Comment la civilisation civilise

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La Société nouvelle, année 9, t. 1, 1893
Élie Reclus

En Australie
Comment la civilisation civilise




EN AUSTRALIE
COMMENT LA CIVILISATION CIVILISE


Qu’ils sont donc aimables et charmants les premiers explorateurs que la civilisation envoie chez les sauvages des pays lointains ! Qu’ils sont intéressants et sympathiques ! Surgissant tout à coup, ils débarquent d’un grand navire qui mouille au rivage marin, ou d’un grand bateau qui remontait le fleuve, débouchent par le col de la montagne ou par quelque route qui vient du désert. La faim, la soif, les fatigues les ont exténués, mais comme ils se montrent affables, dignes et reconnaissants ! Charmant tableau de Peau Blanche, au milieu des Peaux Noires ou des Peaux Cuivrées : Peau Blanche, la main sur le cœur, les yeux au ciel, ne peut dire son bonheur. Voir ses frères, ce désir l’animait dès son enfance. Dût-il y périr, il lui avait fallu les embrasser ! Il demeurait à l’autre bout du monde, séparé par des mers profondes, des pics neigeux, des champs de glaces, des plaines de sables brûlants, mais son âme était inquiète... Enfin, il a retrouvé sa famille inconnue. N’avons-nous pas tous même papa ? et il montre le soleil. — N’avons-nous pas tous même maman ? et il montre la terre... « Mon roi m’envoie comme ambassadeur auprès de votre illustre nation dont la renommée est arrivée jusqu’à lui. Il m’a remis quelques petits objets que j’ai le plaisir de vous offrir en son nom. » Et il présente au chef une montre avec une bébette dedans qui fait marcher le temps, à la chéfesse un foulard de soie, aux garçons des eustaches, aux jolies filles des bagues et colliers en perles multicolores, puis il fait jouer une boîte à musique qu’il s’était appliquée dans le dos ou contre le ventre. Ce sont ses entrailles qui chantent un hymne de joie et de tendresse. Le soir il lancera une chandelle romaine comme messagère aux dieux de la voie lactée, et fera pleuvoir une pluie d’étoiles.


Il ne faudrait pas croire que ces manœuvres en captation de bienveillance manquent de sincérité. A tout prix il faut à l’aventurier rencontrer la sympathie. En montrer est le plus sûr moyen d’en trouver. Ces éclaireurs de la civilisation, hardis et intelligents toujours, sont parfois des héros, et même des hommes bons et honnêtes. Dans leur nombre abondèrent des religieux ardents à porter la « bonne nouvelle » aux pays lointains : François-Xavier, Egédé, Barth, Taplin, Salvado, Casalis, Petitot, Livingstone, dix autres, cent autres, protestants ou catholiques ; leurs noms sont salués avec respect par tous, et en premier par les libres-penseurs. Les pères de Norcia racontent ainsi leur première entrevue avec les indigènes de la rivière aux Cygnes :

« Nous chantions et récitions nos prières, attendant avec anxiété le moment d’être massacrés et rôtis. Mais nous ne fûmes pas trouvés dignes d’une telle grâce. La lumière du jour nous tira de cette trépidation. Nous célébrâmes le divin sacrifice et nous récitâmes le bréviaire.

À midi, nous vîmes approcher une troupe de sauvages ayant dans la main chacun six lances et même plus. Nous les regardâmes d’un visage joyeux, mais Dieu sait qu’elle était l’agitation de nos cœurs ! Nous étant agenouillés et ayant prié le Très-Haut, nous nous avançâmes les mains chargées de pain, de thé, de sucre. À notre approche, les hommes agitèrent leurs armes, les femmes et les enfants hurlèrent et prirent la fuite. Tout en mangeant pain et sucre, nous leur faisions signe de déposer les sagaies et les invitions à nos mets. Quelques-uns d’incliner leurs armes et nous d’approcher avec le sucre et le pain, ayant soin d’en offrir aux enfants qui, se serrant contre les jambes de leurs pères, pleuraient et paraissaient avoir grand peur. Au premier essai du sucre, les sauvages le rejetèrent d’un air soupçonneux, mais nous voyant en manger sans façon, ils le mirent à la bouche ; et le trouvant de leur goût, témoignèrent leur approbation par des signes de tête et invitèrent les autres. Bientôt nos présents furent consommés et l’on s’en disputait les fragments. Par la grâce de Dieu et de sa sainte Mère, après une rencontre aussi périlleuse, la victoire était à nous. Lorsque nous nous retirâmes dans notre cabane, quelques sauvages nous accompagnèrent. Nous leur montrâmes nos instruments d’agriculture qui leur causèrent grand étonnement. Ce soir-là nous rendîmes de particulières actions de grâce à la miséricorde divine et aux Saints nos protecteurs. Ensuite nous nous endormîmes paisiblement. Le lendemain matin, des sauvages s’approchèrent, curieux de nous voir travailler. Saisissant l’occasion, nous les invitâmes à nous aider dans la construction d’une cabane. Ils s’y prêtèrent volontiers, et en vérité, nous aurions perdu beaucoup de temps s’ils ne nous eussent indiqué les meilleurs matériaux et où les trouver. Avec leur aide, la cabane se trouva parfaitement couverte le surlendemain. Ainsi prémunis contre les intempéries, nous commençâmes nos courses dans les bois. Avec les sauvages, nous mangions, nous dormions, nous marchions. Plus d’une fois nous portâmes à califourchon sur nos épaules les enfants, lesquels s’affectionnèrent tellement, qu’ils préféraient notre compagnie à celle de leurs parents, qui ne nous jalousaient point. Les racines, les lézards, les vermisseaux et semblables aliments qu’ils allaient quérir dans les bois, ils les partageaient fraternellement avec nous, après que furent épuisées nos provisions de riz et de farine. »


Quand ils arrivaient seuls ou avec une faible escorte, ces messagers de la civilisation gagnaient les cœurs par le charme des discours, par des manières accortes, des yeux riant la douceur et la bonté. Mais quelle terreur inspirait l’arrivée soudaine d’un navire du soleil descendu, d’un prodigieux navire aux énormes voiles blanches, dont le ventre s’ouvrait, livrant passage à une troupe armée, à des sabres luisants, à des chevaux, êtres extraordinaires ! Partout la même histoire. Ces étrangers descendus du ciel, investis d’une puissance terrible, furent pris pour des ancêtres, des divinités de la foudre et de la lumière, adorés et obéis. Que ne furent-ils bons et raisonnables !

Une poignée de cavaliers armés de canons et de tromblons conquirent l’Amérique, précédés qu’ils étaient de l’effrayante nouvelle : « Du pays solaire les dieux arrivent lançant la foudre par la bouche, et montant les coursiers du tonnerre » !,

Les Mexicains baisaient la proue du navire qui amenait les Espagnols ; les croyant des Immortels à la suite de Quetzalcoatl, ils leur amenaient de belles Indiennes afin de gagner leurs bonnes grâces. Montezuma vint se prosterner devant les mystérieux étrangers, les teignit de sang, leur sacrifia des victimes, offrit à Cortez un costume complet de dieu. À ce dieu, ils donnèrent le nom d’Astre-Roi, à ses compagnons celui d’Enfants du Soleil. Les domestiques furent titrés de prêtres et grands prêtres.

Mais pourquoi ces êtres divins avaient-ils dévalé des nuages ? On ne soupçonnait leur soif de l’or, mais on avait une peur bleue qu’ils décrétassent la fin du siècle. Au lieu de se mettre en ordre de combat, au lieu de frapper d’estoc et de taille, de tuer, de butiner, pourquoi les Espagnols ne se rendaient-ils pas droit aux temples, s’asseyant sur les trônes pour commander aux peuples agenouillés ? Les Floridiens croyaient que les Célestes tuaient par l’éclair des yeux ; des natifs tombèrent raides morts en leur présence ; des femmes plus hardies apportaient des nouveau-nés, imploraient bénédiction. Dans leurs annales pictographiques, les Virginiens marquèrent l’arrivée des Européens par un cygne, qui par le bec jetait feu et fumée. On aspergeait Alarcon de maïs : Tu es notre seigneur, fils du Soleil, et à notre seigneur rien ne doit rester caché. Et chacun de se confesser. Les Zapotèques les tenaient pour des hommes de fer conçus par le Soleil dans le sein de la Mer. Au Yucatan, les étrangers passèrent pour des Hayota ou « hommes du ciel ». De même leurs descendants sont encore appelés Viracocha par les Péruviens. Au Guatémala ils étaient salués avec des encensoirs. Les Xaquesses colombiennes s’agenouillaient, les arrosaient avec des palmes, tandis que les prêtres étendaient de riches étoffes, égorgeaient un enfant aux chairs délicates. À Guachete, on jetait un nourrisson du haut d’un rocher en guise de bienvenue. Lorsque Nicolas Pierrot arriva chez les Poutéouatamis, les vieillards allumèrent un calumet solennel et l’enveloppèrent de tabac : « O forgeur de fer, esprit puissant, loué soit le Soleil qui t’a conduit à notre peuple ! » Et ils l’adoraient, abattaient les branches d’arbres devant lui, aplanissaient son chemin.

En Afrique, les Malgaches reçurent le premier Français en se couchant à ses pieds, implorant qu’il leur marchât sur le corps. Les Azanaghis du Sénégal, comme les Caribes, prirent, pour de grands oiseaux à ailes blanches, les vaisseaux qui leur arrivèrent ; au repos et voiles carguées, ces vaisseaux se transformèrent en poissons ; puis, quand on les vit lever l’ancre, prendre le vent, disparaître dans le lointain, revenir par la suite, on ne douta plus qu’ils ne fussent d’énormes esprits vagabonds. Dans notre siècle encore, Wissmann, Brun-Rollet et du Chaillu passèrent pour des êtres célestes. Thibaut se vit rendre les honneurs divins à Badalik, île du haut Niger : « Les pauvres gens ne voulaient pas s’en aller, il nous fallut accepter du bétail que nous abattîmes, tandis qu’ils dansaient et chantaient comme à leurs sacrifices. Un de nos drogmans leur distribuait des chiffons. Ceux qui n’obtenaient rien, baisaient au moins le sol qu’avaient foulé nos pas... Ils se disputaient les calebasses de lait dont nous n’avions pas voulu, ils en buvaient ou s’en aspergeaient le corps et la tête, puis engageaient des danses lascives menées par les femmes.

« ... Les Européens cousinent avec le dieu Hanza, ils n’ont qu’à tracer des signes pour que leurs magasins s’emplissent spontanément d’étoffes et de marchandises. En hissant un drapeau, ils font surgir un vapeur que d’innombrables génies poussent en nageant sous la coque. » Moffat et Thompson voulurent voir un rite dont le spectacle était interdit aux hommes : « Qu’ils entrent, puisqu’ils viennent du Ciel ! » s’écrièrent les Béchuanesses. Non contents d’attribuer la pluie et le beau temps aux missionnaires, les Nicobarais leur demandaient comment ils avaient fait pour créer le monde ?

En Océanie, La Pérouse apparut aux insulaires comme un démon sorti des flots. Même imagination à Nouka-Hiva. Avec la fumée de tabac qui s’échappait de leurs lèvres, les matelots passèrent, dans l’archipel Tokelau, pour des mangeurs de feu. Même idée à Mindanao. Les Fidjiens ne pouvaient croire qu’il se trouvât un « pays naturel » produisant des haches assez dures pour couper ces tubes de fusil qu’ils prenaient pour des roseaux. Les Samoa furent stupéfaits de voir leur apparaître les « Fendeurs du Firmament ». Les Maoris attribuaient quatre yeux, deux devant, deux derrière la tête, aux matelots qu’ils avaient vus ramant le dos tourné à l’avant du bateau.

À Fahé, aux Nouvelles-Hébrides, à Aneytium, les visiteurs furent réputés venir du soleil. Quand le bâtiment s’évanouissait à l’horizon, les Hawaïens disaient qu’il remontait dans les airs. Les Maoris le prenaient pour une baleine ailée et les Wallisiens pour un jardin complanté, les mâts pour des cocotiers. Pour les Kroumanes, le navire était une chose divine, incréée. Une chaloupe abandonnée fut par eux mise en un temple.

Cook et Bougainville renouvelèrent le Triomphe de Bacchus dans les Indes. On se prosternait devant le navigateur anglais, on le congratulait en liturgies ainsi que les matelots, mais il n’en chaillait guère aux braves mathurins, tout entiers aux frisques et jolies femmes qui baisaient leurs genoux. Tenu pour le dieu Lono, leur capitaine eut pour sa part la plus belle fille de la reine. Les cheveux blonds et rouges dénotèrent des êtres surnaturels ; les os de bœuf qu’ils rongeaient passèrent pour des tibias de géants immolés, et les tranches de melon pour de sanglantes côtes humaines. Neptune et sa famille furent conduits au sanctuaire national et présentés cérémonieusement aux idoles, tandis que le peuple dansait et chantait. Immolant un porc aux pieds de Cook, le pontife se mettait en devoir de lui en fourrer un large morceau entre les mâchoires... Mais le noble étranger se rebiffa. Sans doute la chair était trop dure ? Et le sacerdot de la mâcher respectueusement, avant de la réoffrir. On servit à l’équipage un festin de Gargantua. Malheureusement les marins buvaient le kawa en immortels, mais ne le portaient qu’en mortels. Vint le désenchantement ; Cook lui-même se montra plus d’une fois colère et brutal envers ses adorateurs, bientôt envahis par une maladie hideuse, inconnue jusqu’alors, et qui récompensait mal leur ferveur.

Les Français firent aussi tout ce qu’il fallait pour que les Malgaches ne se méprissent pas longtemps sur leur compte. Tous ces dieux gaspillèrent à plaisir leur divinité, se montrant moins hommes qu’animaux. Le seul à notre connaissance qui ne désabusa pas trop vite les sauvages fut Cabeça de Vaca, dans son odyssée de la Floride au Mexique. Ayant fait des guérisons considérées comme miraculeuses, il passait pour être descendu du ciel et avoir reçu du soleil le pouvoir de lire dans les cœurs, de donner la vie ou la mort. Les sauvages mettaient à ses pieds ce qu’ils possédaient de mieux, et les belligérants se réconciliaient pour lui offrir leurs hommages.


Nos Australiens ne manquèrent pas non plus de prendre les Européens premier-débarqués pour des Ngamajit au teint d’aurore, des ancêtres qui arrivaient du Pays des Ombres, montés sur un formidable volatile dont les ailes étaient maîtresses des plaines liquides et des espaces célestes. Hippogriffes, que le gouvernail et les amarres. Les canots, autant de petits collés au flanc du monstre. Le premier qui vit l’apparition courut vingt kilomètres d’un trait pour annoncer le prodige. Tout ce qui entourait ces êtres merveilleux semblait effrayant et magique. La lanterne allumée au haut de la tente passait pour un fusil qui fouillait l’obscurité, un pistolet pour l’enfant du fusil.

Tout comme les populations du Pont-Euxin qui fêtaient les Argonautes par des « théoxénies », nos Australiens estomiraient les Européens, s’évertuaient à leur trouver des ressemblances avec tel parent ou tel ami passé dans l’autre monde. Des matelots échoués furent en pompe conduits au cimetière pour qu’ils indiquassent la place qu’ils avaient occupée jadis. Apprenant cette histoire, un déserteur de Moreton-Bay se présenta délibérément comme un ancêtre mort depuis si longtemps qu’il avait oublié jusqu’à son nom. Buckley arrivant avec une canne ramassée sur une tombe du chemin, les noirs reconnurent le bâton et n’en voulaient démordre : le voyageur était un ami défunt. Apercevant certaine cicatrice sur la jambe d’un colon, les naturels criaient de joie et le camp se mit en fête. Grey eut peine à se soustraire aux caresses d’une vieille : « Mon fils bien-aimé ! te revoilà ! » — « Toi, ô mon frère, mort depuis si longtemps ! » fit un vieillard en saluant Castella. — Telle brave fermière anglaise passait auprès des Yarra-Yarras pour une de leurs anciennes matrones ; la tribu lui communiquait ses grands secrets, ne faisait rien sans la consulter. Bon gré, mal gré, une dame naufragée dut accepter le rôle d’une déesse réapparaissant du fond des mers pour la félicité de son peuple fidèle. Les vaillants lui réclamaient les faveurs que Vénus accordait à Anchise. Ailleurs une veuve courut se jeter au cou d’un blanc ; Eurydice débordant d’enthousiasme, elle ne doutait point que l’amour n’eût fait ressusciter son Orphée. Oldfield argumentait en vain contre de vieilles barbes qui de lui prétendaient avoir gardé un souvenir distinct : « Si tu n’avais été un noir, d’où sortirais-tu ? » Bland protestait : « Quelle absurdité ! Jamais, je vous l’affirme, je n’avais été ici par avant ! » Et un gamin de lui répondre : « Jamais tu n’étais venu ? Allons donc ! Et tu aurais trouvé le chemin ? » Petitot reçut une réponse analogue des Loucheux dont il avait corrigé une indication erronée, grâce à sa carte. «  Comment, firent-ils, peux-tu connaître un pays que tu déclares n’avoir jamais vu ? L’as tu visité en passant sous terre ? »

« Tombe nègre, ressaute blanc », disent les Non-Non australiens dans leur langage pittoresque pour désigner la résurrection. Un pauvre diable qu’un jury de Melbourne trouva bon de pendre, prit la chose gaiement et s’écriait sous la potence : « Très bien, moi sursauter, blanc avec cigares ! » Car les nègres croient ressusciter chez les Blancs, en un pays de cocagne. Habitués à garder la peau de leurs défunts, ils avaient remarqué la blancheur des muscles dépouillés du derme. De là les dénominations d’« écorchés », de « revenants » et de « morts » qu’ils donnaient aux colons. Ils se barbouillent de craie en signe de deuil. Rappelons à ce propos que par toute l’Europe les châteaux historiques sont hantés de Dames blanches, messagères de trépas. Les Bangallas du Congo passeront blancs dans l’autre monde. Les démons Nâts sont blancs chez les Karènes ; aux nègres le diable se montre en semblance de pierrot.


Après sa découverte, en 1605, par Willem Jansz, qui toucha la côte ouest du golfe de Carpentaria, l’Australie ne fut visitée qu’à de rares intervalles. De l’immense contrée, terre inconnue qu’on disait habitée par d’affreux cannibales, sous forme à peu près humaine, le gouvernement anglais fit un pénitencier pour loger ses criminels, trop nombreux pour être pendus.

En 1787, débarqua le premier convoi de déportés et déportées, sous les ordres d’un capitaine Philipp, choisi en raison de sa brutalité. Pendant un demi-siècle environ, la Grande-Bretagne gratifia ce continent de 100,000 galériens, toute une armée, dont 25,000 à Van Diémen, et 75,000 à Sydney et, à Botany-Bay. En 1835, la Nouvelle-Galles du Sud contenait 28,000 déportés auxquels on administra dans l’année 22,000 punitions disciplinaires, dont 3,000 à la « garcette » et 100 exécutions. De temps à autre quelque malheureux trouvait à s’échapper, fuyait vers un campement nègre, et pour ne pas être mangé, mettait son talent à se faire bien venir ; n’ayant pas le sel ou le sucre des missionnaires, il se présentait en mâchonnant de la galette, et faisant le geste d’en offrir, criait : « Pain bon ! Pain bon ! » si fort et avec tant d’insistance que les indigènes prirent cette éjaculation pour le cri distinctif des Blancs, de même qu’entendant toujours appeler « Mary, Mary » ils désignèrent les Européennes par le nom de Mary Blanche. D’autres convicts s’ensauvèrent avec une bouteille de rhum. Rhum et pain, pain et rhum assuraient bon accueil. Le Non-Non ne repousserait personne qui se mettrait sous sa protection ; d’ailleurs, il a la curiosité passionnée de son cousin le Casoar. On ne tardait pas à constater l’étonnante ressemblance de l’arrivant avec quelque ami d’outretombe, on l’accueillait joyeusement. Dès qu’il charabiait la langue, le nouvel arrivé devenait un personnage, surtout si du bagne il rapportait quelque talent de société. L’ancien meurtrier passait capitaine et chef de guerre, le bigame se faisait adjuger plusieurs épouses, se montrait plus sauvage que les sauvages.

Ainsi, les Primitifs rêvaient justice, bonheur et abondance. Un cygne leur arrivait en messager, un cygne immense nageant parmi les nuées, volant d’horizon en horizon, descendant du ciel et battant de grandes ailes blanches. Des génies arrivaient, hérauts de la parole nouvelle. Montés sur des coursiers-ouragans, ils tenaient en main, qui la foudre, qui l’eau de feu, puisée à la fontaine de Jouvence, pensait-on. Or, ces Messies étaient ce que la Grande-Bretagne avait de mieux en voleurs, banqueroutiers, escarpes, empoisonneurs, chourineurs et autres malandrins, l’exécrable rebut des Trois-Royaumes. Tel fut le premier contact de la civilisation avec les enfants de la nature.

Vers 1849-1852 la réaction triomphait sur toute la ligne. La France, l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Russie emprisonnaient, fusillaient, déportaient les fauteurs de révolutions. Les plus énergiques parmi les meilleurs et les pires parmi les mauvais sentirent le besoin de s’expatrier, d’aller loin, bien loin. Alors se répandit la nouvelle que des mines d’une extraordinaire richesse avaient été ouvertes en Californie, puis on apprit que l’Australie regorgeait de quartz aurifère, de placers, de nuggets et de pépites. Ce fut la Ruée de l’Or. De tous les ports chrétiens s’élancèrent des navires vers le nouvel Eldorado. Semblablement, quand la régénération religieuse et sociale qu’avait espérée le XVIe siècle, avorta en luthérianisme et calvinisme, finalement en jésuitisme, une foule hardie s’enrôla dans l’armée de Mammon, forma la phalange des Conquistadores qui se continuèrent en « Frères de la Côte », en boucaniers et flibustiers, puis en traitants et négriers, gens qui, partant avec la sacoche vide, entendaient revenir avec la sacoche pleine, Dieu aidant ou le Diable. D’abord il ne s’agissait que de laver les sables et alluvions, besogne relativement facile. Mais quand, pour suivre le métal dans les profondeurs et l’arracher aux mines et roches dures, il fallut recourir aux machines mues par de puissants capitaux, les coureurs de fortune se jetèrent sur l’élève du grand et du petit bétail, afin de transformer l’herbe en viande et la viande en lingots. La seconde industrie se montrant au moins aussi lucrative que la première, nombre d’aventuriers se mirent à produire de la laine et du cuir aux alentours des grands ports, puis on remonta les fleuves, on poussa dans l’intérieur. Pour bergers les éleveurs prenaient des forçats que le gouvernement livrait gratis, très satisfait d’économiser leur nourriture. L’absence de bêtes féroces facilitait l’entreprise. On lâchait les troupeaux dans les pacages de cent, deux cents, trois cents kilomètres carrés, qu’avec le temps on subdivisait en clos et ranches. Les pasteurs racolés au pénitencier tenaient à distance les dingos et les indigènes.


— À propos... comment les colons avaient-ils obtenu ces mines, pacages et prairies ?

— Par la grâce de Dieu. Au début, on y mettait quelques façons. Ainsi, en 1835, John Batman, débarquant à Port-Philipp, s’était fait céder par les naturels une étendue de 2,400 kilomètres carrés, en échange de plusieurs couvertures et divers menus objets. John Batman fut un monsieur très honnête si on le compare aux voisins qui s’installèrent à côté, s’adjugeant vallées et collines. Il ne leur en coûtait guère. Ils montaient à cheval avec de bons compagnons, racolaient au dépôt de joyeux forçats, galopaient aux sauvages, envoyaient quelques prunes dans le tas. Même il leur suffisait de s’annoncer par quelques coups de fusil, de regarder d’une certaine façon et la négraille se garait ; si elle était sage, ils arrivaient, regardaient à droite, à gauche : « Voyez ce terrain fertile qu’arrose un ruisseau, vous installerez votre chalet sur la tuque boisée. Incendiez le broussis, débitez les gros arbres en planches pour baraques et hangars. Lâchez sur la terre du Bon Dieu le taureau et les génisses, le bélier et les brebis. Croissez et multipliez ! »

La colonisation se fit sur le principe que la terre australienne étant res nullius — dite en latin l’assertion a grand air et semble indiscutable — ou « la chose de personne », relevait du gouvernement qui, moyennant achat ou redevance, l’attribuait au premier occupant, pourvu que le premier occupant ne fût pas un nègre. La couronne récompensait la bonne conduite des forçats en leur distribuant des bons portant donation de deux à trois hectares. Un convict cabaretier troquait ces bons contre de petits verres et mourut propriétaire à Sydney de quartiers entiers, valant alors une trentaine de millions. Au nom de Victoria, reine de la Grande-Bretagne, l’administration parcelait, concédait le sol à telles et telles conditions, vendait ce qui ne lui avait rien coûté. L’immigrant avançait, l’aumaille augmentait, les noirs disparaissaient. Sur un si vaste territoire l’aborigène ne regardait pas aux kilomètres carrés ; il accueillait le nouvel arrivant avec bienveillance, ne se lassait pas de regarder cet homme venu de par-delà les nuages avec la foudre dans un roseau, mirait ces énormes quadrupèdes cornus, ces grandes vaches dont on emportait de pleins sceaux de lait ; il jubilait de voir les fringants étalons, les poulains bondissant autour des juments. Tel un ramier, couvant sa nichée dans un eucalypte à cent pieds au-dessus du sol, suit avec intérêt le manège des bûcherons qui attaquent l’arbre immense à coups de hache, tel le nègre naïf insouciant s’amusait à voir l’Européen construire des blocages, enclore des prairies. Les pauvres hères ne pouvaient se désabuser de leur respect pour l’Européen, être supérieur, d’Outre-Bleu descendu ; ne pouvaient se guérir de l’idée que le fusil était un être vivant. On en vit qui s’élançaient vers les carabines qu’on déchargeait sur eux, ils passaient la main sur le canon afin d’arrêter la fumée et d’apaiser sa colère. Ils badaient le blanc tant qu’il ne lançait pas sur eux ses chiens danois. Hospitaliers quand même, ils ne demandaient qu’à partager avec l’étranger leur abondance ou leur misère. Quand il explorait la contrée, on lui tendait les meilleurs morceaux de venaison, le poisson gras, le fruit juteux, et la nuit, il trouvait humble et soumise, préparant sa couche, la plus jolie fille de la tribu : Accepte, seigneur d’outre-mer, accepte ! Mais le sire était de trop haute condition pour se sentir obligé envers ces espèces.


La conquête pacifique se consolide. De temps à autre le colon va courre le kangourou, histoire de régaler ses chiens. Les bergers font rude guerre au forestier rouge, tant pour le sport que pour avoir des souliers souples et ne prenant pas l’eau, des jaquettes chaudes, des manteaux moelleux et se tailler des pantoufles confortables dans la queue, qui donne en outre un excellent potage. De grands lévriers, dressés exprès, en étranglent quantité, mais il reste trop de cette « vermine » qui, broutant à côté du bétail civilisé, diminue sa ration d’herbe. Bientôt, les législateurs passent des actes en faveur du mouton qu’il faut protéger contre le dingo carnassier, protéger surtout contre son rival, l’herbivore kangourou. Des entrepreneurs, commandités par un syndicat, battent les plaines avec meutes, équipages et tireurs émérites. Pour 100 cartouches, le célèbre Donovan rapporte 98 paires d’oreilles. Un éleveur racontait à Lumholtz avoir détruit en 18 mois seulement 6,000 marsupiaux : ouallabis, kangourous-rats, grands forestiers. Cependant Mitchell, le héros des premières explorations, remontra que tuer le kangourou, c’était tuer l’indigène, comme déjà il était advenu en Tasmanie. « Le kangourou, disait-il, est plus nécessaire au nègre que le mouton à l’Européen. » Nul ne l’ignorait et personne ne s’avisa de le contredire. Mais on savait aussi qu’un forestier mange autant d’herbe que six moutons. On organisait des battues monstres auxquelles on conviait les dames, et le soir, après Champagne, on galopait triomphalement le long des bêtes couchées sur le flanc. En 1887, on évaluait encore leur nombre à 1,900,000 ; à 700,000 en 1888. Et si, mourant de faim, irrité par le spectacle des bêtes grasses, l’indigène faisait irruption dans l’enclos et s’adjugeait quelque pièce, cela s’appelait a brigandage » ; acte sévèrement qualifié, sévèrement puni par la loi des blancs, imperturbable dans les distinctions : « Le kangourou, en tant que gibier, est propriété commune, le mouton, en tant que bétail, est propriété privée. » — Commencez par une bonne définition, précisez les termes, établissez que l’argent, le capital du riche, porte intérêt, et que le travail, capital du pauvre, n’en porte pas, le reste ira de soi. La législation obligeait l’indigène à des méfaits qu’elle punissait durement. Quelques articles du code, simples et clairement libellés, constituaient aux bouscassiers bipèdes et forestiers quadrupèdes même état civil et judiciaire. Shakespeare pensait-il à la spoliation du sauvage par le civilisé quand il fait parler « Caliban aux cheveux hérissés » :

« Lorsque tu abordas, tu me caressais, me faisais mamours, tu me donnais des mures trempées dans l’eau. Je t’aimais alors, je te montrais les beaux endroits, les sources fraîches et les puits salés, les lieux arides et les régions fertiles. Cette île m’appartient et tu me l’as volée ! »

— « Être de basse et perverse origine ! Repaire immonde de tous les vices ! » répond Prospéro pour toute justification.

Le colon qui veut transformer une forêt en moutonnerie, n’a pas la simplicité de s’attaquer hache en main aux eucalyptes géants ; il enlève à hauteur commode un cercle d’écorce sur les troncs. L’opération, dite du ceinturage, tranche la communication entre les vaisseaux de sève montante et les vaisseaux souterrains ; l’arbre dépérit et meurt. Les grands squelettes blanchis tendent vers le ciel de longs bras décharnés ; le vent entrechoque les ramures avec un bruit sec d’ossements. Il suffit alors d’une allumette dans un amas de ramée et de feuilles sèches, pour réduire en cendres l’œuvre qui coûta plusieurs siècles à la Nature. Aux pigeons, aux tisserins de prendre vol, à tous sylvestres de trouver à vivre par ailleurs.

L’indigène, cependant, ne pouvait s’adjuger la vache qui avait franchi la palissade, saisir les moutons égarés sur son territoire. Tout bonasse qu’il fut, Caliban voyait rouge par moments et sa colère chauffait. Exproprié de ses chasses, il se rejetait sur d’autres cantons, mais les bons cousins le recevaient à coups de nolla-nolla :

« Ça, c’est à nous, c’est pas à toi. Rattrape-toi plutôt sur les innombrables moutons de l’étranger. Venge-toi si tu peux ! » C’est ainsi qu’aux « actes de brigandage », aux « bris de clôture en plein jour » et aux « forfaits contre la propriété » il ajouta des crimes contre la sacro-sainte personne des Blancs. On l’attendait là. Il commit des meurtres, des assassinats qui criaient vengeance dans les colonnes des journaux. C’était un quidam qu’on avait sagaié par derrière. C’était un innocent enfant que les monstres avaient assommé d’un coup de casse-tête. C’était un berger qu’abattait un jet de boumerang, quand tranquille comme Baptiste, il conduisait son troupeau à la fontaine. À ce propos, l’on sait combien l’eau est précieuse en certains districts, et l’accaparement par les colons des sources et ruisseaux n’était pas moins ressenti que la destruction du kangourou. Si bien que, tourmentés par la famine dans le terrible été de 1876-77, les Birrias et les Koungariditches dont les blancs avaient accaparé le meilleur du territoire en arrivèrent à manger leurs enfants. Se figurant les blancs solidarisés en castes ou tribus, ces imbéciles se vengeaient d’un Européen sur le premier Européen venu. Déraison intolérable, crime abominable des noirs, qu’on punissait par des massacres.

« Les sauvages ont perpétré de nouveaux attentats, leurs actes inhumains ont encore soulevé l’indignation des hommes de cœur... Il serait grand temps qu’une répression sérieuse mît un terme à ces crimes dignes des démons... »

Amener ces malfaiteurs devant un tribunal, les livrer à la basoche, on s’y essaya, mais la bouffonnerie ne prit pas. Les brutes ne s’y prêtaient d’aucune façon ; il fut impossible de leur faire rien comprendre à notre institution justiciaire, dans laquelle « la forme emporte le fond », pour parler comme le grand jurisconsulte Philippe Dupin. Technique, toujours technique, et rien que technique, elle n’a que faire de la conscience, met l’équité sous ses pieds. Après quelques procédures grotesques, il n’y eut qu’à mettre les indigènes hors la loi, les déclarant incapables « d’ester en justice et de posséder arme à feu ». Assimilés au dingo pillard, ils jouissaient à peu près des mêmes droits politiques et civils. Un grand juge de Tasmanie — en ces affaires la Tasmanie donnait le ton et prêchait d’exemple — avait décidé :

« Que le natif, même l’ancien habitant, avait à vider les parages d’une concession faite par la Couronne. Que tout colon pouvait considérer comme preuve suffisante d’un brigandage commis ou à commettre, la présence d’un nègre sur sa propriété, et qu’il avait tous droits de se prémunir contre une attaque présumée. »

Habitués à ne voir que des hommes à cheval, les bestiaux des parages s’inquiètent quand ils flairent le nègre, s’épouvantent à son approche. L’indigène ne peut donc se montrer sans porter tort à la propriété du blanc. Recevoir à coups de fusil cet intrus, malfaiteur possible ou probable, n’excédait pas les droits de légitime défense. Devant le tribunal de Sydney l’avocat Wardel établit de par Baronius, Puffendorf et Barbeyrac que : « les naturels sont proscrits par la loi naturelle. Les tuer n’est pas crime. Ces anthropophages il faut les exterminer par raison d’utilité publique. Ils mangent des chiens putréfiés et boivent, — boivent ? non, ils Jappent — l’eau des fossés infects, déshonorent l’humanité par des manières bestiales ». Sur ce thème on brodait à plaisir ; rien ne semblait trop bizarre, trop étrange ou monstrueux. On hait ceux qu’on connaît mal ; on abomine ceux qu’on ne veut pas connaître. « Ces chimpanzés, descendez-les sans regret ! » imprimait un journal de Port-Jackson.

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité !

Les gazettes de Sydney expliquaient : « Fauves ou aborigènes, c’est tout un. Vous les dites inoffensifs ? Qu’on les laisse dépérir par la diminution de leurs moyens de subsistance. Vous les dites féroces ! Qu’on les supprime ! »

La cause était entendue. L’opinion publique avait prononcé. Des expéditions furent organisées par les colons qui empruntaient à l’administration une ou deux compagnies de réguliers. On surprenait un campement ; en un tour de main, on abattait hommes, femmes, enfants. Avec leur peur des esprits, ces pauvres gens n’osaient bouger dans l’obscurité ; l’on en profitait pour les massacrer plus à l’aise. Puis les journaux tels que le Colonial Times racontaient avec satisfaction :

« Il y a huit jours, les habitants de la seconde division occidentale ont expédié quantité de noirs. Tandis qu’ils étaient groupés autour de leurs feux, les colons et nos soldats les canardèrent à dix pas. »

On avait d’abord employé les galériens comme rabatteurs. Du Petit Thouars raconte que des convicts furent acquittés après avoir brûlé vifs des indigènes. Dans les cabarets à Bowen, Townsville et Cooktown, on se vantait des sauvages qu’on avait tirés comme lièvres. Le dimanche, les jeunes sportsmen couraient le nègre. De dix lieues à la ronde, les messieurs arrivaient, accompagnés de chiens et de forçats, fouillaient les buissons. Quelquefois on revenait bredouille, le plus souvent on abattait un homme ou deux, on cassait la tête à une lubra, on écrasait ses gosses. Entre-temps des amateurs dressaient leurs mâtins à manger de ce gibier, gratifiaient l’indigène de pain à l’arsenic, de brandy additionné de mort aux rats ou de couvertures contaminées par des maladies contagieuses. Pour se débarrasser des riverains du Hunter, on eut recours au sublimé corrosif, et près de Bathurst à des barils de farine empoisonnée. Un squatter recourait à la strychnine. Des colons, apprenant que le naturaliste Lumholtz collectionnait dans leurs parages, lui offrirent de tuer des sauvages pour le fournir de crânes.

Après quelque temps, la négraille ne se laissait plus surprendre, se mussait dans les bois ; mais on flairait sa présence et cela gênait. Un maître policier qui s’était bien trouvé d’avoir pris les noirs pour guides dans une chasse à l’homme, imagina de créer un corps de Bachi-Bouzouk, commissionné pour la « répression des délits agraires » ou plus exactement, pour l’extermination des délinquants. En quelles conquêtes l’étranger n’a-t-il pas profité d’une guerre civile ou de haines entre frères et concitoyens ? Les envahisseurs qui savent leur métier, fonctionnent, ont fonctionné, fonctionneront, en guise de pointe au javelot qu’un natif darde contre un autre natif. À la terrible bataille d’Aix en Provence, les Ambrons cisalpins et transalpins s’entrechoquèrent au cri d’Amhra, Amhra ! Et César continua la politique de Marius. Ce serait presque refaire l’histoire du monde que de raconter les inimitiés et trahisons de frères à frères. Tant parmi les sauvages que parmi les civilisés, il n’y a haine que de famille, fureur que de concitoyens. Après que les Visages Pâles eurent lancé les Hurons contre les Iroquois, les Comanches contre les Apaches, les blancs d’Australie jettèrent les noirs de l’est sur les noirs de l’ouest et les nègres du nord contre ceux du midi. Ces imbéciles croient aimer leur patrie en détestant leurs voisins, croient participer à la gloire, à la richesse et à la supériorité des blancs en s’enrôlant sous leurs ordres. Un officier reçoit par chemin de fer un lot de Blackies robustes et bien découplés, enrôlés après une bouteille de rhum et la promesse de grogs ou gorrogos abondants. Il leur endosse un uniforme en flanelle légère avec lettres et chiffres dorés, les dresse à quelques manœuvres, leur met entre les mains une jolie carabine à longue portée, un charmant petit cheval entre les jambes. Puis il inspecte : biscuits, allumettes, poudre, cartouchière, patente, all right, en route les garçons ! La dite patente les institue gardiens de la Loi, les constitue en état perpétuel de légitime défense, les innocente de tout meurtre commis ou à commettre dans l’exercice de leurs fonctions. Allez

 
Garantir la propriété,
Défendre les champs et la ville
Du vol et de l’iniquité !


Muni du précieux brevet à cachet rouge, le sauvage crève d’orgueil. Ce n’est plus un nègre, mais un dieu, et il ne demande qu’à le prouver à quelque ancien camarade par un coup de foudre dans la cervelle. La vanité est féroce. En 1848, les gamins galonnés en mobiles le montrèrent bien aux Parisiens. Les nouveaux guerrilleros, parmi lesquels s’enrôlent parfois de charmants gentilshommes décavés, de gais rastaquouères, même des Cafres raccolés au cap de Bonne-Espérance, prennent la campagne, reçoivent un plan d’opérations lesquelles embrassent un réseau de fermes où ils seront traités princièrement, s’ils savent plaire. La jeunesse dorée des environs s’invite aux battues. On pique dans la brousse, on fouille les marécages, on giroie dans la forêt ; les noirs reniflent des pistes insaisissables pour un Européen, déjouent les ruses qu’ils ont eux-mêmes pratiquées. Cette chasse à l’homme passionne nos chasseurs. Postés à cinq cents pas, ils s’enthousiasment à descendre des malheureux dont la javeline ne porte qu’à cinquante. Ils ont ainsi détruit des tribus entières ; rien qu’à Port-Mackay, les Kangal, les Fouldjin, les Gouga. Les fins tireurs marquent chaque tête abattue par une coche à la culasse. Sur telle carabine, le capitaine, amateur distingué lui-même, compta vingt-trois entailles.

Toujours correcte, l’administration recommande la bienveillance et l’esprit de conciliation à l’inspecteur qui rédige les rapports à imprimer. Le dit fonctionnaire a une phraséologie spéciale, des expressions édulcorées, des formes mansuétudineuses : « repousser » pour surprendre, « nettoyer la place » pour fusiller les gens.

Fortiter in re, suaviter in modo.

Au cap River, telle fille de 15 ans fut « dispersée », telles négrillones qui avaient allumé un incendie furent « pacifiées ». Et quel incendie ? Un feu pour rôtir du poisson avait, de la berge, gagné des foins, — Où ? Sur le territoire de leur propre tribu. Victor Hugo disait déjà :

Un brigand les égorge et dit : « Je les apaise » !

Pour être juste, il faut constater que la police noire n’a point l’habitude de fusiller les fillettes ni d’égorger les sauvagesses pas trop vieilles. Pendant qu’on tombe leurs maris, les femmes se tiennent coites, et après l’abattage, l’officier livre à ses hommes le tas de femelles. Et s’il ne le faisait, sa propre vie ne vaudrait pas cher : une balle dans le dos est gagnée si facilement ! Les gentlemen mami ou hommes d’importance — c’est leur titre — se partagent au gré de leur aimable fantaisie les malheureuses, tremblantes et muettes d’effroi. Point délicat que cette distribution. Quand il y a maille à partir, les disputants révolvérisent celle qui fait l’objet de la contestation : « Ni moi ni toi, personne ne l’aura ! » Après l’orgie, les survivantes passent de main en main, vaguent de caserne en casernement. Quand elles ont cessé de plaire on les lâche, et les pourries vont crever dans l’ivrognerie ou la mendicité.

En somme, on n’extermine que rarement la tribu entière. Après avoir abattu quelques douzaines de sujets, on pourchasse les autres ; les fatigues, la faim, la soif en font périr davantage que les balles. Quand les noirauds ont perdu ce qu’ils avaient de mieux en hommes et en femmes, en fils et en filles, quand ils ont fait assez longtemps de l’héroïsme inutile, et savouré l’atroce misère, ils demandent grâce. Pourvu qu’ils se sentent matés et bien matés, le colon leur octroie volontiers la permission de rentrer, à titre de racaille immonde et d’ignoble valetaille, dans ce qui fut leur patrimoine mille fois séculaire. Ces misérables rendront quelques services, nettoieront les étables, porteront du fumier, des charges de bois, on les paiera en chiques essuguées, en riz avarié et abatis de boucherie. Des moutons, des bœufs, on leur jette la tripaille par-dessus le mur ; ils se ruent sur la carogne, se gorgent de sang chaud, engoulent à même les intestins et emportent les os pour les ronger. Spectacle odieux qu’ils n’eussent jamais donné dans leurs forêts natives.


Le contact immédiat des civilisés est aux non-civilisés funeste autant qu’aux poissons la rencontre du flot marin et du flot terrestre. Les misérables, retour d’exil, retrouvent leur femme ou leur fille métamorphosée en souillon de cuisine ; on leur rend celles qui sont gâtées à fond. Et la décence avant tout, la décence anglaise ! On leur fait quitter la nudité, vêtement divin, pour qu’ils s’affublent d’une chemise en loques, guenille infecte, pour qu’ils se fourrent les pieds dans des bottes à travers lesquelles passent les orteils, pour qu’ils coiffent un mouchoir bariolé, ou mieux encore un cylindre défoncé ; un feutre mou est ambitionné comme ailleurs une couronne ; on l’achèterait au prix de la vie. Ajoutez à l’attirail une pipe, et le moricaud, vaniteux comme un pou, affectera un superbe mépris pour ses confrères qui vaguent dans la liberté d’autrefois ; il en parle comme le blanc, le désigne par l’épithète injurieuse de mayoll, arbre de la brousse. Dès qu’il a lié familiarité avec le valet de carreau, il cuide avoir pénétré les mystères de la civilisation, se tient pour un gentleman. Il est tout à fait « dans le mouvement » quand il happe une poule égarée et chope un mouton d’aventure ; mais le maître lui pardonne aisément des peccadiles qui au fond ne lui déplaisent pas. L’avilissement étant irrémédiable, le nouveau propriétaire n’a rien à craindre pour l’avenir. Au spectacle de cet être humain croupissant dans l’abjection, le Pharisien savoure mieux sa propre justice : Pareilles espèces ne me sont rien. Dorénavant, il traitera en chiens ceux qu’il avait traités en loups. Et montrant dédaigneusement ceux qu’il a dépouillés, il s’écrie : Mendiants et parasites ! De son autorité privée le squatter élève à la dignité royale un drôle quelconque, généralement un loustic à poigne, roublard et ivrognard. L’investiture se fait par une ficelle ; il attache au cou du souverain une plaque en cuivre :


LE ROI BOB


Délabré mais couronné d’un haute-forme, Bob rayonnera la majesté. Au monarque de veiller à ce que ses sujets respectent la propriété du blanc ; de sa royale main, il calotera les pillards et chapardeurs, et s’il ne peut ou n’ose, il les mouchardera. Sa liste civile ? Il aura son os en permanence, tout comme le sultan ; de temps à autre, le fond d’une blague à tabac. Il est congédié par un juron affable et un coup de pied protecteur : « Tire tes pattes, roi Bob ! Décanille, roi Bob ! Plus vite que ça, roi Bob ! Ouste ! »


Voilà comment la civilisation civilise. Après avoir tué, elle dégrade. Son dernier triomphe est de dissoudre les âmes, avilir les cœurs, démoraliser les caractères. Quand on fusillait les sauvages par tas et que les blessés étaient achevés par les bouledogues, quand le colon massacrait les sauvages, notre sensibilité trouvait à redire. Mais aucun blâme n’est encouru depuis que l’on extermine les noirs par les noirs. Voire, le gouvernement mérita l’éloge de nos philanthropes quand il institua une fonction nouvelle, celle du « protectorat des indigènes » et qu’il paya sur la caisse publique une douzaine de plumitifs avec carte blanche pour libeller tous griefs, appels, remontrances et protestations, avec les pouvoirs les plus étendus pour calligraphier tous mémoires, considérants, protocoles, et grossir la paperasse qui s’amoncelle dans la chancellerie aux larges armoires.


ÉLIE RECLUS