & maintenant je suis mort.

Laquelle dit plus, à votre avis ? Notre style lapidaire, avec son enflure, n’est bon qu’à souffler des nains. Les anciens montroient les hommes au naturel, & l’on voyoit que c’étoient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille : Ils moururent, dit-il, irréprochables dans lez guerre & dans l’amitié. Voilà tout : mais considérez, dans cet éloge si court & si simple, de quoi l’auteur devoit avoir le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant

On lisoit ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles :

Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir a ses saintes lois.

On voit bien que ce n’est pas l’Académie des inscriptions qui a composé celle-là.

Je suis trompé si mon élève, qui donne si peu de prix aux paroles, ne porte sa première attention sur ces différences, & si elles n’influent sur le choix de ses lectures. Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C’est un orateur ; mais en lisant Cicéron, il dira : C’est un avocat.

En général, Émile prendra plus de goût pour les livres des anciens que pour les nôtres ; par cela seul qu’étant les premiers, les anciens sont les plus près de la nature, & que leur génie est plus à eux. Quoi qu’en aient pu dire la & l’abbé Terrasson, il n’y a point de vrai progrès de dans l’espèce humaine, parce que tout ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre ; que tous les esprits partent toujours du même point, & que le tems qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pense étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit. Nos esprits sont comme nos bras, exercés à tout faire avec des outils, & rien par eux-mêmes. Fontenelle disoit que toute cette dispute sur les anciens & les modernes se réduisoit à savoir si les arbres d’autrefois étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. Si l’agriculture avoit changé, cette question ne seroit pas impertinente à faire.

Après l’avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre aussi les égouts dans les réservoirs des modernes compilateurs, journaux, traductions, dictionnaires ; il jette un coup d’œil sur tout cela, puis le laisse pour n’y jamais revenir. Je lui fais entendre, pour le réjouir, le bavardage des académies ; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu’avec le corps : là-dessus il tirera de lui-même la conséquence de l’utilité de tous ces beaux établissements.

Je le mène aux spectacles, pour étudier, non les mœurs, mais le goût ; car c’est là surtout qu’il se montre à ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes & la morale, lui dirais-je ; ce n’est pas ici qu’il faut les apprendre. Le théâtre n’est pas fait pour la vérité ; il est fait pour flatter, pour amuser les hommes ; il n’y a point d’école où l’on apprenne si bien l’art de leur plaire & d’intéresser le cœur humain. L’étude du théâtre mène à celle de la poésie ; elles ont exactement le même objet. Qu’il ait une étincelle de goût pour elle, avec quel plaisir il cultivera les langues des poètes, le grec, le latin, l’italien ! Ces études seront pour lui des amusements sans contrainte, & n’en profiteront que mieux ; elles lui seront délicieuses dans un âge & des circonstances où le cœur s’intéresse avec tant de charme à tous les genres de beauté faits pour le toucher. Figurez-vous d’un côté mon Emile, & de l’autre un polisson de collège, lisant le quatrième livre de l’Enéide, ou Tibulle, ou le Banquet de Platon : quelle différence ! Combien le cœur de l’un est remué de ce qui n’affecte pas même l’autre ! Ô bon jeune homme ! arrête suspends ta lecture, le te vois trop ému ; je veux bien que le langage de l’amour te plaise, mais non pas qu’il t’égare ; sois homme sensible, mais sois homme sage. Si tu des que l’un des deux, tu n’es rien. Au reste qu’il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les~ belles-lettres, dans la poésie, peu. m’importe. Il n~en’vaudra pas moins S’il ne sait rien de tout cela, & ce n’est pas de tous ces badinages qu’il s’agit dans son éducation.

Mon principal objet, en lui apprenant à sentir & aimer le beau dans tous les genres, est d’y fixer ses affections & ses goûts, d’empêcher que ses appétits naturels ne s’altèrent & qu’il ne cherche un jour dans sa richesse les moyens d’être heureux, qu’il doit trouver plus près de lui. J’ai dit ailleurs que le goût n’étoit que l’art le se connoître & petites choses & cela est très vrai ; mais puisque c’est d --i tissu de petites choses que dépend l’agrément de la vie, de tels soins ne sont rien moins qu’indifférents ; c’est par que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée, dans toute la vérité qu’ils peuvent avoir pour nous. je n’entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de l’âme, mais seulement ce qui est de sensualité, de volupté réelle, mis à part les préjugés & l’opinion.

Qu’on me permette, pour mieux développer mon idée, de laisser un moment Émile, dont le cœur pur & sain ne peut plus servir de règle à personne, & de chercher en moi-même un exemple plus sensible & plus rapproché des mœurs du lecteur.

Il y a des états qui semblent changer la nature, & refondre, soit en mieux, soit en pis, les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre. Ce n’est pas seulement dans le militaire que l’on prend l’esprit de corps, & ce n’est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J’ai pensé cent fois avec effroi que si j’avois le malheur de remplir aujourd’hui tel emploi que je pense en certains pays, demain je serois presque inévitablement tyran, concussionnaire, destructeur du peuple, nuisible au prince, ennemi par état de toute humanité, de toute équité, de toute espèce de vertu.

De même, si étois riche, j’aurois fait tout ce qu’il faut pour le devenir ; je serois donc insolent & bas, sensible & délicat pour moi seul, impitoyable & dur pour tout le monde, spectateur dédaigneux des misères de la canaille, car je ne donnerois plus d’autre nom aux indigents pour faire oublier qu’autrefois je fus de leur classe. Enfin je ferois de ma fortune l’instrument de mes plaisirs, dont je serois uniquement occupé ; & jusque-là je serois comme tous les autres.

Mais en quoi je crois que j’en différerois beaucoup, c’est que je serois sensuel et voluptueux plut^t qu’orgueilleux & vain, & que je me livrerois au luxe de mollesse bien plus qu’au luxe d’ostentation. J’aurois même quelque honte l’étaler trop ma richesse, & je croirois toujours voir l’envieux que j’écraserois de mon faste dire à ses voisins a l’oreille : Voilà un fripon qui a grand’peur de n’être pas connu pour tel.

De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre, je chercherois ce qui m’est le plus & que je puis le mieux m’approprier. Pour cela, le premier usage de ma richesse seroit d’en acheter du loisir & la liberté, quoi j’ajouterois la santé, si elle étoit à prix ; mais comme elle ne s’achète qu’avec la tempérance, & qu’il n’y a point sans la santé de vrai plaisir dans la vie, je serois tempérant par sensualité.

Je resterois toujours aussi près de la nature qu’il seroit possible pour flatter les sens que j’ai reçus d’elle, bien sûr que plus elle mettroit du sien dans mes jouissances, plus trouverois de réalité. Dans le choix des objets d’imitation je la prendrais toujours pour modèle ; dans mes appétits je lui donnerois la préférence ; dans mes goûts je la consulterois toujours ; dans les mets je voudrois toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt & qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrois les falsifications de la fraude, j’irois au-devant du plaisir. Ma sotte & grossière gourmandise s’enrichiroit point un maître d’hôtel ; il ne me vendroit point au poids de l’or du poison pour du poisson ; ma table ne seroit point couverte avec appareil de magnifiques ordures & charognes lointaines ; je prodiguerois ma propre peine pour sa te sensualité puisque alors cette peine est un plaisir elle-même, & qu’elle ajoute à celui qu’on en attend. Si je voulois goûter un mets du bout du monde, j’irais, comme Apicius, plutôt l’y chercher, que de l’en faire venir, car les mets les plus exquis manquent toujours d’un assaisonnement qu’on n’apporte pas avec eux & qu’aucun cuisinier ne leur donne, l’air du climat qui les a produits.

Par la même raison, je n’imiterois pas ceux qui, ne se trouvant bien qu’où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes, & les climats en contradiction avec les saisons ; qui, cherchant l’été en hiver, & l’hiver en été, vont avoir froid en Italie & chaud dans le nord, sans songer qu’en croyant fuir la rigueur des saisons, ils la trouvent dans les lieux où l’on n’a point pris à s’en garantir. Moi, je resterois en place, ou je prendrois tout le contre-pied : je voudrois tirer d’une saison tout ce qu’elle a d’agréable, & d’un climat tout ce qu’il a de particulier. J’aurois une diversité de plaisirs & d’habitudes qui ne se ressembleroient point, & qui seroient toujours dans la nature, j’irois passer l’été à Naples, & l’hiver à Pétersbourg ; tantôt respirant un doux zéphyr, à demi couché dans les fraîches grottes de Tarente ; tantôt dans l’illumination d’un palais de glace, hors d’haleine, & fatigué des plaisirs du bal.

Je voudrois dans le service de ma table, dans la parure de mon logement, imiter par des ornements très simples la variété des saisons, & tirer de chacune toutes ses délices, sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine & non du goût à troubler ainsi l’ordre de la nature, à lui arracher des productions involontaires qu’elle donne à regret dans sa malédiction, & qui, n’ayant ni qualité ni saveur, ne peuvent ni nourrir l’estomac, ni flatter le palais. Rien n’est plus insipide que les primeurs ; ce n’est qu’à grands frais que tel riche de Paris, avec ses fourneaux et ses serres chaudes, vient à bout de n’avoir sur,a table toute l’année que de mauvais légumes & de mauvais fruits. Si j’avois des cerises quand il gèle, & des melons ambrés au cœur de l’hiver, avec quel plaisir les goûterais-je, quand mon palais n’a besoin d’être humecté ni rafraîchi ? Dans les ardeurs de la canicule, le lourd marron me serait-il fort agréable ? Le préférerais-je sortant de la poêle’à la groseille, à la fraise & aux fruits désaltérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins ? Couvrir sa cheminée au mois de janvier de végétations forcées, de fleurs pâles & sans odeur, c’est moins parer l’hiver que déparer le printemps ; c’est s’ôter le plaisir d’aller dans les bois chercher la première violette, épier le premier bourgeon, & s’écrier dans un saisissement de joie : Mortels, vous n’êtes pas abandonnés, la nature vit encore. Pour être bien servi, j’aurois peu de domestiques : cela déjà été dit, & cela est bon à redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais qu’un duc des dix messieurs qui l’entourent. J’ai pensé cent fois qu’ayant à table mon verre à côté de moi, je bois à l’instant qu’il me plaît, au lieu que, si j’avois un grand couvert, il faudroit que vingt voix répétassent :à boire, avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu’on fait par autrui se fait mal, comme qu’on s’y prenne. Je n’enverrois pas chez les marchands, j’irois moi-même ; j’irois pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus sûrement, et payer moins chèrement ; j’irois pour faire un exercice agréable, pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi ; cela récrée, & quelquefois cela instruit ; enfin j’irois pour aller, c’est toujours quelque chose. L’ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup, on s’ennuie peu. Ce sont de mauvais interprètes qu’un portier & des laquais ; je ne voudrois point avoir toujours ces gens-là entre moi & le reste du monde, ni marcher toujours avec le fracas d’un carrosse, comme si j’avois peur d’être abordé. Les chevaux d’un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts ; s’ils sont fatigués ou malades, il le sait avant tout autre ; & il n’a pas peur d’être obligé de garder le logis sous ce prétexte, quand son cocher veut se donner du bon temps ; en chemin mille embarras ne le font point sécher d’impatience, ni rester en place au moment qu’il voudroit voler. Enfin, si nul ne nous sert jamais si bien que nous-mêmes, fût-on plus puissant qu’Alexandre & plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu’on ne peut tirer de soi.

Je ne voudrois point avoir un palais pour demeure ; car dans ce palais je n’habiterois qu’une chambre ; toute pièce commune n’est à personne, & la chambre de chacun de mes gens me seroit aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très voluptueux, sont tous logés & meublés simplement. Ils regardent la vie comme un voyage, & leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours : mais j’en aurois une différente qui produiroit le même effet. Il me sembleroit que m’établir avec tant d’appareil dans un lieu seroit me bannir de tous les autres, et m’emprisonner pour ainsi dire dans mon palais. C’est un assez beau palais que le monde ; tout n’est-il pas au riche quand il veut jouir ? Ubi bene, ibi patria ; c’est là sa devise ; ses lares sont les lieux où l’argent petit tout, son pays est partout où peut passer son coffre-fort, comme Philippe tenoit à lui toute place forte où pouvait entrer un mulet chargé d’argent. Pourquoi donc s’aller circonscrire par des murs et par des portes pour n’en sortir jamais ? Une épidémie, une guerre, une révolte me chasse-t-elle d’un lieu, je vais dans un autre, & j’y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m’en faire un moi-même, tandis qu on en bâtit pour moi par tout l’univers ? Pourquoi si pressé de vivre, m’apprêter de si loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd’hui ? L’on ne sauroit se faire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C’est ainsi qu’Empédocle reprochoit aux Agrigentins d’entasser les plaisirs comme s’ils n’avoient qu un jour à vivre & de bâtir comme s’ils ne devoient jamais mourir.

D’ailleurs, que me sert un logement si vaste, ayant si peu de quoi le peupler, et moins de quoi le remplir ? Mes meubles seroient simples comme mes goûts ; je n’aurois galerie ni bibliothèque, surtout si, j’aimois la lecture & que je me connusse en tableaux. Je saurois alors que de telles collections ne sont jamais complètes, & que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n’avoir rien. En ceci l’abondance fait la misère : il n’y a, pas un faiseur de collections qui ne l’ait éprouvé. Quand on s’y connaît, on n’en doit point faire ; on n’a guère un cabinet à montrer aux autres quand on sait s’en servir pour soi.

Le jeu n’est point un amusement d’homme riche, il est la ressource d’un désœuvré ; & mes plaisirs me donneroient trop d’affaires pour me laisser bien du temps à remplir. Je ne joue point du tout, étant solitaire & pauvre, si ce n’est quelquefois aux échecs, & cela de trop. Si j’étois riche, je jouerois moins encore, et seulement un très petit jeu, pour ne voir point de mécontent, ni l’être. L’intérêt du jeu, manquant de motif dans un esprit mal fait. Les profits qu’un homme riche peut faire au jeu lui sont moins sensibles que les pertes ; & comme la forme modérés, qui en use le bénéfice à la longue, fait qu’en général ils vont plus en pertes qu’en gains, on ne peut, en raisonnant bien, s’affectionner beaucoup a un amusement où les risques de toute espèce sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences de la fortune les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquants, & ces préférences ne se marquent pas moins dans le plus petit jeu que dans le plus grand. Le goût du jeu, fruit de l’avarice & de l’ennui, ne prend que dans un esprit & dans un cœur vides ; & il me semble que j’aurois assez de sentiment & de connaissances pour me passer d’un tel supplément. On voit rarement les penseurs se plaire beaucoup au jeu, qui suspend cette habitude, ou a tourne sur d’arides combinaisons ; aussi l’un des biens, & peut-être le seul qu’ait produit le goût des sciences, est d’amortir un peu cette passion sordide ; on aimera mieux s’exercer à prouver l’utilité du jeu que de s’y livrer. Moi, je le combattrais parmi les joueurs, & j’aurois plus de plaisir à me moquer d’eux en les voyant perdre, qu’à leur gagner leur argent.

Je serois le même dans ma vie privée & dans le commerce du monde. je voudrais que ma fortune mit partout de l’aisance, & ne fît jamais sentir d’inégalité. Le clinquant de la parure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrois être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place, & qu’on ne me distinguât dans aucun ; que, sans affectation, sans changement sur ma personne, je fusse peuple à la guinguette et bonne compagnie au Palais-Royal. Par là plus maître de ma conduite, je mettrais toujours à ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a, dit-on, des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées, & ne reçoivent personne qu’en dentelle ; j’irois donc passer ma journée ailleurs : mais si ces femmes étoient jeunes & jolies, je pourrois quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.

Le seul lien de mes sociétés seroit l’attachement mutuel, la conformité des goûts, la convenance des caractères ; je m’y livrerois comme homme & non comme riche ; je ne souffrirois jamais que leur charme fût empoisonné par l’intérêt. Si mon opulence m’avoit laissé quelque humanité, j’étendrois au loin mes services & mes bienfaits ; mais je voudrois avoir autour de moi une société & non une cour, des amis & non des protégés ; je ne serois point le patron de mes convives, je serois leur hôte. L’indépendance & l’égalité laisseroient à mes liaisons toute la candeur de la bienveillance ; & où le devoir ni l’intérêt n’entreroient pour rien, le plaisir et l’amitié feroient seuls la loi.

On n’achète ni son ami, ni sa maîtresse. Il est aisé d’avoir des femmes avec de l’argent ; mais c’est le moyen de n’être jamais l’amant d’aucune. Loin que l’amour soit à vendre, l’argent le tue infailliblement. Quiconque paie, fût-il le plus aimable des hommes, par cela seul qu’il paie, ne peut être longtemps aimé. Bientôt il paiera pour un autre, ou plutôt cet autre sera payé de son argent ; &, dans ce double lien formé par l’intérêt, par la débauche, sans amour, sans honneur, sans vrai plaisir, la femme avide, infidèle & misérable, traitée par le vil qui reçoit comme elle traite le sot qui donne, reste ainsi quitte envers tous les deux. Il seroit doux d’être libéral envers ce qu’on aime, si cela ne faisoit un marché. Je ne connois qu’un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse, sans empoisonner l’amour : c’est de lui tout donner & d’être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme avec qui ce procédé ne fût pas extravagant.

Celui qui disait : je possède Lacs sans qu’elle me possède, disoit un mot sans esprit. La possession qui n’est pas réciproque n’est rien : c’est tout au plus la possession du sexe, mais non pas de l’individu. Or, où le moral de l’amour n’est pas, pourquoi faire une si grande affaire du reste ? Rien n’est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu’un millionnaire.

Oh ! si l’on pouvoit développer assez les inconséquences du vice, combien, lorsqu’il obtient ce qu’il a voulu, on le trouveroit loin de son compte ! Pourquoi cette barbare avidité de corrompre l’innocence, de se faire une victime d’un jeune objet qu’on eût dû protéger, & que de ce premier pas on traîne inévitablement dans un gouffre de misère dont il ne sortira qu’à la mort ? Brutalité, vanité, sottise, erreur, & rien davantage. Ce plaisir même n’est la nature ; il est de l’opinion, & de l’opinion la plus vile, puisqu’elle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hommes craint la comparaison de tout autre, & veut : passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes gens aimables, dignes de plaire, & qui seraient plus excusables d’être difficiles. Non : avec de la figure, du mérite & des sentiments, on craint peu l’expérience de sa maîtresse ; dans une juste confiance, on lui dit : Tu connois les plaisirs, n’importe ; mon cœur t’en promet que tu n’as jamais connus.

Mais un vieux satyre usé de débauche, sans agrément, sans ménagement, sans égard, sans aucune espèce d’honnêteté, incapable, indigne de plaire à toute femme qui se connaît en gens aimables, croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en gagnant de vitesse sur l’expérience, & lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la nouveauté ; c’est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie ; mais il se trompe, l’horreur qu’il fait n’est pas moins de la nature que n’en sont les désirs qu’il voudroit exciter. il se trompe aussi dans sa folle attente : cette même nature a soin de revendiquer ses droits : toute fille qui se vend s’est déjà donnée ; & s’étant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu’il craint. Il achète donc un plaisir imaginaire, & n’en est pas moins abhorré.

Pour moi, j’aurois beau changer étant riche, il est un point où je ne changer jamais. S’il ne me reste ni mœurs ni vertu, il me restera du moins quelque goût, quelque sens, quelque délicatesse ; & cela me garantira d’user ma fortune en dupe à courir après des chimères, d’épuiser ma bourse & ma vie à me faire trahir et moquer par des enfants. Si j’étois jeune, je chercherois les plaisirs de la jeunesse ; et, les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherois pas en homme riche. Si je restois tel que je suis, ce seroit autre chose ; je me bornerois prudemment aux plaisirs de mon âge ; je prendrois les goûts dont je peux jouir, & j’étoufferois ceux qui ne feroient plus que mon supplice. je n’irois point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles ; je ne supporterois point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe, de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avoient tourné mes anciens désirs en besoins, j’y satisferois peut-être, mais avec honte, mais en rougissant de moi. J’ôterois la passion du besoin, je m’assortirois le mieux qu’il me seroit possible, & m’en tiendrois là : je ne me ferois plus une occupation de ma faiblesse, & je voudrois surtout n’en avoir qu’un seul témoin. La vie humaine a d’autres plaisirs, quand ceux-là lui manquent ; en courant vainement après ceux qui fuient on s’ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années, ne déplaçons pas plus les âges que les saisons : il faut être soi dan tous les temps, & ne point lutter contre la nature : ces vains efforts usent la vie & nous empêchent d’en user.

Le peuple ne s’ennuie guère, sa vie est active ; si ses amusements ne sont pas varies, ils sont rares ; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux & de courts loisirs tient lieu d’assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau, c’est l’ennui ; au sein de tant d’amusements rassemblés à grands frais, au milieu de tant de gens concourans à leur plaire, l’ennui ; les consume & les tue, ils passent leur vie a le fuir & à en être atteints : ils sont accablés de son poids insupportable : les femmes surtout, qui ne savent plus ni s’occuper ni s’amuser, en sont dévorées sous le nom de vapeurs ; il se transforme pour elles en un mal horrible, qui leur ôte quelquefois la raison, & enfin la vie. Pour moi, je ne connois point de sort plus affreux que celui d’une jolie femme de Paris, après celui du petit agréable qui s’attache à elle, qui, changé de même en femme oisive, s’éloigne ainsi doublement de son état, & à qui la vanité d’être homme à bonnes fortunes fait supporter la langueur des plus tristes jours qu’ait jamais passés créature humaine.

Les bienséances, les modes, les usages qui dérivent du luxe & du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu’on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout monde : on ne l’a ni pour eux ni pour soi [26]. Le ridicule que l’opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d’elle pour la tyranniser & pour la punir. On n’est jamais, ridicule que par des formes déterminées : celui qui sait varier ses situations & ses plaisirs efface aujourd’hui l’impression d’hier : il est comme nul dans l’esprit des hommes ; mais il jouit, car il est tout entier à chaque heure & à chaque chose. Ma seule forme constante seroit celle-là ; dans chaque situation je rie m’occuperois d’aucune autre, et je prendrois chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille & du lendemain. Comme je serois peuple avec le peuple, je serois campagnard aux champs ; & quand je parlerois d’agriculture, le paysan ne se moqueroit pas de moi. je n’irois pas me bâtir une ville en campagne, & mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurois une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; & quoique une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerois magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu’elle a l’air plus propre & plus gai que le chaume, qu’on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, & que cela me rappelleroit un peu l’heureux tems de ma jeunesse. J’aurois pour cour une basse-cour, & pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j’aime beaucoup. J’aurois un potager pour jardin, & pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion dès promeneurs, ne seroient ni comptés ni cueillis par mon jardinier ; & mon avare magnificence n’étaleroit point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité seroit peu coûteuse, parce que j’aurois choisi mon asile dans quelque province éloignée où l’on voit peu d’argent & beaucoup de denrées, & où règnent l’abondance & la pauvreté. Là, je rassemblerois une société, plus choisie que nombreuse, d’amis aimant le plaisir & s’y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil & se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette & des cartes la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses, & le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seroient oubliés, &, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d’amusements divers qui ne nous donneraient chaque soir quel’embarras du choix pour le lendemain. L’exercice & a vie active nous feroient un nouvel estomac & de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l’abondance plairoit plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux sont les premiers cuisiniers du monde, & les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n’aurait pas plus d’ordre que d’élégance ; la salle à manger seroit partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre ; quelquefois au loin, près d’une source vive, sur l’herbe verdoyante & fraîche, sous des touffes d’aunes & de coudriers ; une longue procession de gais convives porteroit en chantant l’apprêt du festin ; on auroit le gazon pour table & pour chaise ; les bords de la fontaine serviroient de buffet, & le dessert pendroit aux arbres. Les mets seroient servis sans ordre, l’appétit dispenseroit des façons ; chacun se préférant ouvertement à tout autre, trouveroit bon que tout autre se préférât de même à lui de cette familiarité cordiale & modérée naîtrait, sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, & plus fait pour lier les cœurs. Point d’importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d’un œil avide, s’amusant à nous faire attendre à boire, & murmurant d’un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres, chacun seroit servi par tous ; le tems passeroit sans le compter, le repas seroit le repos, & dureroit autant que l’ardeur du jour. S’il passoit près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l’épaule, je lui réjouirois le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gaiement sa misère ; & moi j’aurois aussi le plaisir de nie sentir émouvoir un peu les entrailles, & de me dire en secret : je suis encore homme.

Si quelque fête champêtre rassembloit les habitants du lieu, j’y serois des premiers avec ma troupe ; si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisoient à mon voisinage, on sauroit que j’aime la joie, & j’y serois invité. Je porterois à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueroient à la fête ; & j’y trouverois en échange des biens d’un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise & le vrai plaisir. Je souperois gaiement au bout de leur longue table ; j’y ferois chorus au refrain d’une vieille chanson rustique, & je danserois dans leur grange de meilleur cœur qu’au bal de l’Opéra.

Jusqu’ici tout est à merveille, me dira-t-on ; mais la chasse ? est-ce être en campagne que de n’y pas chasser ? J’entends : je ne voulois qu’une métairie, et j’avois tort. Je me suppose riche, il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs : voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des gardes, des redevances, des honneurs seigneuriaux, surtout de l’encens & de l’eau bénite.

Fort bien. Mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits & désireux d’usurper ceux des autres ; nos gardes se chamailleront, & peut-être les maîtres : voilà des altercations, des querelles, des haines, des procès tout au moins : cela n’est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs blés par mes lièvres, & leurs fèves par mes sangliers ; chacun, n’osant tuer l’ennemi qui détruit son travail, voudra du moins le chasser de son champ ; près avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu’ils passent la nuit à les garder ils auront des mâtins, des tambours, des cornets, des sonnettes : avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens, & ne pourrai m’empêcher de me la reprocher. Si j’avois l’honneur d’être prince, tout cela ne me toucheroit guère ; mais moi, nouveau parvenu, nouveau riche, j’aurois le cœur encore un peu roturier.

Ce n’est pas tout ; l’abondance du gibier tentera les chasseurs ; j’aurai bientôt des braconniers a punir ; il me faudra des prisons, des geôliers, des archers, des galères : tout cela me paraît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte & m’importuner de leurs cris, ou bien il faudra qu’on les chasse, qu’on les maltraite. Les pauvres gens qui n’auront point. braconné, & dont mon gibier aura fourrage la récolte, viendront se plaindre de leur côté : les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les autres ruinés pour l’avoir épargné : quelle triste alternative ! Je ne verrai de tous côtés qu’objets de misère, il n’entendrai que gémissements : cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix & de lièvres presque sous ses pieds.

Voulez-vous dégager les plaisirs de leurs peines, ôtez en l’exclusion : plus vous les laisserez communs aux hommes, plus vous les goûterez toujours purs. je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire ; mais, sans changer de goûts, je suivrai celui que je me suppose à moindres frais. J’établirai mon séjour champêtre dans un pays où la chasse soit libre à tout le monde, & où j’en puisse avoir l’amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare ; mais il y aura plus d’adresse à le chercher et de plaisir à l’atteindre. Je me souviendrai des battements de cœur qu’éprouvait mon père au vol de la première perdrix, & des transports de joie avec lesquels il trouvoit le lièvre qu’il avoit cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenoit le soir, rendu de fatigue & déchiré des ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval, suivis de vingt fusils chargés, ne font qu’en changer, tirer, & tuer autour d’eux, sans art, sans gloire, & presque sans exercice. Le plaisir n’est donc pas moindre, et l’inconvénient est ôté quand on n’a ni terre à garder, ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter : voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu’on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes qu on n’en reçoive aussi quelque malaise ; & les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.

Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu’on partage avec le peuple ; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j élève autour de mon parc m’en font une triste clôture, je n’ai fait à grands frais que m’ôter le plaisir de la promenade : me voilà forcé de l’aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche. Un riche veut être partout le maître & ne se trouve bien qu’où il ne l’est pas : il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus dans ma richesse, ce que j’ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m’empare de tout ce qui nie convient dans mon voisinage : il n’y a pas de conquérant plus déterminé que moi ; j’usurpe sur les princes mêmes ; je m’accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent ; je leur donne des noms ; je fais de l’un mon parc, de l’autre ma terrasse, & m’en voilà le maître ; dès lors, je m’y promène impunément ; j’y reviens souvent pour maintenir la possession ; j’use autant que je veux le sol à force d’y marcher ; & l’on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m’approprie tire plus d’usage de l’argent qu’il lui produit que j’en tire de son terrain. Que si l’on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m’importe ; je prends mon parc sur mes épaules, & je vais le poser les emplacements ne manquent pas aux environs, & j’aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d’asile.

Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables : voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n’est qu’illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s’écartera de ces règles, quelque riche qu’il puisse être, mangera son or en fumier, & ne connaîtra jamais le prix de la vie.

On m’objectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, & qu’on n’a pas besoin d’être riche pour les goûter. C’est précisément à quoi j’en voulois venir. On a du plaisir quand on en veut avoir : c’est l’opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous ; & il est cent fois plus aisé d’être heureux que de le paraître. L’homme de goût & vraiment voluptueux n’a que faire de richesse ; il lui suffit d’être libre & maître de lui. Quiconque jouit de la santé & ne manque pas du nécessaire, s’il arrache de son cœur les biens de l’opinion, est assez riche ; c’est l’aurea mediocritas d’Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence, car pour le plaisir elle n’est bonne a rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi ; mais, ayant le cœur plus pur & plus sain, il le sentira mieux encore, & toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.

En passant ainsi le temps, nous cherchons toujours Sophie, & nous ne la trouvons point. Il importoit qu’elle ne se trouvât pas si vite, & nous l’avons cherchée où j’étois bien sûr qu’elle n’étoit pas [27].

Enfin le moment presse ; il est tems de la chercher tout de bon, de peur qu’il ne s’en fasse une qu’il prenne pour elle, & qu’il ne connoisse trop tard son erreur. Adieu donc Paris, Ville célebre, Ville de bruit, de fumée & de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur, ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris ; nous cherchons l’amour, le bonheur, l’innocence ; nous ne serons jamais assez loin de toi.


Fin du Livre quartrieme.


ÉMILE,

OU

DE L’ÉDUCATION.



LIVRE CINQUIEME.


Nous voici parvenus au dernier acte de la Jeunesse, mais nous ne sommes pas encore au dénouement.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul, Émile est homme ; nous lui avons promis une compagne, il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux est son asyle ? Où la trouverons-nous ? Pour la trouver il la faut connoître. Sachons premierement ce qu’elle est, nous jugerons mieux des lieux qu’elle habite ; & quand nous l’aurons trouvée, encore tout ne sera-t-il pas fait. Puisque notre jeune Gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est tems de le laisser auprès de sa Maîtresse. Et là-dessus il finit son ouvrage. Pour moi qui n’ai pas l’honneur d’élever un Gentilhomme, je me garderai d’imiter Locke en cela. SOPHIE OU LA FEMME.

Sophie doit être femme comme Emile est homme, c’est-à-dire avoir tout ce qui convient à la constitution de son espèce & de son sexe pour remplir sa place dans l’ordre physique & moral. Commençons donc par examiner les conformités & les différences de son sexe & du nôtre.

En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme elle a les mêmes organes les mêmes besoins, les mêmes facultés ; la machine est construite de la même manière, les pièces en sont les mêmes, le jeu de l’une est celui de l’autre, la figure est semblable ; &, sous quelque rapport qu’on les considère, ils ne différent entre eux que du plus au moins.

En tout ce qui tient au sexe, la femme & l’homme ont partout des rapports et partout des différences : la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer dans la constitution de l’un & de l’autre ce qui est du sexe & ce qui n’en est pas. Par l’anatomie comparée, & même à la seule inspection, l’on trouve entre eux des différences générales qui paraissent ne point tenir au sexe ; elles y tiennent pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors d’état d’appercevoir : nous ne savons jusqu’où ces liaisons peuvent s’étendre ; la seule chose que nous savons avec certitude est que tout ce qu’ils ont de commun est de l’espèce, & que tout ce qu’ils ont de différent est du sexe. Sous ce double point de vue, nous trouvons entre eux tant de rapports & tant d’oppositions, que c’est peut-être une des merveilles de la nature d’avoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant si différemment.

Ces rapports & ces différences doivent influer sur le moral ; cette conséquence est sensible, conforme à l’expérience, & montre la vanité des disputes sur la préférence ou l’égalité des sexes : comme si chacun des deux, allant aux fins de, la nature selon sa destination particulière, n’étoit pas plus parfait en cela que s’il ressembloit davantage à l’autre ! En ce qu’ils ont de commun ils sont égaux ; en ce qu’ils ont de différent ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite & un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d’esprit que de visage, & la perfection n’est pas susceptible de plus & de moins.

Dans l’union des sexes chacun concourt également à l’objet commun, mais non pas de la même manière. De cette diversité naît la première différence assignable entre les rapports moraux le l’un & de l’autre. L’un doit être actif & fort, l’autre passif & faible : il faut nécessairement que l’un veuille & puisse, il suffit que l’autre résiste peu.

Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire a l’homme. Si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure a l’amour même.

Si la femme est faite pour plaire & pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme au lieu de le provoquer ; sa violence à elle est dans ses charmes c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa force & a en user. L’art le plus sûr d’animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l’amour-propre se joint au désir, & l’un triomphe de la victoire que l’autre lui fait remporter. De là naissent l’attaque & la défense, l’audace d’un sexe & la timidité de l’autre, enfin la modestie & la honte dont la nature arma le faible pour asservit le fort.

Qui est-ce qui peut penser qu’elle ait prescrit indifféremment les mêmes avances aux uns & aux autres, & que le premier à former des désirs doive être aussi le premier à les témoigner ? Quelle étrange dépravation de jugement ! L’entreprise ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel qu’ils aient la même audace à s’y livrer ? Comment ne voit-on pas qu’avec une si grande inégalité dans la mise commune, si la réserve n’imposoit à l’un la modération que la nature impose à l’autre, il en résulteroit bientôt la ruine de tous deux, & que le genre humain périroit par les moyens établis pour le conserver ? Avec la facilité qu’ont les femmes d émouvoir les sens des hommes, & d’aller réveiller au fond de leurs cœurs les restes d’un tempérament presque éteint, s’il étoit quelque malheureux climat sur la terre ou la philosophie eut introduit cet usage, surtout dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que d’hommes, tyrannisés par elles, ils seroient enfin leurs victimes, & se verroient tous traîner à la mort sans qu’ils pussent jamais s’en défendre.

Si les femelles des animaux n’ont pas la même honte, que ensuit-il ? Ont-elles, comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein ? Le désir ne vient polar elles qu’avec le besoin ; le besoin satisfait, le désir cesse ; elles ne repoussent plus le mâle par feinte [28], mais tout de bon : elles font tout le contraire de ce que faisoit la fille d’Auguste ; elles ne reçoivent plus de passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs temps de bonne volonté sont courts & bientôt passés ; l’instinct les pousse et l’instinct les arrête. Ou sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes, quand vous leur aurez ôté la pudeur ? Attendre qu’elles ne se soucient plus des hommes, c’est attendre qu’ils ne soient plus bons à rien.

L’être suprême a voulu faire en tout honneur, a l’espèce humaine : en donnant à l’homme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les règle, afin qu’il soit libre & se commande à lui-même ; en le livrant à de passions immodérées, il joint à ces passions la raison pour les gouverner ; en livrant la femme à des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés, savoir le goût qu’on prend aux choses honnêtes lorsqu’on en fait la règle de ses actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l’instinct des bêtes.

Soit donc que la femelle de l’homme partage ou non ses désirs & veule ou non les satisfaire, elle le repousse & se défend toujours, mais non pas toujours avec la même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que l’attaquant soit victorieux, il faut que l’attaqué le permette ou l’ordonne ; car que de moyens adroits n’a-t-il pas pour forcer l’agresseur d’user de force ! Le plus libre & le plus doux de tous les actes n’admet point de violence réelle, la nature & la raison s’y opposent : la nature, en ce qu’elle a pourvu le plus faible d’autant de force qu’il en faut pour résister quand il lui plaît ; la raison, en ce qu’une violence réelle est non seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce que l’homme déclare ainsi la guerre à sa compagne, & l’autorise à défendre sa personne & sa liberté aux dépens même de la vie de l’agresseur, soit parce que la femme seule est juge de l’état où elle se trouve, & qu’un enfant n’auroit point de père si tout homme en pouvoit usurper les droits.

Voici donc une troisième conséquence de la constitution des sexes, c’est que le plus fort soit le maître en apparence, & dépende en effet du plus faible ; & cela non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus de facilité d’exciter les désirs qu’à l’homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci, malgré qu’il en ait, du bon plaisir de l’autre, & le contraint de chercher à son tour à lui plaire pour obtenir qu’elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans sa victoire est de douter si est la faiblesse qui cède à la force, ou si c’est la volonté qui se rend ; & la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle & lui. L’esprit des femmes répond en ceci parfaite nient à leur constitution : loin de rougir de leur faiblesse, elles en font gloire : leurs tendres muscles sont sans résistance : elles affectent de ne pouvoir soulever les plus légers fardeaux ; elles auroient honte d’être fortes. Pourquoi cela ? Ce n’est pas seulement pour paraître délicates, c’est par une précaution plus adroite ; elles se ménagent de loin des excuses & le droit d’être faibles au besoin.

Le progrès des lumières acquises par nos vices a beaucoup changé sur ce point les anciennes opinions parmi nous, & l’on ne parle plus guère de violences depuis qu’elles sont si peu nécessaires & que les hommes n’y croient plus ;*

[* Il peut y avoir une telle disproportion d’âge & de force qu’une violence réelle ait lieu : mais traitant ici de l’état relatif des sexes selon l’ordre de la nature je les prends tous deux dans le rapport commun qui constitue cet état.] au lieu qu’elles sont très communes dans les hautes antiquités grecques & Juives, parce que ces mêmes opinions sont dans la simplicité de la nature, & que la seule expérience du libertinage a pu les déraciner. Si l’on cite de nos jours moins d’actes de violence, ce n’est sûrement pas que les hommes soient plus tempérants, mais c’est qu’ils ont moins de crédulité, & que telle plainte, qui jadis eût persuadé des peuples simples, ne feroit de nos jours qu’attirer les ris des moqueurs ; on gagne davantage à se taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une fille abusée étoit punie avec le séducteur, si le délit avoit été commis dans la ville ; mais s’il avoit été commis à la campagne ou dans des lieux écartés, l’homme seul étoit puni ; car, dit la loi, la fille a nié & n’a point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenait aux files à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés.

L’effet de ces diversités d’opinions sur les mœurs est sensible. La galanterie moderne en est l’ouvrage. Les hommes, trouvant que leurs plaisirs dépendaient plus de la volonté du beau sexe qu’ils n’avoient cru, ont captivé cette volonté par des complaisances dont il les a bien dédommagés.

Voyez comment le physique nous amène insensiblement au moral, & comment de la grossière union des sexes naissent peu à peu les plus douces lois de l’amour. L’empire des femmes n’est point à elles parce que les hommes l’ont voulu, mais parce que ainsi le veut la nature : il étoit à elles avant qu’elles parussent l’avoir. Ce même Hercule, qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespius, fut pourtant contraint de filer près d’Omphale ; & le fort Samson n’étoit pas si fort que Dalila. Cet empire est aux femmes, & ne peut leur être ôté, même quand elles en abusent : si jamais elles pouvoient le perdre, il y a longtemps qu’elles l’auroient perdu. Il n’y a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle n’est mâle qu’en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse ; tout la rappelle sans cesse à son sexe, &, pour en bien remplir les fonctions, il lui faut une constitution qui s’y rapporte. Il lui faut du ménagement durant sa grossesse ; il lui faut du repos dans ses couches ; il lui faut une vie molle & sédentaire pour allaiter ses enfants ; il lui faut, pour les élever, de la patience & de la douceur, un zèle, une affection que rien ne rebute ; elle sert de liaison entre eux & leur père, elle seule les lui fait aimer & lui donne la confiance de les appeler siens. Que de tendresse & de soin ne lui faut-il point pour maintenir dans l’union toute la famille ! & enfin tout cela ne doit pas être des vertus, mais des goûts, sans quoi l’espèce humaine seroit bientôt éteinte.

La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n’est ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là-dessus, de l’injuste inégalité qu’y met l’homme elle a tort ; cette inégalité n’est point une institution humaine ou du moins elle n’est point l’ouvrage du préjugé, mais de la raison : c’est a celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfants d’en répondre à l’autre. Sans doute il n’est permis à personne de violer sa foi, & tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des austères devoirs de son sexe est un homme injuste & barbare ; mais la femme infidèle fait plus, elle dissout la famille & brise tous les liens de la nature ; en donnant à l’homme des enfants qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns & les autres, elle joint la perfidie à l’infidélité. J’ai peine à voir quel désordre & quel crime ne tient pas à celui-là. S’il est un état affreux au monde, c’est celui d’un malheureux père qui sans confiance en sa femme n’ose se livrer aux plus doux sentiments de son cœur, qui doute, en embrassant son enfant s’il n’embrasse point l’enfant d’un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres enfants. Qu’est-ce alors que la famille, si ce n’est une société d’ennemis secrets qu’une femme coupable arme l’un contre l’autre, en les forçant de feindre de s entr’aimer ?

Il n’importe donc pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu’elle soit jugée telle par son mari, par ses proches par tout le monde ; il importe qu’elle soit modeste, attentive : réservée, & qu’elle porte aux yeux d’autrui, comme en sa propre conscience, le témoignage de sa vertu. Enfin s’il importe qu’un père aime ses enfants, il importe qu’il estime leur mère. Telles sont les raisons mettent l’apparence même au nombre des devoirs des femmes, & leur rendent l’honneur et la réputation non moins indispensables que la chasteté. De ces principes dérive, avec la différence morale des sexes, un motif nouveau de devoir & de convenance, qui prescrit spécialement aux femmes l’attention la plus scrupuleuse sur leur conduite, sur leurs manières, sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux, & que leurs devoirs sont les mêmes, c’est se perdre en déclamations vaines, c’est ne rien dire tant qu’on ne répondra pas à cela.

N’est-ce pas une manière de raisonner bien solide, de donner des exceptions pour réponse à des lois générales aussi bien fondées ? Les femmes, dites-vous, ne font pas toujours des enfants ! Non, mais leur destination propre est d’en faire. Quoi ! parce qu’il y a dans l’univers une centaine de grandes villes où les femmes, vivant dans la licence, font peu d’enfants, vous prétendez que l’état des femmes est d’en faire peu ! En que deviendroient vos villes, si les campagnes éloignées, ou les femmes vivent plus simplement & plus chastement, ne réparoient la stérilité des dames ? Dans combien de provinces les femmes qui n’ont fait que quatre ou cinq enfants passent pour peu fécondes !*

[* Sans cela l’espèce dépérirait nécessairement : pour qu’elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque femme fasse à peu près quatre enfants : car des enfants qui naissent il en meurt près de la moitié avant qu’ils puissent en avoir d’autres, & il en faut deux restants Pour représenter le père & la mère. Voyez si les villes vous fourniront cette population-là.] Enfin, que telle ou telle femme fasse peu d’enfants, qu’importe ? L’état dé la femme est-il moins d’être mère ? & n’est-ce pas par des lois générales que la nature & les mœurs doivent pourvoir à cet état ?

Quand il y auroit entre les grossesses d’aussi longs intervalles qu’on le suppose, une femme changera-t-elle ainsi brusquement & alternativement de manière de vivre sans péril & sans risque ? Sera-t-elle aujourd’hui nourrice & demain guerrière ? Changera-t-elle de tempérament & de goûts comme un caméléon de couleurs ? Passera-t-elle tout à coup de l’ombre de la clôture & des soins domestiques aux injures de l’air, aux travaux, aux fatigues, aux périls de la guerre ? Sera-t-elle tantôt craintive *

[* La timidité des femmes est encore un instinct de la nature contre le double risque qu’elles courent durant leur grossesse.] & tantôt brave, tantôt délicate & tantôt robuste ? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont peine à supporter le métier des armes, des femmes n’ont jamais affronté le soleil, et qui savent a peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de mollesse ? Prendront-elles ce dur métier à l’âge où les hommes le quittent ?

Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine & nourrissent leurs enfants presque sans soin ; j’en conviens : mais dans ces mêmes pays les hommes vont demi-nuds en tout temps, terrassent les bêtes féroces, portent un canot comme un havresac, font des chasses de sept ou huit cent lieues, dorment à l’air à plate terre, supportent des fatigues incroyables, & passent plusieurs jours sans manger. Quand les femmes deviennent robustes, les hommes, le deviennent encore plus ; quand les hommes s’amollissent, les femmes s’amollissent davantage ; quand les deux termes changent également, la différence reste la même.

Platon, dans sa République, donne aux femmes les mêmes exercices qu’aux hommes ; je le crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les familles particulières, & ne sachant plus que faire des femmes, il se vit forcé de les faire hommes. Ce beau génie avoit tout combiné, tout prévu : il alloit au-devant d’une objection que personne peut-être n’eut songé à lui faire ; mais il a mal résolu celle qu’on lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes dont le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui font ne l’ont jamais lu ; je parle de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêmes emplois, dans les mêmes travaux, & ne peut manquer d’engendrer les lus intolérables abus ; je parle de cette subversion des plus doux sentiments de la nature, immolés à un sentiment artificiel qui ne petit subsister que par eux : comme s’il ne falloit pas une prise naturelle pour former des liens de convention ! comme si l’amour qu’on a pour ses proches n’étoit pas le principe de celui qu’on doit à l’état ! comme si ce n’étoit pas par la petite patrie, qui est la famille, que le cœur s’attache à la grande ! comme si ce n’étoit pas le bon fils, le bon mari, le gon père, qui font le bon citoyen !

Dès qu’une fois il est démontré que l’homme & la femme ne sont ni ne doivent être constitués de même, de caractère ai de tempérament, il s’ensuit qu’ils ne doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses ; la fin des travaux est commune, mais les travaux sont différents, & par conséquent les goûts qui les dirigent. Après avoir tâché de former l’homme naturel, pour ne pas laisser imparfoit notre ouvrage, voyons comment doit se former aussi la femme qui convient à cet homme.

Voulez-vous toujours être bien guidé, suivez toujours les indications de la nature. Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites sans cesse : les femmes ont tel & tel défaut que nous n’avons pas. Votre orgueil vous trompe ; ce seroient des défauts pour vous, ce sont des qualités pour elles ; tout iroit moins bien si elles ne les avoient pas. Empêchez ces prétendus défauts de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire.

Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines & coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres ; elles s’en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! & depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l’éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît ? Elles n’ont point de collèges : grand malheur ! Eh ! plût à Dieu qu’il n’y en eût point pour les garçons ! ils seroient plus sensément & plus honnêtement élevés. Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries ? Leur fait-on malgré elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple ? Vous empêche-t-on de les instruire & faire instruire à votre gré ? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l’art qu’elles apprennent de vous nous attire & nous flatte, si nous aimons a les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler a loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh ! prenez le parti de les élever comme des hommes ; ils y consentiront de bon cœur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles les gouverneront, & c’est alors qu’ils seront vraiment les maîtres.

Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées ; mais prises en tout, elles se compensent La femme vaut mieux comme femme & moins comme homme ; partout où elle fait valoir ses droits, elle a l’avantage ; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous. On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions ; constante manière d’argumenter des galants partisans du beau sexe.

Cultiver dans les femmes les qualités de l’homme, & négliger celles qui leur sont propres, c’est donc visiblement travailler à leur préjudice : les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d’usurper nos avantages, elles n’abandonnent pas les leurs ; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns & les autres parce qu’ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre, & perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme, & soyez sûre qu’elle en vaudra mieux pour elle & pour nous.

S’ensuit-il qu’elle doive être élevée dans l’ignorance de toute chose, & bornée aux seules fonctions ménage ? L’homme fera-t-il sa servante de sa compagne, se privera-t-il auprès d’elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux l’asservir l’empêchera-t-il de rien sentir, de rien connoître ? En fera-t-il un véritable automate ? Non, sans doute ; ainsi ne l’a pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit si agréable & si délié ; au contraire, elle veut qu’elles pensent, qu’elles jugent, qu’elles aiment, qu’elles connoissent, qu’elles cultivent leur esprit comme leur figure ; ce sont les armes qu’elle leur donne pour suppléer a la force qui leur manque & pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses mais seulement celles qu’il leur convient de savoir.

Soit que je considère la destination particulière du sexe, soit que j’observe ses penchants, soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à m’indiquer la forme d’éducation qui lui convient. La femme & l’homme sont faits l’un pour l’autre, mais leur mutuelle dépendance n’est pas égale : les hommes dépendent des femmes par leurs désirs ; les femmes dépendent des hommes & par leurs désirs et par leurs besoins ; nous subsisterions plutôt sans elles qu’elles sans nous. Pour qu’elles aient le nécessaire, pour qu’elles soient dans leur état, il faut que nous le leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions dignes ; elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leur mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes & de leurs vertus. Par la loi même de la nature, les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la merci des jugements des hommes : il ne suffit pas qu’elles soient estimables, il faut qu’elles soient estimées ; il ne leur suffit pas d’être belles, il faut qu’elles plaisent ; il ne leur suffit pas d’être sages, il faut qu’elles soient reconnues pour telles ; leur honneur n’est pas seulement dans leur conduite, mais dans leur réputation, & il n’est pas possible que celle qui consent à passer pour infâme puisse jamais être honnête. L’homme, en bien faisant, ne dépend que de lui-même, et peut braver le jugement public ; mais la femme en bien faisant, n’a fait que la moitié de sa tâche, & ce que l’on pense d’elle ne lui importe pas moins que ce qu’elle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet égard contraire à celui de la nôtre : l’opinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes, & son trône parmi les femmes.

De la bonne constitution des mères dépend d’abord celle des enfants ; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer & honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable & douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, & ce qu’on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu’on ne remontera pas à ce principe, on s’écartera du but, et tous les préceptes qu’on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre.

Mais, quoique toute femme veuille plaire aux hommes & doive le vouloir, il y a bien de la différence entre vouloir plaire à l’homme de mérite, à l’homme vraiment aimable, & vouloir plaire ces petits agréables qui déshonorent leur sexe et celui qu’ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer dans les hommes ce qui lui ressemble, & ce n’est pas non plus en prenant leurs manières qu’elle doit chercher à s’en faire aimer.

Lors donc que, quittant le ton modeste & posé de leur sexe, elles prennent les airs de ces étourdis, loin de suivre leur vocation, elles y renoncent ; elles s’ôtent à elles-mêmes les droits qu’elles pensent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles, nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer les fous ; le désir d’attirer ces gens-là montre le goût de celle qui s’y livre. S’il n’y avoit point d’hommes frivoles, elle se presseroit d’en faire ; & leurs frivolités sont bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais hommes, & qui veut leur plaire, prend des moyens assortis à son dessein. La femme est coquette par état ; mais sa coquetterie change de forme & d’objet selon ses vues ; réglons ces vues sur celles de la nature, la femme aura l’éducation qui lui convient.

Les petites filles, presque en naissant, aiment la parure : non contentes d’être jolies, elles veulent qu’on les trouve telles : on voit dans leurs petits airs que ce soin les occupe déjà ; & à peine sont-elles en état d’entendre ce qu’on leur dit, qu’on les gouverne en leur parlant de ce qu’on pensera d’elles. Il s’en faut bien que le même motif très indiscrètement : proposé aux petits garçons n’ait sur eux le même empire. Pourvu qu’ils soient indépendants & qu’ils aient du plaisir, ils se soucient fort eu de ce qu’on pourra penser d’eux. Ce n’est qu’à force se temps et de peine qu’on les assujettit à la même loi.

De quelque part que vienne aux filles cette première leçon, elle est très bonne. Puisque le corps naît pour ainsi dire avant l’âme, la première culture doit être celle du corps : cet ordre est commun aux deux sexes, mais l’objet de cette culture est différent ; dans l’un cet objet est le développement des forces, dans l’autre il est celui des agréments : non que ces qualités doivent être exclusives dans chaque sexe, l’ordre seulement est renversé ; il faut assez de force aux femmes pour faire tout ce qu’elles font avec grâce ; il faut assez d’adresse aux hommes pour faire tout ce qu’ils font avec facilité.

Par l’extrême mollesse des femmes commence celle des hommes. Les femmes ne doivent pas être robustes comme eux mais pour eux, pour que les hommes qui naîtront d’elles le soient aussi. En ceci, les couvents, où les pensionnaires ont une nourriture grossière, mais ; beaucoup d’ébats, de courses, de jeux en plein air et dans des jardins, sont à préférer à la maison paternelle, où une fille, délicatement nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours assise sous les yeux de sa mère dans une chambre bien close, dose se lever, ni marcher, ni parler, ni souffler, & n’a pas un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance naturelle à son âge : toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal entendue ; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps & le cœur de la jeunesse.

Les filles de Sparte s’exerçaient, comme les garçons, aux jeux militaires, non pour aller à la guerre, mais pour porter un jour des enfants capables d’en soutenir les fatigues. Ce n’est pas là ce que j’approuve : il n’est pas nécessaire pour donner des soldats à l’état que les mères aient porté le mousquet & fait l’exercice à la prussienne ; mais je trouve qu’en général l’éducation grecque étoit très bien entendue en cette partie. Les jeunes filles paraissoient souvent en public, non pas mêlées avec les garçons, mais rassemblées entre elles. Il n’y avoit presque pas une fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie, où l’on ne vît des bandes de filles des premiers citoyens couronnées de fleurs, chantant des hymnes, formant des chœurs de danses, portant des corbeilles, des vases, des offrandes, & présentant aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant & propre à balancer le mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fît cet usage sur les cœurs des hommes, toujours étoit-il excellent pour donner au sexe une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés, salutaires, & pour aiguiser & former son goût par le désir continuel de plaire, sans jamais exposer ses mœurs.

Sitôt que ces jeunes personnes étoient mariées, on ne les voyoit plus en public ; renfermées dans leurs maisons, elles bornoient tous leurs soins à leur ménage & à leur famille. Telle est la manière de vivre que la nature & la raison prescrivent au sexe. Aussi de ces meres-là naissoient les hommes les plus sains, les plus robustes, les mieux faits de la terre ; & malgré le mauvais renom de quelques îles, il est constant que de tous les peuples du monde, sans en excepter même les Romains, on n’en cite aucun où les femmes aient été à la fois plus sages & plus aimables, et aient mieux réuni les mœurs à la beauté, que l’ancienne Grèce.

On sait que l’aisance des vêtements qui ne gênoient point le corps contribuait beaucoup à lui laisser dans les eux sexes ces belles proportions qu’on voit dans leurs statues, & qui servent encore de modèle à l’art quand la nature défigurée a cessé de lui en fournir parmi nous. De toutes ces entraves gothiques, de ces multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres en presse, ils n’en avoient pas une seule. Leurs femmes ignoroient l’usage de ces corps de baleine par les quels les nôtres contrefont leur taille plutôt qu’elles ne la marquent. Je ne puis concevoir que cet abus, poussé en Angleterre à un point inconcevable, n’y fasse pas à la fin dégénérer l’espèce, & je soutiens même que l’objet d’agrément qu’on se propose en cela est de mauvais goût. Il n’est point agréable de voir une femme coupée en deux comme une guêpe ; cela choque la vue & fait souffrir l’imagination. La finesse de la taille a, comme tout le reste, ses proportions, sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut :ce défaut seroit même frappant a l’œil sur le nu : pourquoi serait-il une beauté sous le vêtement !

Je n’ose presser les raisons sur lesquelles les femmes s’obstinent à s’encuirasser ainsi : un sein qui tombe, un ventre qui grossit, etc., cela déplaît fort, j’en conviens, dans une personne de vingt ans, mais cela ne choque plus à trente ; et comme il faut en dépit de nous être en tout temps ce qu’il plaît à la nature, & que l’œil de l’homme ne s’y trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout âge que la sotte affectation d’une petite fille de quarante ans.

Tout ce qui gêne & contraint la nature est de mauvais goût ; cela est vrai des parures du corps comme des ornements de l’esprit. La vie, la santé, la raison, le bien-être doivent aller avant tout ; la grâce ne va point sans l’aisance ; la délicatesse n’est pas la langueur, & il ne faut pas être malsaine pour plaire. On excite la pitié quand on souffre ; mais le plaisir & le désir cherchent la fraîcheur de la santé.

Les enfants des deux sexes ont beaucoup d’amusements communs, & cela doit être ; n’en ont-ils pas de même étant grandes ? Ils ont aussi des goûts propres qui les distinguent. Les garçons cherchent le mouvement & le bruit ; des tambours, des sabots, de petits carrosses : les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue & sert à l’ornement ; des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées : la poupée est l’amusement spécial de ce sexe ; violà très évidemment son goût déterminé sur sa destination. Le physique de l’art de plaire est dans la parure : c’est tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art.

Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans, cesse d’ajustement, l’habiller, la déshabiller cent & cent fois, chercher continuellement de nouvelles combinaisons d’ornements bien ou mal assortis, il n’importe ; les doigts manquent d’adresse, le goût n’est pas formé, mais déjà le penchant se montre ; dans cette éternelle occupation le temps coule sans qu’elle y songe ; les heures passent, elle n’en sait rien ; elle oublie les repas mêmes, elle a plus faim de parure que d’aliment. Mais, direz-vous, elle pare sa poupée & non sa personne. Sans doute ; elle voit sa poupée & ne se voit pas, elle ne peut rien faire pour elle-même, elle n’est pas formée, elle n’a ni talent ru force, elle n’est rien encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l’y lais sera pas toujours, elle attend le moment d’être sa poupée elle-même.

Voilà donc un premier goût bien décidé : vous n’avez qu’à le suivre & le régler. Il est sûr que laîche voudroit de tout son cœur savoir orner sa poupée, aire ses nœuds de manche, son fichu, son falbala, sa dentelle ; en tout cela on la fait dépendre si durement du bon plaisir d’autrui, qu’il lui seroit bien plus commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières leçons qu’on lui donne : ce ne sont pas des tâches qu’on lui prescrit, ce sont des bontés qu’on a pour elle. & en effet, presque toutes les petites filles apprennent avec répugnance à lire & à écrire ; mais, quant à tenir l’aiguille, c’est-ce qu’elles apprennent toujours volontiers. Elles s’imaginent d’avance être grandes, & songent avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer.

Cette première route ouverte est facile à suivre : la couture, la broderie, la dentelle viennent d’elles-mêmes. La tapisserie est amusement des femmes ; de jeunes filles n’y prendront jamais un fort grand plaisir.

Ces progrès volontaires s’étendront aisément jusqu’au dessin, car cet art n’est pas indifférent à celui de se mettre avec goût : mais je ne voudrais point qu’on les appliquât au paysage, encore moins à la figure. Des feuillages, des fruits, des fleurs, des draperies, toute ce qui peut servir a donner un contour élégant aux ajustements, & à faire soi-même un patron de broderie quand on n’en trouve pas a son gré, cela leur suffit. En général, s’il importe aux hommes de borner leurs études à des connaissances d’usage, cela importe encore plus aux femmes, parce que la vie de celles-ci, bien que moins laborieuse, étant ou devant être plus assidue à leurs soins, & plus entrecoupée de soins divers, ne leur permet de se livrer par choix à aucun talent au préjudice de leurs devoirs.

Quoi qu’en disent les plaisants, le bon sens est également des deux sexes. Les filles en général sont lus dociles que les garçons, & l’on doit même user sur elles de plus d’autorité, comme je le dirai tout à l’heure ; mais il ne s’ensuit pas que l’on doive exiger d’elles rien dont elles lie puissent voir l’utilité ; l’art des mères est de la leur montrer dans tout ce qu’elles leur prescrivent, & cela est d’autant plus aisé, que l’intelligence dans les filles est plus précoce que dans les garçons. Cette règle bannit de leur sexe, ainsi que du nôtre non seulement toutes les études oisives qui n’aboutissent à rien de bon & ne rendent pas même plus agréables aux autres ceux qui les ont faites, mais même toutes celles dont l’utilité n’est pas de l’âge, & où l’enfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ne veux pas qu’on un garçon d’apprendre à lire, à plus forte raison je ne presse veux pas qu’on y force de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lecture ; &, dans la manière dont on leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa propre idée que la leur. Après tout, où est la nécessité qu’une fille sache lire et écrire de si bonne heure ? Aura-t-elle si tôt un ménage à gouverner ? Il y en a bien peu qui ne fassent plus d’abus que d’usage de cette fatale science ; & toutes sont un peu trop curieuses pour ne pas l’apprendre a chiffrer avant tout ; car rien n’offre une utilité plus sensible en tout temps, ne demande un plus long usage, et ne laisse tant de prise a l’erreur que les comptes. Si la petite n’avoit les cerises de son goûter que par une opération d’arithmétique, je vous réponds qu’elle saurait bientôt calculer.

Je connois une jeune personne qui apprit a écrire plus tôt qu’a lire, & qui commença d’écrire avec l’aiguille avant que d’écrire avec la plume. De toute l’écriture elle ne voulut d’abord faire que des O. Elle faisoit incessamment des Ô grands & petits, des Ô de toutes les tailles, des Ô les uns dans les autres, et toujours traces a rebours. Malheureusement un jour qu’elle étoit occupée a cet utile exercice, elle se vit dans un miroir ; &, trouvant que cette attitude contrainte lui donnoit mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume, & ne voulut plus faire des O. Son frère n’aimoit pas plus à écrire qu’elle ; mais ce qui le fâchoit étoit la gêne, & non pas l’air qu’elle lui donnait. On prit un autre tour pour la ramener, à l’écriture ; la petit fille étoit délicate & vaine, elle n’entendoit point que son linge servit à ses sœurs ; on le marquait, on ne voulut plus le marquait, on ne voulut plus le marquer ; il fallut le marquer elle-même : on conçoit le reste du progrès.

Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en toujours. L’oisiveté & l’indocilité sont les deux défauts les plus dangereux pour elles, & dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être vigilantes & laborieuses ; ce n’est pas tout : elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur, si c’en est un pour elles, est inséparable de leur sexe ; & jamais elles ne s’en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur vie asservies à la gêne la plus continuelle & la plus sévère, qui est celle des bienséances. Il faut les exercer d’abord à la contrainte, afin qu’elle ne leur coûte jamais rien ; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés d’autrui. Si elles vouloient toujours travailler, on devroit quelquefois les forcer à ne rien faire. La dissipation, la frivolité, l’inconstance, sont des défauts qui naissent aisément de leurs premiers goûts corrompus & toujours suivis. Pour prévenir cet abus, apprenez-leur surtout à se vaincre. Dans nos insensés établissements, la vie de l’honnête femme est un combat perpétuel contre elle-même ; il est juste que ce sexe partage la peine des maux qu’il nous a causés.

Empêchez que les filles ne s’ennuient dans leurs occupations & ne se passionnent dans leurs amusements, comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires, où l’on met, comme dit Fénelon, tout l’ennui d’un côté & tout le plaisir de l’autre. Le premier de ces deux inconvénients n’aura lieu, si on suit les règles précédentes, que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. Une petite fille qui aimera sa mère ou sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans ennui ; le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. Mais, si celle qui la gouverne lui est insupportable, elle prendra dans le même dégoût tout ce qu’elle fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs mères plus qu’avec personne au monde puissent : un jour tourner à bien ; mais, pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, & non pas se fier à ce qu’elles disent, car elles sont flatteuses, dissimulées, & savent de bonne heure se déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire d’aimer leur mère ; l’affection ne vient point par devoir, & ce n’est pas ici que sert la contrainte. L’attachement, les soins, la seule habitude, feront aimer la mère de la fille, si elle ne fait rien pour s’attirer sa haine. La gêne même où elle la tient, bien dirigée, loin d’affaiblir cet attachement, ne fera que l’augmenter, parce que la dépendance étant un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir.

Par la même raison qu’elles ont ou doivent avoir peu de liberté, elles portent à l’excès celle qu’on leur laisse ; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec plus d’emportement encore que les garçons : c’est le second des inconvénients dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré ; car il est la cause de plusieurs vices particuliers aux femmes, comme, entre autres, le caprice de l’engouement, par lequel une femme se transporte aujourd’hui pour tel objet qu’elle ne regardera pas demain. L’inconstance des goûts leur est aussi funeste que leur excès, & l’un & l’autre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la gaieté, les ris, le bruit, les folâtres jeux ; mais empêchez qu’elles ne se rassasient de l’un pour courir à l’autre ; ne souffrez pas qu’un seul instant dans leur vie elles ne connaissent plus de frein. Accoutumez-les à se voir interrompre au milieu de leurs jeux, & ramener à d’autres soins sans murmurer. La seule habitude suffit encore en ceci, parce qu’elle ne fait que seconder la nature.

Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisqu’elles ne cessent jamais d’être assujetties ou à un homme, ou aux jugements des hommes, & qu’il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements. La première & la plus importante qualité d’une femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfoit que l’homme, souvent si plein de vices, & toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de bonne heure a souffrir même l’injustice & à supporter les torts d’un mari sans se plaindre ; ce n’est pas pour lui, c’est pour elle qu’elle doit être douce. L’aigreur et l’opiniâtreté des femmes ne font jamais qu’augmenter leurs maux & les mauvais procédés des maris ; ils sentent que ce n’est pas avec ces armes-là qu’elles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes & persuasives pour devenir acariâtres ; il ne les fit point faibles pour être impérieuses ; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures ; il ne leur fit point des traits si délicats pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent, elles s’oublient : elles ont souvent raison de se plaindre, mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendre une femme impertinente ; mais, à moins qu’un homme ne soit un monstre, la douceur d’une femme le ramène, & triomphe de lui tôt ou tard. Que les filles soient toujours soumises, mais que les mères ne soient pas toujours inexorables. Pour rendre docile une jeune personne, il ne faut pas la rendre malheureuse ; pour la rendre modeste, il ne faut pas l’abrutir ; au contraire, je ne serois pas fâché qu’on lui laissât mettre quelquefois un peu d’adresse, non pas à éluder la punition dans sa désobéissance, mais à se faire exempter d’obéir. Il n’est pas question de lui rendre sa dépendance pénible, il suffit de la lui faire sentir. La ruse est un talent naturel au sexe ; &, persuadé que tous les penchants naturels sont bons & droits par eux-mêmes, je suis d’avis qu’on cultive celui-là comme les autres : il ne s’agit que d’en prévenir l’abus.

Je m’en rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi. Je ne veux point qu’on examine là-dessus les femmes mêmes : nos gênantes institutions peuvent les forcer d’aiguiser leur esprit. Je veux qu’on examine les filles, les petites filles, qui ne font pour ainsi dire que de naître : qu’on les compare avec les petits garçons de même âge ; &, si ceux-ci ne paraissent lourds, étourdis, bêtes, auprès d’elles, j’aurai tort incontestablement. Qu’on me permette un seul exemple pris dans toute la naÏveté puérile.

Il est très commun de défendre aux enfans de rien demander à table ; car on ne croit jamais mieux réussir dans leur éducation qu’en la surchargeant, de préceptes inutiles, comme si un morceau de ceci ou de cela n’étoit pas bientôt accordé ou refusé, *

[*Un enfant se rend importun quand il trouve son compte à l’être ; mais il ne demandera jamais deux fois la même chose, si la première réponse est toujours irrévocable.] sans faire mourir sans cesse un pauvre enfant d’une convoitise aiguisée par l’espérance. Tout le monde sait l’adresse d’un jeune garçon soumis à cette loi, lequel, ayant été oublié à table, s’avisa de demander du sel, etc. Je ne dirai pas qu’on pouvoit le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande ; l’omission étoit si cruelle, que, quand il eût enfreint ouvertement la loi & dit sans détour qu’il avoit faim, je ne puis croire qu’on l’en eût puni. Mais voici comment s’y prit, en ma présence, une petite fille de six ans dans un cas beaucoup plus difficile ; car, outre qu’il lui étoit rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la désobéissance n’eût pas été graciable, puisqu’elle avoit mangé de tous les plats, hormis un seul, dont on avoit oublié de lui donner, & qu’elle convoitoit beaucoup.

Or, pour obtenir qu’on réparât cet oubli sans qu’on pût l’accuser de désobéissance, elle fit en avançant son doigt la revue de tous les plats, disant tout haut, à mesure qu’elle les montroit : j’ai mangé de ça, j’ai mangé de ça ; mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n’avoit point mangé, que quelqu’un s’en apercevant lui dit : & de cela, en avez-vous mangé ? Oh ! non, reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux. Je n’ajouterai rien ; comparez : ce tour-ci est une ruse de fille, l’autre est une ruse de garçon.

Ce qui est est bien, & aucune loi générale n’est mauvaise. Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement très équitable de la force qu’il a de moins ; sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l’homme, elle serait son esclave : c’est par cette supériorité de talent qu’elle se maintient son égale, et qu’elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa faiblesse ; elle n’a pour elle que son art & sa beauté. N’est-il as juste qu’elle cultive l’un & l’autre ? Mais la beauté n’est pas générale ; elle périt par mille accidents, elle passe avec les années ; l’habitude en détruit l’effet. L’esprit seul est la véritable ressource du sexe : non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, & qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais l’esprit de son état, l’art de tirer parti du nôtre, & de se prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nous-mêmes, combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes, combien elle sert à réprimer la pétulance des enfants, combien elle contient de maris brutaux, combien elle maintient de bons ménages, que la discorde troubleroit sans cela. Les femmes artificieuses & méchantes en abusent, je le sais bien ; mais de quoi le vice n’abuse-t-il pas ? Ne détruisons point les instruments du bonheur parce que les méchants s’en servent quelquefois à nuire.

On peut briller par la parure, mais on ne plaît que par la personne. Nos ajustements ne sont point nous ; souvent ils déparent à force d’être recherchés, et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu’on remarque le moins. L’éducation des jeunes filles est en ce point tout à fait à contresens. On leur promet des ornements pour récompense, on leur fait aimer les atours recherchés : qu’elle est belle ! leur dit-on quand elles sont fort parées. Et tout au contraire on devroit leur faire entendre que tant d’ajustement n’est fait que pour cacher des défauts, & que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L’amour des modes est de mauvais goût, parce que les visages ne changent pas avec elles, & que la figure restant la même, ce qui lui sied une fois lui sied toujours.

Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paroîtrois inquiet de sa figure ainsi déguisée & de ce qu’on en pourra penser ; je dirois : Tous ces ornements la parent trop, c’est dommage croyez-vous qu’elle en pût supporter de plus simples est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela ? Peut-être sera-t-elle alors la première à prier qu’on lui ôte cet ornement, & qu’on juge : c’est le cas de l’applaudir, s’il y a lieu. Je ne la louerois jamais tant que quand elle seroit le plus simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un supplément aux grâces de la personne & comme un aveu tacite qu’elle a besoin de secours pour plaire, elle ne sera point fière de son ajustement, elle en sera humble ; & si, plus parée que de coutume, elle s’entend dire : qu’elle est belle ! elle en rougira de dépit.

Au reste, il y a des figures qui ont besoin de parure, mais il n’y en a point qui exigent de riches atours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang & non de la personne, elles tiennent uniquement au préjugé. La véritable coquetterie est quelquefois recherchée, mais elle n’est jamais fastueuse ; & Junon se mettoit plus superbement que Vénus. Ne pouvant la faire belle, tu la fais riche, disoit Appelles à un mauvais peintre qui peignoit Hélène fort chargée d’atours. J’ai aussi remarqué que les plus pompeuses parures annonçoient le plus souvent de laides femmes ; on ne sauroit avoir une vanité plus maladroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût, & qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline & des fleurs ; sans diamants, sans pompons, sans dentelles,*

[* Les femmes qui ont la peau assez blanche pour se passe de dentelle donneroient bien du dépit aux autres, si elles n’en portoient pas. Ce sont presque toujours de laides personnes qui amènent les modes, auxquelles les belles ont la bêtise de s’assujettir.] elle va se faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante que n’eussent fait tous les brillants chiffons de la Duchapt.

Comme ce qui est bien est toujours bien, & qu’il faut être toujours le mieux qu’il est possible, les femmes qui se connaissent en ajustements choisissent les bons, s’y tiennent ; et, n’en changeant pas tous les jours, elles en sont moins occupées que celles qui ne savent à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande peu de toilette. Les jeunes demoiselles ont rarement des toilettes d’appareil ; le travail, les leçons, remplissent leur journée ; cependant, en général, elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin que les dames, & souvent de meilleur goût. L’abus de la toilette n’est pas ce qu’on pense, il vient bien plus d’ennui que de vanité. Une femme qui passe six heures à sa toilette n’ignore point qu’elle n’en sort pas mieux mise que celle qui n’y passe qu’une demi-heure ; mais c’est autant de pris sur l’assommante longueur du temps, & il vaut mieux s’amuser de soi que de s’ennuyer le tout. Sans la toilette, que feroit-on de la vie depuis midi jusqu’à neuf heures ? En rassemblant des femmes autour de soi, on s’amuse à les impatienter, c’est déjà quelque chose ; on évite les tête-à-tête avec un mari qu’on ne voit qu’à cette heure-là, c’est beaucoup plus ; & puis viennent les marchandes, les brocanteurs, les petits messieurs, les petits auteurs, les vers, les chansons, les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s’étaler un peu plus que quand on est vêtue ; mais ce profit n’est peut-être pas si grand qu’on pense, & les femmes à toilette n’y gagnent pas tant qu’elles diroient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes, faites qu’elles aiment les soins de leur sexe, qu’elles aient de la modestie, qu’elles sachent veiller à leur ménage & s’occuper dans leur maison ; la grande toilette tombera d’elle-même, et elles n’en seront mises que de meilleur goût.

La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, c’est que tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas, si elles n’en ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté, & l’on n’est pas si tôt en état acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher un tour agréable à ses gestes, un accent flatteur la voix à composer son maintien, à marcher avec légèreté, à prendre des attitudes gracieuses, & à choisir partout ses avantages. La voix s’étend, s’affermit, & prend du timbre ; les bras se développent, la démarche s’assure, & l’on s’apperçoit que, de quelque manière qu’on soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dès lors il ne s’agit plu, seulement d’aiguille & d’industrie ; de nouveaux talents se présentent, & font déjà sentir leur utilité.

Je sais que les sévères instituteurs veulent qu’on n’apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paraît plaisant ; & à qui veulent-ils donc qu’on les apprenne ? Aux garçons ? À qui des hommes ou des femmes appartient-il d’avoir ces talents par préférence ? À personne, répondront-ils ; les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une invention du démon, une jeune fille ne doit avoir d’amusement que son travail & la prière. Voilà d’étranges amusements pour un enfant de dix ans ! Pour moi, j’ai grand’peur que toutes ces petites saintes qu’on force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, & ne réparent de leur mieux, étant mariées, le temps qu’elles pensent avoir perdu filles. J’estime qu’il faut avoir égard à ce qui convient à l’âge aussi bien qu’au sexe ; qu’une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand’mère ; qu’elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu’il lui plaît, & goûter tous les innocents plaisirs de son âge ; le temps ne viendra que trop tôt d’être posée & de prendre un maintien plus sérieux.

Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle ? n’est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés ? En n’asservissant les honnêtes femmes qu’à de triste devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux hommes. Faut-il s’étonner si la taciturnité qu’ils voient régner chez eux les en chasse, ou s’ils sont peu tentés d’embrasser un état si déplaisant ? À force d’outrer tous les devoirs, le christianisme les rend impraticables & vains ; à force d’interdire aux femmes le chant, la danse, & tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il n’y a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si sévères, & point où un engagement si saint soit si méprise. On a tant fait pour empêcher les femmes d’être aimables, qu’on a rendu les maris indifférents. Cela ne devroit pas être ; j’entends fort bien : mais moi je dis que cela devoit être, puisque enfin les chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrois qu’une jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu’elle aura, qu’une tale jeune Albanaise les cultive pour le harem d’Ispahan. Les maris, dira-t-on, ne se soucient point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois, quand ces talents, foin d’être employés à leur plaire, ne servent que d’amorce pour attirer chez eux de jeunes impudents qui les déshonorent. Mais pensez-vous qu’une femme aimable & sage, ornée de pareils talents, & qui les consacreroit à l’amusement de son mari, n’ajouteroit pas au bonheur de sa vie, & ne l’empêcheroit pas, sortant de son cabinet la tête épuisée, d’aller chercher des récréations hors de chez lui ? Personne n’a-t-il vu d’heureuses familles ainsi réunies, où chacun sait fournir du sien aux amusements communs ? Qu’il dise si la confiance & la familiarité qui s’y joint, si l’innocence & la douceur des plaisirs qu’on y goûte, ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant ?

On a trop réduit en arts les talents agréables ; on les a trop généralisés ; on a tout fait maxime & précepte, & l’on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit être pour elles qu’amusement : & folâtres jeux. Je n’imagine rien de plus ridicule que de voir un vieux maître à danser ou à chanter aborder d’un air refrogné de jeunes personnes qui ne cherchent qu’à rire, & prendre pour leur enseigner sa frivole science vin ton plus pédantesque & plus magistral que s’il s’agissoit de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l’art de chanter tient à la musique écrite ? ne sauroit-on rendre sa voix flexible & juste, apprendre à chanter avec goût, même à s’accompagner, sans connoître une seule note ? Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix ? la même méthode va-t-elle à tous les esprits ? On ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes, les mêmes pas, les mêmes mouvements, les mêmes gestes, les mêmes danses conviennent à une petite brune vive & piquante, & à une grande belle blonde aux yeux languissants. Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis : Cet homme suit sa routine, mais il n’entend rien a son art.

On demande s’il faut aux filles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais : je voudrois bien qu’elles n’eussent besoin ni des uns ni des autres, qu’elles apprissent librement ce qu’elles ont tant de penchant à vouloir apprendre, & qu’on ne vit pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. J’ai quelque peine à croire que le commerce de ces gens-là ne soit pas plus nuisible a de jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles, & que leur jargon, leur ton, leurs airs, ne donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités, pour eux si importantes, dont elles ne tarderont guère, a leur exemple, de faire leur unique occupation.

Dans les arts qui n’ont que l’agrément pour objet, tout peut servir de maître aux jeunes personnes : leur peur, leur mère, leur frère, leur sœur, leurs amies, leurs gouvernantes, leur miroir, & surtout leur propre goût. On ne doit point offrir de leur donner leçon, il faut que ce soient elles qui la demandent ; on ne doit point faire une tache d’une récompense ; & c’est surtout dans ces sortes d’études que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s’il faut absolument des leçons en règle, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s’il faut qu’un maître à danser prenne une jeune écolière par sa main délicate et blanche, qu’il lui fasse accourir la jupe, lever les yeux, déployer les bras, avancer un sein palpitant ; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrais être ce maître-là.

Par l’industrie & les talents le goût se forme ; par le goût l’esprit s’ouvre insensiblement aux idées du beau dans tous les genres, & enfin aux notions morales qui s’y rapportent. C’est peut-être une des raisons pourquoi le sentiment de la décence & de l’honnêteté s’insinue plus tôt chez les filles que chez les garçons ; car, pour croire que ce sentiment précoce soit l’ouvrage des gouvernantes, il faudrait être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons & de la marche de l’esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l’art de plaire ; c’est par lui seul qu’on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l’habitude accoutume les sens. C’est l’esprit qui non seulement vivifie le corps, mais qui le renouvelle en quelque sort c’est par la succession des sentiments & des idées qu’il anime & varie la physionomie ; & c’est par les discours qu’i, inspire que l’attention, tenue en haleine, soutient longtemps le même intérêt sur le même objet. C’est, je crois par toutes ces raisons, que les jeunes filles acquièrent si vite un petit babil agréable, qu’elles mettent de l’accent dans leurs propos, même avant que de les sentir, & que les hommes s’amusent si tôt à les écouter, même avant qu’elles puissent les entendre ; ils épient je premier moment de cette intelligence pour pénétrer ainsi celui du sentiment.

Les femmes ont la langue flexible ; elles parlent plus tôt, plus aisément & plus agréablement que les hommes. On les accuse aussi de parler davantage : cela doit être, & je changerois volontiers ce reproche en éloge ; la bouche & les yeux ont chez elles la même activité, & par la même raison. L’homme dit ce qu’il sait, la femme dit ce qui plaît ; l’un pour parler a besoin de connaissance, & l’autre de goût ; l’un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l’autre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité.

On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui des garçons, par cette interrogation dure : a quoi cela est-il bon ? mais par cette autre, à laquelle il n’est pas plus aisé de répondre : quel effet cela fera-t-il ? Dans ce premier âge, où, ne pouvant discerner encore le bien & le mal, elles ne sont les juges de personne, elles doivent s’imposer pour lui de ne jamais rien dire que d’agréable à ceux à qui elles parlent ; & ce qui rend la pratique de cette règle plus difficile est qu’elle reste toujours subordonnée à la première, qui est de ne jamais mentir.

J’y vois bien d’autres difficultés encore, mais elles sont d’un âge plus avancé. Quant à présent, il n’en peut coûter aux jeunes filles pour être vraies que de l’être sans grossièreté ; & comme naturellement cette grossièreté leur répugne, l’éducation leur apprend aisément à l’éviter. Je remarque en général, dans le commerce du monde, que la politesse des hommes est plus officieuse & celle des femmes plus caressante. Cette différence n’est point d’institution, elle est naturelle. L’homme paraît chercher davantage à vous servir, & la femme à vous agréer. Il suit de là que, quoi qu’il en soit du caractère des femmes, leur politesse est moins fausse que la notre ; elle ne fait qu’étendre leur premier instinct ; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration qu’il colore ce mensonge, Je suis très sûr qu’il en fait un. Il n’en coûte donc guère aux femmes d’être polies, ni par conséquent aux filles d’apprendre à le devenir. La première leçon vient de la nature, l’art ne fait plus que la suivre, & déterminer suivant nos usages sous que forme elle doit se montrer. À l’égard de leur politesse entre elles, c’est tout autre chose ; elles y mettent un air si contraint & des attentions si froides, qu’en se gênant mutuellement elles n’ont pas grand soin de cacher leur gêne, & semblent sincères dans leur mensonge on ne cherchant guère à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon des amitiés plus franches. À leur âge la gaieté tient lieu de bon naturel ; & contentes d’elles, elles le sont de tout le monde. Il est constant aussi qu’elles se baisent de meilleur cœur & se caressent avec plus de grâce devant les hommes, fières d’aiguiser impunément leur convoitise par l’image des faveurs qu’elles savent leur faire envier.

Si l’on ne doit pas permettre aux jeunes garçons des questions indiscrètes, à plus forte raison doit-on les interdire à de jeunes filles dont la curiosité satisfaite ou mal éludée est bien d’une autre conséquence, vu leur pénétration à pressentir les mystères qu’on leur cache & leur adresse à les découvrir. Mais sans souffrir leurs interrogations, je voudrois qu’on les interrogeât beaucoup elles-mêmes, qu’on eût soin de les faire causer, qu’on les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour les rendre vives à la riposte, pour leur délier l’esprit & la langue, tandis qu’on le peut sans danger. Ces conversations toujours tournées en gaieté, mais ménagées avec art & bien dirigées, feroient un amusement charmant pour cet âge, et pourroient porter dans les cœurs innocents de ces jeunes personnes les premières et peut-être les plus utiles leçons de morale qu’elles prendront de leur vie, en leur apprenant, sous l’attroit du plaisir & de la vanité, à quelles qualités les hommes accordent véritablement leur estime, & en quoi consiste la gloire & le bonheur d’une honnête femme. On comprend bien que si les enfans mâles sont hors d’état de se former aucune véritable idée de religion, à plus forte raison la même idée est-elle au-dessus de la conception des filles : c’est pour cela même que je voudrois en parler à celles-ci de meilleure heure ; car s’il falloit attendre qu’elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes, on courroit risque de ne leur en parler jamais. La raison des femmes est une raison pratique qui leur fait trouver très habilement les moyens d’arriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette fin. La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est l’œil & l’homme le bras, mais avec une telle dépendance l’une de l’autre, que c’est de l’homme que la femme apprend ce qu’il faut voir, & de la femme que l’homme apprend ce qu’il faut faire. Si la femme pouvoit remonter aussi que l’homme aux principes, & que l’homme eût aussi bien qu’elle l’esprit des détails, toujours indépendants l’un de l’autre, ils vivroient dans une discorde éternelle, & leur société ne pourroit subsister. Mais dans l’harmonie qui règne entre eux, tout tend à la fin commune ; on ne sait lequel met le plus du sien ; chacun suit l’impulsion de l’autre ; chacun obéit, & tous deux sont les maîtres.

Par cela même que la conduite de la femme est asservie à l’opinion publique, sa croyance est asservie à l’autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse, la docilité qui soumet la mère & la famille à l’ordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de l’erreur. Hors d’état d’être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères & des maris comme celle de l’église.

Ne pouvant tirer d’elles seules la règle de leur foi, les femmes ne peuvent lui donner pour bornes celles de l’évidence & de la raison ; mais, se laissant entraîner par mâle impulsions étrangères, elles sont toujours en deçà ou au delà du vrai. Toujours extrêmes, elles sont toutes libertines ou dévotes ; on n’en voit oint savoir réunir la sagesse à la piété. La source du mal n’est pas seulement dans le caractère outré de leur sexe, mais aussi dans l’autorité mal réglée du nôtre : le libertinage des mœurs la fait mépriser, l’effroi du repentir la rend tyrannique, & voilà comment on en fait toujours trop ou peu.

Puisque l’autorité doit régler la religion des femmes, il ne s’agit pas tant de leur expliquer les raisons qu’on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu’on croit : car la foi qu’on donne à des idées obscures est la première source du fanatisme, & celle qu’on exige pour des choses absurdes mène à la folie ou à l’incrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le plus, d’être impie ou fanatique ; mais je sais bien qu’ils font nécessairement l’un ou l’autre.

Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, n’en faites jamais pour elles un objet de tristesse & de gêne, jamais une tâche ni un devoir ; par conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par cœur qui s’y rapporte, pas même les prières. Contentez-vous de faire régulièrement les vôtres devant elles, sans les forcer pourtant d’y assister. Faites-les courtes, selon l’instruction se Jésus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement & le respect convenables ; songez qu’en demandant à l’être suprême de l’attention pour nous écouter, cela vaut bien qu’on en mette à ce qu’on va lui dire.

Il importe moins que de jeunes filles sachent sitôt leur religion, qu’il n’importe a elles la sachent bien, & surtout qu’elles l’aiment. Quand vous la leur rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles, quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles qu’elles ne vous volent jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme et prier Dieu sont les devoirs des petites filles, & désirer d’être grandes pour s’exempter comme vous de tout cet assujettissement ? L’exemple ! l’exemple ! sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants.

Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme d’instruction directe, & non par demandes & par réponses. Elles ne doivent jamais répondre que ce qu’elles pensent, & non ce qu’on leur a dicte. Toutes les réponses du catéchisme sont à contresens, c’est l’écolier qui instruit le maître ; elles sont même des mensonges dans a bouche des enfants, puisqu’ils expliquent ce qu’ils n’entendent point, & qu’ils affirment ce qu’ils sont hors d’état de croire. Parmi les hommes les plus intelligents, qu’on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.

La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci : Qui vous a créée et mise au monde ? À quoi la petite fille, croyant bien que c’est sa mère, dit pourtant sans hésiter que c’est Dieu. La seule chose qu’elle voit là, c’est qu’à une demande qu’elle n’entend guère elle fait une réponse qu’elle n’entend point du tout.

Je voudrais qu’un homme qui connoîtroit bien la marché de l’esprit des enfants voulût faire pour eux un catéchisme. Ce seroit peut-être le livre le plus utile qu’on eut jamais écrit, & ce ne seroit pas, à mon avis, celui qui feroit le moins d’honneur à son auteur. Ce qu’il y a de bien sûr, c’est que, si ce livre étoit bon, il ne ressembleroit guère aux nôtres.

Un tel catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes, l’enfant fera de lui-même les réponses sans les apprendre ; bien entendu qu’il sera quelquefois dans le cas d’interroger à son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire, il faudroit une espèce de modèle, & je sens bien ce qui me manque pour le tracer. J’essayerai du moins d’en donner quelque légère idée.

Je m’imagine donc que, pour venir à la première question de notre catéchisme, il faudroit que celui-là commençât à peu près ainsi :

LA BONNE

Vous souvenez-vous du temps que votre mère étoit fille ?

LA PETITE

Non, ma bonne

LA BONNE

Pourquoi non, vous qui avez si bonne mémoire ? LA PETITE

C’est que je n’étois pas au monde.

LA BONNE

Vous n’avez donc pas toujours vécu ?

LA PETITE

Non.

LA BONNE

Vivrez-vous toujours ?

LA PETITE

Oui. LA BONNE

Etes-vous jeune ou vieille ?

LA PETITE

Je suis jeune.

LA BONNE

Et votre grand’maman, est-elle jeune ou vieille ?

LA PETITE

Elle est vieille.

LA BONNE

A-t-elle été jeune ?

LA PETITE

Oui.

LA BONNE

Pourquoi ne l’est-elle plus ? LA PETITE

C’est qu’elle a vieilli.

LA BONNE

Vieillirez-vous comme elle ?

LA PETITE

Je ne sais.*

[* Si partout ou j’ai mis je ne sais, la petite répond autrement, il faut se méfier de sa réponse & la lui faire expliquer avec soin.]

LA BONNE

Où sont vos robes de l’année passée ?

LA PETITE

On les a défaites.

LA BONNE

Et pourquoi les a-t-on défaites ?

LA PETITE

Parce qu’elles m’étoient trop petites.

LA BONNE

Et pourquoi vous étoient-elles trop petites ?

LA PETITE

Parce que j’ai grandi. LA BONNE

Grandirez-vous encore ?

LA PETITE

Oh ! oui.

LA BONNE

Et que deviennent les grandes filles ?

LA PETITE

Elles deviennent femmes.

LA BONNE

Et que deviennent les femmes ?

LA PETITE

Elles deviennent mères.

LA BONNE

Et les mères, que deviennent-elles ?

LA PETITE

Elles deviennent vieilles.

LA BONNE

Vous deviendrez donc vieille ?

LA PETITE

Quand je serai mère. LA BONNE Et que deviennent les vieilles gens ?

LA PETITE

Je ne sais.

LA BONNE

Qu’est devenu votre grand-papa ?

LA PETITE

Il est mort.*

[*La petite dira cela parce qu’elle l’a entendu dire ; mais il faut vérifier si elle a quelque juste idée de la mort, car cette idée n’est pas si simple ni si à la portée de, enfans que l’on pense. On peut voir, dans le petit poème d’Abel, un exemple de la manière dont on doit la leur donner. Ce charmant ouvrage respire une simplicité délicieuse dont on ne peut trop se nourrir pour converser avec les enfants.]

LA BONNE

Et pourquoi est-il mort ?

LA PETITE

Parce qu’il étoit vieux.

LA BONNE

Que deviennent donc les vieilles gens ?

LA PETITE

Ils meurent.

LA BONNE

Et, vous, quand vous serez vieille, que... LA PETITE, l’interrompant.

Oh ! ma bonne, je ne veux pas mourir.

LA BONNE

Mon enfant, personne ne veut mourir, & tout le monde meurt.

LA PETITE

Comment ! est-ce que maman mourra aussi !

LA BONNE

Comme tout le monde. Les femmes vieillissent ainsi que les hommes, & la vieillesse mène à la mort.

LA PETITE

Que faut-il faire pour vieillir bien tard ?

LA BONNE

Vivre sagement tandis qu’on est jeune !

LA PETITE

Ma bonne, je serai toujours sage.

LA BONNE.

Tant mieux pour vous. Mais, enfin, croyez-vous de vivre toujours ?

LA PETITE

Quand je serai bien vieille, bien vieille... LA BONNE

Hé bien ?

LA PETITE

Enfin, quand on est si vieille, vous dites qu’il faut bien mourir.

LA BONNE

Vous mourrez donc une fois ?

LA PETITE

Hélas ! oui.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivoit avant vous ?

LA PETITE

Mon père & ma mère.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivoit avant eux ?

LA PETITE

Leur père & leur mère.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivra après vous ?

LA PETITE Mes enfants. LA BONNE

Qui est-ce qui vivra après eux ?

LA PETITE

Leurs enfants, etc.

En suivant cette route, on trouve à la race humaine, par des inductions sensibles, un commencement & une fin, comme à toutes choses, c’est-à-dire un père & une mère qui n’ont eu ni père ni mère, & des enfans qui n’auront point d’enfans. *

[* L’idée de l’éternité ne sauroit s’appliquer aux générations humaines avec le consentement de l’esprit. Toute succession numérique réduite en acte est incompatible avec cette idée.] Ce n’est qu’après une longue suite de questions pareilles que la première demande du catéchisme est suffisamment préparée. Mais de là jusqu’à la deuxième réponse, qui est pour ainsi dire la définition de l’essence divine, quel saut immense ! Quand cet intervalle sera-t-il rempli ? Dieu est un esprit ! & qu’est-ce qu’un esprit ? Irai-je embarquer celui d’un enfant dans cette obscure métaphysique dont les hommes ont tant de peine à se tirer ? Ce n’est pas à une petite fille à résoudre ces questions, c’est tout au plus à elle à les faire. Alors je lui répondrois simplement : Vous me demandez ce que c’est que Dieu ; cela n’est pas facile à dire : on ne peut entendre, ni voir, ni toucher Dieu ; on ne le connaît que par ses œuvres. Pour juger ce qu’il est, attendez de savoir ce qu’il a fait. Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas pour cela de la même importance. Il est fort indifférent a la gloire de Dieu qu’elle nous soit connue en toutes choses ; mais il importe à la société humaine & à chacun de ses membres que tout homme connaisse & remplisse les devoirs que lui impose la loi de Dieu envers son prochain & envers soi-même. Voilà ce que nous devons incessamment nous enseigner les uns aux autres, & voilà surtout de quoi les pères & les mères sont tenus d’instruire leurs enfants. Qu’une vierge soit la mère de son créateur, qu’elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s’est joint ; que la substance du père & du fils soit la même, ou ne soit que semblable ; que l’esprit procède de l’un des deux qui sont le même, ou de tous deux conjointement, je ne vois pas que la décision de ces questions, en apparence essentielles, importe plus à l’espece ce humaine que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la pâque, s’il faut dire le chapelet, jeûner, faire maigre, parler latin ou françois à l’église, orner les murs d’images, dire ou entendre la musse, & n’avoir point de femme en propre. Que chacun pense là-dessus comme il lui plaira : j’ignore en quoi cela peut intéresser les autres ; quant à moi, cela ne m’intéresse point du tout. Mais ce qui m’intéresse, moi & tous mes semblables, c’est que chacun sache qu’il existe un arbitre du sort des humains, duquel nous sommes tous les enfants, qui nous prescrit à tous d’être justes, de nous aimer les uns les autres, d’être bienfaisants & miséricordieux, de tenir nos engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis & les siens ; que l’apparent bonheur de cette vie n’est rien ; qu’il en est une autre après elle, dans laquelle cet Etre suprême sera le rémunérateur des bons & le juge des méchants. Ces dogmes & les dogmes semblables sont ceux qu’il importe d’enseigner à la jeunesse, & de persuader à tous les citoyens. Quiconque les combat mérite châtiment, sans doute ; il est le perturbateur de l’ordre & l’ennemi de la société. Quiconque les passe, & veut nous asservir à ses opinions particulières, vient au, même point par une route opposée ; pour établir l’ordre a sa manière, il trouble la paix ; dans son téméraire orgueil, il se rend l’interprète de la Divinité, il exige en son nom les hommages & les respects des hommes, il se fait Dieu tant qu’il peut à sa place : on devroit le punir comme sacrilège, quand on ne le puniroit pas comme intolérant.

Négligez donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots sans idées, toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude tient lieu de vertus à ceux qui s’y livrent, & sert plutôt à les rendre fous que bons. Maintenez toujours vos enfans dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur bien qu’il n’y a rien pour nous d’utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes & des raisonneuses ; ne leur apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine ; accoutumez-les à se sentir toujours sous les yeux de Dieu, à l’avoir pour témoin de leurs actions, de leurs pensées, de leur vertu, de leurs plaisirs, à faire le bien sans ostentation, parce qu’il l’aime ; à souffrir le mal sans murmure, parce qu’il les en dédommagera ; à être enfin tous les jours de leur vie ce qu’elles seront bien aises d’avoir été lorsqu’elles comparaîtront devant lui. Voilà la véritable religion, voilà la seule qui n’est susceptible ni d’abus, ni d’impiété, ni de fanatisme. Qu’on en prêche tant qu’on voudra de plus sublimes ; pour moi, je n’en reconnois point d’autre que celle-là.

Au reste, il est bon d’observer que, jusqu’à l’âge où la raison s’éclaire & où le sentiment naissant fait parler la conscience, ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu’on leur commande est bien, ce qu’on leur défend est mal, elles n’en doivent pas savoir davantage : par où l’on voit de quelle importance est, encore plus pour elles que pour les garçons, le choix des personnes qui doivent les approcher & avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes, & alors il est temps de changer le plan des leur éducation.

J’en ai trop dit jusqu’ici peut-être. À quoi réduirons-nous les femmes, si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics ? N’abaissons pas à ce oint le sexe qui nous gouverne, & qui nous honore quand nous ne l’avons pas avili. Il existe pour toute l’espèce humaine une règle antérieure à l’opinion. C’est à inflexible direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le préjuge même : & ce n’est qu’autant que l’estime des hommes s’accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous. Cette règle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci-devant ; il me suffit de remarquer que si ces deux règles ne concourent à l’éducation des femmes, elle sera toujours défectueuse. Le sentiment sans l’opinion ne leur donnera point cette délicatesse d’âme qui pare les bonnes mœurs de l’honneur du monde ; & l’opinion sans le sentiment n’en fera jamais que des femmes fausses & déshonnêtes, qui mettent l’apparence à la place de la vertu.

Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d’arbitre entre les deux guides, qui ne laisse point égarer la conscience, & qui redresse les erreurs du préjugé. Cette faculté est la raison. Mais à ce mot que de question s’élèvent ! Les femmes sont-elles capables d’un solide raisonnement ? importe-t-il qu’elles le cultivent ? le cultiveront-elles avec succès ? Cette culture est-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées ? Est-elle compatible avec la simplicité qui leur convient ?

Les diverses manières d’envisage & de résoudre ces questions font que, donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre & filer dans son ménage avec ses servantes, & n’en font ainsi que la première servante du maître ; les autres, non contents d’assurer ses droits, lui font encore usurper les nôtres ; car la laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe, & la rendre notre égale dans tout le reste, qu’est-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari ?

La raison qui mène l’homme à la connaissance de ses devoirs n’est pas fort composée ; la raison qui mène la femme à la connaissance des siens est plus simple encore. L’obéissance & la fidélité qu’elle doit à son mari, la tendresse & les soins qu’elle doit à ses enfants, sont des conséquences si naturelles & si sensibles de sa condition, qu’elle ne peut, sans mauvaise foi, refuser son consentement au sentiment intérieur qui la guide, ai méconnaître le devoir dans le penchant qui n’est point encore altéré.

Je ne blâmerois pas sans distinction qu’une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe, & qu’on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste ; mais il faudroit pour cela des mœurs publiques, très simples, très saines ou une manière de vivre très retirée. Dans de grandes villes & parmi des hommes corrompus, cette femme seroit trop facile à séduire ; souvent sa vertu ne tiendroit qu’aux occasions ; dans ce siècle philosophe il lui en faut une à l’épreuve. Il faut qu’elle sache d’avance, & ce qu’on lui peut dire, & ce qu’elle en doit penser.

D’ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime ; elle doit surtout obtenir celle de son époux ; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne, mais lui faire approuver sa conduite ; elle doit justifier devant le public le choix qu’il a fait, & faire honorer le mari, de l’honneur qu’on rend à la femme. Or, comment s’y prendra-t-elle pour tout cela, si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages, de nos bienséances, si elle ne connaît ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent ? Dès là qu’elle dépend à la fois de sa propre conscience & des opinions des autres, il faut qu’elle apprenne à comparer ces deux règles, à les concilier, & à ne préférer la première que quand elles sont opposition. Elle devient le juge de ses juges, elle décide quand elle doit s’y soumettre & quand elle doit les récuser. Avant de rejeter ou d’admettre leurs préjugés, elle les pèse ; elle apprend à remonter à leur source, à les prévenir, a se les rendre favorables ; elle a soin de ne jamais s’attirer le blâme quand son devoir lui permet de l’éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit & sa raison.

Je reviens toujours au principe, & il me fournit la solution de toutes mes difficultés. J’étudie ce qui est, j’en recherche la cause, & je trouve enfin que ce qui est est bien. J’entre dans des maisons ouvertes dont le maître & la maîtresse font conjointement les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tous deux sont d’une égale politesse, tous deux également pourvus de goût & d’esprit, tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde, & de renvoyer chacun content d’eux. Le mari n’omet aucun soin pour être attentif à tout : il va, vient, fait la ronde & se donne mille peines ; il voudroit être tout attention. La femme reste à sa place ; un petit cercle se rassemble autour d’elle, & semble lui cacher le reste de l’assemblée ; cependant il ne s’y passe rien qu’elle n’aperçoive, il n’en sort personne à qui elle n’ait parlé ; elle n’a rien omis de ce qui pouvoit intéresser tout le monde ; elle n’a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable ; & sans rien troubler à l’ordre, le moindre de la compagnie n’est pas plus oublié que le premier. On est servi, l’on se met à table : l’homme, instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce qu’il sait ; la femme, sans rien savoir, ne s’y trompera pas ; elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien, toutes les convenances, & chacun se trouvera placé comme il veut l’être. Je ne dis point qu’au service personne n’est oublié. Le maître de la maison, en faisant la ronde, aura pu n’oublier personne ; mais la femme devine ce qu’on regarde avec plaisir et vous en offre ; en parlant à son voisin elle a l’œil au bout de la table ; elle discerne celui qui ne mange point parce qu’il n’a pas faim, & celui qui n’ose se servir ou demander parce qu’il est maladroit ou timide. En sortant de table, chacun croit qu’elle n’a songé qu’à lui ; tous ne pensent pas qu’elle ait eu le temps de manger un seul morceau ; mais la vérité est qu’elle a mangé plus que personne.

Quand tout le monde est parti, l’on parle de ce qui s’est passe. L’homme rapporte ce qu’on lui a dit, ce qu’ont dit & fait ceux avec lesquels il s’est entretenu. Si ce n’est pas toujours là-dessus que la femme est plus exacte, en revanche elle a vu ce qui s’est dit tout bas à l’autre bout de la salle ; en, sait ce qu’un tel a pensé, à quoi tenoit tel propos ou tel geste ; il s’est fait à peine un mouvement expressif dont elle n’ait l’interprétation toute prête, & presque toujours conforme à la vérité.

Le même tour d’esprit qui fait exceller une femme du monde dans l’art de tenir maison, fait exceller une coquette dans l’art d’amuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse : car, pourvu qu’une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait ; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette uniformité maladroite ; à force de vouloir obliger tous ses amants, elle les rebuteroit tous. Dans la société, les manières qu’on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun ; pourvu qu’on soit bien traité, l’on n’y regarde pas de si près sur les préférences ; mais en amour, une faveur qui n’est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres, & ce qui lui eut arriver de pis est de n’être point distingué. Il faut donc : qu’une femme qui veut conserver plusieurs amants persuade à chacun d’eux qu’elle le préfère, & qu’elle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens.

Voulez-vous voir un personnage embarrassé, placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secrètes, puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et sûrement l’exemple ne sera pas plus rare ; vous serez émerveillé de l’adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux, & fera que chacun se rira de l’autre. Or, si cette femme leur témoignoit la même confiance, & prenoit avec eux la même familiarité, comment seroient-ils un instant ses dupes ? En les traitant également, ne montreroit-elle pas qu’ils ont les mêmes droits sur elle ? Oh ! qu’elle s’y prend bien mieux que cela ! Loin de les traiter de la même manière, elle affecte de mettre entre eux de l’inégalité ; elle fait si bien que celui qu’elle flatte croit que c’est par tendresse, & que celui qu’elle maltraite croit que c’est par dépit. Ainsi chacun, content de son partage, la voit toujours s’occuper de lui, tandis qu’elle ne s’occupe en effet que d’elle seule.

Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggère de semblables moyens : les caprices ne feroient que rebuter, s’ils n’étoient sagement ménagés ; & c’est en les dispensant, avec art qu’elle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves.

Usa ogn’arte la donna, onde sia colte Nella sua rete alcun novello amante ; Nè con tutti, nè sempre un stesso volto Serba ; ma cangia a tempo atto e sembiante.

À quoi tient tout cet art, si ce n’est à des observations fines & continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes, & qui la disposent à porter à chaque mouvement secret qu’elle aperçoit la forcé qu’il faut pour le suspendre ou l’accélérer ? Or cet art s’apprend-il ? Non ; il naît avec les femmes ; elles l’ont toutes, & jamais les hommes ne l’ont eu au même degré. Tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présence d’esprit, la pénétration, les observations fines sont la science des femmes ; l’habileté de s’en prévaloir est leur talent.

Voilà ce qui est, & l’on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses, nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur est propre est l’adresse & non pas la fausseté ; dans les vrais penchants de leur sexe, même en mentant, elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche, quand ce n’est pas elle qui doit parler ? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif, leur molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non, & doit le dire ; mais l’accent qu’elle y joint n’est pas toujours le même, & cet accent ne sait point mentir. La femme n’a-t-elle pas les mêmes besoins que l’homme, sans avoir le même droit de les témoigner ? Son sort seroit trop cruel, si, même dans les désirs légitimes, elle n’avoit un langage équivalent à celui qu’elle n’ose tenir. Faut-il que sa pudeur la rende malheureuse ? Ne lui faut-il pas un art de communiquer ses penchants sans les découvrir ? De quelle adresse n’a-t-elle pas besoin pour faire qu’on lui dérobe ce qu’elle brûle d’accorder ! Combien ne lui importe-t-il point d’apprendre à toucher le cœur de l’homme, sans paraître songer à lui ! Quel discours charmant n’est-ce pas que la pomme de Galatée & sa fuite maladroite ! Que faudra-t-i qu’elle ajoute à cela ? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules qu’elle n’y fuit qu’à dessein de l’attirer ? Elle mentirait, pour ainsi dire ; car alors elle ne l’attireroit plus. Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d’art, même avec son mari. Oui, je soutiens qu’en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste & vraie, on en fait une loi d’honnêteté.

La vertu est une, disoit très bien un de mes adversaires ; on ne la décompose pas pour admettre une partie & rejeter l’autre. Quand on l’aime, on l’aime dans toute son intégrité ; & l’on refuse son cœur quand on peut, & toujours sa bouche aux sentiments qu’on ne doit point avoir. La vérité morale n’est pas ce qui est, mais ce qui est bien ; ce qui est mal ne devroit point être, & ne doit point être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu’il n’auroit pas eu sans cela. Si j’étais tenté de voler, & qu’en le disant je tentasse un autre d’être mon complice, lui déclarer ma tentation ne seroit-ce pas y succomber ? Pourquoi dites-vous que la pudeur rend les femmes fausses ? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste plus vraies que les autres ? Tant s’en faut ; elles sont plus fausses mille fois. On n’arrive à ce point de dépravation qu’à force de vices, qu’on garde tous, & qui ne règnent qu’à la faveur de l’intrigue & du mensonge.*

[* Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, & jurent qu’à cela près il n’y a rien d’estimable qu’on rie trouve en elles ; mais je sais bien aussi qu’elles n’ont jamais persuadé cela qu’à des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les retienne ? & de quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé à celui qui leur est propre ? Ayant mis une fois leurs passions à l’aise, elles n’ont plus aucun intérêt d’y résister : " Nec femina, amissa pudicitia, alia abnuerit." Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes que celui qui a dit cela ?] Au contraire, celles qui ont encore de la honte, qui ne s’enorgueillissent point de leurs fautes, qui savent cacher leurs désirs a ceux mêmes qui les inspirent, celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d’ailleurs les plus vraies, les plus sincères, les plus constantes dans tous leurs engagements, & celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter.

Je ne sache que la seule mademoiselle de l’Enclos qu’on ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l’Enclos a-t-elle passé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avait, dit-on, conservé celles du nôtre : on vante sa franchise, sa droiture, la sûreté de son commerce, sa fidélité dans l’amitié ; enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit qu’elle s’étoit faite homme. À la bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation, je n’aurais pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse.

Tout ceci n’est pas si hors de propos qu’il paraît être. Je vois où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et sa fausseté prétendue ; & je vois que l’effet le plus assuré de cette philosophie sera d’ôter aux femmes de notre siècle le peu d’honneur qui leur est resté.

Sur ces considérations, je crois qu’on peut déterminer en général quelle espèce de culture convient à l’esprit des femmes, & sur quels objets on doit tourner leurs réflexions dès leur jeunesse.

Je l’ai déjà dit, les devoirs de leur sexe sont plus aisés à voir qu’à remplir. La première chose qu’elles doivent apprendre est à les aimer par la considération de leurs avantages ; c’est le seul moyen de les leur rendre faciles. Chaque état et chaque âge a ses devoirs. On connaît bientôt les siens pourvu qu’on les aime. Honorez votre état de femme, & dans quelque rang que le ciel vous place, vous serez toujours une femme de bien. L’essentiel est d’être ce que nous fit la nature ; on n’est toujours que trop ce que les hommes veulent que l’on soit.

La recherche des vérités abstraites & spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n’est point du ressort des femmes, leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c’est à elles à faire l’application des principes que l’homme a trouvés & c’est à elles de faire les observations qui mènent l’homme à l’établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l’étude des hommes ou aux connaissances agréables qui n’ont que le goût pour objet ; car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée ; elles n’ont pas non plus assez de justesse & d’attention pour réussir aux sciences exactes, &, quant aux connaissances physiques, c’est à celui des deux qui est le plus agissant le plus allant, qui voit le plus d’objets ; c’est à celui qui a le plus de force & qui l’exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles & des lois de la nature. La femme, qui est faible & ne voit rien au dehors, apprécie & juge les mobiles qu’elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa faiblesse, & ces mobiles sont les passions de l’homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même, & qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu’elle ait l’art de nous le faire vouloir ; il faut donc qu’elle étudie à fond l’esprit de l’homme, non par abstraction l’esprit de l’homme en général, mais l’esprit des hommes qui l’entourent, l’esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l’opinion. Il faut qu’elle apprenne a pénétrer leurs sentiments par leurs discours, par leurs actions, leurs regards, par leurs gestes. Il faut que, par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments qu’il lui plaît, sans même paraître y songer. Ils philosopheront mieux qu’elle sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu’eux dans le cœur des hommes. C’est aux femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale, à nous à la réduire en système. La femme a plus d’esprit, & l’homme plus de génie ; la femme observe, et l’homme raisonne : de ce concours résultent la lumière la plus claire & la science la plus complète que puisse acquérir de lui-même l’esprit humain, la plus sûre connaissance, en un mot, de soi & des autres qui soit à la portée de notre espèce. & voilà comment l’art peut tendre incessamment à perfectionner l’instrument donné par la nature.

Le monde est le livre des femmes : quand elles y lisent mal, c’est leur faute ; ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mère de famille, loin d’être une femme monde n’est guère moins recluse dans sa maison que religieuse dans son cloître. Il faudroit donc faire, pour les jeunes personnes qu’on marie, comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu’on met dans des couvents : leur montrer les plaisirs qu’elles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs cœurs & troubler le bonheur de leur retraite. En France les filles vivent dans des couvents, & les femmes courent le monde. Chez les anciens, c’étoit tout le contraire ; les filles avaient, l’ai dit, beaucoup de jeux & de fêtes publiques ; les femmes vivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable & maintenoit mieux les mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier ; s’amuser est leur grande affaire. Les femmes ont d’autres soins chez elles, & n’ont plus de maris à chercher ; mais elles ne trouveroient pas leur compte à cette réforme, et malheureusement elles donnent le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnez-leur un sens droit & une âme honnête, puis ne leur cachez rien de ce qu’un œil chaste peut regarder. Le bal, les festins, eux, même le théâtre, tout ce qui, mal vu, fait le char j’une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs, plus tôt elles en seront dégoûtées.

J’entends la clameur qui s’élève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple ? À peine ont-elles vu le monde que la tête leur tourne à toutes ; pas une d’elles ne veut le quitter. Cela peut être : mais, avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion ? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu’il représente ? Les leur avez-vous bien peints tels qu’ils sont ? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité ? Avez-vous porté dans leur jeune cœur le goût des vrais plaisirs qu’on ne trouve point dans ce tumulte ? Quelles précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare ? Loin de rien opposer dans leur esprit à l’empire des préjugés publics, vous les avez nourris ; vous leur avez fait aimer d’avance tous les frivoles amusements qu’elles trouvent. Vous les leur faites aimer encore en s’y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n’ont d’autre gouvernante que leur mère, souvent plus folle qu’elles, & qui ne peut leur montrer les objets autrement qu’elle ne les voit. Son exemple, plus fort que la raison même, les justifie à leurs propres yeux, & l’autorité de la mère est pour la fille une excuse sans réplique. Quand je veux qu’une mère introduise sa fille dans le monde, c’est en supposant qu’elle le lui fera voir tel qu’il est.

Le mal commence plus tôt encore. Les couvents sont de véritables écoles de coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont j’ai parlé, mais de celle qui produit tous les travers des femmes & fait les plus extravagantes petites maîtresses. En sortant de là pour entrer tout d’un coup dans des sociétés bruyantes, de jeunes femmes s’y sentent d’abord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre ; faut-il s’étonner qu’elles s’y trouvent bien ? Je n’avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation ; mais il me semble qu’en général, dans les pays protestants, il y a plus d’attachement de famille, de plus dignes épouses & de plus tendres mères que dans les pays catholiques ; &, si cela est, on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie a l’éducation des couvents.

Pour aimer la vie paisible & domestique il faut la connaître ; il faut en avoir senti les douceurs dès l’enfance. Ce n’est que dans la maison paternelle qu’on prend du goût pour sa propre maison, & toute femme que sa mère n’a point élevée n’aimer point élever ses enfants. Malheureusement il n’y a plus d’éducation privée dans les grandes villes. La société y est si générale & si mêlée, qu’il ne reste plus d’asile pour la retraite, & qu’on est en public chez soi. À force de vivre avec tout le monde, on n’a plus de famille ; à reine connoît-on ses parents : on les voit en étrangers ; & la simplicité des mœurs domestiques s’éteint avec la douce familiarité qui en faisoit le charme. C’est ainsi qu’on suce avec le lait le goût des plaisirs du siècle & des maximes qu’on y voit régner.

On impose aux filles une gêne apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes ; sous un air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, & dévore, & déjà on lit dans leurs yeux l’ardent désir d’imiter leurs mères. Ce qu’elles convoitent n’est pas un mari, mais la licence du mariage. Qu’a-t-on besoin d’un mari, avec tant de ressources pour s’en passer ? Mais on a besoin d’un mari pour couvrir ces ressources. *

[* La voie de l’homme dans sa jeunesse étoit une des quatre choses que le sage ne pouvoit comprendre ; la cinquième étoit l’impudence de la femme adultère. "quae comédit, & tergens os suum dicit : Non sum operata malum." Proverbes xxx, 20. ] La modestie est sur leur visage, & le libertinage est au fond de leur cœur : cette feinte modestie elle-même en est un signe. Elles ne l’affectent que pour pouvoir s’en débarrasser plus tôt. Femmes de Paris & de Londres, pardonnez-le-moi, je vous supplie. Nul séjour n’exclut les miracles ; mais pour moi le n’en connois point ; & si une seule d’entre vous a l’âme vraiment honnête, je n’entends rien à vos institutions.

Toutes ces éducations diverses livrent également de jeunes personnes au goût des plaisirs du monde, & aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les grandes villes la dépravation commence avec la vie, & dans les petites elle commence avec la raison. De jeunes provinciales, instruites à mépriser l’heureuse simplicité de leurs mœurs, s’empressent à venir à Paris partager la corruption des nôtres ; les vices, ornés du beau nom de talents, sont l’unique objet de leur voyage ; et, honteuses en arrivant de se trouver si loin de la noble licence des femmes du pays, elles ne tardent pas à mériter d’être aussi de la capitale. Où commence le mal, à votre avis ? dans les lieux où on le projette, ou dans ceux où on l’accomplit ?

Je ne veux pas que de la province une mère sensée amène sa fille à Paris pour lui montrer ces tableaux si pernicieux pour d’autres ; mais je dis que quand cela serait, ou cette fille est mal élevée, ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec du goût, du sens & l’amour des choses honnêtes, on ne les trouve pas si attrayants qu’ils le sont ceux qui s’en laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelées qui viennent se hâter de prendre le ton du pays, & se mettre à la mode six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie ; mais qui est-ce qui remarque celles, qui, rebutées de tout ce fracas, s’en retournent dans leur province, contentes de leur sort, après l’avoir comparé à celui qu’envient les autres ? Combien j’ai vu de jeunes femmes, amenées dans la capitale par des maris, complaisants & maîtres de s’y fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir plus volontiers qu’elles n’étoient venues, & dire avec attendrissement la veille de leur départ : Ah ! retournons dans notre chaumière, on y vit plus heureux que dans les palais d’ici ! On ne sait pas combien il reste encore de bonnes gens qui n’ont point fléchi le genou devant l’idole, & qui méprisent son culte insensé. Il n’y a de bruyantes que les folles ; les femmes sages ne font point de sensation.

Que si, malgré la corruption générale, malgré les préjuges universels, malgré la mauvaise éducation des filles, plusieurs gardent encore un jugement à l’épreuve, que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables, ou, pour mieux dire, qu’on ne l’aura point altéré par des instructions vicieuses ? car tout consiste toujours à conserver ou rétablir les sentiments naturels. Il ne s’agit point pour cela d’ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes, ni de leur débiter vos sèches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont la mort de toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu’à faire prendre en haine & ceux qui les donnent & tout ce qu’ils disent. Il ne s’agit point, en parlant à de jeunes personnes, de leur, faire peur de leurs devoirs, ni d’aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs, soyez précise & facile ; ne leur laissez pas croire qu’on est chagrine quand on les remplit ; point d’air fâché, point d’air fâche, point de morgue. Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir ; leur catéchisme de morale doit être aussi court & aussi court & aussi clair que leur catéchisme de religion, mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de leurs plaisirs & le fondement de leurs droits. Est-il si pénible d’aimer pour être aimée, de se rendre aimable pour être heureuse, de se rendre estimable pour être obéie, de s’honorer pour se faire honorer ? Que ces droits sont beaux ! qu’ils sont respectables ! qu’ils sont chers au cœur de l’homme quand la femme sait les faire valoir ! Il ne faut point attendre les ans ni la vieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus ; à peine ses attraits se développent, qu’elle règne déjà par la douceur de son caractère et rend sa modestie imposante. Quel homme insensible & barbare n’adoucit pas sa fierté & ne prend pas des manières plus attentives près d’une fille de seize ans, aimable & sage, qui parle peu, qui écoute, qui met de la décence dans son maintien & de l’honnêteté dans ses propos, à qui sa beauté ne fait oublier ni son sexe ni sa jeunesse, qui sait intéresser par sa timidité même, & s’attirer le respect qu’elle porte à tout le monde ?

Ces témoignages, bien qu’extérieurs, ne sont point frivoles ; ils ne sont point fondés seulement sur l’attroit des sens ; ils partent de ce sentiment intime que nous avons tous, que les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes. veut être méprise des femmes ? personne au monde, non pas même celui qui ne veut plus les aimer. & moi, qui leur dis des vérités si dures, croyez-vous que leurs jugements me soient indifférents ? Non ; leurs suffrages me sont plus chers que les vôtres, lecteurs, souvent plus femmes qu’elles. En méprisant leurs mœurs, je veux encore honorer leur justice : peu m’importe qu’elles me haÏssent, si je les force à m’estimer.

Que de grandes choses on feroit avec ce ressort, si l’on savoit le mettre en œuvre ? Malheur au siècle où les femmes perdent leur ascendant & où leurs jugements ne font plus rien aux hommes ! c’est le dernier degré de la dépravation. Tous les peuples qui ont eu des mœurs ont respecté les femmes. Voyez Sparte, voyez les Germains, voyez Rome, Rome le siège de la gloire & de la vertu, si jamais elles en eurent un sur la terre. C’est là que les femmes honoroient les exploits des grands généraux, qu’elles pleuroient publiquement les pères de la patrie, que leurs vœux ou leurs deuils étoient consacrés comme le plus solennel jugement de la république. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes : par une femme Rome acquit la liberté, par une femme les plébéiens obtinrent le consulat, par une femme finit la tyrannie des décemvirs, par les femmes Rome assiégée fut sauvée des mains d’un proscrit. Galants Français, qu’eussiez-vous dit en voyant passer cette procession si ridicule à vos yeux moqueurs ? Vous l’eussiez accompagnée de vos huées. Que nous voyons d’un œil différent les mêmes objets ! & peut-être avons-nous tous raison. Formez ce cortège de belles dames françaises, je n’en connois point de plus indécent : mais composez-le de Romaines, vous aurez tous les yeux des Volsques & le cœur de Coriolan. Je dirai davantage, & je soutiens que la vertu n’est pas moins favorable à l’amour qu’aux autres droits de la nature, & que l’autorité des maîtresses n’y gagne pas moins que celle des femmes & des mères. Il n’y a point de véritable amour sans enthousiasme, & point d’enthousiasme sans un objet de perfection réel ou chimérique, mais toujours existant dans l’imagination. De quoi s’enflammeront des amants pour qui cette perfection n’est plus rien, & qui ne voient dans ce qu’ils aiment que l’objet du plaisir des sens ? Non, ce n’est pas ainsi que l’âme s’échauffe et se livre à ces transports sublime qui font le délire des amants & le charme de leur passion. Tout n’est qu’illusion dans l’amour, je l’avoue ; mais ce qui est réel, ce sont les sentiments dont il nous anime pour le vrai beau qu’il nous fait aimer. Ce beau n’est point dans l’objet qu’on aime, il est l’ouvrage de nos erreurs. Eh ! qu’importe ? En sacrifie-t-on moins tous ses sentiments bas à ce modèle imaginaire ? En pénètre-t-on moins son cœur des vertus qu’on prête à ce qu’il chérit ? S’en détache-t-on moins de la bassesse du moi humain ? Où est le véritable amant qui n’est pas prêt à immoler sa vie à sa maîtresse ? & où est la passion sensuelle & grossière dans un homme qui veut mourir ? Nous nous moquons des paladins ? c’est qu’ils connoissoient l’amour, & que nous ne connaissons plus que la débauche. Quand ces maximes romanesques commencèrent à devenir ridicules, ce changement fut moins l’ouvrage de la raison que celui des mauvaises mœurs.

Dans quelque siècle que ce soit, les relations naturelles ne changent point, la convenance ou disconvenance qui en résulte reste la même, les préjugés sous le vain nom de raison n’en changent que l’apparence. Il sera toujours grand & beau de régner sur soi, fut-ce pour obéir à des opinions fantastiques ; & les vrais motifs d’honneur parleront toujours au cœur de toute femme de jugement qui saura chercher dans son état le bonheur de la vie. La chasteté doit être surtout une vertu délicieuse pour une belle femme qui a quelque élévation dans l’âme. Tandis qu’elle voit toute la terre à ses pieds, elle triomphe de tout & d’elle-même : elle s’élève dans son propre cœur un trône auquel tout vient rendre hommage ; les sentiments, tendres ou jaloux, mais toujours respectueux des deux sexes, l’estime universelle & la sienne propre, lui payent sans cesse en tribut de gloire les combats de quelques instants. Les privations sont passagères, mais le prix en est permanent. Quelle jouissance pour une âme noble, que l’orgueil de la vertu jointe à la beauté ! Réalisez une héroÏne de roman, elle goûtera des voluptés plus exquises que les Lais & les Cléopâtre ; & quand beauté ne sera plus, sa gloire et ses plaisirs resteront encore ; elle seule saura jouir du passé.

Plus les devoirs sont grands & pénibles, plus les raisons fonde doivent être sensibles & fortes. Il y a un certain langage dévot dont, sur les sujets les plus graves, on rebat les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion. De ce langage trop disproportionné à leurs idées, & du peu de cas qu’elles en font en secret, naît la facilité de céder à leurs penchants, faute de raisons d’y résister tirées des choses mêmes. Une fille élevée sagement & pieusement a sans doute de fortes armes contre les tentations ; mais celle dont on nourrit uniquement le cœur ou plutôt les oreilles du jargon de la dévotion devient infailliblement la proie du premier séducteur adroit qui l’entreprend. Jamais une jeune & belle personne ne méprisera son corps, jamais elle ne s’affligera de bonne foi des grands péchés que sa beauté fait commettre ; jamais elle ne pleurera sincèrement et devant Dieu d’être un objet de convoitise, jamais elle ne pourra croire en elle ne pourra croire en elle-même que le plus doux sentiment du cœur soit une invention de Satan. Donnez-lui d’autres raisons en dedans & pour elle-même, car celles-là ne pénétreront pas, Ce sera pis encore si l’on met, comme on n’y manque guère, de la contradiction dans ses idées, & qu’après l’avoir humiliée en avilissant son corps & ses charmes comme la souillure du péché, on lui fasse ensuite respecter comme le temple de Jésus-Christ ce même corps qu’on lui a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes & trop basses sont également insuffisantes et ne peuvent s’associer : il faut une raison à la portée du sexe & de l’âge. La considération du devoir n’a de force qu’autant qu’on y joint des motifs qui nous portent à le remplir.

Quae quia non liceat non facit, illa facit.

On ne se douteroit pas que c’est Ovide qui porte un jugement si sévère.

Voulez-vous donc inspirer l’amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes ; sans leur dire incessamment : Soyez sages, donnez-leur un grand intérêt à l’être ; faites-leur sentir tout le prix de la sagesse, & vous la leur ferez aimer. Il ne suffit pas de prendre cet intérêt au loin dans l’avenir, montrez-le-leur dans le moment même, dans les relations de leur âge, dans le caractère de leurs amants. Dépeignez-leur l’homme de bien, l’homme de mérite ; apprenez-leur à le reconnaître, à l’aimer, & à l’aimer pour elles prouvez-leur qu’amies, femmes, ou maîtresses, cet homme seul peut le, rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison ; faites-leur sentir que l’empire de leur sexe & tous ses avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite, à ses mœurs mais encore à celles des hommes ; quelles ont peu de prise sur des âmes viles & basses, & qu’on ne sait servir sa maîtresse que comme on sait servir la vertu. Soyez sûr qu’alors, en leur dépeignant les mœurs de nos jours, vous leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant les gens à la mode, vous les leur ferez mépriser ; vous ne leur donnerez qu’éloignement pour leurs maximes, aversion pour leurs sentiments, dédain pour leurs vaines galanteries ; vous leur ferez naître une ambition plus noble, celle de régner sur des âmes grandes & fortes, celle des femmes de Sparte, qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie, effrontée, intrigante, qui ne sait attirer ses amants que par la coquetterie, ni les conserver que par les faveurs, les fait obéir comme des valets dans les choses serviles & communes : dans les choses importantes & graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme à la fois honnête, aimable & sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui a de la réserve & de la modestie, celle en un mot qui soutient l’amour par l’estime, les envoie d’un signe au bout du monde, au combat, à la gloire, à la mort, où il lui plaît.*

[* Brantôme dit que, du temps de François Ier, une jeune personne ayant un amant babillard lui imposa un silence absolu & illimité, qu’il garda si fidèlement deux ans entiers, qu’on le crut devenu muet par maladie. Un jour, en pleine assemblée, sa maîtresse qui, dans ces temps où l’amour se faisoit avec mystère, n’étoit point connue pour telle, se vanta de le guérir sur-le-champ, & le fit avec ce seul mot : Parlez. N’y a-t-il pas quelque chose de grand & d’héroÏque dans cet amour-là ? Qu’eut fait de plus la philosophie de Pythagore avec tout son faste il n’imagineroit-on pas une divinité donnant à un mortel, d’un seul mot, l’organe de la parole ? Quelle femme aujourd’hui pourroit compter sur un pareil silence un seul jour, dût-elle le payer de tout le prix qu’elle y peut mettre ? ] Cet empire est beau, ce me semble, & vaut bien la peine d’être acheté.

Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée, avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût qu’en le gênant. Disons maintenant un mot de sa personne, selon le portrait que j’en ai fait à émile, & selon qu’il imagine lui-même l’épouse qui peut le rendre heureux.

Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Emile n’en est pas un, Sophie n’en est pas un non plus. Emile est homme, & Sophie est femme ; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui règne entre nous, c’est presque un prodige d’être du sien.

Sophie est bien née, elle est d’un bon naturel ; elle a le cœur très sensible, & cette extrême sensibilité lui donne quelquefois une activité d’imagination difficile à modérer. Elle a l’esprit moins juste que pénétrant, l’humeur facile & pourtant inégale, la figure commune, mais agréable, une physionomie qui promet une âme et qui ne ment pas ; on peut l’aborder avec indifférence, mais non pas la quitter sans émotion. D’autres ont de bonnes qualités qui lui manquent ; d’autres ont à plus grande mesure celles qu’elle a ; mais nulle n’a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes ; & si elle étoit plus parfaite, elle plairoit beaucoup’moins.

Sophie n’est pas belle ; mais auprès d’elle les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d’elles-mêmes. À peine est-elle jolie au premier aspect ; mais plus on la voit & plus elle s’embellit ; elle gagne où tant d’autres perdent ; & ce qu’elle gagne, elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante ; mais on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse ; elle charme, & l’on ne sauroit dire pourquoi.

Sophie aime la parure & s’y connaît ; sa mère n’a point d’autre femme de chambre qu’elle ; elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage ; mais elle hait les riches habillements ; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l’élégance ; elle n’aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n’y a pas une jeune personne qui paraisse mise avec moins de recherche & dont l’ajustement soit plus recherché ; pas une pièce du sien n’est prise au hasard, et l’art ne paraît dans aucune. Sa parure est très modeste en apparence & très coquette en effet ; elle n’étale point ses charmes ; elle les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la voyant on dit : Voilà une fille modeste & sage ; mais tant qu’on reste auprès d’elle, les yeux & le cœur errent sur toute sa personne sans qu’on puisse les en détacher, & l’on diroit que tout cet ajustement si simple n’est mis à sa place que pour en être ôté pièce à pièce par l’imagination.

Sophie a des talents naturels ; elle les sent, & ne les a pas négligés : mais n’ayant pas été à portée de mettre beaucoup d’art à leur culture, elle s’est contentée d’exercer sa jolie voix à chanter juste & avec goût, ses petits pieds à marcher légèrement, facilement, avec grâce, à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne & sans maladresse. Du reste, elle n’a eu de maître à chanter que son père, de maîtresse à danser que sa mère ; & un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d’accompagnement qu’elle a depuis cultivé seule. D’abord elle ne songeoit qu’à re paraître sa main avec avantage sur ces touches noires, ensuite elle trouva que le son aigre & sec du clavecin rendait plus doux le son de la voix ; peu à peu elle devint sensible a l’harmonie ; enfin, en grandissant, elle a commencé de sentir les charmes de l’expression, & d’aimer la musique pour elle-même. Mais c’est un goût plutôt qu’un talent ; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note.

Ce que Sophie sait le mieux, & qu’on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe, même ceux dont on ne s’avise point, comme de tailler & coudre ses robes. Il n’y a pas un ouvrage à l’aiguille qu’elle ne sache faire, et qu’elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu’elle préfère à tout autre est la dentelle, parce qu’il n’y en a pas un qui donne une attitude plus agréable, & où les doigts s’exercent avec plus de grâce & de légèreté. Elle s’est appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine & l’office ; elle sait le prix des denrées ; elle en connaît les qualités ; elle sait fort bien tenir les comptes ; elle sert de maître d’hôtel à sa mère. Faite pour être un jour mère de famille elle-même, en gouvernant la maison paternelle, elle apprend à gouverner la sienne ; elle peut suppléer aux fonctions des domestiques, & le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu’on sait exécuter soi-même : c’est la raison de sa mère pour l’occuper ainsi. Pour Sophie elle ne va pas si loin ; son premier devoir est celui de fille, & c’est maintenant le seul qu’elle songe à remplir. Son unique vue est de servir sa mère, & de la soulager d’une partie de ses soins. Il est pourtant vrai qu’elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu’elle soit gourmande, elle n’aime pas la cuisine ; le détail en a quelque chose qui la dégoûte ; elle n’y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d’une délicatesse extrême, et cette délicatesse poussée à l’excès est devenue un de ses défauts : elle laisseroit plutôt aller tout le dîner par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n’a jamais voulu de l’inspection du jardin par la même raison. La terre lui paraît malpropre ; sitôt qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur.

Elle doit ce défaut aux leçons de sa mère. Selon elle, entre les devoirs de la femme, un des premiers est la propreté ; devoir spécial, indispensable, imposé par la nature. Il n’y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu’une femme malpropre, & le mari qui s’en dégoûte n’a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance, elle en a tant exigé de propreté sur sa personne, tant pour ses hardes, pour son appartement, pour son travail, pour sa toilette, que toutes ces attentions, tournées en habitude, prennent une assez grande partie de son temps & président encore à l’autre : en sorte que bien faire ce qu’elle fait n’est que le second de ses soins ; le premier est toujours de le faire proprement.

Cependant tout cela n’a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse ; les raffinements du luxe n’y sont pour rien. Jamais il n’entra dans son appartement que de l’eau simple ; elle ne connaît d’autre parfum que celui des fleurs, & jamais son mari n’en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l’attention qu’elle donne à l’extérieur ne lui fait pas oublier qu’elle doit sa vie & son temps à des soins plus nobles ; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l’âme ; Sophie est bien plus que propre, elle est pure.

J’ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l’étoit naturellement ; mais elle est devenue sobre par habitude, & maintenant elle l’est par vertu. Il n’en est pas des filles comme des garçons, qu’on peut jusqu’à certain point gouverner par la gourmandise. Ce penchant n’est point sans conséquence pour le sexe ; il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie dans son enfance, entrant seule dans le cabinet de sa mère, n’en revenoit pas toujours à vide, & n’étoit pas d’une fidélité à toute épreuve sur les dragées & sur les bonbons. Sa mère la surprit, la reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtoient les dents, & que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi Sophie se corrigea : en grandissant elle a pris d’autres goûts qui l’ont détournée de cette sensualité basse. Dans les femmes comme dans les hommes, sitôt que le cœur s’anime, la gourmandise n’est plus un vice dominant. Sophie a conservé le goût propre de son sexe ; elle aime le laitage & les sucreries ; elle aime la pâtisserie et les entremets, mais fort peu la viande ; elle n’a jamais goûté ni vin ni liqueurs fortes : au surplus, elle mange de tout très modérément ; son sexe, moins laborieux que le nôtre, a moins besoin de réparation. En toute chose, elle aime ce qui est bon & le sait goûter ; elle sait aussi s’accommoder de ce qui ne l’est pas, sans que cette privation lui coûte.

Sophie a l’esprit agréable sans être brillant, & solide sans être profond ; un esprit dont on ne dit rien, parce qu’on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu’a soi. Elle a toujours celui qui plaît aux gens qui lui parlent, quoiqu’il ne soit pas fort orné, selon l’idée que nous avons de la culture de l’esprit des femmes ; car le sien ne s’est point formé par la lecture, mais seulement par les conversations de son père & de sa mère, par ses propres réflexions, & par les observations qu’elle a faites dans le peu de monde qu’elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté, elle étoit même folâtre dans son enfance ; mais peu à peu sa mère a pris soin de réprimer ses airs évaporés, de peur que bientôt un changement trop subit n instruisît du moment qui l’avoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le temps de l’être ; & maintenant que ce temps est venu, il lui est plus aisé de garder le ton qu’elle a pris, qu’il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement. C’est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d’habitude à des vivacités de l’enfance, puis tout d’un coup rentrer en elle-même, se taire, baisser les yeux & rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.

Sophie est d’une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d’humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres ; c’est à elle seule qu’elle fait du mal. Qu’on dise un seul mot qui la blesse, elle ne boude pas, mais son cœur se gonfle ; elle tâche des échapper pour aller pleurer. Qu’au milieu de ses pleurs son père ou sa mère la rappelle, & dise un seul mot, elle vient à l’instant jouer & rire en s’essuyant adroitement les yeux & tâchant d’étouffer ses sanglots.

Elle n’est pas non plus tout à fait exempte de caprice : son humeur un peu trop poussée dégénère en mutinerie, & alors elle est sujette à s’oublier. Mais laissez-lui le temps de revenir à elle, & sa manière d’effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si on la punit ; elle est docile & soumise, & l’on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien, jamais elle ne manque de la réparer d’elle-même, mais si franchement & de si bonne grâce, qu’il n’est pas possible d’en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique, sans que cet abaissement lui fît la moindre peine ; & sitôt qu’elle est pardonnée, sa joie & ses caresses montrent de quel poids son bon cœur est soulagé. En un mot, elle souffre avec patience les torts des autres, & répare avec plaisir les siens. Tel est l’aimable naturel de son sexe avant que nous l’ayons gâté. La femme est faite pour céder à l’homme & pour supporter même son injustice. Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point ; le sentiment intérieurs élève & se révolte en eux contre l’injustice ; la nature ne les fit pas pour la tolérer.

gravem Pelidae stomachum cedere nescii.

Sophie a de la religion, mais une religion raisonnable & simple, peu de dogmes et moins de pratiques de dévotion ; ou plutôt ne connaissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructions que ses parents lui ont données sur ce sujet, ils l’ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui disant toujours : " Ma fille, ces connaissances ne sont pas de votre âge ; votre mari vous en instruira quand il sera temps." Du reste, au lieu de longs discours de piété, ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple, & cet exemple est gravé dans son cœur.

Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l’aime, parce qu’il n’y a rien de si beau que la vertu ; elle l’aime, parce que la vertu fait la gloire de la femme, & qu’une femme vertueuse lui paraît presque égale aux anges ; elle l’aime comme la seule route du vrai bonheur, & parce qu’elle ne voit que misère, abandon, malheur, opprobre, ignominie, dans la vie d’une femme déshonnête ; elle l’aime enfin comme chère à son respectable père, à sa tendre et digne mère : non contents d’être heureux de leur propre vertu, ils veulent l’être aussi de la sienne, & son premier bonheur à elle-même est l’espoir de faire le leur. Tous ces sentiments lui inspirent un enthousiasme qui lui élève l’âme & tient tous ses petits penchants asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu’à son dernier soupir ; elle l’a juré dans le fond de son âme, & elle l’a juré dans un temps où elle sentoit déjà tout ce qu’un tel serment coûte à tenir ; elle l’a juré quand elle en auroit dû révoquer l’engagement, si ses sens étoient faits pour régner sur elle.

Sophie n’a pas le bonheur d’être une aimable Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire, cherchant l’amusement et non le plaisir. Le seul besoin d’aimer la dévore, il vient la distraire & troubler son cœur dans les fêtes ; elle a perdu son ancienne gaieté ; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle ; loin de craindre l’ennui de la solitude, elle la cherche ; elle y pense à celui qui doit la lui rendre douce : tous les indifférents l’importunent ; il ne lui faut pas une cour, mais un amant ; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme, & lui plaire toujours, que d’élever en sa faveur le cri de la mode, qui dure un jour, & le lendemain se change en huée. Les femmes ont le jugement plus tôt formé que les hommes : étant sur la défensive presque dès leur enfance, & chargées d’un dépôt difficile à garder, le bien & le mal leur sont nécessairement plus tôt connus. Sophie, précoce en tout, parce que son tempérament la porte à l’être, a aussi le jugement plus tôt formé que d’autres filles de son âge. Il n’y a rien à cela de fort extraordinaire ; la maturité n’est pas partout la même en même temps.

Sophie est instruite des devoirs & des droits de son sexe & du nôtre. Elle connaît les défauts des hommes & les vices des femmes ; elle connaît aussi les qualités, les vertus contraires, & les a toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l’honnête femme que celle qu’elle en a conçue, et cette idée ne l’épouvante point ; mais elle pense avec plus de complaisance à l’honnête homme, à l’homme de mérite ; elle sent qu’elle est faite pour cet homme-là, qu’elle en est digne, qu’elle peut lui rendre le bonheur qu’elle recevra de lui ; elle sent qu’elle saura bien le reconnaître ; il ne s’agit que de le trouver.

Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes, comme ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit réciproque ; & ni les uns ni les autres ne l’ignorent. Sophie connaît ce droit & en use, mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience, à son état ; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée, & elle n’en juge que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle des absents qu’avec la plus grande circonspection, surtout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes & satiriques est de parler de leur sexe : tant qu’elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont qu’équitables. Sophie s’y borne donc. Quant aux femmes, elle n’en parle jamais que pour en dire le bien qu’elle sait : c’est un honneur qu’elle croit devoir à son sexe ; & pour celles dont elle ne sait aucun bien à dire, elle n’en dit rien du tout, et cela s’entend.

Sophie a peu d’usage du monde ; mais elle est obligeante, attentive, & met de la grâce à tout ce qu’elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d’art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules, qui n’est point asservie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage, mais qui vient d’un vrai désir de plaire, & qui plaît. Elle ne sait point les compliments triviaux, & n’en invente point de plus recherchés ; elle ne dit pas qu’elle est très obligée, qu’on lui fait beaucoup d’honneur, qu’on ne prenne pas la peine, etc. Elle s’avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention, pour une politesse établie, elle répond par une révérence, ou par un simple Je vous remercie ; mais ce mot, dit de sa bouche, en vaut bien un autre. Pour un vrai service, elle laisse parler son cœur, & ce n’est pas un compliment qu’il trouve. Elle n’a jamais souffert que l’usage françois l’asservît au joug des simagrées, comme d’étendre sa main, en passant d’une chambre à l’autre, sur un bras sexagénaire qu’elle auroit grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l’officieux bras sur l’escalier, et s’élance en deux sauts dans la chambre en disant qu’elle n’est pas boiteuse. En effet, quoiqu’elle ne soit pas grande, elle n’a jamais voulu de talons hauts ; elle a les pieds assez petits pour s’en passer.

Non seulement elle se tient dans le silence & dans le respect avec les femmes, mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu’elle ; elle n’acceptera jamais de place au-dessus d’eux que par obéissance, & reprendra la sienne au-dessous sitôt qu’elle le pourra ; car elle sait que les droits de l’âge vont avant ceux du sexe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse, qui doit être honorée avant tout.

Avec les jeunes gens de son âge, c’est autre chose ; elle a besoin d’un ton différent pour leur en imposer, & elle sait le prendre sans quitter l’air modeste qui lui convient. S’ils sont modestes & réservés eux-mêmes, elle gardera volontiers avec eux l’aimable familiarité de la jeunesse ; leurs entretiens pleins d’innocence seront badins, mais décents ; s’ils deviennent sérieux, elle veut qu’ils soient utiles ; s’ils dégénèrent en fadeurs, elle les fera bientôt cesser, car elle méprise surtout le petit jargon de la galanterie, comme très offensant pour son sexe. Elle sait bien que l’homme qu’elle cherche n’a pas ce jargon-là, & jamais elle ne souffre volontiers d’un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur. La haute opinion qu’elle a des droits de son sexe, la fierté d’âme que lui donne la pureté de ses sentiments, cette énergie de la vertu qu’elle sent en elle-même & qui la rend respectable à ses propres yeux, lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l’amuser. Elle ne les reçoit point avec une colère apparente, mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte, ou d’un ton froid auquel on ne s’attend point. Qu’un beau Phébus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien, sur sa beauté, sur ses grâces, sur le prix du bonheur de lui plaire, elle est fille à l’interrompre, en lui disant poliment : "Monsieur, j’ai grand-peur de savoir ces choses-là mieux que vous ; si nous n avons rien de plus curieux à nous dire, je crois que nous pouvons finir ici l’entretien." Accompagner ces mots d’une grande révérence, & puis se trouver à vingt pas de lui n’est pour elle que l’affaire d’un instant. Demandez à vos agréables s’il est aisé d’étaler longtemps son caquet avec un esprit aussi rebours que celui-là.

Ce n’est pas pourtant qu’elle n’aime fort à être louée, pourvu que ce soit tout de bon, & qu’elle puisse croire qu’on pense en effet le bien qu’on lui dit d’elle. Pour paraît retouché de son mérite, il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l’estime peut flatter son cœur altier, mais tout galant persiflage est toujours rebuté ; Sophie n’est pas faite pour exercer les petits talents d’un baladin.

Avec une si grande maturité de jugement, & formée à tous égards comme une fille de vingt ans, Sophie, à quinze, ne sera point traitée en enfant par ses parents. À peine appercevront-ils en elle la première inquiétude de la jeunesse, qu’avant le progrès ils se hâteront d’y pourvoir ; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres & sensés sont de son âge & de son caractère. Si ce caractère est tel que je l’imagine, pourquoi son père ne lui parleroit-il pas à peu près ainsi : "Sophie, vous voilà grande fille, & ce n’est pas pour l’être toujours qu’on le devient. Nous voulons que vous soyez heureuse : c’est pour nous que nous le voulons, parce que notre bonheur dépend du vôtre. Le bonheur d’une honnête fille est de faire celui d’un honnête homme : il faut donc penser à vous marier ; il y faut penser de bonne heure, car du mariage dépend le sort de la vie, & l’on n’a jamais trop de temps pour y penser."

"Rien n’est plus difficile que le choix d’un bon mari, si ce n’est peut-être celui d’une bonne femme. Sophie, vous serez cette femme rare, vous serez la gloire de notre vie & le bonheur de nos vieux jours ; mais, de quelque mérite que vous soyez pourvue, la terre ne manque pas d’hommes qui en ont encore plus que vous. Il n’y en a pas un qui ne dût s’honorer de vous obtenir, il y en a beaucoup qui vous honoreroient davantage. Dans ce nombre, il s’agit d’en trouver un qui vous convienne, de le connaître, & de vous faire connoître de lui."

"Le plus grand bonheur du mariage dépend de tant de convenances, que c’est une folie de les vouloir toutes rassembler. Il faut d’abord s’assurer des plus importantes : quand les autres s’y trouvent, on s’en prévaut ; quand elles manquent, on s’en passe. Le bonheur parfait n’est pas sur la terre, mais le plus grand des malheurs, & celui qu’on peut toujours éviter, est d’être malheureux par sa faute."

"Il y a des convenances naturelles, il y en a d’institution, il y en a qui ne tiennent qu’à l’opinion seule. Les parents sont juges des deux dernières espèces, les enfans seuls le sont de la première. Dans les mariages qui se font par l’autorité des pères, on se règle uniquement sur les convenances d’institution & d’opinion : ce ne sont pas les personnes qu’on marie, ce sont les conditions & les biens ; mais tout cela peut changer ; les personnes seules restent toujours, elles se portent partout avec elles ; en dépit de la fortune, ce n’est que par les rapports personnels qu’un mariage peut être heureux ou malheureux."

"Votre mere étoit de condition, j’étois riche ; voilà les seules considérations qui portèrent nos parents à nous unir. J’ai perdu mes biens, elle a perdu son nom : oubliée de sa famille, que lui sert aujourd’hui d’être née demoiselle ? Dans nos désastres, l’union de nos cœurs nous a consolés de tout ; la conformité de nos goûts nous a fait choisir cette retraite ; nous y vivons heureux dans la pauvreté, nous nous tenons lieu de tout l’un à l’autre. Sophie est notre trésor commun ; nous bénissons le ciel de nous avoir donné celui-là & de nous avoir ôté tout le reste. Voyez, mon enfant, où nous a conduits la Providence : les convenances qui nous firent marier sont évanouies ; nous ne sommes heureux que par celles que l’on compta pour rien."

"C’est aux époux à s’assortir. Le penchant mutuel doit être leur premier lien ; leurs yeux, leurs cœurs doivent être leurs premiers guides ; car, comme leur premier devoir, étant unis, est de s’aimer, & qu’aimer ou n’aimer pas ne dépend point de nous-mêmes, ce devoir en emporte nécessairement un autre, qui est de commencer par s’aimer avant de s’unir. C’est là le droit de la nature, que rien ne peut abroger : ceux qui l’ont gênée par tant de lois civiles ont eu plus d’égard à l’ordre apparent qu’au bonheur du mariage & aux mœurs des citoyens. Vous voyez, ma Sophie, que nous ne vous prêchons pas une morale difficile. Elle ne tend qu’à vous rendre maîtresse de vous-même, & à nous en rapporter à vous sur le choix de votre époux."

"Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une entière liberté, il est juste de vous parler aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, vous êtes bonne & raisonnable, vous avez de la droiture & de la piété, vous avez les talents qui conviennent à d’honnêtes femmes, & vous n’êtes pas dépourvue d’agréments ; mais vous êtes pauvre ; vous avez les biens les plus estimables, & vous manquez de ceux qu’on estime le plus. N’aspirez donc qu’à ce que vous pourrez obtenir, et réglez votre ambition, non sur vos jugements ni sur les nôtres, mais sur l’opinion des hommes. S’il n’étoit question que d’une égalité de mérite, j’ignore à quoi je devrois borner vos espérances ; mais ne les élevez point au-dessus de votre fortune, & n’oubliez pas qu’elle est au plus bas rang. Bien qu’un homme digne de vous ne compte pas cette inégalité pour un obstacle, vous devez faire alors ce qu’il ne fera pas : Sophie doit imiter sa mère, & n’entrer que dans une famille qui s’honore d’elle. Vous n’avez point vu notre opulence, vous êtes née durant notre pauvreté ; vous nous la rendez douce & vous la partagez sans peine. Croyez-moi, Sophie, ne cherchez point des biens dont nous bénissons le ciel de nous avoir délivrés ; nous n’avons goûté le bonheur qu’après avoir perdu la richesse."

"Vous êtes trop aimable pour ne plaire à personne, & votre misère n’est pas telle qu’un honnête homme se trouve embarrassé de vous. Vous serez recherchée, et vous pourrez l’être de gens qui ne nous vaudront pas. S’ils se montroient à vous tels qu’ils sont, vous les estimeriez ce qu’ils valent ; tout leur faste ne vous en imposeroit pas longtemps ; mais, quoique vous ayez le jugement bon & que vous vous connaissiez en mérite, vous manquez d’expérience & vous ignorez jusqu’où les hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit peut étudier vos goûts pour vous séduire, & feindre auprès de vous des vertus qu’il n’aura point. Il vous perdrait, Sophie, avant que vous vous en fussiez aperçue, & vous ne connaîtriez votre erreur que pour la pleurer. Le plus dangereux de tous les pièges, & le seul que la raison ne peut éviter, est celui des sens ; si jamais vous avez le malheur d’y tomber, vous ne verrez plus qu’illusions & chimères ; vos yeux se fascineront, votre jugement se troublera, votre volonté sera corrompue, votre erreur même vous sera chère ; & quand vous seriez en état de la connaître, vous n’en voudriez pas revenir. Ma fille, c’est à la raison de Sophie que je vous livre ; je ne vous livre point au penchant de son cœur. Tant que vous serez de sang-froid, restez votre propre juge ; mais sitôt que vous aimerez, rendez à votre mère le soin de vous."

"Je vous propose un accord qui vous marque notre estime & rétablisse entre nous l’ordre naturel. Les parents choisissent l’époux de leur fille, & ne la consultent que pour la forme : tel est l’usage. Nous ferons entre nous tout le contraire : vous choisirez, & nous serons consultés. Usez de votre droit, Sophie ; usez-en librement & sagement. L’époux qui vous convient doit être de votre choix & non pas du nôtre. Mais c’est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances, & si, sans le savoir, vous ne faites point autre chose que ce que vous voulez. La naissance, les biens, le rang, l’opinion, n’entreront pour rien dans nos raisons. Prenez un honnête homme dont la personne vous plaise & dont le caractère vous convienne : quel qu’il soit d’ailleurs, nous l’acceptons pour notre gendre. Son bien sera toujours assez grand, s’il a des bras, des mœurs, & qu’il aime sa famille. Son rang sera toujours assez illustre, s’il l’ennoblit par la vertu. Quand toute la terre nous blâmerait, qu’importe ? Nous ne cherchons pas l’approbation publique, il nous suffit de votre bonheur."

Lecteurs, j’ignore quel effet feroit un pareil discours sur les filles élevées à votre manière. Quant à Sophie, elle pourra n’y pas répondre par des paroles ; la honte et l’attendrissement ne la laisseroient pas aisément s’exprimer ; mais je suis bien sûr qu’il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie, & que si l’on peut compter sur quelque résolution humaine, c’est sur celle qu’il lui fera faire d’être digue de l’estime de ses parents.

Mettons la chose au pis, & donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible une longue attente ; je dis que son jugement, ses connaissances, son goût, sa délicatesse, & surtout les sentiments dont son cœur a été nourri dans son enfance, opposeront à l’impétuosité de ses sens un contre-poids qui lui suffira pour les vaincre, ou du moins pour leur résister longtemps. Elle mourroit plutôt martyre de son état que d’affliger ses parents, d’épouser un homme sans mérite, et de s’exposer au malheur d’un mariage mal assorti. La liberté même qu’elle a reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d’âme, & la rendre plus difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d’une Italienne & la sensibilité d’une Anglaise, elle a, pour contenir son cœur & ses sens, la fierté d’une Espagnole, qui, même en cherchant un amant, ne trouve pas aisément celui qu’elle estime digne d’elle.

Il n’appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l’amour des choses honnêtes peut donner à l’âme, & quelle force on peut trouver en soi quand on veut être sincèrement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paraît chimérique, & qui, dans leur basse & vile raison, ne connaîtront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne faut parler à ces gens-là que par des exemples : tant pis pour eux s’ils s’obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n’est point un être imaginaire, que son nom seul est de mon invention, que son éducation, ses mœurs, son caractère, sa figure même ont réellement existé, & que sa mémoire coûte encore des larmes à toute une honnête famille, sans doute ils n’en croiroient rien ; mais enfin, que risquerai-je d’achever sans détour l’histoire d’une fille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit être la sienne sans qu’on dût en être surpris ? Qu’on la croie véritable ou non, peu importe ; j’aurai, si l’on veut, raconté des fictions, mais j’aurai toujours expliqué ma méthode, & j’irai toujours à mes fins.

La jeune personne, avec le tempérament dont je viens de charger Sophie, avoit d’ailleurs avec elle toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le nom, & je le lui laisse. Après l’entretien que j’ai rapporte, son père & sa mère jugeant que les partis ne viendroient pas s’offrir dans le hameau qu’ils habitaient, l’envoyèrent passer un hiver à la ville, chez une tante qu’on instruisit en secret du sujet de ce voyage. Car la fière Sophie portoit au fond de son cœur le noble orgueil de savoir triompher d’elle, & quelque besoin qu’elle eût d’un mari, elle fût morte fille plutôt que de se résoudre à l’aller chercher.

Pour répondre aux vues de ses parens, sa tante la présenta dans les maisons, la mena dans les sociétés, dans les fêtes ; lui fit voir le monde, ou plutôt l’y fit voir, car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu’elle ne fuyoit pas les jeunes gens d’une figure agréable qui paroissoient décens et modestes. Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui ressembloit assez à de la coquetterie ; mais après s’être entretenue avec eux deux ou trois fois, elle s’en rebutait. Bientôt, à cet air d’autorité qui sembloit accepter les hommages, elle substituoit un maintien plus humble & une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même, elle ne leur laissoit plus l’occasion de lui rendre le moindre service : c’étoit dire qu’elle ne vouloit pas être leur maîtresse.

Jamais les cœurs sensibles n’aimèrent les plaisirs bruyants, vain & stérile bonheur des gens qui ne sentent rien, & qui croient qu’étourdir sa vie c’est en jouir. Sophie, ne trouvant point ce qu’elle cherchait, & désespérant de le trouver ainsi, s’ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parents, rien ne la dédommageait d’eux, rien n’étoit propre à les lui faire oublier ; elle retourna les joindre longtemps avant le terme fixé pour son retour.

À peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle, qu’on vit qu’en gardant la même conduite elle avoit changé d’humeur. Elle avoit des distractions, de l’impatience, elle étoit triste & rêveuse, elle se cachoit pour pleurer. On crut d’abord qu’elle aimoit & qu’elle en avoit honte : on lui en parla, elle s’en défendit. Elle protesta n’avoir vu personne qui pût toucher son cœur, & Sophie ne mentait point.

Cependant, sa langueur augmentoit sans cesse, & sa santé commençoit à s’altérer. Sa mère, inquiète de ce changement, résolut enfin d’en savoir la cause. Elle la prit en particulier, & mit en œuvre auprès d’elle ce langage insinuant & ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer. Ma fille, toi que j’ai portée dans mes entrailles & que je porte incessamment dans mon cœur, verse les secrets du tien dans le sein de ta mère. Quels sont donc ces secrets qu’une mère ne peut savoir ? Qui est-ce qui plaint tes peines, qui est-ce qui les partage, qui est-ce qui veut les soulager, si ce n’est ton père & moi ? Ah ! mon enfant, veux-tu que je meure de ta douleur sans la connaître ?

Loin de cacher ses chagrins à sa mère, la jeune fille ne demandoit pas mieux que de l’avoir pour consolatrice & pour confidente ; mais la honte l’empêchoit de parler, & sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état si peu digne d’elle que l’émotion qui troubloit ses sens malgré qu’elle en eût. Enfin, sa honte même servant d’indice à sa mère, elle lui arracha ces humiliants aveux. Loin de l’affliger par d’injustes réprimandes, elle la consola, la plaignit, pleura sur elle ; elle étoit trop sage pour lui faire un crime d’un mal que sa vertu seule rendait si cruel. Mais pourquoi supporter sans nécessité un mal dont le remède étoit si facile & si légitime ? Que n’usait-elle de la liberté qu’on lui avoit donnée ? Que n’acceptoit-elle un mari ? que ne le choisissoit-elle ? Ne savoit-elle pas que son sort dépendoit d’elle seule, & que, quel que fût son choix, il seroit confirmé, puisqu’elle n’en pouvoit faire un qui ne fût honnête ? On l’avoit envoyée à la ville, elle n’y avoit point voulu rester ; plusieurs partis s’étoient présentés, elle les avait tous rebutés. Qu’attendoit-elle donc ? que vouloit-elle ? Quelle inexplicable contradiction !

La réponse étoit simple. S’il ne s’agissoit que d’un secours pour la jeunesse, le choix seroit bientôt fait ; mais un maître pour toute la vie n’est pas si facile à choisir ; &, puisqu’on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, et souvent perdre sa jeunesse, avant de trouver l’homme avec qui l’on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie : elle avoit besoin d’un amant, mais cet amant devoit être son mari ; &, pour le cœur qu’il falloit au sien, l’un étoit presque aussi difficile à trouver que l’autre. Tous ces jeunes gens si brillants n’avoient avec elle que la convenance de l’âge, les autres leur manquoient toujours ; leur esprit superficiel, leur vanité, leur jargon, leurs mœurs sans règle, leurs frivoles imitations, la dégoûtoient d’eux. Elle cherchoit un homme & ne trouvoit que des singes ; elle cherchoit une âme & n’en trouvoit point.

Que je suis malheureuse ! disoit-elle à sa mère ; j’ai besoin d’aimer, & je ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu’attirent mes sens. Je n’en vois pas un qui n’excite mes désirs, & pas un qui ne les réprime ; un goût sans estime ne peut durer. Ah ! ce n’est pas là l’homme qu’il faut à votre Sophie ! son charmant modèle est empreint trop avant dans son âme. Elle ne peut aimer que lui, elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut être heureuse qu’avec lui seul. Elle aime mieux se consumer & combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse & libre, que désespérée auprès d’un homme qu’elle n’aimeroit pas & qu’elle rendroit malheureux lui-même ; il vaut mieux n’être plus, que de n’être que pour souffrir.

Frappée de ces singularités, sa mère les trouva trop bizarres pour n’y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n’étoit ni précieuse, ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir, à elle à qui l’on n’avoit rien tant appris dès son enfance, qu’à s’accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre, et à faire de nécessité vertu ? Ce modèle de l’homme aimable duquel elle étoit si enchantée, & qui revenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa mère que ce caprice avoit quelque autre fondement qu’elle ignoroit encore & que Sophie n’avoit pas tout dit. L’infortunée, surchargée de sa peine secrète, ne cherchoit qu’à s’épancher. Sa mère la presse, elle hésite, elle se rend enfin, et sortant sans rien dire, elle entre un moment après, un livre à la main : Plaignez votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remède, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause : eh bien ! la voilà, dit-elle en jetant le livre sur la table. La mère prend le livre & l’ouvre : c’étoient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d’abord à cette énigme ; à force de questions & de réponses obscures, elle voit enfin, avec une surprise facile à concevoir, que sa fille est la rivale d’Eucharis.

Sophie aimoit Télémaque, & l’aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son père & sa mère connurent sa manie, ils en rirent, & crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent : la raison n’étoit pas toute de leur côté ; Sophie avoit aussi la sienne & savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements, en leur montrant qu’ils avoient fait tout le mal eux-mêmes, qu’ils ne l’avoient point formée pour un homme de son siècle ; qu’il faudroit nécessairement qu’elle adoptât les manières de penser de son mari, ou qu’elle lui donnât les siennes ; qu’ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils l’avoient élevée, & que l’autre étoit précisément ce qu’elle cherchait. Donnez-moi, disoit-elle, un homme imbu de mes maximes, ou que j’y puisse amener, & je l’épouse ; mais jusque-là pourquoi me grondez-vous ? Plaignez-moi. Je suis malheureuse & non pas folle. Le cœur dépend-il de la volonté ? Mon père ne l’a-t-il pas dit lui-même ? Est-ce ma faute si j’aime ce qui n’est pas ? Je ne suis point visionnaire ; je ne veux point un prince, je ne cherche point Télémaque, je sais qu’il n’est qu’une fiction : je cherche quelqu’un qui lui ressemble. Et pourquoi ce quelqu’un ne peut-il exister, puisque j’existe, moi qui me sens un cœur si semblable au sien ? Non, ne déshonorons pas ainsi l’humanité ; ne pensons pas qu’un homme aimable & vertueux ne soit qu’une chimère. Il existe, il vit, il me cherche peut-être ; il cherche une âme qui le sache aimer. Mais quel est-il ? où est-il ? Je l’ignore : il n’est aucun de ceux que j’ai vus ; sans doute il n’est aucun de ceux que je verrai. Ô ma mère ! pourquoi m avez-vous rendu la vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu’elle, le tort en est moins à moi qu’à vous.

Amènerai-je ce triste récit jusqu’à sa catastrophe ? Dirai-je les longs débats qui la précédèrent ? Représenterai-je une mère impatientée changeant en rigueur ses premières caresses ? Montrerai-je un père irrité oubliant ses premiers engagements, & traitant comme une folle la plus vertueuse des filles ? Peindrai-je enfin l’infortunée, encore plus attachée à sa chimère par la persécution qu’elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, & descendant dans la tombe au moment qu’on croit l’entraîner à l’autel ? Non, j’écarte ces objets funestes. Je n’ai pas besoin d’aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble, que, malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle, l’enthousiasme de l’honnête & du beau n’est pas plus étranger aux femmes qu’aux hommes, & qu’il n’y a rien que, sous la direction de la nature, on ne puisse obtenir d’elles comme de nous.

On m’arrête ici pour me demander si c’est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peine pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non, mais qu’aussi ce n’est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or, tout ce qui n’est pas elle est contre elle : j’ai prouvé cela mille fois.

Rendons à notre Emile sa Sophie : ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imagination moins vive & un destin plus heureux. Je voulois peindre une femme ordinaire ; & à force de lui élever l’âme j’ai troublé sa raison ; je me suis égaré moi-même. Revenons sur nos pas. Sophie n’a qu’un bon naturel dans une âme commune : tout ce qu’elle a de plus que les autres femmes est l’effet de son éducation.

Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire, laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J’avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d’Emile, & à les élever l’un pour l’autre & l’un avec l’autre. Mais, en y réfléchissant, j’ai trouvé que tous ces arrangements trop prématurés étoient mal entendus, & qu’il étoit absurde de destiner deux enfans à s’unir avant de pouvoir connoître si cette union étoit dans l’ordre de la nature, & s’ils auroient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l’état sauvage, & ce qui est nature là l’état civil. Dans le premier état, toutes les femmes conviennent à tous les hommes, parce que les uns & les autres n’ont encore que la forme primitive & commune ; dans le second, chaque caractère étant développé par les institutions sociales, & chaque esprit ayant reçu sa forme propre et déterminée, non de l’éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné du naturel & de l’éducation, on ne peut plus les assortir qu’en les présentant l’un à l’autre pour voir s’ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.

Le mal est qu’en développant les caractères l’état social distingue les rangs, & que l’un de ces deux ordres n’étant point semblable à l’autre, plus on distingue les conditions, plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis & tous les désordres qui en dérivent ; d’où l’on voit, par une conséquence évidente, que, plus on s’éloigne de l’égalité, plus les sentiments naturels s’altèrent ; plus l’intervalle des grands aux petits s’accroît, plus le lien conjugal se relâche ; plus il y a de riches & de pauvres, moins il y a de pères & de maris. Le maître ni l’esclave n’ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état.

Voulez-vous prévenir les abus & faire d’heureux mariages, étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines, & consultez la nature. N’unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée, & qui ne se conviendront plus, cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu’ils se trouvent, dans quelque pays qu’ils habitent, dans quelque rang qu’ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage, mais je disque l’influence des rapports naturels l’emporte tellement sur la leur, que c’est elle seule qui décide du sort de la vie, & qu’il y a telle convenance de goûts, d’humeurs, de sentiments, de caractères, qui devroit engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis, ils jouiront d’un plus vrai bonheur à pleurer ensemble, qu’ils n’en auroient dans toutes les fortunes de la terre, empoisonnées par la désunion des cœurs.

Au lieu donc de destiner dès l’enfance une épouse à mon Emile, j’ai attendu de connoître celle qui lui convient. Ce n’est point moi qui fais cette destination, c’est la nature ; mon affaire est de trouver le choix qu’elle a fait. Mon affaire, je dis la mienne & non celle du père ; car en me confiant son fils, il me cède sa place, il substitue mon droit au sien ; c’est moi qui suis le vrai père d’Emile, c’est moi qui l’ai fait homme. J’aurois refusé de l’élever si je n’avois pas été le maître de le marier à son choix, c ’est-à-dire au mien. Il n’y a que le plaisir de faire un heureux qui puisse payer ce qu’il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.

Mais ne croyez pas non plus que j’ai attendu, pour trouver l’épouse d’Emile, que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n’est qu’un prétexte pour lui faire connoître les femmes, afin qu’il sente le prix de celle qui lui convient. Dès longtemps Sophie est trouvée ; peut-être Emile l’a-t-il déjà vue ; mais il ne la reconnaîtra que quand il en sera temps.

Quoique l’égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage, quand cette égalité se joint aux autres convenances, elle leur donne un nouveau prix ; elle n’entre en balance avec aucune, mais la fait pencher quand tout est égal.

Un homme, à moins qu’il ne soit monarque, ne peut pas chercher une femme dans tous les états ; car les préjugés qu’il n’aura pas, il les trouvera dans les autres ; et telle fille lui conviendroit peut-être, qu’il ne l’obtiendroit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d’un père judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son élève un établissement au-dessus de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourrait, il ne devroit pas le vouloir encore ; car qu’importe le rang au jeune homme, du moins au mien ? Et cependant, en montant, il s’expose à mille maux réels qu’il sentira toute sa vie. Je dis même qu’il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse & l’argent, parce que chacun des deux ajoute moins de prix à l’autre qu’il n’en reçoit d’altération ; que de plus on ne s’accorde jamais sur l’estimation commune ; qu’enfin la préférence que chacun donne à sa mise prépare la discorde entre deux familles, & souvent entre deux époux.

Il est encore fort différent pour l’ordre du mariage que l’homme s’allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout à fait contraire à la raison ; le second y est plus conforme. Comme la famille ne tient à la société que par son chef, c’est l’état de ce chef qui règle celui de la famille entière. Quand il s’allie dans un rang plus bas, il ne descend point, il élève son épouse ; au contraire, en prenant une femme au-dessus de lui, il l’abaisse sans s’élever. Ainsi, dans le premier cas, il y a du bien sans mal, & dans le second, du mal sans bien. De plus, il est dans l’ordre de la nature que la femme obéisse à l’homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l’ordre naturel & l’ordre civil s’accordent, & tout va bien. C’est le contraire quand, s’alliant au-dessus de lui, l’homme se met dans l’alternative de blesser son droit ou sa reconnaissance, & d’être ingrat ou méprisé. Alors la femme, prétendant à l’autorité, se rend le tyran de son chef ; & le maître, devenu l’esclave, se trouve la plus ridicule & la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l’Asie honorent & tourmentent de leur alliance, et qui, dit-on, pour coucher avec leurs femmes, n’osent entrer dans le lit que par le pied. Je m’attends que beaucoup de lecteurs, se souvenant que je donne à la femme un talent naturel pour gouverner l’homme, m’accuseront ici de contradiction : ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s’arroger le droit de commander, & gouverner celui qui commande. L’empire de la femme est un empire de douceur, d’adresse & de complaisance ; ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans l’Etat, en se faisant commander ce qu’elle veut faire. En ce sens il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d’autorité : mais quand elle méconnaît la voix du chef, qu’elle veut usurper ses droits et commander elle-même, il ne résulte jamais de ce désordre que misère, scandale et déshonneur.

Reste le choix entre ses égales & ses inférieures ; & je crois qu’il y a encore quelque restriction à faire pour ces dernières ; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d’un honnête homme : non qu’on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers, mais parce qu’on y a peu d’idée de ce qui est beau & honnête, & que l’injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.

Naturellement l’homme ne pense guère. Penser est un art qu’il apprend comme tous les autres, & même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées : l’une des gens qui pensent, l’autre des gens qui ne pensent point ; & cette différence vient presque uniquement de l’éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s’allier dans l’autre ; car le plus grand charme de la société manque à la sienne lorsque, ayant une femme, il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre n’ont d’autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt, et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux mœurs ; souvent même elle y sert ; souvent on compose avec ses devoirs à force d’y réfléchir, & l’on finit par mettre un jargon à la place des choses. La conscience est le plus éclairé des philosophes : on n’a pas besoin de savoir les Offices de Cicéron pour être homme de bien ; & la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c’est qu’honnêteté. Mais il n’en est pas moins vrai qu’un esprit cultivé rend seul le commerce agréable ; & c’est une triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison, d’être forcé de s’y renfermer en lui-même, & de ne pouvoir s’y faire entendre à personne.

D’ailleurs, comment une femme qui n’a nulle habitude de réfléchir élèvera-t-elle ses enfans ? Comment discernera-t-elle ce qui leur convient ? Comment les disposera-t-elle aux vertus qu’elle ne connaît pas, au mérite dont elle n’a nulle idée ? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolents ou craintifs ; elle en fera des singes maniérés ou d’étourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfans aimables.

Il ne convient donc pas à un homme qui a de l’éducation de prendre une femme qui n’en ait point, ni par conséquent dans un rang où l’on ne sauroit en avoir. Mais j’aimerois encore cent fois mieux une fille simple & grossièrement élevée, qu’une fille savante & bel esprit, qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se feroit la présidente. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie, elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de l’Enclos. Au dehors, elle est toujours ridicule & très justement critiquée, parce qu’on ne peut manquer de l’être aussitôt qu’on sort de son état & qu’on n’est point fait pour celui qu’on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talents n’en imposent jamais qu’aux sots. On sait toujours quel est l’artiste ou l’ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent ; on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d’une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talents, sa prétention les avilirait. Sa dignité est d’être ignorée ; sa gloire est dans l’estime de son mari : ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteurs, je m’en rapporte à vous-mêmes, soyez de bonne foi : lequel vous donne meilleure opinion d’une femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de son sexe, des soins de son ménage, environnée des hardes de ses enfants, ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes & de petits billets peints de toutes les couleurs ? Toute fille lettrée restera fille toute sa vie quand il n’y aura que des hommes sensés sur la terre.

Quaeris cur nolim te ducere, Galla ? diserta es.

Après ces considérations vient celle de la figure ; c’est la première qui frappe & la dernière qu’on doit faire, mais encore ne la faut-il pas compter pour rien. La grande beauté me paraît plutôt à fuir qu’à rechercher dans le mariage. La beauté s’use promptement par la possession ; au bout de six semaines, elle n’est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu’elle. À moins qu’une belle femme ne soit un ange, son mari est le plus malheureux des hommes ; & quand elle seroit un ange, comment empêchera-t-elle qu’il ne soit sans cesse entouré d’ennemis ? Si l’extrême laideur n’étoit pas dégoûtante, je la préférerois à l’extrême beauté ; car en peu de temps l’une & l’autre étant nulle pour le mari, la beauté devient un inconvénient & la laideur un avantage. Mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs ; ce sentiment, loin de s’effacer, augmente sans cesse & se tourne en haine. C’est un enfer qu’un pareil mariage ; il vaudroit mieux être morts qu’unis ainsi.

Désirez en tout la médiocrité, sans en excepter la beauté même. Une figure agréable & prévenante, qui n’inspire pas l’amour, mais la bienveillance, est ce qu’on doit préférer ; elle est sans préjudice pour le mari, & l’avantage en tourne au profit commun : les grâces ne s’usent pas comme la beauté ; elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse ; & au bout de trente ans de mariage, une honnête femme avec des grâces plaît à son mari comme le premier jour.

Telles sont les réflexions qui m’ont déterminé dans le choix de Sophie. Elève de la nature ainsi qu’Emile, elle est faite pour lui plus qu’aucune autre ; elle sera la femme de l’homme. Elle est son égale par la naissance & par le mérite, son inférieure par la fortune. Elle n’enchante pas au premier coup d’œil, mais elle plaît chaque jour davantage. Son plus grand charme n’agit que par degrés ; il ne se déploie que dans l’intimité du commerce ; & son mari le sentira plus que personne au monde. Son éducation n’est ni brillante ni négligée ; elle a du goût sans étude, des talents sans art, du jugement sans connaissances. Son esprit ne sait pas, mais il est cultivé pour apprendre ; c’est une terre bien préparée qui n’attend que le grain pour rapporter. Elle n’a jamais lu de livre que Barrême et Télémaque, qui lui tomba par hasard dans les mains ; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment & un esprit sans délicatesse ? Ô l’aimable ignorance ! Heureux celui qu’on destine à l’instruire ! Elle ne sera point le professeur de son mari, mais son disciple ; loin de vouloir l’assujettir à ses goûts, elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle étoit savante ; il aura le plaisir de lui tout enseigner. Il est temps enfin qu’ils se voient ; travaillons à les rapprocher.

Nous partons de Paris tristes & rêveurs. Ce lieu de babil n’est pas notre centre. Emile tourne un œil de dédain vers cette grande ville, & dit avec dépit : Que de jours perdus en vaines recherches ! Ah ! ce n’est pas là qu’est l’épouse de mon cœur. Mon ami, vous le saviez bien, mais mon temps ne vous coûte guère, et mes maux vous font peu souffrir. Je le regarde fixement, & je lui dis sans m’émouvoir : Emile, croyez-vous ce que vous dites ? À l’instant, il me saute au cou tout confus, & me serre dans ses bras sans répondre. C’est toujours sa réponse quand il a tort.

Nous voici par les champs en vrais chevaliers errants ; non pas comme ceux cherchant les aventures, nous les fuyons au contraire en quittant Paris ; mais imitant assez leur allure errante, inégale, tantôt piquant des deux, & tantôt marchant à petits pas. À force de suivre ma pratique, on en aura pris enfin l’esprit ; & je n’imagine aucun lecteur encore assez prévenu par les usages pour nous supposer tous deux endormis dans une bonne chaise de poste bien fermée, marchant sans rien voir, sans rien observer, rendant nul pour nous l’intervalle du départ à l’arrivée, &, dans la vitesse de notre marche, perdant le temps pour le ménager.

Les hommes disent que la vie est courte, & je vois qu’ils s’efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l’employer, ils se plaignent de la rapidité du temps, & je vois qu’il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l’objet auquel ils tendent, ils voient à regret l’intervalle qui les en sépare : l’un voudroit être à demain, l’autre au mois prochain, l’autre à dix ans de là ; nul ne veut vivre aujourd’hui ; nul n’est content de l’heure présente, tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le temps coule trop vite, ils mentent ; ils payeroient volontiers le pouvoir de l’accélérer ; ils emploieroient volontiers leur fortune à consumer leur vie entière ; & il n’y en a peut-être pas un qui n’eût réduit ses ans à très peu d’heures s’il eût été le maître d’en ôter au gré de son ennui celles qui lui étoient à charge, & au gré de son impatience celles qui le séparoient du moment désiré. Tel passe la moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles à Paris, de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, & d’un quartier à l’autre, qui seroit fort embarrassé de ses heures s’il n’avoit le secret de les perdre ainsi, & qui s’éloigne exprès de ses affaires pour s’occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu’il y met de plus, & dont autrement il ne sauroit que faire ; ou bien, au contraire, il court pour courir, & vient en poste sans autre objet que de retourner de même. Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature ? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte puisqu’elle ne l’est pas encore assez à votre gré ? S’il est un seul d’entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s’écoule, celui-là ne l’estimera point trop courte ; vivre & jouir seront pour lui la même chose ; &, dût-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.

Quand je n’aurois que cet avantage dans ma méthode, par cela seul il la faudrait préférer à toute autre. Je n’ai point élevé mon Emile pour désirer ni pour attendre, mais pour jouir ; & quand il porte ses désirs au delà du présent, ce n’est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de désirer, mais de celui d’aller à l’objet qu’il désire ; & ses passions sont tellement modérées qu’il est toujours plus où il est qu’où il sera.

Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis et comme emprisonnés dans une petite cage bien fermée. Nous ne voyageons point dans la mollesse & dans le repos des femmes. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des objets qui nous environnent, ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous plaît. Emile n’entra jamais dans une chaise de poste, & ne court guère en poste s’il n’est pressé. Mais de quoi jamais Emile peut-il être pressé ? D’une seule chose, de jouir de la vie. Ajouterai-je & de faire du bien quand il le peut ? Non, car cela même est jouir de la vie.

Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant & si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s’arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, je vais sous son ombre ; une grotte, je la visite ; une carrière, j’examine les minéraux. Partout où je me plais. j’y reste. À l’instant que je m’ennuie, je m’en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n’ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir ; &, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m’arrête & que l’ennui me gagne, alors je prends des chevaux. Si je suis las.....mais Emile ne se lasse guère ; il est robuste ; & pourquoi se lasseroit ? Il n’est point pressé. S’il s’arrête, comment peut-il s’ennuyer ? Il porte partout de quoi s’amuser. Il entre chez un maître, il travaille ; il exerce ses bras pour reposer ses pieds.

Voyager à pied, c’est voyager comme Thalès, Platon & Pythagore. J’ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s’arracher à l’examen des richesses qu’il foule aux pieds & que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l’agriculture, ne veut pas connoître les productions particulières au climat des lieux qu’il traverse, & la manière de les cultiver ? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l’histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l’examiner, un rocher sans l’écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles ? Vos philosophes de ruelles étudient l’histoire naturelle dans des cabinets ; ils ont des colifichets ; ils savent des noms, & n’ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d’Emile est plus riche que ceux des rois ; ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre : Daubenton ne feroit pas mieux.

Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable manière de voyager ! sans compter la santé qui s’affermit, l’humeur qui s’égaye. J’ai toujours vu ceux qui voyageoient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants ; & les piétons toujours gais, légers & contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte ! Combien un repas grossier paraît savoureux ! Avec quel plaisir on se repose à table ! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit ! Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Si, avant que nous ayons fait cinquante lieues de la manière que j’imagine, Sophie n’est pas oubliée, il faut que je ne sois guère adroit, ou qu’Emile soit bien peu curieux ; car, avec tant de connaissances élémentaires, il est difficile qu’il ne soit pas tenté d’en acquérir davantage. On n’est curieux qu’à proportion qu’on est instruit ; il sait précisément assez pour vouloir apprendre.

Cependant, un objet en attire un autre, & nous avançons toujours. J’ai mis à notre première course un terme éloigné : le prétexte en est facile ; en sortant de Paris, il faut aller chercher une femme au loin.

Quelque jour, après nous être égarés plus qu’à l’ordinaire dans des vallons, dans des montagnes où l’on n’aperçoit aucun chemin, nous ne savons plus retrouver le nôtre. Peu nous importe, tous chemins sont bons, pourvu qu’on arrive : mais encore faut-il arriver quelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nous mène dans sa chaumière ; nous mangeons de grand appétit son maigre dîner. En nous voyant si fatigués, si affamés, il nous dit : Si le bon Dieu vous eût conduits de l’autre côté de la colline, vous eussiez été mieux reçus... vous auriez trouvé une maison de paix... des gens si charitables.., de si bonnes gens !... Ils n’ont pas meilleur cœur que moi, mais ils sont plus riches, quoiqu’on dise qu’ils l’étoient bien plus autrefois... Ils ne pâtissent pas, Dieu merci ; & tout le pays se sent de ce qui leur reste.

À ce mot de bonnes gens, le cœur du bon Emile s’épanouit. Mon ami, dit-il en me regardant, allons à cette maison dont les maîtres sont bénis dans le voisinage : je serois bien aise de les voir ; peut-être seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu’ils nous recevront bien : s’ils sont des nôtres, nous serons des leurs.

La maison bien indiquée, on part, on erre dans les bois, une grande pluie nous surprend en chemin ; elle nous retarde sans nous arrêter. Enfin l’on se retrouve, et le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le hameau qui l’entoure, cette seule maison, quoique simple, a quelque apparence. Nous nous présentons, nous demandons l’hospitalité. L’on nous fait parler au maître ; il nous questionne, mais poliment : sans dire le sujet de notre voyage, nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de connoître l’état des gens dans leurs manières ; quiconque a vécu dans le grand monde se trompe rarement là-dessus : sur ce passeport nous sommes admis.

On nous montre un appartement fort petit, mais propre & commode ; on y fait du feu, nous y trouvons du linge, des nippes, tout ce qu’il nous faut. Quoi ! dit Emile tout surpris, on diroit que nous étions attendus ! Ô que le paysan avoit bien raison ! quelle attention ! quelle bonté ! quelle prévoyance ! & pour des inconnus ! Je crois être au temps d’Homère. Soyez sensible à tout cela, lui dis-je, mais ne vous en étonnez pas ; partout où les étrangers sont rares, ils sont bien venus : rien ne rend plus hospitalier que de n’avoir pas souvent besoin de l’être : c’est l’affluence des hôtes qui détruit l’hospitalité. Du temps d’Homère on ne voyageoit guère, et les voyageurs étoient bien reçus partout. Nous sommes peut-être les seuls passagers qu’on ait vus ici de toute l’année. N’importe, reprend-il, cela même est un éloge de savoir se passer d’hôtes, & de les recevoir toujours bien.

Séchés & rajustés, nous allons rejoindre le maître de la maison ; il nous présente à sa femme ; elle nous reçoit, non pas seulement avec politesse, mais avec bonté. L’honneur de ses coups d’œil est pour Emile. Une mère, dans le cas où elle est, voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité, entrer chez elle un homme de cet âge.

On fait hâter le souper pour l’amour de nous. En entrant dans la salle à manger, nous voyons cinq couverts : nous nous plaçons, il en reste un vide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence, & s’assied modestement sans parler. Emile, occupé de sa faim ou de ses réponses, la salue, parle, & mange. Le principal objet des on voyage est aussi loin de sa pensée qu’il se croit lui-même encore loin du terme. L’entretien roule sur l’égarement des voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paraissez un jeune homme aimable & sage ; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici, votre gouverneur & vous, las et mouillés, comme Télémaque & Mentor dans l’île de Calypso. Il est vrai, répond Emile, que nous trouvons ici l’hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute : & les charmes d’Eucharis. Mais Emile connaît l’Odyssée & n’a point lu Télémaque ; il ne sait ce que c’est qu’Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu’aux yeux, les baisser sur son assiette, & n’oser souffler. La mère, qui remarque son embarras, fait signe au père, & celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s’engage insensiblement dans le récit des événements qui l’y ont confiné ; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse, les consolations qu’ils ont trouvées dans leur union, la vie douce & paisible qu’ils mènent dans leur retraite, & toujours sans dire un mot de la jeune personne ; tout cela forme un récit agréable & touchant qu’on ne peut entendre sans intérêt. Emile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l’endroit où le plus honnête des hommes s’étend avec plus de plaisir sur l’attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari, qu’il a saisie, et de l’autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l’arrosant de pleurs. La naÏve vivacité du jeune homme touche tout le monde ; mais la fille, plus sensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voir Télémaque affecté des malheurs de Philoctète. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure ; elle n’y trouve rien qui démente la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance ; ses manières sont vives sans étourderie ; sa sensibilité rend son regard plus doux, sa physionomie plus touchante : la jeune personne le voyant pleurer est près de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte, une honte secrète la retient : elle se reproche déjà les pleurs prêts à s’échapper de ses yeux, comme s’il étoit mal d’en verser pour sa famille.

La mère, qui dès le commencement du souper n’a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, & l’en délivre en l’envoyant faire une commission. Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise, que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur : Sophie, remettez-vous ; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos parents. Vous qui les en consolez, n’y soyez pas plus sensible qu’eux-mêmes.

À ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d’un nom si cher, il se réveille en sursaut, & jette un regard avide sur celle qui l’ose porter. Sophie, ô Sophie ! est-ce vous que mon cœur cherche ? est-ce vous que mon cœur aime ? Il l’observe, il la contemple avec une sorte de crainte & de défiance. Il ne voit pas exactement la figure qu’il s’étoit peinte ; il ne sait si celle qu’il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait, il épie chaque mouvement, chaque geste ; il trouve à tout mille interprétations confuses ; il donneroit la moitié de sa vie pour qu’elle voulût dire un seul mot. Il me regarde, inquiet & troublé ; ses yeux me font à la fois cent questions, cent reproches. Il semble me dire à chaque regard ; guidez-moi, tandis qu’il est temps ; si mon cœur se livre & se trompe, je n’en reviendrai de mes jours.

Emile est l’homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiseroit-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui l’examinent, & dont le plus distroit en apparence est en effet le plus attentif ? Son désordre n’échappe pointe aux yeux pénétrants de Sophie ; les siens l’instruisent de reste qu’elle en est l’objet : elle voit que cette inquiétude n’est pas de l’amour encore ; mais qu’importe ? il s’occupe d’elle, & cela suffit : elle sera bien malheureuse s’il s’en occupe impunément.

Les mères ont des yeux comme leurs filles, & l’expérience de plus. La mère de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens ; elle voit qu’il est temps de fixer celui du nouveau Télémaque ; elle fait parler sa fille. Sa fille, avec sa douceur naturelle, répond d’un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix, Emile est rendu ; c’est Sophie, il n’en doute plus. Ce ne la seroit pas, qu’il seroit trop tard pour s’en dédire.

C’est alors que les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à son cœur, & qu’il commence d’avaler à longs traits le poison dont elle l’enivre. Il ne parle plus, il ne répond plus ; il ne voit que Sophie ; il n’entend que Sophie : si elle dit un mot, il ouvre la bouche ; si elle baisse les yeux, il les baisse ; s’il la voit soupirer, il soupire : c’est l’âme de Sophie qui paraît l’animer. Que la sienne a changé dans peu d’instants ! Ce n’est plus le tour de Sophie de trembler, c’est celui d’Emile. Adieu la liberté, la naÏveté, la franchise. Confus, embarrassé, craintif, il n’ose plus regarder autour de lui, de peur de voir qu’on le regarde. Honteux de se laisser pénétrer, il voudroit se rendre invisible à tout le monde pour se rassasier de la contempler sans être observé. Sophie, au contraire, se rassure de la crainte d’Emile ; elle voit son triomphe, elle en jouit.

Nol mostra già, ben che in suo cor ne rida.

Elle n’a pas changé de contenance ; mais, malgré cet air modeste & ces yeux baissés, son tendre cœur palpite de joie, & lui dit que Télémaque est trouvé.

Si j’entre ici dans l’histoire trop naÏve & trop simple peut-être de leurs innocentes amours, on regardera ces détails comme un jeu frivole, & l’on aura tort. On ne considère pas assez l’influence que doit avoir la première liaison d’un homme avec une femme dans le cours de la vie de l’un & de l’autre. On ne voit pas qu’une première impression, aussi vive que celle de l’amour ou du penchant qui tient sa place, a de longs effets dont on n’aperçoit point la chaîne dans le progrès des ans, mais qui ne cessent d’agir jusqu’à la mort. On nous donne, dans les traités d’éducation, de grands verbiages inutiles & pédantesques sur les chimériques devoirs des enfants ; & l’on ne nous dit pas un mot de la partie la plus importante & la plus difficile de toute l’éducation, savoir la crise qui sert de passage de l’enfance à l’état d’homme. Si j’ai pu rendre ces essais utiles par quelque endroit, ce sera surtout pour m’y être étendu fort au long sur cette partie essentielle, omise par tous les autres, & pour ne m’être point laissé rebuter dans cette entreprise par de fausses délicatesses, ni effrayer par des difficultés de langue. Si j’ai dit ce qu’il faut faire, j’ai dit ce que j’ai dû dire : il m’importe fort peu d’avoir écrit un roman. C’est un assez beau roman que celui de la nature humaine. S’il ne se trouve que dans cet écrit, est-ce ma faute ? Ce devroit être l’histoire de mon espèce ? Vous qui la dépravez, c’est vous qui faites un roman de mon livre.

Une autre considération, qui renforce la première, est qu’il ne s’agit pas ici d’un jeune homme livré dès l’enfance à la crainte, à la convoitise, à l’envie, à l’orgueil, et à toutes les passions qui servent d’instruments aux éducations communes ; qu’il s’agit d’un jeune homme dont c’est ici, non seulement le premier amour, mais la première passion de toute espèce ; que de cette passion, l’unique peut-être qu’il sentira vivement dans toute sa vie, dépend la dernière forme que doit prendre son caractère. Ses manières de penser, ses sentiments, ses goûts, fixés par une passion durable, vont acquérir une consistance qui ne leur permettra plus de s’altérer.

On conçoit qu’entre Emile & moi la nuit qui suit une pareille soirée ne se passe pas toute à dormir. Quoi donc ! la seule conformité d’un nom doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme sage ? N’y a-t-il qu’une Sophie au monde ? Se ressemblent-elles toutes d’âme comme de nom ? Toutes celles qu’il verra sont-elles la sienne ? Est-il fou de se passionner ainsi pour une inconnue à la quelle il n’a jamais parlé ? Attendez, jeune homme, examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes ; &, à vous entendre, on vous croirait déjà dans votre maison.

Ce n’est pas le temps des leçons, & celles-ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie par le désir de justifier son penchant. Ce rapport des noms, cette rencontre qu’il croit fortuite, ma réserve même, ne font qu’irriter sa vivacité : déjà Sophie lui paraît trop estimable pour qu’il ne soit pas sûr de me la faire aimer.

Le matin, je me doute bien que, dans son mauvais habit de voyage, Emile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n’y manque pas ; mais je ris de son empressement a s accommoder du linge de la maison. Je pénètre sa pensée ; je lis avec plaisir qu’il cherche, en se préparant des restitutions, des échanges, à s’établir une espèce de correspondance qui le mette en droit d’y renvoyer & d’y revenir.

Je m’étois attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté : je me suis trompé. Cette vulgaire coquetterie est bonne pour ceux à qui l’on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus raffinée ; elle a bien d’autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, & même plus négligemment, quoique avec une propreté toujours scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie dans cette négligence que parce que j’y vois de l’affectation. Sophie sait bien qu’une parure plus recherchée est une déclaration ; mais elle ne sait pas qu’une parure plus négligée en est une autre ; elle montre qu’on ne se contente pas de plaire par l’ajustement, qu’on veut plaire aussi par la personne. Eh ! qu’importe à l’amant comment on soit mise, pourvu qu’il voie qu’on s’occupe de lui ? Déjà sûre de son empire, Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d’Emile, si son cœur ne va les chercher ; il ne lui suffit plus qu’il les voie, elle veut qu’il les suppose. N’en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste ?

Il est à croire que, durant nos entretiens de cette nuit, Sophie & sa mère n’ont pas non plus resté muettes ; il y a eu des aveux arrachés, des instructions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n’y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus ; ils ne se sont pas dit encore un seul mot, & déjà l’on voit qu’ils s’entendent. Leur abord n’est pas familier ; il est embarrassé, timide ; ils ne se parlent point ; leurs yeux baissés semblent s’éviter, & cela même est un signe d’intelligence ; ils s’évitent, mais de concert ; ils sentent déjà le besoin du mystère avant de s’être rien dit. En partant nous demandons la permission de venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La bouche d’Emile demande cette permission au père, à la mère, tandis que ses yeux inquiets, tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien, ne fait aucun signe, ne paraît rien voir, rien entendre ; mais elle rougit ; & cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parents.

On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable ; on donne le couvert à des passants embarrassés de leur gîte, mais il n’est pas décent qu’un amant couche dans la maison de sa maîtresse.

À peine sommes-nous hors de cette maison chérie, qu’Emile songe à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine lui semble déjà trop éloignée. Il voudroit coucher dans les fossés du Château. Jeune étourdi ! lui dis-je, d’un ton de pitié, quoi ! déjà la passion vous aveugle ! Vous ne voyez déjà plus ni les bienséances ni la raison ! Malheureux ! vous croyez aimer, & vous voulez déshonorer votre maîtresse ! Que dira-t-on d’elle, quand on saura qu’un jeune homme qui sort de sa maison couche aux environs ? Vous l’aimez, dites-vous ! Est-ce donc à vous de la perdre de réputation ? Est-ce là le prix de l’hospitalité que ses parens vous ont accordée ! Ferez-vous l’opprobre de celle dont vous attendez votre bonheur ? Eh ! qu’importent, répond-il avec vivacité, les vains discours des hommes & leurs injustes soupçons ? Ne m’avez-vous pas appris vous-même a n’en faire aucun cas ? Qui sait mieux que moi combien j’honore Sophie, combien je la veux respecter ? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d’elle. Quand mon cœur & mes soins lui rendront partout l’hommage qu’elle mérite, en quoi puis-je l’outrager ? Cher Emile, reprends-je en l’embrassant, vous raisonnez pour vous : apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez point l’honneur d’un sexe à celui de l’autre : ils ont des principes tout différens. Ces principes sont également solides & raisonnables, parce qu’ils dérivent également de la Nature, & que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul, & le sien dépend d’autrui. Le négliger seroit blesser le vôtre même, & vous ne vous rendez point ce que vous vous devez, si vous êtes cause qu’on ne lui rende pas ce qui lui est dû.

Alors, lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il y auroit à vouloir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu’il sera l’époux de Sophie, elle dont il ignore les sentiments, elle dont le cœur ou les parents ont peut-être des engagements antérieurs, elle qu’il ne connaît point, et qui n’a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux ? Ignore-t-il que tout scandale est pour une fille une tache indélébile, que n’efface pas même son mariage avec celui qui l’a causé ? Eh ! quel est l’homme sensible qui veut perdre celle qu’il aime ? Quel est l’honnête homme qui veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu ?

Le jeune homme, effrayé des conséquences que je lui fais envisager, & toujours extrême dans ses idées, croit déjà n’être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus promptement ; il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés ; il sacrifieroit mille fois son bonheur à l’honneur de celle qu’il aime ; il aimeroit mieux ne la revoir de sa vie que de lui causer un seul déplaisir. C’est le premier fruit des soins que j’ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.

Il s’agit donc de trouver un asile éloigné, mais à portée. Nous cherchons, nous nous informons : nous apprenons qu’à deux grandes lieues est une ville ; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans les villages plus proches, où notre séjour deviendroit suspect. C’est là qu’arrive enfin le nouvel amant, plein d’amour, d’espoir, de joie & surtout de bons sentiments ; & voilà comment, dirigeant peu à peu sa passion naissante vers ce qui est bon & honnête, je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.

J’approche du terme de ma carrière ; je l’aperçois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont vaincues, tous les grands obstacles sont surmontés ; il ne me reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l’incertitude de la vie humaine, évitons surtout la fausse prudence d’immoler le présent à l’avenir ; c’est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l’homme heureux dans tous les âges, de peur qu’après bien des soins il ne meure avant de l’avoir été. Or, s’il est un temps pour jouir de la vie, c’est assurément la fin de l’adolescence, où les facultés du corps & de l’âme ont acquis leur plus grande vigueur, & où l’homme, au milieu de sa course, voit de plus loin les deux termes qui lui en font sentir la brièveté. Si l’imprudente jeunesse se trompe, ce n’est pas en ce qu’elle veut jouir, c’est en ce qu’elle cherche la jouissance où elle n’est point, & qu’en s’apprêtant un avenir misérable, elle ne sait pas même user du moment présent.

Considérez mon Emile, à vingt ans passés, bien formé, bien constitué d’esprit et de corps, fort, sain, dispos, adroit, robuste, plein de sens, de raison, de bonté, d’humanité, ayant des mœurs, du goût, aimant le beau, faisant le bien, libre de l’empire des passions cruelles, exempt du joug de l’opinion, mais soumis à la loi de la sagesse, & docile à la voix de l’amitié ; possédant tous les talents utiles et plusieurs talents agréables, se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras, & n’ayant pas peur de manquer de pain, quoi qu’il arrive. Le voilà maintenant enivré d’une passion naissante, son cœur s’ouvre aux premiers feux de l’amour : ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices & de jouissance ; il aime un objet aimable, & plus aimable encore par son caractère que par sa personne ; il espère, il attend un retour qu’il sent lui être dû ; c’est du rapport des cœurs, c’est du concours des sentiments honnêtes, que s’est formé leur premier penchant : ce penchant doit être durable. Il se livre avec confiance, avec raison même, au plus charmant délire, sans crainte, sans regret, sans remords, sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien ? Voyez, cherchez, imaginez ce qu’il lui faut encore, & qu’on puisse accorder avec ce qu’il a. Il réunit tous les biens qu’on peut obtenir à la fois ; on n’y en peut ajouter aucun qu’aux dépens d’un autre ; il est heureux autant qu’un homme peut l’être. Irai-je en ce moment abréger un destin si doux ? Irai-je troubler une volupté si pure ? Ah ! tout le prix de la vie est dans la félicité qu’il goûte. Que pourrois-je lui rendre qui valût ce que je lui aurais ôté ? Même en mettant le comble à son bonheur, j’en détruirois le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu’à obtenir ; on en jouit mieux quand on l’attend que quand on le goûte. Ô bon Emile, aime et sois aimé ! jouis longtemps avant que de posséder ; jouis à la fois de l’amour & de l’innocence ; fais ton paradis sur la terre en attendant l’autre : je n’abrégerai point cet heureux temps de ta vie ; j’en filerai pour toi l’enchantement ; je le prolongerai le plus qu’il sera possible. Hélas ! il faut qu’il finisse & qu’il finisse en peu de temps ; mais je ferai du moins qu’il dure toujours dans ta mémoire, & que tu ne te repentes jamais de l’avoir goûté.

Emile n’oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu’elles sont prêtes, nous prenons des chevaux, nous allons grand train ; pour cette fois, en partant il voudroit être arrivé. Quand le cœur s’ouvre aux passions, il s’ouvre à l’ennui de la vie. Si je n’ai pas perdu mon temps, la sienne entière ne se passera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée & le pays difficile. Nous nous égarons ; il s’en aperçoit le premier, &, sans s’impatienter, sans se plaindre, il met toute son attention à retrouver son chemin ; il erre longtemps avant de se reconnaître, et toujours avec le même sang-froid. Ceci n’est rien pour vous, mais c’est beaucoup pour moi qui connois son naturel emporté : je vois le fruit des soins que j’ai mis dès son enfance à l’endurcir aux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu’on nous fait est bien plus simple & plus obligeante que la première fois ; nous sommes déjà d’anciennes connaissances. Emile & Sophie se saluent avec un peu d’embarras, & ne se parlent toujours point : que se diroient-ils en notre présence ? L’entretien qu’il leur faut n’a pas besoin de témoins. L’on se promène dans le jardin : ce jardin a pour parterre un potager très bien entendu ; pour parc, un verger couvert de grands & beaux arbres fruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux, & de plates-bandes pleines de fleurs. Le beau lieu ! s’écrie Emile plein de son Homère et toujours dans l’enthousiasme ; je crois voir le jardin d’Alcinous. La fille voudrait savoir ce que c’est qu’Alcinous, & la mère le demande. Alcinous, leur dis-je, étoit un roi de Corcyre, dont le jardin, décrit par Homère, est critiqué par les gens de goût comme trop simple & trop peu paré.*

[*" En sortant du palais on trouve un vaste jardin de quatre arpents, enceint & clos tout à l’entour, planté de grands arbres fleuris, produisant des poires, des pommes de grenade, & d’autres des plus belles espèces des figuiers au doux fruit, & des oliviers verdoyants. Jamais durant l’année entière ces beaux arbres ne restent sans fruits : l’hiver et l’été, la douce haleine du vent d’ouest fait à la fois nouer les uns & mûrir les autres. On voit la poire & la pomme vieillir & sécher sur leur arbre, la figue sur le figuier, & la grappe sur la souche. La vigne inépuisable ne cesse d’y porter de nouveaux raisins ; on fait cuire & confire les uns au soleil sur une aire, tandis qu’on en vendange d’autres, laissant sur la plante ceux qui sont encore en fleur, en verjus, ou qui commencent à noircir. À l’un des bouts, deux carrés, bien cultivés, et couverts de fleurs toute l’année, sont ornés de deux fontaines, dont l’une est distribuée dans tout le jardin, & l’autre, après avoir traversé le palais, est conduite à un bâtiment élevé dans la ville pour abreuver les citoyens." Telle est la description du jardin royal d’Alcinous, au septième livre de l’Odyssée ; jardin dans lequel, à la honte de ce vieux rêveur d’Homère & des princes de son temps, on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.] Cet Alcinous avoit une fille aimable, qui, la veille qu’un étranger reçut l’hospitalité chez son père, songea qu’elle auroit bientôt un mari. Sophie, interdite, rougit, baisse les yeux, se mord la langue ; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le père, qui se plaît à l’augmenter, prend la parole, & dit que la jeune princesse allait elle-même laver le linge à la rivière. Croyez-vous, poursuit-il, qu’elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales, en disant qu’elles sentoient le graillon ? Sophie, sur qui le coup porte, oubliant sa timidité naturelle, s’excuse avec vivacité. Son papa sait bien que tout le menu linge n’eût point eu d’autre blanchisseuse qu’elle, si on l’avoit laissée faire,*

[*J’avoue que je sais quelque gré à la mère de Sophie de ne lui avoir pas laissé gâter dam le savon des mains aussi douces que les siennes, et qu’Émile doit baiser si souvent.] & qu’elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots, elle me regarde à la dérobée avec une inquiétude dont je ne puis m’empêcher de rire en lisant dans son cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son père a la cruauté de relever cette étourderie en lui demandant d’un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, & ce qu’elle a de commun avec la fille d’Alcinous. Honteuse & tremblante, elle n’ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante ! Il n’est plus temps de feindre : vous voilà déclarée en dépit de vous.

Bientôt cette petite scène est oubliée ou paraît l’être ; très heureusement pour Sophie, Emile est le seul qui n’y a rien compris. La promenade se continue, et nos jeunes gens, qui d’abord étoient à nos côtés, ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche ; insensiblement ils nous précèdent, ils s’approchent, ils s’accostent à la fin ; & nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble attentive & posée ; Emile parle & gesticule avec feu : il ne paraît pas que l’entretien les ennuie. Au bout d’une grande heure on retourne, on les rappelle, ils reviennent, mais lentement à leur tour, & l’on voit qu’ils mettent le temps à profit. Enfin, tout à coup, leur entretien cesse avant qu’on soit à portée de les entendre, et ils doublent le pas pour nous rejoindre. Emile nous aborde avec un air ouvert et caressant ; ses yeux pétillent de joie ; il les tourne pourtant avec un peu d’inquiétude vers la mère de Sophie pour voir la réception qu’elle lui fera. Sophie n’a pas, à beaucoup près, un maintien si dégage ; en approchant, elle semble toute confuse de se voir tête à tête avec un jeune homme, elle qui s’y est si souvent trouvée avec d’autres sans être embarrassée, & sans qu’on l’ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d’accourir à sa mère, un peu essoufflée, en disant quelques mots qui ne signifient pas grand-chose, comme pour avoir l’air d’être là depuis longtemps.

À la sérénité qui se peint sur le visage de ces aimables enfants, on voit que cet entretien a soulagé leurs jeunes cœurs d’un grand poids. Ils ne sont pas moins réservés l’un avec l’autre, mais leur réserve est moins embarrassée ; elle ne vient plus que du respect d’Emile, de la modestie de Sophie, & de l’honnêteté de tous deux. Emile ose lui adresser quelques mots, quelquefois elle ose répondre, mais jamais elle n’ouvre la bouche pour cela sans jeter les yeux sur ceux de sa mère. Le changement qui paraît le plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigne une considération plus empressée, elle me regarde avec intérêt, elle me parle affectueusement, elle est attentive à ce qui peut me plaire ; je vois qu’elle m’honore de son estime, & qu’il ne lui est pas indifférent d’obtenir la mienne. Je comprends qu’Emile lui a parlé de moi ; on diroit qu’ils ont déjà comploté de me gagner : il n’en est rien pourtant, & Sophie elle-même ne se gagne pas si vite. Il aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d’elle, que de la sienne auprès de moi. Couple charmant !... En songeant que le cœur sensible de mon jeune ami m’a fait entrer pour beaucoup dans son premier entretien avec sa maîtresse, je jouis du prix de ma peine ; son amitié m’a tout payé.

Les visites se réitèrent. Les conversations entre nos jeunes gens deviennent plus fréquentes. Emile, enivré d’amour, croit déjà toucher à son bonheur. Cependant, il n’obtient point d’aveu formel de Sophie : elle l’écoute & ne lui dit rien. Emile connaît toute sa modestie ; tant de retenue l’étonne peu ; il sent qu’il n’est pas mal auprès d’elle ; il sait que ce sont les pères qui marient les enfants ; il suppose que Sophie attend un ordre de ses parents, il lui demande la permission de le solliciter ; elle ne s’y oppose pas. Il m’en parle ; j’en parle en son nom, même en sa présence. Quelle surprise pour lui d’apprendre que Sophie dépend d’elle seule, et que pour le rendre heureux elle n’a qu’à le vouloir ! Il commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. Il s’alarme, il se voit moins avancé qu’il ne pensoit l’être, & c’est alors que l’amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.

Emile n’est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lui dit, il ne le saura de ses jours, & Sophie est trop fière pour le lui dire. Les difficultés qui l’arrêtent feroient l’empressement d’une autre. Elle n’a pas oublié les leçons de ses parents. Elle est pauvre, Emile est riche, elle le sait. Combien il a besoin de se faire estimer d’elle ! Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité ! Mais comment songeroit-il à ces obstacles ? Emile saillit s’il est riche ? Daignait même s’en informer ? Grâce au ciel, il n’a nul besoin de l’être, il sait être bienfaisant sans cela. Il tire le bien qu’il fait des on cœur, & non de sa bourse. Il donne aux malheureux son temps, ses soins, ses affections, sa personne ; &, dans l’estimation de ses bienfaits, à peine oseille compter pour quelque chose l’argent qu’il répand sur les indigents.

Ne sachant à quoi s’en prendre de sa disgrâce, il l’attribue à sa propre faute : car qui oseroit accuser de caprice l’objet de ses adorations ? L’humiliation de l’amour-propre augmente les regrets de l’amour éconduit. Il n’approche plus de Sophie avec cette aimable confiance d’un cœur qui se sent digne du sien ; il est craintif & tremblant devant elle. Il n’espère plus la toucher par la tendresse, il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa patience se lasse, le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble pressentir ses emportements, & le regarde. Ce seul regard le désarme & l’intimide : il est plus soumis qu’auparavant. Troublé de cette résistance obstinée & de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse ; il implore son assistance & ses conseils. Quel impénétrable mystère ! Elle s’intéresse à mon sort, je n’en puis douter : loin de m’éviter, elle se plaît avec moi ; quand j’arrive, elle marque de la joie, & du regret quand je pars ; elle reçoit mes soins avec bonté ; mes services paraissent lui plaire ; elle daigne me donner des avis, quelquefois même des ordres. Cependant, elle rejette mes sollicitations, mes prières. Quand j’ose parler d’union, elle m’impose impérieusement silence ; &, si j’ajoute un mot, elle me quitte à l’instant. Par quelle étrange raison ventaille bien que je sois à elle sans vouloir entendre parler d’être à moi ? Vous qu’elle honore, vous qu’elle aime & qu’elle n’osera faire taire, parlez, faites-la parler ; servez votre ami, couronnez votre ouvrage ; ne rendez pas vos soins funestes à votre élève : ah ! ce qu’il tient de vous fera sa misère, si vous n’achevez son bonheur.

Je parle à Sophie, & j’en arrache avec peu de peine un secret que je savois avant qu’elle me l’eût dit. J’obtiens plus difficilement la permission d’en instruire Emile : je l’obtiens enfin, & j’en use. Cette explication le jette dans un étonnement dont il ne peut revenir. Il n’entend rien à cette délicatesse ; il n’imagine pas ce que des écus de plus ou de moins font au caractère & au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu’ils font aux préjugés, il se met à rire, &, transporté de joie, il veut partir à l’instant, aller tout déchirer, tout jeter, renoncer à tout, pour avoir l’honneur d’être aussi pauvre que Sophie, & revenir digne d’être son époux.

Hé quoi ! dis-je en l’arrêtant, & riant à mon tour de son impétuosité, cette jeune tête ne mûrira-t-elle point ? &, après avoir philosophé toute votre vie, n’apprendrez vous jamais à raisonner ? Comment ne voyez-vous pas qu’en suivant votre insensé projet, vous allez empirer votre situation & rendre Sophie plus intraitable ? C’est un petit avantage d’avoir quelques biens de plus qu’elle, c en seroit un très grand de les lui avoir tous sacrifiés ; & si sa fierté ne peut se résoudre à vous avoir la première obligation, comment se résoudroit-elle à vous avoir l’autre ? Si elle ne peut souffrir qu’un mari puisse lui reprocher de l’avoir enrichie, souffrira-t-elle qu’il puisse lui reprocher de s’être appauvri pour elle ? Eh malheureux ! tremblez qu’elle ne vous soupçonne d’avoir eu ce projet. Devenez au contraire économe & soigneux pour l’amour d’elle, de peur qu’elle ne vous accuse de vouloir la gagner par adresse, & de lui sacrifier volontairement ce que vous perdez par négligence.

Croyez-vous au fond que de grands biens lui fassent peur, & que ses oppositions viennent précisément des richesses ? Non, cher Emile ; elles ont une cause plus solide & plus grave dans l’effet que produisent ces richesses dans l’âme du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préférés à tout par ceux qui les ont. Tous les riches comptent l’or avant le mérite. Dans la mise commune de l’argent & des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n’acquittent jamais l’autre, & pensent qu’on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain. Qu’avez-vous donc à faire, ô Emile ! pour la rassurer sur ses craintes ? Faites-vous bien connoître à elle ; ce n’est pas l’affaire d’un jour. Montrez-lui dans les trésors de votre âme noble de quoi racheter ceux dont vous avez le malheur d’être partagé. À force de constance et de temps, surmontez sa résistance ; à force de sentiments grands & généreux, forcez-la d’oublier vos richesses. Aimez-la, servez-la, servez ses respectables parents. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas l’effet d’une passion folle et passagère, mais des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune : c’est le seul moyen de le réconcilier avec le mérite qu’elle a favorisé.

On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme, combien il lui rend de confiance & d’espoir, combien son honnête cœur se félicite d’avoir à faire, pour plaire à Sophie, tout ce qu’il feroit de lui même quand Sophie n’existeroit pas, ou qu’il ne seroit pas amoureux d’elle. Pour peu qu’on ait compris son caractère, qui est-ce qui n’imaginera pas sa conduite en cette occasion ?

Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens & le médiateur de leurs amours ! Bel emploi pour un gouverneur ! Si beau que je ne fis de ma vie rien qui m’élevât tant à mes propres yeux, & qui me rendît si content de moi-même. Au reste, cet emploi ne laisse pas d’avoir ses agréments : je ne suis pas mal venu dans la maison ; l’on s’y fie à moi du soin d’y tenir les deux amants dans l’ordre : Emile, toujours tremblant de déplaire, ne fut jamais si docile. La petite personne m’accable d’amitiés dont je ne suis pas la dupe, & dont je ne prends pour moi que ce qui m’en revient. C’est ainsi qu’elle se dédommage indirectement du respect dans lequel elle tient Emile. Elle lui fait en moi mille tendres caresses, qu’elle aimeroit mieux mourir que de lui faire à lui-même ; & lui qui sait que je ne veux pas nuire à ses intérêts, est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade & que c’est pour lui préférer le mien. Il s’éloigne sans murmure en me serrant la main, & me disant tout bas de la voix & de l’œil : Ami, parlez pour moi. Il nous suit des yeux avec intérêt ; il tâche de lire nos sentiments sur nos visages, & d’interpréter nos discours par nos gestes ; il sait que rien de ce qui se dit entre nous ne lui est indifférent. Bonne Sophie, combien votre cœur sincère est à son aise, quand, sans être entendue de Télémaque, vous pouvez vous entretenir avec son Mentor ! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s’y passe ! Avec quel plaisir vous lui montrez toute votre estime pour son élève ! Avec quelle ingénuité touchante vous lui laissez pénétrer des sentiments plus doux ! Avec quelle feinte colère vous renvoyez l’importun quand l’impatience le force à vous interrompre ! Avec quel charmant dépit vous lui reprochez son indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui, d’en entendre, & de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raison de l’aimer !

Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré, Emile en fait valoir tous les droits ; il parle, il presse, il sollicite, il importune. Qu’on lui parle durement, qu’on le maltraite, peu lui importe, pourvu qu’il se fasse écouter. Enfin il obtient, non sans peine, que Sophie de son côté veuille bien prendre ouvertement sur lui l’autorité d’une maîtresse, qu’elle lui prescrive ce qu’il doit faire, qu’elle commande au lieu de prier, qu’elle accepte au lieu de remercier, qu’elle règle le nombre & le temps des visites, qu’elle lui défende de venir jusqu’à tel jour & de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait point par jeu, mais très sérieusement, et si elle accepta ces droits avec peine, elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Emile au regret de les lui avoir donnés. Mais, quoi qu’elle ordonne, il ne réplique point ; & souvent, en partant pour obéir, il me regarde avec des yeux pleins de joie qui me disent : Vous voyez qu’elle a pris possession de moi. Cependant, l’orgueilleuse l’observe en dessous, & sourit en secret de la fierté de son esclave.

Albane & Raphael, prêtez-moi le pinceau de la volupté ! Divin Milton, apprends à ma plume grossière à décrire les plaisirs de l’amour & de l’innocence ! Mais non, cachez vos arts mensongers devant la sainte vérité de la nature. Ayez seulement des cœurs sensibles, des âmes honnêtes ; puis laissez errer votre imagination sans contrainte sur les transports de deux jeunes amants qui, sous les yeux de leurs parents & de leurs guides, se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte, et, dans l’ivresse des désirs, s’avançant lentement vers le terme, entrelacent de fleurs & de guirlandes l’heureux lien qui doit les unir jusqu’au tombeau. Tant d’images charmantes m’enivrent moi-même ; je les rassemble sans ordre & sans suite ; le délire qu’elles me causent m’empêche de les lier. Oh ! qui est-ce qui a un cœur, & qui ne saura pas faire en lui-même le tableau délicieux des situations diverses du père, de la mère, de la fille, du gouverneur, de l’élève, & du concours des uns & des autres à l’union du plus charmant couple dont l’amour & la vertu puissent faire le bonheur ?

C’est à présent que, devenu véritablement empressé de plaire, Emile commence à sentir le prix des talents agréables qu’il s’est donnés. Sophie aime à chanter, il chante avec elle ; il fait plus, il lui apprend la musique. Elle est vive & légère, elle aime à sauter, il danse avec elle ; il change ses sauts en pas, il la perfectionne. Ces leçons sont charmantes, la gaieté folâtre les anime, elle adoucit le timide respect de l’amour : il est permis à un amant de donner ces leçons avec volupté ; il est permis d’être le maître de sa maîtresse.

On a un vieux clavecin tout dérangé ; Emile l’accommode & l’accorde ; il est facteur, il est luthier aussi bien que menuisier ; il eut toujours pour maxime d’apprendre à se passer du secours d’autrui dans tout ce qu’il pouvait faire lui-même. La maison est dans une situation pittoresque, il en tire différentes vues auxquelles Sophie a quelquefois mis la main, & dont elle orne le cabinet de son père. Les cadres n’en sont point dorés & n’ont pas besoin de l’être. En voyant dessiner Emile, en l’imitant, elle se perfectionne à son exemple ; elle cultive tous les talents, & son charme les embellit tous. Son père & sa mère se rappellent leur ancienne opulence en revoyant briller autour d’eux les beaux-arts, qui seuls la leur rendoient chère ; l’amour a paré toute leur maison ; lui seul y fait régner sans frais & sans peine les mêmes plaisirs qu’ils n’y rassembloient autrefois qu’à force d’argent & d’ennui.

Comme l’idolâtre enrichit des trésors qu’il estime l’objet de son culte, & pare sur l’autel le dieu qu’il adore, l’amant a beau voir sa maîtresse parfaite, il lui veut sans cesse ajouter de nouveaux ornements. Elle n’en a pas besoin pour lui plaire ; mais il a besoin, lui, de la parer : c’est un nouvel hommage qu’il croit lui rendre, c’est un nouvel intérêt qu’il donne au plaisir de la contempler. Il lui semble que rien de beau n’est à sa place quand il n’orne pas la suprême beauté. C’est un spectacle à la fois touchant & risible, de voir Emile empressé d’apprendre à Sophie tout ce qu’il sait, sans consulter si ce qu’il lui veut apprendre est de son goût ou lui convient. Il lui parle de tout, il lui explique tout avec un empressement puéril ; il croit qu’il n’a qu’à dire & qu’à l’instant elle l’entendra ; il se figure d’avance le plaisir qu’il aura de raisonner, de philosopher avec elle ; il regarde comme inutile tout l’acquis qu’il ne peut point étaler à ses yeux ; il rougit presque de savoir quelque chose qu’elle ne sait pas.

Le voilà donc lui donnant une leçon de philosophie, de physique, de mathématiques, d’histoire, de tout en un mot. Sophie se prête avec plaisir à son zèle, & tâche d’en profiter. Quand il peut obtenir de donner ses leçons à genoux devant elle, qu’Emile est content ! Il croit voir les cieux ouverts. Cependant, cette situation, plus gênante pour l’écolière que pour le maître, n’est pas la plus favorable à l’instruction. L’on ne sait pas trop alors que faire de ses yeux pour éviter ceux qui les poursuivent, & quand ils se rencontrent la leçon n’en va pas mieux.

L’art de penser n’est pas étranger aux femmes, mais elles ne doivent faire qu’effleurer les sciences de raisonnement. Sophie conçoit tout & ne retient pas grand chose. Ses plus grands progrès sont dans la morale & les choses du goût ; pour la physique, elle n’en retient que quelque idée des lois générales & du système du monde. Quelquefois, dans leurs promenades, en contemplant les merveilles de la nature, leurs cœurs innocents & purs osent s’élever jusqu’à son auteur : ils ne craignent pas sa présence, ils s’épanchent conjointement devant lui.

Quoi ! deux amants dans la fleur de l’âge emploient leur tête-à-tête à parler de religion ! Ils passent leur temps à dire leur catéchisme ! Que sert d’avilir ce qui est sublime ? Oui, sans doute, ils le disent dans l’illusion qui les charme : ils se voient parfaits, ils s’aiment, ils s’entretiennent avec enthousiasme de ce qui donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu’ils lui font la leur rendent chère. Dans des transports qu’il faut vaincre, ils versent quelquefois ensemble des larmes plus pures que la rosée du ciel, & ces douces larmes font l’enchantement de leur vie : ils sont dans le plus charmant délire qu’aient jamais éprouvé des âmes humaines. Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur & les honorent à leurs propres yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels, corps sans âme, ils connaîtront un jour vos plaisirs, & regretteront toute leur vie l’heureux temps où ils se les sont refusés !

Malgré cette bonne intelligence, il ne laisse pas d’y avoir quelquefois des dissensions, même des querelles ; la maîtresse n’est pas sans caprice, ni l’amant sans emportement ; mais ces petits orages passent rapidement & ne font que raffermir l’union ; l’expérience même apprend à Emile à ne les plus tant craindre ; les raccommodements lui sont toujours plus avantageux que les brouilleries ne lui sont nuisibles. Le fruit de la première lui en a fait espérer autant des autres ; il s’est trompé : mais enfin, s’il n’en rapporte pas toujours un profit aussi sensible, il y gagne toujours de voir confirmé par Sophie l’intérêt sincère qu’elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. J’y consens d’autant plus volontiers que cet exemple me donnera lieu d’exposer une maxime très utile & d’en combattre une très funeste.

Emile aime, il n’est donc pas téméraire ; & l’on conçoit encore mieux que l’impérieuse Sophie n’est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sagesse a son terme en toute chose, on la taxeroit bien plutôt de trop de dureté que de trop d’indulgence ; & son père lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénère en hauteur. Dans les tête-à-tête les plus secrets, Emile n’oserait solliciter la moindre faveur, pas même y paraître aspirer ; & quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grâce qu’elle ne laisse pas changer en droit, à peine ose-t-il quelquefois, en soupirant, presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte, il se hasarde à baiser furtivement sa robe ; & plusieurs fois il est assez heureux pour qu’elle veuille bien ne pas s’en apercevoir. Un jour qu’il veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté, elle s’avise de le trouver très mauvais. Il s’obstine, elle s’irrite, le dépit lui dicte quelques mots piquants ; Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du jour se passe en bouderie, & l’on se sépare très mécontents.

Sophie est mal à son aise. Sa mère est sa confidente ; comment lui cacheroit-elle son chagrin ? C’est sa première brouillerie ; & une brouillerie d’une heure est une si grande affaire ! Elle se repent de sa faute : sa mère lui permet de la réparer, son père le lui ordonne.

Le lendemain, Emile, inquiet, revient plus tôt qu’à l’ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mère, le père est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect, mais d’un air triste. À peine le père & la mère l’ont-ils salué, que Sophie se retourne, &, lui présentant la main, lui demande, d’un ton caressant, comment il se porte. Il est clair que cette jolie main ne s’avance ainsi que pour être baisée : il la reçoit & ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse, la retire d’aussi bonne grâce qu’il lui est possible. Emile, qui n’est pas fait aux manières des femmes, & qui ne sait à quoi le caprice est bon, ne l’oublie pas aisément & ne s’apaise pas si vite. Le père de Sophie, la voyant embarrassée, achève de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille, confuse, humiliée, ne sait plus ce qu’elle fait, et donneroit tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se contraint, plus son cœur se gonfle ; une larme s’échappe enfin malgré qu’elle en ait. Emile voit cette larme, se précipite à ses genoux, lui prend la main, la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma foi, vous être trop bon, dit le père en éclatant de rire ; j’aurais moins d’indulgence pour toutes ces folles, & je punirois la bouche qui m’aurait offensé. Emile, enhardi par ce discours, tourne un œil suppliant vers la mère, et, croyant voir un signe de consentement, s’approche en tremblant du visage de Sophie, qui détourne la tête, &, pour sauver la bouche, expose une joue de roses. L’indiscret ne s’en contente pas ; on résiste faiblement. Quel baiser, s’il n’était pas pris sous les yeux d’une mère ! Sévère Sophie, prenez garde à vous ; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.

Après cette exemplaire punition, le père sort pour quelque affaire ; la mère envoie Sophie sous quelque prétexte, puis elle adresse la parole à Emile & lui dit d’un ton sérieux :

"Monsieur, je crois qu’un jeune homme aussi bien né, aussi bien élevé que vous, qui a des sentiments & des mœurs, ne voudroit pas payer du déshonneur d’une famille l’amitié qu’elle lui témoigne. Je ne suis ni farouche ni prude ; je sais ce qu’il faut passer à la jeunesse folâtre ; & ce que j’ai souffert sous mes yeux vous le prouve assez. Consultez votre ami sur vos devoirs ; il vous dira quelle différence il y a entre les jeux que la présence d’un père & d’une mère autorise & les libertés qu’on prend loin d’eux en abusant de leur confiance, & tournant en pièges les mêmes faveurs qui, sous leurs yeux, ne sont qu’innocentes. Il vous dira, Monsieur, que ma fille n’a eu d’autre tort avec vous que celui de ne pas voir, dès la première fois, ce qu’elle ne devoit jamais souffrir ; il vous dira que tout ce qu’on prend pour faveur en devient une, & qu’il est indigne d’un homme d’honneur d’abuser de la simplicité d’une jeune fille pour usurper en secret les mêmes libertés qu’elle peut souffrir devant tout le monde. Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en public ; mais on ignore où s’arrête, dans l’ombre du mystère, celui qui se fait seul juge de ses fantaisies."

Après cette juste réprimande, bien plus adressée à moi qu’à mon élève, cette sage mère nous quitte, & me laisse dans l’admiration de sa rare prudence, qui compte pour peu qu’on baise devant elle la bouche de sa fille, & qui s’effraye qu’on ose baiser sa robe en particulier. En réfléchissant à la folie de nos maximes, qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d’autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, & pourquoi les procédés sont d’autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.

En pénétrant, à cette occasion, le cœur d’Emile des devoirs que j’aurois dû plus tôt lui dicter, il me vient une réflexion nouvelle, qui fait peut-être le plus d’honneur à Sophie, & que je me garde pourtant bien de communiquer à son amant ; c’est qu’il est clair que cette prétendue fierté qu’on lui reproche n’est qu’une précaution très sage pour se garantir d’elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible, elle redoute la première étincelle & l’éloigne de tout son pouvoir. Ce n’est pas par fierté qu’elle est sévère, c’est par humilité. Elle prend sur Emile l’empire qu’elle craint de n’avoir pas sur Sophie ; elle se sert de l’un pour combattre l’autre. Si elle étoit plus confiante, elle seroit bien moins fière. Otez ce seul point, quelle fille au monde est plus facile & plus douce ? qui est-ce qui supporte plus patiemment une offense ? qui est-ce qui craint plus d’en faire à autrui ? qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre, hors la vertu ? Encore n’est-ce pas de sa vertu qu’elle est fière, elle ne l’est que pour la conserver ; & quand elle peut se livrer sans risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu’à son amant. Mais sa discrète mère ne fait pas tous ces détails à son père même : les hommes ne doivent pas tout savoir.

Loin même qu’elle semble s’enorgueillir de sa conquête, Sophie en est devenue encore plus affable & moins exigeante avec tout le monde, hors peut-être le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l’indépendance n’enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d’une victoire qui lui coûte sa liberté. Elle a le maintien moins libre & le parler plus timide depuis qu’elle n’entend plus le mot d’amant sans rougir ; mais le contentement perce à travers son embarras, et cette honte elle-même n’est pas un sentiment fâcheux. C’est surtout avec les jeunes sur venants que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis qu’elle ne les craint plus, l’extrême réserve qu’elle avoit avec eux s’est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix, elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifférents ; moins difficile sur leur mérite depuis qu’elle n’y prend plus d’intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.

Si le véritable amour pouvoit user de coquetterie, j’en croirois même voir quelques traces dans la manière dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On diroit que non contente de l’ardente passion dont elle l’embrase par un mélange exquis de réserve & de caresse, elle n’est pas fâchée encore d’irriter cette même passion par un peu d’inquiétude ; on diroit qu’égayant à dessein ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d’Emile les grâces d’un enjouement qu’elle n’ose avoir avec lui : mais Sophie est trop attentive, trop bonne, trop judicieuse, pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant, l’amour & l’honnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait l’alarmer et le rassurer précisément quand il faut ; & si quelquefois elle l’inquiète, elle ne l’attriste jamais. Pardonnons le souci qu’elle donne à ce qu’elle aime à la peur qu’elle a qu’il ne soit jamais assez enlacé.

Mais quel effet ce petit manège fera-t-il sur Emile ? sera-t-il jaloux ? ne le sera-t-il pas ? C’est ce qu’il faut examiner : carde telles digressions entrent aussi dans l’objet de mon livre & m’éloignent peu de mon sujet.

J’ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu’à l’opinion, cette passion s’introduit dans le cœur de l’homme. Mais en amour c’est autre chose ; la jalousie paraît alors tenir de si près à la nature, qu’on a bien de la peine à croire qu’elle n’en vienne pas ; & l’exemple même des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu’à la fureur, semble établir le sentiment opposé sans réplique. Est-ce l’opinion des hommes qui apprend aux coqs à se mettre en pièces, & aux taureaux à se battre jusqu’à la mort ?

L’aversion contre tout ce qui trouble & combat nos plaisirs est un mouvement naturel, cela est incontestable. Jusqu’à certain point le désir de posséder exclusivement ce qui nous plaît est encore dans le même cas. Mais quand ce désir, devenu passion, se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse et chagrine appelée jalousie, alors c’est autre chose ; cette passion peut être naturelle, ou ne l’être pas ; il faut distinguer.

L’exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le Discours sur l’Inégalité ; & maintenant que j’y réfléchis de nouveau, cet examen me paraît assez solide pour oser y renvoyer les lecteurs. J’ajouterai seulement aux distinctions que j’ai faites dans cet écrit que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à la puissance du sexe, & que, quand cette puissance est ou paroit être illimitée, cette jalousie est à son comble ; car le mâle alors, mesurant ses droits sur ses besoins, ne peut jamais voir un autre mâle que comme un importun concurrent. Dans ces mêmes espèces, les femelles, obéissant toujours au premier venu, n’appartiennent aux mâles que par le droit de conquête, & causent entre eux des combats éternels.

Au contraire, dans les espèces où un s’unit avec une, où l’accouplement produit une sorte de lien moral, une sorte de mariage, la femelle, appartenant par son choix au mâle qu’elles est donné, se refuse communément à tout autre, & le mâle, ayant pour garant de sa fidélité cette affection de préférence, s’inquiète aussi moins de la vue des autres mâles, & vit plus paisiblement avec eux. Dans ces espèces, le mâle partage le soin des petits ; & par une de ces lois de la nature qu’on n’observe point sans attendrissement, il semble que la femelle rende au père l’attachement qu’il a pour ses enfants.

Or, à considérer l’espèce humaine dans sa simplicité primitive, il est aisé de voir, par la puissance bornée du mâle & par la tempérance de ses désirs, qu’il est destiné par la nature à se contenter d’une seule femelle ; ce qui se confirme par l’égalité numérique des individus des deux sexes, au moins dans nos climats ; égalité qui n’a pas lieu, à beaucoup près, dans les espèces où la plus grande force des mâles réunit plusieurs femelles à un seul. & bien que l’homme ne couve pas comme le pigeon, & que n’ayant pas non plus des mamelles pour allaiter, il soit à cet égard dans la classe des quadrupèdes, les enfans sont si longtemps rampants et faibles, que la mère & eux se passeroient difficilement de l’attachement du père, & des soins qui en sont l’effet.

Toutes les observations concourent donc à prouver que la fureur jalouse des mâles, dans quelques espèces d’animaux, ne conclut point du tout pour l’homme ; & l’exception même des climats méridionaux, où la polygamie est établie, ne fait que mieux confirmer le principe, puisque c’est de la pluralité des femmes que vient la tyrannique précaution des maris, & que le sentiment de sa propre faiblesse porte l’homme à recourir à la contrainte pour éluder les lois de la nature. Parmi nous, où ces mêmes lois, en cela moins éludées, le sont dans un sens contraire & plus odieux, la jalousie a son motif dans les passions sociales plus que dans l’instinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie, l’amant hait bien plus ses rivaux qu’il n’aime sa maîtresse ; s’il craint de n’être pas seul écouté, c’est l’effet de cet amour-propre dont j’ai montré l’origine, & la vanité pâtit en lui bien plus que l’amour. D’ailleurs nos maladroites institutions ont rendu les femmes si dissimulées,*

[* L’espèce de dissimulation que j’entends ici est opposée à celle qui leur convient & qu’elles tiennent de la nature ; l’une consiste à déguiser les sentiments qu’elles ont, & l’autre à feindre ceux qu’elles n’ont pas. Toutes les femmes du monde passent leur vie à faire trophée de leur prétendue sensibilité, et n’aiment jamais rien qu’elles-mêmes.] & ont si fort allumé leurs appétits, qu’on peut à peine compter sur leur attachement le mieux prouvé, & qu’elles ne peuvent plus marquer de préférences qui rassurent sur la crainte des concurrents.

Pour l’amour véritable, c’est autre chose. J’ai fait voir, dans l’écrit déjà cité, que ce sentiment n’est pas aussi naturel que l’on pense ; & il y a bien de la différence entre la douce habitude qui affectionne l’homme à sa compagne, & cette ardeur effrénée qui l’enivre des chimériques attraits d’un objet qu’il ne voit plus tel qu’il est. Cette passion, quine respire qu’exclusions & préférences, ne diffère en ceci de la vanité, qu’en ce que la vanité, exigeant tout & n’accordant tien, est toujours inique ; au lieu que l’amour, donnant autant qu’il exige, est par lui-même un sentiment rempli d’équité. D’ailleurs plus il est exigeant, plus il est crédule : la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l’amour est inquiet, l’estime est confiante ; & jamais l’amour sans estime n’exista dans un cœur honnête, parce que nul n’aime dans ce qu’il aime que les qualités dont il fait cas.

Tout ceci bien éclairci, l’on peut dire à coup sûr de quelle sorte de jalousie Emile sera capable ; car, puisqu’à peine cette passion a-t-elle un germe dans le cœur humain, sa forme est déterminée uniquement par l’éducation. Emile amoureux et jaloux ne sera point colère, ombrageux, méfiant, mais délicat, sensible & craintif ; il sera plus alarmé qu’irrité ; il s’attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu’à menacer son rival ; il l’écartera, s’il peut, comme un obstacle, sans le haÏr comme un ennemi ; s’il le hait, ce ne sera pas pour l’audace de lui disputer un cœur auquel il prétend, mais pour le danger réel qu’il lui fait courir de le perdre ; son injuste orgueil ne s’offensera point sottement qu’on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, & que l’honneur est dans le succès, il redoublera de soins pour se rendre aimable, & probablement il réussira. La généreuse Sophie, en irritant son amour par quelques alarmes, saura bien les régler, l’en dédommager ; & les concurrents, qui n’étoient soufferts que pour le mettre à l’épreuve, ne tarderont pas d’être écartés.

Mais où me sens-je insensiblement entraîné ? Ô Emile, qu’es-tu devenu ? Puis-je reconnaître en toi mon élève ? Combien je te vois déchu ! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravoit les rigueurs des saisons, qui livroit son corps aux plus rudes travaux & son âme aux seules lois de la sagesse ; inaccessible aux préjugés, aux passions ; qui n’aimoit que la vérité, qui ne cédoit qu’à la raison, et ne tenoit à rien de ce qui n’étoit pas lui ? Maintenant, amolli dans une vie oisive, il se laisse gouverner par des femmes ; leurs amusements sont ses occupations, leurs volontés sont ses lois ; une jeune fille est l’arbitre de sa destinée ; il rampe & fléchit devant elle ; le grave Emile est le jouet d’un enfant !

Tel est le changement des scènes de la vie : chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir ; mais l’homme est toujours le même. À dix ans, il est mené par des gâteaux, à vingt par une maîtresse, à trente par les plaisirs, à quarante par l’ambition, à cinquante par l’avarice : quand ne court-il qu’après la sagesse ? Heureux celui qu’on y conduit malgré lui ! Qu’importe de quel guide on se serve, pourvu qu’il le mène au but ? Les héros, les sages eux-mêmes, ont payé ce tribut à la faiblesse humaine ; & tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n’en fut pas pour cela moins grand homme.

Voulez-vous étendre sur la vie entière l’effet d’une heureuse éducation, prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l’enfance ; &, quand votre élève est ce qu’il doit être, faites qu’il soit le même dans tous les temps. Voilà la dernière perfection qu’il vous reste à donner à votre ouvrage. C’est pour cela surtout qu’il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes ; car d’ailleurs il est peu à craindre qu’ils ne sachent pas faire l’amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs, & surtout les pères, c’est qu’ils croient qu’une manière de vivre en exclut une autre, & qu’aussitôt qu’on est grand on doit renoncer à tout ce qu’on faisoit étant petit. Si cela était, à quoi serviroit de soigner l’enfance, puisque le bon ou le mauvais usage qu’on en feroit s’évanouiroit avec elle, & qu’en prenant des manières de vivre absolument différentes, on prendroit nécessairement d’autres façons de penser.

Comme il n’y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire, il n’y a guère que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts & nos inclinations changent, ce changement, quelquefois assez brusque, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchants, comme dans une bonne dégradation de couleurs, l’habile artiste doit rendre les passages imperceptibles, confondre & mêler les teintes, &, pour qu’aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette règle est confirmée par l’expérience ; les gens immodérés changent tous les jours d’affections, de goûts, de sentiments, & n’ont pour toute constance que l’habitude du changement ; mais l’homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques, & ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qu’il aimoit enfant.

Si vous faites qu’en passant dans un nouvel âge les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l’a précédé, qu’en contractant de nouvelles habitudes ils n abandonnent point les anciennes, & qu’ils aiment toujours à faire ce qui est bien, sans égard au temps où ils ont commencé, alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage, & vous serez sûrs d’eux jusqu’à la fin de leurs jours ; car la révolution la plus à craindre est celle de l’âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours, on perd difficilement dans la suite les goûts qu’on y a conservés ; au lieu que, quand ils sont interrompus, on ne les reprend de la vie.

La plupart des habitudes que vous croyez faire contracter aux enfans & aux jeunes gens ne sont point de véritables habitudes, parce qu’ils ne les ont prises que par force, & que, les suivant malgré eux, ils n’attendent que l’occasion de s’en délivrer. On ne prend point le goût d’être en prison à force d’y demeurer ; l’habitude alors, loin de diminuer l’aversion, l’augmente. Il n’en est pas ainsi d’Emile, qui, n’ayant rien fait dans son enfance que volontairement & avec plaisir, ne fait, en continuant d’agir de même étant homme, qu’ajouter l’empire de l’habitude aux douceurs de la liberté. La vie active, le travail des bras, l’exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus nécessaires, qu’il n’y pourroit renoncer sans souffrir. Le réduire tout à coup à une vie molle et sédentaire seroit l’emprisonner, l’enchaîner, le tenir dans un état violent et contraint ; je ne doute pas que son humeur & sa santé n’en fussent également altérées. À peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée ; il lui faut le grand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie, il ne peut s’empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l’œil, & de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester ; mais il est inquiet, agité ; il semble se débattre ; il reste, parce qu’il est dans les fers. Voilà donc, allez-vous dire, des besoins auxquels je l’ai soumis, des assujettissements que je lui ai donnés : & tout cela est vrai ; je l’ai assujetti à l’état d’homme.

Emile aime Sophie ; mais quels sont les premiers charmes qui l’ont attaché ? La sensibilité, la vertu, l’amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l’auroit-il perdu pour lui-même ? À quel prix à son tour Sophie s’est-elle mise ? À celui de tous les sentiments qui sont naturels au cœur de son amant : l’estime des vrais biens, la frugalité, la simplicité, le généreux désintéressement, le mépris du faste & des richesses. Emile avoit ces vertus avant que l’amour les lui eût imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé ? Il a de nouvelles raisons d’être lui-même ; c’est le seul point où il soit différent de ce qu’il était.

Je n’imagine pas qu’en lisant ce livre avec quelque attention, personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que, les villes fournissant tant de filles aimables, celle qui lui plaît ne se trouve qu’au fond d’une retraite éloignée ? Est-ce par hasard qu’il la rencontre ? Est-ce par hasard qu’ils se conviennent ? Est-ce par hasard qu’ils ne peuvent loger dans le même lieu ? Est-ce par hasard qu’il ne trouve un asile que si loin d’elle ? Est-ce par hasard qu’il la voit si rarement, & qu’il est forcé d’acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelquefois ? Il s’effémine, dites-vous. Il s’endurcit, au contraire ; il faut qu’il soit aussi robuste que je l’ai fait pour résister aux fatigues que Sophie lui fait supporter.

Il loge à deux grandes lieues d’elle. Cette distance est le soufflet de la forge ; c’est par elle que je trempe les traits de l’amour. S’ils logeoient porte à porte, ou qu’il pût l’aller voir mollement assis dans un bon carrosse, il l’aimeroit à son aise, il l’aimeroit en Parisien. Léandre eût-il voulu mourir pour Héro, si la mer ne l’eût séparé d’elle ? Lecteur, épargnez-moi des paroles ; si vous êtes fait pour m’entendre, vous suivrez assez mes règles dans mes détails.

Les premières fois que nous sommes allés voir Sophie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet expédient commode, & à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus ; à plus d’une demi-lieue de la maison, nous apercevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat ; il approche, il reconnaît Sophie, il se précipite à bas de son cheval, il part, il vole, il est aux pieds de l’aimable famille. Emile aime les beaux chevaux ; le sien est vif, il se sent libre, il s’échappe à travers champs : je le suis, je l’atteins avec peine, je le ramène. Malheureusement Sophie a peur des chevaux, je n’ose approcher d’elle. Emile ne voit rien ; mais Sophie l’avertit à l’oreille de la peine qu’il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les chevaux, reste en arrière : il est juste que chacun ait son tour. Il part le premier pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui, il ne trouve plus le cheval une voiture aussi commode. Il revient essoufflé, et nous rencontre à moitié chemin.

Au voyage suivant Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi ? lui dis-je ; nous n’avons qu’à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah ! dit-il, surchargerons-nous ainsi la respectable famille ? Vous voyez bien qu’elle veut tout nourrir, hommes & chevaux. Il est vrai, reprends-je, qu’ils ont la noble hospitalité de l’indigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il ; n’en avez-vous pas le courage, vous qui partagez de si bon cœur les fatigants plaisirs de votre enfant ? Très volontiers, reprends-je à l’instant : aussi bien l’amour, à ce qu’il me semble, ne veut pas être fait avec tant de bruit.

En approchant, nous trouvons la mère & la fille plus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage : une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y auroit bien des chevaux au monde, avant que nous fussions désormois tentés de nous en servir.

Cependant, il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L’été s’avance, les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire, on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit ; &, quand nous ne venons pas dès le matin, il faut presque repartir aussitôt qu’on est arrivé. À force de nous plaindre & de s inquiéter de nous, la mère pense enfin qu’à la vérité l’on ne peut nous loger décemment dans la maison, mais qu’on peut nous trouver un gîte au village pour y coucher quelquefois. À ces mots Emile frappe des mains, tressaillit de joie ; & Sophie, sans y songer, baise un peu plus souvent sa mère le jour qu’elle a trouvé cet expédient.

Peu à peu la douceur de l’amitié, la familiarité de l’innocence s’établissent et s’affermissent entre nous. Les jours prescrits par Sophie ou par sa mère, je viens ordinairement avec mon ami, quelquefois aussi je le laisse aller seul. La confiance élève l’âme, & l’on ne doit plus traiter un homme en enfant ; & qu’aurois-je avancé jusque-là, si mon élève ne méritoit pas mon estime ? Il m’arrive aussi d’aller sans lui ; alors il est triste & ne murmure point : que serviroient ses murmures ? Et puis, il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble ou séparément, on conçoit qu’aucun temps ne nous arrête, tout fiers d’arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malheureusement, Sophie nous interdit cet honneur, & défend qu’on vienne par le mauvais temps. C’est la seule fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui dicte en secret.

Un jour qu’il est allé seul, & que je ne l’attends que le lendemain, je le vois arriver le soir même, & je lui dis en l’embrassant ; quoi ! cher Emile, tu reviens à ton ami ! Mais, au lieu de répondre à mes caresses, il me dit avec un peu d’humeur ; ne croyez pas que je revienne sitôt de mon gré, je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse ; je viens pour elle & non pas pour vous. Touché de cette naÏveté, je l’embrasse derechef, en lui disant : Ame franche, ami sincère, ne me dérobe pas ce qui m’appartient. Si tu viens pour elle, c’est pour moi que tu le dis : ton retour est son ouvrage, mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférents ce qu’ils veulent ; mais c’est un crime de souffrir qu’un ami nous fasse un mérite de ce que nous n’avons pas fait pour lui.

Je me garde bien d’avilir à ses yeux le prix de cet aveu, en y trouvant plus d’amour que de générosité, & en lui disant qu’il veut moins s’ôter le mérite de ce retour que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur sans y songer : s’il est venu à son aise, à petits pas, & rêvant à ses amours, Emile n’est que l’amant de Sophie ; s’il arrive à grands pas, échauffé, quoique un peu grondeur, Emile est l’ami de son Mentor.

On voit par ces arrangements que mon jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès de Sophie & de la voir autant qu’il voudrait. Un voyage ou deux par semaine bornent les permissions qu’il reçoit ; & ses visites, souvent d’une seule demi-journée, s’étendent rarement au lendemain. Il emploie bien plus de temps à espérer de la voir, ou à se féliciter de l’avoir vue, qu’à la voir en effet. Dans celui même qu’il donne à ses voyages, il en passe moins auprès d’elle qu’à s’en approcher ou s’en éloigner. Ses plaisirs vrais, purs, délicieux, mais moins réels qu’imaginaires, irritent son amour sans efféminer son cœur.

Les jours qu’il ne la voit point, il n’est pas oisif & sédentaire. Ces jours-là c’est Emile encore : il n’est point du tout transformé. Le plus souvent, il court les campagnes des environs, il suit son histoire naturelle ; il observe, il examine les terres, leurs productions, leur culture ; il compare les travaux qu’il voit à ceux qu’il connaît ; il cherche les raisons des différences : quand il juge d’autres méthodes préférables à celles du lieu, il les donne aux cultivateurs ; s’il propose une meilleure forme de charrue, il en fait faire sur ses dessins : s’il trouve une carrière de marne, il leur en apprend l’usage inconnu dans le pays ; souvent il met lui-même la main à l’œuvre ; ils sont tout étonnés de lui voir manier leurs outils plus aisément qu’ils ne font eux-mêmes, tracer des sillons plus profonds & plus droits que les leurs, semer avec plus d’égalité, diriger des ados avec plus d’intelligence. Ils ne se moquent pas de lui comme d’un beau diseur d’agriculture : ils voient qu’il la sait en effet. En un mot, il étend son zèle & ses soins à tout ce qui est d’utilité première & générale ; même il ne s’y borne pas : il visite les maisons des paysans, s’informe de leur état, de leurs familles, du nombre de leurs enfants, de la quantité de leurs terres, de la nature du produit, de leurs débouchés, de leurs facultés, de leurs charges, de leurs dettes, etc. Il donne peu d’argent, sachant que, pour l’ordinaire, il est mal employé, mais il en dirige l’emploi lui-même, & le leur rend utile malgré qu’ils en aient. Il leur fournit des ouvriers, et souvent leur paye leurs propres journées pour les travaux dont ils ont besoin. À l’un il fait relever ou couvrir sa chaumière à demi-tombée ; à l’autre il fait défricher sa terre abandonnée faute de moyens ; à l’autre il fournit une vache, un cheval, du bétail de toute espèce à la place de celui qu’il a perdu ; deux voisins sont près d’entrer en procès, il les gagne, il les accommode ; un paysan tombe malade, il le fait soigner, il le soigne lui-même ;*

[* Soigner un paysan malade, ce n’est pas le purger, lui donner des drogues, lui envoyer un chirurgien. Ce n’est pas de tout cela qu’ont besoin ces pauvres gens dans leurs maladies ; c’est de nourriture meilleure & plus abondante. jeûnez, vous autres, quand vous avez la fièvre ; mais quand vos paysans l’ont, donnez-leur de la viande & du vin ; presque toutes leurs maladies viennent de misère & d’épuisement : leur meilleure tisane est dans votre cave, leur seul apothicaire doit être votre boucher.] un autre est vexé par un voisin puissant, il le protège & le recommande ; de pauvres jeunes gens se recherchent, il aide à les marier ; une bonne femme a perdu son enfant chéri, il va la voir, il la console, il ne sort point aussitôt qu’il est entré ; il ne dédaigne point les indigents, il n’est point pressé de quitter les malheureux, il prend souvent son repas chez les paysans qu’il assiste, il l’accepte aussi chez ceux qui n’ont pas besoin de lui ; en devenant le bienfaiteur des uns & l’ami des autres, il ne cesse point d’être leur égal. Enfin, il fait toujours de sa personne autant de bien que de son argent.

Quelquefois, il dirige ses tournées du côté de l’heureux séjour : il pourroit espérer d’apercevoir Sophie à la dérobée, de la voir à la promenade sans en être vu ; mais Emile est toujours sans détour dans sa conduite, il ne sait & ne veut rien éluder. Il a cette aimable délicatesse qui flatte & nourrit l’amour-propre du bon témoignage de soi. Il garde à la rigueur son ban, & n’approche jamais assez pour tenir du hasard ce qu’il ne veut devoir qu’à Sophie. En revanche il erre avec plaisir dans les environs, recherchant les traces des pas de sa maîtresse, s’attendrissant sur les peines qu’elle a prises & sur les courses qu’elle a bien voulu faire par complaisance pour lui. La veille des jours qu’il doit la voir, il ira dans quelque ferme voisine ordonner une collation pour le lendemain. La promenade se dirige de ce côté sans qu’il y paraisse ; on entre comme par hasard ; on trouve des fruits, des gâteux, de la crème. La friande Sophie n’est pas insensible à ces attentions, et fait volontiers honneur à notre prévoyance ; car j’ai toujours ma part au compliment, n’en eusse-je eu aucune au soin qui l’attire : c’est un détour de petite fille pour être moins embarrassée en remerciant. Le père & moi mangeons des gâteaux & buvons du vin : mais Emile est de l’écot des femmes, toujours au guet pour voler quelque assiette de crème où la cuillère de Sophie ait trempé.

À propos de gâteaux, je parle à Emile de ses anciennes courses. On veut savoir ce que c’est que ces courses ; je l’explique, on en rit ; on lui demande s’il sait courir encore. Mieux que jamais, répond-il ; je serois bien fâché de l’avoir oublié. Quelqu’’un de la compagnie auroit grande envie de le voir, & n’ose le dire ; quelque autre se charge de la proposition ; il accepte : on fait rassembler deux ou trois jeunes gens des environs ; on décerne un prix, &, pour mieux imiter les anciens jeux, on met un gâteau sur le but. Chacun se tient prêt, le papa donne le signal en frappant des mains. L’agile Emile fend l’air, & se trouve au bout de la carrière qu’à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie, &, non moins généreux qu’Enée, fait des présents à tous les vaincus.

Au milieu de l’éclat du triomphe, Sophie ose défier le vainqueur, & se vante de courir aussi bien que lui. Il ne refuse point d’entrer en lice avec elle ; &, tandis qu’elle s’apprête à l’entrée de la carrière, qu’elle retrousse sa robe des deux côtés, et que, plus curieuse d’étaler une jambe fin eaux yeux d’Emile que de le vaincre à ce combat, elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l’oreille de la mère ; elle sourit & fait un signe d’approbation. Il vient alors se placer à côté de sa concurrente ; & le signal n’est pas plus tôt donné, qu’on la voit partir comme un oiseau.

Les femmes ne sont pas faites pour courir ; quand elles fuient, c’est pour être atteintes. La course n’est pas la seule chose qu’elles fassent maladroitement, mais c’est la seule qu’elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière & collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, & les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudroient courir sans sauter.

Emile, n’imaginant point que Sophie coure mieux qu’une autre femme, ne daigne pas sortir de sa place, & la voit partir avec un sourire moqueur. Mais Sophie est légère & porte des talons bas ; elle n’a pas besoin d’artifice pour paraître avoir le pied petit ; elle prend les devants d’une telle rapidité, que, pour atteindre cette nouvelle Atalante, il n’a que le temps qu’il lui faut quand il l’aperçoit si loin devant lui. Il part donc à son tour, semblable à l’aigle qui fond sur sa proie ; il la poursuit, la talonne, l’atteint enfin tout essoufflée, passe doucement son bras gauche autour d’elle, l’enlève comme une plume, &, pressant sur son cœur cette douce charge, il achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis, criant Victoire à Sophie ! met devant elle un genou en terre, & se reconnaît le vaincu.

À ses occupations diverses se joint celle du métier que nous avons appris. Au moins un jour par semaine, & tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne, nous allons, Emile & moi, travailler chez un maître. Nous n’y travaillons pas pour la forme, en gens au-dessus de cet état, mais tout de bon et en vrais ouvriers. Le père de Sophie nous venant voir nous trouve tout de bon à l’ouvrage, & ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme & à sa fille ce qu’il a vu. Allez voir, dit-il, ce jeune homme à l’atelier, & vous verrez s’il méprise la condition du pauvre ! On peut imaginer si Sophie entend ce discours avec plaisir ! On en reparle, on voudroit le surprendre à l’ouvrage. On me questionne sans faire semblant de rien ; &, après s’être assurées d’un de nos jours, la mère & la fille prennent une calèche, & viennent à la ville le même jour.

En entrant dans l’atelier, Sophie aperçoit à l’autre bout un jeune homme en veste, les cheveux négligemment rattachés, & si occupé de ce qu’il fait qu’il ne la voit point : elle s’arrête & fait signe à sa mère. Emile, un ciseau d’une main & le maillet de l’autre, achève une mortaise ; puis il scie une planche & en met une pièce sous le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie ; il la touche, il est respectable. Femme, honore ton chef ; c’est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà l’homme.

Tandis qu’elles sont attentives à l’observer, je les aperçois, je tire Emile par la manche ; il se retourne, les voit, jette ses outils, & s’élance avec un cri de joie. Après s’être livré à ses premiers transports, il les fait asseoir & reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise ; elle se lève avec vivacité, parcourt l’atelier, examine les outils, touche le poli des planches, ramasse des copeaux par terre, regarde à nos mains, & puis dit qu’elle aime ce métier, parce qu’il est propre. La folâtre essaye même d’imiter Emile. De sa blanche & débile main, elle pousse un rabot sur la planche ; le rabot glisse & ne mord point. Je crois voir l’Amour dans les airs rire & battre des ailes ; je crois l’entendre pousser des cris d’allégresse, & dire : Hercule est vengé.

Cependant, la mère questionne le maître. Monsieur, combien payez-vous ces garçons-là ? Madame, je leur donne à chacun vingt sous par jour, & je les nourris ; mais si ce jeune homme voulait, il gagneroit bien davantage, car c’est le meilleur ouvrier du pays. Vingt sous par jour, & vous les nourrissez ! dit la mère en nous regardant avec attendrissement. Madame, il en est ainsi, reprend le maître. À ces mots, elle court à Emile, l’embrasse, le presse contre son sein en versant sur lui des larmes, & sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois : Mon fils ! ô mon fils !

Après avoir passé quelque temps à causer avec nous, mais sans nous détourner : Allons-nous-en, dit la mère à sa fille ; il se fait tard, il ne faut pas nous faire attendre. Puis, s’approchant d’Emile, elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant : Eh bien ! bon ouvrier, ne voulez-vous pas venir avec nous ? Il lui répond d’un ton fort triste : Je suis engagé, demandez au maître. On demande au maître s’il veut bien se passer de nous. Il répond qu’il ne peut. J’ai, dit-il, de l’ouvrage qui presse & qu’il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs, j’ai refusé des ouvriers qui se sont présentés ; si ceux-cime manquent, je ne sais plus où en prendre d’autres, & je ne pourrai rendre l’ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien ; elle attend qu’Emile parle. Emile baisse la tête & se tait. Monsieur, lui dit-elle un peu surprise de ce silence, n’avez-vous rien à dire à cela ? Emile regarde tendrement la fille & ne répond que ces mots : Vous voyez bien qu’il faut que je reste. Là-dessus les dames partent & nous laissent. Emile les accompagne jusqu’à la porte, les suit des yeux autant qu’il peut, soupire, et revient se mettre au travail sans parler.

En chemin, la mère, piquée, parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé ! Quoi ! dit-elle, étoit-il si difficile de contenter le maître sans être obligé de rester ? & ce jeune homme si prodigue, qui verse l’argent sans nécessité, n’en sait-il plus trouver dans les occasions convenables ? Ô maman ! répond Sophie, à Dieu ne plaise qu’Emile donne tant de force à l’argent, qu’il s’en serve pour rompre un engagement personnel, pour violer impunément sa parole, & faire violer celle d’autrui ! Je sais qu’il dédommageroit aisément l’ouvrier du léger préjudice que lui causeroit son absence ; mais cependant il asserviroit son âme aux richesses, il s’accoutumeroit à les mettre à la place de ses devoirs, & à croire qu’on est dispensé de tout, pourvu qu’on paye. Emile a d’autres manières de penser, et j’espère n’être pas cause qu’il en change. Croyez-vous qu’il ne lui en ait rien coûté de rester ? Maman, ne vous y trompez pas, c’est pour moi qu’il reste ; je l’ai bien vu dans ses yeux.

Ce n’est pas que Sophie soit indulgente sur les vrais soins de l’amour ; au contraire, elle est impérieuse, exigeante ; elle aimeroit mieux n’être point aimée que de l’être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent, qui s’estime & qui veut être honoré comme il s’honore. Elle dédaigneroit un cœur qui ne sentiroit pas tout le prix du sien, qui ne l’aimeroit pas pour ses vertus autant & plus que pour ses charmes ; un cœur qui ne lui préféreroit pas son propre devoir, & qui ne la préféreroit pas à toute autre chose. Elle n’a point voulu d’amant qui ne connût de loi que la sienne ; elle veut régner sur un homme qu’elle n’ait point défiguré. C’est ainsi qu’ayant avili les compagnons d’Ulysse, Circé les dédaigne, & se donne à lui seul, qu’elle n’a pu changer.

Mais ce droit inviolable & sacré mis à part, jalouse à l’excès de tous les siens, Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte, avec quel zèle il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine, avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit ; elle ne veut ni qu’il retarde ni qu’il anticipe ; elle veut qu’il soit exact. Anticiper, c’est se préférer à elle ; retarder, c’est la négliger. Négliger Sophie ! cela’n’arriveroit pas deux fois. L’injuste soupçon d’une a failli tout perdre ; mais Sophie est équitable & sait bien réparer ses torts. Un soir nous sommes attendus ; Emile a reçu l’ordre. On vient au-devant de nous ; nous n’arrivons point. Que sont-ils devenus ? Quel malheur leur est arrivé ? Personne de leur part ? La soirée s’écoule à nous attendre. La pauvre Sophie nous croit morts ; elle se désole, elle se tourmente ; elle passe la nuit à pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour s’informer de nous & rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager revient accompagné d’un autre de notre part, qui fait nos excuses de bouche & dit que nous nous portons bien. Un moment après, nous paraissons nous-mêmes. Alors la scène change ; Sophie essuie ses pleurs, ou, si elle en verse, ils sont de rage. Son cœur altier n’a pas gagné à se rassurer sur notre vie : Emile vit, & s’est fait attendre inutilement.

À notre arrivée, elle veut s’enfermer. On veut qu’elle reste ; il faut rester : mais, prenant à l’instant son parti, elle affecte un air tranquille & content qui en imposeroit à d’autres. Le père vient au-devant de nous & nous dit : Vous avez tenu vos amis en peine ; il y a ici des gens qui ne vous le pardonneront pas aisément. Qui donc, mon papa ? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu’elle puisse affecter. Que vous importe, répond le père, pourvu que ce ne soit pas vous ? Sophie ne réplique point, & baisse les yeux sur son ouvrage. La mère nous reçoit d’un air froid & composé. Emile embarrassé n’ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l’invite à s’asseoir, & se contrefoit si bien que le pauvre jeune homme, qui n’entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang-froid, & presque sur le point d’en être piqué lui-même.

Pour le désabuser je vais prendre la main de Sophie, j’y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement, avec un mot de Monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décèle à l’instant aux yeux d’Emile.

Sophie elle-même, voyant qu’elle s’est trahie, se contraint moins. Son sang-froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu’on lui dit par des monosyllabes prononcés d’une voix lente & mal assurée, comme craignant d’y laisser trop percer l’accent de l’indignation. Emile, demi-mort d’effroi, la regarde avec douleur, & tâche de l’engager à jeter les yeux sur les siens pour y mieux lire ses vrais sentiments. Sophie, plus irritée de sa confiance, lui lance un regard qui lui ôte l’envie d’en solliciter un second. Emile, interdit & tremblant, n’ose plus, très heureusement pour lui, ni lui parler ni la regarder, car, n’eût-il pas été coupable, s’il eût pu supporter sa colère, elle ne lui eût jamais pardonné.

Voyant alors que c’est mon tour, & qu’il est temps de s’expliquer, je reviens à Sophie. Je reprends sa main, qu’elle ne retire plus, car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur : Chère Sophie, nous sommes malheureux ; mais vous êtes raisonnable & juste, vous ne nous jugerez pas sans nous entendre : écoutez-nous. Elle ne répond rien, & je parle ainsi :

"Nous sommes partis hier à quatre heures ; il nous étoit prescrit d’arriver à sept, et nous prenons toujours plus de temps qu’il ne nous est nécessaire afin de nous reposer en approchant d’ici. Nous avions déjà fait les trois quarts du chemin, quand des lamentations douloureuses nous frappent l’oreille ; elles partoient d’une gorge de la colline à quelque distance de nous. Nous accourons aux cris : nous trouvons un malheureux paysan qui, revenant de la ville un peu pris de vin sur son cheval, en étoit tombé si lourdement qu’il s’étoit cassé la jambe. Nous crions, nous appelons du secours ; personne ne répond ; nous essayons de remettre le blessé sur son cheval, nous n’en pouvons venir à bout : au moindre mouvement le malheureux souffre des douleurs horribles. Nous prenons le parti d’attacher le cheval dans le bois à l’écart ; puis, faisant un brancard de nos bras, nous y posons le blessé, & le portons le plus doucement qu’il est possible, en suivant ses indications sur la route qu’il falloit tenir pour aller chez lui. Le trajet étoit long ; il fallut nous reposer plusieurs fois. Nous arrivons enfin, rendus de fatigue ; nous trouvons avec une surprise amère que nous connoissions déjà la maison, & que ce misérable que nous rapportions avec tant de peine étoit le même qui nous avoit si cordialement reçus le jour de notre première arrivée ici. Dans le trouble où nous étions tous, nous ne nous étions point reconnus jusqu’à ce moment."

"Il n’avoit que deux petits enfants. Prête à lui en donner un troisième, sa femme fut si saisie en le voyant arriver, qu’elle sentit des douleurs aigues & accoucha peu d’heures après. Que faire en cet état dans une chaumière écartée où l’on ne pouvoit espérer aucun secours ? Emile prit le parti d’aller prendre le cheval que nous avions laissé dans le bois, de le monter, de courir à toute bride chercher un chirurgien à la ville. Il donna le cheval au chirurgien ; &, n’ayant pu trouver assez tôt une garde, il revint à pied avec un domestique, après vous avoir expédié un exprès, tandis qu’embarrassé, comme vous pouvez croire, entre un homme ayant une jambe cassée & une femme en travail, je préparois dans la maison tout ce que je pouvois prévoir être nécessaire pour le secours de tous les deux."

"Je ne vous ferai point le détail du reste ; ce n’est pas de cela qu’il est question. Il étoit deux heures après minuit avant que nous ayons eu ni l’un ni l’autre un moment de relâche. Enfin nous sommes revenus avant le jour dans notre asile ici proche, où nous avons attendu l’heure de votre réveil pour vous rendre compte de notre accident. "

Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parle, Emile s’approche de sa maîtresse, élève la voix & lui dit avec plus de fermeté que je ne m’y serais attendu : Sophie, vous êtes l’arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur ; mais n’espérez pas me faire oublier les droits de l’humanité : ils me sont plus sacrés que les vôtres, je n’y renoncerai jamais pour vous. Sophie, à ces mots, au lieu de répondre, se lève, lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser sur la joue ; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile, prends cette main : elle est à toi. Sois, quand tu voudras, mon époux & mon maître ; je tâcherai de mériter cet honneur.

À peine l’a-t-elle embrassé, que le père, enchanté, frappe des mains, en criant bis, bis, & Sophie, sans se faire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur l’autre joue ; mais, presque au même instant, effrayée de tout ce qu’elle vient de faire, elle se sauve dans les bras de sa mère & cache dans ce sein maternel son visage enflammé de honte.

Je ne décrirai point la commune joie ; tout le monde la doit sentir. Après le dîner, Sophie demande s’il y auroit trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire & c’est une bonne œuvre. On y va : on les trouve dans deux lits séparés ; Emile en avoit fait apporter un : on trouve autour d’eux du monde pour les soulager : Emile y avoit pourvu. Mais au surplus tous deux sont si mal en ordre, qu’ils souffrent autant du malaise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme, & va la ranger dans son lit ; elle en fait ensuite autant à l’homme ; sa main douce & légères ait aller chercher tout ce qui les blesse, & faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche ; on diroit qu’elle devine tout ce qui fait leur mal. Cette fille si délicate ne se rebute ni de la malpropreté ni de la mauvaise odeur, & sait faire disparaître l’une & l’autres ans mettre personne en œuvre, & sans que les malades soient tourmentés. Elle qu’on voit toujours si modeste & quelquefois si dédaigneuse, elle qui, pour tout au monde, n’auroit pas touché du bout du doigt le lit d’un homme, retourne & change le blessé sans aucun scrupule, & le met dans une situation plus commode pour y pouvoir rester longtemps. Le zèle de la charité vaut bien la modestie ; ce qu’elle fait, elle le fait si légèrement & avec tant d’adresse, qu’il se sent soulagé sans presque s’être aperçu qu’on l’ait touché. La femme & le mari bénissent de concert l’aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C’est un ange du ciel que Dieu leur envoie, elle en a la figure & la bonne grâce, elle en a la douceur & la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme, aime ta compagne. Dieu te la donne pour te consoler dans tes peines, pour te soulager dans tes maux : voilà la femme.

On fait baptiser le nouveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au fond de leurs cœurs d’en donner bientôt autant à faire à d’autres. Ils aspirent au moment désiré ; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie sont levés, mais les miens viennent. Ils n’en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.

Un matin qu’ils ne se sont vus depuis deux jours, j’entre dans la chambre d’Emile une lettre à la main, & je lui dis en le regardant fixement : Que feriez-vous si l’on vous apprenoit que Sophie est morte ? Il foit un grand cri, se lève en frappant des mains, &, sans dire un seul mot, me regarde d’un œil égaré. Répondez donc, poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sang-froid, il s’approche, les yeux enflammés de colère ; &, s’arrêtant dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferois ?... je n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est que je ne reverrois de ma vie celui qui me l’auroit appris. Rassurez-vous, répondis-je en souriant : elle vit, elle se porte bien, elle pense à vous, & nous sommes attendus ce soir. Mais allons faire un tour de promenade, & nous causerons.

La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer, comme auparavant, à des entretiens purement raisonnés : il faut l’intéresser par cette passion même à se rendre attentif à mes leçons. C’est ce que j’ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sûr maintenant qu’il m’écoutera.

"Il faut être heureux, cher Emile : c’est la fin de tout être sensible ; c’est le premier désir que nous imprima la nature, & le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur ? qui le sait ? Chacun le cherche, & nul ne le trouve. On use la vie à le poursuivre & l’on meurt sans l’avoir atteint. Mon jeune ami, quand à ta naissance je te pris dans mes bras, & qu’attestant l’Etre suprême de l’engagement que j’osai contracter, je vouai mes jours au bonheur des tiens, savois moi-même à quoi je m’engageais ? Non : je savois seulement qu’en te rendant heureux j’étois sûr de l’être. En faisant pour toi cette utile recherche, je la rendois commune à tous deux."

"Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction. C’est de toutes les maximes celle dont l’homme a le plus grand besoin, & celle qu’il sait le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il est, c’est s’exposer à le fuir, c’est courir autant de risques contraires qu’il y a de routes pour s’égarer. Mais il n’appartient pas à tout le monde de savoir ne point agir. Dans l’inquiétude où nous tient l’ardeur du bien-être, nous aimons mieux nous tromper à le pour-suivre, que de ne rien faire pour le chercher : &, sortis une fois de la place où nous pouvons le connaître, nous n’y savons plus revenir."

"Avec la même ignorance j’essayai d’éviter la même faute. En prenant soin de toi, je résolus de ne pas faire un pas inutile & de t’empêcher d’en faire. Je me tins dans la route de la nature, en attendant qu’elle me montrât celle du bonheur. Il s’est trouvé qu’elle étoit la même, & qu’en n’y pensant pas je l’avois suivie."

"Sois mon témoin, sois mon juge ; je ne te récuserai jamais. Tes premiers ans n’ont pas été sacrifiés à ceux qui les doivent suivre ; tu as joui de tous les biens que la nature t’avoit donnés. Des maux auxquels elle t’assujettit, & dont j’ai pu te garantir, tu n’as senti que ceux qui pouvoient t’endurcir aux autres. Tu n’en as jamais souffert aucun que pour en éviter un plus grand. Tu n’as connu ni la haine, ni l’esclavage. Libre & content, tu es resté juste & bon ; car la peine & le vice sont inséparables, & jamais l’homme ne devient méchant que lorsqu’il est malheureux. Puisse le souvenir de ton enfance se prolonger jusqu’à tes vieux jours ! Je ne crains pas que jamais ton bon cœur se la rappelle sans donner quelques bénédictions à la main qui la gouverna." "Quand tu es entré dans l’âge de raison, je t’ai garanti de l’opinion des hommes ; quand ton cœur est devenu sensible, je t’ai préservé de l’empire des passions. Si j’avois pu prolonger ce calme intérieur jusqu’à la fin de ta vie, j’aurois mis mon ouvrage en sûreté, & tu serois toujours heureux autant qu’un homme peut l’être ; mais, cher Emile, j’ai eu beau tremper ton âme dans le Styx, je n’ai pu la rendre partout invulnérable ; il s’élève un nouvel ennemi que tu n’as pas encore appris à vaincre, & dont je n’ai pu te sauver. Cet ennemi, c’est toi-même. La nature & la fortune t’avoient laissé libre. Tu pouvois endurer la misère ; tu pouvois supporter les douleurs du corps, celles de l’âme t’étoient inconnues ; tu ne tenois à rien qu’à la condition humaine, & maintenant tu tiens à tous les attachements que tu t’es donnés ; en apprenant à désirer, tu t’es rendu l’esclave de tes désirs. Sans que rien change en toi, sans que rien t’offense, sans que rien touche à ton être, que de douleurs peuvent attaquer ton âme ! que de maux tu peux sentir sans être malade ! que de morts tu peux souffrir sans mourir ! Un mensonge, une erreur, un doute peut te mettre au désespoir."

"Tu voyois au théâtre les héros, livrés à des douleurs extrêmes, faire retentir la scène de leurs cris insensés, s’affliger comme des femmes, pleurer comme des enfants, & mériter ainsi les applaudissements publics. Souviens-toi du scandale que te causoient ces lamentations, ces cris, ces plaintes, dans des hommes dont on ne devoit attendre que des actes de constance & de fermeté. Quoi ! disois tout indigné, ce sont là les exemples qu’on nous donne à suivre, les modèles qu’on nous offre à imiter ! A-t-on peur que l’homme ne soit pas assez petit, assez malheureux, assez faible, si l’on ne vient encore encenser sa faiblesse sous la fausse image de la vertu ? Mon jeune ami, sois plus indulgent désormois pour la scène : te voilà devenu l’un de ses héros."

"Tu sais souffrir & mourir : tu sais endurer la loi de la nécessité dans les maux physiques ; mais tu n as point encore imposé de lois aux appétits de ton cœur ; et c’est de nos affections, bien plus que de nos besoins, que naît le trouble de notre vie. Nos désirs sont étendus, notre force est presque nulle. L’homme tient par ses vœux à mille choses, & par lui-même il ne tient à rien, pas même à sa propre vie ; plus il augmente ses attachements, plus il multiplie ses peines. Tout ne fait que passer sur la terre : tout ce que nous aimons nous échappera tôt ou tard, & nous y tenons comme s’il devoit durer éternellement. Quel effroi sur le seul soupçon de la mort de Sophie ! As-tu donc compté qu’elle vivroit toujours ? Ne meurt-il personne à son âge ? Elle doit mourir, mon enfant, & peut-être avant toi. Qui sait si elle est vivante à présent même ? La nature ne t’avoit asservi qu’à une seule mort, ru t’asservis à une seconde ; te voilà dans le cas de mourir deux fois."

"Ainsi soumis à tes passions déréglées, que tu vas rester à plaindre ! Toujours des privations, toujours des pertes, toujours des alarmes ; tu ne jouiras pas même de ce qui te sera laissé. La crainte de tout perdre t’empêchera de rien posséder ; pour n’avoir voulu suivre que tes passions, jamais tune les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours le repos, il fuira toujours devant toi, tu seras misérable, & tu deviendras méchant. & comment pourrois ne pas l’être, n’ayant de loi que tes désirs effrénés ! Si tu ne peux supporter des privations involontaires, comment t’en imposeras-tu volontairement ? comment sauras-tu sacrifier le penchant au devoir & résister à ton cœur pour écouter ta raison ? Toi qui ne veux déjà plus voir celui qui t’apprendra la mort de ta maîtresse, comment verrois celui qui voudroit tel ôter vivante, celui qui t’oseroit dire : Elle est morte pour toi, la vertu te sépare d’elle ? S’il faut vivre avec elle quoi qu’il arrive, que Sophie soit mariée ou non, que tu sois libre ou ne le sois pas, qu’elle t’aime ou te haÏsse, qu’on te l’accorde ou qu’on te la refuse, n’importe, tu la veux, il la faut posséder à quelque prix que ce soit. Apprends-moi donc à quel crime s’arrête celui qui n’a de lois que les vœux de son cœur, & ne sait résister à rien de ce qu’il désire."

"Mon enfant, il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. Le mot de vertu vient de force ; la force est la base de toute vertu. La vertu n’appartient qu’à un être faible par sa nature, & fort par sa volonté ; c est en cela seul que consiste le mérite de l’homme juste ; & quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l’appelons pas vertueux, parce qu’il n’a pas besoin d’efforts pour bien faire. Pour t’expliquer ce mot si profané, j’ai attendu que tu fusses en état de m’entendre. Tant que la vertu ne coûte rien à pratiquer, on a peu besoin de la connaître. Ce besoin vient quand les passions s’éveillent : il est déjà venu pour toi."

"En t’élevant dans toute la simplicité de la nature, au lieu de te prêcher de pénibles devoirs, je t’ai garanti des vices qui rendent ces devoirs pénibles ; je t’ai moins rendu le mensonge odieux qu’inutile ; je t’ai moins appris à rendre à chacun ce qui lui appartient, qu’à ne te soucier que de ce qui est à toi ; je t’ai fait plutôt bon que vertueux. Mais celui qui n’est que bon ne demeure tel qu’autant qu’il a du plaisir à l’être : la bonté se brise & périt sous le choc des passions humaines ; l’homme qui n’est que bon n’est bon que pour lui."

"Qu’est-ce donc que l’homme vertueux ? C’est celui qui sait vaincre ses affections ; car alors il suit sa raison, sa conscience ; il fait son devoir ; il se tient dans l’ordre, & rien ne l’en peut écarter. Jusqu’ici tu n’étois libre qu’en apparence ; tu n’avois que la liberté précaire d’un esclave à qui l’on n’a rien commandé. Maintenant sois libre en effet ; apprends à devenir ton propre maître ; commande à ton cœur, ô Emile, & tu seras vertueux."

"Voilà donc un autre apprentissage à faire, & cet apprentissage est plus pénible que le premier : car la nature nous délivre des maux qu’elle nous impose ou nous apprend à les supporter ; mais elle ne nous dit rien pour ceux qui nous viennent de nous ; elle nous abandonne à nous-mêmes ; elle nous laisse, victimes de nos passions, succomber à nos vaines douleurs, & nous glorifier encore des pleurs dont nous aurions dû rougir."

"C’est ici la première passion. C’est la seule peut-être qui soit digne de toi. Si tu la sais régir en homme, elle sera la dernière ; tu subjugueras toutes les autres, & tu n’obéiras qu’à celle de la vertu."

"Cette passion n’est pas criminelle, je le sais bien ; elle est aussi pure que les âmes qui la ressentent. L’honnêteté la forma, l’innocence l’a nourrie. Heureux amants ! les charmes de la vertu ne font qu’ajouter pour vous à ceux de l’amour ; & le doux lien qui vous attend n’est pas moins le prix de votre sagesse que celui de votre attachement. Mais dis-moi, homme sincère, cette passion si pure t’en a-t-elle moins subjugué ? t’en es-tu moins rendu l’esclave ? & si demain elle cessait d’être innocente, l’étoufferois dès demain ? C’est à présent le moment d’essayer tes forces ; il n’est plus temps quand il les faut employer. Ces dangereux essais doivent se faire loin du péril. On ne s’exerce point au combat devant l’ennemi, on s’y prépare avant la guerre ; on s’y présente déjà tout préparé."

"C’est une erreur de distinguer les passions en permises & défendues, pour se livrer aux premières & se refuser aux autres. Toutes sont bonnes quand on en reste le maître ; toutes sont mauvaises quand on s’y laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c’est d’étendre nos attachements plus loin que nos forces : ce qui nous est défendu par la raison, c’est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir ; ce qui nous est défendu par la conscience n’est pas d’être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d’avoir ou de n’avoir pas des passions, mais il dépend de nous de régner sur elles. Tous sentiments que nous dominons sont légitimes ; tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un homme n’est pas coupable d’aimer la femme d’autrui, s’il tient cette passion malheureuse asservie à la loi du devoir ; il est coupable d’aimer sa propre femme au point d’immoler tout à son amour."

"N’attends pas de moi de longs préceptes de morale ; je n’en ai qu’un seul à te donner, & celui-là comprend tous les autres. Sois homme ; retire ton cœur dans les bornes de ta condition. Etudie & connois ces bornes ; quelque étroites qu’elles soient, on n’est point malheureux tant qu’on s’y renferme ; on ne l’est que quand on veut les passer ; on l’est quand dans ses désirs insensés, on met au rang des possibles ce qui ne l’est pas ; on l’est quand on oublie son état d’homme pour s’en forger d’imaginaires, desquels on retombe toujours dans le sien. Les seuls biens dont la privation coûte sont ceux auxquels on croît avoir droit. L’évidente impossibilité de les obtenir en détache ; les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un gueux n’est point tourmenté du désir d’être roi ; un roi ne veut être dieu que quand il croit n’être plus homme." "Les illusions de l’orgueil sont la source de nos plus grands maux ; mais la contemplation de la misère humaine rend les âge toujours modéré. Il se tient à sa place, il ne s’agite point pour en sortir ; il n’use point inutilement ses forces pour jouir de ce qu’il ne peut conserver ; &, les employant toutes à bien posséder ce qu’il a, il est en effet plus puissant & plus riche de tout ce qu’il désire de moins que nous. Etre mortel & périssable, irai-je me former des nœuds éternels sur cette terre, où tout change, où tout passe, & dont je disparaîtrai demain ? Ô Emile, ô mon fils ! en te perdant, que me resteroit de moi ? & pourtant il faut que j’apprenne à te perdre : car qui sait quand tu me seras ôté ?"

"Veux-tu donc vivre heureux & sage, n’attache ton cœur qu’à la beauté qui ne périt point : que ta condition borne tes désirs, que tes devoirs aillent avant tes penchants : étends la loi de la nécessité aux choses morales ; apprends à perdre ce qui peut t’être enlevé ; apprends à tout quitter quand la vertu l’ordonne, à te mettre au-dessus des événements, à détacher ton cœur sans qu’ils le déchirent, à être courageux dans l’adversité, afin de n’être jamais misérable, à être ferme dans ton devoir, afin de n’être jamais criminel. Alors tu seras heureux malgré la fortune, & sage malgré les passions. Alors tu trouveras dans la possession même des biens fragiles une volupté que rien ne pourra troubler ; tu les posséderas sans qu’ils te possèdent, & tu sentiras que l’homme, à qui tout échappe, ne jouit que de ce qu’il sait perdre. Tu n’auras point, il est vrai, l’illusion des plaisirs imaginaires ; tu n’auras point aussi les douleurs qui en sont le fruit. Tu gagneras beaucoup à cet échange ; car ces douleurs sont fréquentes & réelles, & ces plaisirs sont rares & vains. Vainqueur de tant d’opinions trompeuses, tu le seras encore de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la tienne sans trouble & la termineras sans effroi ; tu t’en détacheras, comme de toutes choses. Que d’autres, saisis d’horreur, pensent en la quittant cesser d’être ; instruit de son néant, tu croiras commencer. La mort est la fin de la vie du méchant, & le commencement de celle du juste."

Emile m’écoute avec une attention mêlée d’inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. Il pressent qu’en lui montrant la nécessité d’exercer la force de l’âme, je veux le soumettre à ce dur exercice ; &, comme un blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien, il croit déjà sentir sur sa plaie la main douloureuse, mais salutaire, qui l’empêche de tomber en corruption.

Incertain, troublé, pressé de savoir où j’en veux venir, au lieu de répondre, il m’interroge, mais avec crainte. Que faut-il faire ? me dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce qu’il faut faire, réponds-je d’un ton ferme, il faut quitter Sophie. Que dites-vous ? s’écrie-t-il avec emportement : quitter Sophie ! la quitter, la tromper, être un traître, un fourbe, un parjure !... Quoi ! reprends-je en l’interrompant, c’est de moi qu’Emile craint d’apprendre à mériter de pareils noms ? Non, continue-t-il avec la même impétuosité, ni de vous ni d’un autre ; je saurai, malgré vous, conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.

Je me suis attendu à cette première furie ; je la laisse passer sans m’émouvoir. Si je n’avois pas la modération que je lui prêche, j’aurois bonne grâce à la lui prêcher ! Emile me connaît trop pour me croire capable d’exiger de lui rien qui soit mal, & il sait bien qu’il feroit mal de quitter Sophie, dans le sens qu’il donne à ce mot. Il attend donc enfin que je m’explique. Alors je reprends mon discours.

"Croyez-vous, cher Emile, qu’un homme, en quelque situation qu’il se trouve, puisse être plus heureux que vous l’êtes depuis trois mois ? Si vous le croyez, détrompez-vous. Avant de goûter les plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le bonheur. Il n’y a rien au delà de ce que vous avez senti. La félicité des sens est passagère ; l’état habituel du cœur y perd toujours. Vous avez plus joui par l’espérance que vous ne jouirez jamais en réalité. L’imagination qui pare ce qu’on désire l’abandonne dans la possession. Hors le seul être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. Si cet état eût pu durer toujours, vous auriez trouvé le bonheur suprême. Mais tout ce qui tient à l’homme se sent de sa caducité ; tout est fini, tout est passager dans la vie humaine : & quand l’état qui nous rend heureux dureroit sans cesse, l’habitude d’en jouir nous en ôteroit le goût. Si rien ne change au dehors, le cœur change ; le bonheur nous quitte, ou nous le quittons."

"Le temps que vous ne mesuriez pas s’écouloit durant votre délire. L’été finit, l’hiver s’approche. Quand nous pourrions continuer nos courses dans une saison si rude, on ne le souffriroit jamais. Il faut bien, malgré nous, changer de manière de vivre ; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans vos yeux impatients que cette difficulté ne vous embarrasse guère : l’aveu de Sophie & vos propres désirs vous suggèrent un moyen facile d’éviter la neige & de n’avoir plus de voyage à faire pour l’aller voir. L’expédient est commode sans doute : mais le printemps venu, la neige fond & le mariage reste ; il y faut penser pour toutes les saisons."

"Vous voulez épouser Sophie, & il n’y a pas cinq mois que vous la connaissez ! Vous voulez l’épouser, non parce qu’elle vous convient, mais parce qu’elle vous plaît ; comme si l’amour ne se trompoit jamais sur les convenances, & que ceux qui commencent par aimer ne finissent jamais par se haÏr ! Elle est vertueuse, je le sais ; mais en est-ce assez ? suffit-il d’être honnêtes gens pour se convenir ? ce n’est pas sa vertu que je mets en doute, c’est son caractère. Celui d’une femme se montre-t-il en un jour ? Savez-vous en combien de situations il faut l’avoir vue pour connoître à fond son humeur ? Quatre mois d’attachement vous répondent-ils de toute la vie ? Peut-être deux mois d’absence vous feront-ils oublier d’elle ; peut-être un autre n’attend-il que votre éloignement pour vous effacer de son cœur ; peut-être, à votre retour, la trouverez-vous aussi indifférente que vous l’avez trouvée sensible jusqu’à présent. Les sentiments ne dépendent pas des principes ; elle peut rester fort honnête & cesser de vous aimer. Elle sera constante & fidèle, je penche à le croire ; mais qui vous répond d’elle et qui lui répond de vous, tant que vous ne vous êtes point mis à l’épreuve ? Attendrez-vous, pour cette épreuve, qu’elle vous devienne inutile ? Attendrez-vous, pour vous connaître, que vous ne puissiez plus vous séparer ?"

"Sophie n’a pas dix huit ans ; à peine en passez-vous vingt-deux ; cet âge est celui de l’amour, mais non celui du mariage. Quel père & quelle mère de famille ! Eh ! pour savoir élever des enfants, attendez au moins de cesser de l’être. Savez-vous à combien de jeunes personnes les fatigues de la grossesse supportées avant l’âge ont affaibli la constitution, ruiné la santé, abrégé la vie ? Savez-vous combien d’enfants sont restés languissants & faibles, faute d’avoir été nourris dans un corps assez formé ? Quand la mère & l’enfant croissent à la fois, & que la substance nécessaire à l’accroissement de chacun des deux se partage, ni l’un ni l’autre n’a ce que lui destinoit la nature : comment se peut-il que tous deux n’en souffrent pas ? Ou je connois fort mal Emile, ou il aimera mieux avoir plus tard une femme & des enfans robustes, que de contenter son impatience aux dépens de leur vie & de leur santé."

"Parlons de vous. En aspirant à l’état d’époux & de père, en avez-vous bien médité les devoirs ? En devenant chef de famille, vous allez devenir membre de l’Etat. & qu’est-ce qu’être membre de l’Etat ? le savez-vous ? Vous avez étudié vos devoirs d’homme, mais ceux de citoyen, les connoissez-vous ? savez-vous ce que c’est que gouvernement, lois, patrie ? Savez-vous à quel prix il vous est permis de vivre, & pour qui vous devez mourir ? Vous croyez avoir tout appris, et vous ne savez rien encore. Avant de prendre une place dans l’ordre civil, apprenez à le connoître & à savoir quel rang vous y convient."

"Emile, il faut quitter Sophie : je ne dis pas l’abandonner ; si vous en étiez capable, elle seroit trop heureuse de ne vous avoir point épousé : il la faut quitter pour revenir digne d’elle. Ne soyez pas assez vain pour croire déjà la mériter. Ô combien il vous reste à faire ! Venez remplir cette noble tâche ; venez apprendre à supporter l’absence ; venez gagner le prix de la fidélité, afin qu’à votre retour vous puissiez vous honorer de quelque chose auprès d’elle, & demander sa main, non comme une grâce, mais comme une récompense."

Non encore exercé à lutter contre lui-même, non encore accoutumé à désirer une chose & à en vouloir une autre, le jeune homme ne se rend pas ; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuseroit au bonheur qui l’attend ? Ne seroit-ce pas dédaigner la main qui lui est offerte que de tarder à l’accepter ? Qu’est-il besoin de s’éloigner d’elle pour s’instruire de ce qu’il doit savoir ? & quand cela serait nécessaire, pourquoi ne lui laisseroit-il pas, dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour ? Qu’il soit son époux, & il est prêt à me suivre ; qu’ils soient unis, & il la quitte sans crainte... Vous unir pour vous quitter, cher Emile, quelle contradiction ! Il est beau qu’un amant puisse vivre sans sa maîtresse ; mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires : il faut que vous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré vous. Eh bien ! soyez content, &, puisque vous n’obéissez pas à la raison, reconnaissez un autre maître. Vous n’avez pas oublié l’engagement que vous avez pris avec moi. Emile, il faut quitter Sophie ; je le veux.

À ce mot il baisse la tête, se tait, rêve un moment, & puis, me regardant avec assurance, il me dit : Quand partons-nous ? Dans huit jours, lui dis-je ; il faut préparer Sophie à ce départ. Les femmes sont plus faibles, on leur doit des ménagements ; & cette absence n’étant pas un devoir pour elle comme pour vous, il lui est permis de la supporter avec moins de courage.

Je ne suis que trop tenté de prolonger jusqu’à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours ; mais j’abuse depuis longtemps de l’indulgence des lecteurs ; abrégeons pour finir une fois. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu’il vient de montrer à son ami ? Pour moi, je le crois ; c’est de la vérité même de son amour qu’il doit tirer cette assurance. Il seroit plus confus devant elle s’il lui en coûtoit moins de la quitter ; il la quitterait en coupable, & ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête : mais plus le sacrifice lui coûte, plus il s’en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. Il n’a pas peur qu’elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard : Ô Sophie ! lis dans mon cœur, & sois fidèle ; tu n’as pas un amant sans vertu.

La fière Sophie, de son côté, tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s’efforce d’y paraître insensible ; mais, comme elle n’a pas, ainsi qu’Emile, l’honneur du combat & de la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure, elle gémit en dépit d’elle, & la frayeur d’être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n’est pas devant son amant qu’elle pleure, ce n’est pas à lui qu’elle montre ses frayeurs ; elle étoufferoit plutôt que de laisser échapper un soupir en sa présence : c’est moi qui reçois ses plaintes, qui vois ses larmes, qu’elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites & savent se déguiser : plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter ; elle sent que son sort est dans mes mains.

Je la console, je la rassure, je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu’elle lui garde la même fidélité qu’il aura pour elle, & dans deux ans il le sera, je le jure. Elle m’estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des deux envers l’autre. Leurs cœurs, leur vertu, ma probité, la confiance de leurs parents, tout les rassure. Mais que sert la raison contre la faiblesse ? Ils se séparent comme s’ils ne devoient plus se voir.

C’est alors que Sophie se rappelle les regrets d’Eucharis & se croit réellement à sa place. Ne laissons point durant l’absence réveiller ces fantasques amours. Sophie, lui dis-je un jour, faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui votre Télémaque, afin qu’il apprenne à lui ressembler, & qu’il vous donne le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Etudiez-y les devoirs des honnêtes femmes, & songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange plaît à tous deux, & leur donne de la confiance. Enfin vient le triste jour, il faut se séparer.

Le digne père de Sophie, avec lequel j’ai tout concerté, m’embrasse en recevant mes adieux ; puis, me prenant à part, il me dit ces mots d’un ton grave & d’un accent un peu appuyé : "J’ai tout fait pour vous complaire ; je savois que je traitais avec un homme d’honneur. Il ne me reste qu’un mot à vous dire : Souvenez-vous que votre élève a signé son contrat de mariage sur la bouche de ma fille."

Quelle différence dans la contenance des deux amants ! Emile, impétueux, ardent, agité, hors de lui, pousse des cris, verse des torrents de pleurs sur les mains du père, de la mère, de la fille, embrasse en sanglotant tous les gens de la maison, et répète mille fois les mêmes choses avec un désordre qui feroit rire en toute autre occasion. Sophie, morne, pâle, l’œil éteint, le regard sombre, reste en repos, ne dit rien, ne pleure point, ne voit personne, pas même Emile. Il a beau lui prendre les mains, la presser dans ses bras ; elle reste immobile, insensible à ses pleurs, à ses caresses, à tout ce qu’il fait ; il est déjà parti pour elle. Combien cet objet est plus touchant que la plainte importune & les regrets bruyants de son amant ! Il le voit, il le sent, il en est navré : je l’entraîne avec peine ; si je le laisse encore un moment, il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu’il emporte avec lui cette triste image. Si jamais il est tenté d’oublier ce qu’il doit à Sophie, en la lui rappelant telle qu’il la vit au moment de son départ, il faudra qu’il ait le cœur bien aliéné si je ne le ramène pas à elle.

DES VOYAGES

On demande s’il est bon que les jeunes gens voyagent, & l’on dispute beaucoup là-dessus. Si l’on proposoit autrement la question, & qu’on demandât s’il est bon que les hommes aient voyagé, peut-être ne disputeroit pas tant.

L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à faire de présomptueux ignorants. De tous les siècles de littérature, il n’y en a point où l’on lût tant que dans celui-ci, et point où l’on fût moins savant ; de tous les pays de l’Europe, il n’y en a point où l’on imprime tant d’histoires, de relations de voyages qu’en France, & point où l’on connaisse moins le génie & les mœurs des autres nations ! Tant de livres nous font négliger le livre du monde ; ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient à son feuillet. Quand le mot Peut-on être Persan ? me seroit inconnu, je devinerais, à l’entendre dire, qu’il vient du pays où les préjugés nationaux sont le plus en règne, & du sexe qui les propage le plus.

Un Parisien croit connoître les hommes, & ne connaît que les Français ; dans sa ville, toujours pleine d’étrangers, il regarde chaque étranger comme un phénomène extraordinaire qui n’a rien d’égal dans le reste de l’univers. Il faut avoir vu de près les bourgeois de cette grande ville, il faut avoir vécu chez eux, pour croire qu’avec tant d’esprit on puisse être aussi stupide. Ce qu’il y a de bizarre est que chacun d’eux a lu dix fois peut-être la description du pays dont un habitant va si fort l’émerveiller.

C’est trop d’avoir à percer à la fois les préjugés des auteurs & les nôtres pour arriver à la vérité. J’ai passé ma vie à lire des relations de voyages, & je n’en ai jamais trouvé deux qui m’aient donné la même idée du même peuple. En comparant le peu que je pouvois observer avec ce que j’avois lu, j’ai fini par laisser là les voyageurs, & regretter le temps que j’avois donné pour m’instruire à leur lecture, bien convaincu qu’en fait d’observations de toute espèce il ne faut pas lire, il faut voir. Cela seroit vrai dans cette occasion, quand tous les voyageurs seroient sincères, qu’ils ne diroient que ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils croient, et qu’ils ne déguiseroient la vérité que par les fausses couleurs qu’elle prend à leurs yeux. Que doit-ce être quand il la faut démêler encore à travers leurs mensonges et leur mauvaise foi !

Laissons donc la ressource des livres qu’on vous vante à ceux qui sont faits pour s’en contenter. Elle est bonne, ainsi que l’art de Raymond Lulle, pour apprendre à babiller de ce qu’on ne sait point. Elle est bonne pour dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles, & à instruire une compagnie des usages de l’Egypte & des Indes, sur la foi de Paul Lucas ou de Tavernier. Je tiens pour maxime incontestable que quiconque a vu qu’un peuple, au lieu de connoître les hommes, connaît que les gens avec lesquels il a vécu. Voici donc encore une autre manière de poser la même question des voyages : Suffit-il qu’un homme bien élevé ne connaisse que ses compatriotes, ou s’il lui importe de connoître les hommes en général ? Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez combien la solution d’une question difficile dépend quelquefois de la manière de la poser.

Mais, pour étudier les hommes, faut-il parcourir la terre entière ? Faut-il aller au Japon observer les Européens ? Pour connoître l’espèce, faut-il connoître tous les individus ? Non ; il y a des hommes qui se ressemblent si fort, que ce n’est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix François les a vus tous. Quoiqu’on n’en puisse pas dire autant des Anglois & de quelques autres peuples, il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre & spécifique, qui se tire par induction, non de l’observation d’un seul de ses membres, mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connaît les hommes, comme celui qui a vu dix François connaît les Français.

Il ne suffit pas pour s’instruire de courir les pays ; il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux, & les tourner vers l’objet qu’on veut connaître. Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres, parce qu’ils ignorent l’art dépenser, que, dans la lecture, leur esprit est au moins guidé par l’auteur, & que, dans leurs voyages, ils ne savent rien voir d’eux-mêmes. D’autres ne s’instruisent point, parce qu’ils ne veulent pas s’instruire. Leur objet est si différent que celui-là ne les frappe guère ; c’est grand hasard si l’on voit exactement ce que l’on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du monde, le François est celui qui voyage le plus ; mais, plein de ses usages, il confond tout ce qui n’y ressemble pas. Il y a des François dans tous les coins du monde. Il n’y a point de pays où l’on trouve plus de gens qui aient voyagé qu’on n’en trouve en France. Avec cela pourtant, de tous les peuples de l’Europe, celui qui en voit le plus les connaît le moins. L’Anglois voyage aussi, mais d’une autre manière ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse anglaise voyage, la noblesse française ne voyage point ; le peuple françois voyage, le peuple anglois ne voyage point. Cette différence me paraît honorable au dernier. Les François ont presque toujours quelque vue d’intérêt dans leur voyage ; mais les Anglois ne vont point chercher fortune chez les autres nations, si ce n’est par le commerce & les mains pleines ; quand ils voyagent, c’est pour y verser leur argent, non pour vivre d’industrie ; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu’ils s’instruisent mieux chez l’étranger que ne font les Français, qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglois ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux, ils en ont même plus que personne ; mais ces préjugés tiennent moins à l’ignorance qu’à la passion. L’Anglois a les préjugés de l’orgueil, & le François ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages, ceux qui voyagent le moins voyagent le mieux ; parce qu’étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles, & moins occupés des objets de notre vaine curiosité, ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connais guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu’un Français court chez les artistes d’un pays, qu’un Anglois en fait dessiner quelque antique, et qu’un Allemand porte son album chez tous les savants, l’Espagnol étudie en silence le gouvernement, les mœurs, la police, & il est le seul des quatre qui, de retour chez lui, rapporte de ce qu’il a vu quelque remarque utile à son pays.

Les anciens voyageoient peu, lisoient peu, faisoient peu de livres ; & pourtant on voit, dans ceux qui nous restent d’eux, qu’ils observoient mieux les uns les autres que nous n’observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d’Homère, le seul poète qui nous transporte dans les pays qu’il décrit, on ne peut refuser à Hérodote l’honneur d’avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu’elle soit plus en narrations qu’en réflexions, mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits & de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu’aucun écrivain n’a décrit les Allemands d’aujourd’hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l’histoire ancienne connaissent mieux les Grecs, les Carthaginois, les Romains, les Gaulois, les Perses, qu’aucun peuple de nos jours ne connaît ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples, s’effaçant de jour en jour, deviennent en même raison plus difficiles à saisir. À mesure que les races se mêlent, & que les peuples se confondent, on voit peu à peu disparaître ces différences nationales qui frappoient jadis au premier coup d’œil. Autrefois chaque nation restoit plus enfermée en elle-même ; il y avoit moins de communications, moins de voyages, moins d’intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques & civiles de peuple à peuple, point tant de ces tracasseries royales appelées négociations, point d’ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement ; les grandes navigations étoient rares ; il y avoit peu de commerce éloigné ; & le peu qu’il y en avoit étoit fait ou par le prince même, qui s’y servoit d’étrangers ou par des gens méprisés, qui ne donnoient le ton à personne & ne rapprochoient point les nations. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre l’Europe & l’Asie qu’il n’y en avoit jadis entre la Gaule et l’Espagne : l’Europe seule étoit plus éparse que la terre entière ne l’est aujourd’hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples, se regardant la plupart comme autochtones ou originaires de leur propre pays, l’occupoient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s’y étoient établis, & pour avoir laissé le temps au climat de faire sur eux des impressions durables : au lieu que, parmi nous, après les invasions des Romains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les Français d’aujourd’hui ne sont plus ces grands corps blonds & blancs d’autrefois ; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèles à l’art ; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère, ainsi que leur naturel ; les Persans, originaires de Tartarie, perdent chaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassien ; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibériens, Allobroges ; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure, & encore plus quant aux mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l’air & du terroir marquoient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les figures, les mœurs, les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l’inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, & où les forêts abattues, les marais desséchés, la terre plus uniformément, quoique plus mal cultivée, ne laisse plus, même au physique, la même différence de terre à terre & de pays à pays.

Peut-être, avec de semblables réflexions, se presseroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote, Ctésias, Pline, pour avoir représenté les habitants de divers pays avec des traits originaux & des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faudroit retrouver les mêmes hommes pour reconnaître en eux les mêmes figures ; il faudroit que rien ne les eût changés pour qu’ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à la fois tous les hommes qui ont été, peut-on douter que nous ne les trouvassions plus variés de siècle à siècle, qu’on ne les trouve aujourd’hui de nation à nation ? En même temps que les observations deviennent plus difficiles, elles se font plus négligemment & plus mal ; c’est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l’Histoire naturelle du genre humain. L’instruction qu’on retire des voyages se rapporte à l’objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de Philosophie, le voyageur ne voit jamais que ce qu’il veut voir ; quand cet objet est l’intérêt, il absorbe toute l’attention de ceux qui s’y livrent. Le commerce & les arts, qui mêlent & confondent les peuples, les empêchent aussi de s’étudier. Quand ils savent le profit qu’ils peuvent faire l’un avec l’autre, qu’ont-ils de plus à savoir ?

Il est utile à l’homme de connoître tous les lieux où l’on peut vivre, afin de choisir ensuite ceux où l’on peut vivre le plus commodément. Si chacun se suffisoit à lui-même, il ne lui importeroit de connoître que le pays qui peut le nourrir. Le Sauvage, qui n’a besoin dé personne, & ne convoite rien au monde, ne connaît & ne cherche à connoître d’autres pays que le sien. S’il est forcé de s’étendre pour subsister, il fuit les lieux habités par les hommes ; il n’en veut qu’aux bêtes, & n’a besoin que d’elles pour se nourrir. Mais pour nous, à qui la vie civile est nécessaire, & qui ne pouvons plus nous passer de manger des hommes, l’intérêt de chacun de nous est de fréquenter les pays où l’on en trouve le plus. Voilà pourquoi tout afflue à Rome, à Paris, à Londres. C’est toujours dans les Capitales que le sang humain se vend à meilleur marché. Ainsi l’on ne connoît que les grands peuples, & les grands peuples se ressemblent tous. Nous avons, dit-on, des savants qui voyagent pour s instruire ; c’est une erreur ; les savants voyagent par intérêt comme les autres. Les Platon, les Pythagore ne se trouvent plus, ou, s’il y en a, c’est bien loin de nous. Nos savants ne voyagent que par ordre de la cour ; on les dépêche, on les défraye, on les paye pour voir tel ou tel objet, qui tés sûrement n’est pas un objet moral. Ils doivent tout leur temps à cet objet unique ; ils sont trop honnêtes gens pour voler leur argent. Si, dans quelque pays que ce puisse être, des curieux voyagent à leurs dépens, ce n’est jamais pour étudier les hommes, c’est pour les instruire. Ce n’est pas de science qu’ils ont besoin, mais d’ostentation. Comment apprendroient-ils dans leurs voyages à secouer le joug de l’opinion ? ils ne les font que pour elle.

Il y a bien de la différence entre voyager pour voir du pays ou pour voir des peuples. Le premier objet est toujours celui des curieux, l’autre n’est pour eux qu’accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher. L’enfant observe les choses en attendant qu’il puisse observer les hommes. L’homme doit commencer par observer ses semblables, & puis il observe les choses s’il en a le temps.

C’est donc mal raisonner que de conclure que les voyages sont inutiles, de ce que nous voyageons mal. Mais, l’utilité des voyages reconnue, s’ensuivra-t-il qu’ils conviennent à tout le monde ? Tant s’en faut ; ils ne conviennent au contraire qu’à très peu de gens ; ils ne conviennent qu’aux hommes assez fermes sur eux-mêmes pour écouter les leçons de l’erreur sans se laisser séduire, & pour voir l’exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l’homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est à son retour ce qu’il sera toute sa vie : il en revient plus de méchants que de bons, parce qu’il en part plus d’enclins au mal qu’au bien. Les jeunes gens mal élevés & mal conduits contractent dans leurs voyages tous les vices des peuples qu’ils fréquentent, & pas une des vertus dont ces vices sont mêlés ; mais ceux qui sont heureusement nés, ceux dont on a bien cultivé le bon naturel & qui voyagent dans le vrai dessein de s’instruire, reviennent tous meilleurs & plus sages qu’ils n’étoient partis. Ainsi voyagera mon Emile : ainsi avoit voyagé ce jeune homme, digne d’un meilleur siècle, dont l’Europe étonnée admira le mérite, qui mourut pour son pays à la fleur de ses ans, mais qui méritoit de vivre, & dont la tombe, ornée de ses seules vertus, attendoit pour être honorée qu’une main étrangère y semât des fleurs.

Tout ce qui se fait par raison doit avoir ses règles. Les voyages, pris comme une partie de l’éducation, doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond ; voyager pour s’instruire est encore un objet trop vague : l’instruction qui n’a pas un but déterminé n’est rien. Je voudrois donner au jeune homme un intérêt sensible à s’instruire, & cet intérêt bien choisi fixeroit encore la nature de l’instruction. C’est toujours la suite de la méthode que j’ai tâché de pratiquer.

Or, après s’être considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres, par ses rapports moraux avec les autres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens. Il faut pour cela qu’il commence par étudier la nature du gouvernement en général, les diverses formes de gouvernement, et enfin le gouvernement particulier sous lequel il est né, pour savoir s’il lui convient d’y vivre ; car, par un droit que rien ne peut abroger, chaque homme, en devenant majeur & maître de lui-même, devient maître aussi de renoncer au contrat par lequel il tient à la communauté, en quittant le pays dans lequel elle est établie. Ce n’est que par le séjour qu’il y fait après l’âge de raison qu’il est censé confirmer tacitement l’engagement qu’ont pris ses ancêtres. Il acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession des on père ; encore le lieu de la naissance étant un don de la nature, cède-t-on du sien en y renonçant. Par le droit rigoureux, chaque homme reste libre à ses risques en quelque lieu qu’il naisse, à moins qu’il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d’en être protégé.

Je lui dirois donc par exemple : Jusqu’ici vous avez vécu sous ma direction, vous étiez hors d’état de vous gouverner vous-même. Mais vous approchez de l’âge où les lois, vous laissant la disposition de votre bien, vous rendent maître de votre personne. Vous allez vous trouver seul dans la société, dépendant de tout, même de votre patrimoine. Vous avez en vue un établissement ; cette vue est louable, elle est un des devoirs de l’homme ; mais, avant de vous marier, il faut savoir quel homme vous voulez être, à quoi vous voulez passer votre vie, quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous & à votre famille ; car, bien qu’il. ne faille pas faire d’un tel soin sa principale affaire, il y faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous engager dans la dépendance des hommes que vous méprisez ? Voulez-vous établir votre fortune & fixer votre état par des relations civiles qui vous mettront sans cesse à la discrétion d’autrui, & vous forceront, pour échapper aux fripons, de devenir fripon vous-même ?

Là-dessus je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien, soit dans le commerce, soit dans les charges, soit dans la finance ; & je lui montrerai qu’il n’y en a pas un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un état précaire & dépendant, & ne le force de régler ses mœurs, ses sentiments, sa conduite, sur l’exemple & les préjugés d’autrui.

Il y a, lui dirai-je, un autre moyen d’employer son temps & sa personne, c’est de se mettre au service, c’est-à-dire de se louer à très bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point fait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes, & ils font un cas extraordinaire de ceux qui ne sont bons qu’à cela. Au surplus, loin de vous dispenser des autres ressources, il ne vous les rend que plus nécessaires ; car il entre aussi dans l’honneur de cet état de ruiner ceux qui s’y dévouent. Il est vrai qu’ils ne s’y ruinent pas tous ; la mode vient même insensiblement de s’y enrichir comme dans les autres ; mais je doute qu’en vous expliquant comment s’y prennent pour cela ceux qui réussissent, je vous rende curieux de les imiter.

Vous saurez encore que, dans ce métier même, il ne s’agit plus de courage ni de valeur, si ce n’est peut-être auprès des femmes ; qu’au contraire le plus rampant, le plus bas, le plus servile, est toujours le plus honoré : que si vous vous avisez de vouloir faire tout de bon votre métier, vous serez méprisé, haÏ, chassé peut-être, tout au moins accablé de passe-droits & supplanté par tous vos camarades, pour avoir fait votre service à la tranchée, tandis qu’ils faisoient le leur à la toilette.

On se doute bien que tous ces emplois ne seront pas fort du goût d’Emile. Eh quoi ! me dira-t-il, ai-je oublié les jeux de mon enfance ? ai-je perdu mes bras ? ma force est-elle épuisée ? ne sais-je plus travailler ? Que m’importe tous vos beaux emplois & toutes les sottes opinions des hommes ? Je ne connois point d’autre gloire que d’être bienfaisant & juste ; je ne connois point d’autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu’on aime, en gagnant tous les jours de l’appétit & de la santé par son travail. Tous ces embarras dont vous me parlez ne me touchent guère. Je ne veux pour tout bien qu’une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la faire valoir, & je vivrai sans inquiétude. Sophie & mon champ, & je serai riche.

Oui, mon ami, c’est assez pour le bonheur du sage d’une femme & d’un champ qui soient à lui ; mais ces trésors, bien que modestes, ne sont pas si communs que vous pensez. Le plus rare est trouvé par vous ; parlons de l’autre.

Un champ qui soit à vous, cher Emile ! & dans quel lieu le choisirez-vous ? En quel coin de la terre pourrez-vous dire : Je suis ici mon maître & celui du terrain qui m’appartient ? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche, mais qui sait où l’on peut se passer de l’être ? Qui sait où l’on peut vivre indépendant & libre sans avoir besoin de faire du mal à personne & sans crainte d’en recevoir ? Croyez-vous que le pays où il est toujours permis d’être honnête homme soit si facile à trouver ? S’il est quelque moyen légitime & sûr de subsister sans intrigue, sans affaire, sans dépendance, c’est, j’en conviens, de vivre du travail de ses mains, en cultivant sa propre terre : mais où est l’Etat où l’on peut se dire : La terre que je foule est à moi ? Avant de choisir cette heureuse terre, assurez-vous bien d’y trouver la paix que vous cherchez ; gardez qu’un gouvernement violent, qu’une religion persécutante, que des mœurs perverses ne vous y viennent troubler. Mettez-vous à l’abri des impôts sans mesure qui dévoreroient le fruit de vos peines, des procès sans fin qui consumeroient votre fonds. Faites en sorte qu’en vivant justement vous n’ayez point à faire votre cour à des intendants, à leurs substituts, à des juges, à des prêtres, à de puissants voisins, à des fripons de toute espèce, toujours prêts à vous tourmenter si vous les négligez. Mettez-vous surtout à l’abri des vexations des grands & des riches ; songez que partout leurs terres peuvent confiner à la vigne de Naboth. Si votre malheur veut qu’un homme en place achète ou bâtisse une maison près de votre chaumière, répondez-vous qu’il ne trouvera pas le moyen, sous quelque prétexte, d’envahir votre héritage pour s’arrondir, ou que vous ne verrez pas, dès demain peut-être, absorber toutes vos ressources dans un large grand chemin ? Que si vous vous conservez du crédit pour parer à tous ces inconvénients, autant vaut conserver aussi vos richesses, car elles ne vous coûteront pas plus à garder. La richesse & le crédit s’étayent mutuellement ; l’un se soutient toujours mal sans l’autre.

J’ai plus d’expérience que vous, cher Emile ; je vois mieux la difficulté de votre projet. Il est beau pourtant, il est honnête, il vous rendroit heureux en effet : efforçons-nous de l’exécuter. J’ai une proposition à vous faire : consacrons les deux ans que nous avons pris jusqu’à votre retour à choisir un asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille, à l’abri de tous les dangers dont je viens de vous parler. Si nous réussissons, vous aurez trouvé le vrai bonheur vainement cherché par tant d’autres, & vous n’aurez pas regret à votre temps. Si nous ne réussissons pas, vous serez guéri d’une chimère ; vous vous consolerez d’un malheur inévitable, & vous vous soumettrez à la loi de la nécessité.

Je ne sais si tous mes lecteurs apercevront jusqu’où va nous mener cette recherche ainsi proposée ; mais je sais bien que si, au retour de ses voyages, commencés & continués dans cette vue, Emile n’en revient pas versé dans toutes les matières de gouvernement, de mœurs publiques, & de maximes d’Etat de toute espèce, il faut que lui ou moi soyons bien dépourvus, l’un d’intelligence, et l’autre de jugement.

Le droit politique est encore à naître, & il est à présumer qu’il ne naîtra jamais. Grotius, le maître de tous nos savants en cette partie, n’est qu’un enfant, &, qui pis est, un enfant de mauvaise foi. Quand j’entends élever Grotius jusqu’aux nues et couvrir Hobbes d’exécration, je vois combien d’hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables ; ils ne diffèrent que par les expressions. Ils différent aussi par la méthode. Hobbes s’appuie sur des sophismes, & Grotius sur des poètes ; tout le reste leur est commun.

Le seul moderne en état de créer cette grande & inutile science eût été l’illustre Montesquieu. Mais il n’eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; & rien au monde n’est plus différent que ces deux études.

Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu’ils existent est obligé de les réunir toutes deux : il faut savoir ce qui doit être pour bien juger de ce qui est. La plus grande difficulté pour éclaircir ces importantes matières est d’intéresser un particulier à les discuter, de répondre à ces deux questions : Que m’importe ? et : Qu’y puis-je faire ? Nous avons mis notre Emile en état de répondre à toutes deux.

La deuxième difficulté vient des préjugés de l’enfance, des maximes dans lesquelles on a été nourri, surtout de la partialité des auteurs, qui, parlant toujours de la vérité dont ils ne se soucient guère, ne songent qu’à leur intérêt dont ils ne parlent point. Or le peuple ne donne ni chaires, ni pensions, ni places d’académies : qu’on juge comment ses droits doivent être établis par ces gens-là ! J’ai fait en sorte que cette difficulté fût encore nulle pour Emile. À peine sait-il ce que c’est que gouvernement ; la seule chose qui lui importe est de trouver le meilleur. Son projet n est point de faire des livres ; & si jamais il en fait, ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances, mais pour établir les droits de l’humanité.

Il reste une troisième difficulté, plus spécieuse que solide, & que je ne veux ni résoudre ni proposer : il me suffit qu’elle n’effraye point mon zèle ; bien sûr qu’en des recherches de cette espèce, de grands talents sont moins nécessaires qu’un sincère amour de la justice & un vrai respect pour la vérité. Si donc les matières de gouvernement peuvent être équitablement traitées, en voici, selon moi, le cas ou jamais.

Avant d’observer, il faut se faire des règles pour ses observations : il faut se faire une échelle pour y rapporter les mesures qu’on prend. Nos principes de droit politique sont cette échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays.

Nos éléments seront clairs, simples, pris immédiatement dans la nature des choses. Ils se formeront des questions discutées entre nous, & que nous ne convertirons en principes que quand elles seront suffisamment résolues.

Par exemple, remontant d’abord à l’état de nature, nous examinerons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés ou indépendants ; s’ils se réunissent volontairement ou par force ; si jamais la force qui les réunit peut former un droit permanent, par lequel cette force antérieure oblige, même quand elle est surmontée par une autre, en sorte que depuis la force du roi Nembrod, qui, dit-on, lui soumit les premiers peuples, toutes les autres forces qui ont détruit celle-là soient devenues iniques & usurpatoires, & qu’il n’y ait plus de légitimes rois que les descendants de Nembrod ou ses ayants cause ; ou bien si cette première force venant à cesser, la force qui lui succède oblige à son tour, et détruit l’obligation de l’autre, en sorte qu’on ne soit obligé d’obéir qu’autant qu’on y est forcé, & qu’on en soit dispensé sitôt qu’on peut faire résistance : droit qui, ce semble, n’ajouteroit pas grand-chose à la force, & ne seroit guère qu’un jeu de mots.

Nous examinerons si l’on ne peut pas dire que toute maladie vient de Dieu, & s’il s’ensuit pour cela que ce soit un crime d’appeler le médecin.

Nous examinerons encore si l’on est obligé en conscience de donner sa bourse à un bandit qui nous la demande sur le grand chemin, quand même on pourroit la lui cacher ; car enfin le pistolet qu’il tient est aussi une puissance.

Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire autre chose qu’une puissance légitime, & par conséquent soumise aux lois dont elle tient son être.

Supposé qu’on rejette ce droit de force, & qu’on admette celui de la nature ou l’autorité paternelle comme principe des sociétés, nous rechercherons la mesure de cette autorité, comment elle est fondée dans la nature, si elle a d’autre raison que l’utilité de l’enfant, sa faiblesse & l’amour naturel que le père a pour lui ; si donc, la faiblesse de l’enfant venant à cesser, & sa raison à mûrir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation, par conséquent son propre maître, & indépendant de tout autre homme, même de son père ; car il est encore plus sûr que le fils s’aime lui-même, qu’il n’est sûr que le père aime le fils.

Si, le père mort, les enfans sont tenus d’obéir à leur aîné ou à quelque autre qui n’aura pas pour eux l’attachement naturel d’un père ; & si de race en race, il y aura toujours un chef unique, auquel toute la famille soit tenue d’obéir. Auquel cas on chercheroit comment l’autorité pourroit jamais être partagée, & de quel droit il y auroit sur la terre entière plus d’un chef qui gouvernât le genre humain.

Supposé que les peuples se fussent formés par choix, nous distinguerons alors le droit du fait ; & nous demanderons si, s’étant ainsi soumis à leurs frères, oncles ou parents, non qu’ils y fussent obligés, mais parce qu’ils l’ont bien voulu, cette sorte de société ne rentre pas toujours dans l’association libre & volontaire.

Passant ensuite au droit d’esclavage, nous examinerons si un homme peut légitimement s’aliéner à un autre, sans restriction, sans réserve, sans aucune espèce de condition ; c’est-à-dire s’il peut renoncer à sa personne, à sa vie, à sa raison, à son moi, à toute moralité dans ses actions, & cesser en un mot d’exister avant sa mort, malgré la nature qui le charge immédiatement de sa propre conservation, & malgré sa conscience & sa raison qui lui prescrivent ce qu’il doit faire & ce dont il doit s’abstenir.

Que s’il y a quelque réserve, quelque restriction dans l’acte d’esclavage, nous discuterons si cet acte ne devient pas alors un vrai contrat, dans lequel chacun des deux contractants, n’ayant point en cette qualité de supérieur commun,*

[*S’ils en avoient un, ce supérieur commun ne seroit autre que le souveraineté, & alors le droit d’esclavage, fonde sur le droit de souveraineté, n’en seroit pas le principe.] restent leurs propres juges quant aux conditions du contrat, par conséquent libres chacun dans cette partie, & maîtres de le rompre sitôt qu’ils s’estiment lésés.

Que si donc un esclave ne peut s’aliéner sans réserve à son maître, comment un peuple peut-il s’aliéner sans réserve à son chef ? & si l’esclave reste juge de l’observation du contrat par son maître, comment le peuple ne restera-t-il pas juge de l’observation du contrat par son chef ?

Forcés de revenir ainsi sur nos pas, et considérant le sens de ce mot collectif de peuple, nous chercherons si, pour l’établir, il ne faut pas un contrat, au moins tacite, antérieur à celui que nous supposons.

Puisque avant de s’élire un roi le peuple est un peuple, qu’est-ce qui l’a fait tel sinon le contrat social ? Le contrat social est donc la base de toute société civile, et c’est dans la nature de cet acte qu’il faut chercher celle de la société qu’il forme.

Nous rechercherons quelle est la teneur de ce contrat, & si l’on ne peut pas à peu près l’énoncer par cette formule : Chacun de nous met en commun ses biens, sa personne, sa vie, & toute sa puissance, sous la suprême direction de la volonté générale, & nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. Ceci supposé, pour définir les termes dont Nous avons besoin, nous remarquerons qu’au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral & collectif, composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix. Cette personne publique prend en général le nom de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat quand il est passif, Souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des membres eux-mêmes, ils prennent le nom de peuple collectivement, et s’appellent en particulier Citoyens, comme membres de la Cité ou participants à l’autorité souveraine, & Sujets, comme soumis à la même autorité.

Nous remarquons que cet acte d’association renferme un engagement réciproque du public & des particuliers, & que chaque individu, contractant pour ainsi dire avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport, savoir comme membre du souverain envers les particuliers, & comme membre de l’Etat envers le souverain.

Nous remarquerons encore que nul n’étant tenu aux engagements qu’on n’a pris qu’avec soi, la délibération publique qui peut obliger tous les sujets envers le souverain, à cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d’eux est envisagé, ne peut obliger l’Etat envers lui-même. Par où l’on voit qu’il n’y a ni ne peut y avoir d’autre loi fondamentale proprement dite que le seul pacte social. Ce qui ne signifie pas que le corps politique ne puisse, à certains égards, s’engager envers autrui ; car, par rapport à l’étranger, il devient un être simple, un individu. Les deux parties contractantes, savoir chaque particulier & le public, n’ayant aucun supérieur commun qui puisse juger leurs différends, nous examinerons si chacun des deux reste le maître de rompre le contrat quand il lui plaît, c’est-à-dire d’y renoncer pour sa part sitôt qu’il se croit lésé.

Pour éclaircir cette question, nous observons que, selon le pacte social, le souverain ne pouvant agir que par des volontés communes & générales, ses actes ne doivent de même avoir que des objets généraux & communs ; d’où il suit qu’un particulier ne sauroit être lésé directement par le souverain qu’ils ne le soient tous, ce qui ne se peut, puisque caseroit vouloir se faire du mal à soi-même. Ainsi le contrat social n’a jamais besoin d’autre garant que la force publique, parce que la lésion ne peut jamais venir que des particuliers ; & alors ils ne sont pas pour cela libres de leur engagement, mais punis de l’avoir violé.

Pour bien décider toutes les questions semblables, nous aurons soin de nous rappeler toujours que le pacte social est d’une nature particulière, & propre à lui seul, en ce que le peuple ne contracte qu’avec lui-même, c’est-à-dire le peuple en corps comme souverain, avec les particuliers comme sujets : condition qui fait tout l’artifice & le jeu de la machine politique, & qui seule rend légitimes, raisonnables et sans danger des engagements qui sans cela seroient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus.

Les particuliers ne s’étant soumis qu’au souverain, & l’autorité souveraine n’étant autre chose que la volonté générale, nous verrons comment chaque homme, obéissant au souverain, n’obéit qu’à lui-même, & comment on est plus libre dans le pacte social que dans l’état de nature.

Après avoir fait la comparaison de la liberté naturelle avec la liberté civile quant aux personnes, nous ferons, quant aux biens, celle du droit de propriété avec le droit de souveraineté, du domaine particulier avec le domaine éminent. Si c’est sur le droit de propriété qu’est fondée l’autorité souveraine, ce droit est celui qu’elle doit le plus respecter ; il est inviolable & sacré pour elle tant qu’il demeure un droit particulier & individuel ; sitôt qu’il est considéré comme commun à tous les citoyens, il est soumis à la volonté générale, & cette volonté peut l’anéantir. Ainsi le souverain n’a nul droit de toucher au bien d’un particulier, ni de plusieurs ; mais il peut légitimement s’emparer du bien de tous, comme cela se fit à Sparte au temps de Lycurgue, au lieu que l’abolition des dettes par Solon fut un acte illégitime.

Puisque rien n’oblige les sujets que la volonté générale, nous rechercherons comment se manifeste cette volonté, à quels signes on est sûr de la reconnaître, ce que c’est qu’une loi, & quels sont les vrais caractères de la loi. Ce sujet est tout neuf : la définition de la loi est encore à faire.

À l’instant que le peuple considère en particulier un ou plusieurs de ses membres, le peuple se divise. Il se forme entre le tout & sa partie une relation qui en fait deux êtres séparés, dont la partie est l’un, & le tout, moins cette partie, est l’autre. Mais le tout moins une partie n’est pas le tout ; tant que ce rapport subsiste, il n’y a donc plus de tout, mais deux parties inégales.

Au contraire, quand tout le peuple statue sur tout le peuple, il ne considère que lui-même ; & s’il se forme un rapport, c’est de l’objet entier sous un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors l’objet sur, lequel on statue est général, & la volonté qui statue est aussi générale. Nous examinerons s’il y a quelque autre espèce d’acte qui puisse porter le nom de loi.

Si le souverain ne peut parler que par des lois, & si la loi ne peut jamais avoir qu’un objet général & relatif également à tous les membres de l’Etat, il s’ensuit que le souverain n’a jamais le pouvoir de rien statuer sur un objet particulier ; et, comme il importe cependant à la conservation de l’Etat qu’il soit aussi décidé des choses particulières, nous rechercherons comment cela peut se faire.

Les actes du souverain ne peuvent être que des actes de volonté générale, des lois ; il faut ensuite des actes déterminants, des actes de force ou de gouvernement, pour l’exécution de ces mêmes lois ; & ceux-ci, au contraire, ne peuvent avoir que des objets particuliers. Ainsi l’acte par lequel le souverain statue qu’on élira un chef est une loi, & l’acte par lequel on élit ce chef en exécution de la loi n’est qu’un acte de gouvernement.

Voici donc un troisième rapport sous lequel le peuple assemblé peut être considéré, savoir comme magistrat ou exécuteur de la loi qu’il a portée comme souverain.*

[*Ces questions & propositions sont la plupart extraites du Traité de Contrat social, extroit lui-même d’un plus grand ouvrage, entrepris sans consulter mes forces, & abandonné depuis longtemps. Le petit traité que j’en ai détaché, et dont c’est ici le sommaire, sera publié à part.] Nous examinerons s’il est possible que le peuple se dépouille de son droit de souveraineté pour en revêtir un homme ou plusieurs ; car l’acte d’élection n’étant pas une loi, & dans cet acte le peuple n’étant pas souverain lui-même, on ne voit point comment alors il peut transférer un droit qu’il n’a pas.

L’essence de la souveraineté consistant dans la volonté générale, on ne voit point non plus comment on peut s’assurer qu’une volonté particulière sera toujours d’accord avec cette volonté générale. On doit bien plutôt présumer qu’elle y sera souvent contraire ; car l’intérêt privé tend toujours aux préférences, & l’intérêt public à l’égalité ; &, quand cet accord seroit possible, il suffiroit qu’il ne fût pas nécessaire & indestructible pour que le droit souverain n en pût résulter.

Nous rechercherons si, sans violer le pacte social, les chefs du peuple, sous quelque nom qu’ils soient élus, peuvent jamais être autre chose que les officiers du peuple, auxquels il ordonne de faire exécuter les lois ; si ces chefs ne lui doivent pas compte de leur administration, & ne sont pas soumis eux-mêmes aux lois qu’ils sont chargés de faire observer. Si le peuple ne peut aliéner son droit suprême, peut-il le confier pour un temps ? s’il ne peut se donner un maître, peut-il se donner des représentants ? cette question est importante & mérite discussion.

Si le peuple ne peut avoir ni souverain ni représentants, nous examinerons comment il peut porter ses lois lui-même ; s’il doit avoir beaucoup de lois ; s’il doit les changer souvent ; s’il est aisé qu’un grand peuple soit son propre législateur ;

Si le peuple romain n’étoit pas un grand peuple ;

S’il est bon qu’il y ait de grands peuples.

Il suit des considérations précédentes qu’il y a dans l’Etat un corps intermédiaire entre les sujets & le souverain ; & ce corps intermédiaire, formé d’un ou de plusieurs membres, est chargé de l’administration publique, de l’exécution des lois, & du maintien de la liberté civile & politique.

Les membres de ce corps s’appellent magistrats ou rois, c’est-à-dire gouverneurs. Le corps entier, considéré par les hommes qui le composent, s’appelle prince, et, considéré par son action, il s’appelle gouvernement.

Si nous considérons l’action du corps entier agissant sur lui-même, c’est-à-dire le rapport du tout au tout, ou du souverain à l’Etat, nous pouvons comparer ce rapport à celui des extrêmes d’une proportion continue, dont le gouvernement donne le moyen terme. Le magistrat reçoit du souverain les ordres qu’il donne au peuple ; &, tout compensé, son produit ou sa puissance est au même degré que le produit ou la puissance des citoyens, qui sont sujets d’un côté & souverains de l’autre. On ne sauroit altérer aucun des trois termes sans rompre à l’instant la proportion. Si le souverain veut gouverner, ou si le prince veut donner des lois, ou si le sujet refuse d’obéir, le désordre succède à la règle, & l’Etat dissous tombe dans le despotisme ou dans l’anarchie.

Supposons que l’Etat soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement & en corps ; mais chaque particulier a, comme sujet, une existence individuelle & indépendante. Ainsi le souverain est au sujet comme dix mille à un ; c’est-à-dire que chaque membre de l’Etat n’a pour sa part que la dix-millième partie de l’autorité souveraine, quoiqu’il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l’état des sujets ne change pas & chacun porte toujours tout l’empire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millième, a dix fois moins d’influence dans leur rédaction. Ainsi, le sujet restant toujours un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D’où il suit que plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue.

Or, moins les volontés particulières se rapportent à la volonté générale, c’est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit augmenter. D’un autre côté, la grandeur de l’Etat donnant aux dépositaires de l’autorité publique plus de tentations & de moyens d’en abuser, plus le gouvernement a de force pour contenir le peuple, plus le souverain doit en avoir à son tour pour contenir le gouvernement.

Il suit de ce double rapport que la proportion continue entre le souverain, le prince & le peuple n’est point une idée arbitraire, mais une conséquence de la nature de l’Etat. Il suit encore que l’un des extrêmes, savoir le peuple, étant fixe, toutes les fois que la raison doublée augmente ou diminue, la raison simple augmente ou diminue à son tour ; ce qui ne peut se faire sans que le moyen terme change autant de fois. D’où nous pouvons tirer cette conséquence, qu’il n’y a pas une constitution de gouvernement unique & absolue, mais qu’il doit y avoir autant de gouvernements différents en nature qu’il y a d’Etats différents en grandeur.

Si plus le peuple est nombreux, moins les mœurs se rapportent aux lois, nous examinerons si, par une analogie assez évidente, on ne peut pas dire aussi que plus les magistrats sont nombreux, plus le gouvernement est faible.

Pour éclaircir cette maxime, nous distinguerons dans la personne de chaque magistrat trois volontés essentiellement différentes : premièrement, la volonté propre de l’individu, qui ne tend qu’à son avantage particulier ; secondement, la volonté commune des magistrats, qui se rapporte uniquement au profit du prince ; volonté qu’on peut appeler volonté de corps, laquelle est générale par rapport au gouvernement, & particulière par rapport à l’Etat dont le gouvernement fait partie ; en troisième lieu, la volonté du peuple ou la volonté souveraine, laquelle est générale, tant par rapport à l’Etat considéré comme le tout, que par rapport au gouvernement considéré comme partie du tout. Dans une législation parfaite, la volonté particulière & individuelle doit être presque nulle ; la volonté de corps propre au gouvernement très subordonnée ; & par conséquent la volonté générale et souveraine est la règle de toutes les autres. Au contraire, selon l’ordre naturel, ces différentes volontés deviennent plus actives à mesure qu’elles se concentrent ; la volonté générale est toujours la plus faible, la volonté de corps a le second rang, & la volonté particulière est préférée à tout ; en sorte que chacun est premièrement soi-même, & puis magistrat, & puis citoyen : gradation directement opposée à celle qu’exige l’ordre social.

Cela posé, nous supposerons le gouvernement entre les mains d’un seul homme. Voilà la volonté particulière & la volonté de corps parfaitement réunies, & par conséquent celle-ci au plus haut degré d’intensité qu’elle puisse avoir. Or, comme c’est de ce degré que dépend l’usage de la force, & que la force absolue du gouvernement, étant toujours celle du peuple, ne varie point, il s’ensuit que le plus actif des gouvernements est celui d’un seul.

Au contraire, unissons le gouvernement à l’autorité suprême, faisons le prince du souverain, & des citoyens autant de magistrats : alors la volonté de corps, parfaitement confondue avec la volonté générale, n’aura pas plus d’activité qu’elle, & laissera la volonté particulière dans toute sa force. Ainsi le gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum d’activité.

Ces règles sont incontestables, & d’autres considérations servent à les confirmer. On voit, par exemple, que les magistrats sont plus actifs dans leur corps que le citoyen n’est dans le sien, & que par conséquent la volonté particulière y a beaucoup plus d’influence. Car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction particulière du gouvernement ; au lieu que chaque citoyen pris à part n’a aucune fonction de la souveraineté. D’ailleurs, plus l’Etat s’étend, plus sa force réelle augmente, quoiqu’elle n’augmente pas en raison de son étendue ; mais, l’Etat restant le même, les magistrats ont beau se multiplier, le gouvernement n’en acquiert pas une plus grande force réelle, parce qu’il est dépositaire de celle de l’Etat, que nous supposons toujours égale. Ainsi, par cette pluralité, l’activité du gouvernement diminue sans que sa force puisse augmenter.

Après avoir trouvé que le gouvernement se relâche à mesure que les magistrats se multiplient, & que, plus le peuple est nombreux, plus la’force réprimante du gouvernement doit augmenter, nous conclurons que le rapport des magistrats au gouvernement doit être inverse de celui des sujets au souverain ; c’est-à-dire que plus l’Etat s’agrandit, plus le gouvernement doit se resserrer, tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l’augmentation du peuple.

Pour fixer ensuite cette diversité de formes sous des dénominations plus précises, nous remarquerons en premier lieu que le souverain peut commettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple, en sorte qu’il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne le nom de démocratie à cette forme de gouvernement.

Ou bien il peut resserrer le gouvernement entre les mains d’un nombre moindre, en sorte qu’il y ait plus de simples citoyens que de magistrats ; & cette forme porte le nom d’aristocratie. Enfin il peut concentrer tout le gouvernement entre les mains d’un magistrat unique. Cette troisième forme est la plus commune, & s’appelle monarchie ou gouvernement royal.

Nous remarquerons que toutes ces formes, ou du moins les deux premières, sont susceptibles de plus & de moins, & ont même une assez grande latitude. Car la démocratie peut embrasser tout le peuple ou se resserrer jusqu’à la moitié. L’aristocratie, à son tour, peut de la moitié du peuple se resserrer indéterminément jusqu’aux plus petits nombres. La royauté même admet quelquefois un partage, soit entre le père & le fils, soit entre deux frères, soit autrement. Il y avoit toujours deux rois à Sparte, & l’on a vu dans l’empire romain jusqu’à huit empereurs à la fois, sans qu’on pût dire que l’empire fût divisé. Il y a un point où chaque forme de gouvernement se confond avec la suivante ; &, sous trois dénominations spécifiques, le gouvernement est réellement capable d’autant de formes que l’Etat a de citoyens.

Il y a plus : chacun de ces gouvernements pouvant à certains égards se subdiviser en diverses parties, l’une administrée d’une manière & l’autre d’une autre, il peut résulter de ces trois formes combinées une multitude de formes mixtes, dont chacune est multipliable par toutes les formes simples.

On a de tout temps beaucoup disputé la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune est la meilleure en certains cas, & la pire en d’autres. Pour nous, si, dans les différents Etats, le nombre des magistrats*

[*On se souviendra que je n’entends parler ici que de magistrats suprêmes ou chefs de la nation, les autres n’étant que leurs substituts en telle ou telle partie.] doit être inverse de celui des citoyens, nous conclurons qu’en général le gouvernement démocratique convient aux petits Etats, l’aristocratique aux médiocres, & le monarchique aux grands.

C’est par le fil de ces recherches que nous parviendrons à savoir quels sont les devoirs & les droits des citoyens, & si l’on peut séparer les uns des autres ; ce que c’est que la patrie, en quoi précisément elle consiste, & à quoi chacun peut connoître s’il a une patrie ou s’il n’en a point.

Après avoir ainsi considéré chaque espèce de société civile en elle-même, nous les comparerons pour en observer les divers rapports : les unes grandes, les autres petites ; les unes fortes, les autres faibles ; s’attaquant, s’offensant, s’entre-détruisant ; et, dans cette action & réaction continuelle, faisant plus de misérables et coûtant la vie à plus d’hommes que s’ils avoient tous gardé leur première liberté. Nous examinerons si l’on n’en a pas fait trop ou trop peu dans l’institution sociale ; si les individus soumis aux lois & aux hommes, tandis que les sociétés gardent entre elles l’indépendance de la nature, ne restent pas exposés aux maux des deux Etats, sans en avoir les avantages, & s’il ne vaudroit pas mieux qu’il n’y eût point de société civile au monde que d’y en avoir plusieurs. N’est-ce pas cet Etat mixte qui participe à tous les deux & n’assure ni l’un ni l’autre, per quem neutrum licet, nec tanquam in bello paratum esse, nec tanquam in pace securum ? N’est-ce pas cette association partielle & imparfaite qui produit la tyrannie & la guerre ? & la tyrannie & la guerre ne sont-elles pas les plus grands fléaux de l’humanité ? Nous examinerons enfin l’espèce de remèdes qu’on a cherchés à ces inconvénients par les ligues & confédérations, qui, laissant chaque Etat son maître au dedans, l’arment au dehors contre tout agresseur injuste. Nous rechercherons comment on peut établir une bonne association fédérative, ce qui peut la rendre durable, & jusqu’à quel point on peut étendre le droit de la confédération sans nuire à celui de la souveraineté.

L’abbé de Saint-Pierre avoit proposé une association de tous les Etats de l’Europe pour maintenir entre eux une paix perpétuelle. Cette association étoit-ce praticable ? &, supposant qu’elle eût été établie, étoit-il à présumer qu’elle eût duré ?*

[* Depuis que j’écrivais ceci, les raisons pour ont été exposées dans l’extroit de ce projet ; les raisons contre, du moins celles qui mont para solides, se trouveront dam le recueil de mes écrits, à la suite de ce même extrait.] Ces recherches nous mènent directement à toutes les questions de droit public qui peuvent achever d’éclaircir celles du droit politique.

Enfin nous poserons les vrais principes du droit de la guerre, & nous examinerons pourquoi Grotius & les autres n’en ont donné que de faux.

Je ne serois pas étonné qu’au milieu de tous nos raisonnements, mon jeune homme, qui a du bon sens, me dît en m’interrompant : On diroit que nous bâtissons notre édifice avec du bois, & non pas avec des hommes, tant nous alignons exactement chaque pièce à la règle ! Il est vrai, mon ami ; mais songez que le droit ne se plie point aux passions des hommes, & qu’il s’agissoit entre nous d’établir les vrais principes du droit politique. À présent que nos fondements sont posés, venez examiner ce que les homme sont bâti dessus, & vous verrez de belles choses !

Alors je lui fais lire Télémaque & poursuivre sa route ; nous cherchons l’heureuse Salente, & le bon Idoménée rendu sage à force de malheurs. Chemin faisant, nous trouvons beaucoup de Protésilas, & point de Philoclès. Adraste, roi de Dauniens, n’est pas non plus introuvable. Mais laissons les lecteurs imaginer nos voyages, ou les faire à notre place un Télémaque à la main ; & ne leur suggérons point des applications affligeantes que l’auteur même écarte ou fait malgré lui.

Au reste, Emile n’étant pas roi, ni moi dieu, nous ne nous tourmentons point de ne pouvoir imiter Télémaque & Mentor dans le bien qu’ils faisoient aux hommes : personne ne sait mieux que nous se tenir à sa place, & ne désire moins d’en sortir. Nous savons que la même tâche est donnée à tous ; que quiconque aime le bien de tout son cœur, & le fait de tout son pouvoir, l’a remplie. Nous savons que Télémaque & Mentor sont des chimères. Emile ne voyage pas en homme oisif, et fait plus de bien que s’il étoit prince. Si nous étions rois, nous ne serions plus bienfaisants. Si nous étions rois & bienfaisants, nous ferions sans le savoir mille maux réels pour un bien apparent que nous croirions faire. Si nous étions rois et sages, le premier bien que nous voudrions faire à nous-mêmes & aux autres serait d’abdiquer la royauté & de redevenir ce que nous sommes. J’ai dit ce qui rend les voyages infructueux à tout le monde. Ce qui les rend encore plus infructueux à la jeunesse, c’est la manière dont on les lui fait faire. Les gouverneurs, plus curieux de leur amusement que de son instruction, la mènent de ville en ville, de palais en palais, de cercle en cercle ; ou, s’ils sont savants & gens de lettres, ils lui font passer son temps à courir des bibliothèques, à visiter des antiquaires, à fouiller de vieux monuments, à transcrire de vieilles inscriptions. Dans chaque pays, ils s’occupent d’un autre siècle ; c’est comme s’ils s’occupoient d’un autre pays ; en sorte qu’après avoir à grands frais parcouru l’Europe, livrés aux frivolités ou à l’ennui, ils reviennent sans avoir rien vu de ce qui peut les intéresser, ni rien appris de ce qui peut leur être utile.

Toutes les capitales se ressemblent, tous les peuples s’y mêlent, toutes les mœurs s’y confondent ; ce n’est pas là qu’il faut aller étudier les nations. Paris & Londres ne sont à mes yeux que la même ville. Leurs habitants ont quelques préjugés différents, mais ils n’en ont pas moins les uns que les autres, & toutes leurs maximes pratiques sont les mêmes. On sait quelles espèces d’hommes doivent se rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs l’entassement du peuple et l’inégalité des fortunes doit partout produire. Sitôt qu’on me parle d’une ville composée de deux cent mille âmes, je sais d’avance comment on y vit. Ce que je saurois de plus sur les lieux ne vaut pas la peine d’aller l’apprendre.

C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, changent moins de fortune & d’état, qu’il faut aller étudier le génie & les mœurs d’une nation. Voyez en passant la capitale, mais allez observer au loin le pays. Les François ne sont pas à Paris, ils sont en Touraine ; les Anglois sont plus Anglois en Mercie qu’à Londres & les Espagnols plus Espagnols en Galice qu’à Madrid. C’est à ces grandes distances qu’un peuple se caractérise & se montre tel qu’il est sans mélange ; c’est là que les bons & les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir, comme au bout d’un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte.

Les rapports nécessaires des mœurs au gouvernement on tété si bien exposés dans le livre de l’Esprit des Lois, qu’on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports. Mais, en général, il y a deux règles faciles et simples pour juger de la bonté relative des gouvernements. L’une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple, l’Etat tend à sa ruine ; & le pays qui peuple le plus, fût-il le plus pauvre, est infailliblement le mieux gouverné.*

[*Je ne sache qu’une seule exception à cette règle, c’est la Chine.]

Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs ; car, si elle se faisoit par des colonies, ou par d’autres voies accidentelles & passagères, alors elles prouveroient le mal par le remède. Quand Auguste porta des lois contre le célibat, ces lois montroient déjà le déclin de l’empire romain. Il faut que la bonté du gouvernement porte les citoyens à se marier, & non pas que la loi les y contraigne ; il ne faut pas examiner ce qui se fait par force, car la loi, qui combat la constitution, s’élude & devient vaine, mais ce qui se fait par l’influence des mœurs & parla pente naturelle du gouvernement ; car ces moyens ont seuls un effet constant. C’étoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre de chercher toujours un petit remède à chaque mal particulier, au lieu de remonter à leur source commune, & de voir qu’on ne les pouvoit guérir que tous à la fois. Il ne s’agit pas de traiter séparément chaque ulcère qui vient sur le corps d’un malade, mais d’épurer la masse du sang qui les produit tous. On dit qu’il y a des prix en Angleterre pour l’agriculture ; je n’en veux pas davantage : cela me prouve qu’elle n’y brillera pas longtemps.

La seconde marque de la bonté relative du gouvernement & des lois se tire aussi de la population, mais d’une autre manière, c’est-à-dire de sa distribution, & non pas de sa quantité. Deux Etats égaux en grandeur & en nombre d’hommes peuvent être fort inégaux en force ; & le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitants sont le plus également répandus sur le territoire ; celui qui n’a pas de si grandes villes, & qui par conséquent brille le moins, battra toujours l’autre. Ce sont les grandes villes qui épuisent un Etat & font sa faiblesse : la richesse qu’elles produisent est une richesse apparente & illusoire ; c’est beaucoup d’argent & peu d’effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France ; mais je crois qu’elle lui en coûte plusieurs ; que c’est à plus d’un égard que Paris est nourri par les provinces, & que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville & y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable que, dans ce siècle de calculateurs, il n’y en ait pas un qui sache voir que la France seroit beaucoup plus puissante si Paris étoit anéanti. Non seulement le peuple mal distribué n’est pas avantageux à l’Etat, mais il est plus ruineux que la dépopulation même, en ce que la dépopulation ne donne qu’un produit nul, & que la consommation mal entendue donne un produit négatif. Quand j’entends un François & un Anglais, tout fiers de la grandeur de leurs capitales, disputer entre eux lequel de Paris ou de Londres contient le plus d’habitants, c’est pour moi comme s’ils disputoient ensemble lequel des deux peuple sa l’honneur d’être le plus mal gouverné.

Etudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez. Ce n’est rien de voir la forme apparente d’un gouvernement, fardée par l’appareil de l’administration & par le jargon des administrateurs, si l’on n’en étudie aussi la nature par les effets qu’il produit sur le peuple & dans tous les degrés de l’administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces degrés, ce n’est qu’en les embrassant tous qu’on connaît cette différence. Dans tel pays, c’est par les manœuvres des subdélégués qu’on commence à sentir l’esprit du ministère ; dans tel autre, il faut voir élire les membres du parlement pour juger s’il est vrai que la nation soit libre ; dans quelque pays que ce soit, il est impossible que qui n’a vu que les villes connaisse le gouvernement, attendu que l’esprit n’en est jamais le même pour la ville et pour la campagne. Or, c’est la campagne qui fait le pays, & c’est le peuple de la campagne qui fait la nation. Cette étude des divers peuples dans leurs provinces reculées, & dans la simplicité de leur génie originel, donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, & bien consolante pour le cœur humain ; c’est que toutes les nations, ainsi observées, paraissent en valoir beaucoup mieux ; plus elles se rapprochent de la nature, plus la bonté domine dans leur caractère ; ce n’est qu’en se renfermant dans les villes, ce n’est qu’en s’altérant à force de culture, qu’elles se dépravent, et qu’elles changent en vices agréables & pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.

De cette observation résulte un nouvel avantage dans la manière de voyager que je propose, en ce que les jeunes gens, séjournant peu dans les grandes villes où règne une horrible corruption, sont moins exposés à la contracter, & conservent parmi des hommes plus simples, & dans des sociétés moins nombreuses, un jugement plus sûr, un goût plus sain, des mœurs plus honnêtes. Mais, au reste, cette contagion n’est guère à craindre pour mon Emile ; il a tout ce qu’il faut pour s’en garantir. Parmi toutes les précautions que j’ai prises pour cela, je compte pour beaucoup l’attachement qu’il a dans le cœur.

On ne sait plus ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens, parce que, ne le connaissant pas mieux qu’eux, ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu’un jeune homme aimé ou qu’il soit débauché. Il est aisé d’en imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui, dit-on, vivent fort chastement sans amour ; mais qu’on me cite un homme fait, un véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse, & qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus, dans tous les devoirs, on ne cherche que l’apparence ; moi, je cherche la réalité, & je suis trompé s’il y a, pour y parvenir, d’autres moyens que ceux que je donne.

L’idée de rendre Emile amoureux avant de le faire voyager n’est pas de mon invention. Voici le trait qui me l’a suggérée.

J’étois à Venise en visite chez le gouverneur d’un jeune Anglais. C’étoit en hiver, nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. Il les lit, et puis en relit une tout haut à son élève. Elle étoit en anglais : je n’y compris rien ; mais, durant la lecture, je vis le jeune homme déchirer de très belles manchettes de point qu’il portait, & les jeter au feu l’une après l’autre, le plus doucement qu’il put, afin qu’on ne s’en aperçût pas. Surpris de ce caprice, je le regarde au visage, & je crois y voir de l’émotion ; mais les signes extérieurs des passions, quoique assez semblables chez tous les hommes, ont des différences nationales sur lesquelles il est facile de se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage, aussi bien que dans la bouche. J’attends la fin de la lecture, & puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève, qu’il cachoit pourtant de son mieux, je lui dis : Peut-on savoir ce que cela signifie ?

Le gouverneur, voyant ce qui s’étoit passé, se mit à rire, embrassa son élève d’un air de satisfaction ; &, après avoir obtenu son consentement, il me donna l’explication que je souhaitais. Les manchettes, me dit-il, que M. John vient de déchirer sont un présent qu’une dame de cette ville lui a fait il n’y a pas longtemps. Or vous saurez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d’amour, & qui en mérite encore davantage. Cette lettre est de la mère de sa maîtresse, & je vais vous en traduire l’endroit qui a causé le dégât dont vous avez été le témoin.

"Luci ne quitte point les manchettes de lord John. Miss Betti Roldham vint hier passer l’après-midi avec elle, & voulut à toute force travailler à son ouvrage. Sachant que Luci s’étoit levée aujourd’hui plus tôt qu’à l’ordinaire, j’ai voulu voir ce qu’elle faisait, & je l’ai trouvée occupée à défaire tout ce qu’avoit fait hier miss Betti. Elle ne veut pas qu’il y ait dans son présent un seul point d’une autre main que la sienne."

M. John sortit un moment après pour prendre d’autres manchettes, & je dis à son gouverneur : Vous avez un élève d’un excellent naturel ; mais parlez-moi vrai, la lettre de la mère de miss Lucy n’est-elle point arrangée ? N’est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes ? Non, me dit-il, la chose est réelle ; je n’ai pas mis tant d’art à mes soins ; j’y ai mis de la simplicité, du zèle, & Dieu a béni mon travail.

Le trait de ce jeune homme n’est point sorti de ma mémoire : il n’étoit pas propre à ne rien produire dans la tête d’un rêveur comme moi.

Il est temps de finir. Ramenons lord John à miss Luci, c’est-à-dire Emile à Sophie. Il lui rapporte, avec un cœur non moins tendre qu’avant son départ, un esprit plus éclairé, & il rapporte dans son pays l’avantage d’avoir connu les gouvernements par tous leurs vices, & les peuples par toutes leurs vertus. J’ai même pris soin qu’il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d’hospitalité à la manière des anciens, & je ne serai pas fâché qu’il cultive ces connaissances par un commerce de lettres. Outre qu’il peut être utile et qu’il est toujours agréable d’avoir des correspondances dans les pays éloignés, c’est une excellente précaution contre l’empire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n’est plus propre à leur ôter cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu’on estime, lesquels, n’ayant point ces préjugés & les combattant par les leurs, nous donnent les moyens d’opposer sans cesse les uns aux autres, & de nous garantir ainsi de tous. Ce n’est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas, ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu’ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu’ils y sont ; de retour chez eux, ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serois bien aise que l’étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien. Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelques-uns des grands Etats de l’Europe & beaucoup plus des petits ; après en avoir appris les deux ou trois principales langues ; après y avoir vu ce qu’il y a de vraiment curieux, soit en histoire naturelle, soit en gouvernement, soit en arts, soit en hommes, Emile, dévoré d’impatience, m’avertit que notre terme approche. Alors je lui dis : Eh bien ! mon ami, vous vous souvenez du principal objet de nos voyages ; vous avez vu, vous avez observé : quel est enfin le résultat de vos observations ? À quoi vous fixez-vous ? Ou je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à peu près ainsi :

"À quoi je me fixe ? à rester tel que vous m’avez fait être, & à n’ajouter volontairement aucune autre chaîne à celle dont me chargent la nature & les lois. Plus j’examine l’ouvrage des hommes dans leurs institutions, plus je vois qu’à force de vouloir être indépendants, ils se font esclaves, & qu’ils usent leur liberté même en vains efforts pour l’assurer. Pour ne pas céder au torrent des choses, ils se font mille attachements ; puis, sitôt qu’ils veulent faire un pas, ils ne peuvent, et sont étonnés de tenir à tout. Il me semble que pour se rendre libre on n’a rien à faire ; il suffit de ne pas vouloir cesser de l’être. C’est vous, ô mon maître, qui m’avez fait libre en m’apprenant à céder à la nécessité. Qu’elle vienne quand il lui plaît, je m’y laisse entraîner sans contrainte ; & comme je ne veux pas la combattre, je ne m’attache à rien pour me retenir. J’ai cherché dans nos voyages si je trouverois quelque coin de terre où je pusse être absolument mien ; mais en quel lieu parmi les hommes ne dépend-on plus de leurs passions ? Tout bien examiné, j’ai trouvé que mon souhoit même étoit contradictoire ; car, dussé-je ne tenir à nulle autre chose, je tiendrois au moins à la terre où je me serois fixé ; ma vie seroit attachée à cette terre comme celle des dryades l’étoit à leurs arbres ; j’ai trouvé qu’empire & liberté étant deux mots incompatibles, je ne pouvois être maître d’une chaumière qu’en cessant de l’être de moi."

Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus.

"Je me souviens que mes biens furent la cause de nos recherches. Vous prouviez très solidement que je ne pouvois garder à la fois ma richesse & ma liberté ; mais quand vous vouliez que je fusse à la fois libre & sans besoins, vous vouliez deux choses incompatibles, car je ne saurois me tirer de la dépendance des hommes qu’en rentrant sous celle de la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que mes parents m’ont laissée ? Je commencerai par n’en point dépendre ; je relâcherai tous les liens qui m’y attachent. Si on me la laisse, elle me restera ; si on me l’ôte, on ne m’entraînera point avec elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel pays, en telle contrée ; je le serai par toute la terre. Pour moi toutes les chaînes de l’opinion sont brisées ; je ne connois que celle de la nécessité. J’appris à les porter dès ma naissance, & je les porterai jusqu’à la mort, car je suis homme ; & pourquoi ne saurois-je pas les porter étant libre, puisque étant esclave il les faudroit bien porter encore, & celle de l’esclavage pour surcroît ?"

"Que m’importe ma condition sur la terre ? que m’importe où que je sois ? Partout où il y a des hommes, je suis chez mes frères ; partout où il n’y en a pas, je suis chez moi. Tant que je pourrai rester indépendant & riche, j’ai du bien pour vivre, & je vivrai. Quand mon bien m’assujettira, je l’abandonnerai sans peine ; j’ai des bras pour travailler, & je vivrai. Quand mes bras me manqueront, je vivrai si l’on me nourrit, je mourrai si l’on m’abandonne ; je mourrai bien aussi quoiqu’on ne m’abandonne pas ; car la mort n’est pas une peine de la pauvreté, mais une loi de la nature. Dans quelque temps que la mort vienne, je la défie, elle ne me surprendra jamais faisant des préparatifs pour vivre ; elle ne m’empêchera jamais d’avoir vécu."

"Voilà, mon père, à quoi je me fixe. Si j’étois sans passions, je serais, dans mon état d’homme, indépendant comme Dieu même, puisque, ne voulant que ce qui est, je n’aurois jamais à lutter contre la destinée. Au moins je n’ai qu’une chaîne, c’est la seule que je porterai jamais, & je puis m’en glorifier. Venez donc, donnez-moi Sophie, & je suis libre." "--Cher Emile, je suis bien aise d’entendre sortir de ta bouche des discours d’homme, & d’en voir les sentiments dans ton cœur. Ce désintéressement outré ne me déplaît pas à ton âge. Il diminuera quand tu auras des enfants, & tu seras alors précisément ce que doit être un bon père de famille & un homme sage. Avant tes voyages je savois quel en seroit l’effet ; je savois qu’en regardant de prés nos institutions, tu serois bien éloigné d’y prendre la confiance qu’elles ne méritent pas. C’est en vain qu’on aspire à la liberté sous la sauvegarde des lois. Des lois ! où est-ce qu’il y en a, & où est-ce qu’elles sont respectées ? Partout tu n’as vu régner sous ce nom que l’intérêt particulier & les passions des hommes. Mais les lois éternelles de la nature & de l’ordre existent. Elles tiennent lieu de loi positive au sage ; elles sont écrites au fond de son cœur par la conscience & par la raison ; c’est à celles-là qu’il doit s’asservir pour être libre ; & il n’y a d’esclave que celui qui fait mal, car il le fait toujours malgré lui. La liberté n’est dans aucune forme de gouvernement, elle est dans le cœur de l’homme libre ; il la porte partout avec lui. L’homme vil porte partout la servitude. L’un seroit esclave à Genève, & l’autre libre à Paris."

"Si je te parlois des devoirs du citoyen, tu me demanderois peut-être où est la patrie, & tu croirois m avoir confondu. Tu te tromperois pourtant, cher Emile ; car qui n’a pas une patrie a du moins un pays. Il y a toujours un gouvernement & des simulacres de lois sous lesquels il a vécu tranquille. Que le contrat social n’ait point été observé, qu’importe, si l’intérêt particulier l’a protégé comme auroit fait la volonté générale, si la violence publique l’a garanti des violences particulières, si le mal qu’il a vu faire lui a fait aimer ce qui étoit bien, & si nos institutions mêmes lui ont fait connoître & haÏr leurs propres iniquités ? Ô Emile ! où est l’homme de bien qui ne doit rien à son pays ? Quel qu’il soit, il lui doit ce qu’il y a de plus précieux pour l’homme, la moralité de ses actions & l’amour de la vertu. Né dans le fond d’un bois, il eût vécu plus heureux & plus libre ; mais n’ayant rien à combattre pour suivre ses penchants, il eût été bon sans mérite, il n’eût point été vertueux, & maintenant il sait l’être malgré ses passions. La seule apparence de l’ordre le porte à le connaître, à l’aimer. Le bien public, qui ne sert que de prétexte aux autres, est pour lui seul un motif réel. Il apprend à se combattre, à se vaincre, à sacrifier son intérêt à l’intérêt commun. Il n’est pas vrai qu’il ne tire aucun profit des lois ; elles lui donnent le courage d’être juste, même parmi les méchants. Il n’est pas vrai qu’elles ne l’ont pas rendu libre, elles lui ont appris à régner sur lui."

"Ne dis donc pas : que m’importe ou je sois ? Il t’importe d’être où tu peux remplir tous tes devoirs ; & l’un de ces devoirs est l’attachement pour le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te protégèrent enfant, tu dois les aimer étant homme. Tu dois vivre au milieu d’eux, ou du moins en lieu d’où tu puisses leur être utile autant que tu peux l’être, & où ils sachent où te prendre si jamais ils ont besoin de toi. Il y a telle circonstance où un homme peut être plus utile à ses concitoyens hors de sa patrie que s’il vivoit sans son sein. Alors il doit n’écouter que son zèle et supporter son exil sans murmure ; cet exil même est un de ses devoirs. Mais toi, bon Emile, à qui rien n’impose ces douloureux sacrifices, toi qui n’as pas pris le triste emploi de dire la vérité aux hommes, va vivre au milieu d’eux, cultive leur amitié dans un doux commerce, sois leur bienfaiteur, leur modèle : ton exemple leur servira plus que tous nos livres, & le bien qu’ils te verront faire les touchera plus que tous nos vains discours."

"Je ne t’exhorte pas pour cela d’aller vivre dans les grandes villes ; au contraire, un des exemples que les bons doivent donner aux autres est celui de la vie patriarcale & champêtre, la première vie de l’homme, la plus paisible, la plus naturelle & la plus douce à qui n’a pas le cœur corrompu. Heureux, mon jeune ami, le pays où l’on n’a pas besoin d’aller chercher la paix dans un désert ! Mais où est ce pays ? Un homme bienfaisant satisfoit mal son penchant au milieu des villes, où il ne trouve presque à exercer son zèle que pour des intrigants ou pour des fripons. L’accueil qu’on y fait aux fainéants qui viennent y chercher fortune ne fait qu’achever de dévaster le pays, qu’au contraire il faudroit repeupler aux dépens des villes. Tous les hommes qui se retirent de la grande société sont utiles précisément parce qu’ils s’en retirent, puisque tous ses vices lui viennent d’être trop nombreuse. Ils sont encore utiles lorsqu’ils peuvent ramener dans les lieux déserts de la vie la culture & l’amour de leur premier état. Je m’attendris en songeant combien, de leur simple retraite, Emile & Sophie peuvent répandre de bienfaits autour d’eux, combien ils peuvent vivifier la campagne & ranimer le zèle éteint de l’infortuné villageois. Je crois voir le peuple se multiplier, les champs se fertiliser, la terre prendre une nouvelle parure, la multitude & l’abondance transformer les travaux en fêtes, les cris de joie & les bénédictions s’élever du milieu des jeux rustiques autour du couple aimable qui les a ranimés. On traite l’âge d’or de chimère, et c’en sera toujours une pour quiconque a le cœur & le goût gâtés. Il n’est pas même vrai qu’on le regrette, puisque ces regrets sont toujours vains. Que faudroit-il donc pour le faire renaître ? une seule chose, mais impossible, ce seroit de l’aimer."

"Il semble déjà renaître autour de l’habitation de Sophie ; vous ne ferez qu’achever ensemble ce que ses dignes parents ont commencé. Mais, cher Emile, qu’une vie si douce ne te dégoûte pas des devoirs pénibles, si jamais ils te sont imposés : souviens-toi que les Romains passoient de la charrue au consulat. Si le prince ou l’Etat t’appelle au service de la patrie, quitte tout pour aller remplir, dans le poste qu’on t’assigne, l’honorable fonction de citoyen. Si cette fonction t’est onéreuse, il est un moyen honnête & sûr de t’en affranchir, c’est de la remplir avec assez d’intégrité pour qu’elle ne te soit pas longtemps laissée. Au reste, crains peu l’embarras d’une pareille charge ; tant qu’il y aura des hommes de ce siècle, ce n’est pas toi qu’on viendra chercher pour servir l’Etat." Que ne m’est-il permis de peindre le retour d’Emile auprès de Sophie & la fin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l’amour conjugal qui les unit ! amour fondé sur l’estime qui dure autant que la vie, sur les vertus qui ne s’effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable & prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourroient plaire sans être utiles ; & jusqu’ici je me suis permis de détails agréables que ceux dont j’ai cru voir l’utilité. Quitterois je cette règle à la fin de ma tâche ? Non ; je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop faible pour des travaux de si longue haleine, j’abandonnerois celui-ci s’il étoit moins avancé ; pour ne pas le laisser imparfait, il est temps que j’achève.

Enfin je vois naître le plus charmant des jours d’Emile, & le plus heureux des miens ; je vois couronner mes soins, & je commence d’en goûter le fruit. Le digne couple s’unit d’une chaîne indissoluble ; leur bouche prononce & leur cœur confirme des serments qui ne seront point vains : ils sont époux. En revenant du temple, ils se laissent conduire ; ils ne savent où ils sont, où ils vont, ce qu’on fait autour d’eux. Ils n’entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troublés ne voient plus rien. Ô délire ! ô faiblesse humaine ! le sentiment du bonheur écrase l’homme, il n’est pas assez fort pour le supporter.

Il y a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage, prendre un ton convenable avec les nouveaux époux. La morne décence des uns & le propos léger des autres me semblent également déplacés. J’aimerois mieux qu’on laissât ces jeunes cœurs se replier sur eux-mêmes, & se livrer à une agitation qui n’est pas sans charme, que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance, ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries, qui, dussent-elles leur plaire en tout autre temps, leur sont très sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mes deux jeunes gens, dans la douce langueur qui les trouble, n’écouter aucun des discours qu’on leur tient. Moi, qui veux qu’on jouisse de tous les jours de la vie, leur en laisserai-je perdre un si précieux ? Non, je veux qu’ils le goûtent, qu’ils le savourent, qu’il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable, &, les menant promener à l’écart, je les rappelle à eux-mêmes en leur parlant d’eux. Ce n’est pas seulement à leurs oreilles que je veux parler, c’est à leurs cœurs ; & je n’ignore pas quel est le sujet unique dont ils peuvent s’occuper ce jour-là.

Mes enfans, leur dis-je en les prenant tous deux par la main, il y a trois ans que j’ai vu naître cette flamme vive & pure qui fait votre bonheur aujourd’hui. Elle n’a fait qu’augmenter sans cesse ; je vois dans vos yeux qu’elle est à son dernier degré de véhémence ; elle ne peut plus que s’affaiblir. Lecteurs, ne voyez-vous pas les transports, les emportements, les serments d’Emile, l’air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de la mienne, & les tendres protestations que leurs yeux se font mutuellement de s’adorer jusqu’au dernier soupir ? Je les laisse faire, & puis je reprends.

J’ai souvent pensé que si l’on pouvoit prolonger le bonheur de l’amour dans le mariage, on auroit le paradis sur la terre. Cela ne s’est jamais vu jusqu’ici. Mais si la chose n’est pas tout à fait impossible, vous êtes bien dignes l’un & l’autre de donner un exemple que vous n’aurez reçu de personne, & que peu d’époux sauront imiter. Voulez-vous, mes enfants, que je vous dise un moyen que j’imagine pour cela, & que je crois être le seul possible ?

Ils se regardent en souriant & se moquent de ma simplicité. Emile me remercie nettement de ma recette, en me disant qu’il croit que Sophie en a une meilleure, et que, quant à lui, celle-là lui suffit. Sophie approuve, & paroit tout aussi confiante. Cependant, à travers son air de raillerie, je crois démêler un peu de curiosité. J’examine Emile ; ses yeux ardents dévorent les charmes de son épouse ; c’est la seule chose dont il soit curieux, & tous mes propos ne l’embarrassent guère. Je souris à mon tour en disant en moi-même : Je saurai bientôt te rendre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mouvements secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes, & bien contraire aux préjugés reçus ; c’est que généralement les hommes sont moins constants que les femmes, & se rebutent plus tôt qu’elles de l’amour heureux. La femme pressent de loin l’inconstance de l’homme, & s’en inquiète ;*

[*En France, les femmes se détachent les premières ; & cela doit être, parce qu’ayant peu de tempérament, et ne voulant que des hommages, quand un mari n’en rend plus, on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays, au contraire, c’est le mari qui se détache le premier ; cela doit être encore parce que les femmes, fidèles, mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d’elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d’exceptions ; mais je crois maintenant que ce sont des vérités générales.] c’est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s’attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu’il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure, elle s’humilie à son tour, & rarement avec le même succès. L’attachement & les soins gagnent les cœurs, mais ils ne les recouvrent guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l’amour dans le mariage.

Elle est simple & facile, reprends-je ; c’est de continuer d’être amants quand on est époux. --En effet, dit Emile en riant du secret, elle ne nous sera pas pénible.

Plus pénible à vous qui parlez que vous ne pensez peut-être. Laissez-moi, je vous prie, le temps de m’expliquer.

Les nœuds qu’on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner plus de force qu’il n’en doit avoir. La fidélité qu’il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits ; mais le pouvoir qu’il donne à chacun des deux sur l’autre est de trop. La contrainte & l’amour vont mal ensemble, & le plaisir ne se commande pas. Ne rougissez point, ô Sophie ! & ne songez pas à fuir. À Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie ! mais il s’agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet, souffrez, entre un époux & un père, des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.

Ce n’est pas tant la possession que l’assujettissement qui rassasie, & l’on garde pour une fille entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses, & un droit des plus doux témoignages de l’amour ? C’est le désir mutuel qui fait le droit, la nature n’en connaît point d’autre. La loi peut restreindre ce droit, mais elle ne saurait l’étendre. La volupté est si douce par elle-même ! doit-elle recevoir de la triste gêne la force qu’elle n’aura pu tirer de ses propres attraits ? Non, mes enfants, dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous devez la fidélité, non la complaisance. Chacun des deux ne peut être qu’à l’autre, mais nul des deux ne doit être à l’autre qu’autant qu’il lui plaît.

S’il est donc vrai, cher Emile, que vous vouliez être l’amant de votre femme, qu’elle soit toujours votre maîtresse & la sienne ; soyez amant heureux, mais respectueux ; obtenez tout de l’amour sans rien exiger du devoir, & que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels & demande d’être vaincue ; mais avec de la délicatesse & du véritable amour, l’amant se trompe-t-il sur la volonté secrète ? Ignore-t-il quand le cœur & les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser ? Que chacun des deux, toujours maître de sa personne & de ses caresses, ait droit de ne les dispenser à l’autre qu’à sa propre volonté. Souvenez-vous toujours que, même dans le mariage, le plaisir n’est légitime que quand le désir est partagé. Ne craignez pas, mes enfants, que cette loi vous tienne éloignés ; au contraire, elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire, & préviendra la satiété. Bornés uniquement l’un à l’autre, la nature & l’amour vous rapprocheront assez.

À ces propos & d’autres semblables, Emile se fâche, se récrie ; Sophie, honteuse, tient son éventail sur ses yeux, & ne dit rien. Le plus mécontent des deux, peut-être, n’est pas celui qui se plaint le plus. J’insiste impitoyablement : je fais rougir Emile de son peu de délicatesse ; je me rends caution pour Sophie qu’elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler ; on se doute bien qu’elle n’ose me démentir. Emile, inquiet, consulte les yeux de sa jeune épouse ; il les voit, à travers leur embarras, pleins d’un trouble voluptueux qui le rassure contre le risque de la confiance. Il se jette à ses pieds, baise avec transport la main qu’elle lui tend, & jure que, hors la fidélité promise, il renonce à tout autre droit sur elle. Sois, lui dit-il, chère épouse, l’arbitre de mes plaisirs comme tu l’es de mes jours & de ma destinée. Dût ta cruauté me coûter la vie, je te rends mes droits les plus chers. Je ne veux rien devoir à ta complaisance, je veux tout tenir de ton cœur.

Bon Emile, rassure-toi : Sophie est trop généreuse elle-même pour te laisser mourir victime de ta. générosité.

Le soir, prêt à les quitter, je leur dis du ton le plus grave qu’il m’est possible : Souvenez-vous tous deux que vous êtes libres, & qu’il n’est pas ici question des devoirs d’époux ; croyez-moi, point de fausse déférence. Emile, veux-tu venir ? Sophie le permet. Emile, en fureur, voudra me battre. & vous, Sophie, qu’en dites-vous ? faut-il que je l’emmène ? La menteuse, en rougissant, dira que oui. Charmant & doux mensonge, qui vaut mieux que la vérité !

Le lendemain... L’image de la félicité ne flatte plus les hommes : la corruption du vice n’a pas moins dépravé leur goût que leurs cœurs. Ils ne savent plus sentir ce qui est touchant ni voir ce qui est aimable. Vous qui, pour peindre la volupté, n’imaginez jamais que d’heureux amants nageant dans le sein des délices, que vos tableaux sont encore imparfaits ! vous n’en avez que la moitié la plus grossière ; les plus doux attraits de la volupté n’y sont point. Ô qui de vous n’a jamais vu deux jeunes époux, unis sous d’heureux auspices, sortant du lit nuptial, & portant à la fois dans leurs regards languissants & chastes l’ivresse des doux plaisirs qu’ils viennent de goûter, l’aimable sécurité de l’innocence, & la certitude alors si charmante de couler ensemble le reste de leurs jours ? Voici l’objet le plus ravissant qui puisse être offert au cœur de l’homme ; voilà le vrai tableau de la volupté : vous l’avez vu cent fois sans le reconnaître ; vos cœurs endurcis ne sont plus faits pour l’aimer. Sophie, heureuse & paisible, passe le jour dans les bras de sa tendre mère ; c’est un repos bien doux à prendre après avoir passé la nuit dans ceux d’un époux.

Le surlendemain, j’aperçois déjà quelque changement de scène. Emile veut paraître un peu mécontent ; mais, à travers cette affectation, je remarque un empressement si tendre, & même tant de soumission, que je n’en augure rien de bien fâcheux. Pour Sophie, elle est plus gaie que la veille, je vois briller dans ses yeux un air satisfait ; elle est charmante avec Emile ; elle lui fait presque des agaceries dont il n’est plus dépité.

Ces changements sont peu sensibles ; mais ils ne m’échappent pas : je m’en inquiète, j’interroge Emile en particulier ; j’apprends qu’à son grand regret, et malgré toutes ses instances, il a fallu faire lit à part la nuit précédente. L’impérieuse s’est hâtée d’user de son droit. On a un éclaircissement : Emile se plaint amèrement, Sophie plaisante ; mais enfin, le voyant prêt à se fâcher tout de bon, elle lui jette un regard plein de douceur & d’amour, & me serrant la main, ne prononce que ce seul mot, mais d’un ton qui va chercher l’âme : L’ingrat ! Emile est si bête qu’il n’entend rien à cela. Moi, je l’entends ; j’écarte Emile, & je prends à son tour Sophie en particulier.

Je vois, lui dis-je, la raison de ce caprice. On ne sauroit avoir plus de délicatesse ni l’employer plus mal à propos. Chère Sophie, rassurez-vous ; c’est un homme que je vous ai donné, ne craignez pas de le prendre pour tel : vous avez eu les prémices de sa jeunesse ; il ne l’a prodiguée à personne, il la conservera longtemps pour vous.

"Il faut, ma chère enfant, que je vous explique mes vues dans la conversation que nous eûmes tous trois avant-hier. Vous n’y avez peut-être aperçu qu’un art de ménager vos plaisirs pour les rendre durables. Ô Sophie ! elle eut un autre objet plus digne de mes soins. En devenant votre époux, Emile est devenu votre chef ; c’est à vous d’obéir, ainsi l’a voulu la nature. Quand la femme ressemble à Sophie, il est pourtant bon que l’homme soit conduit par elle ; c’est encore la loi de la nature ; & c’est pour vous rendre autant d’autorité sur son cœur que son sexe lui en donne sur votre personne, que je vous ai faite l’arbitre de ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations pénibles ; mais vous régnerez sur lui si vous savez régner sur vous ; & ce qui s’est déjà passé me montre que cet art si difficile n’est pas au-dessus de votre courage. Vous régnerez longtemps par l’amour, si vous rendez vos faveurs rares & précieuses, si vous savez les faire valoir. Voulez-vous voir votre mari sans cesse à vos pieds, tenez-le toujours à quelque distance de votre personne. Mais, dans votre sévérité, mettez de la modestie, et non du caprice ; qu’il vous voie réservée, & non pas fantasque ; gardez qu’en ménageant son amour vous ne le fassiez douter du vôtre. Faites-vous chérir par vos faveurs & respecter par vos refus ; qu’il honore la chasteté de sa femme sans avoir à se plaindre de sa froideur."

"C’est ainsi, mon enfant, qu’il vous donnera sa confiance, qu’il écoutera vos avis, qu’il vous consultera dans ses affaires, & ne résoudra rien sans en délibérer avec vous. C’est ainsi que vous pouvez le rappeler à la sagesse quand il s’égare, le ramener par une douce persuasion, vous rendre aimable pour vous rendre utile, employer la coquetterie aux intérêts de la vertu, & l’amour au profit de la raison."

"Ne croyez pas avec tout cela que cet art même puisse vous servir toujours. Quelque précaution qu’on puisse prendre, la jouissance use les plaisirs, & l’amour avant tous les autres. Mais, quand l’amour a duré longtemps, une douce habitude en remplit levi de, & l’attroit de la confiance succède aux transports de la passion. Les enfans forment entre ceux qui leur ont donné l’être une liaison non moins douce & souvent plus forte que l’amour même. Quand vous cesserez d’être la maîtresse d’Emile, vous serez sa femme & son amie ; vous serez la mère de ses enfants. Alors, au lieu de votre première réserve, établissez entre vous la plus grande intimité ; plus de lit à part, plus de refus, plus de caprice. Devenez tellement sa moitié, qu’il ne puisse plus se passer de vous, & que, sitôt qu’il vous quitte, il se sente loin de lui-même. Vous qui fîtes si bien régner les charmes de la vie domestique dans la maison paternelle, faites-les régner ainsi dans la vôtre. Tout homme qui se plaît dans sa maison aime sa femme. Souvenez-vous que si votre époux vit heureux chez lui, vous serez une femme heureuse."

"Quant à présent, ne soyez pas si sévère à votre amant ; il a mérité plus de complaisance ; ils offenseroit de vos alarmes ; ne ménagez plus si fort sa santé aux dépens de son bonheur, & jouissez du vôtre. Il ne faut point attendre le dégoût ni rebuter le désir ; il ne faut point refuser pour refuser, mais pour faire valoir ce qu’on accorde."

Ensuite, les réunissant, je dis devant elle à son jeune époux : Il faut bien supporter le joug qu’on s’est imposé. Méritez qu’il vous soit rendu léger. Surtout sacrifiez aux grâces, & n’imaginez pas vous rendre plus aimable en boudant. La paix n’est pas difficile à faire, & chacun se doute aisément des conditions. Le traité se signe par un baiser. Après quoi je dis à mon élève : Cher Emile, un homme a besoin toute sa vie de conseil & de guide. J’ai fait de mon mieux pour remplir jusqu’à présent ce devoir envers vous ; ici finit ma longue tâche & commence celle d’un autre. J’abdique aujourd’hui l’autorité que vous m avez confiée, & voici désormois votre gouverneur.

Peu à peu le premier délire se calme, & leur laisse goûter en paix les charmes de leur nouvel état. Heureux amants ! dignes époux ! pour honorer leurs vertus, pour peindre leur félicité, il faudroit faire l’histoire de leur vie. Combien de fois, contemplant en eux mon ouvrage, je me sens saisi d’un ravissement qui fait palpiter mon cœur ! Combien de fois je joins leurs mains dans les miennes en bénissant la Providence & poussant d’ardents soupirs ! Que de baisers j’applique sur ces deux mains qui se serrent ! de Combien de larmes de joie ils me les sentent arroser ! Ils s’attendrissent à leur tour en partageant mes transports. Leurs respectables parents jouissent encore une fois de leur jeunesse dans celle de leurs enfants ; ils recommencent pour ainsi dire de vivre en eux, ou plutôt ils connaissent pour la première fois le prix de la vie : ils maudissent leurs anciennes richesses qui les empêchèrent au même âge de goûter un sort si charmant. S’il y a du bonheur sur la terre, c’est dans l’asile où nous vivons qu’il faut le chercher.

Au bout de quelques mois, Emile entre un matin dans ma chambre, & me dit en m’embrassant : Mon maître, félicitez votre enfant ; il espère avoir bientôt l’honneur d’être père. Oh ! quels soins vont être imposés à notre zèle, & que nous allons avoir besoin de vous ! À Dieu ne plaise que je vous laisse encore élever le fils après avoir élevé le père. À Dieu ne plaise qu’un devoir si saint & si doux soit jamais rempli par un autre que moi, dusse-je aussi bien choisir pour lui qu’on a choisi pour moi-même ! Mais restez le maître des jeunes maîtres. Conseillez-nous, gouvernez-nous, nous serons dociles : tant que je vivrai, j’aurai besoin de vous. J’en ai plus besoin que jamais, maintenant que mes fonctions d’homme commencent. Vous avez rempli les vôtres ; guidez-moi pour vous imiter ; et reposez-vous, il en est tems.

FIN.


ÉMILE

ET

SOPHIE,

OU

LES SOLITAIRES.




AVIS DES ÉDITEURS

Sur le Fragment qui suit.


Il faut en convenir, les seuls biens sur lesquels les hommes puissent compter, sont ceux qu’ils ont mis en réserve au fond de leur ame ; aussi le moyen, unique peut-être, de pourvoir efficacement à leur bonheur, c’est de leur donner des ressources sûres contre les coups du sort, soit pour les réparer à force de talens, soit pour les supporter à force de vertus. Ce fut le grand objet que M. Rousseau se proposa dans son Traité de l’Éducation ; l’Ouvrage suivant étoit destiné à prouver qu’il l’avoit rempli. En mettant Émile aux prises avec la fortune, en le plaçant dans une suite de situations effrayantes, que le mortel le plus intrépide n’envisageroit pas sans frémir, il vouloit montrer que, les principes dont il fut nourri depuis sa naissance, pouvoient seuls l’élever au-dessus de ces situations. Ce plan étoit beau, l’exécution en auroit été aussi intéressante qu’utile ; c’étoit mettre en action la morale d’Émile, la justifier & la faire aimer : mais la mort ne permit pas à M. Rousseau d’élever ce nouveau monument à sa gloire, & de reprendre cet Ouvrage, qu’il avoit interrompu pour ses Confessions.

Nous donnons au Public le seul morceau qu’il en ait écrit & nous le disons sans détour ; nous le donnons avec une sorte de répugnance. Plus le tableau qu’il nous présente est empreint du génie de son sublime Auteur, & plus il est révoltant. Emile désespéré, Sophie avilie ! Qui pourroit supporter ces odieuses images ! J’ai du moins la ressource des larmes, quand je vois la vertu malheureuse gémir ; mais que me reste-t-il quand elle est en proie aux remords ? Et puis, quelle confiance prendroit-on dans des préceptes qui n’ont abouti qu’à faire une femme adultère ? S’il est vrai cependant que les éducations austeres ne font que des hypocrites de vertu, l’éducation seule de Sophie doit faire des filles vertueses ; mais des filles vertueuses deviennent-elles des épouses perfides & parjures ? Gardons-nous d’imputer à M. Rousseau ces contradictions : Nous le favoris ; elles n’existoient point dans son plan. Auroit-il voulu défigurer lui- même son plus bel ouvrage ? Sophie fut coupable, elle ne fut point vile, d’imprudentes liaisons firent les fautes & ses malheurs : une femme vicieuse & jalouse de ses vertus, sans altérer son ame pure, surprit sa simplicité : un breuvage empoisonné n’égara ses sens qu’en troublant sa raison ; l’infortunée cédoit à son’époux, en se livrant au vil séducteur qui outrageoit son innocence. ; elle succomba comme Clarisse, & se releva plus sublime qu’elle. Mais si Emile devoit connoître l’excès du malheur, ne faloit-il pas que Sophie fût infidelle ? Auprès d’elle pouvoit-il être malheureux ? Et qui pouvoit l’en séparer ? Les hommes.... La mort.... Non : le crime seul de Sophie.

Pourquoi M. Rousseau n’a-t-il pas achevé ces tristes récits ? Pourquoi ce long tissu d’objets funestes, de traverses, de calamités, de fautes, de remords, de désespoir & de repentir, ne nous a-t-il pas conduits à ces jours de paix & de gloire, où, vainqueurs du sort, des hommes & d’eux-mêmes, Emile & Sophie, ivres d’amour & brillans de vertus, auroient, loin des humains & dans le calme de l’innocence, retrouvé le bonheur de leurs premiers ans

Quel cœur flétri par le sentiment de leurs peines, ne se seroit pas ranimé aux doux accens de leur félicite !

Oui, ma Sophie, retraçons le cours fortuné de nos beaux jours, n’en laissons point effacer la mémoire, après les avoir rendus si charmans. Rappellons leurs transports, leurs délices ; rappellons jufqu’à leurs traverses, jusqu’à ces tems cruels de ta faute & de mon désespoir. Tems de douleurs & de larmes, que l’amour, les vertus, le bonheur ont si bien rachetés ! Oh ! qui voudroit à ce prix n’avoir pas souffert, n’avoir pas gémi, n’avoir pas détesté sa vie & n’avoir pas vécu !

Pleurs de douleur & de rage, qu’êtes-vous dans ces torrens de joie & de plaisirs qui vous ont absorbes !

Souvenirs amers & délicieux, ne vous dérobe jamais à nos cours, dont rien ne peut plus troubler la paix.

Tenez-nous lieu de tout maintenant que, bornés à jamais l’un à l’autre, nous sommes seuls sur la terre, & que le genre humain n’est plus rien pour nous.

Sophie, ma chere Sophie, que ne puis-je revivre tous les jours de ma vie dans chacun de ceux que je passe avec toi, je n’en aurois jamais assez pour goûter ma félicité ! EMILE ET SOPHIE, ou LES SOLITAIRES.

LETTRE PREMIERE.

J’ETOIS libre, j’étois heureux, o mon maître ! Vous m’aviez fait un cœur propre à goûter le bonheur, & vous m’aviez donne Sophie. Aux délices de l’amour, aux épanchemens de l’amitié, une famille naissante ajoutoit les charmes de la tendresse paternelle : tout m’annoncoit une vie agréable, tout me promettoit une douce vieillesse & une mort paisible dans les bras de mes enfans. Helas ! qu’est devenu ce tems heureux de jouissance & d’esperance, ou l’avenir embellissoit le présent ; ou mon cœur, ivre de sa joie, s’abreuvoit chaque jour d’un siecle de félicite ? Tout s’est évanoui comme un songe ; jeune encore j’ai tout perdu, femme, enfans, amis tout enfin, jusqu’au commerce de mes semblables. Mon cœur à été déchire par tous ses attachemens ; il ne tient plus qu’au moindre de tous, au tiede amour d’une vie sans plaisirs, mais exempte de remords. Si je survis long-tems à mes pertes, mon sort est de vieillir & mourir seul sans jamais revoir un visage d’homme, & la seule Providence me fermera les yeux.

En cet état, qui peut m’engager encore à prendre soin de cette triste vie que j’ai si peu de raison d’aimer ? Des souvenirs, & la consolation d’être dans l’ordre en ce monde, en m’y soumettant sans murmure aux décrets éternels. Je suis mort dans tout ce qui m’étoit cher : J’attends sans impatience & sans crainte que ce qui reste de moi rejoigne ce que j’ai perdu.

Mais vous, mon cher maître, vivez-vous ? êtes-vous mortel encore sur cette terre d’exil avec votre Emile, ou si déjà vous habitez avec Sophie la patrie des ames justes ? Hélas ! ou que vous soyez vous êtes mort pour moi, mes yeux ne vous verront plus ; mais mon, cœur s’occupera de vous sans cesse. Jamais je n’ai mieux connu le prix de vos soins qu’apres que la dure nécessite m’a si cruellement fait sentir ses coups & m’a tout ôte excepte moi. Je suis seul, j’ai tout perdu, mais je me reste, & le désespoir ne m’a point anéanti. Ces papiers ne vous parviendront pas, je ne puis l’espérer. Sans doute ils périront fans avoir été vus d’aucun homme :, mais n’importe, ils sont écrits, je les rassemble, je les lie, je les continue, & c’est à vous que je les adresse : c’est à vous que je veux tracer ces précieux souvenirs qui nourrissent & navrent mon cœur ; c’est à vous que je veux rendre compte de moi, de mes sentimens, de ma conduite, de ce cœur que vous m’avez donne. Je dirai tout, le bien, le mal, mes douleurs, mes plaisirs, mes fautes ; mais je crois n’avoir rien à dire qui puisse déshonorer votre ouvrage.

Mon bonheur à été précoce ; il commença des ma naissance, il devoit finir avant ma mort. Tous les jours de mon enfance ont été des jours fortunes, passes dans la liberté, dans la joie, ainsi que dans l’innocence : je n’appris jamais à distinguer mes instructions de mes plaisirs. Tous les hommes se rappellent avec attendrissement les de leur enfance, mais je suis le seul peut-être qui ne mêle point à ces doux souvenirs ceux des pleurs qu’on lui fit verser. Hélas ! si je fusse mort enfant, j’aurois déjà joui de la vie, & n’en aurois pas connu les regrets !

Je devins jeune homme & ne cessai point d’être heureux. Dans l’âge des passions je formois ma raison par mes sens ; ce qui sert à tromper les autres sut pour moi le chemin de la vérité. J’appris à juger sainement des choses qui m’environnoient & de l’intérêt que j’y devois prendre ; j’en jugeois sur des principes vrais & simples ; l’autorité, l’opinion n’altéroient point mes jugemens. Pour découvrir les rapports des choses entre elles, j’étudiois les rapports de chacune d’elles à moi : Par deux termes connus j’apprenois à trouver le troisieme : Pour connoître l’univers par tout ce, qui pouvoit m’interesser, il me suffit de me connoître ; ma place assignée, tout fut trouve.

J’appris ainsi que la premiere sagesse est de vouloir ce qui est, & de régler son cœur sur sa destinée. Voilà tout ce qui dépend de nous, me disiez-vous ; tout le reste est de nécessité. Celui qui lutte le plus contre son sort est le moins sage & toujours le plus malheureux ; ce qu’il peut changer à sa situation le soulage moins que le trouble intérieur qu’il se donne pour cela ne le tourmente. Il réussit rarement, & ne gagne rien à.réussir. Mais quel être sensible peut vivre toujours sans passions, sans attachemens ? Ce n’est pas un homme, c’est une brute ou c’est un Dieu. Ne pouvant donc me garantir de toutes les affections qui nous lient aux choses, vous m’apprîtes du moins à. les choisir, à n’ouvrir mon ame qu’aux plus nobles, à ne l’attacher qu’aux plus dignes objets qui : sont mes semblables, à étendre pour ainsi dire, le moi humain sur toute l’humanité, & à me préserver ainsi des viles passions qui le concentrent.

Quand mes sens éveillés par l’âge me demanderent une compagne, vous épurâtes leur feu par les sentimens ; c’est par l’imagination qui les anime que j’appris à les subjuguer. J’aimois Sophie avant même que de la connoître ; cet amour préservoit mon cœur des piéges du vice, il y portoit le goût des choses belles & honnêtes, il y gravoit en traits ineffaçables les saintes loix de la vertu. Quand je vis enfin ce digne objet de mon culte, quand je sentis l’empire de ses charmes, tout ce qui peut entrer de doux, de ravissant dans une ame pénétra la mienne d’un sentiment exquis que rien ne peut exprimer. Jours chéris de mes premieres amours, jours délicieux, que ne pouvez-vous recommencer sans cesse & remplir désormais tout mon être ! je ne voudrois point d’autre éternité. Vains regrets ! souhaits inutiles ! Tout est disparu, tout est disparu sans retour...... Après tant d’ardens soupirs, j’en obtins le prix, tous mes vœux surent comblés. Epoux, & toujours amant, je trouvai dans la tranquille possession un bonheur d’une autre espece, mais non moins vrai que dans le délire des desirs. Mon maître, vous croyez avoir, connu cette fille enchanteresse. Ô combien vous vous trompez ! Vous avez connu ma maîtresse, ma femme ; mail vous n’avez pas connu Sophie. Ses charmes de toute espece étoient inépuisables, chaque instant sembloit les renouveller, & le dernier jour de sa vie, m’en montra que je n’avois pas connus.

Déjà pere de deux enfans, je partageois mon tems entre une épouse adorée & les chers fruits de sa tendresse ; vous m’aidiez à préparer à mon fils une éducation semblable à la mienne, & ma fille, sous les yeux de sa mere, eût appris à lui ressembler. Toutes mes affaires se bornoient au soin du patrimoine de Sophie ; j’avois oublié ma fortune pour jouir de ma félicité. Trompeuse félicité ! trois fois j’ai senti ton inconstance. Ton terme n’est qu’un point, & lorsqu’on est au comble il faut bientôt décliner. Etoit-ce par vous, pere cruel, que devoit commencer ce déclin ? Par quelle fatalité pûtes-vous quitter cette vie paisible que nous menions ensemble, comment mes empressemens vous rebuterent-ils de moi ? Vous vous complaisiez dans votre ouvrage ; je le voyois, je le sentois, j’en étois sûr. Vous paroissiez heureux de mon bonheur ; les tendres caresses de Sophie sembloient flatter votre cœur paternel ; vous nous aimiez, vous vous plaisiez avec nous : & vous nous quittâtes ! Sans votre retraite je serois heureux encore ; mon fils vivroit peut-être, ou d’autres mains n’auroient point fermé ses yeux.. Sa mere, vertueuse & chérie, vivroit elle-même dans les bras de son époux. Retraite funeste, qui m’livre sans retour aux horreurs de mon fort ! non, jamais sous vos yeux le crime & ses peines n’eussent approché de ma famille ; en. l’abandonnant vous m’avez fait plus de maux que vous ne m’aviez fait de biens en toute ma vie.

Bientôt le Ciel cessa de bénir une maison que vous n’habitiez plus. Les maux, les afflictions se succédoient sans relâche. En peu de mais nous perdîmes le pere, la mere de Sophie, & enfin sa fille, sa charmante fille qu’elle avoit tant desirée, qu’elle idolâtroit, qu’elle vouloit suivre. à ce. dernier coup sa constance ébranlée acheva de l’abandonner. Jusqu’a ce tems, contente & paisible dans sa solitude, elle avoit ignoré les amertumes de la vie, elle n’avoit point armé contre. les coups du sort cette ame sensible & facile à s’affecter. Elle sentit ces pertes comme on sent ses premiers malheurs : aussi ne furent-elles que les commencemens des : nôtres. Rien ne pouvoir tarir ses pleurs ; la mort de sa fille lui fit sentir plus vivement celle de sa mere : elle appelloit sans cesse l’une ou l’autre en gémissant ; elle faisoit retentir de leurs : noms & de ses regrets. tous les lieux où jadis elle avoit reçu leurs innocentes caresses : tous les objets qui les lui rappelloient aigrissoient ses douleurs ; je résolus de l’éloigner des affaires & qui n’en avoient jamais été pour moi jusqu’alors : je lui proposai d’y suivre une amie qu’elle s’étoit faire au voisinage & qui etoit obligée de s’y rendre avec son mari. Elle y consentit pour ne point se séparer de moi, ne pénétrant pas mon motif. Son affliction lui étoit trop chere pour chercher à la calmer. Partager ses regrets, pleurer avec elle, etoit la seule consolation qu’on pût lui donner.

En approchant du la capitale, je me sentis frappé d’une impression funeste que je n’avois jamais éprouvée auparavant. Les plus tristes pressentimens s’élevoient dans mon sein : tout ce que j’avois vu, tout ce que vous m’aviez dit des grandes villes me faisoit trembler sur le séjour de celle-ci. Je m’effrayois d’exposer une union si pure à tant de dangers qui pouvoient l’altérer. Je frémissois en regardant la triste Sophie, de songer que j’entraînois moi-même tant de vertus & de charmes dans ce gouffre de préjugés & de vices ou vont se perdre de toutes parts l’innocence & le bonheur.

Cependant, sur d’elle & de moi, je méprisois cet avis de la prudence que je prenois pour un vain pressentiment ; en m’en laissant tourmenter je le traitois de chimere. Hélas ! je n’imaginois pas le voir sitôt & si cruellement justifie. Je ne songeois gueres que je n’allois pas chercher le péril dans la capitale, mais qu’il m’y suivoit.

Comment vous parler des deux ans que nous passâmes dans cette fatale Ville, & de l’effet cruel que fit sur mon ame & sur mon sort ce séjour empoisonné ? Vous avez trop sçu ces tristes catastrophes dont le souvenir, effacé dans des jours plus heureux, vient aujourd’hui redoubler mes regrets, en me ramenant à leur source. Quel changement produisit en moi ma complaisance pour des liaisons trop aimables, que l’habitude commençoit à tourner en amitié ! Comment l’exemple & l’imitation contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, l’amenerent-ils insensiblement à ces goûts frivoles que, plus jeune, j’avois sçu dédaigner ? Qu’il est différent de voir les choses distroit par d’autres objets ou seulement occupé de ceux qui nous frappant ! Ce n’étoit plus le tems où mon imagination échauffée ne cherchoit que Sophie, & rebutoit tout ce qui n’étoit pas elle. Je ne la cherchois plus, je la possedois, & son charme embellissoit alors autant les objets qu’il les avoit défigurés dans ma premiere jeuneffe. Mais bientôt ces mêmes objets affoiblirent mes goûts en les partageant. Usé peu-à-peu sur tous ces amusemens frivoles, mon cœur perdoit insensiblement son premier ressort & devenoit incapable de chaleur & de force ; j’errois avec inquiétude d’un plaisir à l’autre ; je recherchois tout & je m’ennuyois de tout ; je ne me plaisois qu’où je n’étois pas, & m’étour dissois pour m’amuser. Je sentois une révolution dont je ne voulois point me convaincre ; je ne me laissois pas le tems de rentrer en moi, crainte de ne m’y plus retrouver. Tous mes attachemens. s’étoient relâchés, toutes mes affections s’étoient attiédies : j’avois mis un jargon de sentiment & de morale à la place de la réalité. J’étois un homme galant sans tendresse, un StoÏcien sans vertus, un sage occupé de folies, je n’avois plus de votre Emile que le nom & quelques discours. Ma franchise, ma liberté, mes plaisirs, mes devoirs, vous, mon fils, Sophie elle- même, tout ce qui jadis animoit, élevoit mon esprit & faisoit la plénitude de mon existence, en se détachant peu-à-peu de moi, sembloit m’en détacher moi-même, & ne laissoit plus, dans mon arme affaissée qu’un sentiment importun de vuide & d’anéantissement.. Enfin, je n’aimois plus au croyois ne plus aimer. Ce feu terrible, qui paroissoit presque éteint, couvoit sous la cendre, pour éclater bientôt avec plus de fureur que jamais.

Changement cent fois plus inconcevable ! Comment celle qui faisoit la gloire & le bonheur de ma vie en fit-elle la honte & le désespoir ? Comment décrirois-je un si déplorable égarement ? Non jamais ce détail affreux ne sortira de ma plume ni de ma bouche ; il est trop injurieux à la mémoire de la plus digne des femmes, trop accablant, trop horrible à mon souvenir, trop décourageant pour la vertu ; j’en mourrois cent fois avant qu’il fût achevé. Morale du monde, piégés du vice & de exemple, trahisons d’une fausse- amitié, inconstance & foiblesse humaine, qui de nous est à votre épreuve ? Ah ! si Sophie à souillé sa vertu, quelle femme osera compter sur la sienne ? Mais de quelle trempe unique dût être une ame qui put revenir de si loin à tout ce qu’elle fut auparavant ?

C’est de vos enfans régénérés que j’ai à vous parler. Tous leurs égaremens vous ont été connus : je n’en dirai que ce qui tient à leur retour à eux-mêmes & sert à lier les evenemens.

Sophie consolée, ou plutôt distraite par son amie & par les sociétés où elle l’entraînoit, n’avoit plus ce goût décidé pour la vie privée & pour la retraite : elle. avoit oublié ses pertes & presque ce qui lui étoit resté. Son fils en grandissant alloit devenir moins dépendant d’elle, & déjà la mere apprenoit à s’en passer. Moi-même je n’étois plus son Emile, je n’étois que son mari, & le mari d’une honnête femme dans les grandes Villes, est un homme avec qui l’on garde en public toutes sortes de bonnes manieres, mais qu’on ne voit point en particulier. Long-tems nos coteries furent les mêmes. Elles changerent insensiblement. Chacun des deux : pensoit se mettre son aile loin de la personne qui avoir droit d’inspection sur lui. Nous n’étions plus un, nous étions deux :.le ton du monde nous avoir divisés, & nos cœurs ne se rapprochoient plus. Il n’y avoit que nos voisins de Campagne & amis de Ville qui nous réunssent quelquefois. La femme, après m’avoir fait souvent des agaceries auxquelles je ne résistois pas toujours sans peine se rebuta, & s’attachant tout-à-fait à Sophie en devint inséparable. Le mari vivoit sort lié avec son épouse, & par conséquent avec la mienne. Leur conduite extérieure étoit réguliere & décente, mais leurs maximes auroient dû m’effrayer. Leur bon intelligence venoit moins d’un véritable attachement, que d’une indifférence commune sur les devoirs de leur état. Peu jaloux des droits qu’ils avoient l’un sur l’autre, ils prétendoient s’aimer beaucoup plus en se passant tous leurs goûts sans contrainte, & ne s’ossensant point de n’en être pas l’objet. Que mon mari vive heureux, sur toute chose, disoit la femme ; que j’aie ma femme pour amie, je suis content, disoit le mari. Nos sentimens, poursuivoient-ils, ne dépendent pas de nous, mais nos procédés en dépendent : chacun me du sien tout ce qu’il peut au bonheur de l’autre. Peut-on mieux aimer ce qui nous est cher, que de vouloir tout ce qu’il desire ? On évite la cruelle nécessité de se fuir.

Ce systême ainsi mis à découvert tout d’un coup nous eût fait horreur. Mais on ne fait pas combien : les épanchemens l’amitié sont passer de choses qui révolteroient sans elle ; on ne fait pas combien une philosophie si bien adaptée aux vices du cœur humain, une philosophie qui n’offre au lieu des sentimens qu’on n’est plus maître d’avoir, au lieu du devoir caché qui tourmente, & qui ne profite à personne, que soins, procédés, bienféances, attentions, que franchise, liberté, sincérité, confiance ; on ne fait pas, dis-je, combien tout ce qui maintient l’union entre les personnes, quand les cœurs ne font plus unis, à d’attroit pour les meilleurs naturels, & devient séduisant sous le masque de la sagesse : la raison même auroit peine à se défendre, si la conscience ne venoit au secours. C’étoit-là ce qui maintenoit entre Sophie & moi, la honte de nous montrer un empressement que nous n’avions plus. Le couple qui nous avoit subjugues s’outrageoit sans contrainte & croyoit s’aimer : mais un ancien respect l’un pour l’autre, que nous ne pouvions vaincre, nous forçoit à nous fuir pour nous outrage. En paroissant nous être mutuellement à charge, nous étions plus prés de nous réunir qu’eux qui ne se quittoient point. Cesser de s’éviter quand on s’offense, c’est être surs de ne se rapprocher jamais.

Mais au moment où l’éloignement entre nous étoit le plus marqué, tout changea de la maniere de la plus bizarre. Tout-à-coup Sophie devint aussi sédentaire & retirée qu’elle avoir été. dissipée jufsqu’alors. Son humeur, qui n’etoit pas toujours égale, devint constamment triste & sombre. Enfermée depuis le matin jusqu’au soir dans sa chambre, sans parler, sans pleurer, sans se soucier de personne, elle ne pouvoit souffrir qu’on l’interrompît. Son amie elle-même lui devint insupportable ; elle le lui dit & la reçut mal sans la rebuter : elle me pria plus d’une fois de la délivrer d’elle. Je lui fis la guerre de ce caprice dont j’accusois un peu de jalousie ; je le lui dis même un jour en plaisantant. Non, Monsieur, je ne suis point jalouse, me dit-elle d’un air froid & résolu ; mais j’ai cette femme en horreur : je ne vous demande qu’une grace ; c’est que je ne la revoye jamais. Frappé de ces mots, je voulus savoir la raison de sa haine : elle refusa de répondre. Elle avoit déjà fermé sa porte au mari ; je fus obligé de la fermer à la femme, & nous ne les vîmes plus.

Cependant sa tristesse continuoit & devenoit inquiétante. Je commençai de m’en alarmer ; mais comment en savoir la cause qu’elle s’obstinoit à taire ? Ce n’étoit pas à cette ame fiere qu’on en pouvoit imposer par l’autorité : nous avions cessé depuis si long-tems d’être les confidens l’un de l’autre, que je fus peu surpris qu’elle dédaignât de m’ouvrir son cœur ; il faloit mériter cette confiance, & soit que sa couchante mélancolie eût réchauffé le mien, soit qu’il sût moins guéri qu’il n’avoit cru l’être, je sentis qu’il m’en coûtoit peu pour lui rendre des soins avec lesquels j’espérois vaincre enfin son silence.

Je ne la quittois plus : mais j’eus beau revenir à elle, & marquer ce retour par les plus tendres empressemens, je vis avec douleur que je n’avançois rien. Je voulus rétablir les droits d’Epoux, trop négligés depuis long- tems ; j’éprouvai la plus invincible résistance. Ce n’étoient plus ces refus agaçans, faits pour donner un nouveau prix à ce qu’on accorde : ce n’étoient pas non plus ces refus tendres, modestes, mais absolus qui m’enivroient d’amour & qu’il faloit pourtant respecter. C’étoient les refus sérieux d’une volonté décidée qui s’indigne qu’on puisse douter d’elle. Elle me rappelloit avec force les engagemens pris jadis en votre présence. Quoi qu’il en soit de moi, disoit-elle, vous devez vous estimer vous-même & respecter à jamais la parole d’Emile. Mes torts ne vous autorisent point à violer vos promesses. Vous pouvez me punir, mais vous ne pouvez me contraindre, & soyez sur que je ne le souffrirai jamais. Que répondre, que faire ? sinon tacher de la fléchir, de la toucher, de vaincre son obstination à force de persévérance ? Ces vains efforts irritoient à la fois mon amour & mon amour-propre. Les difficultés enflammoient mon cœur, & je me faisois un point d’honneur de les surmonter. Jamais peut-être après dix ans de mariage, après un si long refroidissement, la passion d’un Epoux ne se ralluma si brûlante & si vive ; jamais durant mes premieres amours je n’avois tant versé de pleurs à ses pieds : tout fut inutile, elle demeura inébranlable.

J’étois aussi surpris qu’affligé, sachant bien que cette dureté de cœur n’étoit pas dans son caractere. Je ne me rebutai point, & si je ne vainquis pas son opiniâtreté, j’y crus voir moins de sécheresse. Quelques signes de regret & de pitié rempéroient l’aigreur de ses refus, je jugeois quelquefois qu’ils lui coûtoient ; ses yeux éteints laissoient tomber sur moi quelques regards non moins tristes, mais moins farouches, & qui sembloient portés à l’attendrissement. Je pensai que la honte d’un caprice aussi outré l’empêchoit d’en revenir, qu’elle le soutenoit faute de pouvoir l’excuser, & qu’elle n’attendoit peut-être qu’un peu de contrainte pour paroître céder à la force ce qu’elle n’osoit plus accorder de bon gré. Frappé d’une idée qui flattoit mes desirs, je m’y livre avec complaisance : c’est encore un égard que je veux avoir pour elle, de lui sauver l’embarras de se rendre après avoir si long-tems résisté.

Un jour qu’entraîné par mes transports je joignois aux plus tendres supplications les plus ardentes caresses, je la vis émue ; je voulus achever ma victoire. Oppressée & palpitante, elle etoit prête à succomber ; quand tout-à-coup changeant de ton, de maintien, de visage, elle me repousse avec une promptitude, avec une violence incroyable, & me regardant d’un œil que la fureur & le désespoir rendoient effrayant, arrêtez, Emile, me dit-elle, & fachez que je ne vous suis plus rien. Un autre à fouillé votre lit, je suis enceinte ; vous ne me toucherez de ma vie & sur-le-champ elle s’élance avec impétuosité dans son cabinet, dont elle ferme la porte sur elle.

Je demeure écrasé.....

Mon maître, ce n’est pas ici l’histoire des événemens de ma vie ; ils valent peu la peine d’être écrits ; c’est l’histoire de mes passions, de mes sentimens, de mes idées. Je dois m’étendre sur la plus terrible révolution que mon cœur éprouva jamais.

Les grandes plaies du corps & de l’ame ne saignent pas à l’instant qu’elles sont faites ; elles n’impriment pas sitôt leurs plus vives douleurs. La nature se recueille pour en soutenir toute la violence, & souvent le coup mortel est porté long-tems avant que la blessure se fasse sentir. à cette scène inattendue, à ces mots que mon oreille sembloit repousser, je reste immobile, anéanti ; mes yeux se ferment, un froid mortel court dans mes veines ; sans être évanoui je sens tous mes sens arrêtés, toutes mes fonctions suspendues ; mon âme bouleversée est dans un trouble universel, semblable au cahos de la scène au moment qu’elle change, au moment que tout fuit & va prendre un nouvel aspect.

J’ignore combien de tems je demeurai dans cet état, genoux comme j’étois, & sans oser presque remuer, de peur de m’assurer que ce qui se passoit n’etoit point un songe. J’aurois voulu que cet étourdissement eût duré toujours. Mais enfin réveillé malgré moi, la premiere impression que je sentis fut un saisissement d’horreur pour tout ce qui m’environnoit. Tout-à-coup je me leve, je m’élance hors de la chambre, je franchis l’escalier sans rien voir, sans rien dire à personne, je sors, je marche à grands pas, je m’éloigne avec la rapidité d’un cerf qui croit fuir par sa vîtesse le trait qu’il porte enfoncé dans son flanc.

Je cours ainsi sans m’arrêter, sans ralentir mon pas, jusques dans un jardin public. L’aspect du jour & du Ciel m’étoit à charge ; je cherchois l’obscurité sous les arbres ; enfin, me trouvant hors d’haleine, je me laissai tomber demi-mort sur un gazon....Ou suis-je ? Que suis-je devenu ? Qu’ai-je entendu ? Quelle catastrophe ? Insensé ! Quelle chimere as-tu poursuivie ? Amour, honneur, foi, vertus, ou étes-vous ? La sublime, la noble Sophie n’est qu’une infâme ! Cette exclamation que mon transport fit éclater, fut suivie d’un tel déchirement de cœur, qu’oppressé par les sanglots, je ne pouvois ni respirer ni gémir : sans la rage & l’emportement qui succéderont, ce saisissement m’eût sans doute étouffé. Ô qui pourroit démêler, exprimer cette confusion de sentimens divers que la honte, l’amour, la fureur, les regrets, l’attendrissement, la jalousie, l’affreux désespoir me firent éprouver à la fois ? Non, cette situation, ce tumulte ne peut se décrire. L’épanouissement de l’extrême joie, qui, d’un mouvement uniforme semble étendre & raréfier tout notre être, se conçoit, s’imagine aisément. Mais quand l’excessive douleur rassemble dans le sein d’un misérable toutes les furies des enfers ; quand mille tiraillemens opposés le déchirent sans qu’il puisse en distinguer un seul ; quand il se lent mettre en pièces par cent forces diverses qui l’entraînent en feins contraire, il n’est plus un, il est tout entier à chaque point de douleur, il semble se multiplier pour souffrir. Tel étoit mon état, tel il fut durant plusieurs heures ; comment en faire le tableau ? Je ne dirois pas en des volumes ce que je sentois à chaque instant. Hommes heureux, qui dans une âme étroite & dans un cœur tiède ne connoissez de revers que ceux de la fortune, ni de passions qu’un vil intérêt, puisiez-vous traiter toujours cet horrible état de chimere & n’éprouver jamais les tourmens cruels que donnent de plus dignes attachemens, quand ils se rompent, aux cœurs faits pour les sentir.

Nos forces sont bornées & tous les transports violens ont des intervalles. Dans un de ces momens d’épuisement ou la nature reprend haleine pour souffrir, je vins tout-à-coup à penser à ma jeunesse, à vous mon maître, à mes leçons ; je vins à penser que j’étois homme, & je me demande aussitôt, quel mal ai-je reçu dans ma personne ? Quel crime ai-je commis ? Qu’ai-je perdu de moi ? Si dans cet instant, tel que je fuis, je tombois des nues pour commencer d’exister, ferois-je un être malheureux ? Cette réflexion, plus prompte qu’un éclair, jetta dans mon âme un instant de lueur que je reperdis bientôt, mais qui me suffit pour me reconnoître. Je me vis clairement à ma place ; & l’usage de ce moment de raison fut de m’apprendre que j’étois incapable de raisonner. L’horrible agitation qui régnoit dans mon âme n’y laissoit à nul objet le tems de faire appercevoir : j’étois hors d’état de rien voir, de rien comparer, de délibérer, de résoudre, de juger de rien. C’étoit donc me tourmenter vainement que de vouloir rêver à ce que j’avois à faire, c’étoit sans fruit aigrir mes peines, & mon seul soin devoit être de gagner du tems pour raffermir mes sens & rasseoir mon imagination. Je crois que c’est le seul parti que vous auriez pu prendre vous-même, si vous eussiez été là pour me guider.

Résolu de laisser exhaler la fougue des transports que je ne pouvois vaincre, je m’y livre avec une furie empreinte de je ne sais quelle volupté, comme ayant mis ma douleur à son aise. Je me leve avec précipitation ; je me mets à marcher comme auparavant, sans suivre de route déterminée : je cours, j’erre de part & d’autre, j’abandonne mon corps à toute l’agitation de mon cœur ; j’en suis les impressions sans contrainte ; je me mets hors d’haleine, & mêlant mes soupirs tranchans à ma respiration gênée, je me sentois quelquefois prêt à suffoquer.

Les secousses de cette marche précipitée sembloient m’étourdir & me soulager. L’instinct dans les passions violentes dicte des cris, des mouvemens, des gestes, qui donnent un cours aux esprits & sont diversion à la passion : tant qu’on s’agite, on n’est qu’emporté ; le morne repos est plus à craindre, il est voisin du désespoir. Le même soir je sis de cette différence une épreuve presque risible, si tout ce qui montre la folie & la misere humaine devoit jamais exciter à rire quiconque y peut être assujetti.

Après mille tours & retours faits sans m’en être apperçu, je me trouve au milieu de la Ville entouré de carrosses à l’heure des spectacles, & dans une rue où il y en avoir uns. J’allois être écrasé dans l’embarras, si quelqu’un, me tirant par le bras, ne m’eût averti du danger : je me jette dans une porte ouverte ; c’étoit un Café. J’y suis accosté par des gens de ma connoissance ; on me parle, on m’entraîne je ne fais où. Frappé d’un bruit d’instrumens & d’un éclat de lumieres, je reviens à moi, j’ouvre les yeux, je regarde ; je me trouve dans la salle du spectacle un jour de premiere représentation, pressé par la foule, & dans l’impuissance de sortir.

Je frémis ; mais je pris mon parti. Je ne dis rien, je me tins tranquille, quelque cher que me coûtât cette apparente tranquillité. On fit beaucoup de bruit, on parloit beaucoup, on me parloit ; n’entendant rien, que pouvois-je répondre ? Mais un de ceux qui m’avoient amené ayant hazard nommé ma femme, à ce nom funeste je fis un cri perçant qui fut ouÏ de toute l’assemblée & causa quelque rumeur. Je me remis promptement, & tout s’appaisa. Cependant ayant attiré par ce cri l’attention de ceux qui m’environnoient, je cherchai le moment de m’évader, & m’approchant peu-à-peu de la porte, je sortis enfin avant qu’on eût achevé :

En entrant dans la rue & retirant machinalement ma main, que j’avois tenue dans mon sein durant toute la représentation, je vis mes doigts pleins de sang, & j’en crus sentir couler sur ma poitrine. J’ouvre mon sein, je regarde, je trouve sanglant & déchiré comme le cœur qu’il enfermoit. On peut penser qu’en spectateur tranquille à ce prix, n’etoit pas fort bon juge de la Piece qu’il venoit d’entendre.

Je me hâtai de fuir, tremblant d’être encore rencontre. La nuit favorisant mes courses, je me remis à parcourir les rues, comme pour me dédommager de la contrainte que je venois d’éprouver ; je marchai plusieurs heures sans reposer un moment : enfin ne pouvant presque plus me soutenir & me trouvant près de mon quartier, je rentre chez moi, non sans un affreux battement de cœur : je demande ce que fait mon fils ; on me dit qu’il dort ; je me tais & soupire : mes gens veulent me parler ; je leur impose silence ; je me jette sur un lit, ordonnant qu’on s’aille coucher. Après quelques heures d’un repos pire que l’agitation de la veille, je me leve avant le jour, & traversant sans bruit les appartemens, j’approche de la chambre de Sophie ; la sans pouvoir me retenir, je vais avec la plus détestable lâcheté couvrir de cent baisers & baigner d’un torrent de pleurs le seuil de sa porte, puis m’échappant avec la crainte & les précautions d’un coupable, je sors doucement du logis résolu de n’y rentrer de mes jours.

Ici finit ma vive mais courte folie, & je rentrai dans mon bon sens. Je crois même avoir sait ce que j’avois du faire en cédant d’abord à la passion que je ne pouvois vaincre, pour pouvoir la gouverner ensuite après lui avoir laisse quelque essor. Le mouvement que je venois de suivre m’ayant disposé à l’attendrissement, la rage qui m’avoit transporté jusqu’alors fit place à la tristesse, & je commençai à lire assez au fond de mon cœur pour y voir gravée en traits ineffaçables la plus profonde affliction. Je marchois cependant, je m’éloignois du lieu redoutable, moins rapidement que la veille, mais aussi sans faire aucun détour. Je sortis de la ville, & prenant le premier grand chemin, je me mis à le suivre d’une démarche lente & mal assurée qui marquoit la défaillance & l’abattement. à mesure que le jour croissant éclairoit les objets, je croyois voir un autre Ciel, une autre Terre, un autre Univers ; tout étoit changé pour moi. Je n’étois plus le même que la veille, ou plutôt, je n’étois plus ; c’étoit ma propre mort que j’avois à pleurer. Ô combien de délicieux souvenirs vinrent assiéger mon cœur serré de détresse, & le forcer de s’ouvrir à leurs douces images pour le noyer de vains regrets ! Toutes mes jouissances passées venoient aigrir le sentiment de mes pertes, & me rendoient plus de tourmens qu’elles ne n’avoient donné de voluptés. Ah ! qui est-ce qui connoit le contraste affreux de sauter tout d’un coup de l’excès du bonheur à l’excès de la misere, & de franchir cet immense intervalle, sans avoir un moment pour s’y préparer ? Hier, hier même, aux pieds d’une épouse adorée, j’étois le plus heureux des êtres ; c’étoit l’amour qui m’affervissoit à ses loix, qui me tenoit dan sa dépendance ; son tyrannique pouvoir étoit l’ouvrage de ma tendresse, & je jouissois même de ses rigueurs. Que ne rn’étoit-il donné de passer le cours des siècles dans cet état trop aimable, à l’estimer, la respecter, la chérir, à gémir de sa tyrannie, à vouloir la fléchir sans y parvenir jamais, à demander, implorer, supplier, desirer, sans cesse, & jamais ne rien obtenir. Ces tems., ces tems charmans de retour attendu, d’espérance trompeuse, valoient ceux mêmes où je la possédois. Et maintenant haÏ, trahi, déshonoré, sans espoir, sans ressource, je n’ai pas même la consolation d’oser former des souhaits... Je m’arrêtois, effrayé d’horreur à l’objet qu’il faloit substituer à celui qui rn’occupoit avec tant de charmes. Contempler Sophie avilie & méprisable ! Quels yeux pouvoient souffrir cette profanation ? Mon plus cruel tourment n’étoit pas de m’occuper de ma misere, c’étoit d’y mêler la honte de celle qui l’avoit causée. Ce tableau désolant étoit le seul que je ne pouvois supporter.

La veille, ma douleur stupide & forcenée m’avoit garanti de cette affreuse idée ; je ne songeois à rien qu’à souffrir. Mais à mesure que le sentiment de mes maux s’arrangeoit, pour ainsi dire., au fond de mon cœur, forcé de remonter à leur source, je me retraçois malgré moi ce fatal objet. Les mouvemens qui m’étoient échappés en sortant ne marquoient que trop l’indigne penchant qui m’y ramenoit. La haine que je lui devois me coûtoit moins que le dédain qu’il y faloit joindre, & ce qui me déchiroit le plus cruellement, n’etoit pas tant de renoncer’a elle que d’être forcé de la mépriser.

Mes premieres réflexions sur elle surent ameres. Si l’infidélité d’une femme ordinaire est un crime, quel nom faloit-il donner à la sienne ? Les ames viles ne s’abaissent point en faisant des bassesses, elles restent dans leur état ; il n’y à point pour elles, d’ignominie parce qu’il n’y à point d’élévation. Les adulteres des femmes du monde ne sont que des galanteries ; mais Sophie adultere est le plus odieux de tous les monstres : la distance de ce qu’elle est à ce qu’elle fut est immense ; non, il n’y à point d’abaissement, point de crime pareil au sien.

Mais moi, reprenois-je, moi qui l’accuse, & qui n’en ai que trop le droit, puisque c’est moi qu’elle offense, puisque c’est à moi que l’ingrate à donné la mort, de quel droit osé-je la juger si sévérement avant de m’être juge moi-même, avant de savoir ce que je dois me reprocher de ses torts ? Tu l’accuses de n’être plus la même ! Ô Emile, & toi n’as-tu point changé ? Combien je t’ai vu dans cette grande ville différent prés d’elle de ce que tu fus jadis ! Ah ! son inconstance est l’ouvrage de la tienne. Elle avoir juré de t’être fidelle ; & toi n’avois tu pas jure de l’adorer toujours ? Tu l’abandonnes, & tu veux qu’elle te reste ; tu la méprises, & tu veux en être toujours honoré ! C’est ton refroidissement, ton oubli, ton indifférence qui t’ont arraché de son cœur ; il ne faut point cesser d’être aimable quand on veut être toujours aimé. Elle n’a violé ses sermens qu’à ton exemple ; il faloit ne la point négliger, & jamais elle ne t’eût trahi.

Quels sujets de plainte t’a-t-elle donnés dans la retraite où tu l’as trouvée, & où tu devois toujours la laisser ? Quel attiédissement as-tu remarqué dans sa tendresse ? Est-ce elle qui t’a prié de la tirer de ce lieu fortuné ? Tu le sais, elle l'a quitté avec le plus mortel regret. Les pleurs qu’elle y versoit lui étoient plus doux que les folâtres jeux de la Ville. Elle y passoit son innocente vie, à faire le bonheur de la tienne : mais elle t’aimoit mieux que sa propre tranquillité ; après t’avoir voulu retenir, elle quitta tout pour te suivre : c’est toi qui du sein de la paix & de la vertu l’entraînas dans l’abyme de vices & de miseres où tu t’es toi-même précipité. Hélas ! il n’a tenu qu’à toi seul qu’elle ne fût toujours sage, qu’elle ne te rendît toujours heureux.

Ô Emile ! tu l’as perdue, tu dois te haÏr & la plaindre ; mais quel droit as-tu de la mépriser ? Es-tu resté toi-même irréprochable ? Le monde n’a-t-il rien pris sur tes mœurs ? Tu n’as point partagé son infidélité, mais ne l’as-tu pas excusée, en cessant d’honorer sa vertu ? Ne l’as-tu pas excitée en vivant dans des lieux où tout ce qui est honnête est en dérision, où les femmes rougiroient d’être chastes, où le seul prix des vertus de leur sexe est la raillerie & l’incrédulité ? La foi que tu n’as point violée a-t-elle été exposée aux mêmes risques ? As-tu reçu comme elle ce tempérament de feu qui fait les grandes foiblesses, ainsi que les grandes vertus ? As-tu ce corps trop formé par l’amour, trop exposé aux périls par ses charmes & aux tentations par ses sens ? Ô que le sort d’une telle femme est à plaindre ! Quels combats n’a-t-elle point à rendre, sans relâche, sans cesse, contre autrui, contre elle-même ? Quel courage invincible, quelle opiniâtre résistance, quelle héroÏque fermeté lui sont nécessaires ! Que de dangereuses victoires n’a-t-elle pas à remporter tous les jours sans autre témoin de ses triomphes que le Ciel & son propre cœur ? Et après tant de belles années ainsi passées à souffrir, combattre & vaincre incessamment, un instant de foiblesse, un seul instant de relâche & d’oubli souille à jamais cette vie irréprochable, & déshonore tant de vertus. Femme infortunée !. hélas ! un moment d’égarement fait tous tes malheurs & les miens. Oui, son cœur est resté pur, tout me. l’assure ; il m’est trop connu pour pouvoir m’abuser. Eh qui sait dans quels piéges adroits les perfides ruses d’une femme vicieuse & jalouse de ses vertus à pu surprendre son innocente simplicité ? N’ai-je pas vu ses regrets, son repentir dans ses yeux ? N’est-ce pas sa tristesse qui m’ramené moi-même à ses pieds ? N’est-ce pas sa touchante douleur qui m’rendu toute ma tendresse ? Ah ! ce n’est pas là la conduite artificieuse d’une. infidelle, qui trompe son mari & qui se complaît dans sa trahison !

Puis venant ensuite à réfléchir plus, en détail sur sa conduite & sur son étonnante déclaration., que ne sentois-je point en voyant cette femme timide & modeste vaincre la honte par la franchise, rejetter une estime démentie par son cœur, dédaigner de conserver ma confiance & sa réputation en cachant une saute que rien ne la forçoit d’avouer, en la couvrant des caresses qu’elle à rejettées, & crainte d’usurper ma tendresse de pere pour un enfant qui n’étoit pas de mon sang ? Quelle force n’admirois-je pas dans cette invincible hauteur de courage qui, même au prix de l’honneur & de la vie, ne pouvoit s’abaisser à la fausseté & portoit jusques dans le crime l’intrépide audace de la vertu ? Oui, me disois-je avec un applaudissement secret, au sein même de l’ignominie, cette ame sorte conserve encore tout son ressort ; elle est coupable. sans être vile ; elle à pu commettre un crime, mais non pas une lâcheté.

C’est ainsi que peu-à-peu le penchant de mon cœur me ramenoit en sa faveur à des jugemens plus doux & plus supportables. Sans la justifier je l’excusois ; sans pardonner ses outrages, j’approuvois ses bons procédés. Je me complaisois dans ces sentimens. Je ne pouvoir me défaire de tout mon amour, il eût été trop cruel de le conserver sans estime. Sitôt que je crus lui en devoir encore, je sentis un soulagement inespéré. L’homme est trop foible pour pouvoir conserver : long-tems des mouvements extrêmes. Dans l’excès même du désespoir la Providence nous ménage des consolations. Malgré l’horreur de mon sort, je sentois une sorte de joie à me représenter Sophie estimable & malheureuse ; j’aimois à fonder ainsi l’intérêt que je ne pouvois cesser de prendre à elle. Au lieu de la seche douleur qui me consumoit auparavant, j’avois la douceur de m’attendrir jusqù’aux larmes. Elle est perdue à jamais pour moi,,je le sais, me disois-je ; mais du moins j’oserai penser encore à elle, j’oserai la regretter ; j’oserai quelquefois encore gémir & soupirer sans rougir.

Cependant j’avois poursuivi ma route, &, distroit par ces idées, j’avois marché tout le jour sans m’en appercevoir, jusqu’à ce qu’enfin revenant à moi & n’étant plus soutenu par l’animosité de la veille, je me sentis d’une lassitude d’un épuisement qui demandoient de la nourriture & du repos. Graces aux exercices de ma jeunesse j’étois robuste & fort, je ne craignois ni la faim ni la fatigue ; mais mon esprit malade avoir tourmenté mon corps, & vous m’aviez bien plus garanti des passions violentes qu’appris à les supporter. J’eus peine à gagner un village qui étoit encore à une lieue de moi. Comme il y avoit près de trente-six heures que je n’avois pris aucun aliment, je soupai, même avec appétit : je me couchai délivré des fureurs qui m’avoient tant tourmenté, content d’oser penser à Sophie, & presque joyeux de l’imaginer moins défigurée & plus digne de mes regrets que je n’avois espéré.

Je dormis paisiblement jusqu’au matin. La tristesse & l’infortune respectent le sommeil & laissent du relâche à l’ame ; il n’y à que le remords qui n’en laissent point. En me levant je me sentis l’esprit assez calme & en état de délibérer sur ce que j’avois à faire. Mais c’étoit ici la plus mémorable ainsi que la plus cruelle époque de ma vie. Tous mes attachmens étoient rompus ou altérés, tous mes devoirs étoient charges ; je ne tenois plus à rien de la même maniere qu’auparavant, je devenois, pour ainsi dire, un nouvel être. Il étoit important de peser mûrement le parti que j’avois à prendre. J’en pris un provisionnel pour me donner le loisir d’y réfléchir. J’achevai le chemin qui restoit à faire jusqu’à la Ville la plus prochaine ; j’entrai chez maître, & je me mis à travailler de mon métier, en attendant que la fermentation de mes esprits fut tout-à-fait appaisée, & que je pusse voir les objets tels qu’ils étoient.

Je n’ai jamais mieux senti la force de l’éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une ame foible, tendre à toutes les impressions, f facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers momens cédés à la nature, je me trouvai maître de moi-même & capable de sidérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d’un autre. Soumis à la loi de la nécessité je cessai mes murmures, je pliai ma volonté sous l’inévitable joug, je regardai le passé comme étranger à moi, je me supposai commencer de maître, & tirant de mon état présent les regles de ma conduite, en attendant que j’en fusse assez instruit, je me mis paisiblement à l’ouvrage, comme si j’eusse été le plus content des hommes.

Je n’ai rien tant appris de vous dès mon enfance, qu’a être toujours tout entier où je suis, à ne jamais faire une chose & rêver à une autre ; ce qui proprement est ne rien & n’être tout entier nulle part. Je n’étois donc attentif qu’à mon travail durant la journée : le soir je reprenois réflexions, & relayant ainsi l’esprit & le corps l’un par l’autre, j’en tirois le meilleur parti qu’il m’étoit possible, sans jamais fatiguer aucun des deux.

Dès le premier soir, suivant le fil de mes idées de la veille, j’examinai si peut-être je ne prenois point trop à cœur le crime d’une femme, & si ce qui me paroissoit une catastrophe de ma vie n’étoit point un événement trop commun pour devoir être pris si gravement. Il est certain, me disois-je, que par-tout où les mœurs sont en estime, les infidélités des femmes déshonorent les maris : mais il est sûr aussi que dans toutes les grandes Villes, & par-tout ou les hommes, plus corrompus, se croient plus éclairés, on tient cette opinion pour ridicule & peu sensée. L’honneur d’un homme, disent-ils, dépend-il de sa femme ? Son malheur doit-il faire sa honte, & peut-il être déshonore des vices d’autrui ? L’autre morale à beau être sévere, celle-ci paroît plus conforme à la raison.

D’ailleurs, quelque jugement qu’on portât de mes procédés, n’étois-je pas par mes principes au-dessus de l’opinion publique ? Que m’importoit ce qu’on penseroit de moi, pourvu que dans mon propre cœur je ne cessasse point d’être bon, juste, honnête ? Etoit-ce un. crime d’être miséricordieux ? Etoit-ce une lâcheté de pardonner une offense ? Sur quels devoirs allois-je donc me régler ? Avois-je si long-tems dédaigné le préjugé des hommes pour lui sacrifier enfin mon bonheur ?

Mais quand ce préjugé seroit sondé, quelle influence peut-il avoir dans un cas si différent des autres ? Quel rapport d’une infortunée au désespoir à qui le remords seul arrache l’aveu de son crime, à ces perfides qui couvrent le leur du mensonge & de la fraude, ou qui mettent l’effronterie à la place de la. franchise & se vantent de leur déshonneur ? Toute femme vicieuse, toute femme qui méprise encore plus son devoir qu’elle ne l’offense, est indigne de ménagement ; c’est partager sort infamie que la tolérer. Mais celle à qui l’on reproche plutôt une saute qu’un vice, & qui l’expie par ses regrets, est plus digne de pitié que de haine ; on peut la plaindre & la pardonner sans honte ; le malheur même qu’on lui reproche est garant d’elle pour l’avenir, Sophie restée estimable jusques dans le crime, sera respectable dans son repentir ; elle sera d’autant plus fidelle que son cœur fait pour la vertu à senti ce qu’il en coûte l’offenser ; elle aura tout à la fois la fermeté qui la conserve & la modestie qui la rend aimable ; l’humiliation du remords adoucira cette ame orgueilleuse & rendra moins tyrannique l’empire que l’amour lui donna sur moi ; elle en plus soigneuse & moins fiere ; elle n’aura commis une faute que pour se guérir d’un défaut..

Quand les passions ne peuvent nous vaincre à visage découvert, elles prennent le masque de la sagesse pour nous surprendre, & c’est en imitant le langage de la raison qu’elles nous y sont renoncer. Tous ces sophismes ne m’en imposoient que parce qu’ils flattoient mon penchant. J’aurois voulu pouvoir revenir à Sophie infidelle, & j’écoutois avec complaisance tout ce qui sembloit autoriser ma lâcheté. Mais j’eus beau faire, ma raison moins traitable que mon cœur ne put adopter ces folies. Je ne pus me dissimuler que je raisonnois pour m’abuser, non pour m’éclairer. Je me disois avec douleur, mais avec force, que les maximes du monde ne font point loi pour qui veut vivre pour soi-même, & que préjugés pour préjugés ceux des bonnes mœurs en ont un de plus qui les favorise : que c’est avec raison qu’on impute à un mari le désordre de sa femme, soit pour l’avoir mal choisie, soit pour la mal gouverner ; que j’étois moi-même un exemple de la justice de cette imputation, & que, si Emile eût été toujours sage, Sophie n’eût jamais failli ; qu’on a droit de présumer que celle qui ne se respecte pas elle-même, respecte au moins son mari s’il en est digne, & s’il sait conserver son autorité ; que le tort de ne pas prévenir le dérèglement d’une femme est aggravé par l’infamie de le souffrir ; que les conséquences de l’impunité sont effrayantes, & qu’en pareil cas cette impunité marque dans !’offensé une indifférence pour les mœurs honnêtes, & une bassesse d’ame indigne de tout honneur.

Je sentois sur-tout en mon fait particulier, que ce qui rendoit Sophie encore estimable en étoit plus désespérant pour moi : car on peut soutenir ou renforcer une ame foible, & celle que l’oubli du devoir y sait manquer, y peut être ramenée par la raison ; mais comment ramener celle qui garde en péchant tout son courage, qui sait avoir des vertus dans le crime & ne sait le mal que comme il lui plaît ? Oui, Sophie est coupable parce qu’elle à voulu l’être. Quand cette ame hautaine à pu vaincre la honte, elle à pu vaincre toute autre passion ; il ne lui en eût pas plus coûté pour m’être fidelle que pour me déclarer son forfait.

En vain je reviendrois à mon épouse, elle ne reviendroit plus à moi. Si celle qui m’tant aimé, si celle qui m’étoit si chere à pu m’outrager, si ma Sophie à pu rompre les premiers nœuds de sou cœur, si la mere de mon fils à pu violer la foi conjugale encore entiere, si les feux d’un amour que rien n’avoit offensé, si le noble orgueil d’une vertu que rien n’avoit altérée n’ont pu prévenir sa premiere faute, qu’est-ce qui préviendroit des rechutes qui ne coûtent plus rien ? Le premier pas vers le vice est le seul pénible ; on poursuit sans même y songer. Elle n’a plus ni amour, ni vertu, ni estime à ménager ; elle n’a plus rien à perdre en m’offensant, pas même le regret de m’offenser. Elle connoit mon cœur, elle m’rendu tout aussi malheureux que je puis l’être ; il ne lui en coûtera plus rien d’achever.

Non, je connnois le sien ; jamais Sophie n’aimera un homme à qui elle ait donné droit de la mépriser.... Elle ne m’aime plus.... l’ingrate ne l’a-t-elle pas dit elle-même ? Elle n m’aime plus, la perfide ! Ah ! c’est-là son plus grand crime : j’aurois pu tout pardonner, hors celui-là.

Hélas ! reprenois- je avec amertume, je parle toujours de pardonner, sans songer que souvent l’offensé pardonne, mais que l’offenseur ne pardonne jamais. Sans doute elle me veut tout le mal qu’elle m’sait. Ah ! combien elle doit me haÏr !

Emile, que tu t’abuses quand tu juges de l’avenir sur le passé ! Tout est changé. Vainement tu vivrois encore avec elle ; les jours heureux qu’elle t’a donnés ne reviendront plus. Tu ne retrouverois plus ta Sophie, & Sophie ne te retrouveroit plus. Les situations dépendent des affections qu’on y porte : quand les cœurs changent tout change ; tout à beau demeurer le même, quand on n’a plus les mêmes yeux on ne voit plus rien comme auparavant.

Ses mœurs ne sont point désespérées, je le sais bien : elle peut être encore digne d’estime, mériter toute ma tendresse ; elle peut me rendre son cœur, mais elle ne peut n’avoir point failli, ni perdre & m’ôter le souvenir de sa saute. La fidélité, la vertu, l’amour, tout peut revenir, hors la confiance, & sans la confiance il n’y à plus que dégoût, tristesse, ennui dans le mariage ; le délicieux charmé de l’innocence est évanoui. C’en est sait, c’en est fait, ni prés, ni loin, Sophie ne peut plus être heureuse, & je ne puis être heureux que de son bonheur. Cela seul me décide ; j’aime mieux souffrir loin d’elle crue par elle : j’aime mieux la regretter que la tourmenter..

Oui, tous nos liens sont rompus, ils le sont par elle. En violant ses engagemens elle m’affranchit des miens. Elle ne m’est plus rien, ne l’a-t-elle pas dit encore ? Elle n’est plus ma femme : la reverrois-je comme étrangere ? Non, je ne la réverrai jamais. Je suis libre ; au moins je dois l’être : que mon cœur ne l’est-il autant que ma soi !

Mais quoi ! mon affront restera-t-il. impuni ? Si l’infidelle en aime un autre, quel mal lui fais-je en la délivrant de moi ? C’est moi que je punis & non pas elle : je remplis ses vœux à mes dépens. Est-ce là le ressentiment de l’honneur outragé ? Ou est la justice, où est la vengeance ?

Eh ! malheureux, de qui veux-tu te venger ? De celle que ton plus grand désespoir est de ne pouvoir plus rendre heureuse : Du moins ne sois pas la victime de ta vengeance. Fais-lui, s’il se peut, quelque mal que tu ne sentes pas. Il est des crimes qu’il faut abandonner aux remords des coupables ; c’est presque les autoriser que les punir. Un mari cruel mérite-t-il une femme fidelle ? D’ailleurs, de quel droit la punir, à quel titre ? Es-tu son juge, n’étant même plus son époux ? Lorsqu’elle à violé ses devoirs de femme, elle ne s’en est point conservé les droits. Dès l’instant qu’elle à formé d’autres nœuds elle à brisé les tiens & ne s’en il point cachée ; elle ne s’est point parée à tes yeux d’une fidélité qu’elle n’avoit plus ; elle ne t’a ni trahi, ni menti ; en cessant d’être a : toi seul elle à déclaré ne t’être plus rien : quelle autorité peut te rester sur elle ? S’il t’en redoit tu devrois l’abdiquer pour ton propre avantage. Crois-moi, sois bon par sagesse & clément par vengeance. Défie-toi de la colere ; crains qu’elle ne te ramené à ses pieds..

Ainsi tenté par l’amour qui me rappelloit ou par le dépit qui vouloit me séduire, que j’eus de combats à rendre avant d’être bien déterminé ; & quand je crus l’être, une réflexion nouvelle ébranla tout. L’.idée de mon fils m’attendrit pour sa mere plus que rien n’avoit sait auparavant. Je sentis que ce point de réunion l’empêcheroit toujours de m’etre étrangere, que les enfans forment un nœud vraiment indissoluble entre ceux qui leur ont donné l’être,. & une raison naturelle & invincible contre le divorce.. Des objets si chers, dont aucun des deux ne peut s’éloigner, les rapprochent nécessairement ; c’est un intérêt commun si tendre qu’il leur tiendroit lieu de société, quand ils n’en auroient point d’autre. Mais que devenoit cette raison, qui plaidoit pour la mere de mon sils, appliquée à celle d’un enfant qui n’étoit pas à moi ? Quoi ! la nature elle-même autorisera le crime, & ma femme, en partageant sa tendresse à ses deux fils, sera forcée à partager son attachement aux deux peres ! Cette idée, plus horrible qu’aucune qui m’eût passe dans l’esprit m’embrasoit d’une rage nouvelle ; toutes les furies revenoient déchirer mon cœur en songeant cet affreux partage. Oui, j’aurois mieux aimé voir mon fils mort que d’en voir à Sophie un d’un autre pere. Cette imagination m’aigrit plus, m’aliéna plus d’elle que tout ce qui m’avoit tourmenté jusqa’alors. Des cet instant je me décidai sans retour, & pour ne laisser plus de prise au doute, je cessai de délibérer.

Cette résolution bien formée éteignit tout mon ressentiment. Morte pour moi je ne la vis plus coupable ; je ne la vis plus qu’estimable & malheureuse, & sans penser à ses torts, je me rappellois avec attendrissement tout ce qui me la rendoit regrettable. Par une suite de cette disposition, je voulus mettre à ma démarche tous les bons procédés qui peuvent consoler une femme abandonnée ; car, quoique j’eusse affecté d’en penser dans ma colere, & quoi qu’elle en eût dit dans son désespoir, je ne doutois pas qu’au fond du cœur elle n’eût encore de l’attachement pour moi, & qu’elle ne sentît vivement ma perte. Le premier effet de notre séparation devoit être de lui ôter mon fils. Je frémis seulement d’y songer, & après avoir été en peine d’une vengeance, je pouvois à peine supporter l’idée de celle-là. J’avois beau me dire en m’irritant que cet enfant seroit bientôt remplacé par un autre, j’avois beau appuyer avec toute la force de la jalousie sur ce cruel supplément ; tout cela ne tenoit point devant l’image de Sophie au désespoir en se voyant arracher son enfant. Je me vainquis toutefois ; je formai, non sans déchirement, cette résolution barbare, & la regardant comme une suite nécessaire de la premiere où j’étois sûr d’avoir bien raisonné, je l’aurois certainement exécuté malgré ma répugnance, si un événement imprévu ne m’eût contraint à la mieux examiner.

Il me restoit à faire une autre délibération que je comptois pour peu de chose, après celle dont je venois de me tirer. Mon parti étoit pris par rapport à Sophie, il me restoit à le prendre par rapport à moi, & à voir ce que je voulois devenir me retrouvant seul. Il y avoir long-tems que je n’étois plus un être isolé sur la terre : mon cœur tenoit, comme vous me l’aviez prédit, aux attachemens qu’il s’étoit donnés, il s’étoit accoutumé à ne faire qu’un avec ma famille ; il faloit l’en détacher, du moins en partie, & cela même étoit plus pénible que de l’en détacher tout-à-fait. Quel vuide il se fait en nous, combien on perd de son existence quand on à tenu à tant de choses, & qu’il faut ne tenir plus qu’a soi, ou qui pis est, à ce qui nous fait sentir incessamment le détachement du reste. J’avois a chercher si j’étois cet homme encore, qui fait remplir sa place dans son espece, quand nul individu ne s’y intéresse plus.

Mais où est-elle cette place pour celui dont tous les rapports sont détruits ou changés ? Que faire, que devenir, ou porter mes pas, à quoi employer une vie qui ne devoit plus faire mon bonheur ni celui de ce qui m’étoit cher, & dont le sort m’ôtoit jusqu’à l’espoir de contribuer au bonheur de personne ? car si tant d’instrumens préparés pour le n’avoient fait que ma misere, pouvois-je espérer d’être heureux pour autrui que vous ne l’aviez été pour moi ? Non, j’aimois mon devoir encore, mais je ne le voyois plus. En rappeller les principes & les regles, les appliquer à mon nouvel état, n’étoit pas l’affaire d’un moment, & mon esprit fatigué avoit besoin d’un peu de. relâché pour se livrer à de nouvelles méditations.

J’avois fait un grand pas vers le repos. Délivré de l’inquiétude de l’espérance, & sûr de perdre ainsi peu-à-peu celle du desir, en voyant que le passé ne m’étoit plus rien, je tâchois de me mettre tout-à-fait dans l’état d’un homme qui commence à vivre. Je me disois qu’en effet nous ne faisons jamais que commencer, & qu’il n’y à point d’autre liaison dans notre existence qu’une succession de momens présens, dont le premier est toujours celui qui est en acte. Nous mourons & nous naissons chaque instant de notre vie, & quel intérêt la mort peut-elle nous laisser ? S’il n’y à rien pour nous que ce qui sera, nous ne pouvons être heureux ou malheureux que par l’avenir, & se tourmenter du passe c’est tirer du néant les sujets de notre misere. Emile, sois un homme nouveau, tu d’auras pas plus à te plaindre du sort que de la nature. Tes malheurs font nuls, l’abyme du néant les à tous engloutis ; mais ce qui est réel, ce est existant pour toi, c’est ta vie, ta santé, ta jeunesse, ta raison, tes talens, tes lumieres, tes vertus, enfin, si tu le veux, & par conséquent ton bonheur.

Je repris mon travail, attendant paisiblement que mes idées s’arrangeassent assez dans ma tête pour me montrer ce que j’avois à faire, & cependant en comparant mon état à celui qui l’avoit précédé, j’étois dans le calme ; c’est l’avantage que procure indépendamment des événemens toute conduite conforme à la raison. Si l’on n’est pas heureux malgré la fortune, quand on sait maintenir son cœur dans l’ordre, on est tranquille au moins en dépit du fort. Mais que cette tranquillité tient à peu de chose dans une ame sensible ! Il est bien aisé de se mettre dans l’ordre, ce qui est difficile c’est d’y rester. Je faillis voir renverser toutes mes résolutions au moment que je les croyois le plus affermies.

J’étois entré chez le maître fans m’y faire beaucoup remarquer. J’avois toujours conservé dans mes vêtemens la simplicité que vous m’aviez fait aimer ; mes maniérés n’étoient pas plus recherchées, & l’air aisé d’un homme qui se sent par-tout à sa place, étoit moins remarquable chez un menuiser qu’il ne l’eût été chez un Grand. On voyoit pour-tant bien que mon équipage n’étoit pas celui d’un ouvrier ; mais à ma maniere de me mettre à l’ouvrage on jugea que je l’avois été, & qu’ensuite avancé à quelque petit poste j’en étois déchu pour rentrer dans mon premier état. Un petit parvenu retombé n’inspire pas une grande considération, & l’on me prenoit à peu près au mot sur l’égalité où je m’étois mis. Tout-à-coup je vis changer avec moi le ton de toute la famille. La familiarité prit plus de réserve, on me regardoit au travail avec une forte d’étonnement ; tout ce que je faisois dans l’attelier ( & j’y faisois tout mieux que le maître) excitoit l’admiration ; l’on sembloit épier tous mes mouvemens, tous mes gestes. On tâchoit d’en user avec moi comme à l’ordinaire ; mais cela ne se faisoit plus sans effort, & l’on eut dit que c’étoit par respect qu’on s’abstenoit de m’en marquer davantage, les idées dont j’étois préoccupé rn’empêcherent de m’appercevoir de ce changement aussi-tôt que j’aurois fait dans un autre tems : mais mon habitude en agissant d’être toujours à la chose, me ramenant bientôt à ce qui se faisoit autour de moi, ne me laissa pas long-tems ignorer que j’étois devenu pour ces bonnes gens un objet de curiosité qui les intéressoit beaucoup.

Je remarquai sur-tout que l’a femme ne me quittoit pas des yeux. Ce sexe à une sorte de droits sur les aventuriers qui les lui rend en quelque sorte plus intéressans. Je ne poussois pas un coup d’échope qu’elle ne parût effrayée, & je la voyois toute surprise de ce que je ne m’étois pas blessé. Madame, lui dis-je une fois, je vois que vous vous défiez de mon adresse ; avez-vous peur : que je ne sache pas mon métier ? Monsieur, me dit-elle, je vois que vous savez bien. le nôtre ; on diroit que vous n’avez sait que cela toute votre vie. à ce mot je vis que j’étois connu : je voulus savoir comment je l’étois. Après bien des mysteres, j’appris qu’une jeune Dame étoit venue, il y avoit deux jours, descendre à lai porte du maître, que sans permettre qu’on m’avertît, elle avoit voulu me voir, qu’elle s’etoit arrêtée derriere une porte vitrée d’où elle pouvoit m’appercevoir au fond, de l’attelier, qu’elle s’étoit mise à genoux à cette porte ayant à côté d’elle un petit enfant qu’elle serroit avec transport dans ses bras par intervalles, poussant de longs sanglots à demi étouffés, versant des torrens de larmes, & donnant divers signes d’une douleur dont tous les témoins avoient été vivement émus : qu’on l’avoit vue plusieurs sois sur le point de s’élancer dans l’attelier, qu’elle avoit paru ne se retenir que par de violens efforts sur elle-même : qu’enfin après m’avoir considéré long-tems avec plus d’attention & de recueillement elle s’étoit levée tout d’un coup, &, collant le visage de l’enfant sur le sien, elle s’étoit écriée à demi-voix ; non, jamais il ne voudra t’ôter ta mere ; viens nous n’avons rien à faire ici. à ces mots elle étoit sortie avec précipitation ; puis après avoir obtenu qu’on ne parleroit de rien, remonter dans son carrosse & partir comme un éclair n’avoit été pour elle que l’affaire d’un instant.

Ils ajouterent que le vis intérêt dont ils ne pouvoient se défendre pour cette aimable Dame, les avoit rendus fideles à la promesse qu’ils lui avoient faite & qu’elle avoit exigée avec tant d’instances, qu’ils n’y manquoient qu’à regret, qu’ils voyoient aisément à son équipage & plus encore à sa figure que c’étoit une personne d’un haut rang, & qu’ils pouvoient présumer autre chose de sa démarche & de son discours sinon que cette femme étoit la mienne, car il étoit impossible de la prendre pour une fille entretenue.

Jugez de ce qui se passoit en moi durant ce récit ! Que de choses tout cela supposoit ! Quelles inquiétudes n’avoit pas falu avoir, quelles recherches n’avoit-il point falu faire pour retrouver ainsi mes traces ! Tout cela est-il de crie quelqu’un qui n’aime plus ? Quel voyage ! quel motif l’avoir pu faire entreprendre ! dans quelle occupation elle m’avoit surpris ! Ah ! ce n’etoit pas la premiere fois : mais alors elle n’étoit pas à genoux, elle ne fondoit pas en larmes. Ô tems, tems heureux ! Qu’est devenu cet ange du Ciel ?.....Mais que vient donc faire ici cette femme..... elle amené son fils....mon fils.... & pourquoi ?....Vouloit-elle me voir, me parler ? Pourquoi s’enfuir ?.... me braver ?.... Pourquoi ces larmes ? Que nie veut-elle, la perfide ? vient-elle insulter à ma misère ? A-t-elle oublié qu’elle ne m’est plus rien ? Je cherchois en quelque sorte à m’irriter de ce voyage pour vaincre l’attendrissement qu’il me causoit, pour résister aux tentations de courir après l’infortunée qui m’agitoient malgré moi. Je demeurai néanmoins. Je vis que cette démarche ne prouvoit autre chose sinon que j’étois encore aimé, & cette supposition même étant entrée dans ma délibération ne devoit rien changer au parti qu’elle m’avoir sait prendre.

Alors examinant plus posément toutes les circonstances de ce voyage, pesant sur-tout les derniers mots qu’elle avoir prononcés en partant, j’y crus démêler le motif qui l’avoit amenée & celui qui l’avoir fait repartir tout-d’un-coup sans s’être laissé voir. Sophie parloit simplement ; mais tout ce qu’elle disoit portoit dans mon cœur des traits de lumiere, & c’en fut un que ce peu de mots. II ne t’ôtera pas ta mer, avoit-elle dit. C’étoit donc la crainte qu’on ne la lui ôtât qui l’avoit amenée, & c’étoit la persuasion que cela n’arriveroit pas qui. l’avoit fait repartir ; & d’ou la tiroit-elle, cette persuasion ? qu’avoit-elle vu ? Emile en paix, Emile au travail. Quelle preuve pouvoir-elle tirer de cette vue, sinon qu’Emile en cet état n’étoit point subjugué par ses passions & ne formoit que résolutions raisonnables ? Celle de la séparer de son fils ne l’etoit donc pas selon elle, quoi qu’elle le fut selon moi : lequel avoir tort ? Le mot de Sophie décidoit encore ce point, & en effet en considérant le seul intérêt de l’enfant, cela pouvoit-il même être mis en doute ? Je n’avois envisagé que l’enfant ôté à la mere, & il faloit envisager la mere ôtée à l’enfant. J’avois donc tort. Oter une mere à son fils, c’est lui ôter plus qu’on ne peut lui rendre sur-tout à cet âge ; c’est sacrifier l’enfant pour se venger de la mere : c’est un acte de passion, jamais de raison, à moins que mere ne soit folle ou dénaturée. Mais Sophie est celle qu’il faudroit desirer à mon sils quand il en auroit une autre. Il faut que nous l’élevions elle ou moi ne pouvant plus l’élever ensemble, ou bien pour contenter ma colere il saut le rendre orphelin. Mais que serai-je d’un enfant dans l’état ou je suis ? J’ai assez de raison pour voir ce que je puis ou ne puis faire, non pour faire ce que je doit. Traînerai-je un enfant de cet âge en d’autres contrées, ou le tiendrai-je tous les yeux sa mere, pour braver une femme que je dois fuir ? Ah ! pour ma sureté je ne serai jamais assez loin d’elle ! Laissons-lui l’enfant de peur qu’il ne lui ramene à la fin le pere. Qu’il 1ui reste seul pour ma vengeance ; que chaque jour de sa vie il rappelle à l’infidelle le bonheur dont il fut le gage & l’époux qu’elle s’est ôté.

Il est certain que la résolution d’ôter mon fils à si mere avoir été l’effet de ma colore. Sur ce seul point la passion m’avoir aveuglé, & ce fut le seul point aussi sur lequel je changeai de résolution. Si ma famille eût suivi mes intentions, Sophie eût élevé cet enfant, & peut être vivroit-il encore ; mais peut-être aussi des-lors Sophie étoit-elle morte pour moi, consolée dans cette chere moitié de moi-même, elle n’eût plus songé à rejoindre l’autre, & j’aurois perdu les plus beaux jours de ma vie. Que de douleurs devoient nous faire expier nos fautes avant que notre réunion nous les fît oublier !

Nous nous connoissions si bien mutuellement qu’il ne me falut pour deviner le motif de sa brusque retraite que sentir qu’elle avoir prévu ce qui seroit arrivé si nous nous fussions revus. J’étois raisonnable mais, foible, elle le savoit ; & je savois encore mieux combien cette ame sublime & fiere conservoit d’inflexibilité jusques dans ses fautes. L’idée de Sophie rentrée en grace lui étoit insupportable. Elle sentoit que son crime étoit de ceux qui ne peuvent s’oublier ; elle aimoit mieux être punie que pardonnée : un tel pardon n’étoit pas fait pour elle ; la punition même l’avilissoit moins à son gré. Elle croyoit ne pouvoir effacer sa faute qu’en l’expiant, ni s’acquitter avec la justice qu’en souffrant tous les maux qu’elle avoir mérités. C’est pour cela qu’intrépide & barbare dans sa franchise elle dit son crime à vous, à toute ma famille, taisant en même tems ce qui l’excusoit, ce qui la justifioit peut-être, le cachant, dis-je, avec une telle obstination, qu’elle ne m’en à jamais dit un mot à moi-même, & que je ne l’ai sçu qu’après sa mort.

D’ailleurs, rassurée sur la crainte de perdre son fils elle n’avoit plus rien à desirer de moi pour elle-même. Me fléchir eut été m’avilir, & elle étoit d’autant plus jalouse de mon honneur qu’il ne lui en restoit point d’autre. Sophie pouvoir être criminelle, mais l’époux qu’elle s’étoit choisi devoit être au-desssus d’une lâcheté. Ces rafinemens de son amour-propre ne pouvoient convenir qu’à elle, & peut-être n’appartenoit-il qu’a moi de les pénétrer.

Je lui eus encore cette obligation, même après m’etre séparé d’elle, de m’avoir ramené d’un parti peu raisonné que la vengeance m’avoit fait prendre. Elle s’étoit trompée en ce point dans la bonne opinion qu’elle avoir de moi, mais cette erreur n’en sut plus une aussi-tôt que j’y eus pense ; en ne considérant que l’intérêt de mon fils je vis qu’il faloit le laisser à sa mere, & je m’y déterminai. Du reste, confirmé dans mes sentimens, je résolus d’éloigner son malheureux pere des risques qu’il venoit de courir. Pouvois-je être assez loin d’elle, puisque je ne devois plus m’en rapproche ? C’étoit elle encore, c’étoit son voyage qui venoit de me donner cette sage leçon ; il m’importoit pour la suivre de ne pas rester dans le cas de la recevoir deux sois.

Il faloit fuir ; c’étoit-là ma grande affaire, & la conséquence de tous mes précédens raisonnemens. Mais où fuir ? C’étoit à cette délibération que j’en étois demeuré, & je n’avois pas vu que rien n’étoit plus indifférent que le choix du lieu pourvu que je m’éloignasse.. à quoi bon tant balancer sur ma retraite, puisque par-tout je trouverois à vivre mourir, & que c’étoit tout ce qui me restoit à faire ? Quelle bêtise de l’amour-propre de nous montrer toujours toute la nature intéresse aux petits evenemens de notre vie ? N’eût-on pas dit à me voir délibérer sur mon séjour qu’il importoit beaucoup au genre humain que j’allasse habiter un pays plutôt qu’un autre, & que le poids de mon corps alloit rompre l’équilibre du globe ? Si je n’estimois mon existence que ce qu’elle vaut pour mes semblables, je m’inquiéterois moins d’aller chercher des devoirs à remplir, comme s’ils ne me suivoient pas en quelque lieu que je fusse, & qu’il ne s’en présentât pas toujours autant qu’en peut remplir celui qui les aime ; je me dirois qu’en quelque lieu que je vive, en quelque situation que je sois, je trouverai toujours à faire ma tâche d’homme, & que nul n’auroit besoin des autres si chacun vivoit convenablement pour foi.

Le sage vit au pour la journée, & trouve tous ses devoirs quotidiens autour de lui. Ne tentons rien au-delà de nos forces & ne nous portons point en avant de notre existence. Mes devoirs d’aujourd’hui sont ma seule tâche, ceux de demain ne sont pas encore venus. Ce que je dois faire à présent est de m’éloigner de Sophie, & le chemin que je dois choisir est celui qui m’en éloigne le plus directement. Tenons-nous en là.

Cette résolution prise, je mis l’ordre qui dépendoit de moi à tout ce que je laissois en arriere ; je vous écrivis, j’écrivis à ma famille, j’écrivis à Sophie elle-même. Je réglai tout, je n’oubliai que les soins qui pouvoient regarder ma personne ; aucun ne m’étoit nécessaire, & sans valet, sans argent, sans équipage, mais sans desirs & sans soins je partis seul & à pied. Chez les Peuples où j’ai vécu, sur les mers que j’ai parcourues, dans les déserts que j’ai traversés, errant durant tant d’années, je n’ai regretté qu’une seule chose, & c’étoit celle que j’avois à fuir. Si mon cœur m’eût laissé tranquille, mon corps n’eût manqué de rien.

LETTRE II.

J’ai bu l’eau d’oubli ; le passé s’efface de ma mémoire & d’univers s’ouvre devant moi. Voilà ce que je me disois en quittant ma Patrie dont j’avois à rougir, & à laquelle je ne devois que le mépris & la haine, puisqu’heureux & digne d’honneur par moi-même, je ne tenois d’elle & de ses vils habitans que les maux dont j’étois la proie, & l’opprobre ou j’etois plongé. En rompant des nœuds qui m’attachoient à mon pays, je l’étendois sur toute la terre, & j’en devenois d’autant plus homme en cessant d’être Citoyen.

J’ai remarqué dans mes longs voyages qu’il n’y à que l’éloignement du terme qui rende le trajet difficile. Il ne l’est jamais d’aller à une journée du lieu où l’on est, & pour quoi vouloir faire plus, si de journée en journée on peut aller au bout du monde ? Mais en comparant les extrêmes on s’effarouche de l’intervalle ; il semble qu’on doive le franchir tout d’un faut ; au lieu qu’en le prenant par parties on ne fait que des promenades & l’on arrive. Les voyageurs, s’environnant toujours de leurs usages ; de leurs habitudes, de leurs préjugés, de tous leurs besoins factices, ont, pour ainsi dire, une atmosphere qui les sépare des lieux où ils sont, comme d’autant d’autres mondes différens du leur. Un François voudroit porter avec lui toute la France ; sitôt que quelque chose de ce qu’il avoit lui manque, il compte pour rien les équivalens, & se croit perdu. Toujours comparant ce qu’il trouve à ce qu’il à quitté, il croit être mal quand il n’est pas de la même maniere, & ne sauroit dormir aux Indes si son lit n’est fait tout comme à Paris.

Pour moi, je suivois la direction contraire à l’objet que j’avois à fuir, comme autrefois j’avois suivi l’opposé de l’ombre dans la forêt de Montmorenci. La vîtesse que je ne mettois pas à mes courses se compensoit par la ferme résolution de ne point rétrograder. Deux jours de marche avoient déjà fermé derriere moi la barriere en me laissant le tems de réfléchir durant mon retour, si jeusse été tenté d’y songer. Je respirois en m’éloignant, & je marchois plus à mon aise, à mesure que j’échappois au danger. Borné pour tout projet à celui que j’exécutois, je suivois le même air de vent pour toute regle ; je marchois tantôt vite, & tantôt lentement selon ma commodité, ma sauté, mon humeur, mes forces. Pourvu, non avec moi, mais en moi, de plus de ressources que je n’en avois besoin pour vivre, je n’étois embarrassé ni de ma voiture, ni de ma subsistance. Je ne craignois point les voleurs ; ma bourse & mon passe-port étoient dans mes bras : mon vêtement formoit toute ma garde-robe ; il étoit commode & bon pour un ouvrier. Je le renouvellois sans peine à mesure qu’il s’usoit. Comme je ne marchois ni avec l’appareil ni avec l’inquiétude d’un voyageur, je n’excitois l’attention de personne ; je passois par-tout pour un homme du pays. Il étoit rare qu’on m’arrêtât sur des frontieres, & quand cela rn’arrivoit, peu m’importoit ; je restois-là sans impatience, j’y travaillois tout comme ailleurs ; j’y aurois sans peine passé ma vie si l’on m’y eût toujours retenu, & mon peu d’empressement d’aller plus loin m’ouvroit enfin tous les passages. L’air affairé & soucieux est toujours suspect, mais un homme tranquille inspire de la confiance ; tout le monde me laissoit libre en voyant qu’on pouvoir disposer de moi sans me fâcher.

Quand je ne trouvois pas à travailler de mon métier, ce qui étoit rare, j’en faisois d’autres. Vous m’aviez fait acquérir l’instrument universel. Tantôt paysan, tantôt artisan, tantôt artiste, quelquefois même homme à talens, j’avois par-tout quelque connoissance de mise, & je me rendois maître de leur usage par mon peu d’empressement à les montrer. Un des fruits de mon éducation étoit d’être pris au mot sur ce que je me donnois pour être, & rien de plus ; parce que j’étois simple en toute chose, & qu’en remplissant un poste je n’en briguois pas un autre. Ainsi, j’étois toujours à ma place l’on m’y laissoit toujours.

Si je tombois malade, accident bien rare à un homme de mon tempérament qui ne fait excès ni d’alimens, ni de soucis, ni de travail, ni de repos, je restois coi sans me tourmenter de guérir, ni m’effrayer de mourir. L’animal malade jeûne, reste en place, & guérit ou meurt ; je faisois de même, & je m’en trouvois bien. Si je me fusse inquiété de mon état, si j’eusse importuné les gens de mes craintes & de mes plaintes, ils se seroient ennuyés de moi, j’eusse inspiré moins d’intérêt & d’empressement que n’en donnoit ma patience. Voyant que je n’inquiétois personne, que je ne me lamentois point, on me prévenoit par des soins qu’on m’eût refusés peut-être si je les eusse implorés.

J’ai cent sois observé que plus on veut exiger des autres, plus on les dispose au refus ; ils aiment agir librement, & quand ils sont tant que d’être bons, ils veulent en avoir tout le mérite. Demander un bienfait c’est y acquérir une espece de droit, l’accorder est presque un devoir, & l’amour-propre aime mieux faire un don gratuit que paye une dette.

Dans ces pélerinages, qu’on eût blâmés dans le monde comme la vie d’un vagabond, parce que je ne les faisois pas avec le faste d’un voyageur opulent, si quelquefois je me demandois ; que fais-je ? où vais-je ? quel est mon but ? Je me répondois ; qu’ai-je fait en naissant que commencer un voyage qui ne doit finir qu’à ma mort ? Je sais ma tâche, je reste à ma place, j’use avec innocence & simplicité cette courte vie, je fais toujours un grand bien par le mal que je ne sais pas parmi mes semblables, je pourvois à mes besoins en pourvoyant aux leurs, je les sers sans jamais leur nuire, je leur donne l’exemple d’être heureux & bons sans soins & sans peine : j’ai répudié mon patrimoine, & je vis ; je ne sais rien d’injuste, & je vis ; je ne demande point l’aumône & je vis. Je suis donc utile aux autres en proportion de ma subsistance : car les hommes ne donnent rien, pour rien.

Comme je n’entreprends pas l’histoire de mes voyages, je passe tout ce qui n’est qu’événement. J’arrive à Marseille : pour suivre toujours la même direction je m’embarque pour Naples ; il s’agit de payer mon passage ; vous y aviez pourvu en me faisant apprendre la manœuvre : elle n’est pas plus difficile sur la Méditerranée que sur l’Océan, quelques mots changés en font toute la différence. Je me fais matelot. Le Capitaine du bâtiment, espece de Patron renforcé, étoit un renégat qui s’étoit rapatrié. Il avoir été pris depuis lors par les Corsaires, & disoit s’être échappe de leurs mains sans avoir été reconnu. Des machands Napolitains lui avoient confié un autre vaisseau & il faisoit sa seconde couse depuis ce rétablissement. Il contoit sa vie à qui vouloit l’entendre, & savoit si bien se faire valoir qu’en amusant il donnoit de la confiance. Ses goûts étoient aussi bizarres que ses aventures. Il ne songeoit qu’a divertir son équipage : il avoit sur son bord deux méchons pierriers qu’il tirailloit tout le jour ; toute la nuit il tiroit des fusées ; on n’a jamais vu Patron de navire aux gai.

Pour moi, je m’amusois à m’exercer dans la marine, & quand je n’étois pas de quart, je n’en demeurois pas moins à la manœuvre ou au gouvernail. L’attention me tenoit lieu d’expérience, & je ne tardai pas à juger que nous derivions beaucoup à l’ouest. Le compas étoit pourtant au rumb convenable ; mais le cours du soleil & des étoiles sembloit contrarier si fort sa direction qu’il faloit, selon moi, que l’aiguille déclinât prodigieusement. Je le dis au Capitaine ; il battit la campagne en se moquant de moi, & comme la mer devint haute, & le tems nébuleux, il ne nie fut pas possible de vérifier mes observations. Nous eûmes un veut forcé qui nous jetta en pleine mer ; il dura deux jours : le troisieme nous apperçûmes la terre à notre gauche. Je demandai au Patron ce que c’étoit. Il me dit, terre de l’Eglise. Un matelot soutint que c’étoit la côte de Sardaigne ; il fut hué, & paya de cette façon sa bienvenue ; car quoique vieux matelot, il étoit nouvellement sur ce bord, ainsi que moi.

II ne m’importoit gueres où que nous fussions ; mais ce qu’avoit dit cet homme ayant ranimé ma curiosité, je me mis à fureter autour de l’habitacle, pour voir si quelque fer mis là par mégarde ne faisoit point décliner l’aiguille. Quelle fut ma surprise de trouver un gros aimant caché dans un coin ! En l’ôtant de sa place, je vis l’aiguille en mouvement reprendre sa direction. Dans le même instant quelqu’un cria ; Voile. Le Patron regarda avec sa lunette, & dit que c’étoit un petit bâtiment françois ; comme il avoit le cap sur nous & que nous ne l’évitions pas, il ne tarda pas d’être à pleine vue, & chacun vit alors que c’étoit une voile barbaresque. Trois marchands Napolitains que nous avions à bord avec tout leur bien, pousserent des cris jusqu’au Ciel. L’énigme alors me devint claire. Je m’approchai du Patron, & lui dis à l’oreille : Patron, si nous sommes pris, tu es mort ; compte là-dessus. J’avois paru si peu ému, & je lui tins ce discours d’un ton si posé, qu’il ne s’en alarma gueres & feignit même de ne l’avoir pas entendu.

Il donna quelques ordres pour la défense, mais il ne se trouva pas une arme en état, & nous avions tant brûlé.de poudre, que quand on voulut charger les pierriers, à peine en resta-t-il pour deux coups. Elle nous eût même été inutile ; sitôt que nous fûmes à portée, au lieu de daigne sur nous on nous cria d’amener, & nous fûmes abordés presque au même instant. Jusqu’alors le Patron, sans en semblant, m’observoit avec quelque défiance : mais qu’il vit les Corsaires dans notre bord, il cessa de faire attention à moi & s’avança vers eux sans précaution. En ce moment je me crus juge, exécuteur, pour venger mes pagnons d’esclavage, en purgeant le genre humain traître & la mer d’un de ses monstres. Je courus à lui, & lui criant ; je te l’ai promis, je te tiens parole, d’un sabre dont je m’étois saisi je lui fis voler la tête. à l’instant, voyant le chef des barbaresques venir impétueusement à moi, je l’attendis de pied ferme, & lui presentant le sabre par la poignée, tiens, Capitaine, lui dis-je en langue franque, je viens de faire justice ; tu peux la faire à ton tour. Il prit le sabre, il le leva sur ma tête ; j’attendis le coup en silence : il sourit, & me tendant la main, il défendit qu’on me mît aux fers avec les autres, mais il ne me parla point de l’expédition qu’il m’avoit vu faire ; ce qui me confirma qu’il en savoit assez la raison. Cette distinction, au reste, ne dura que jusqu’au port d’Alger, & nous fumes envoyés au bagne en débarquant, couplés comme des chiens de chasse.

Jusqu’alors, attentif à tout ce que je voyois, je m’occupois peu de moi. Mais enfin la premiere agitation cesse me laissa réfléchir sur mon changement d’état, & le sentiment qui m’occupoit encore dans toute sa force me fit dire en moi-même avec une sorte de satisfaction. Que m’ôtera cet événement ? Le pouvoir de faire une sottise. Je suis plus libre qu’auparavant. Emile esclave ! reprenois-je, eh dans quel sens ? Qu’ai-je perdu de ma liberté primitive ? Ne naquis-je pas esclave de la nécessité ? Quel nouveau joug peuvent m’imposer les hommes ? Le travail ? ne travaillois-je pas quand j’étois libre ? La faim ? combien de fois je l’ai soufferte volontairement ! La douleur ? toutes les forces humaines ne m’en donneront pas plus que ne m’en fit fable. La contrainte ? sera-t-elle plus rude que celle de mes premiers fers ? & je n’en voulois pas sortir. Soumis par ma naissance aux passions humaines, que leur joug me soit imposé par un autre ou par moi, ne faut-il pas toujours le porter, &. qui sait de quelle part il me sera plus supportable ? J’aurai du moins toute ma raison pour les modérer dans un autre, combien de fois ne m’a-t-elle pas abandonné dans les miennes ? Qui pourra me faire porter deux. chaînes ? N’en portois-je pas une auparavant ? II n’y à de servitude réelle que celle de la nature. Les hommes n’en sont que les instrumens. Qu’un maître m’assomme ou qu’un rocher ni m’écrase, c’est le même événement a mes yeux, & tout ce qui peut m’arriver de pis dans l’esclavage est de ne pas plus fléchir un tyran qu’un caillou. Enfin si j’avois ma liberté, qu’en serois-je ? Dans l’état ou je suis, que puis-je vouloir ? Eh ! pour ne pas tomber dans l’anéantissement, j’ai besoin d’être animé par la volonté d’un autre au défaut de la mienne.

Je tirai de ces réflexions la conséquence que mon changement d’état étoit plus apparent que réel ; que, si la liberté consistoit à faire ce qu’on veut, nul homme ne seroit libre ; que tous sont foibles, dépendans des choses, de la dure nécessité ; que celui qui fait le mieux vouloir tout ce qu’elle ordonne est le plus libre, puisqu’il n’est jamais forcé de faire ce qu’il ne veut pas.

Oui, mon père, je puis le dire ; le tems de ma servitude fut celui de mon regne, & jamais je n’eus tant d’autorité sur moi que quand je portai les fers des barbares. Soumis à leurs passions sans les partager, j’appris à mieux connoître les miennes. Leurs écarts furent pour moi des instructions plus vives que n’avoient été vos leçons, & je fis sous ces rudes maîtres un cours de Philosophie encore plus utile que celui que j’avois fait prés de vous.

Je n’éprouvai pas pourtant dans leur servitude toutes les rigueurs que j’en attendois. J’effuyai de mauvais traitemens, mais moins, peut-être, qu’ils n’en eussent essuyés parmi nous, & je connus que ces noms de Maures & de Pirates portoient avec eux des préjugés dont je ne m’étois pas à défendu. Ils ne sont pas pitoyables, mais ils sont justes, & s’il saut n’attendre d’eux ni douceur ni clémence, on n’en doit craindre non plus ni caprice ni méchanceté. Ils veulent qu’on fasse ce qu’on peut faire, mais ils n’exigent rien de plus, & dans leurs châtimens ils ne punissent jamais l’impuissance, mais seulement la mauvaise volonté. Les Negres seroient trop heureux en Amérique, si l’Européen traitoit avec la même équité ; mais comme il ne voit dans ces malheureux que des instrumens de travail, sa conduite envers eux dépend uniquement de l’utilité qu’il en tire ; il mesure sa justice sur sou profit.

Je changeai plusieurs fois de Patron : l’on appelloit cela me vendre, comme si jamais on pouvoit vendre un homme. On vendoit le travail de mes mains ; mais ma volonté, mon entendement, mon être, tout ce par quoi j’étois moi & non pas un autre, ne se vendoit assurément pas ; & la preuve de cela est que la premiere fois que je voulus le contraire de ce que vouloit mon prétendu maître, ce fut moi qui sus le vainqueur. Cet événement mérite d’être raconté.

Je fus d’abord assez doucement traité ; l’on comptoit sur mon rachat, & je vécus plusieurs mois dans une inaction qui m’eût ennuyé, si je pouvois connoître l’ennui. Mais enfin voyant que je n’intriguois point auprès des Consuls Européens & des Moines, que personne ne parloit de ma rançon & que je ne paroissois pas y songer moi-même, on voulut tirer parti de moi de quelque maniere, & l’on me fit travailler. Ce changement ne me surprit ni ne me fâcha. Je craignois peu les travaux pénibles, mais j’en aimois mieux de plus amusans. Je trouvai le moyen d’entrer dans un attelier dont le maître ne tarda pas à comprendre que j’étois le sien dans son métier. Ce travail devenant plus lucratif pour mon Patron que celui qu’il me faisoit faire, il m’établir pour son compte & s’en trouva bien.

J’avois vu disperser presque tous mes anciens camarades du bagne, ceux qui pouvoient être rachetés l’avoient été. Ceux qui ne pouvoient l’être avoient eu le même fort que moi, mais tous n’y avoient pas trouvé le même adoucissement. Deux chevaliers de Malte entre autres avoient été délaissés. Leurs familles étoient pauvres. La Religion ne rachete point ses captifs, & les Peres ne pouvant racheter tout le monde, donnoient ainsi que les Consuls, une préférence fort naturelle & qui n’est pas inique à ceux dont la reconnoissance leur pouvoit être plus utile. Ces deux chevaliers, l’un jeune & l’autre vieux, étoient instruits & ne manquoient pas de mérite ; mais ce mérite étoit perdu dans leur situation présente. Ils savoient le génie, la tactique, le latin, les belles-lettres. Ils avoient des talens pour briller, pour commander, qui n’étoient pas d’une grande ressource à des esclaves. Pour surcroît, ils portoient fort impatiemment leurs fers, & la philosophie dont ils se piquoient extrêmement, n’avoit point appris à ces fiers gentilshomme à servir de bonne grave des pieds-plats & des bandits ; car ils n’appelloient pas autrement leurs maîtres. Je plaignois ces deux pauvres gens ; ayant renoncé par leur noblesse à leur état d’hommes, à Alger ils n’étoient plus rien ; même ils étoient moins que rien. Car parmi les corsaires, un corsaire ennemi fait esclave est fort au-dessous du néant. Je ne pus servir le vieux que de mes conseils qui lui etoient superflus, car p-lus savant que moi, du moins de cette science qui s’étale, il savoit à fond toute la morale, & ses préceptes lui étoient très-familiers ; il n’y avoit que la pratique qui lui manquât, & l’on ne sauroit porter de plus mauvaise grace le joug de la nécessité. Le jeune encore plus impatient, mais ardent, actif, intrépide, se perdoit en projets de révoltes & de conspirations impossibles a exécuter, & qui toujours découverts ne faisoient qu’aggraver sa misere. Je tentai de l’exciter à s’évertuer à mon exemple & à tirer parti de ses bras pour rendre son état plus supportable, mais il. méprisa mes conseils & me dit fiérement qu’il savoit mourir. Monsieur, lui dis-je, il vaudroit encore mieux savoir vivre. Je parvins pourtant à lui procurer quelques soulagemens qu’il reçut de bonne grace, & en. ame noble & sensible ; mais qui ne lui firent pas goûter mes vues. Il continua ses trames pour se procurer, la liberté par un coup hardi, mais son esprit remuant lassa la patience de son maître qui étoit le mien. Cet homme se défit de lui & de moi, nos liaisons lui avoient paru suspectes, & il crut que j’employois à l’aider dans ses manœuvres les entretiens par lesquels je tâchois de l’en détourner. Nous fumes vendus à un entrepreneur d’ouvrages publics, & condamnés à travailler sous les ordres d’un surveillant barbare, esclave comme nous, mais qui pour se faire valoir à son maître nous accabloit de plus de travaux, que la force humaine n’en pouvoit porter.

Les premiers jours ne furent pour moi que des jeux.. Comme on nous partageoit également le travail & que j’étois plus robuste & plus ingambe que tous mes camarades, j’avois fait ma. tâche avant eux, après quoi j’aidois les plus foibles & les allégeois d’une partie de la leur. Mais notre piqueur ayant remarqué ma diligence & la supériorité de mes forces, m’empêcha de les employer pour d’autres en doublant ma tâche, &, toujours augmentant par degrés, finit par me surcharger à tel point & de travail & de coups, que malgré ma vigueur, j’étois menacé de succomber bientôt sous le faix ; tous mes compagnons, tant forts que foibles, mal nourris & plus maltraités dépérissoient sous l’excès du travail.

Cet état devenant tout-à-fait insupportable, je résolus m’en délivrer à tout risque, mon jeune chevalier à qui je communiquai ma résolution la partagea vivement. Je le connoissois homme de courage, capable de constance pourvu qu’il fût sous les yeux des hommes, & dès qu’il s’agissoit d’actes brillans & de vertus héroÏques, je me tenois sûr de lui. Mes ressources néanmoins étoient toutes en moi-même & je n’avois besoin du concours de personne pour exécuter mon projet ; mais il étoit vrai qu’il. pouvoit avoir un effet beaucoup plus avantageux, exécuté de concert mes compagnons de miseres, & je résolus de le leur proposer, conjointement avec le chevalier.

J’eus peine à obtenir de lui que cette proposition se feroit simplement & sans intrigues préliminaires. Nous primes le tems du repas où nous étions plus rassemblés & moins surveillés. Je m’adressai d’abord dans ma langue à une douzaine de compatriotes que j’avois-là, ne voulant pas leur parler en langue franque de peur d’être entendu des gens du pays. Camarades, leur dis-je, écoutez-moi. Ce qui me reste de force ne peut suffire à quinze jours encore du travail dont on me surcharge, & je suis un des plus robustes de la troupe ; il faut qu’une situation si violente prenne une prompte fin, soit par un épuisement total, soit par une résolution qui prévienne. Je choisis le dernier parti, & je suis détermine à me refuser dès demain à tout travail au péril de ma vie, & de tous les traitenmens que doit m’attirer ce refus. Mon choix est une affaire de calcul. Si je reste comme je suis, il faut périr infailliblement en très-peu de ce tems & sans aucune ressource ; je m’en ménage une par ce sacrifice de peu de jours. Le parti que je prends peut effrayer notre inspecteur & éclairer son maître sur son véritable intérêt. Si cela n’arrive pas, mon fort quoiqu’accéleré ne sauroit être empiré. Cette ressource seroit tardive & nulle quand mon corps épuisé ne seroit plus capable d’aucun travail, alors en me ménageant ils n’auroient rien à gagner, en m’achevant ils ne seroient qu’épargner ma nourriture. Il me convient donc de choisir le moment où ma perte en est encore une pour eux. Si quelqu’un d’entre vous trouve mes raisons bonnes, & veut, à l’exemple de cet homme de courage prendre le même parti que moi, notre nombre sera plus d’effet & rendra nos tyrans plus traitables. Mais fussions-nous seuls lui & moi, nous n’en sommes pas moins résolus à persister dans notre refus, & nous vous prenons tous à témoins de la façon dont il sera soutenu.

Ce discours simple & simplement prononcé, fut écouté sans beaucoup d’émotion. Quatre ou cinq de la troupe me dirent cependant de compter sur eux & qu’ils feroient comme moi. Les autres ne dirent mot & tout resta calme. Le chevalier mécontent de cette tranquillité parla aux siens dans sa langue avec plus de véhémence, leur nombre étoit grand, il leur fit à haute voix des descriptions animées de l’état où nous étions réduits & de la cruauté de nos bourreaux. Il excita leur indignation par la peinture de notre avilissement, & leur ardeur par l’espoir de la vengeance : enfin il enflamma tellement leur courage par l’admiration de la force d’ame qui sait braver les tourmens & qui triomphe de la puissance même, qu’ils l’interrompirent par des cris, & tous jurerent de nous imiter & d’être inébranlables jusqu’à la mort.

Le lendemain, sur notre refus de travailler, nous fûmes, comme nous nous y étions attendus, très-maltraités les uns & les autres, inutilement toutefois quant à nous deux & à mes trois ou quatre compagnons de la veille, à qui nos bourreaux n’arracherent pas même un seul cri. Mais l’œuvre du chevalier ne tint pas si bien. La constance de ses bouillans compatriotes fut épuisée en quelques minutes, & bientôt à coups de nerf de bœuf, on les ramena tous au travail, doux comme des agneaux. Outré de cette lâcheté, le chevalier tandis qu’on le tourmentoit lui-même, les chargeoit de reproches & d’injures qu’ils n’écoutoient pas. Je tâchai de l’appaiser sur une désertion que j’avois prévue & que je lui avois prédite. Je savois que les effets de l’éloquence sont vifs ruais momentanées Les hommes qui se laissent si facilement émouvoir se calment avec la même facilité. Un raisonnement froid & fort ne fait point d’effervescence, mais quand il prend il pénetre, & l’effet qu’il produit ne s’efface plus.

La foiblesse de ces pauvres gens en produisit un autre auquel je ne m’étois pas attendu, & que j’attribue à une rivalité nationale plus qu’à l’exemple de notre fermeté. Ceux de mes compatriotes qui ne m’avoient point imité les voyant revenir au travail, les huerent, le quitterent à leur tour, & comme pour insulter à leur couardise, vinrent se ranger autour de moi, cet exemple en entraîna d’autres & bientôt la révolte devint si générale que le maître attiré par le bruit & les cris, vint lui-même pour y mettre ordre.

Vous comprenez ce que notre inspecteur pur lui dire pour s’excuser & pour l’irriter contre nous. Il ne manqua pas de me désigner comme l’auteur de l’émeute, comme un chef de mutins qui cherchoit à se faire craindre par le trouble qu’il vouloir exciter. Le maître me regarda & me dit ; c’est donc toi qui débauches mes esclaves ? Tu viens d’entendre l’accusation. Si tu as quelque chose à répondre, parle. Je fus frappé de cette modération dans le premier emportement d’un homme âpre au gain menace de sa ruine ; dans un moment où tout maître Européen, touché jusqu’au vis par son intérêt, eut commencé sans vouloir m’entendre, par me condamner à mille tourmens. Patron, lui dis-je en langue franque ; tu ne peux trous haÏr ; tu ne nous connois pas même ; nous ne te haissons pas non plus, tu n’es pas l’auteur de nos maux, tu les ignores. Nous savons porter le joug de la nécessite qui nous à soumis à toi. Nous ne refusons point d’employer nos forces pour ton service, puisque le sort nous y condamne ; mais en les excédant ton esclave nous les ôte & va te ruiner par notre perte. Crois-moi, transporte à un homme plus sage l’autorité dont il abuse à ton préjudice. Mieux distribué ton ouvrage ne se sera pas moins, & tu conserveras des esclaves laborieux dont tu tireras avec le tems un profit beaucoup plus grand que celui qu’il te veut procurer en nous accablant. Nos plaintes sont justes ; nos demandes sont modérées. Si tu ne les écoutes pas, notre parti est pris ; ton homme vient d’en faire l’épreuve ; tu peux la faire à ton tour.

Je me tus ; le piqueur voulut répliquer. Le Patron lui imposa silence. Il parcourut des yeux mes camarades dont le teint hâve & la maigreur attestoient la vérité de mes plaintes, mais dont la contenance au surplus n’annonçoit point du tout des gens intimidés. Ensuite m’ayant considéré derechef. Tu parois, dit-il, un homme sensé : je veux savoir ce qui en est. Tu tances la conduite de cet esclave ; voyons la tienne à sa place ; je te la donne & le mets à la tienne. Aussi-tôt il ordonna qu’on m’ôtât mes fers & qu’on les mit à notre chef ; cela fut fait à l’instant.

Je n’ai pas besoin de vous dire comment je me conduisis dans ce nouveau poste, & ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Mon aventure fit du bruit, le soin qu’il prit de la repandre fit nouvelle dans Alger : le Dey même entendit parler de moi & voulut me voir. Mon Patron m’ayant conduit à lui & voyant que je lui plaisois lui fit présent de ma personne. Voilà votre Emile esclave du Dey d’Alger.

Les regles sur lesquelles j’avois à me conduire dans ce nouveau poste, découloient de principes qui ne m’étoient pas inconnus. Nous les avions discutés durant mes voyages, & leur application bien qu’imparfaite & trés-en petit, dans le cas où je me trouvois, étoit sûre & infaillible dans ses effets. Je ne vous entretiendrai pas de ces menus détails, n’est pas de cela qu’il s’agit entre vous & moi. Mes succès m’attirerent la considération de mon Patron.

Assem Oglou étoit parvenu à la suprême puissance par la route la plus honorable qui puisse y conduire : car de simple matelot passant par tous les grades de la marine & de la milice, il s’étoit successivement élevé aux premières places de l’Etat, & après la mort de ton prédécesseur il fût élu pour lui succéder par les suffrages unanimes des Turcs & des Maures, des gens de guerre & des gens de loi. Il y avoit douze ans qu’il. remplissoit avec honneur ce poste difficile, ayant à gouverner un peuple indocile & barbare, une soldatesque inquiète & mutine, avide de désordre & de trouble, qui, ne sachant ce qu’elle desiroit elle-même, ne vouloit que remuer & se soucioit peu que les choses allassent mieux pourvu qu’elles allassent autrement : On ne pouvoit pas se plaindre de son administration, quoiqu’elle ne répondit pas à l’espérance qu’on en avoit conçue.. Il avoit maintenu sa régence assez tranquille : tout étoit en meilleur état qu’auparavant, le commerce & l’agriculture alloient bien, la marine étoit en vigueur, le peuple avoit du. pain. Mais on n’avoit point de ces opérations éclatantes.....

FIN.
TABLE
DES MATIERES
CONTENUES EN CE VOLUME.

n. Désigne les notes.


ABel (poëme d’). 243 Album des voyageurs allemands 392 Académies, inutiles. Adolescence (la fin de l’), l’âge le plus heureux. 323. Alcinoüs, son jardin. 326 n.

Alexandre. 112

Adolescents, ne doivent pas être traités en enfants. II7 Instruits des mystères qu’on leur a cachés. Voyez Émile. 121. Amatus Lusitanus. 31 n.

Ame (comment ce forme l’idée de l’). 37

Survit au corps. 45 Doit-elle durer toujours ? 46 Pourquoi unie à un corps mortel 66 Adultere, commencement des désordres de la jeunesse. 146 Ses conséquences. 203 Age, chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir. 349 Amour, ci! fondé fur des illu-

ûans. 141

Ag: for fera toujours une chi- Son îhducncz Bur les mœurs. mere pour ceux qui ont le 1.68 _ — cœur 8L le goût gâzés. M6 El! · il Gxfceptîble de ialoufie P Agrlmms, qbjcts de Yéducatinn Voyez Jaloufc. ’ des femmes par rapport au Moym de prévenir fun rèlïroi- _ corps. 2.13 diflcmenx dans le mariage. > Agrlgmxias. ‘ xgg > _ _44o £· fwù. ` Tt: z. Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/526 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/527 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/528 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/529 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/530 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/531 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/532 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/533 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/534 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/535 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/536 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/537 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/538 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/539 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/540 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/541 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/542 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/543 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/544 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/545 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/546 Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/547

  1. Les relations de M. de la Condamine nous parlent d’un peuple qui ne savoit compter que jusqu’à trois. Cependant les hommes qui composoient ce peuple, ayant des mains, avoient souvent aperçu leurs doigts sans savoir compter jusqu’à cinq.
  2. Ce repos n’est, si l’on veut, que relatif ; mais puisque nous observons du plus ou du moins dans le mouvement, nous concevons très clairement un des deux termes extrêmes, qui est le repos, & nous le concevons si bien, que nous sommes enclins même à prendre pour absolu le repos qui n’est que relatif. Or il n’est pas vrai que le mouvement soit de l’essence de la matière, si elle peut être conçue en repos.
  3. Les chimistes regardent le phlogistique ou l’élément du feu comme épars, immobile, & stagnant dans les mixtes dont il fait partie, jusqu’à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, & le changent en feu.
  4. J’ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L’idée de la matière sentant sans avoir des sens me paraît inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudroit commencer par la comprendre, & j’avoue que je n’ai pas ce bonheur-là.
  5. Croiroit-on, si l’on n’en avoit la preuve, que l’extravagance humaine put être portée à ce point ? Amatus Lusitanus assurait avoir vu un petit homme long d’un pouce enfermé dans un verre, que Julius Camillus, comme un autre Prométhée, avoit fait par la science alchimique. Paracelse, de Natura rerum, enseigne la façon de produire ces petits hommes, et soutient que les Pygmées, les Faunes, les satyres & les nymphes ont été engendrés par la chimie. En effet, je ne vois pas trop qu’il reste désormais autre chose à faire, pour établir la possibilité de ces faits, si ce n’est d’avancer que la matière organique résiste a l’ardeur du feu, & que ses molécules peuvent se conserver en vie dans un fourneau de réverbère.
  6. Il me semble que, loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus que des êtres sensitifs dans la nature ; & toute la différence qu’elle trouve entre un homme & une pierre, est que l’homme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être sensitif qui n’en a pas. Mais s’il est vrai que toute matière sente, où concevrai-je l’unité sensitive ou le moi individuel ? sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des corps agrégatifs ? Placerai-je également cette unité dans les fluides & dans les solides, dans les mixtes & dans les éléments ? Il n’y a, dit-on, que des individus dans la nature ! Mais quels sont ces individus ? Cette pierre est-elle un individu ou une agrégation d’individus ? Est-elle un seul être sensitif, ou en contient-elle autant que de grains de sable ? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l’un se sent dans l’autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en un ? L’attraction peut être une loi de la nature dont le mystère nous est inconnu ; mais nous concevons au moins que l’attraction, agissant selon les masses, il a rien d’incompatible avec l’étendue & la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment ? Les parties sensibles sont étendues, mais l’être sensitif est invisible et un ; il ne se partage pas, il est tout entier ou nul ; l’être sensitif n’est donc pas un corps. je ne sais comment l’entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devroient faire aussi rejeter le sentiment ; & je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, ils ne feroient pas aussi l’autre ; que leur en coûterait-il de plus ? & puisqu’ils sont sûrs qu’ils ne pensent pas, comment osent-ils affirmer qu’ils sentent ?
  7. Quand les anciens appelloient Optimus Maximus le Dieu suprême, ils disoient très vrai ; mais en disant Maxmus Optimus, ils auroient parlé plus exactement puisque sa bonté vient de sa puissance ; il est bon parce qu’il est grand.
  8. Non pas pour nous, non pas pour nous, Seigneur,
    Mais pour ton nom, mais pour ton propre honneur,
    Ô Dieu ! fais-nous revivre ! Ps. 115.

  9. La philosophie moderne, qui n’admet que ce qu’elle explique, n’a garde d’admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui paraît guider, sans aucune connoissance acquise, les animaux vers quelque fin. L’instinct, selon l’un de nos plus sages philosophes (Condillac), n’est qu’une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant ; & de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfants réfléchissent plus que les hommes ; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d’être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom je dois donner à l’ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu’il ne mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières, & à l’habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu’elles poussent, & les tue ensuite pour les laisser là, sans que jamais personne l’ait dressé à cette chasse, & lui ait appris qu’il y avoit là des taupes ? Je demande encore, & ceci est plus important, pourquoi, la première fois que j’ai menacé même chien, il s’est jeté le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude suppliante & la plus propre à me toucher ; posture dans laquelle il se fût bien gardé de rester, si, sans me laisser fléchir, je l’eusse battu dans cet état. Quoi ! mon chien, tout petit encore, & ne faisant presque que de naître, avait-il acquis déjà des idées morales ? savait-il ce que c’étoit que clémence & générosité ? sur quelles lumières acquises espérait-il m’apaiser en s’abandonnant ainsi à ma discrétion ? Tous les chiens du monde font à peu près la même chose dans le même cas & je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l’instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations & des connaissances qu’elles nous font acquérir ; qu’ils l’expliquent d’une manière satisfaisante pour tout homme sensé ; alors je n’aurai plus rien à dire, & je ne parlerai plus d’instinct.
  10. À certains égards les idées sont des sentiments & les sentiments sont des idées. Les deux noms conviennent à toute perception qui nous occupe & de son objet, & de nous-mêmes qui en sommes affectés : il n’y a que l’ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lorsque, premièrement occupé de l’objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c’est une idée ; au contraire, quand l’impression reçue excite notre première attention, & que nous ne pensons que par réflexion à l’objet qui la cause, c’est un sentiment.
  11. Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourroit dire à présent au public.
  12. Tous, dit un bon & sage prêtre, disent qu’ils la tiennent et la croient (et tous usent de ce jargon), que non des hommes, ne d’aucune créature, mais de Dieu.

    Mais à dire vrai sans rien flatter ni déguiser, il n’en est rien., elles sont, quoi qu’on die, tenues par mains & moyens humains ; témoin premièrement la manière que les religions ont été reçues au monde & sont encore tous les jours par les particuliers : la nation, le pays, le lieu donne la religion : l’on est de celle que le lieu auquel on est né & élevé tient : nous sommes circoncis, baptisés, juifs, mahométans, chrétiens, avant que nous sachions que nous sommes hommes : la religion n’est pas de notre choix & élection ; témoin, après, la vie & les mœurs si mal accordantes avec la religion ; témoin que par occasions humaines & bien légères, l’on va contre la teneur de sa religion. CHARRON, De la Sagesse, liv. II, chap. v, p. 257, édit. Bordeaux, 1601.

    Il y a grande apparence que la sincère profession de foi du vertueux théologal de Condom n’eût pas été fort différente de celle du vicaire savoyard.

  13. Cela est formel en mille endroits de l’écriture, & entre autres dans le Deuteronome, chapitre XIII, où il est dit que, si un prophète annonçant des dieux étrangers confirme ses discours par des prodiges, & que ce qu’il prédit arrive, loin d’y avoir aucun égard, on doit mettre ce prophète à mort. Quand donc les païens mettoient à mort les apôtres leur annonçant un dieu étranger, & prouvant leur mission pu des prédictions & des miracles, je ne vois pas ce qu’on avoit à leur objecter de solide, qu’ils ne pussent à l’instant rétorquer contre nous. Or, que faire en pareil cas ? une seule chose : revenir au raisonnement, & laisser là les miracles Mieux eût valu n’y pas recourir. C’est là du bon sens le plus simple, qu’on n’obscurcit qu’à force de distinctions tout au moins très subtiles. Des subtilités dans le christianisme ! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des cieux aux simples ; il a donc -tort de commencer le plus beau de ses discours par féliciter les pauvres d’esprit, s’il faut tant d’esprit pour entendre sa doctrine & pour apprendre à croire en lui. Quand vous m’aurez prouvé que je dois me soumettre, tout ira fort bien : mais pour me prouver cela, mettez-vous à ma portée ; mesurez vos raisonnements à la capacité d’un pauvre d’esprit, ou je ne reconnois plus en vous le vrai disciple de votre maître, & ce n’est pas sa doctrine que vous m’annoncez.
  14. Plutarque rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenoient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les jeux parties. Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé : s’il l’a prouvé, tout est dit, & la partie adverse doit être condamnée ; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, & doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive ressemble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l’on est injuste.
  15. Entre mille faits connus, en voici un qui n’a pas besoin de commentaire. Dans le xvi siècle, les théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les livres des Juifs, sans distinction, l’illustre & savant Reuchlin, consulté sur cette affaire, s’en attira de terribles qui faillirent le perdre, pour avoir seulement été d’avis qu’on pouvoit conserver ceux de ces livres qui ne faisaient rien contre le christianisme, & qui traitoient de matières indifférentes à la religion.
  16. De Rep. Dial. 2.
  17. Voyez, dans le Discours sur la montagne, le parallèle qu’il fait lui-même de la morale de Moise à la sienne. (Matth., cap. v, vers. 21 & seq.).
  18. Le devoir de suivre & d’aimer la religion de son pays ne s’étend pas jusqu’aux dogmes contraires à la bonne morale, tels que celui de l’intolérance. C’est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres, & les rend tous ennemis du genre humain. La distinction entre la tolérance civile & la tolérance théologique est puérile & vaine. Ces deux tolérances sont inséparables, & l’on ne peut admettre l’une sans l’autre. Des anges mêmes ne vivroient pas en paix avec des hommes qu’ils regarderoient comme les ennemis de Dieu.
  19. Les deux partis s’attaquent réciproquement par tant de sophismes, que ce serait une entreprise immense & téméraire de vouloir les relever tous ; c’est déjà beaucoup d’en noter quelques-uns à mesure qu’ils se présentent. Un des plus familiers au parti philosophes est d’opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais chrétiens : comme si un peuple de vrais philosophes étoit plus facile à faire qu’un peuple de vrais chrétiens ! je ne sais si, parmi les individus, l’un est plus facile à trouver que l’autre ; mais je sais bien que, dès qu’il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie ; & cela me paraît changer beaucoup l’état de la question.

    Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l’athéisme, & cela est incontestable ; mais ce qu’il n’a tu garde de dire, & qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire & cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, & qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus : au lieu que l’irréligion, & en général l’esprit raisonne et philosophique, attache à la vie, effémine, avilit les unes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé.

    Si l’Athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c’est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien : comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu’il mie en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espece, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu’à la vertu. L’indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l’état sous le despotisme ; c’est la tranquillité de la mort : elle est plus destructive que la guerre même.

    Ainsi le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit philosophique, l’est beaucoup moins dans ses conséquences. D’ailleurs il est aisé d’étaler de belles maximes dans des livres ; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; & c’est ce qui n’a point paru clair jusqu’ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise & sur le trône, commanderoit bien à la gloriole, à l’intérêt, à l’ambition, aux petites passions de l’homme, & si elle pratiqueroit cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume à la main.

    Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux, & la religion en fait beaucoup que la Philosophie ne saurait faire.

    Par la pratique, c’est autre chose ; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une : cela est vrai ; la plupart n’en ont guère, & ne suivent point du tout celle qu’ils ont : cela est encore vrai ; mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moins en partie ; & il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, & obtiennent d’eux des vertus, des actions louables, qui n’auroient point eu lieu sans ces motifs.

    Qu’un Moine nie un dépôt ; que s’ensuit-il, sinon qu’un sot le lui avoit confié ? Si Pascal en eût nié un, cela prouveroit que Pascal étoit un hypocrite, & rien de plus. Mais un moine !...... Les gens qui font trafic de la religion sont-ils donc ceux qui en ont ? Tous les crimes qui. se font dans le clergé, comme ailleurs, ne prouvent point que la religion soit inutile, mais que très-peu de gens ont de la religion.

    Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au Christianisme leur plus solide autorité & leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n’est point l’ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé, l’humanité n’en a pas été plus respectée ; les cruautés des Athéniens, des égyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’évangile ! Que de restitutions, de réparations, la confession ne fait-elle point faire chez les catholiques ! Chez nous combien les approches des tems de communion n’opèrent-elles point de réconciliations & d’aumônes ! Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il pas les usurpateurs moins avides ! Que de misères ne prévenait-il pas ! La fraternité légale unissoit toute la nation : on ne voyoit pas un mendiant chez eux. On n’en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables ; ils sont, par principe de religion, hospitaliers, même envers les ennemis de leur culte.

    " Les Mahométans disent, selon Chardin, qu’après l’examen qui suivra la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé Poul-Serrho, qui est jeté sur le feu éternel, pont qu’on peut appeler, disent-ils, le troisième et dernier examen & le vrai jugement final, parce que c’est là où se fera la séparation des bons d’avec les méchants…. etc."

    "Les Persans, (poursuit Chardin,) sont fort infatués de ce pont, & lorsque quelqu’un souffre une injure dont, par aucune voie ni dans aucun temps, il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh bien ! par le Dieu vivant, tu me le payeras au double au dernier jour ; tu ne passeras point le Poul-Serrho que tu ne me satisfasses auparavant ; je m’attacherai au bord de ta veste & me jetterai à tes jambes. J’ai vu beaucoup de gens éminents, & de toutes sortes de professions, qui, appréhendant qu’on ne criât ainsi haro sur eux au passage de ce pont redoutable, sollicitoient ceux qui se plaignoient d’eux de leur pardonner : cela m’est arrive cent fois à moi-même. Des gens de qualité, qui m’avoient fait faire, par importunité, des démarches autrement que je n’eusse voulu, m’abordoient au bout de quelque temps qu’ils pensoient que le chagrin en étoit passé, & me disoient : Je te prie balal becon antchifra, c’est-à-dire rends-moi cette affaire licite ou juste. Quelques-uns même m’ont fait des présents & rendu des services, afin que je leur pardonnasse en déclarant que je le faisois de bon cœur : de quoi la cause n’est autre que cette créance qu’on ne passera point le pont de l’enfer qu’on n’ait rendu le dernier quatrain à ceux qu’on a oppressés." (Tome VII, in-12, page 50.)"

    Croirai-je que l’idée de ce pont qui répare tant d’iniquités n’en prévient jamais ? Que si l’on ôtoit aux Persans cette idée, en leur persuadant qu’il n’y a ni Poul-Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n’est-il pas clair que cela mettroit ceux-ci fort à leur aise, & les délivrerait du soin d’apaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fût pas nuisible ; elle ne seroit donc pas la vérité.

    Philosophe, tes lois morales sont fort belles ; mais montre-m’en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, & dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Serrho.

  20. Il n’y a personne qui voie l’enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n’y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d’affectation que ceux où l’inégalité n’est pas grande, & où chacun craint toujours d’être confondu avec son inférieur.
  21. Aventures du sieur C. Le Beau, avocat au parlement t.II, p 70.
  22. Le Clergé romain les a très habilement conservés, &, à son exemple, quelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien, malgré la chute de l’état, jouit-il encore, sous l’appareil de son antique majesté, de toute l’affection, de toute l’adoration du peuple ; &, après le pape orné de sa tiare, il n’y a peut-être ni roi, ni potentat, ni homme au monde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, & paré sous sa corne ducale d’une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure, qui fait tant rire les sots, feroit verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyrannique gouvernement.
  23. Comme s’il y avait des citoyens qui ne fussent pas membres de la cité & qui n’eussent pas, comme tels, part à l’autorité souveraine ! Mais les Français, ayant jugé à propos d’usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gauloises, en ont dénature l’idée, au point qu’on n’y conçoit plus rien. Un homme qui vient de m’écrire beaucoup de bêtises contre la Nouvelle Héloise, a orné sa signature du titre de Citoyen de Paimbœuf, & a cru me faire une plaisanterie.
  24. Considérations sur les mœurs de se siecle, par M. Duclos, p. 65.
  25. Cela est prouvé dans un Essai sur l’origine des langues, qu’on trouvera dans le recueil de mes écrits.
  26. Deux femmes du monde, pour avoir l’air de s’amuser beaucoup, se font une loi de ne jamais se coucher qu’à cinq heures du matin. Dans la rigueur de l’hiver, leurs gens passent la nuit dans la rue à les attendre, fort embarrassés à s’y, garantir d’être gelés. On entre un soir, ou pour mieux dire, un matin, dans l’appartement où ces deux personnes si, amusées laissoient couler les heures sans les compter : On les trouve exactement seules, dormant chacune dans son fauteuil.
  27. Mulierem fortem quis inveniet ? Procul, & de ultimus finibus pretium ejus. Prov.XXXI. 10.
  28. J’ai déjà remarqué que les refus de simagrée & d’agacerie sont communs à presque toutes les femelles, même parmi les animaux, & même quand elles sont plus disposées à se rendre ; il faut n’avoir jamais observé leur manège pour disconvenir de cela.