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Comment la Russie prit sa place en Europe

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Comment la Russie prit sa place en Europe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 756-798).

Recueil des traités et conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères, publié d’ordre du ministère des affaires étrangères, par F. de Martens ; Saint-Pétersbourg, 1892.


Un des premiers publicistes de la Russie, M. de Martens, conseiller permanent du ministère des affaires étrangères et professeur à l’université de Saint-Pétersbourg, poursuit depuis dix-huit ans la publication d’un des plus importans recueils qui puissent être consultés pour l’histoire diplomatique de l’Europe moderne. Le collège des affaires étrangères avait, en 1779, par ordre de Catherine II, chargé l’historiographe Muller, qui dirigeait les archives de Moscou, de « former le recueil de tous les traités, conventions et autres actes publics, anciens ou modernes, à l’instar du Corps diplomatique de Dumont, pour servir à l’histoire de la Russie. » Un ukase de 1783 affecta même dans les archives une typographie spéciale à cette publication. Mais la mort de Muller interrompit l’exécution du projet, qui ne fut repris que sous le dernier règne. Tout le plan de la publication nouvelle fut approuvé, en 1874, par Alexandre II. L’empereur actuel a poursuivi l’entreprise commencée par son père, et M. de Martens est le premier personnage de l’empire russe devant lequel, sur l’ordre d’Alexandre III, se soient complètement ouvertes toutes les archives de l’État.

Il avait été décidé par l’empereur Alexandre II que les conventions et les traités internationaux seraient insérés dans ce vaste recueil, non par ordre de chronologie générale, mais séparément pour chaque État. On pouvait ainsi seulement se faire une exacte idée des relations entretenues par la Russie avec les diverses puissances étrangères, en les prenant à leur origine et en les suivant jusqu’à l’époque actuelle. Pour faciliter encore l’intelligence de ces relations et des conventions elles-mêmes, le gouvernement russe chargea M. de Martens de faire précéder chaque acte international d’un commentaire historique contenant l’exposé non-seulement des circonstances qui avaient signalé, mais des négociations qui avaient préparé la conclusion du traité. C’est ainsi que les huit premiers volumes contiennent, outre le texte, transcrit sur les originaux déposés aux archives russes, des conventions signées avec l’Autriche et avec l’Allemagne, une esquisse non interrompue des relations diplomatiques continuées jusqu’à ces derniers temps entre la Russie et ces deux puissances [1]. La collection des textes offre un grand intérêt, mais le commentaire qui les accompagne est d’une valeur inappréciable. Cette série de tableaux enchaînés l’un à l’autre, pour l’achèvement desquels l’auteur a mis à profit, en même temps que la correspondance diplomatique conservée dans les grandes archives de Moscou, tous les matériaux accumulés par l’érudition ancienne et moderne, est au premier rang parmi les œuvres de la science historique contemporaine. Le tome IX, publié l’année dernière, est le recueil des actes diplomatiques issus des relations formées entre la Russie et l’Angleterre, depuis 1710 jusqu’au commencement du XIXe siècle. Une remarquable introduction nous présente le tableau sommaire de leurs premiers rapports.

En rapprochant ce neuvième volume des huit premiers, nous avons mieux compris comment la Russie, redevenue puissance asiatique à partir du XIIIe siècle, était entrée peu à peu, depuis le XVIe, dans le concert européen, et comment elle avait pris sa place définitive en Europe sous le règne de Catherine II. C’est le plan général de cette politique que nous allons esquisser.


I

Les premières relations de la Russie avec l’Europe occidentale sont d’ancienne date, puisqu’elles remontent au règne glorieux de cet Iaroslaf le Grand (1015-1054), surnommé par quelques historiens le Charlemagne russe. Ce prince, après avoir réuni sous son sceptre la Russie partagée entre les nombreux héritiers de saint Vladimir, battu les peuplades lithuaniennes et finnoises, repris la Russie rouge aux Polonais, doté l’empire de son premier code, la Rousskaïa Pravda, et de sa première capitale, Kief, « la ville aux quatre cents églises, » maria sa sœur au roi de Pologne, ses filles, Anastasie, Elisabeth, Anne, aux rois André Ier de Hongrie, Harold le Brave, de Norvège, Henri Ier de France ; il reçut à sa cour les princes proscrits de la Scandinavie et de l’Angleterre. Mais, du XIIe au XIIIe siècle, la Russie perdit la place qu’elle s’était faite en Europe, sous la dynastie des Varègues. Elle succomba sous une triple invasion. Les Porte-Glaives de la Livonie, bientôt unis aux chevaliers de l’Ordre teutonique, asservirent les provinces baltiques ; les Tatars mongols couvrirent le sol russe de leurs hordes belliqueuses, remportèrent quatre grandes victoires, brûlèrent Moscou, saccagèrent Kief, exigèrent des vaincus non-seulement un tribut annuel, mais un contingent militaire périodique et réduisirent leurs chefs naturels au plus dur vasselage ; les Lithuaniens tombèrent alors sur la Russie occidentale, donnèrent Vilna pour capitale aux provinces conquises et les entraînèrent bientôt dans leur propre réunion à la Pologne. Une nuit profonde enveloppa la Russie. Nul n’y régna sans avoir reçu l’investiture des Mongols ; aucune guerre ne pouvait être entreprise sans leur autorisation ; quand leurs ambassadeurs apportaient une lettre du khan, les princes russes étaient forcés de se prosterner devant eux et d’écouter à genoux la lecture du message. On a pu comparer la situation de la Russie, écrasée par les Mongols, à celle des États gréco-slaves, quand ils tombèrent, trois siècles plus tard, sous le joug ottoman. En même temps qu’elle cessa de s’appartenir, elle cessa de compter. Elle avait encore ses querelles de voisinage, parce qu’il fallait bien défendre contre de nouveaux empiétemens les dernières frontières ; mais l’Europe occidentale l’avait oubliée. Pour que la Russie reprenne possession d’elle-même et renaisse à la vie européenne, il faut attendre les dernières années du XVe siècle, et qu’une fille des empereurs byzantins, devenue la femme d’Ivan III, dise à son époux : « Serai-je encore longtemps l’esclave du khan des Tatars ? » Au moment où s’ouvre le XVIe siècle, Ivan le Grand a débarrassé la Russie des Mongols après quarante-trois ans de règne, et presque aussitôt noué des relations diplomatiques avec le saint-siège et la république de Venise, avec le sultan des Turcs, Bajazet II, avec les empereurs d’Allemagne Frédéric III et Maximilien.

Mais, pour entrer dans le concert européen, la Russie ne pouvait pas compter sur l’aide de ses puissans et belliqueux voisins. Les empereurs Frédéric et Maximilien recherchèrent assurément, à partir de 1486, l’alliance d’Ivan III ; le premier demanda même en mariage, pour un de ses neveux, une des filles du grand-prince, lui proposant en outre de le nommer « roi de la Russie, » en vertu de son pouvoir impérial ; le second, quoiqu’il eût déjà promis d’épouser Anne de Bretagne, feignit d’accepter pour son propre-compte la main d’une autre princesse russe. C’est que des intérêts communs et pressans rapprochaient les deux peuples. L’un et l’autre avaient sur les bras, tantôt les Turcs, tantôt les Polonais et, quand Maximilien conclut en 1490 un premier traité d’alliance offensive et défensive, l’Autriche avait besoin de la Russie pour empêcher le roi de Pologne de fomenter les révoltes de la Hongrie, la Russie avait besoin de l’Autriche pour arracher au même roi le grand-duché de Kief et d’autres lambeaux du sol russe. Mais ce traité n’entra pas en vigueur, même quand il eut été renouvelé, vingt-sept ans plus tard, parce que Vassili, successeur d’Ivan III, ne jugea pas à propos d’abandonner une campagne entamée contre Sigismond de Pologne, pour déclarer la guerre aux Turcs, dans l’intérêt immédiat de l’Autriche, et l’on ne retrouve plus, dans les archives de Moscou, la moindre trace d’une négociation diplomatique entre les deux empires, jusqu’en 1572. De même, quoique l’ordre teutonique eût, au XIIIe siècle, bâti l’édifice naissant de la grandeur prussienne sur les ruines des communautés slaves riveraines de la Baltique, cette confrérie militaire, après avoir formé, dès le XIVe siècle, un plan de partage de la Pologne avec la Suède, l’Autriche et la Hongrie [2], s’aperçut un peu plus tard que la Russie pourrait, au besoin, l’aider contre les Polonais, ses plus dangereux adversaires, et cette pensée dicta le premier acte international qui ait été conclu entre la Prusse et la Russie, c’est-à-dire le traité d’alliance signé le 10 mars 1517 par le tsar, et par le « grand-maître de l’ordre de Prusse, » margrave de Brandebourg. En outre, l’empereur moscovite écrivit deux fois à notre roi François Ier (1518 et 1519), sur les instances du margrave, afin qu’il donnât toute l’assistance possible contre la Pologne. Mais, au demeurant, ce premier pacte n’aboutit qu’à une promesse de subsides et à quelques échanges de politesses. En outre, toutes les négociations diplomatiques directes entre la Prusse et la Russie paraissent avoir cessé dès l’année 1520. Il n’existe dans les archives de l’empire russe aucun document qui se rattache à des rapports formés entre ces deux États jusqu’en 1650, c’est-à-dire pendant une période de cent trente années. C’est qu’à partir du moment où l’État moscovite devenait assez fort pour secouer le joug des Mongols, il l’était trop au gré des États limitrophes. S’il pouvait convenir à l’un d’eux de réclamer, dans quelque moment critique, un secours d’hommes ou d’argent, on se demanda bientôt s’il ne faudrait pas le payer trop cher et si l’allié de la veille n’allait pas se changer en maître. Cet Ivan III, qui n’avait pas voulu se laisser conférer un titre royal par le saint-empire sous prétexte qu’il était lui-même « institué par Dieu, » ne venait-il pas d’accueillir à sa cour non-seulement des hommes d’État, des diplomates, des ingénieurs, des artistes grecs, cortège de, l’impératrice Sophie Paléologue, mais encore des Italiens après les Grecs, l’architecte Pietro Antonio, le fondeur Bossio, l’ingénieur Aristote Fioraventi, devenu grand-maître de l’artillerie russe ? Vassili marcha sur ses traces : Moscou remplaçait Byzance ; Maxime le Grec, l’ami de Lascaris et d’Aide Manuce, devenait le favori du prince ; le tsar correspondait lui-même avec les papes Léon X et Clément VII, avec les empereurs Maximilien et Charles-Quint, avec les sultans Sélim et Soliman. Son successeur, Ivan IV, dit le Terrible, est possédé de toutes les ambitions ; l’image de Constantin hante ses rêves ; mais ce n’est pas d’un État purement oriental qu’il veut être empereur. Il a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de la civilisation occidentale contre ses voisins de l’Occident ; il voudrait en finir avec la barbarie d’un seul coup, qui décuplerait sa force et mettrait l’Europe à ses pieds. Il appelle des ingénieurs allemands, mais les emploie à diriger les travaux du siège de Kazan ; il charge le prince Chastounof de bâtir une ville avec un port à l’embouchure de la Narova, mais afin d’établir par mer une communication libre avec la Germanie. Il veut d’abord et pardessus tout dégager la Russie du cercle dans lequel ses voisins d’Occident l’enferment, avec une circonspection que justifieront, d’ailleurs, les événemens. La Russie est alors enserrée et mise, pour ainsi dire, en état de blocus par la Pologne, la Suède, la Prusse et les chevaliers porte-glaives. C’est à qui fera la meilleure garde pour fermer la porte aux hommes, aux armes, aux sciences de l’Occident. Les villes hanséatiques s’appliquent particulièrement à maintenir l’État moscovite dans un état de sujétion commerciale et d’incapacité militaire. Déjà, même avant qu’Ivan III eût, en 1748, fermé la « cour hanséatique » à Novogorod, les Allemands vivaient dans cette grande ville sur le pied de guerre, « ne reconnaissant pas qu’il y eût entre eux et les Russes un seul intérêt commun [3]. » La Hanse arrêta donc au passage les ouvriers et les artistes qu’Ivan IV appelait dans sa capitale. C’étaient tantôt l’ordre des Porte-glaives, tantôt un ambassadeur lithuanien qui rappelaient dans les termes les plus pressans à l’empereur d’Allemagne la nécessité de ne pas « augmenter les forces de l’ennemi naturel » en lui procurant des artisans expérimentés. Sigismond de Pologne insistait encore plus vivement auprès de la reine Elisabeth pour qu’elle mît en quarantaine le Moscovite, « ennemi héréditaire de toutes les nations libres. » Mais cette tactique, bonne pour les voisins de l’Ouest, n’entrait pas du tout dans les combinaisons du gouvernement anglais.

Il n’y a peut-être pas, dans l’histoire d’Angleterre, de récit plus instructif que celui des relations formées par le peuple russe à partir du moment où Chancellor, en 1553, après s’être engagé dans la Mer-Blanche, parvint à l’embouchure de la Dvina septentrionale [4]. Jamais peut-être le peuple anglais n’a plus habilement dirigé vers un but précis cet esprit d’entreprise, fait de souplesse et d’audace, qui le conduit à la domination comme à la fortune. En quelques années, les Anglais auront, avec une prestesse étonnante, devancé dans l’exploitation commerciale du grand pays qu’on vient, pour ainsi dire, de découvrir une seconde fois, les Flamands et les Hollandais, les Allemands et les Hanséates. Ils l’envisagent, d’ailleurs, non-seulement comme un champ d’exploitation, mais comme une grande voie de communication. Rêvant, depuis la fin du XVe siècle, d’aller aux Indes orientales par le nord-ouest de l’Amérique, ils aperçoivent en un clin d’œil qu’une autre route s’ouvre aux ambitions britanniques et qu’on va pouvoir se frayer par l’empire des tsars un chemin vers l’empire d’Alexandre. Anthony Jenkinson, un des plus madrés négociateurs que l’Angleterre ait mis au service de ses vastes projets, conquiert un ascendant extraordinaire sur l’esprit d’Ivan IV et se fait donner à deux reprises des sauf-conduits : d’abord pour chercher la route des Indes en suivant le Volga, ensuite pour entreprendre un voyage en Perse par Astrakhan. S’il n’a pas réussi dans son projet de nouer des relations commerciales régulières entre son pays et la Perse, il s’est heureusement acquitté d’une mission secrète qui lui avait été donnée par le tsar et la faveur dont jouit à cette époque la compagnie anglaise « Moscovia » n’a plus de bornes. Jenkinson obtient l’expulsion de l’Italien Barberini, coupable d’avoir tenté de prouver aux conseillers de la couronne que certaines marchandises importées par les Anglais n’étaient pas d’origine anglaise et pouvaient être acquises à meilleur compte chez les Hollandais ou chez les Allemands (1566). Il fait interdire à tous les étrangers de venir à Kholmogory, aux bouches de la Dvina, à Kola, à Mézène, à Wardhuys. La « Moscovia » pouvait, au contraire, posséder sans empêchement sa maison de Moscou, organiser des entrepôts sur d’autres points de l’État, transiter en franchise ses marchandises à destination de Shemakha, de Boukhara, de Samarcande et de divers pays inconnus. Cette lune de miel dura quinze ans.

Despote implacable, mais serviteur passionné des intérêts moscovites, Ivan IV n’inaugura pas cette politique par un sentiment de sympathie désintéressée, ni même pour complaire à son ami Jenkinson qui l’aurait ensorcelé, dit-on, par ses récits de voyages. A l’ouest comme à l’est et au sud, il a non-seulement conçu, mais commencé ce qu’acheva Pierre le Grand. Quand une charte de Marie Tudor octroya toutes les franchises et toutes les facilités au commerce russe dans les États de sa majesté britannique, la Russie était incapable d’en profiter : il y avait réciprocité de droit, non de fait. Ivan le savait et finit même par l’écrire à Londres (octobre 1570) ; mais il reléguait au second plan l’expansion commerciale immédiate de son empire. Il lui fallait une fenêtre sur l’Europe et ses ennemis immédiats lui fermaient la Baltique ; il fit toutes les concessions possibles aux Anglais qui lui ouvraient la Mer-Blanche, en attendant que le blocus fût rompu d’un autre côté. Les Anglais, gens avisés, le prirent du même coup par l’intérêt et par la vanité. Non-seulement ils lui envoyèrent des médecins, des pharmaciens, des ouvriers mineurs, des architectes, des fabricans d’armes ; mais quand on s’efforçait à l’envi, dans l’Europe continentale, de prouver à Ivan qu’il ne descendait pas de César-Auguste ou qu’il ne tenait pas même son titre impérial d’Arcadius et d’Honorius, ils le saluaient avec enthousiasme « empereur de toutes les Russies » (emperor of all Russia). S’ils avaient pu mieux faire, ils ne se fussent pas arrêtés en chemin. Leur unique tort fut de croire que tant de caresses suffiraient jusqu’au bout à ce barbare à peine dégrossi.

Mais le conquérant de Kazan et d’Astrakhan, dont tout le règne fut un long combat non-seulement contre les peuples finnois ou mongols et contre la Turquie, mais encore contre l’ordre livonien et la Suède, imagina tout à coup d’utiliser les Anglais pour la défense et l’agrandissement de son empire. En avril 1567, il demanda par l’organe de Jenkinson que la reine d’Angleterre fût « l’amie de ses amis et l’ennemie de ses ennemis, à titre de réciprocité. » Ce fut, pour la cour de Londres, une surprise désagréable. Est-ce que l’Angleterre allait se brouiller, pour complaire à cet étrange personnage, soit avec la Pologne et la Suède, soit avec la Turquie, quand les intérêts britanniques commandaient de maintenir une entente avec ces puissances ? On assiste dès lors au plus curieux spectacle : l’Angleterre, rusant avec la Russie et recourant à tous les subterfuges pour déplacer une question qui lui semblait si mal posée, la Russie s’entêtant avec une égale obstination à ne pas la déplacer.

De là cette série de vicissitudes qui marquent la seconde partie du règne et que d’autres ont racontées en détail, des malentendus sans cesse renaissans, la compagnie de la Mer-Blanche successivement accablée de faveurs et comblée de disgrâces. Elisabeth, en 1570, crut apaiser le farouche autocrate en lui proposant aide et secours contre « des ennemis communs ; » mais quels pourraient bien être ces ennemis communs ? Ivan perdit patience et se plaignit amèrement de ce que les intérêts des couronnes étaient sacrifiés à des commerçans. En 1574, toutes les marchandises anglaises accumulées dans le comptoir de Vologda furent saisies au profit du trésor et les Anglais contraints à payer non pas tous les droits, mais une partie des droits de douane imposés aux autres nations, ce qui parut intolérable à la compagnie de la Mer-Blanche. On en vint à la rupture des communications diplomatiques directes. Toutefois, quatre ans avant la mort d’Ivan, il y eut un rapprochement entre les deux cours. Le tsar eut à se procurer, durant la lutte entamée contre les Polonais et les Suédois, diverses munitions de guerre et treize navires les lui portèrent, grâce aux bons offices de la grande compagnie anglaise, au printemps de 1581. Cet incident réveilla ses sympathies et ses espérances. En 1582, il chargea Théodore Pissemsky d’aller négocier à Londres une alliance offensive contre la Pologne, et, par surcroît, un mariage avec Mary Hastings, nièce d’Elisabeth. Il n’obtint, comme toujours, au sujet de l’alliance, qu’une réponse évasive et le gouvernement britannique ne donna d’autre preuve de sa bonne volonté, sur le terrain politique, qu’en proposant l’année suivante sa médiation entre la Russie et la Suède. Quant à l’autre projet, on trouva cent raisons pour n’y donner aucune suite. Cet infatigable épouseur, qui avait contracté sept mariages légitimes, poussé des soupirs pour une légion de princesses et fini par aspirer, s’il faut en croire certains chroniqueurs, à la main même de la respectable Elisabeth, annonça donc à ses boïars que, dans le cas où les Anglais ne lui expédieraient pas une fiancée, il irait la chercher lui-même à Londres, il ne fut interrompu que par la mort (18 mars 1584)dans ses inutiles négociations. Les affaires de l’Angleterre ont été conduites avec une singulière habileté pendant ces trente ans de règne : elle a tout obtenu sans rien céder. Tournant chaque obstacle avec une agilité merveilleuse, elle a noué, pour son plus grand profit, des relations commerciales que rien ne peut plus rompre et qui se développeront de jour en jour. Les Anglais iront bientôt jusqu’à demander, mais n’obtiendront pas des deux successeurs d’Ivan IV l’exclusion complète des étrangers. Cette dernière prétention était exorbitante, et leur prépondérance commerciale n’en était pas moins solidement établie. Mais les concessions successives des tsars Féodor et Boris eurent leur raison d’être, et la persévérance avec laquelle Ivan IV, poussant la Russie vers de nouveaux destins, avait recherché l’alliance d’Elisabeth, témoigne de son esprit politique. L’allié ne pouvait être pris sur les flancs de la Moscovie en lutte ouverte et continuelle avec ses voisins du Sud et de l’Ouest : il fallait donc choisir entre l’Angleterre et la France. Outre que François Ier avait mêlé le Turc aux affaires de l’Occident, celle-ci ne connaissait plus la Russie, et la lecture même du « grand dessein » prouve qu’Henri IV, à la fin de son règne, l’excluait encore de la « république chrétienne. » Aussi notre ambassadeur Duguay-Cormenin fut-il éconduit par une cour incrédule lorsqu’il vint à la fois, en 1629, solliciter le libre passage pour aller en Perse et proposer une alliance. A cette époque, l’Angleterre était indiquée. On put la croire encore, pendant un demi-siècle, moins indissolublement unie de vues et d’intérêt3 avec la Turquie que notre propre pays [5]. L’entente était donc logique, et subsista longtemps, quoique la Russie dût, à plusieurs reprises, même avant le règne de Catherine II, tourner ses regards d’un autre côté.


II

Ce qui caractérise les rapports de l’Angleterre et de la Russie pendant le XVIIe siècle jusqu’à l’avènement de Pierre le Grand, c’est, d’une part, l’âpreté singulière avec laquelle l’Angleterre accapare, dans l’intérêt de son commerce, tout le profit de l’entente commune ; d’autre part, la persévérance inutilement déployée par la Russie pour en tirer quelque avantage politique. Alexis Michaïlovitch, le second des Romanof, se lassait évidemment de ce rôle ingrat lorsqu’il frappa d’un double droit de douane, en 1646, sur les instances du commerce russe, toutes les marchandises étrangères, y compris celles des Anglais, et supprima, trois ans plus tard, les franchises exceptionnelles de leur commerce, même dans la ville d’Arkhangel. Mais les Anglais avaient joui, pendant près d’un siècle, de si grands privilèges qu’un régime d’égalité leur semblait insupportable et qu’ils étaient, en 1682, disposés à taxer la Russie d’ingratitude. L’avènement d’un jeune prince, animé par le désir de renouveler la face de son empire et de le mettre en contact immédiat avec la civilisation occidentale, faisait naître l’occasion d’un rapprochement. Mais il fallait, pour l’obtenir, cesser de faire jouer un jeu de dupe à l’État moscovite et tendre une main loyale au nouveau tsar. Les choses ne se passèrent point ainsi.

Les projets d’Ivan IV n’avaient guère inquiété l’Angleterre ; elle avait compris que le Terrible était trop pressé. Mais quand Pierre Ier eut relégué la régente Sophie dans un monastère et pris en mains le pouvoir, les temps étaient changés. Parmi les puissances voisines qui bataillaient contre l’État moscovite et tâchaient de le refouler vers l’Orient, la Pologne commençait à chanceler. Au contraire, la Russie se peuplait, s’organisait et s’armait. Non moins ambitieux, non moins énergique, non moins opiniâtre qu’Ivan, Pierre, qui le dépassait d’ailleurs par la souplesse de son intelligence, par la profondeur et la netteté de ses vues politiques, apparaissait au moment opportun. Les circonstances lui permettaient d’entraîner son pays jusqu’au faîte de la puissance. Ivan avait montré le chemin ; Pierre était à même de le parcourir.

Le jeune empereur a trouvé du premier coup le plus sûr moyen d’entrer en relations directes et suivies avec l’Occident : il veut avant tout donner une flotte à la Russie. C’est à quoi n’avaient guère songé ses prédécesseurs. Pour lui, débarrassé des gens qui le tiennent en tutelle et ne savent pas diriger l’État, il gagne à toute vitesse Arkhangel, y établit un chantier, construit des barques, affronte les flots de la Mer-Blanche et manque d’y faire naufrage, mais tient à se remettre aussitôt en mer. Plus tard, dans sa première guerre de Crimée, il échoue devant Azof, parce qu’il n’a pas de vaisseaux pour investir par mer la ville assiégée. Au lieu de se rebuter, il appelle de Venise l’amiral Lima, métamorphose en chantiers tous les petits ports du Don, y concentre 26,000 ouvriers, fait construire vingt-deux galères, cent radeaux, dix-sept cents barques et descendre à sa « caravane marine » tout le cours du grand fleuve. Azof, bloqué par terre et par mer, capitule. L’élan est donné ; toute la nation va se mettre en branle. Les marchands, les soigneurs, les fonctionnaires apportent leur contribution ; le patriarche, les prélats et les monastères s’imposent la construction d’un vaisseau par 8,000 âmes de serfs ; 50 jeunes gens de la noblesse sont envoyés à Venise, en Angleterre, aux Pays-Bas, pour y apprendre l’art des constructions maritimes. Bientôt il part lui-même, affectant de suivre, en qualité de sous-officier du régiment Préobrajenski, la « grande ambassade, » qui va, sous la conduite de l’amiral Lefort et de deux généraux, visiter plusieurs États étrangers. En Hollande, dans l’automne de 1697, il manie la hache, achète un canot, des modèles de vaisseaux, des recueils de lois maritimes, étonne tout le monde par ses connaissances techniques et par son aptitude à la construction des navires ; puis il passe en Angleterre et se fixe à Deptford pour se livrer sur les chantiers royaux à l’étude de son art favori. Bien plus tard, en octobre 1721, lorsque notre envoyé Campredon entrera dans le port de Cronstadt, les goûts du tsar ne seront pas modifiés, son ardeur ne sera pas amortie : il passera sans préambule avec l’envoyé français la revue de ses dix-neuf vaisseaux de ligne en détaillant les mérites de chacun d’eux. Déjà la Russie commençait à compter parmi les puissances maritimes.

Mais comment se figurer que, faisant un tel effort, elle va se borner à naviguer sur une mer qui gèle, comme la Mer-Blanche ? « Les ministres d’Angleterre et de Hollande, écrira bientôt au tsar son ambassadeur Oukraïnstef, prennent énergiquement le côté de la Turquie et lui veulent beaucoup plus de bien qu’à toi, illustre souverain… L’Angleterre et la Hollande te portent envie, sire, parce que tu construis des navires et parce que tu as inauguré un service maritime sous les murs d’Azof et d’Arkhangel, ce qui leur fait appréhender des pertes pour leur grande politique du commerce maritime. » Mais l’Angleterre se demande avec une anxiété particulière si la Russie va décidément devenir une province baltique. Quelles seront les conséquences de cette concurrence nouvelle et de cette émancipation définitive ? Le comte Golovine, président de la chancellerie des ambassadeurs, insiste vainement, en 1705, sur la décision prise par son maître « de ne jamais aspirer au développement de la flotte ni à la construction de vaisseaux de guerre dans les eaux de la Baltique et de n’avoir seulement en vue de ce côté que l’ouverture d’une porte au commerce avec la Russie. » Les intérêts de l’Angleterre exigent plutôt l’éloignement des Russes de la mer Baltique, lit-on dans un rapport de Whitworth qui représente la Grande-Bretagne auprès du tsar (3 février 1706) : « Quoique le tsar soit prêt à promettre qu’il ne construira jamais de flotte de guerre sur la Baltique, la tentation de ne pas tenir cette parole sera toujours trop forte pour lui, une fois qu’il jouira tranquillement de la possession du littoral. » D’ailleurs, Pierre délaisse Moscou, la ville sainte ; il établit à quelques milles de la mer, sur l’embouchure de la majestueuse Neva, sa nouvelle capitale, rivale d’Amsterdam et de Venise, proclamant ainsi ses desseins à la face de l’Europe. Autant de griefs, autant de menaces : la situation respective des deux puissances est déjà changée. Rendre d’anciennes franchises, subir la concurrence de la Russie dans les mers du Nord, assister à l’éclosion d’une nouvelle puissance maritime, c’étaient bien des malheurs à la fois ; c’en était trop, en tout cas, pour que la bonne intelligence subsistât longtemps. Toutefois, jusqu’en 1708, on négocie, on cherche à s’entendre, et Pierre 1er se prête aux tentatives d’un rapprochement chaque jour plus difficile.

En octobre 1697, après qu’il eut quitté Deptford pour retourner en Hollande, lord Pembroke, Villiers et Williamson adressèrent une note collective à l’ambassade conduite par Lefort « à l’effet de renouer l’ancienne amitié, » c’est-à-dire « de rendre aux marchands anglais les anciennes franchises sans perception de taxes. » Pierre aurait probablement accueilli cette proposition, quoique exorbitante, si la Grande-Bretagne avait bien voulu seconder ses desseins politiques ; mais quelques prévenances et le cadeau d’une vieille frégate, offerte par Guillaume III, ne lui semblaient pas être une compensation suffisante. Cependant il fit les premiers pas, donnant à lord Caumartin, en avril 1698, le monopole de l’importation et de la vente du tabac dans ses États pendant sept ans, conférant en 1701 à Goodfellow, après l’avoir reconnu comme agent et consul-général du gouvernement britannique en Russie, le droit d’affermer la production, le commerce et l’exportation du lin, tolérant même en 1705, malgré le vif mécontentement de la chambre des bourgmestres, que l’envoyé britannique Whitworth, pour empêcher certains contrefacteurs d’introduire la culture et la production du tabac dans l’État de Moscou, allât, accompagné de ses serviteurs, saccager une grande usine et brisât ou brûlât les engins de fabrication. Il attendait sans doute qu’on reconnût de telles complaisances.

Mais son attente fut déçue. D’abord, il s’aperçut assez vite que la Grande-Bretagne, au lieu d’aider au rétablissement des bonnes relations entre l’État moscovite et la Turquie, l’entravait de tout son pouvoir. Ensuite, alors que la Russie, tout en réparant peu à peu le désastre de Narva, soit par la victoire de Hïemmelsdorf, soit par la prise de Noteburg et de Nienschantz, avait besoin de faire la paix avec la Suède, il acquit la conviction que le gouvernement anglais était loin de chercher à lui faciliter une négociation honorable. A la fin de 1706, Pierre le Grand résolut de mettre la Grande-Bretagne au pied du mur, et Matvéew, son ambassadeur à La Haye, reçut l’ordre de se rendre à Londres pour proposer au gouvernement britannique d’accepter le rôle de médiateur entre la Russie et la Suède. Les instructions de ce diplomate étaient conçues dans les termes les plus modérés. La Russie déclarait ne vouloir conserver que ce qu’elle avait pris par les armes : quand elle disposerait de ports accessibles sur la Baltique, les Anglais pourraient librement venir chercher plusieurs fois dans l’année les marchandises russes. Mais, tandis que le tsar refusait absolument de céder Pétersbourg et ne consentait à rétrocéder Narva qu’à la dernière extrémité, « le gouvernement anglais ne voulait pas même admettre que la Russie pût devenir une puissance baltique [6]. » Matvéew finissant par perdre patience et le laissant voir, Marlborough lui déclara que son pays ne saurait accepter les propositions de Pierre Ier, parce que la Suède pourrait s’unir avec la France et l’Autriche contre l’Angleterre. Le tsar savait à quoi s’en tenir : « Pour ce qui est d’André Matvéew, écrivit-il en avril 1708, il est temps pour lui de partir, comme nous l’avons dit depuis longtemps, car c’est une honte et une perte de paroles. » L’ambassadeur partit donc le 30 juillet, non sans avoir été, contrairement au droit des gens, arrêté par des agens de police et momentanément incarcéré pour une dette de cinquante livres. Cet événement clôt la première phase du règne, et Pierre le Grand va désormais chercher, pour la politique russe, un autre point d’appui.

Les hommes d’État anglais n’avaient pas prévu l’écrasement de Charles XII, qui se vantait de ne traiter avec le tsar « que dans Moscou. » La bataille de Poltava poussa la race slave au premier plan sur la scène du monde, et changea les destinées de l’Europe. Elle aurait pu déterminer une volte-face de l’Angleterre ; celle-ci sentit, au contraire, croître ses alarmes. Quand Pierre eut été cerné deux ans plus tard, sur les bords du Pruth, par 200,000 Turcs ou Tatars, obligé de rendre Azof et d’anéantir sa flotte de la Mer-Noire, elle « ne crut pas devoir cacher toute sa satisfaction [7]. » Les instructions données par la reine Anne en 1714 à George Mackensie, nommé résident anglais près la cour de Saint-Pétersbourg, résument, d’autre part, toute la pensée du gouvernement britannique sur les affaires du nord : « Le royaume de Suède, disent-elles, qui servait autrefois de rempart solide aux intérêts protestans, étant réduit aujourd’hui à l’extrémité, il y a lieu de craindre qu’une seule campagne ne le soumette entièrement au pouvoir du tsar et du roi de Danemark : il nous est impossible d’assister à la ruine complète et à l’anéantissement d’une nation à laquelle nous avons été si étroitement alliés pendant de si longues années. » Les envoyés britanniques étaient d’ailleurs expressément chargés de se borner à certaines protestations générales d’amitié toutes les lois qu’il serait question d’accords politiques, alors même qu’ils solliciteraient de nouveaux avantages commerciaux pour leurs compatriotes. On prêtait à Whitworth un aveu dépouillé d’artifice : « Les avantages commerciaux, aurait-il dit, sont le seul anneau qui puisse unir la Russie à l’Angleterre. » Pierre le Grand, qui voulait substituer à l’empire asiatique du moyen âge une grande monarchie européenne, était donc amené, par la force des choses, à combiner un autre système d’alliances.

A la fin de l’année 1716, il quitta la Russie sans annoncer officiellement le but de son voyage et se rendit d’abord en Hollande. Dès son arrivée, les ministres de l’Angleterre et de l’Autriche tentèrent de pénétrer ses projets et lui transmirent un message de réconciliation, mais il leur fit des réponses évasives et ne s’ouvrit qu’à Châteauneuf, notre ambassadeur à La Haye. Le prince Kourakine informa confidentiellement, dès le 13 janvier 1717, le représentant du gouvernement français que « le tsar, d’accord avec le roi de Prusse, avait reconnu l’utilité de former des liaisons avec la France, qu’il y était entièrement disposé, qu’il souhaitait la conclusion d’un traité et tenait à ce que l’affaire se négociât immédiatement sous ses yeux. » Huit jours après, cette communication fut officiellement renouvelée [8]. On sait d’ailleurs que la France venait précisément de conclure, au début de l’année 1717, le traité de La Haye avec la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies « pour le maintien de la paix générale, » c’est-à-dire pour ôter à l’Espagne toute velléité de recouvrer ses possessions italiennes, et pour prévenir un retour offensif de l’Autriche contre Philippe V. La proposition de Pierre le Grand surprit donc le régent et dut l’embarrasser. Néanmoins il enjoignit à Châteauneuf d’ouvrir les négociations. Mais que faire et quel parti prendre ? Allait-on dédaigner l’amitié de cette naissante et déjà terrible puissance qui, selon le mot de Frédéric II, devait faire, avant la fin du siècle, trembler toute l’Europe, et rejeter ainsi le tsar vers nos ennemis de l’Europe centrale ? En témoignant à la Russie un empressement trop marqué, n’allions-nous pas froisser George Ier, notre nouvel allié ? M. Vandal a pensé que l’alliance anglaise n’avait, à cette époque, rien d’incompatible avec l’alliance russe. Tout le monde sait que la diplomatie fait des miracles ; mais il faut avouer qu’un tel problème était particulièrement difficile à résoudre. Les événemens se précipitaient en Angleterre : en juin 1719, la flotte anglaise, commandée par l’amiral Norris, entrait dans la Baltique pour y protéger les intérêts suédois ; cinq mois plus tard, le discours du trône annonçait au parlement que la Grande-Bretagne avait pu secourir à temps un État protestant (la Suède) et que la couronne britannique ne tolérerait pas à l’avenir les procédés de certains États (il s’agissait de la Russie), où l’on ne se faisait pas une juste idée de la puissance anglaise ; le 15 novembre 1720, le cabinet anglais proposait au résident russe Bestoujef-Rioumine de quitter l’Angleterre dans les huit jours, et les relations diplomatiques étaient rompues. Il est permis de supposer que Pierre le Grand prévoyait ces péripéties dès 1717 ; quand le régent eut jugé souhaitable d’embrasser tout le monde à la fois, on n’aperçoit pas comment il aurait pu s’y prendre.

Si le duc d’Orléans éprouvait certaines perplexités, l’abbé Dubois, qui avait négocié la convention de La Haye avec lord Stanhope avant l’arrivée du tsar, la regardait comme le dernier mot de la politique et, par conséquent, n’hésitait pas. Dans une lettre au régent, que M. Filon a publiée en 1860, il faisait observer que, si le tsar venait à mourir, « son fils ne soutiendrait rien, » et donnait d’ailleurs à entendre que la triple alliance suffirait à tout. Le régent que Dubois avait, comme on sait, « ensorcelé, » invita donc Châteauneuf à traîner les choses en longueur. Pierre proposa d’abord une alliance défensive entre les deux couronnes, qui se fussent garanti réciproquement leurs États, y compris les récentes conquêtes de la Russie sur la Suède ; puis, la France se refusant à cette garantie, il y renonça lui-même et se contenta de demander un subside de 25,000 écus par mois, tant que durerait la guerre du nord. Le soir même du jour où il faisait cette concession, il partit brusquement pour Paris, où sa présence devait exciter au plus haut point l’admiration des uns, la curiosité des autres et causer un émoi sans pareil. Par malheur, Louis XIV n’était plus là pour lui donner la réplique.

« Il avait, a dit Saint-Simon, une passion extrême de s’unir à la France, » et les recherches faites par l’érudition contemporaine dans nos archives témoignent que cette proposition n’a rien d’excessif. Pierre Ier renouvela tout d’abord les ouvertures faites à La Haye : « Mettez-moi, disait-il au maréchal de Tessé, désigné par le régent pour s’aboucher avec les ministres russes Tolstoï, Chafirof et Dolgorouky, à la place de la Suède. Le système de l’Europe a changé ; la Suède, quasi anéantie, ne peut plus vous être d’aucun secours ; la puissance de l’empereur s’est infiniment augmentée, et moi, tsar, je veux vous tenir lieu de la Suède. Je vous offre mon alliance avec celle de la Prusse et de la Pologne, et non-seulement mon alliance, mais ma puissance… » Mais Dubois ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre la portée de ce langage. Il fut enjoint à Tessé, les mémoires du maréchal en font loi, « de ne pas donner le moindre sujet d’ombrage au roi de la Grande-Bretagne » et surtout de ne rien conclure ; bien plus, en dépit de toutes les promesses, une indiscrétion coupable mit au courant le cabinet anglais ! « On a eu lieu depuis, dit encore Saint-Simon, d’un long repentir des funestes charmes de l’Angleterre et du fol mépris que nous avons fait de la Russie. » Cependant les pourparlers ne furent pas rompus au départ de Pierre et l’on a présumé, non sans quelque vraisemblance, qu’il avait, dans un dernier entretien, ébranlé le régent. La négociation, poursuivie en Hollande, aboutit, on le sait, à la convention d’Amsterdam entre la France, la Russie et la Prusse (15 août 1717). Ces deux dernières puissances garantissaient l’ordre de succession au trône de France, établi par le traité d’Utrecht ; la France promettait sa médiation pour amener la paix dans le Nord et sa garantie pour les arrangemens à conclure : en outre, les trois parties contractantes convenaient de s’entendre ultérieurement pour arrêter le texte de deux traités, l’un de commerce, l’autre d’alliance politique. La première partie de cette convention fut exécutée. A la fin de 1719, Campredon fut désigné pour se rendre successivement à Saint-Pétersbourg et à Stockholm, afin de concilier le vainqueur et le vaincu. Après qu’il eut signé comme médiateur au traité de Nystadt (30 août 1721), il reçut l’ordre de retourner à Saint-Pétersbourg en qualité de ministre et la France eut, à dater de ce jour, quelques mois après la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et l’Angleterre, un représentant permanent auprès du tsar. Campredon était à peine installé que l’empereur lui demandait à connaître nos vues sur les bases possibles d’un traité d’amitié, de commerce et d’union défensive. Bientôt il le faisait sonder, deux dépêches de notre ministre en font foi (8 et 24 novembre 1721), sur un projet de mariage entre sa fille cadette Elisabeth et quelque prince français « dont on ferait ensuite très facilement un roi de Pologne. »

Telle était à cette époque la déférence du régent envers le cabinet britannique qu’il alla jusqu’à lui communiquer les dépêches de Campredon. On peut les consulter dans nos archives, au ministère des affaires étrangères, annotées par le roi d’Angleterre lui-même et renvoyées à notre gouvernement. Après avoir (ait attendre sa réponse le plus longtemps possible, le cardinal Dubois adressa, le 14 octobre 1722, des instructions à notre agent. Il avait conçu la pensée de gagner la Russie sans perdre l’Angleterre et se proposait en conséquence d’abord de faire jouer au roi de France le rôle de médiateur, ensuite de substituer à l’entente séparée entre la France et la Russie un triple accord entre le tsar et les deux puissances occidentales. Il acceptait le principe d’une alliance avec la maison royale et désignait même le duc de Chartres, mais en demandant que son élévation immédiate au trône de Pologne accompagnât l’engagement, puisque c’était « l’un de ces projets que l’événement seul pouvait justifier et dont il était à souhaiter que l’effet précédât l’éclat. » Le tsar, au contraire, voulait « aller vite, » et le faisait dire à Campredon : « Si l’on continue de votre part, ajoutait le prince Dolgorouky, à traîner l’affaire en longueur et à insister sur l’admission de l’Angleterre, il n’y faut plus songer. »

Quand Louis XV, après avoir perdu successivement Dubois et le duc d’Orléans, eut remis au duc de Bourbon « l’administration générale de ses affaires, « la dignité, les intérêts, l’avenir de la France furent entre les mains d’une intrigante, et les pires conseils dirigèrent notre politique extérieure. Il fut répondu, vers le commencement de 1724, aux nouvelles instances du tsar, « que les motifs pour lesquels le roi croyait devoir exiger, avant toute négociation, la réconciliation de la Russie avec l’Angleterre étaient devenus une raison d’État dont on ne pouvait se départir en aucun temps. » Avant toute négociation ! Il s’agissait bien de savoir si nous pouvions encore soustraire la Pologne affaiblie à la domination de ses voisins, et si nous n’eussions pas « infiniment profité, selon l’expression de Saint-Simon, d’une alliance étroite » avec un prince qui faisait si grande figure en Europe ! Il fallait, au préalable, rapprocher l’Angleterre de la Russie. C’était, pour nous, paraît-il, la question fondamentale et la France n’avait pas, dans le monde entier, de plus pressant intérêt ! Tout semblait donc rompu quand l’initiative hardie du marquis de Bonac, notre ambassadeur à Constantinople, contre-balança l’effet des résolutions arrêtées à Versailles. Au moment où les agrandissemens de la Russie sur les bords de la mer Caspienne avaient alarmé la Porte et où la guerre allait être officiellement déclarée, Bonac, contrariant les vues et déjouant les efforts de la Grande-Bretagne, avait offert spontanément la médiation française, arraché des pouvoirs réguliers à son gouvernement, obtenu par Campredon une lettre conciliante du tsar, et fini par provoquer une transaction qui consolidait la position de la Russie dans le Caucase. La joie de Pierre fut très grande. Sur les instances réitérées de notre ministre à Saint-Pétersbourg, il témoigna l’intention de se réconcilier avec la Grande-Bretagne et pria la France de chercher elle-même les termes d’un accommodement.

C’était peu, pour la France, à coup sûr ; mais on ne pouvait nous donner que ce que nous demandions. Eh bien (c’est ici que l’imagination reste confondue), le duc de Bourbon trouva que nous n’avions pas assez fait pour l’Angleterre, et demanda que celle-ci fût appelée à signer en qualité de partie contractante au traité d’alliance [9]. La Russie, on le comprend, se récria. Pierre chargea ses ministres de dire au représentant français « qu’il voyait de grandes difficultés à traiter de concert avec l’un et avec l’autre. » La négociation subit un nouveau temps d’arrêt et peut-être le tsar y eût-il renoncé sans le violent désir qu’il conservait de marier sa seconde fille dans notre maison royale. Il faisait donc encore espérer à Campredon, dans les derniers jours de 1724, une réponse définitive, quand il fut pris de la maladie qui l’emporta, le 8 février 1725. D’après la tradition consignée dans une dépêche écrite le 5 janvier 1762 par M. de Breteuil, ministre de France à Pétersbourg, et que possèdent nos archives, on aurait trouvé tout préparé, sur le bureau de l’empereur, le texte du traité qu’il voulait conclure avec notre pays.

Ainsi nous avions tout fait pour renouer les liens étroits qui, depuis le milieu du XVIe siècle, unissaient la Russie à l’Angleterre, et nous n’avions rencontré dans l’accomplissement de cette œuvre qu’un adversaire résolu : Pierre Ier. On peut affirmer que ce grand homme d’État, en tâchant de s’assurer, pendant les sept dernières années de son règne, le concours de la France, n’avait pas agi sous l’empire d’un caprice ou d’une rancune. Il avait été le premier de sa race à comprendre qu’il était politique et sensé de former avec la France une alliance durable, fondée sur une communauté permanente d’intérêts, et ne devait pas être le dernier.

Mais on était déjà, cinq ans plus tard, lorsqu’Anna, duchesse de Courlande, remplaça le jeune empereur Pierre II, à cent lieues de cette politique. Notre gouvernement ayant pris parti pour Stanislas Leczinski dans la guerre de la succession polonaise et décidé l’envoi de quelques frégates dans la Baltique, la nouvelle tsarine se rapprocha vivement de l’Angleterre, et l’Europe put, une fois de plus, prêter l’oreille à cet étrange dialogue, quelquefois interrompu, mais souvent repris depuis le règne d’Ivan IV, entre la Russie, demandant une alliance politique, et la Grande-Bretagne, revendiquant des avantages commerciaux. Dès le printemps de 1733 et pendant dix-huit mois, le prince Cantémir sollicite inutilement l’envoi d’une escadre anglaise dans la Baltique, pendant que le roi George, se retranchant derrière son parlement ou son peuple, réclame un pacte exclusivement commercial. Bref, la Russie finit par tout accorder à qui lui refusait tout. Le traité de commerce auquel aspirait depuis si longtemps l’Angleterre est conclu pour quinze ans le 2 décembre 1734. Cet acte mémorable prévoyait tout, résolvait tout et fondait définitivement l’empire commercial de l’Angleterre dans l’empire des tsars. La Russie espérait assurément qu’on ne lui marchanderait plus un traité d’alliance politique. Mais sa déception fut immédiate et Cantémir, toujours muni des mêmes instructions, entendit encore pendant quatre ans le refrain qu’il connaissait si bien : « Les us et coutumes du peuple anglais liaient les mains aux ministres britanniques et les obligeaient à user de la plus grande prudence dans le maniement de leurs affaires ; » d’où le résident russe concluait, en observateur judicieux, que le gouvernement anglais préférait « sa sécurité aux intérêts généraux de l’Europe. »

Tout à coup, en septembre 1738, un revirement s’opère dans les conseils de sa majesté britannique. George II, recevant le prince Scherbatow, qui venait de remplacer Cantémir à Londres, lui témoigne à la fois le désir de défendre l’inviolabilité des possessions autrichiennes et l’intention de resserrer les liens d’amitié qui l’unissent à la tsarine. Ce n’est pas un simple échange de politesses ; ce langage est sincère, et l’Angleterre offre elle-même l’alliance qu’elle avait si longtemps repoussée. La clé de ce mystère est à Constantinople.

La diplomatie française venait d’y remporter un succès imprévu. L’Autriche et la Russie avaient déclaré successivement, en 1736 et en 1737, la guerre à la Turquie, envahi son territoire, et s’apprêtaient, selon toute vraisemblance, à démembrer l’empire ottoman. Le marquis de Villeneuve, qui représentait la France auprès de la Porte, avait profité très habilement de quelques échecs subis par les troupes autrichiennes pour ranimer le courage des Turcs, semer la division entre les deux cours impériales, déterminer l’Autriche à poser séparément les armes, négocier une convention défensive entre le sultan et Stockholm, enfin pour préparer une diversion des Suédois contre Saint-Pétersbourg. La Russie, qui venait de conquérir la Moldavie, jugeait prudent de s’arrêter et d’accepter notre médiation. Dès lors, elle rétablissait des rapports diplomatiques avec la France en nommant Cantémir ambassadeur à Versailles, et Louis XV désignait à son tour le marquis de La Chétardie pour le représenter en Russie. L’Angleterre sentit son isolement, au moment même où le jeune Frédéric II s’élançait sur l’Autriche et pouvait devenir un ennemi redoutable. En mars 1739, le résident anglais à Pétersbourg soumit au vice-chancelier Ostermann un traité d’alliance offensive et défensive. Quelques mois plus tard, la paix de Belgrade obligeait les Russes à évacuer la Moldavie et interdisait à leurs flottes l’accès de la Mer-Noire. Le succès des négociations entamées entre le cabinet britannique et le gouvernement russe n’en était que plus assuré. La convention d’alliance fut signée le 3 avril 1741, cinq mois après la mort d’Anna Ivanowna ; George II en ratifia le texte officiel et les clauses secrètes le 20 juin et le 7 novembre de la même année. Mais M. de Martens n’a pu trouver dans les archives de Moscou la trace des ratifications impériales. Tout porte à croire que la révolution du 6 décembre 1741 et l’avènement d’Elisabeth suspendirent l’exécution du traité. D’ailleurs, la nouvelle impératrice ne voulut pas le reconnaître.

La fille de Pierre le Grand allait-elle reprendre les derniers desseins de son père ? Plusieurs symptômes pouvaient faire espérer un rapprochement entre Pétersbourg et Versailles : « La France est ici en bénédiction, » écrivait le 16 décembre 1741 La Chétardie au secrétaire d’État des affaires étrangères. En effet, elle avait été l’âme de l’heureux complot qui venait de porter Elisabeth au pouvoir, et celle-ci s’empressa de témoigner sa reconnaissance à Louis XV. Notre ministre était comblé de faveurs, et la jeune impératrice ne perdait pas une occasion d’exprimer le vœu qu’une union plus étroite se formât entre les deux couronnes. Mais le gouvernement de Louis XV ne sut pas profiter de cette occasion nouvelle. Quand les Suédois venaient d’être encore battus, la France imposa sa médiation en leur faveur et leur fit promettre pour le sultan un subside de 300,000 piastres. Une dépêche compromettante du secrétaire d’État Amelot à notre ambassadeur près la Porte fut interceptée par la police autrichienne et placée sous les yeux d’Elisabeth. La Chétardie choisit ce moment pour entamer contre les frères de Bestoujef, dont l’un était vice-chancelier et l’autre maréchal de la cour, l’un et l’autre acquis à l’alliance anglaise, une lutte dans laquelle il succomba. « Jamais, avait dit la tsarine au mois de septembre 1742, on n’arrachera la France de mon cœur, » et ce langage était sincère. Cependant, deux mois plus tard, le vice-chancelier Bestoujef-Rioumine conclut pour sa souveraine avec la Grande-Bretagne le pacte d’alliance qui devait remplacer le pacte inexécuté de 1741. Ce n’était, en apparence, qu’un traité d’alliance « défensive ; » mais, quand on le lit avec quelque attention, on fait aisément deux découvertes : si la Russie se faisait promettre que les troupes mises à la disposition de sa majesté britannique ne pourraient pas être envoyées soit en Italie, soit en Espagne, elle ne stipulait rien quant à la France ; en outre, un article séparé réservait expressément l’adhésion de la Hollande et de la Prusse « dans l’entière persuasion que ces deux puissances se trouvaient sincèrement disposées de concourir au maintien de la paix publique, » mais non celle de notre pays.

L’Angleterre, il est vrai, perdit promptement la bonne opinion qu’elle avait conçue, en décembre 1742, du grand Frédéric, et ce remuant personnage cessa tellement de lui paraître « disposé sincèrement de concourir au maintien de la tranquillité publique » qu’elle conclut à Varsovie, au commencement de l’année 1745, une alliance avec la Hollande, l’Autriche et la Saxe contre la Prusse. Il s’agit aussitôt d’obtenir l’adhésion de la Russie à ce nouveau pacte et deux partis prirent position, dès cette époque, dans l’entourage de la tsarine : l’un, dirigé par le vice-chancelier Vorontsof, recommandait la paix avec la Prusse et signalait la nécessité d’entretenir les meilleures relations avec la cour de Versailles ; l’autre, conduit par Bestoujef-Rioumine, démontrait que le roi de Prusse agissait ouvertement contre la politique de la Russie soit en Suède, soit à Constantinople, et qu’il fallut en conséquence s’attacher plus que jamais à l’alliance anglaise. L’avis de Bestoujef prévalut et la Russie adhéra le 23 juin 1747 à la convention de Varsovie, s’engageant « à tenir prêt pendant le cours de l’année sur les frontières de Livonie attenantes à la Lithuanie un corps de 30,000 hommes d’infanterie et en outre 40 ou 50 galères avec les équipages requis sur les côtés, tellement qu’ils pussent agir sur la première réquisition à faire par Sa Majesté britannique. » Le cabinet de Saint-James ne s’endormit pas sur ces lauriers et lord Hindtord, son représentant à Pétersbourg, ne se borna pas à coucher sur le champ de bataille. On conçut l’audacieux projet de faire mettre à la disposition des « puissances maritimes, » sur le Rhin ou dans les Pays-Bas, un nouveau corps auxiliaire russe de 30,000 hommes, outre celui qui devait camper sur les frontières de la Livonie. Hindford et Bestoujef manœuvrèrent avec tant de fougue et de précision que, dès le 19 novembre 1747, cette seconde victoire diplomatique, et quelle victoire I était remportée. A cette seconde convention, conclue entre la Russie, l’Angleterre et la Hollande, succéda dès le 9 décembre 1747 un troisième pacte, renouvelant et complétant le traité du mois de juin. Celui-ci maintenait le corps auxiliaire de 30,000 fantassins sur les frontières de la Livonie, en lui adjoignant « six mille hommes de Cosaques ou kalmouks pour agir à la première réquisition de la part de Sa Majesté britannique ; » mais il fut stipulé dans un article secret que les troupes et les galères envoyées sur les frontières terrestres ou maritimes de cette province seraient exclusivement dirigées contre le roi de Prusse et « ne seraient jamais obligées d’opérer contre une autre puissance quelconque. »

Cette dernière clause met en relief la pensée qui va dominer la fin du règne. Elisabeth ressent pour son belliqueux voisin l’aversion la plus violente et veut mettre un terme à ses progrès. Le traité d’Aix-la-Chapelle (30 avril 1748) va rétablir la paix entre la France et l’Espagne d’une part, l’Autriche, l’Angleterre et la Hollande de l’autre ; les troupes russes vont quitter l’Allemagne. Mais l’ambition prussienne ne désarme pas, et la tsarine suit d’un œil inquiet chaque mouvement de Frédéric II. « C’est un mauvais prince qui n’a pas la crainte de Dieu, dit-elle ; il tourne en ridicule les choses saintes ; c’est le Nadir-shah de la Prusse. » Mais c’est par-dessus tout un rival. Un nouveau peuple se lève et s’installe sur les flancs de la Russie, plus redoutable que la Suède ou que la Pologne, et conduit par un autre Annibal à la tête de deux cent mille soldats. Tant que le comte Bestoujef-Rioumine eut à plaider la cause de l’Angleterre unie à l’Autriche contre la Prusse, il eut aisément gain de cause ; mais, du jour où il s’efforcera de prouver, après la volte-face de George II, que l’Angleterre, alliée de la Prusse en guerre avec la Russie, reste néanmoins l’alliée « naturelle » de l’impératrice, il perdra son crédit et tombera bientôt dans une complète disgrâce.

Après la paix d’Aix-la-Chapelle, toute la politique du gouvernement britannique paraît dictée par une idée fixe. George II veut dérober soit à nos coups, soit à ceux du roi de Prusse, l’électorat de Hanovre, son patrimoine héréditaire. C’est vers ce but exclusif que tendent les démarches des ministres anglais ta Pétersbourg, les énormes subsides offerts à la Russie, la convention du 30 septembre 1755 par laquelle Elisabeth s’engage à tenir, sur les frontières de la Livonie attenantes à la Lithuanie, un corps de 55,000 hommes, la contrainte morale exercée par Bestoujew sur la tsarine pour obtenir l’échange des ratifications. Mais au moment même de cet échange, un coup de théâtre changeait la face de l’Europe, et l’on se figure l’effet produit à Saint-Pétersbourg par cette étonnante nouvelle : un traité d’alliance vient de se conclure (16 janvier 1756) entre la Grande-Bretagne et Frédéric II ! Le roi George s’était subitement imaginé que, si ce grand capitaine s’engageait envers l’Angleterre à n’attaquer ni le Hanovre, ni les Pays-Bas, il pourrait se passer du monde entier. D’ailleurs, que ne pourraient encore sur l’esprit d’Elisabeth les séductions de la diplomatie anglaise et la parole du tout-puissant Bestoujew ?

Mais ni les habiletés de cette diplomatie, ni les efforts désespérés de Bestoujew ne prévalurent contre la force des choses. Le 1er mai 1756, Louis XV, trahi par son allié, signait à Versailles un traité d’alliance avec l’Autriche ; la tsarine recevait presque aussitôt notre envoyé, l’Écossais Mackensie Douglas, et des négociations étaient entamées pour l’accession de la Russie au traité. Les Prussiens entrèrent brusquement en Saxe (29 août 1756), accablèrent le pays, incorporèrent de vive force l’armée saxonne dans leurs rangs et précipitèrent par là même une action commune. Elisabeth n’insista pas sur une clause secrète, énergiquement repoussée par notre gouvernement, d’après laquelle la France eût fourni, en cas de guerre entre la Russie et les Turcs, des secours en argent à sa nouvelle alliée ; les ratifications furent échangées, les armées de la France et de la Russie se préparèrent à marcher simultanément contre la Prusse. Williams, ambassadeur d’Angleterre à Pétersbourg, essaya vainement d’intimider le gouvernement d’Elisabeth en exigeant que l’attaque du Hanovre fût considérée comme un casus fœderis, de l’attendrir en lui représentant que l’Angleterre était perdue s’il s’unissait à la France, de le corrompre en lui offrant 100,000 livres sterling. Le subside ne fut pas accepté ; la tsarine refusa de garantir l’inviolabilité des possessions hanovriennes ou d’interposer sa médiation entre la Prusse et l’Autriche ; elle se contenta de promettre sa neutralité dans la guerre engagée entre la France et la Grande-Bretagne. En janvier 1759, le duc de Choiseul voulut entraîner la Russie beaucoup plus loin. Préparant une descente en Angleterre, organisant à Brest et à Toulon deux escadres qui devaient se réunir dans la Manche pour escorter une flottille de bateaux plats destinés au transport de 50,000 hommes, il se proposait en même temps d’envoyer le duc d’Aiguillon en Ecosse avec 12,000 hommes et voulut donner un rôle à la Russie dans cette seconde partie de l’expédition. Un corps emprunté à l’armée de Soltykof aurait descendu l’Oder jusqu’à Stettin et se serait embarqué sur une flotte suédoise qui devait les attendre à l’embouchure du fleuve et transporter les forces combinées jusqu’au rivage écossais. Mais la Russie ne voulut ni déclarer ouvertement la guerre à sa vieille alliée, ni distraire une partie de ses forces du combat à outrance entamé contre le roi de Prusse. Elle conclut seulement avec la Suède, le 8 mars 1759, avec faculté d’accession pour la France et le Danemark, une convention d’alliance défensive, qui fait époque dans l’histoire du droit international maritime : les puissances signataires garantissaient la liberté du commerce à tous les ports qui ne se trouvaient pas en état de blocus effectif, renonçaient au droit d’armer des corsaires et proclamaient, comme l’a remarqué M. Vandal, quelques-uns des principes que, vingt ans plus tard, devait poser avec éclat la ligue des neutres.

On sait d’ailleurs quels furent les résultats immédiats de la première alliance franco-russe. La monarchie de Frédéric II faillit être emportée. Apraxine battit les Allemands à Gros-Jœgersdorf en 1758 ; en 1759, Soltykof les battit encore à Paltzig et remporta sur Frédéric lui-même, à Kûnersdorf, une victoire décisive ; en 1760, les Russes entrèrent dans Berlin ; en 1761, ils opérèrent leur jonction avec la grande armée autrichienne, cernèrent le roi dans son camp de Bunzelwise et s’emparèrent de la Poméranie. L’Angleterre jugea le moment venu d’abandonner le conquérant de la veille et, presque sous les yeux de Frédéric, à Breslau, un complot fut tramé pour le livrer à ses ennemis. Il se sentait et se disait perdu : la mort d’Elisabeth le sauva.

D’après quelques historiens, l’alliance franco-russe de 1756 ne pouvait pas ressembler à celle que Pierre le Grand ébaucha dans les dernières années de son règne. Celle-ci leur apparaît comme un acte de politique fondamentale, qui eût cimenté l’union des deux peuples et permis à la France d’accomplir les plus vastes desseins soit dans le Nord, soit dans l’Italie, soit en Allemagne ; l’autre n’était à leurs yeux qu’une œuvre éphémère, issue de sympathies personnelles, sur laquelle on ne pouvait fonder rien de durable. S’ils entendent par-là que Pierre III, admirateur fanatique du grand Frédéric, devait détruire en un jour l’ouvrage d’Elisabeth, ils ne se trompent pas. Ils ne se trompent pas non plus s’ils veulent dire que le gouvernement du roi Louis XV, n’osant secouer le joug de très anciennes traditions et craignant à tout instant de rompre l’équilibre de la vieille Europe, même aux dépens de la Prusse, oscilla trop souvent entre plusieurs politiques. Mais la pensée de l’impératrice ne fut, dans cette dernière période, ni moins nationale, ni moins conforme aux intérêts permanens de sa couronne que celle de son père. Si l’on se demande qui pratiqua la politique d’expédiens en Russie dans la seconde partie du XVIIIe siècle, ce ne fut pas, à coup sûr, Elisabeth, soit qu’elle fit arrêter son ministre Bestoujew et son général Apraxine, dont la trahison était avérée, soit qu’elle se proposât d’arracher à l’Angleterre en 1760, d’accord avec le duc de Choiseul, les débris de notre empire colonial, soit qu’elle poursuivît jusqu’à son dernier soupir la guerre en Allemagne, mais bien plutôt son successeur, quand il se déclara, dans un élan d’enthousiasme puéril, résolu au « sacrifice des conquêtes faites dans cette guerre par les armes russiennes [10], » abdiqua du même coup la prépondérance acquise à son empire dans les conseils de l’Europe et fit feu, sans crier gare, sur les alliés de la veille. Si Pierre le Grand avait pu reprendre pour une heure, au printemps de 1762, les rênes du gouvernement russe, son premier acte eût été sans doute de déchirer les étonnantes instructions données par Pierre de Holstein au représentant de la Russie près le cabinet de Saint-James, qui tendaient à pousser de vive force la Grande-Bretagne dans la nouvelle alliance russo-prussienne en faisant pressentir une nouvelle rupture de toutes les relations, même commerciales, pour le cas où George III ne subordonnerait pas toutes ses démarches et tous ses plans de conduite aux intérêts immédiats de la Prusse [11]. Mais la Russie ne devait pas conserver longtemps un empereur dont la suprême ambition avait été « d’obtenir un régiment » dans l’armée de Frédéric II. Elle entendait, ainsi que Catherine II le prouvera bientôt à l’Europe, ne dépendre que d’elle-même.


III

Le règne de Catherine II débute par un échange de complimens entre l’Angleterre et la Russie. En septembre 1762, les ministres de George III répètent au comte A.-R. Voronbrof, représentant l’impératrice à Londres, qu’il n’y a pas d’alliance plus naturelle que celle de ces deux puissances, « toute acquisition faite par l’empire de Russie et toute augmentation de sa considération en Europe ne pouvant qu’être agréables au roi d’Angleterre et tout à l’avantage de la Grande-Bretagne elle-même. » Catherine, de son côté, se déclare prête à rendre « l’entente » entre les deux États « la plus complète possible. » Mais les difficultés commencèrent dès qu’il fallut passer des complimens aux actes. Catherine II n’avait ni l’amitié d’Elisabeth Petrovna pour la France, ni l’enthousiasme passionné de son défunt mari pour le roi de Prusse ; elle ne se considérait, au fond du cœur, comme « l’alliée naturelle » de personne, et le seul intérêt de l’empire allait, selon les circonstances, dicter ses déterminations politiques.

C’est ce qu’elle ne tarda pas à prouver, car il s’agit, aussitôt après son avènement, comme au début de plusieurs autres règnes, de préparer à la fois un traité de commerce et un traité d’alliance, La nouvelle tsarine manœuvra, même sur le terrain commercial avec une tout autre circonspection qu’Anna Ivanowna. Les négociations qui précédèrent le nouveau traité de commerce furent pénibles, souvent orageuses, et traînèrent pendant quatre ans (1762-1766). Panine, qui dirigeait depuis le 27 octobre 1763 le collège des affaires étrangères, faisait pressentir une rupture. Le cabinet britannique n’était jamais content et, quand ses envoyés emportaient deux concessions, les désavouait pour n’en avoir pas obtenu quatre. Il ne pardonna pas, entre autres choses, à sir J. Macartney d’avoir toléré l’insertion d’une clause qui réservait à l’impératrice le droit de prendre des mesures spéciales pour le développement de la marine marchande russe, ainsi que l’Angleterre l’avait fait pour la sienne, en 1651, par son acte de navigation. L’exemple, paraît-il, était de ceux que les autres nations ne devaient pas suivre. La Grande-Bretagne eut alors l’incroyable prétention de lier les mains à la Russie en la forçant de garantir aux sujets anglais le droit de recueillir immédiatement tous les avantages des mesures que le gouvernement impérial pourrait décréter au profit de ses propres sujets. De là d’interminables tiraillemens. Tantôt Macartney profitait d’un bal masqué, pour tomber presque à genoux [12] devant l’impératrice, tantôt il se lamentait de vivre dans un pays qui n’était pas plus civilisé « que le royaume du Thibet, » et où il n’était pas possible de citer à un ministre, dans un bon moment, le moindre passage de Grotius ou de Puffendorf [13]. Enfin, à l’instant même où la sentence d’excommunication allait être lancée contre le commerce britannique [14], on s’accorda pour constater le droit réciproque des contractans de décréter toute espèce de lois et de mesures pour l’encouragement de leur propre navigation, au lieu de proclamer ce droit au profit exclusif de la Russie, et le traité fut signé pour vingt ans.

Mais on n’était pas pour cela plus près de s’entendre sur le terrain politique. Les plénipotentiaires russes, insistant pour que toute guerre entre la Russie et la Porte fût envisagée comme un casus fœderis, avaient essuyé tout d’abord un relus catégorique. Au commencement de l’année 1764, Catherine était tout entière au « système du Nord, » c’est-à-dire à la formation d’une ligue offensive et défensive entre les puissances septentrionales (c’est-à-dire entre la Prusse, le Danemark et la Russie) [15] pour le « maintien de la paix : » ayant conclu séparément un premier traité, dans cette vue, avec Frédéric II, elle avait cru pouvoir compter sur la prompte adhésion de l’Angleterre. Or, celle-ci lui fut immédiatement refusée par lord Sandwich, puis brusquement offerte, il est vrai, sur la nouvelle d’un traité d’alliance entre la France et l’Autriche ; mais on se heurta pour la seconde fois au même obstacle, parce que l’Angleterre ne voulait pas se laisser entraîner, le cas échéant, dans une guerre contre la Turquie. Dès que le traité de commerce eut été ratifié, Panine écrivit sans doute à Moussine-Pouchkine, ministre russe à Londres, que (désintérêts de l’Angleterre étaient, par leur nature, indissolublement liés à ceux de l’empire de toutes les Russies ; » mais il n’en signalait pas moins à son agent l’indifférence systématique de cette alliée naturelle pour les intérêts de la Russie en Suède et en Pologne. A la même époque, un certain nombre de pamphlets, publiés à Londres, étaient dirigés contre la personne même de l’impératrice, et quoique celle-ci, dans une note écrite de sa propre main sur un rapport du comte A.-R. Vorontzof, eût indiqué les moyens de mettre un terme à cette polémique [16], la diplomatie russe n’en pouvait venir à bout. Toutefois, les instructions données en novembre 1768 à Tchernychef, successeur de Moussine-Pouchkine à Londres, ne laissent planer aucun doute sur les intentions du gouvernement russe : il désirait conclure le traité d’alliance parce que le « système du Nord » était impraticable sans le concours de l’Angleterre. Mais Panine fit d’inutiles efforts pour convaincre le cabinet de Saint-James que les intérêts de la Russie et de l’Angleterre en Suède étaient « tout à fait solidaires, » et Tchernychef fut obligé de mander à son gouvernement que les ministres anglais cherchaient uniquement à gagner du temps. Le mécontentement de ce gouvernement éclate dans la correspondance même de Panine [17], remplie d’amères réflexions sur l’esprit mercantile que les Anglais apportent dans la politique, et l’utilité de relations plus intimes avec la Grande-Bretagne commence dès lors à devenir très problématique à Saint-Pétersbourg.

Sur ces entrefaites, la Sublime-Porte avait déclaré la guerre à Catherine II, et chargé son grand-vizir d’entrer en Podolie avec 100,000 soldats. L’Angleterre redoubla de circonspection. Lord Rochefort, secrétaire d’Etat des affaires étrangères, tout en répétant dans sa dépêche du 24 novembre 1769 à lord Cathcart, ambassadeur à Pétersbourg, « que la Grande-Bretagne était naturellement attachée à la Russie » (qui pouvait l’ignorer ? ) par ses intérêts commerciaux et politiques, donnait clairement à entendre que, si le succès des armées moscovites « devait être nuisible à la Russie elle-même, ou à la tranquillité générale de l’Europe, en soulevant des inquiétudes, ou en excitant la malveillance des autres puissances, » la Grande-Bretagne devrait aviser. Elle avisait en effet, et Tchernychef avait informé son gouvernement que le ministre d’Angleterre à Constantinople devait suivre le grand-vizir à l’armée afin d’amener les Turcs à conclure la paix après leur première défaite. Catherine, de moins en moins satisfaite, écrivit de sa main sur cette dépêche, à l’adresse de Panine (3 mars 1769) : « Prenez garde que ces étourdis d’Anglais n’aillent vous croquer une prétendue paix à la première occasion, que vous serez obligé de désavouer ; le mieux serait de les prier de ne pas s’en mêler si chaudement ; amis et ennemis nous envient déjà les avantages qu’ils craignent que nous ayons et l’acquisition seule d’un pied sur la Mer-Noire est très capable d’exciter la jalousie des Anglais, qui pensent dans ce moment petitement, et qui sont toujours marchands. » Toutefois, quand une flotte partit de la Baltique sous les ordres d’Alexis Orlof pour faire le tour de l’Europe, entrer dans la Méditerranée, et porter la guerre sur les rivages de la Turquie, le cabinet de Saint-James sut contenir l’émotion du peuple anglais, et permit même aux vaisseaux russes de s’approvisionner dans ses ports. Aussi les négociations recommencèrent-elles jusqu’en 1774, quoiqu’avec une certaine mollesse, pour la conclusion de cette alliance politique, depuis si longtemps différée, et l’impératrice elle-même échangea-t-elle ses vues personnelles à ce sujet avec le ministre anglais accrédité près sa cour, mais sans rien presser. De son côté, le gouvernement britannique, que les conquêtes des Russes sur les bords de la Mer-Noire jetaient dans de mortelles alarmes, s’épuisait en efforts pour faire accepter cette médiation, dont on ne voulait pas entendre parler à Pétersbourg. La Russie finit par conclure à elle seule, en 1774, la glorieuse paix de Koutchouk-Kaïnardji.

C’est l’époque où les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale se soulevaient contre la mère patrie. Il y a tout lieu de présumer, comme le remarque M. de Martens, que les hommes d’État anglais regrettèrent alors de n’avoir pas conclu plus tôt, même au prix de pénibles sacrifices, l’alliance plusieurs fois sollicitée par la Russie depuis l’avènement de Catherine. Mais, alors même qu’un traité d’alliance eût été signé, l’empire des tsars aurait-il joint ses forces à celles de la Grande-Bretagne pour l’aider à dompter la révolte de ses colonies ?

Quoi qu’il en soit, celle-ci tâcha de réparer le temps perdu. Sir Robert Gunning, ministre d’Angleterre à Pétersbourg depuis 1771, fut chargé de proposer à l’impératrice une convention nouvelle d’après laquelle la Russie aurait expédié sur-le-champ 20,000 hommes en Amérique, à la charge par le gouvernement anglais de subvenir à l’entretien des troupes. La Russie, il faut en convenir, eût fait un marché de dupe, et Catherine II n’en fit jamais de semblables. Cependant George III, trompé sans doute par une de ces phrases caressantes que la diplomatie emploie pour ne rien dire, crut l’affaire conclue et, le 1er septembre 1775, écrivit lui-même à l’impératrice pour la remercier de vouloir bien a lui offrir une partie de ses troupes. » Cette fois, on parla clair, et le cabinet impérial répondit par l’entremise de Panine qu’il n’enverrait pas de soldats. Catherine s’en expliqua d’ailleurs elle-même dans une lettre adressée au roi. Toute équivoque était dissipée.

Cependant, le gouvernement britannique ne se tint pas pour battu. Quand la France, en mars 1778, décida de prendre part à la guerre d’Amérique, l’Angleterre, qui venait de perdre déjà plus de 25,000 hommes, une partie de sa flotte et de ses équipages, une quantité de navires évalués à 3 millions de livres sterling, et dont le commerce allait subir de nouveaux coups, tendit encore une fois les mains vers la Russie. Harris (plus tard lord Malmesbury), qui la représentait alors à Pétersbourg, remit au comte Panine, dès le mois d’avril 1778, une note à laquelle était joint un nouveau projet de traité. La tactique était tracée : on y excitait l’impératrice contre le cabinet de Versailles « qui avait été de tout temps l’ennemi de la Russie, » et l’on cherchait à prouver que le moment était venu de porter un coup sensible à la France, mais sans admettre encore qu’une guerre entre la Porte et la Russie pût être envisagée comme un casus fœderis. Comment se figurer que Catherine accepterait une proposition si peu conforme aux intérêts de son peuple ? La Turquie, répondit-elle (6 mai 1778), est notre principale ennemie, et c’est précisément la Turquie que le cabinet anglais met à l’écart pour l’application du traité ! Les négociations ne pouvaient pas même s’ouvrir, et l’alliance des deux cours devenait « impossible. » Harris, à dater de ce jour, porta sur l’impératrice, sa correspondance en fait foi, le jugement le plus sévère, et la traita comme une femme exclusivement guidée dans sa politique par la coquetterie et la vanité. Le portrait n’était ni flatteur, ni ressemblant.

Au même moment, un homme d’État, Vergennes, ministre de Louis XVI, alors que la France s’engageait avec les colonies anglo-américaines, sentit, à la veille des attaques que le cabinet de Saint-James ne manquerait pas de diriger contre nos établissemens de l’Inde, le besoin d’isoler l’Angleterre, et, pour y parvenir, entendit profiter de l’abus même qu’elle avait fait de sa puissance maritime. Il discerna l’intérêt commun que présenterait aux peuples navigateurs un nouveau droit de la mer, et conçut le projet d’opposer l’union des neutres au tyrannique empire que la Grande-Bretagne s’était arrogé sur toute la navigation. Prenant une initiative hardie, il fit signer par Louis XVI et publier le 28 juillet 1778 un règlement en quinze articles concernant la navigation des neutres en « temps de guerre. » Il était interdit aux armateurs d’arrêter et de conduire dans les ports du royaume les navires des neutres, quand même ils sortiraient des ports ennemis ou y seraient destinés, à l’exception de ceux qui porteraient des secours à des places bloquées ou assiégées : les navires des États neutres qui seraient chargés de marchandises de contrebande destinées à l’ennemi pourraient sans doute être arrêtés, et ces marchandises restaient saisissables ; mais, tant qu’elles ne composeraient pas les trois quarts de la valeur du chargement, les bâtimens et le surplus de leur cargaison devraient être relâchés. Le cabinet de Versailles introduisait donc dans le droit public français la maxime « navire libre, marchandises libres, » proscrite par Louis XIV, et par là même, autorisait les neutres à faire pour l’Angleterre le transport des marchandises inoffensives, y compris les « munitions navales, » que notre ordonnance de la marine n’avait pas classées parmi les articles de contrebande. Mais il invitait en même temps les neutres à réclamer du cabinet britannique, dans les six mois, la même sauvegarde pour leur commerce, s’ils ne voulaient perdre le bénéfice de cette grande concession. Du même coup, il prenait en main la liberté des mers et, confondant l’intérêt des neutres avec le nôtre, mettait l’Angleterre au pied du mur. Toutefois, la terreur inspirée par la flotte anglaise était si forte, que le premier accueil fait au règlement par les neutres eux-mêmes ne fut pas exempt d’une certaine froideur. A vrai dire, tout le succès de cette vaste entreprise dépendait du parti qu’allait prendre l’empire des tsars.

On put craindre, jusqu’à la fin de l’année, qu’il ne se prononçât pour l’Angleterre. Le gouvernement impérial n’avait oublié ni les encouragemens donnés à la Turquie par la France en 1768, ni le concours apporté par la France en 1772 à cette victoire de Gustave III sur la diète suédoise qui venait de bouleverser les plans de la politique russe. Vergennes ne se faisait pas à ce sujet la moindre illusion : « Sa Majesté est bien persuadée, écrivait-il à Corberon le 30 août 1778, que, dans sa querelle avec les Anglais, le vœu général à Pétersbourg n’est pas pour elle. » Un grave incident vint empirer la situation. Au début de ce même mois, un corsaire américain ayant 150 hommes d’équipage avait attaqué dans la Mer du Nord huit navires russes, partis d’Arkhangel pour Londres avec des marchandises, emmené les uns, dépouillé les autres. De quoi pouvait donc se plaindre la France quand elle permettait à ses alliés d’attaquer ainsi le commerce et la navigation des neutres ? Harris ne manqua pas de représenter que si les déprédations des Américains devaient continuer, les Anglais renonceraient à fréquenter les mers du Nord, au grand préjudice de l’empire russe. Catherine était piquée au vif, et fit éclater son dépit dans une lettre intime adressée à Grimm le 22 août 1778 [18]. C’est à ce moment que, bien loin d’accueillir les ouvertures de Vergennes, elle lança l’idée d’un projet russe, en opposition manifeste avec les plans du gouvernement français. Panine, d’accord avec Harris, chargea tout d’abord M. Sacken, qui représentait la Russie à Copenhague, de transmettre à M. de Bernstorf la proposition suivante : « Sa Majesté danoise ne peut donner à Sa Majesté impériale une meilleure preuve de l’amitié qui les unit ensemble que d’entrer avec elle dans un concert pour le printemps prochain pour réprimer les brigandages de l’Amérique ; on pourrait convenir à former une petite escadre de forces égales de part et d’autre et de la faire croiser dans cette partie de la Mer du Nord où il n’y a d’autre navigation que celle de leur commerce respectif ; autrement l’insolence de ces rebelles, ne connaissant plus de frein, se porterait tôt ou tard jusqu’à insulter les côtes russes et celles de la Norvège danoise. » Il s’agissait, on le voit, d’organiser la résistance aux déprédations, non des belligérans en général, mais seulement des rebelles, c’est-à-dire des Américains. Harris avait manœuvré très habilement et l’on put se demander si la Russie n’allait pas être conduite à sortir de la neutralité. Bernstorf, politique avisé, comprit la gravité du péril et, pour le conjurer, soumit à la tsarine (28 septembre 1778) un véritable contre-projet qui organisait la protection des neutres non-seulement dans la Baltique ou les mers du nord et contre les Américains, mais sur toutes les mers et contre tous les belligérans. Énonçant avec toute la précision possible tous les principes du droit public maritime qui devaient prévaloir en 1780, il ajoutait : « Décider les Anglais à reconnaître ces principes est une gloire réservé à Sa Majesté l’impératrice de Russie ; par-là elle deviendrait, comme elle l’a déjà été, la bienfaitrice de l’Europe entière et particulièrement du Nord. » Cette ouverture paraît avoir surpris la Russie, qui se borna pour le moment à faire une réponse dilatoire. Quant à l’Angleterre, non-seulement elle ne fléchit sur aucun point, mais elle répondit au règlement français par un règlement dirigé contre les neutres, dans lequel elle écartait l’immunité du pavillon neutre, étendait la nomenclature de la contrebande, déclarait saisissables les munitions navales et portait par là même un coup terrible au commerce des puissances septentrionales.

Vergennes, avec sa clairvoyance habituelle, avait déjà jugé le moment venu d’agir à Saint-Pétersbourg [19]. Dès le 24 octobre, il chargeait le chevalier de Corberon d’habituer discrètement la Russie à l’idée d’une entente entre les neutres. C’est précisément à la même date que Catherine chargeait le prince Bariatinski, son ambassadeur à Versailles, de proposer à Louis XVI une co-médiation franco-russe à l’effet de terminer le conflit suscité par la succession de Bavière entre l’Autriche et la Prusse. La partie pouvait donc s’engager ; bien conduite, elle pouvait être gagnée. L’infatigable secrétaire d’État envoya dépêches sur dépêches à notre chargé d’affaires : « Quelque peu que les Russes naviguent dans l’Océan, il y a apparence que leurs amis les Anglais ne feraient pas exception en leur faveur aux principes qu’ils viennent de développer… L’impératrice donnerait une grande preuve d’équité si, n’ayant qu’un faible intérêt au maintien des lois de la mer, elle faisait cause commune avec la Suède, le Danemark, la Hollande et le roi de Prusse pour forcer les Anglais à changer leur système destructif du commerce de toute l’Europe (2 novembre 1778)… » Il s’étendait, le 6 décembre, sur les grands préparatifs de guerre auxquels l’Angleterre contraignait la Hollande, le Danemark et la Suède : « Tant d’armemens, ajoutait-il, peuvent allumer une guerre maritime générale qui ferait certainement le malheur de tout le monde et nuirait en particulier au commerce de la Russie que l’impératrice a tant à cœur de faire fleurir et qu’il lui serait si facile d’assurer en étayant de représentations sérieuses celles des autres nations… »

Il eût été chimérique d’espérer que la Russie se détacherait, au premier effort, de « ses amis les Anglais, » alors surtout que Panine avait concerté si peu de temps auparavant sa note au Danemark avec leur ambassadeur. Mais elle entra (c’était déjà beaucoup) dans une phase d’irrésolutions, oscillant entre les deux partis à prendre. Dans les derniers jours de décembre, l’impératrice informa Gustave III qu’elle avait adressé à Londres « des représentations dont elle faisait bon augure, » et que si le résultat n’en était pas favorable, elle n’en partagerait pas moins les vues de la Suède et du Danemark « auxquelles elle applaudissait » de tout son pouvoir. Mais, dès le 2 février 1779, elle faisait un pas en arrière et tenait de son côté au Danemark lui-même un tout autre langage. Panine, tout en provoquant les confidences de Corberon et en lui répétant que le système du cabinet britannique était « absurde, » préparait et soumettait à Catherine un rapport absolument défavorable à notre politique (31 décembre 1778).

Il existe une légende très répandue qui rattache la célèbre déclaration de 1780 à je ne sais quelle intrigue ou quelle bataille de cour engagée entre le prince Potemkin et le comte Panine, dont l’issue aurait été à l’avantage de ce dernier, dépeint comme « l’ennemi de l’Angleterre. » Catherine II n’y aurait rien compris, ou plutôt elle aurait servi les desseins de Panine en se figurant qu’elle rendait un grand service aux Anglais ! Harris, très fin diplomate, a pourtant, plus qu’un autre, induit sur ce point l’Europe en erreur. Il conclut de quelques entretiens avec l’impératrice qu’elle avait traité cette grande affaire avec une légèreté toute féminine et n’arriva pas à se convaincre qu’elle s’était moquée de lui. C’est ce que de nouveaux documens établissent aujourd’hui d’une façon péremptoire : non-seulement Catherine a tout compris, mais elle a tout fait.

Quant à Panine, cet « ennemi de l’Angleterre, » il mettait, en décembre 1778, une ardeur remarquable à servir les intérêts britanniques. Non-seulement il écartait le contre-projet danois du 28 septembre auquel la Suède venait d’adhérer, mais il s’efforçait de prouver dans un long rapport que la liberté des mers était indifférente à la Russie. Après avoir exprimé la crainte que la marine suédoise ne cherchât l’occasion d’une lutte avec les vaisseaux de guerre ou les corsaires anglais, il observait que « la chute de l’Angleterre ne pouvait être indifférente à la Russie, tant à cause des intérêts de son commerce extérieur qu’en considération d’une saine politique. » — « Il ne faut pas, concluait-il, que les forces de la France, et, par suite, de la maison de Bourbon s’accroissent jusqu’à l’infini ; l’influence de Votre Majesté en Europe s’en trouverait amoindrie. » — On put croire une seconde fois, pendant quelques semaines, que l’Angleterre aurait gain de cause. Ce rapport fut, en effet, approuvé par Catherine et suivi d’une déclaration conforme, communiquée, le 13 février 1779, au résident du Danemark, et le 23 février, à l’envoyé suédois. L’impératrice y annonçait sa détermination de « faire croiser au printemps prochain, vers le Cap-Nord, une escadre de ses vaisseaux et frégates à qui il serait enjoint de protéger efficacement le commerce, en éloignant de ces parages tous corsaires, de quelque nation que ce fût sans exception, qui voudraient s’y présenter. » C’était substituer à la conception de la ligue maritime contre la tyrannie des mers, la formation d’une « espèce de chaîne de navires [20] » par laquelle les trois puissances du Nord protégeraient seulement leurs côtes respectives, au gré de leurs intérêts et, sans nul doute, selon les nécessités variables de leur politique : « C’est sûrement le ministre d’Angleterre qui a obtenu la déclaration russe, » dit Frédéric II à M. de Pons, notre ambassadeur à Berlin [21]. En effet, on éprouva la plus vive satisfaction à Londres ; Harris reçut immédiatement l’ordre du Bain. On fut, au contraire, fort mécontent à Stockholm et à Copenhague : « Votre déclaration, dit Corberon à Panine, est favorable aux Anglais et paraît s’éloigner du système juste et immuable des cours du Nord qui avaient le projet de faire mutuellement respecter partout leurs pavillons. » Seul peut-être, M. de Vergennes regarda ce succès de la politique anglaise comme moins décisif qu’on ne se le figurait dans toute l’Europe [22] et l’événement prouvera qu’il ne se trompait pas.

D’abord, les Anglais se figurèrent trop vite qu’ils tenaient décidément l’impératrice et que tout leur était permis. Quand le commerce russe était directement attaqué, Catherine reprenait possession d’elle-même et se comportait comme si le sang de Pierre le Grand eût coulé dans ses veines. Or, dès le mois de mars 1779, elle eut à protester contre la prise d’un bâtiment parti de Viborg ; quelques mois plus tard, c’est un navire de Riga que les Anglais capturaient illégalement. Panine invoquait le traité de 1766 et le droit des gens qui traçaient aux corsaires anglais un certain nombre de devoirs « tant à l’égard des bâtimens russes qu’à l’égard des bâtimens neutres chargés de propriétés russes. » Le gouvernement britannique répondait par de belles promesses qui n’étaient pas suivies d’effet. Catherine II s’en plaignit elle-même à l’ambassadeur : « Vous molestez mon commerce, lui disait-elle ; vous arrêtez mes vaisseaux ; j’attache à cela un intérêt particulier ; c’est mon enfant que mon commerce, et vous ne voulez pas que je me fâche ! » Au même instant, Vergennes se conciliait à la fois les bonnes grâces de l’impératrice et celles de Frédéric II, en s’employant avec toute l’ardeur possible au rétablissement de la paix en Allemagne. Le roi de Prusse, reconnaissant les bons procédés de la France, s’apprêtait à seconder notre propre politique et s’engageait nettement à « faire rétracter les intentions » du gouvernement russe [23]. Le moment était venu de répondre à la déclaration de mars 1779, notifiée, le 8 avril, à Versailles, et nous touchons au point culminant de la grande campagne poursuivie par le ministre de Louis XVI : au lieu de protester contre la déclaration russe, il l’interpréta.

En fait, il s’agissait de s’expliquer sur le texte officiel de cet acte et non sur le rapport de Panine, qui l’avait préparé. L’acte ne disait pas, il s’en fallait de beaucoup, tout ce qu’avait dit le rapport. La diplomatie française avait le droit d’y voir une simple mesure de protection pour les eaux territoriales de l’Empire et non la proclamation d’une sorte de ligue défensive anglaise dirigée contre les armateurs américains et français. C’est dans ce sens que Vergennes écrivit à Corberon, le 16 avril 1779. Il ne s’agissait plus que de faire accepter cette interprétation à Pétersbourg. Le terrain y était bien préparé, grâce à l’excellente direction de toute notre politique extérieure. Le 13 mai 1779, l’Autriche renonçait, par le traité de Teschen qu’avait amené notre médiation, à ses prétentions sur la Bavière ; nous empêchions en même temps une rupture entre la Sublime - Porte et l’empire des tsars : « Cette année est une année de bénédiction, écrivait, le 22 mai, Catherine à Grimm : le seigneur Abdoul-Hamet, par les bons offices du très excellent prince Louis XVI et de son ministère admirablement choisi, vient de conclure avec nous une convention confirmative de la paix de Kaïnardji. » — « Il en est résulté, écrivait de son côté notre chargé d’affaires (3 mai 1779), une espèce de révolution bien flatteuse dans la manière dont nous sommes envisagés à la cour de Saint-Pétersbourg. » — Le mot était juste ; c’est bien une révolution qui s’accomplissait dans la politique extérieure de l’empire, et nous allons voir s’en développer toutes les conséquences. La première fut celle que souhaitait par-dessus tout Vergennes : « Je vois avec plaisir, dit Panine à Corberon, que le gouvernement français a saisi l’esprit de la déclaration ; son objet était seulement de protéger les côtes de la Russie : les intentions de l’impératrice se rapportent entièrement aux principes si justes du roi. » Nous avions donc, en deux mois, anéanti l’œuvre de la diplomatie anglaise, et la parole était désormais à Catherine II.

Dès les premiers jours de juillet 1778, Harris, chargé par son gouvernement de rappeler au comte Panine « tout l’intérêt que la Russie devait prendre » au maintien de la puissance britannique, put se convaincre que ses plaintes ne produisaient plus d’effet sur les conseillers de la tsarine. Panine lui répondit même sans détour que, si la Grande-Bretagne se trouvait dans une situation critique, elle s’était attiré ses malheurs par sa conduite altière et par sa tyrannie sur les mers, en l’avertissant qu’elle ne pouvait compter « ni sur la modération de ses amis, ni sur l’assistance de ses ennemis. » Le revirement fut plus officiellement caractérisé par les instructions données, le 12 juillet 1779, à Simolin, qui remplaçait Moussine-Pouchkine à Londres. L’impératrice, en lui prescrivant à la fois de se laisser guider par les ordres transmis à ses prédécesseurs et de « s’en tenir exclusivement à des généralités indéfinies, » avait soin de le prévenir qu’il ne pouvait plus même être question d’alliance avec la Grande Bretagne : « Il s’est produit, poursuivait-elle, de nombreux et importans changemens. » « Pour ce qui est avant tout de la France, nos relations avec cette puissance se sont sensiblement améliorées dans ces derniers temps. Nous lui sommes redevables de ses bons offices auprès de la Porte en vue d’amener une solution parfaite et définitive de nos différends avec elle… Nous ne lui sommes pas moins obligés pour l’empressement et la confiance avec lesquels elle s’est mise à notre disposition pour régler, — de concert avec nous, — les différends soulevés par les embarras que l’héritage de Bavière a provoqués. » — La continuation de l’entente avec le roi très chrétien devait donc être regardée non-seulement comme « agréable, » mais comme « utile. » Suivait un ordre de plaider toutes les causes du Danemark [24] et d’épouser tous ses griefs comme s’ils étaient ceux de la Russie.

Cependant Harris, on ne peut mieux renseigné, comprenait la gravité du péril. Il obtint de Catherine II, par la protection du prince Potemkin, une conversation secrète au cours d’un bal masqué, dans un salon privé, qu’il a racontée lui-même avec de grands détails [25]. Cette entrevue, dont quelques particularités offrent un certain intérêt pour l’histoire anecdotique du règne, mérite à d’autres égards qu’on la signale ; d’abord parce que l’impératrice, dont le sens politique était contesté par son interlocuteur, y sut jouter avec une remarquable dextérité d’esprit contre un des premiers diplomates du siècle, ensuite parce que l’entretien lui-même eut de graves conséquences, mais bien différentes à coup sûr de celles que l’ambassadeur avait pu souhaiter. Harris y suggéra définitivement, en effet, l’idée de la déclaration qui devait immortaliser le nom de Catherine : « La seule mesure, avait-il dit, qui me semble conforme à la grandeur et à la gloire de l’impératrice, et d’accord avec la situation actuelle des affaires, serait la proclamation par sa majesté impériale d’une déclaration ferme et bien fondée à l’adresse des cours de Versailles et de Madrid, que l’on appuierait par l’envoi immédiat d’une puissante flotte. Cette déclaration rétablirait l’équilibre dans la guerre, etc. » Le diplomate anglais se retira, fort content de lui-même et se flattant d’avoir enflammé l’imagination de l’impératrice. Catherine paraît avoir pris quelque plaisir à l’entretenir dans cette illusion : a Je ne fais que rêver à vos affaires, lui disait-elle… Ma tête fermente… Vous me donnez des insomnies… » En effet, elle s’était approprié l’idée que Harris lui avait soumise, mais pour la retourner contre le gouvernement qu’il représentait. Sans perdre de temps, elle consulta séparément chacun de ses ministres, et trouva Panine converti. Elle réunit aussitôt son conseil, où l’on se prononça par un vote unanime contre une intervention quelconque en faveur de la politique anglaise [26].

C’est alors que Harris appela George III lui-même à la rescousse, lui conseillant de s’adressant directement à l’impératrice. Le roi, docile à ce conseil, écrivit le 5 novembre 1779 une lettre autographe à Catherine, pour solliciter son intervention armée contre la France et contre l’Espagne, alliée de la France : il tâchait de lui prouver, non sans avoir exalté « la grandeur de ses talens, la noblesse de ses sentimens et l’étendue de ses lumières, » qu’une simple démonstration de la flotte russe suffirait pour rétablir et assurer le repos de toute l’Europe. Mais le prince Potemkin, sondé par Harris, ne lui cacha pas que la crainte d’embarrasser la Russie dans une nouvelle guerre l’emportait en ce moment, dans le cœur de l’impératrice, sur l’amour de la gloire, et lui conseilla de s’adresser directement au chancelier. Harris tenta donc un suprême effort et remit à Panine une note datée du 26 novembre, par laquelle il réclamait expressément « l’intervention armée » pour mettre fin à la guerre, offrant en retour une alliance sans restriction, « même contre la Porte. » Mais le parti du ministre n’était pas, à cette date, moins bien arrêté que celui de sa souveraine. Il rédigea donc un projet de réponse très catégorique : l’impératrice y déclarait que les mesures proposées par la Grande-Bretagne pour le rétablissement de la paix devaient produire un effet entièrement contraire et que le moment était mal choisi pour la conclusion d’une alliance, la guerre dans laquelle l’Angleterre était engagée ayant pour objet des possessions hors d’Europe. Harris, mis au courant, parvint à transmettre à Catherine une dernière note « particulièrement soignée, » disait-il lui-même, dans laquelle il opposait les bons procédés de l’Angleterre aux témoignages de jalousie donnés par la France à la Russie depuis le règne de Louis XIV, mais n’obtint pas qu’un seul mot fût biffé de la réponse préparée par le chancelier. Sur ces entrefaites, il fut pris d’une jaunisse qui dura près d’un mois. « Il est à coup sûr malade de colère, » disait ironiquement l’impératrice à l’ambassadeur de Prusse[27]. Harris ignorait probablement ce dernier propos, quand il se plaisait à faire croire que Catherine ne comprenait rien à sa propre politique.

C’est le 25 février 1780 que Catherine enjoignit au chancelier de préparer la célèbre déclaration. Une lueur d’espérance put encore briller, dans cet intervalle, aux yeux de l’ambassadeur anglais. Nos alliés les Espagnols avaient commis deux fautes : la première en conduisant à Cadix un navire hollandais chargé de blé, pour le compte d’une maison d’Arkhangel, la seconde en saisissant un bâtiment russe, chargé de céréales, à destination de Malaga et de Livourne. Le surlendemain du jour où la nouvelle de la deuxième capture était parvenue à Pétersbourg, Catherine avait subitement enjoint, sans prendre l’avis de son conseil, à l’amirauté de Cronstadt, d’armer avec des vivres pour six mois une flotte de quinze vaisseaux de ligne qui fût en état de prendre la mer à la fin de l’hiver. Toutefois Harris pressentit que la conduite des corsaires espagnols était le prétexte, non la cause d’une résolution si grave, et ne cacha point ses perplexités à son gouvernement. En effet, la situation se dessina vite à Pétersbourg, et le texte de la note remise à Panine, le 25 février, par le secrétaire du cabinet de l’impératrice dissipait toute équivoque : «… L’armement de la flotte, y lisait-on, a été causé par la conduite de l’Espagne… Mais sa majesté, tout en observant la neutralité, juge qu’il est de son devoir et de sa dignité de défendre l’honneur de son pavillon, la sécurité du commerce et de la navigation de ses sujets contre l’un quelconque des belligérans… À l’avenir, l’impératrice dirigera sa flotte partout où l’honneur, l’utilité ou la nécessité l’exigeront… Des déclarations seront remises à la Grande-Bretagne et aux deux cours de la maison de Bourbon, indiquant comment la Russie comprend la liberté du commerce, en quoi consistent suivant elle la contrebande de guerre et quels moyens elle a décidés pour défendre son commerce et sa navigation. Tous les papiers relatifs à cet objet, sans excepter le projet de la convention à faire avec les États intéressés, seront préparés par le chancelier et présentés à l’approbation impériale… »

Il est bon d’insister encore, pour mettre chacun à son rang et chaque chose à son point, sur la participation personnelle de Catherine à la déclaration de 1780 : « Mon bon ami, écrivait-elle à Grimm le 13 février, un de ces jours vous entendrez dire que certaine déclaration a été déclarée, et vous direz que c’est du volcanique ; mais il n’y avait plus moyen de faire autrement : les Allemands (c’est bien Sophie d’Anhalt qui se met en scène) ne détestent rien tant que les gens qui veulent jouer sur leur nez. » Ces gens-là n’étaient pas seulement les Espagnols. Le 25 février, un « ukase personnel » (la note est ainsi qualifiée sur l’original), expédié par l’impératrice elle-même au prince Galitzin et signé de sa main, partait pour La Haye. Galitzin était chargé « de sonder les dispositions des États-Généraux à s’associer à la Russie pour faire aux nations en guerre une déclaration commune sur l’étendue de la contrebande et la façon de comprendre la liberté de la navigation. » Harris ne s’y trompait pas : « Tout cela provient de l’impératrice et sans les avis du comte Panine, » écrivait-il le 5 mars, à M. Eden, ministre anglais à Copenhague, Panine ne le cachait pas d’ailleurs, du moins dans ses rapports avec l’envoyé britannique et, le 15 mars, en l’avisant officiellement de la déclaration, il lui répéta « que tout ce qui se faisait venait de l’impératrice elle-même. » — « C’est mon projet, » dit-elle encore à ce diplomate quelques mois plus tard, dans une conversation qu’il a rapportée lui-même : « On dit pourtant, répondit-il malicieusement, que c’est le projet des Français, et que le vôtre était très différent. — Mensonge énorme ! » répliqua l’impératrice avec une grande véhémence. L’étude exacte des documens permet donc aujourd’hui de redresser une opinion beaucoup trop répandue, presque une erreur historique. Catherine avait voulu ; Panine exécuta.

Nous sortirions de notre cadre en commentant la déclaration de 1780. Nous nous bornons à rappeler qu’elle reconnut aux neutres le droit de naviguer et de commercer librement pendant la guerre comme en temps de paix, proclama la cargaison ennemie insaisissable sur les vaisseaux neutres (la contrebande de guerre exceptée), limita la contrebande de guerre en généralisant les règles posées dans le dernier traité de commerce anglo-russe, subordonna la légitimité des blocus à l’investissement effectif des ports bloqués par des vaisseaux arrêtés et suffisamment proches. Elle élevait enfin les nouveaux principes au-dessus des « ordres en conseil » et des règlemens intérieurs, même au-dessus de pactes internationaux qui pouvaient varier à l’infini, en commandant à tous les tribunaux des prises de s’y conformer. Ce fut à la fois la grande charte des droits des neutres et l’un des plus grands événemens de l’histoire moderne.

Si la satisfaction fut très vive à Versailles [28], on fut, à Londres, fort embarrassé. Courber la tête était bien dur, se fâcher avec la Russie bien imprudent. On résolut d’abord d’éviter un éclat. Le roi d’Angleterre, au dire de Simolin [29], aurait même commencé par se figurer que tout s’arrangerait en sa faveur. « Et à quel titre a-t-il pu le croire ? se serait écriée Catherine ; c’est apparemment M. Harris qui aura forgé ces chimères. » Cependant Harris n’avait point trompé sa cour. En tout cas, un des secrétaires d’État, lord Hillsborough, dit clairement au ministre de Russie que la déclaration pouvait être avantageuse à la France et à l’Espagne, mais serait fort nuisible à l’Angleterre. On tint un conseil de cabinet à Londres, et lord Stormont y proposa le biais suivant : on se résignerait à suivre les principes de) la déclaration, mais seulement dans les rapports de l’Angleterre avec la Russie ; à l’égard des autres États neutres, on s’en tiendrait aux traités. En effet, tel est à peu près le sens de la réponse entortillée que le gouvernement anglais expédia le 20 avril et que Harris remit au comte Panine, en le priant de la placer sous les yeux de l’impératrice. S’il faut en croire une dépêche de Corberon à Vergennes, Panine aurait bientôt informé l’envoyé britannique que Catherine « avait renfermé le papier dans son bureau sans faire d’observations ; » mais, ne se croyant pas tenu de garder le même silence, il aurait ajouté que les Anglais feraient bien d’être, à l’avenir, plus modérés envers le commerce des États neutres.

Un incident inattendu vint prouver à quel point l’opinion publique s’était, à Pétersbourg, détachée de l’Angleterre. A la fin de mai, quand la flotte était rassemblée à Cronstadt, un incendie éclatait à bord d’un bâtiment de guerre et l’on y découvrait u un grand sac rempli de matières combustibles au fond duquel était un baril de poudre : » si l’alarme n’avait pas été donnée à temps, toute l’escadre sautait. Les soupçons se portèrent sur l’envoyé britannique [30]. Harris traite cette calomnie avec un grand dédain dans sa correspondance ; mais l’accusation était d’autant plus grave, par un certain côté, qu’elle était moins vraisemblable : les Anglais avaient un tel intérêt à la perte de la flotte russe qu’il semblait tout naturel de leur imputer, même sans preuves, cette tentative de destruction. Presque au même moment, l’impératrice avait passé des paroles aux actes et, par son propre exemple, entraîné les plus timides : « Pour que l’établissement de notre système de la neutralité maritime armée, lisait-on dans le rescrit du 6 juin 1780, puisse être accompli d’après le droit naturel et avoir lieu d’une manière légale au profit de toutes les nations, nous avons décidé de partager une partie de notre flotte de Cronstadt en trois escadres et de l’envoyer croiser dans les différentes mers : la première, commandée par le contre-amiral Borisof, ira dans la Méditerranée ; la seconde, commandée par le capitaine Palibin, ira à la hauteur de Lisbonne ; la troisième franchira le Sund et ira dans la mer du Nord. Leur tâche sera de faire respecter notre pavillon et de garantir nos navires marchands contre tous dommages de la part des puissances en guerre, envers lesquelles nous avons gardé et garderons une stricte neutralité… »

Les esprits n’étaient pas moins échauffés à Londres qu’à Pétersbourg. La plupart des orateurs qui prirent part aux débats du parlement anglais dans la session de 1780 signalaient une rupture avec l’empire des tsars comme inévitable. Lord Cambden, en particulier, démontra tout au long que l’impératrice sapait les bases fondamentales du droit des gens et voulait dicter ses propres lois à toutes les nations maritimes, ajoutant que la Grande-Bretagne devrait, à la suite de cet acte « arbitraire et dangereux, » ou déclarer la guerre à la Russie et à ses alliés ou permettre à ces puissances de secourir à leur guise ses propres ennemis. Lord Stormont, lorsqu’il reçut communication du dernier rescrit, tint un langage plus réservé, s’engageant seulement à prendre en considération « les principes les plus clairs et le plus généralement reconnus du droit des gens, tels qu’ils se trouvent établis dans les auteurs les plus célèbres et suivis par les nations les plus éclairées [31]. » Quand il apprit un peu plus tard, à sa grande colère, l’accession de la Prusse à la ligue, tout en sentant, s’il faut en croire Simolin, « que l’alliance des puissances neutres poussait des racines par trop profondes… et qu’il faudrait changer de principes, » il ne changea point de discours et répondit à l’envoyé de Frédéric II que, les clauses des traités conclus entre la Grande-Bretagne et la Russie ne concernant pas la Prusse, son gouvernement se conformerait dans ses rapports avec cette dernière puissance, « aux principes généralement reconnus du droit des gens. » Catherine, impatientée, écrivit de sa main, en français, sur un rapport de Simolin, daté du 28 décembre : « Lorsque M. Harris fera sa communication de la réponse de l’Angleterre, il sera bon de lui dire que nous serions bien aise de savoir au clair en quoi consistent les principes du droit des gens adoptés par l’Angleterre, et que, d’avance, nous sommes persuadé que le droit de piller les vaisseaux neutres ne peut être au nombre de ses principes. »

Ce grand mouvement d’opinion, cet élan de tant d’esprits, cet accord de tant de peuples n’eurent pas, si l’on s’arrête aux événemens qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe, de conséquences juridiques immédiatement efficaces. L’œuvre de Catherine II lut bien vite battue en brèche par un flot d’intérêts et de passions coalisés. On a déjà vu que les Anglais, tout en affectant de ménager le commerce russe, n’avaient rien oublié, ni rien appris. Même en 1782, après la chute du cabinet présidé par lord North et quand Fox, devenu ministre des affaires étrangères, promettait de déclarer à la face du monde entier que les principes de neutralité proclamés par l’impératrice devaient être considérés « comme les principes généraux du droit des gens, » l’Angleterre subordonnait à de telles conditions cette adhésion de la dernière heure que l’accord ne fut pas possible. Elle devait, en outre, profiter du trouble profond que la révolution française de 1792 apporta dans les relations internationales pour tout remettre en question et tout oser. Il ne s’agissait plus, quand l’échafaud se fut dressé pour Louis XVI, de la nouvelle législation maritime : la marche de la civilisation, les lois mêmes de la guerre étaient suspendues dès que la guerre était faite à la France. La mer fut livrée à tous les brigandages, et la déclaration de 1780 parut un moment n’avoir été faite que pour montrer avec éclat l’impuissance des hommes à maîtriser les abus de la force. Toutefois, ces abus mêmes justifièrent et ressuscitèrent plus tard l’œuvre de Catherine II.

Les conséquences politiques de ce grand acte furent, au contraire, immédiatement palpables. Depuis 1553 jusqu’en 1780, la Russie avait passé pour être u l’alliée naturelle » de la Grande-Bretagne : on se plaisait à le dire et à le redire. Les querelles, s’il en survenait, étaient passagères et ressemblaient à ces accès de dépit amoureux qui ménagent ou préparent les douceurs d’un rapprochement inévitable. Il n’en fut plus ainsi désormais. C’est en vain que le roi d’Angleterre proposa, soit comme en mars 1781, d’occuper l’île de Minorque et de la céder ensuite à la Russie pour lui permettre de se créer une station maritime dans la Méditerranée, soit même, comme en juin 1782, de « fermer les yeux sur quelques principes assez solides » pour adhérer au système de la neutralité armée ; Catherine ne voulait être à la queue de personne [32] et les concessions offertes lui semblaient toujours trop chèrement payées. Dans l’été de 1783, Fox caractérisa très exactement cette situation en faisant entendre que la cour britannique serait bien contrainte à chercher de nouveaux alliés quand elle n’aurait plus l’espoir de renouer avec sa majesté impériale. En effet, cette espérance s’était à peu près évanouie en 1787 et le représentant de l’Angleterre à Constantinople poussait la Porte à une déclaration de guerre ; quelques mois après, au moment où Frédéric-Guillaume II se détachait de la Russie, George III signait un traité d’alliance avec la Prusse. Un homme d’État anglais, u sachant à quoi s’en tenir sur la marche des affaires, » dit alors au comte Vorontzof, qui représentait l’impératrice à Londres : « Les anciens liens qui unissaient les deux puissances ont été brisés par les règles de la neutralité armée, que la nation anglaise déteste profondément. » Fox, quoique admirateur fervent de Catherine, tint tout le même langage : « Les règles de la neutralité armée nous ont brouillés et ce n’est pas la cour seulement, c’est toute la nation anglaise qui a ressenti avec le plus profond chagrin cette offense [33]. » En effet, le peuple anglais ne pouvait pas oublier que la Russie avait pris parti dans le moment même où il avait à combattre les États-Unis, la France, l’Espagne et où l’Europe entière lui tournait le dos. D’ailleurs, on le frappait au cœur en l’atteignant dans sa suprématie maritime. Ce n’est pas qu’on eût à jamais cessé de pouvoir s’entendre : de communes passions dictèrent certains rapprochemens et les mains se joignirent encore, par exemple, en 1793 pour combattre la révolution française, en 1812 pour lutter contre Napoléon. Mais le résultat qu’on cherchait une fois obtenu, les deux peuples devaient reprendre les positions de la veille et suivre la ligne de conduite que leur paraîtraient tracer les intérêts distincts. La Russie avait pris, au premier plan, sa place définitive en Europe. Elle y agissait désormais à sa guise et n’avait plus à prendre conseil que de son intérêt ou de son honneur dans le choix de ses alliances. Il lui devenait loisible de protéger, au moment opportun, l’équilibre de l’Europe et la paix du monde contre les ambitions les plus redoutables ; un héritier de Pierre le Grand pouvait, au jour marqué, reprendre et continuer la politique de Pierre le Grand.


ARTHUR DESJARDINS.


  1. Tous ces traités sont imprimés en double ; d’un côté, le texte original ; de l’autre, la traduction russe. Les esquisses historiques, qui les précèdent, sont en langue russe, avec traduction française en regard.
  2. Voyez de Martens, Recueil des traités, t. V, p. 6.
  3. De Martens, ibidem, t. V, p. 2.
  4. Voyez, sur l’histoire de ces premiers rapports, la Revue du 15 février et du 1er juillet 1876.
  5. Toutefois, dès l’an 1600, le tsar Boris Godounof commence à s’apercevoir que l’Angleterre s’intéresse beaucoup à l’empire ottoman (voir sa lettre à Elisabeth ; de Martens, t. IV, p. 2-3).
  6. De Martens, t. IX, p. 14.
  7. De Martens, Notes sur la convention du 28 octobre 1715, etc., p. 24.
  8. Archives du ministère dos affaires étrangères de France. Dépêches de M. de Châteauneuf en date du 14 et du 21 janvier 1717.
  9. Affaires étrangères. — Morville à Campredon, 17 septembre, 7 et 28 décembre 1724 (voir Louis XV et Elisabeth de Russie, par A. Vandal, p. 74 et suiv.).
  10. Déclaration du 8 février 1762, insérée au tome Ier du Recueil des traités, p. 307.
  11. « En les lisant, on pourrait croire qu’elles ont été écrites sous la dictée du comte Goltz, ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg. » (De Martens, notes sur les traités de commerce du 1er juillet 1766, t. II, p. 215.)
  12. I almost went down upon my knees to her… (Dépêche du 16 novembre 1765.)
  13. Dépêche du 22 février 1766.
  14. De Martens, t. IX, p. 238.
  15. On ajoutait même sur le papier, mais sans conviction, la Suède et la Pologne.
  16. « Il y a trois moyens d’agir en pareil cas : 1° attirer l’auteur dans un endroit commode et le rosser ; 2° le payer pour qu’il cesse d’écrire, ou anéantir les publications ; 3° ou répondre aux accusations sans s’adresser à la cour, ce qui serait inutile, il me semble. »
  17. Voir la dépêche du 2 janvier 1769 à Tchernychef.
  18. « Savez-vous quel tort ces armateurs américains me font ? Ils me prennent des vaisseaux marchands qui partent d’Arkhangel. Ils ont fait ce bon métier aux mois de juillet et d’août, mais je vous promets bien que le premier qui se frottera au commerce d’Arkhangel, l’année qui vient, il me le paiera cher ! .. Je suis fâchée, mais très fâchée. »
  19. Voir H. Doniol, Histoire de la participation de la France à l’établissement des États-Unis, t. III, p. 732. Comparez, pour la même période, le Mémoire de M. Fauchille, couronné par l’Institut, à notre rapport, sur la Diplomatie française et la ligue des neutres de 1780. Paris, 1893.
  20. C’est l’expression même qu’on employait dans la communication officielle faite au Danemark et à la Suède.
  21. Pons à Vergennes, 17 avril 1779.
  22. Dépêche du 20 avril 1779 à Montmorin, notre ambassadeur à Madrid.
  23. Le marquis de Pons à Vergennes, 17 avril 1779.
  24. « Notamment celles qui se rapportent aux explications désagréables motivées par les prises de corsaires anglais. » (Rescrit impérial.)
  25. Lettre à lord Weymouth (20 septembre 1792).
  26. Corberon à Vergennes, 5 octobre 1779.
  27. Goertz à Frédéric II, 7 janvier 1780.
  28. Voir notamment les dépêches de Vergennes à notre ministre des États-Unis (5 avril 1780) et à notre ambassadeur en Espagne (14 avril 1780).
  29. Corberon à Vergennes (5 mai 1780).
  30. Corberon à Vergennes, 30 mai, 2-6 juin 1780.
  31. Rapport de Simolin (18 juillet 1780).
  32. Extrait d’une note écrite en français par Catherine elle-même.
  33. Dépêches de Vorontzof (7 octobre 1788 et 30 janvier 1789).