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Illuminations/éd. 1886/« Nous sommes tes grands parents »

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Les Illuminations (1886), Texte établi par Félix FénéonPublications de la Vogue (p. 67-71).

Nous sommes tes grands parents.
Les grands,
Couverts des froides sueurs
De la terre et des verdures.
Nos vins secs avaient du cœur.
Au soleil sans imposture

Que faut-il à l’homme ? Boire…

Moi. — Mourir aux fleuves barbares.




Nous sommes tes grands parents
Des champs…
L’eau est au fond des osiers…

Vois le courant du fossé
Autour du château mouillé…

Descendons dans nos celliers :
Après le cidre, ou le lait…


Moi. — Aller où boivent les vaches.




Nous sommes tes grands parents :
Tiens, prends
Les liqueurs dans nos armoires.
Le thé, le café, si rares,
Frémissent dans les bouilloires.

Vois les images ; les fleurs :
Nous entrons du cimetière…

Moi. — Ah ! tarir toutes les urnes.




Éternelles Ondines,
Divisez l’eau fine ;
Vénus, sœur de l’azur,
Émeus le flot pur.




Juifs errants de Norwège,
Dites-moi la neige ;
Anciens exilés chers,
Dites-moi la mer…


— Non, plus ces boissons pures, 

Ces fleurs d’eau pour verres ; 

Légendes ni figures

Ne me désaltèrent ;

Chansonnier, ta filleule

C’est ma soif si folle ;
Hydre intime, sans gueule,
Qui mine et désole !

Viens ! les vins sont aux plages, 

Et les flots, par millions !
Vois le bitter sauvage

Rouler du haut des monts ;

Gagnons, pèlerins sages,

L’absinthe aux verts piliers…

Moi — Plus ces paysages.
Qu’est l’ivresse, amis ?


J’aime autant, mieux, même

Pourrir dans l’étang,
Sous l’affreuse crème,
Près des bois flottants.

Peut-être un soir m’attend

Où je boirai tranquille

En quelque bonne ville,
Et mourrai…ontent

Puisque je s….tent.

Si mon mal se résigne,
Si jamais j’ai quelque or, 

Choisirai-je le Nord

Ou les pays des vignes ?…
Ah ! songer est indigne,

Puisque c’est pure perte ;
Et si je redeviens

Le voyageur ancien

Jamais l’auberge verte

Ne peut bien m’être ouverte.


Les pigeons qui tremblent dans la prairie ; 

Le gibier qui court et qui voit la nuit ;
Les bêtes des eaux, la bête asservie ;
Les derniers papillons ; ont soif aussi.

Mais fondre où fond ce nuage sans guide…

Oh ! favorisé de ce qui soit frais,
Expirer en ces violettes humides

Dont les aurores chargent ces forêts.