Comment nous ferons la Révolution/10

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Chapitre X

LA DÉCHÉANCE DU PARLEMENTARISME


Les événements de la matinée éclatèrent en coups de tonnerre au Palais-Bourbon. Ils y furent rapportés imparfaitement, dénaturés, amplifiés, — et à l’anxiété succéda la stupeur et l’émoi. Les parlementaires, jusque-là vaguement rassurés par les paroles confiantes des ministres, par l’occupation militaire de Paris et l’état de siège, entrevirent l’abîme où allait les précipiter la tourmente.

Qu’allait-il advenir ? Certes, ils ne pressentaient pas, pour eux, d’immédiat péril. Le palais était solidement protégé. À l’entrée du pont de la Concorde, les bataillons de gardes municipaux, en rangs serrés, interdisaient l’accès par la rive droite ; du côté de la rue de Bourgogne, sur la place, autour du Palais, à l’intérieur, — partout ! — les troupes débordaient…

Comment cela finirait-il ?

Dans les couloirs, à la Buvette, des discussions s’engageaient, de ton animé, atteignant vite à un diapason de fureur nuancé de transes. Les gouvernementaux accablaient leurs collègues socialistes de malédictions, les rendant responsables de ce qui arrivait.


La séance s’ouvrit dans une atmosphère fiévreuse. Entre les quelques ministres présents le président du conseil s’efforçait à bonne contenance, — ne laissant point transparaître les inquiétudes qui l’étreignaient. Il monta à la tribune et révéla la gravité de la situation, s’efforçant de la colorer d’optimisme, — et refusant à entrevoir d’autre attitude qu’une résistance outrancière. Divers députés prirent la parole après lui, émettant de falotes propositions, s’étendant en récriminations aussi fastidieuses que hors de propos. On ne les écoutait pas. Les députés, le front soucieux, entraient, sortaient. Ils ne pouvaient rester en place, avides de nouvelles, — se préoccupant avec raison, moins des discours, inutiles et creux, débités par leurs collègues, que de ce qui se passait au dehors. Là était tout l’intérêt !

Les colonnes de grévistes, panachées de soldats, approchaient. Il en affluait par toutes les voies. Les bandes, venues par le quai Voltaire, et celles venues par le boulevard Saint-Germain, arrivaient sur la place du Palais-Bourbon, tandis que celles qui débouchaient par la rue Royale ou la rue de Rivoli inondaient la place de la Concorde.

Maintenant, le grondement de la multitude, qui s’avançait avec un élan de catapulte, dominait tous les bruits. Les gardes municipaux qui barraient le pont de la Concorde, essayèrent de s’opposer au passage de cette foule. Ils tirèrent leurs sabres. En vain ! Ils furent ballottés, submergés par les flots du peuple qui, cette digue brisée, atteignit le péristyle de la Chambre. Du côté de la rue de Bourgogne, la défense ne fut pas plus tenace. Il y avait des mitrailleuses dans les cours. Elles y restèrent inutilisées, — leurs servants répugnant à les braquer contre les envahisseurs, au milieu desquels ils voyaient nombre de leurs camarades.

La présence des soldats, dans les rangs des grévistes, fut pour beaucoup dans la faible résistance des troupes encore fidèles au gouvernement.

Ce fut donc par tous les côtés, qu’en des poussées irrésistibles, la Chambre des députés fut envahie. La foule, bruyante, coléreuse, n’avait qu’un objectif : la salle des séances ! Elle y pénétra en trombe, emplissant les tribunes, encombrant l’hémicycle, — tandis que nombre de députés jugeaient prudent de se retirer.

Ce furent des cris, des clameurs, des rugissements. Des tribunes publiques un coup de feu partit, -visiblement tiré sur le banc des ministres. Un bras détourna l’arme et la balle alla s’enfoncer dans une boiserie, tandis que retentissaient d’assourdissantes exclamations : « À bas le Parlement ! Vive la Révolution sociale ! »

Des citoyens bien intentionnés, souhaitant que la révolution ne s’ensanglante pas inutilement, et qui la rêvaient sans actes de haine et de vengeance, dérobèrent les ministres aux colères populaires, tandis que sur les gradins conduisant à la tribune oratoire, des grappes humaines s’échelonnaient, se bousculaient. Un manifestant, grimpé au fauteuil présidentiel, poussait le président ahuri, prenait sa place et, agitant frénétiquement la sonnette, apaisait la houle, obtenait un silence relatif. Il en profita pour proclamer, en phrases hachées, tonitruantes, qui tombaient en coups de massues, la déchéance du parlement, la dissolution de l’État bourgeois et il menaça de mort les députés qui oseraient siéger encore.

Sa péroraison, que ponctuèrent les frénétiques approbations de la foule, souleva les protestations des députés de l’extrême gauche qui, dans le désarroi parlementaire, avaient conservé leur sang-froid. Les socialistes eussent voulu donner aux événements une orientation autre : ils voulaient légiférer ; leur rêve était d’acheminer la révolution par les voies étatiques, de la continuer et de la parfaire à coups de lois et de décrets. Ils songeaient à revivre le passé et s’exclamaient : « Proclamons la Commune !… à l’Hôtel de Ville !… »

Des huées, des vociférations accueillirent ce projet. Une nouvelle tempête de cris s’éleva, au milieu de laquelle s’entendaient des grondantes protestations et les menaces de pulvériser toute renaissance gouvernementale. II se révéla alors combien était profonde l’imprégnation syndicaliste. Les cris redoublèrent. « Non ! Non ! Pas de Commune !… Plus de parlementarisme !… Vive la Révolution ! Vive la Confédération du travail !… »

Le leader de l’extrême gauche, le puissant orateur qui avait porté de rudes coups au régime déchu, fendit la foule, se fit livrer passage et atteignit la tribune. Il fut d’abord accueilli par une redoublante bordée de clameurs. Le cri « à bas les Quinze Mille ! » fusa, pétarada, domina. C’était la preuve que, dans sa haine du parlementarisme, le peuple ne faisait pas de distinctions. Le tribun, dans le bruit déchaîné, donna de la voix, haussa le ton. D’abord, on le vit parler, plus qu’on ne l’entendit, tandis que ses mains se mouvaient en gestes apaisants, réclamant le silence.

Et voici que, comme de l’huile répandue sur les flots en colère, ses paroles apaisent les fureurs et les exaspérations déchaînées autour de lui. On veut écouter et, après quelques minutes, un calme relatif s’établit.

Avec son prestigieux don d’assimilation, le grand orateur définissait la situation, soulevait les voiles de l’avenir et esquissait le rôle désormais dévolu à ses amis. Il objurgua les députés de l’extrême gauche qui, tout à l’heure, parlaient de singer les révolutions du passé. Il les supplia de renoncer à leurs intentions, de ne pas diviser le prolétariat qui, dans les circonstances présentes, avait plus que jamais besoin d’être uni de pensées et de moyens :

« Les temps sont révolus, s’écria-t-il. Ayons le courage de voir et, sans fausse honte, sans acrimonie, nous, les parlementaires socialistes, reconnaissons-le : notre rôle est fini ! Nous avons creusé le profond sillon et semé la bonne graine qui a germé dru. Maintenant, le temps de la moisson venu, laissons les moissonneurs à leur besogne. Effaçons— nous ! Laissons faire, laissons agir les organisations syndicales. L’axe social est déplacé. Il n’est plus ici, il n’est plus à l’Elysée, il n’est plus place Beauvau, il n’est même plus à l’Hôtel de Ville… il est à la Bourse du travail, il est rue Grange-aux-Belles ! Place donc à la classe ouvrière. Laissons-la entrer en scène, occuper les premiers rôles. Rentrons dans le rang, sans vanité froissée, sans dépit. Nous trouverons bien moyen de donner encore un coup de collier… »

Tandis que le tribun socialiste tenait les envahisseurs sous le charme de son éloquence, la plupart des parlementaires, — ceux surtout qui se savaient fortement exécrés du peuple, — de même que les membres du gouvernement, se faufilaient hors de la salle des séances et s’esquivaient. Si bien que, quand l’orateur eut fini de parler, il n’y avait plus guère dans l’enceinte que la foule, toujours aussi dense, et les députés de l’opposition.

Entre ceux-ci, le désaccord surgissait. Il en était qui, ne voyant rien au delà du démocratisme, désapprouvaient formellement, et de très bonne foi, la thèse du tribun socialiste et s’obstinaient à donner suite à leur projet de « commission provisoire » de « gouvernement révolutionnaire »… quelle que fût son appellation ! La chose leur importait, plus que l’étiquette !

Mais, les grève-généralistes veillaient. Leur triomphe était complet et ils n’étaient pas d’humeur à laisser le champ libre aux parlementaires, — si bien intentionnés fussent ceux-ci. Après une brève délibération ils convinrent que, pour parer à toute tentative de retour offensif du pouvoir déchu, ou à un effort de rétabliment du parlementarisme, un certain nombre de camarades resteraient en permanence dans le Palais-Bourbon et, au besoin, s’opposeraient par la force à toute manœuvre contre-révolutionnaire.

Cette préoccupation formelle de désorganiser l’État, de le démanteler et de le désemparer radicalement, — afin de rendre impossible au gouvernement de se ressaisir et de se rallier sur un point quelconque, — était fortement sentie par tous. Elle répondait si exactement aux nécessités, que les diverses bandes de révolutionnaires, après avoir donné l’assaut à la préfecture de police, aux ministères, à l’Elysée, etc., avaient eu la même précaution d’y laisser des postes de grève-généralistes.

L’Hôtel de Ville ne fut pas négligé. Il fut occupé d’autant plus sérieusement que, par tradition, on avait tendance à le considérer comme le centre de l’activité révolutionnaire. Que de fois, de son balcon, lorsque le peuple avait jeté bas ses gouvernements, les hommes qui prirent la succession du pouvoir vinrent y recevoir l’investiture révolutionnaire.

Cela, c’était le passé ! Aujourd’hui, la Bourse du travail, la Confédération, les centres syndicaux étaient le cœur et l’âme du mouvement, — et c’était vers eux qu’allait le flux des foules.


La journée, — dont l’aube avait été lugubre et menaçante, — s’acheva dans l’enchantement. Après les péripéties qui venaient de l’illustrer, après la torpeur des jours précédents, la nuit vint, sereine, troublée seulement par l’exubérance et la frénésie de la joie populaire.

Le succès de la révolution s’annonçait irrésistible, — l’effondrement du pouvoir semblait complet, irrémédiable. Les hommes, qui avaient porté la responsabilité de la résistance, — président, ministres, officiers supérieurs, grands dignitaires de l’État, — s’étaient éclipsés, évanouis ! Et, comme conséquence de cet écroulement, de cette débandade, ce qui restait d’armée tombait à rien. Les officiers avaient, la plupart, prudemment disparu ; ceux qui restaient étaient les rares chefs imprégnés d’aspirations sociales et qui, estimés de leurs soldats, étaient bien près de partager avec eux l’allégresse populaire.

Quant aux soldats, revenus au peuple, mêlés à lui, partout on leur faisait fête, partout on les accueillait fraternellement… N’avaient-ils pas, dans une large part, contribué au succès de la journée ?

Après les poignantes angoisses de la grève, tous, — bourgeois et ouvriers, — savouraient la détente. Pour les premiers, cependant, cette détente s’acidulait d’inquiétude, — qu’allait être le renouveau social ? Pour les seconds, l’inconnu de demain n’annonçait que joies, — il était la réalisation des espoirs caressés tant et tant : la fin des cauchemars de misère !