Comment nous ferons la Révolution/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Chapitre XXIII

LES PROFESSIONS LIBÉRALES


Les « intellectuels » — comme on disait autrefois — n’avaient pas trop boudé la révolution. Beaucoup l’avaient vue surgir avec joie, avaient aidé à son triomphe.

Cependant, parmi ceux-ci, il en était que la transformation léserait, — auxquels elle supprimerait des avantages de fortune ou de situation. Ces derniers n’étaient pas les moins enthousiastes : la vie nouvelle leur semblait une délivrance. Ils avaient étouffé dans la société capitaliste. Les satisfactions matérielles qu’ils y trouvaient ne compensaient pas les dégoûts, les répugnances, les chagrins que leur occasionnaient les tares, les misères et les injustices dont abondait le milieu bourgeois.

Des hommes de haute valeur, — dans les sciences, les arts, la littérature, — tous bénéficiaires de l’ancien régime, nourrissaient à son égard de tels sentiments d’aversion qu’ils furent ravis de son effondrement. Cet état d’âme aida à la chute du capitalisme : sa ruine était tant souhaitée, si attendue, que ses désirs impatients formèrent une atmosphère favorable à la révolution.

Parmi les étudiants, beaucoup participèrent au mouvement, — les uns, transfuges de la bourgeoisie, les autres prolétaires intellectuels (pour qui la vie s’annonçait dure) ; ils lièrent leur sort à celui de la classe ouvrière, se mêlèrent aux combattants.

Ils apportaient leur énergie et leur bonne volonté, et ils furent accueillis fraternellement.

Cette collaboration d’intellectuels à la révolution favorisa la réorganisation des écoles, des méthodes d’éducation et aussi la transformation des professions libérales.


Désormais, les médecins, les chirurgiens, n’eurent pas à faire commerce de leur savoir et de leur expérience. Leur profession devint une fonction sociale, acceptée et remplie par passion professionnelle, — par désir de soulager les souffrances humaines et non par intérêt mercantile. Déjà, dans la société capitaliste, des symptômes de cette transformation se percevaient : après qu’un praticien de grand renom avait donné ses soins aux riches, à des taux exorbitants, il lui plaisait de soigner gratuitement les pauvres diables, — et quelquefois même de les aider de sa bourse. La plupart obéissaient alors à un mobile sentimental, — sans attribuer à leurs gestes de solidarité humaine un sens de critique sociale. Mais, quel que fut le mobile de leurs actes, ceux-ci n’en étaient pas moins une protestation contre les inégalités choquantes, contre le mercantilisme obligé, — et ils tendaient à rétablir l’équilibre. C’est pourquoi ces docteurs, qui se croyaient simplement charitables, étaient plus préparés que d’autres aux pratiques communistes de la vie nouvelle.


Également, les architectes, dessinateurs, ingénieurs, chimistes, et autres, perdirent leurs antérieures situations privilégiées ; ils devinrent des collaborateurs utiles et précieux pour le bon fonctionnement de la société, mais leurs talents ne leur constituèrent pas droit à un traitement de faveur.

Les associations professionnelles qui, dans les branches libérales, existaient précédemment, se transformèrent en syndicats et se fédérèrent. Ces groupements eurent une vie autonome, tout comme les autres corporations et, — comme elles, — participèrent à la vie et aux actes de la Confédération du Travail.

Ainsi que nous l’avons expliqué, les professions libérales n’eurent pas des conditions de vie différentes de celles des autres corporations ; leurs syndicats respectifs distribuèrent à leurs membres la carte de gratuité, — semblable à celle de tous les confédérés, — et donnant droit de consommation sur les produits existant en abondance ; ils distribuèrent aussi, à chacun, un carnet de « bons » permettant de consommer ou d’obtenir, dans une proportion égale pour tous, les produits rares ou de luxe.

Sur tous les produits, sur tous les objets que leur moins grande quantité obligeait à rationner, la part de chacun était théoriquement proportionnelle ; mais leur partage mathématique, outre qu’il était impraticable, eût été absurde et eût donné des résultats pitoyables. La répartition logique qu’on eût vainement cherchée par ce procédé, fut obtenue naturellement par le libre jeu des goûts particuliers, des préférences individuelles : les uns se portèrent vers tels produits, les autres vers tel objet et cette dispersion des désirs, cette variété des goûts, réalisa l’équilibre entre l’offre et la demande. Il fut loisible à chacun de satisfaire, en proportion équivalente à la richesse sociale, ses appétits de luxe.

Ce pouvoir égal de consommation, attribué indistinctement à tous, ne paraissait excessif qu’à ceux qui s’étaient tenus confinés dans le cadre étroit de la vie bourgeoise. Les autres, qui savaient quel travail d’élaboration préalable avait préparé — depuis le milieu du dix-neuvième siècle, — les réalisations actuelles, s’y pliaient, sinon avec joie, du moins sans trop grande acrimonie.

Il n’avait pas surgi brusquement, en effet, le sentiment d’égalité et d’équivalence des fonctions dont était saturée la classe ouvrière. Depuis longtemps ses militants — après avoir condamné les privilèges de la fortune, — enseignaient qu’un être humain n’acquiert pas, grâce au savoir, des droits supérieurs à ceux des autres hommes et qu’il n’a pas à réclamer une rémunération d’autant plus élevée qu’il est plus instruit ; ils démontraient que celui qui est pourvu d’instruction en est redevable à ses professeurs, aux travaux accumulés par les générations passées, à toute l’ambiance qui le baigne, — ce qui lui a permis le développement de ses facultés. Et ils ajoutaient : autant les maçons, les égoutiers, les boulangers, les jardiniers, ont besoin du médecin, — autant celui-ci a besoin d’eux ; entre celui-ci et ceux-là il y a échange de services, par conséquent, il doit y avoir équivalence de droits et il est abusif que l’un se targue de son savoir pour se tailler une part plus grande, au détriment de celle de ses co-associés.


Tous ne furent pas d’humeur à accepter ce nivellement sans maugréer. À ceux qui s’en chagrinaient, un docteur réputé qui, en régime capitaliste, avait disséqué les plaisirs factices de la grande richesse, versa le baume philosophique :

« Avez-vous oublié, leur exposa-t-il, que ce que le riche pouvait consommer personnellement était peu de chose par rapport à sa fortune croissante ?

« Il n’avait qu’un estomac et devait le ménager. Lorsqu’il avait mangé deux ou trois plats, deux fois par jour, il avait touché la limite de sa faculté gastrique en quantité. Ses aliments étaient de premier choix, mais la qualité optima était vite atteinte.

« Les pommes de terre, un des meilleurs légumes, il se les procurait, parfaites, à bas prix. Quant aux primeurs ou aux produits des autres saisons, leur prix pouvait s’élever énormément sans que leur agrément croisse en proportion. La plupart ne valant pas, pour la saveur, le fruit du moment.

« Le même homme n’avait qu’un lit ; car l’utilisation successive de plusieurs aurait troublé son sommeil sans avantages compensateurs. Les vêtements sont comme les lits. Leur changement procure plutôt quelque gêne. Il faut les essayer neufs, les faire à votre corps, se faire à eux, ce qui poussait les multimillionnaires eux-mêmes à ne pas avoir une garde-robe beaucoup plus importante que celle d’un employé de magasin.

« Cet homme n’avait qu’une chambre, pour la même raison qu’il n’avait qu’un lit ; et ainsi pour les deux ou trois pièces qui lui servaient réellement, le bureau, la salle à manger, le salon intime. Le reste était pour la réception, pour les autres…

« Il pouvait voyager ? Mais, les voyages fréquents perturbaient son existence et l’exposaient à mille désagréments qui, pour bien des personnes, étaient plus grands que les distractions recherchées.

« Il pouvait associer les autres à ses plaisirs ? Mais outre que cela pouvait être plus ou moins agréable d’organiser des distractions au profit d’étrangers, le plaisir n’était pas consommé personnellement… En ce cas, il y avait un commencement de socialisation de la richesse… »

Pour conclure, l’optimiste docteur prêchait à ses confrères l’adaptation au milieu nouveau : il exposait que leur science et leurs talents y seraient appréciés et mis en valeur, — mais ne leur constitueraient pas de prérogatives ; il évoquait les joies et les satisfactions qu’ils éprouveraient à être des unités sociales, à égal titre que quiconque, — joies et satisfactions autrement agréables que les bonheurs relatifs et artificiels qui avaient pu s’envoler avec leur fortune passée.


Au surplus, si l’homme de profession libérale, gâté par le succès, pouvait se considérer comme diminué dans sa puissance de consommation personnelle, par contre, au point de vue professionnel, il se trouvait riche comme il ne pouvait souhaiter plus.

Les organisations scientifiques, — et leurs membres, — eurent à leur pleine disposition un outillage perfectionné, des laboratoires splendidement installés et les moyens de faire toutes les expériences et les recherches souhaitables. D’où il résultait que si les hommes de science pouvaient arguer que leur superflu personnel était réduit, en compensation, — à condition qu’ils fussent passionnés pour leur art, — ils devaient s’avouer plus réellement riches qu’autrefois.


Les organisations médicales et chirurgicales, de concert avec celles du personnel sanitaire, — chacune dans leur sphère, eurent charge de réorganiser les services de santé et d’hygiène, en se substituant à l’imprévoyante et odieuse administration de l’Assistance publique, qui avait été supprimée sans regrets.

Les maisons de santé, les hospices furent transformés, admirablement aménagés, avec toute l’hygiène désirable et le maximum de confort. Rien ne fut négligé pour faire de ces palais de la douleur des lieux où le malade trouvait dans un cadre riant, sinon un apaisement à ses souffrances physiques, du moins un égaiement des yeux, un adoucissement moral.

Ajoutons que la maison de santé, l’hospice, n’étaient pas obligatoires, — hormis pour les maladies épidémiques. Il était loisible à chacun de se faire soigner à sa guise, — à son domicile ou dans une maison commune. D’autre part, le personnel sanitaire, autrefois engagé dans des conditions d’autant plus défectueuses qu’il était mal rémunéré, se recruta par affinités, — par vocation, et non sous l’aiguillon de la nécessité. Aussi, gardes-malades et infirmiers apportaient-ils dans l’exercice de leurs fonctions une douceur et une aménité, trop rares autrefois.

Outre la réorganisation de tous les services ayant trait à la santé, les syndicats de médecins, de chirurgiens, de pharmaciens, s’occupèrent activement de la refonte des écoles spéciales qui, dorénavant, allaient fonctionner avec la pleine autonomie, revendiquée en vain sous l’ancien régime : les écoles s’administreraient elles-mêmes, les élèves feraient choix de leurs professeurs ; l’enseignement, sans perdre rien de ses côtés théoriques, serait plus profondément pratique, technique, clinique.