Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France/Variantes

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VARIANTES.


Ces variantes se composent des fragmens de l’édition de 1761 et de celle de Poitiers, qui n’existent pas dans l’édifion de Du Cange. L’édition de 1761 ayant aussi des variantes, on a placé celles-ci au bas des pages, en les distinguant des notes explicatives par la lettre V.


(Page 165, ligne dernière.) Le secont livre nous parlera de ses granz chevaleries et de ses granz hardemens lesquiex sont tiex[1] que je li vi quatre foiz mettre son cors en aventure de mort, aussi comme vous orrez ci après, pour espargnier le doumage de son peuple.

Le premier fait là où il mist son cors en avanture de mort, ce fu à l’ariver que nous feimes devant Damiete, là où tout son conseil li loa[2], ainsi comme je l’entendi, que il demourast en sa neif, tant que il veist que[3] sa chevalerie feroit, qui alloit à terre. La reson pourquoy en li loa ces choses si estoit tele que se il arivoit avec eulz, et sa gent estoient occis et il avec, la besoigné seroit perdue ; et se il demouroit en sa neif, par son cors[4] peust-il recouvrer à[5] reconquerre la terre de Égypte, et il ne voult nullui croire ; ains[6] sailli en la mer tout armé, l’escu au col, le glaive ou poing[7], et fu des premiers à terre.

La seconde foiz qu’il mist son cors en avanture de mort si fu tele que, au partir qu’il fist de Laumasourre[8] pour venir à Damiete, son conseil li loa, si comme l’en me donna à entendre, que il s’en venist à Damiete en galies ; et ce conseil li fu donné, si comme l’en dit, pour ce que se il li mescheoit de sa gent[9], par son cors les peust delivrer de prison. Et especialment ce conseil li fu donné pour le meschief de son cors, où il estoit par plusieurs maladies qui estoient teles : car il avoit double tierceinne[10] et menoison[11] moult fort, et la maladie de l’ost en la bouche et ès jambes. Il ne voult onques nullui croire ; ainçois[12] dist que son peuple ne lairoit il ja, mez feroit tele fin comme il feroient. Si li en avint ainsi, que par la menoison qu’il avoit, que il li couvint le soir couper le fonz de ses braiez[13] ; et par la force de la maladie de l’ost se pena il le soir[14] par plusieurs foiz, aussi comme vous orrez ci-après.

La tierce foiz qu’il mist son cors en avanture de mort, ce fu quant il demoura un an[15] en la sainte terre, aprés ce que ses freres en furent venuz. En grant avanture de mort fumes lors ; car quant le Roy fu demouré en Acre, pour un home à armes que il avoit en sa compaignie, ceulz d’Acre en avoient bien trente, quant la ville fu prise. Car je ne sai autre reson pourquoy les Turz ne nous vindrent prenre en la ville, fors que[16] pour l’amour que Dieu avoit au Roy, qui la poour metoit ou cuer à nos ennemis, pourquoi[17] il ne nous osassent venir courre sus. Et de ce est escript : Se tu creins Dieu, si te creindront toutes les riens qui te verront. Et ceste demouree fist il tout contre son conseil, si comme vous orrez ci-après. Son cors mist il en avanture pour le peuple de la terre garantir, qui eust esté perdu deslors, se il ne se feust lors reniez[18].

Le quart fait là où il mist son cors en avanture de mort, ce fu quant nous revenismes d’outremer et venismes devant l’ille de Cypre, etc.[19].

En la dareniere partie de cest livre parlerons de sa fin, comment il trespassa saintement.

(P. 200, lig. 2o.) Le Roy avoit vestu une cotte de samit ynde[20] et seurcot et mantel de samit vermeil fourré d’ermines, et un chapel de coton en sa teste qui moult mal li séoit, pource que il estoit lors joenne homme. Le Roy tint cele feste és hales de Saumur, et disoit l’en que le grant roy Henry d’Angleterre les avoit faites pour ses grans festes tenir. Et les hales sont faites à la guise des cloistres de ces moinnes blans[21] ; mès je croi que de trop il n’en soit nul si grant[22]. Et vous dirai pourquoy il le me semble ; car à la paroy du cloistre[23] où le Roy mangoit, qui estoit environné de chevaliers et de serjans qui tenoient grant espace, mangeoient à une table vingt que evesques que arcevesques ; et encore après les evesques et les arcevesques mangoit encoste cele table la royne Blanche, sa mere, au chief du cloistre, de celle part là où le Roy ne mangoit pas. Et si servoit à la Royne le conte de Bouloingne qui puis fu roy de Portingal[24], et le bon conte de Saint Pol, et un Alemant de l’aage de dix-huit ans, que en disoit que il avoil esté filz saint[25] Hélizabeth de Thuringe ; dont l’en disoit que la royne Blanche le besoit ou front par devocion, pour ce que ele entendoit que sa mere li avoit maintes foiz besié.

Au chief du cloistre d’autre part estoient les cuisines, les bouteilleries, les paneteries et les despenses ; de celi cloistre servoient[26] devant le Roy et devant la Royne, de char, de vin et de pain. Et en toutes les autres elez[27] et eu prael[28] d’en milieu mangoient de chevaliers si grant foison, que je ne scé le nombre ; et dient moult de gent que il n’avoient onques veu autant de seurcoz ne d’autres garnemens de drap d’or à une feste, comme il ot là ; et dient que il y ot bien trois mille chevaliers.

(P. 201) Quant nous fumes à Poytiers, je vi un chevalier qui avoit non mon seigneur Gyeffroy de Rancon, que pour un grant outrage[29] que le conte de la Marche li avoit fait, si comme l’en disoit, et avoit juré sur sains que il ne seroit jamez roingnez en guise de chevalier[30], mès porteroit grève[31], aussi comme les femmes fesoient, jusques à tant que il se verroit vengié du conte de la Marche, ou par lui ou par autrui. Et quant mon seigneur Geffroy vit le conte de la Marche, sa femme et ses enfans, agenoillez devant le Roy, qui li crioient merci ; il fist aporter un tretel[32], et fist oster sa grève, et se fist roingner en la présence du Koy, du conte de La Marche et de ceulz qui là estoient. Et en cet ost contre le roy d’Angleterre et contre les barons, le Roy en donna de grans dons, si comme je l’oy dire à ceulz qui en vindrent. Ne pour dons ne pour despens que l’en feist en cel host, ne autres de sa mer ne de là, le Roy ne requist ne ne prist onques aide des siens barons, n’à ses chevaliers, n’à ses hommes, ne à ses bones villes, dont en ce[33] plainsist. Et ce n’estoit pas de merveille ; car ce fesoit il par le conseil de la bone mere qui estoit avec li, de qui conseil il ouvroit[34] et des preudeshomes qui li estoient demouré du tens son pere et du temps son ayoul.

(P. 313.) Quant nous arrivasmes en Acre[35], ceus de la cité vindrent au devant du Roy, pour le recevoir jusques à la rive de la mer, avec les processions à trés-grand’joye. Je voulus monter sur un palefroy qu’on m’avoit amené de la ville ; mais aussi-tost que je fus dessus, le cœur me faillit : ensorte que je fusse tombé par terre, n’eust esté que celui qui avoit amené le cheval me tenoit bien serré. Et à grand’peine me peut-on conduire jusqu’en la sale du Roy : et là demourai en une fenestre long-temps, que personne ne tenoit comte de moy, et n’avois avec moy, de tous mes gens que j’avois amenés en Égypte, qu’un jeune enfant, qui avoit nom Barthélémy, et estoit fils bastard de monsieur Amé de Montbelliar seigneur de Monfaucon, du quel je vous ay parlé cy-devant. Et ainsi que j’estois là attendant, il me vint un jeune compagnon, qui portoit une cotte vermeille à deux royes jaunes, qui me salua, et me demanda si je le connoissois point : et je lui respondis que non : alors, il me va dire qu’il estoit natif du chasteau Descler, qui estoit à mon oncle : et me demanda si je le voulois retenir à mon service, et qu’il n’avoit point de maistre : ce que je lui accordai très bien, et le retin mon varlet. Tantost il m’alla querir des coiffes blanches, et me pigna moult bien. Après cella, le Roy m’envoia querir pour disner, et menai quant et moy mon nouveau varlet : lequel couppa devant moy, et trouva maniere d’avoir vivres pour lui et pour le jeune enfant. Après le disner, celui nouveau varlet, qui s’appelloit Guillemin, m’avoit pourchassé un logis tout auprés des bains, affin de me nettoier de l’ordure et salleté que j’avois gaignée en la prison : et quand se vint sur le soir, il me mist dans les bains ; mais aussi-tost que je fus entré dedans, le cœur me pasma, et m’en allai à l’envers en l’eau : en sorte qu’à grand’peine me peut-on tirer vif, et m’apporter jusques en ma chambre. Et devez sçavoir que je n’avois aucun accoustrement qu’une pouvre jaquette, n’aucuns deniers pour en avoir, ne pour me gouverner en ma maladie : qui me donnoit si grand’tristesse en mon ame, que j’estois plus tourmenté de me voir en telle extréme indigence, que de me sentir si griefvement malade come j’estois. Come j’estois en telle perplexité, de bonne heure me vint voir un chevalier qui avoit nom messire Pierre de Bourbrainne, lequel, me voyant en si piteus estat, me réconforta à son pouvoir, et me fist delivrer des draps pour me vestir, par un marchant de la ville d’Acre, et lui-mesme respondit pour moy au marchant. Et quant se vint au bout de trois jours, que je fus un peu guari et renforcé, je m’en allai devers le Roy, lequel me blasma fort dont j’avois esté si long-temps sans le voir : et m’enchargea, sur tant que j’avois son amour cher, que je demourasse à manger avec lui soir et matin, jusques à tant qu’il eust advisé si nous en irions en France, ou demeurerions là. Tandis que je fus là avec le Roy, je me complaignis à lui de messire Pierre de Courcenai, qui me devoit quatre cens livres de mes gages, qu’il ne me vouloit paier ; mais le Roy me fist delivrer incontinent ladite somme de quatre cens livres ; de quoy je fus bien joyeus, car je n’avois pas un povre denier. Quant j’eu receu mon argent, messire Pierre de Bourbraine, que j’avoie retenu avec moy, me conseilla que je n’en retinsse que quarante livres pour ma despense, et que je baillasse en garde le demourant au commandeur du palais du Temple : ce que je fis volontiers. Et quant j’eu despendu ces quarante livres, j’en envoiai querir autres quarante : mais le commandeur du Temple me manda qu’il n’avoit aucuns deniers qui fussent à moi, et, qui pis estoit, qu’il ne me connoissoit point. Quant j’eu entendu cette response, je m’en allai vers le maistre du Temple, qui avoit nom frere Regnaut de Bichiers, auquel j’apportois nouvelles du Roy ; et puis après lui di mon infortune, et me plaignis à lui du commandeur du palais, qui ne me vouloit rendre mes deniers que je lui avois baillés en garde : et aussi-tost que j’eu dit la parolle, il s’effroia asprement, et me dist : « Sire de Joinville, je vous aime trop, mais si vous voulés maintenir tel langage, jamais je ne vous vouldrois plus aimer : car il sembleroit à vostre parler, et ainsi que maintenés, que nos religieus fussent larrons.» Et je lui respondi alors que je ne tairois pas la chose, et que c’estoit bien force que j’eusse mes deniers : car je n’avois pas un blanc pour vivre : et sans autre response me despartis ainsi de lui. Et vous asseure que je fus en grand’fascherie de mon argent quatre jours durant, et ne sçavois à quel saint faire vœu pour le recouvrer. Durant ces quatre jours ne fis autre chose qu’aller et revenir, pour trouver quelque moien pour le r’avoir. Au bout de quatre jours, le maistre du Temple vint devers moi en sousriant, et me dist qu’il avoit trouvé mes deniers, et de fait me les rendit : dont je fus bien aise, car j’en avois grant besoing. Ne donnai plus la peine à ces religieus de garder mon argent[36].

(P. 315.) Et me dit ainsi[37] que il n’entendoit mie comment li Roys eust pooir de demourer, et me proia moult acertes que je m’en vousisse venir en sa nef. Et je li respondi que je n’en avoie pooir ; car je n’avoie riens ainsi comme il le savoit, pour ce que j’avoie tout perdu en l’yaue là où j’avoie esté pris. Et ceste response ne li fis-je pas pour ce que je ne feusse moult volentiers alé avec li, mèz que pour une parole que monseigneur de Bollainmont mon cousin germain, que Diex absoille, me dit quant je m’en alai outremer. « Vous en alez outremer, fist-il, or vous prenés garde au revenir ; car nulz chevaliers, ne povres ne richez, ne peut revenir que il ne scet[38] honni, se il laisse en la main des Sarrazins le peuple menu Nostre-Seigneur, en laquelle compaingnie il est alé.» Le legat se courouça à moy, et me dit que je ne le deusse pas avoir refusé.

(P. 316, lig. 25.) Après moy demanda le legat à monseigneur Guillaume de Biaumont, qui lors estoit mareschal de France ; et il dit que j’avoie moult bien dit : « et vous dirai rèson pourquoy.» Monseigneur Jehan de Biaumont le bon chevalier, qui estoit son oncle et avoit grant talent de retourner en France, l’escria moult felonnessement[39] et li dit : « Orde longaingne[40], que voulez-vous dire ? raséez-vous tout quoy[41].» Le Roy li dit : « Mesire Jehan, vous fetes mal ; lessiés li dire.» « Certes, Sire, non ferai.» Il le convint taire[42]. Ne nulz ne s’acorda onques puis à moy, ne mès que[43] le sire de Chatenai.

(P. 317, lig. 17.) Et tenoie mes bras parmi les fers de la fenestre, et pensoie que se le Roy s’en venoit en France, que je m’en iroie vers le prince d’Antioche, qui me tenoit pour parent, et qui m’avoit envoié querre jusques à tant que une autre ale[44] me venist ou pays : parquoy les prisonniers feussent délivré, selonc le conseil que le sire de Boulaincourt m’avoit donné.

(P. 322, lig. 6.) Après ces choses atirerent les freres au Roy leur navie[45], et les autres riches homes qui estoient en Acre. Au partir que il firent d’Acre, le conte de Poitiers empronta joiaus à ceulz qui r’alerent en France ; et à nous qui demourames, en donna bien et largement. Moult me prièrent l’un frere et l’autre que je me preisse garde du Roy, et me disoient que il n’i demouroit nullui en qui il s’atendissent tant. Quant le conte d’Anjou vit que requeillir le couvendroit en la nef, il mena tel deul que touz s’en merveillerent ; et toute voiz s’en vint-il en France.

(P. 342, lig. 24.) Ci-après vous dirai comment je ordenai et atirai mon affere en quatre ans que je y demourai, puis[46] que les frères le Roy en furent venus. Je avoie deux chapelains avec moy qui me disoient mes hores ; l’un me chantoit ma messe sitost comme l’aube du jour apparoît, et l’autre attendoit tant que mes chevaliers et les chevaliers de ma bataille estoient levés. Quant je avoie oy ma messe, je m’en aloie avec le Roy. Quant le Roy vouloit chevaucher, je li fesoie compaingnie. Aucune foiz estoit que les messages venoient à li : parquoy il nous couvenoit besoigner à la matinée.

Mon lit estoit fait en mon paveillon en tel maniere que nul ne pooit entrer ens[47], que il ne me veist gesir[48] en mon lit ; et ce fesoie-je pour oster toutes mescreances[49] de femmes. Quant ce vint contre[50] la saint Remy, je fesoie acheter ma porcherie de pors et ma bergerie de mes chastris[51], et farine et vin pour la garnison[52] de l’ostel tout yver ; et ce fesoie-je pource que les danrées enchiérissent en yver, pour la mer qui est plus felonnesce en yver que en esté ; et achetoie bien cent tonniaus de vin et fesoie touzjours boire le meilleur avant ; et fesoi tremprer le vin aus vallès d’yaue, et ou vin des escuiers moin d’yaue. A ma table servoit l’en devant mes chevaliers, d’une grant phiole de vin et d’une grant phiole d’yaue ; si le temproient si comme il vouloient.

Li Roys m’avoit baillé en ma bataille cinquante chevaliers : toutes les foiz que je mangoie, je avoie dix chevaliers à ma table avec les miens dix ; et mangoient l’un devant l’autre selonc la coustume du pays, et séoient sur nates à terre. Toutes les foiz que l’en crioit aus armes, je y envoioie cinquante-quatre chevaliers que en appeloit diseniers, pour ce que il estoient leur disiesme toutes les foiz que nous chevauchions armé : tuit li cinquante chevaliers manjoient en mon ostel au revenir. Toutes les festes années, je semonnoie[53] touz les riches hommes de l’ost ; dont il convenoit que le Roy empruntast aucune foiz de ceulz que j’avoie semons.

(P. 345, lig. 1.) La quarte amende[54] fu telle que frere Hugue de Joy, qui estoit maréchal du Temple, fu envoié au soudant de Damas de par le mestre du Temple, pour pourchacier comment[55] le soudanc de Damas s’acordat que une grant terre que le Temple soloit tenir[56], que le Soudanc vousit que le Temple en eust la moitié, et il l’autre. Ces couvenances furent faites en tel manière, se li Roy si acordoit. Et amena frere Hugue un amiral de par le soudanc de Damas, et aporta les couvenances en escript, que en appelloit Montefoy[57]. Le mestre dit ces choses au Roy, dont le Roy fu forment effraé[58], et li dit que moult estoit hardi quant il avoit tenu nulles couvenances ne paroles au Soudanc, sanz parler à li ; et vouloit le Roy que il li feust adrecié[59]. Et l’adrecement fu tel que le Roy fist lever les pans de trois de ses paveillons, et là fu tout le commun de l’ost qui venir y volt ; et là vint le mestre du Temple et tout le couvent, tout deschaus parmi l’ost, pource que leur heberge estoit dehors l’ost. Le Roy fist asseoir le mestre du Temple devant li et le message au Soudanc, et dit le Roy au mestre tout haut : « Mestre, vous direz au message le Soudanc que ce vous poise que vous avez fait[60] nulles treves à li sanz parler à moy ; et pource que vous n’en aviés parlé à moy, vous le quités de quanque il vous ot couvent[61], et li rendes toutes ses couvenances.» Le mestre prist les couvenances et les bailla à l’amiral. Et lors dit le Roy au mestre que il se levast et que il feist lever touz ses freres ; et si fist-il. « Or vous agenoillés et m’amendés ce que vous y estes alés contre ma volenté.» Le mestre s’agenoilla et tendit le chief de son mantel au Roy, et abandonna au Roy quanque il avoient[62] à prenre pour s’amende, tele comme il la voudroit deviser[63]: « Et je dis, fist le Roy, tout premier, que frere Hugue qui a faites les convenances, soit banni de tout le royaume de Jérusalem.» Le mestre et frere Hugue, compère le Roy du conte d’Alençon[64] qui fu né à Chastel-Pélerin[65], ne onques la Royne, ne autres, ne porent aidier frere Hue[66], que il ne li couvenist wider la Terre Sainte et du royaume de Jerusalem.

(P. 368.) Je vous conterai des jeus que le conte d’Eu nous fesoit. Je avoie fait une meson, là où je mangoie moy et mes chevaliers à la clarté de Tuis : or estoit l’uis au conte d’Eu[67], et il, qui moult estoit soutilz, fist une petite bible[68] que il getoit ens[69], et fesoit espier quant nous estions assis au manger, et dressoit sa bible du lonc de nostre table, et nous brisoit nos pos et nos vouerres.

Je m’estoie garni de gelines et de chapons ; et je ne sai qui li avoit donné une joene oue[70], laquele il lessoit aler à mes gelines, et en avoit plustost tué une douzainne que l’en ne venist illec ; et la femme qui les gardoit batoit l’oue de sa gounelle[71]. Tandis que le Roy fermoit Sayete, vindrent marchéans en l’ost, qui nous distrent et conterent que le roy des Tartarins avoit prise etc.[72].

(P. 368.) Cependant que nous estions devant Sajette, vindrent des marchans au Roy, lesquelles lui apporterent nouvelles que le roy de Tartarie avoit prins la cité de Bandac, et l’appostole des Sarazins, qui estoit le sire de la ville ; et l’appelloit-on le caliphe de Bandac, et fut telle la maniere de la prinze : c’est assavoir que le roy de Tartarie, qui avoit conspiré une grande cautele, manda au caliphe de Bandac, après l’avoir assiégé, que pour paix et accord faire entre eux, il vouloit qu’il fust fait mariage entre ses enfans, et les enfans d’iceluy caliphe de Bandac : auquel mandement respondit le caliphe, par son conseil, qu’il estoit tres-content. Par quoi le roy de Tartarie lui manda de rechef qu’il lui envoiast quarante des plus grans personnages qu’il eut en son conseil, pour traiter et accorder leurs mariages : ce que le caliphe fit, et envoya quarante de ses conseillers. Et le roy de Tartarie les retint, et manda encore au caliphe que ce n’estoit pas assés, et qu’il lui envoyast encores autres quarante hommes des plus riches et puissans qu’il eust point, affin que leurs traitez de mariages fussent plus seurement faits ; et le caliphe pensant qu’il dist vérité, lui envoya pour la seconde fois autres quarante des plus riches qu’il eust en sa subjettion : et ainsi fit-il encores la troisiéme fois. Et quant le roy de Tartarie eust devers lui six-vint des plus grans capitaines, et des plus riches et puissans hommes de la cité, il se pensa bien que le demourant n’estoit que menu peuple, qui ne pourroit grandement resister, ne soi deffendre. Parquoi il fit coupper la teste à tous ces six-vint personnages qu’il avoit devers lui, et puis assaillit la ville asprement, et la print, et le caliphe leur seigneur aussi. Quant il eut la ville en sa puissance, il voulut couvrir sa desloyauté et trahison, mettant le blasme sur le caliphe, lequel il fit mettre en une cage de fer, et la le fit jeusner tant qu’il peut, jusques à l’extréme nécessité. Et puis s’en vint a lui le roy de Tartarie, et lui demanda s’il avoit point faim de manger : et le Caliphe lui respondit qu’ouy vraiement, et que ce n’estoit pas sans cause. Lors le roy de Tartarie lui fit apporter et presenter devant lui un grant tailloüer[73] d’or tout chargé de joiaux et pierres precieuses ; et le Roy lui demanda : « Caliphe, connois-tu point ces joiaux et ces grans tresors que tu voi devant toi ? » Et il respondit qu’ouy, et que d’autrefois avoient-ils esté siens, et en sa puissance. Et de rechef le Roy lui demanda s’il aimoit bien ces grans joiaux ? Et le caliphe lui respondit qu’ouy. Or fit le roy de Tartarie : « Puisque tu aimes tant les tresors, si en prens ce que tu voudras, et en mange pour appaiser ta faim.» Le caliphe lui respondit que ce n’estoit pas viande à manger. Lors lui dit le roy de Tartarie : « Or à present peus-tu voir ta grande faute : car si tu eusses donné de tes tresors, que tu tenois si chers, à tes gens d’armes pour les soudoier, tu te fusses bien deffendu contre moy : mais ce que tu as plus aimé a manqué à ton besoing[74]

Tandis que le Roy fermoit Sayete, je alai à la messe au point du jour, et il me dit que je l’attendisse, que il vouloit chevaucher ; et je si fis. Quant nous fumes aus chans, nous venimes par devant un petit moustier, et veismes tout à cheval un prestre qui chantoit la messe. Le Roy me dit que ce moustier estoit fait en l’onneur du miracle que Dieu fist du dyable que il geta hors du cors de la fille à la veuve femme ; et il me dit que se je vouloie, que il orroit léans la messe que le prestre avoit commenciée ; et je li dis que il me sembloit bon à fère. Quant ce vint à la pèz donner, je vi que le clerc qui aidoit la messe à chanter estoit grant, noir, mègre et hériciés, et doutai[75] que se il portoit au Roy la pèz, que espoir c’estoit un assacis[76], un mauvèz homme, et pourroit occirre le Roy. Je alai prenre la pèz au clerc, et la portai au Roy. Quant la messe fu chantée et nous fumes montez sus nos chevaus, nous trouvames le legat aus champs, et le Roy s’approcha de li et m’appella, et dit au legat : « Je me pleing à vous dou seneschal qui m’apporta la pèz, et ne voult que le povre clerc la m’aporta.» Et je diz au legat la roson pourquoy je l’avoie fait ; et le legat dit que j’avoie moult bien fèt. Et le Roy respondi : « Vraiement non fist ; grant descort y ot d’eulz deuz, et je en demourai en pèz[77].» Et ces nouvelles vous ai-je contées, pource que vous véez la grant humilité de li.

Ce miracle que Dieu fist à la fille de la femme par l’Evangile[78], qui dit[79] que Dieu estoit, quant il fist le miracle, in parte Tyri et Syndonis[80] ; car lors estoit la cité de Sur que je vous ai appelée Tyri, et la cité de Sayette que je vous devant nommée Sidoine[81].

Tandis que le Roy fermoit Sayete, vindrent à li les messages à un grant seigneur de la parfonde Grece, lequel se fesoit appeler le grant Commenie et sire de Trafentesi[82]. Au Roy apporterent divers joiaus à present : entre les autres li apporterent ars de cor[83], dont les coches entroient à vis dedans les ars ; et quant en les sachoit hors[84], si trouvoit l’en que il estoient dehors moult bien tranchant et moult bien faiz[85]. Au Roy requistrent que il li envoiast une pucelle de son palais, et il la prenroit à femme. Et le Roy respondi que il n’en avoit nulles amenées d’outremer ; et leur loa que il alassent en Constantinoble à l’Empereour[86], qui estoit cousin le Roy, et li requeissent que il leur baillast une femme pour leur seigneur, tele qui feust du lignage le Roy et du sien. Et ce fist-il, pource que l’Empereur eust aliance à son grant riche homme[87], contre Vatache, qui lors estoit empereur des Griex.

La Royne, qui nouvèlement estoit relevée de dame Blanche dont elle avoit geu[88] à Jaffe, arriva à Sayette ; car elle estoit venue par mer. Quant j’oy dire qu’ele estoit venue, je me levai de devant le Roy et alai encontre li[89], et ramenai jusques ou chastel. Et quant je reving au Roy, qui estoit en sa chapelle, il me demanda se la Royne et les enfans estoient haitiés[90], et je li diz, Oyl[91]. Et il me dit : « Je soy bien, quant vous vous levates[92] de devant moy, que vous aliés encontre la Royne, et pour ce je vous ait fèt attendre au sermon.» Et ces choses vous ramentois-je, pource que j’avoie jà esté cinq ans entour li, que encore ne m’avoit il parlé de la Royne ne des enfans[93], que je oisse, ne à autrui ; et ce n’estoit pas bone maniere, si comme il me semble, d’estre estrange de sa femme et de ses enfans[94].

Le jour de la Touz-sains je semons[95] touz les riches homes de l’ost en mon hostel, qui estoit sur la mer ; et lors un povre chevalier arriva en une barge, et sa femme et quatre filz que il avoient. Je les fiz venir manger en mon hostel. Quant nous eûmes mangé, je appelai les riches homes qui léans estoient, et leur diz : « Fezon une grant aumosne et deschargons cest povre d’omme de ces enfans ; et preingne chascun le sien, et je en prenrai un.» Chascun en prist un, et se combatoient de l’avoir. Quant le povre chevalier vit ce, il et sa femme il commencierent à plorer de joie. Or avint ainsi que quant le conte d’Eu revint de manger de l’ostel le Roy, il vint veoir les riches homes qui estoient en mon hostel, et me tolli[96] le mien enfant, qui estoit de l’aage de douze ans, lequel servi le conte si bien et si loialement, que quant nous revenimes en France le Conte le maria et le fist chevalier ; et toutes les foiz que je estoie là où le conte estoit, à peinne se pooit departir de moy, et me disoit ; « Sire Dieu le vous rende ; car à cest honneur m’avez vous mis.» De ces autres trois freres ne sai-je que il devindrent.

(P. 371.) Madame Marie de Vertus, moult bone dame et moult sainte femme, etc.[97].

(P. 371.) Aprés que je fus parti de la chambre du Roy, madame Marie de Bonnes-vertus me vint prier que j’alasse devers la Royne pour la reconforter, et qu’elle menoit un merveilleus deuïl. Quant je fu en sa chambre, et que je la vy pleurer si amerement, je ne me peus tenir de lui dire qu’il estoit bien vray qu’on ne doit mie croire femme à pleurer, car le deüil qu’elle menoit estoit pour la femme qu’elle haioit plus en ce monde. Et lors elle me dit que ce n’estoit pas pour elle qu’elle pleuroit ainsi, mais que c’estoit pour la grant mesaise en quoi le Roi estoit, et aussi pour leur fille, qui estoit demeurée en la garde des hommes : laquelle fut depuis royne de Navarre. Et la cause pourquoi la Royne n’aimoit pas la mere du Roy, estoit pour les grans rudesses qu’elle lui tenoit : car elle ne vouloit souffrir que le Roy hantast ne fust en la compagnie de la Royne sa femme, ains le defendoit à son pouvoir. Et quant le Roy chevauchoit aucunefois par son royaume, et qu’il avoit la royne Blanche sa mere et la royne Marguerite sa femme, communément la royne Blanche les faisoit separer l’un de l’autre, et n’estoient jamais logez ensemblement. Et advint un jour qu’eus estans à Pontoise, le Roy estoit logé au dessus du logis de la Royne sa femme, et avoit instruits ses huissiers de sale, en telle façon que quant il vouloit aller coucher avec la Royne, et que la Royne vouloit venir en la chambre du Roy ou de la Royne, ils battoient les chiens, afin de les faire crier : et quant le Roy l’entendoit, il se mussoit de sa mere. Si trouva celui jour la Royne Blanche en la chambre de la Royne le Roy son mary, qui l’estoit venue voir, pour ce qu’elle estoit en grant peril de mort, acause qu’elle s’estoit blessée d’un enfant qu’elle avoit eu : et le trouva caché derriere la Royne, de peur qu’elle ne le vit ; mais la royne Blanche sa mere l’apperçut bien, et le vint prendre par la main, lui disant : « Venez vous en, car vous ne faites rien icy.» Et le sortit hors de la chambre. Quant la Royne vit que la royne Blanche separoit son mari de sa compagnie, elle s’escria a haute vois : « Helas, ne me laisseres-vous voir mon Seigneur ni en la vie, ni a la mort ! » Et ce disant elle se pâma, et cuidoit-on qu’elle fut morte ; et le Roy qui ainsi le croioit, y retourna la voir subitement, et la fit revenir de pameson.

(P. 381.) Quant nous fumes partis de là, nous veismes une grant ylle, etc. (Même récit que le suivant.)

(P. 381.) Après par nos jornées nous vinsmes à passer auprès d’une austre isle qui avoit nom Pantanelée, laquelle estoit peuplée de Sarazins qui estoient subjets partie au roy de Cecille, et partie au roy de Tunes. Et d’aussi loing que nous descouvrismes cette isle, la Royne requit au Roy que son plaisir fust envoier trois gallées en celle isle, pour apporter des fruits à ses trois enfans. Et ainsi fist le Roy, et leur commanda qu’ils se despechassent hativement de nager, afin qu’ils fussent tout prés de venir à lui quand il passeroit devant l’isle. Or advint que quand le Roy passa devant le port de ladite isle, il ne trouva point cesdites trois gallées. Les mariniers lui respondirent qu’il leur sembloit que les Sarazins avoient prinzes ses gallées, et les gens qui estoient dedans. « Partant, Sire, nous vous conseillons, firent-ils, que vous ne les attendez pas : car vous estes icy près des royaumes de Cecile et de Tunes, dont les rois ne vous aiment gueres, ne l’un ne l’autre ; et si vous nous voulez laisser nager, nous vous mettrons encores anuit hors de leurs dangers : car nous passerons en bref tous leurs destroits.» « Vraiement, dit le Roy, je ne vous en croiray jà, et vous commande que vous tournés les voiles de la nef, et que nous allions quérir nos gens.» Et quoi qu’il en fust, il nous convint ainsi le faire, et delaiasmes bien huit jours pour les attendre, pour leur gloutonnie, qu’ils s’estoient demourés a manger. Cette isle, qui est ici nommée Pantelenée, est celle que les geographes appellent Pantalarée, qui est assise entre la Sicile et l’Afrique, assez prés de Souse, ville du royaume de Tunes. Elle appartient au roy d’Espagne, et est sujette au viceroy de Sicile. Les habitans, quoy que chrétiens catholiques, usent de l’habit et du langage des Mores. (Édit. de Poitiers.)

Un autre avanture nous avint en la mer, avant que nous venissions à terre, qui fu tele ; que une des béguines la Royne[98], quant elle ot la Royne chaucée[99], si ne se prist garde, si jeta sa touaille, dequoy elle avoit sa teste entorteillée, au chief de la paielle de fer là où la soigne la Royne ardoit[100] ; et quant elle fu alée coucher en la chambre desous la chambre la Royne, là où les femmes gisoient, la chandelle ardi tant que le feu se prist en la touaille, et de la toaille se prist à telles[101] dont les dras[102] la Royne estoient couvers[103]. Quant la Royne se esveilla, elle vit la chambre toute embrasée de feu, et sailli sus toute nue, et prist la touaille et la jeta en la mer, et prist les louailles et les estaint[104]. Cil qui estoient en la barge de cautiers crièrent : « Basset, le feu ! le feu[105]! » Je levai ma teste, et vi que la touaille ardoit encore à clère flambe sur la mer, qui estoit moult quoye. Je vesti ma coste au plustost que je poi, et alai seoir avec les mariniers. Tandis que je séoie là, mon escuier qui gisoit devant moy vint à moy, et me dit que le Roy estoit esveillé, et que il avoit demandé là où je estoie ; « et je li avoie dit que vous estiés aus chambres ; et le Roy me dit : Tu mens.» Tandis que nous parlions illec, à tant ès vous[106] mestre Geffroy le clerc la Royne, qui me dit : « ne vous effréez pas ; car il est ainsi avenu.» Et je li diz : « mestre GelFroy, alez dire à la Royne « que le Roy est esveillé, et qu’elle voise[107] vers li « pour li apaisier.» Lendemain le connestable de France et monseigneur Pierre le chamberlanc, et monseigneur Gervaise[108], distrent au Roy que à ce anuit esté[109], que nous oïmes parler de feu ? Et je ne dis mot. Et lors dit le Roy : « Ce soit par mal avanture là où le seneschal est plus celant[110] que je ne sui ; et je vous conterai, dist le Roy, que ce est, que nous deumes estre ennuit touz ars[111].» Et leur conta comment ce fu, et me dit : « Seneschal, je vous comment que vous ne vous couchiez dès or en avant, tant que vous aiés touz les feus de ceans estains, ne mèz que le grant feu[112] qui est en la soute de la nef ; et sachiez que je ne me coucherai jeusques à tant que vous reveignez à moy.» Et ainsi le fiz-je tant comme nous feumes en mer ; et quant je revenoie, si se couchoit le Roy.

(P. 387, lig. 30.) Il respondi à touz les prélas du royaume de France, d’une requeste que il li firent, qui fut tele, etc.[113].

Il avint, que nous fumes revenu d’outremer[114], que les moinnes de saint Urbain esleurent deux abbés. L’evesque Pierre de Ghaalons, que Diex absoille, les chassa touz deuz, et beney en abbé monseigneur Jehan de Mimeri, et li donna la croce. Je ne voil recevoir[115], pource qu’il avoit fèt tort à l’abbé Geffroy, qui avoit appelé contre li, et estoit alé à Rome. Je tint tant l’abbaie en ma main, que ledit Geffroy emporta la croce, et celi là perdi à qui l’evesque l’avoit donnée ; et tandis que le contens[116] en dura, l’evesque me fit escommenier : dont il ot, à un Parlement qui fu à Paris, grant tribouil[117] de moy et de l’evesque Pierre de Flandres, et de la contesse Marguerite de Flandres, et de l’ercevesque de Rains qu’elle desmanti. A l’autre Parlement qui vint après, prierent touz les prélas au Roy que il venist parler à eulz tout seul. Quant il revint de parler aus prélas, il vint à nous qui l’attendions en la chambre ou palais[118], et nous dit tout en riant, le tourment que il avoit eu aus prélas, dont le premier fu tel, que l’ercevesque de Reins avoit dit au Roy : « Sire, que me ferez-vous[119] de la garde saint Remi de Reins que vous me tollez[120]? car je ne vouroie avoir un tel péchié comme vous avez, pour le royaume de France. » « Par les sains de ceans, fist le Roy, si fériés pour Compieigne, par la couvoitise qui est en vous ; or en y a un parjure. L’évesque de Chartres me requist, fist le Roy, que je li feisse recroire[121] ce que je tenoie du sien ; et je li diz que non feroie, jeusques à tant que mon ce chatel seroit paiés[122], et li dis que il estoit mon home de ses mains, et que il ne se menoit ne bien ne loialment vers moy, quant il me vouloit desheriter[123]. L’evesque de Chalons me dit, fist le Roy : « Sire, que me ferez-vous[124] du seigneur de Joinville qui tolt[125] à ce povre moinne l’abbaie de Saint-Urbain ? » « Sire evesque, fist le Roy, entre vous avez establi que l’en ne doit oyr nul escommenié en Court laie ; et j’ai veues lettres seelées de trente-deux seaux, que vous estes escommenié : dont je ne vous escouterai jeusques à tant que vous soiés absoulz.» Et ces choses vous moustré-je, pource que il se delivra[126] tout seul par son senz, de ce que il avoit à fère.

L’abbé Geffroy de Saint Urbain, après ce que je li oz faite sa besoingne, si me rendi mal pour bien, et appela contre moy. A nostre saint Roy fist entendant[127] que il estoit en sa garde. Je requis au Roy que il feist savoir la verité, se la garde estoit seue ou moye[128]. « Sire, fist l’abbé, ce ne ferez-vous jà, se Dieu plet ; mèz nous tenez, en plèt ordené entre nous et le seigneur de Joinville[129], que[130] nous amons miex avoir nostre abbaie en vostre garde, que nous à celi qui l’éritage est[131].» Lors me dit le Roy : « dient-il voir que la garde de labbaye est moye ?
— Certes, Sire, fiz-je, non est, ains est moye.» Lors dit le Roy : « il peut bien estre que l’éritage est vostre ; mèz[132] en la garde de vostre abbaie n’avés-vous riens ; ains convient se vous voulés et selonc ce que vous dites et selonc ce que le seneschal dit, qu’elle demeure ou à moy ou à li ; ne je ne lèrai jà, pour choses que vous en dites, que je n’en face savoir la vérité ; car se je le métoie en plèt ordené, je m’esprenroie vers li[133] est mon home[134], se je li métoie son droit en plèt, douquel droit il me offre à fere savoir la vérité clèrement.» Il fist savoir la verité ; et la verité seue, il me délivra la garde de l’abbaie et me bailla ses lettres.


  1. Lesquiex sont tiex : lesquels sont tels. — V. de ses grans hardiesses qui sont telles.
  2. Loa : conseilla.
  3. Que : ce que.
  4. Son cors : sa personne.
  5. V. et.
  6. Ains : Mais.
  7. Ou poing : au poing.
  8. V. de la Massoure.
  9. Se il li mescheoit de sa gent : si ses troupes recevoient quelque échec.
  10. Double tierceinne : la fièvre double tierce.
  11. Menoison : la dysenterie.
  12. Ainçois : mais.
  13. V. chausses.
  14. V. il se pasma le soir.
  15. V. quatre ans.
  16. Fors que : sinon.
  17. Pourquoi : afin que.
  18. Reniez : pour rangé, approché de la côte. — V. s’il en fust venu.
  19. Voyez page 373 de ce volume.
  20. Samit ynde : étoffe de soie bleue. V. de sandal ynde.
  21. Moinnes blans : les religieux de l’ordre de Citeaux.
  22. V. que de trop loing il ne soit nulz cloistres si grans.
  23. Cloistre : Joinville donne ici le nom de cloître à ces halles de Saumur.
  24. V. le conte de Loignie, qui depuys fut roy de Portugal.
  25. Saint : lisez sainte.
  26. Servoient : lisez serfoit l’en, c’est-à-dire on servoit.
  27. Elez : Ailes.
  28. Prael : préau.
  29. V. qui pour un grant oultraige… avoit juré, etc.
  30. Que il ne seroit jamez roingnez en guise de chevalier : qu’il ne se feroit jamais couper les cheveux comme les chevaliers.
  31. Porteroit grève : porteroit les cheveux longs et partagés sur le haut de la tête.
  32. Tretel : treteau, banc.
  33. Ce : lisez se.
  34. De qui conseil il ouvroit : par le conseil de laquelle il agissoit.
  35. Ce chapitre appartient à l’édition de Poitiers.
  36. Ce récit se trouve également dans l’édition de 1761.
  37. Et me dit ainsi. Il y a visiblement une lacune en cet endroit du manuscrit ; mais on voit assez par la suite qu’il s’agit ici de l’entretien de Joinville avec le légat sur la proposition que le Roi vient de faire.
  38. Scet : soit.
  39. L’escria moult felonnessement : le reprit en termes injurieux.
  40. Orde longaingne : sale excrément.
  41. Raséez-vous tout quoy : asseyez-vous sans parler davantage.
  42. Il le couvint taire : il fut forcé de se taire.
  43. Ne mès que : sinon.
  44. Ale, lisez alée : passage, armée de Croisés.
  45. Atirerent les freres au Roi leur navie : les frères du Roi préparèrent, firent préparer leur flotte.
  46. Puis : depuis.
  47. Ens : dedans.
  48. Gesir : couché.
  49. Toutes mescreances : toute fausse croyance, tout faux soupçon.
  50. Quant ce vint contre : quand on approcha.
  51. Chastris : moutons.
  52. Garnison : provision.
  53. Toutes les festes années, je semonnoie : toutes les festes annuelles, j’invitois.
  54. La quarte amende : la quatrième satisfaction.
  55. Pourchacier comment : faire en sorte que.
  56. Que le temple soloit tenir : dont le temple avoit été en possession.
  57. Montefoy : authentique.
  58. Forment effraé : fortement courroucé.
  59. Que il li feust adrecié : qu’il lui en fût fait réparation.
  60. Ce vous poise que vous avez fait : vous êtes fâché d’avoir fait.
  61. Quités de quanque il vous et couvent : tenez quitte de tout ca qu’il vous a promis.
  62. Avoient : lisez il avoit.
  63. Deviser : ordonner, régler.
  64. Compere le Roy du conte d’Alençon : c’est-à-dire compère du Roi, parce que frère Hugue avoit tenu sur les fonts le comte d’Alençon, fils du Roi.
  65. Chastel-Pélerin : château bâti par les Croisés, sur la mer, à cinq milles d’Acre, au midi, à la pointe du Carmel.
  66. Hue : Hugue.
  67. V. devers le conte d’Eu.
  68. Bible : baliste.
  69. Que il getoit ens : avec laquelle il tiroit dans ma maison. — V. qui gectoit œufs.
  70. Oue : oye.
  71. De sa gounelle : de son tablier. — V. une jeune ourse, laquelle il laissoit aller à mes gelines, en avoit plulost tué une douzaine que on n’eust esté au lieu pour en prendre une ; et la femme qui les gardoit battoit icelle ourse de sa queuoille.
  72. Le récit de cet événement est à peu prés le même que le fragment suivant, qui est extrait de l’édition de Poitiers.
  73. Tailloüer : bassin.
  74. Édition de Poitiers.
  75. Et doutai : et je craignis.
  76. Que espoir c’estoit un assacis : que peut-être c’étoit un assassin.
  77. En pèz : il faut peut-être lire sans pez, on paix, eu sous-entendant pendant la dispute du senechal et du clerc.
  78. Par l’Evangile : lisez : de ce miracle que Dieu fist à la fille de la femme veuve, parle l’Evangile.
  79. V. du miracle que Nostre Seigneur fist à la fille de la vefve femme, parle l’Evangile et dit.
  80. Syndonis : lisez : Sidonis.
  81. V. car lors estoit la cité de Sur que je vous ai nommée, appellée Thir ; et la cité de Séette, de quoy je vous ai parlé, appellée Sidoine.
  82. De Trafentesi : le grand Comnène, seigneur de Trébizonde. — V. le grant Commeninos, sire de Traffesontes.
  83. Ars de cor : des arcs de cuir.
  84. Sachoit hors : tiroit hors.
  85. V. divers joyaulx de presens, entre lesquels luy apporterent arcs de cor, dont les coches entroient à viz dedans les arcs. Quant on les laschoit hors, ou trouvoit que c’estoit cheumet dedens moult bien faictes et bien trenchans.
  86. L’Empereour : l’empereur Baudouin II.
  87. V. eust alliance à cestuy grant riche homme.
  88. Avoit geu : étoit accouchée.
  89. Encontre li : au devant d’elle.
  90. Haitiés : en bonne santé.
  91. V. et son enffant estoient venuz, et je luy dis que oy.
  92. V. je say bien quant vous vous levastes, etc.
  93. V. de la Royne ne de ses enfans.
  94. V. d’estre estrangier de sa femme et de ses enfans.
  95. Semons : j’invitai.
  96. Et me tolli : et m’ôta.
  97. Voyez le fragment suivant, extrait de l’Edition de Poitiers : il contient le même récit.
  98. Que une des béguines la Royne : car une des religieuses ou dévotes qui suivoient la Reine.
  99. V. Quant elle eut la Royne couschée.
  100. Au chief de la paielle de fer là où la soigne la Royne ardoit : auprès de la poêle ou du bassin de fer où la chandelle de nuit de la Reine brûloit.
  101. A telles : aux toiles.
  102. Dras : habits.
  103. V. et de la touaille aux toiles dont le drap de la Royne estoit couvert.
  104. V. print la touaille et la gecta toute ardant en la mer, et estaignit les toiles.
  105. V. crierent le feu ! le feu !
  106. A tant ès vous : alors voilà, voici.
  107. Voise : aille.
  108. V. Gervaise le pannetier.
  109. Que à ce anuit esté : qu’est-il arrivé cette nuit.
  110. Celant : discret. — V. est plus nonchalant.
  111. Ennuit touz ars : tous brûlés pendant la nuit.
  112. Ne mèz que le grant feu : excepté le grand feu.
  113. Voyez page 185, lig. 18 de ce volume.
  114. V. il avint quant nous fusmes revenus d’outremer.
  115. V. Je ne le voullu recepvoir.
  116. Le contens : le procès, le débat.
  117. Tribouil : trouble.
  118. V. en la chambre aux plaitz.
  119. Que me ferez-vous : quelle justice me ferez-vous ?
  120. Tollez : ôtez.
  121. Que je li feisse recroire : que je le remisse en possession de.
  122. V. jusques à tant que mon giste seroit payé.
  123. Desheriter : dépouiller.
  124. Que me ferez-vous : quelle justice me ferez-vous.
  125. Tolt : ôte.
  126. V. et ces choses vous desclaray-je, afin que vous voyez tout cler comme il se delivra, etc.
  127. V. Et appella encontre moy à nostre saint Roy, et luy fist entendant.
  128. Seue ou moye : la sienne ou la mienne.
  129. En plèt ordené entre nous et le seigneur de Joinville : en justice réglée, nous et le seigneur de Joinville.
  130. Que : car.
  131. Que nous à celi qui l’éritage est. Il faut peut-être lire : que non pas à celi qui l’éritage est ; c’est-à-dire qu’en la garde de celui à qui appartient la terre dans laquelle l’abbaye est située. — V. mais vous tenez en plaict ordonnée entre nous et le seigneur de Jonville, que nul ne peult pas avoir nostre abbaye en garde, que vous à qui est l’héritage.
  132. Mèz. Il faut nécessairement lire : mèz, dit le Roy à l’abbé : en la garde, etc.
  133. Je m’esprenroie vers li : je lui ferois tort.
  134. V. je m’esprendrois vers luy qui est mon homme.